27 janvier 2019

Lectures hivernales (première cuvée gouleyante du vigneron)

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures .

Le temps est propice à la lecture ; le froid n’est pas intense mais omniprésent ; le gris est la couleur dominante de la palette et le vent du Nord ne se fait pas oublier. Je lis beaucoup, deux ou trois livres par semaine peut-être et je ne vais pas tous les évoquer ici ! Je préfère vous parler des ouvrages que j’ai placés en haut du panier. Je n’aime pas parler des livres que je n’ai pas appréciés. Il s’agit parfois d’ouvrages que je n’ai pas lus au bon moment et mon rendez-vous raté n’est pas un prétexte suffisant pour tirer sur l’auteur à boulets rouges.

Fin du palabre d’introduction ; je me lance !

Deux bons romans graphiques sur le même thème et de la même auteure pour commencer. Il s’agit de « Disgrazia » et de « Mais pour toi demain il fera beau » de Coline Picaud, éditions « le monde à l’envers », Grenoble. Je vous conseille de lire ces deux livres dans l’ordre indiqué, même si ce sont deux récits indépendants. Le thème ? Eh bien il s’agit de raconter l’immigration italienne en France au XXème siècle, à travers l’histoire d’une famille, celle de l’auteure. Nous voilà partis pour une découverte d’arbre généalogique, parfois un peu « fouillis » mais ô combien sympathique et pleine d’humanité. La France, terre d’accueil ? On peut avoir des doutes lorsque l’on vient de lire la chronique que j’ai écrite à propos de la « Retirada » ; on en a encore plus lorsque l’on découvre dans quelles conditions ont été accueillis les nouveaux arrivants d’autres contrées, que ce soit la Pologne, l’Italie ou l’Afrique du Nord… Ce qui est intéressant dans le récit de Coline Picaud, c’est qu’au travers d’événements familiaux, on découvre l’histoire du monde ouvrier, la vie quotidienne des « sans dents » préférés de notre bon président : conditions de vie misérables, combats, victoires, défaites, solidarité, individualisme… De grandes questions sont traitées au fil des pages. En toile de fond, le Front populaire, la guerre mondiale, la libération… pour le tome 1 ; les grandes grèves ouvrières comme celle des Penn Sardines, la naissance des Auberges de Jeunesse ou l’affirmation du féminisme pour le tome 2. Bref c’est fouillé, c’est « nourrissant », et ce sont deux livres sur lesquels on a envie de revenir pour mieux comprendre, mieux enregistrer. Au début, je n’étais pas fan du graphisme, mais je m’y suis rapidement habitué. Si vous aimez les récits structurés, hyper-ordonnés, vous risquez d’être un peu déstabilisés, mais si vous avez eu déjà l’occasion de prêter attention à un arbre généalogique alors vous comprendrez la logique singulière de l’histoire. Personnellement, c’est une période que je connais assez bien, surtout à travers les récits d’historiens. Je trouve particulièrement intéressant de découvrir le récit d’événements à travers le témoignage de ceux qui y ont été impliqués, parfois au degré zéro. Quelques portraits très colorés de dirigeants communistes de l’époque : je pense en particulier à celui de Charles Tillon stalinien notoire pour lequel je n’ai guère de sympathie. Merci à l’auteure aussi d’évoquer la présence de militant(e)s anarchistes dans les luttes ; omission trop fréquente sous la plume des historiens officiels du Parti avec un grand P.

Pour apprécier (comme cela a été mon cas) le troisième ouvrage de ma sélection, « Les ombres de Stig Dagerman« , il vaut mieux connaître les relations entre l’écrivain suédois Stig Dagerman et la militante d’origine autrichienne Etta Federn. Pour le premier, la meilleure solution c’est de se plonger dans une biographie ou directement dans un roman : « automne allemand » ou « printemps français » parmi d’autres. Je ne vais pas vous dresser à nouveau un portrait de ces deux personnages singuliers ; je l’ai déjà fait ! Comme toujours, la « Feuille charbinoise » est présente pour vous aider à vous cultiver… A relire donc : « Stig Dagerman, étoile filante de la littérature suédoise » et « Allemagne, Espagne, France, le long combat pour la liberté d’Etta Federn« … Ce bagage est suffisant pour apprécier le propos des « ombres de Stig Dagerman ». Stig Dagerman fait la connaissance d’Etta Federn en 1947 à Paris. Les deux personnages sont fascinés l’un par l’autre et deviennent très rapidement amis. Peu de temps après la naissance de cette amitié, Stig Dagerman écrit une pièce de théâtre « l’ombre de Mart », dont le scénario est visiblement inspiré des relations d’Etta avec son dernier fils. L’écrivain suédois dresse un tableau apocalyptique des relations entre la mère et le fils : exercice périlleux lorsque l’on parle de ses proches ! La pièce se termine par un matricide qui n’a rien de vraiment surprenant. Quels liens avec la réalité que l’auteur a côtoyée à Paris ? En 1952, l’écrivain, pourtant au faite de sa gloire littéraire, se suicide…
Le livre se présente comme une enquête sur cet ensemble de faits singuliers. Ce qui est original c’est que la tentative de démêler les fils de l’écheveau est confiée à deux personnes qui ne se connaissent pas au début du travail d’écriture, mais qui ont un lien de parenté direct avec les protagonistes, Stig et Etern… L’une des auteures est Lo Dagerman, fille de Stig, et l’autre, Nancy Pick, une proche parente d’Etta. Au fil des pages et du déroulement de l’enquête, la relation entre les deux femmes se construit elle aussi… Alors que le conflit qu’elles étudient aurait pu les séparer, les conclusions qu’elles tirent ont plutôt tendance à les rapprocher. Ce qui est intéressant aussi c’est que ce livre, résultat d’un travail de recherche approfondi, permet d’avoir de nouveaux éclairages sur l’histoire peu ordinaire de l’écrivain suédois. C’est paru aux éditions Maurice Nadeau et j’avoue que c’est un livre que j’ai lu presque d’une traite, après avoir relu, moi aussi, mes propres chroniques (histoire de boucher les trous nombreux qui parsèment le mur de ma mémoire !).

Italie, Espagne, Suède… Cet hiver, je voyage dans mon fauteuil. Nouvelle escale, en Patagonie cette fois, avec le livre de Daniel de Roulet, « Dix petites anarchistes« , aux éditions Buchet-Chastel… Beaucoup de sympathie pour ce roman profondément humain, original, fort bien écrit et basé sur un assemblage solidement documenté de faits réels. Certes l’histoire n’est qu’une fiction, mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, il s’en est passé des choses dans le milieu libertaire au tournant du XIXème au XXème siècle ! Les tentatives pour créer « ici et maintenant » une utopie que l’on était pressés de voir se réaliser, sans attendre le lendemain du « grand soir », ont été nombreuses. La Cecilia, colonie montée par des militantes et militants italiens est la plus « médiatisée » (si l’on peut dire) mais les expériences se dénombrent par centaine. Objet principal du propos de l’auteur, le projet de ces jeunes libertaires du vallon de St Ismier dans le Jura suisse est original : créer une colonie anarchiste à la pointe méridionale du continent sud-américain ; rester « entre femmes », au moins dans les premiers temps. Elles sont dix à mettre en commun leurs idées un peu folles et leurs maigres moyens financiers. Quelque peu abusées par la propagande de l’époque (incitant à l’émigration les Suisses les plus pauvres), leur choix de destination est plutôt improbable puisqu’il s’agit de la Patagonie, la « terre de feu » de sinistre mémoire dans les récits des navigateurs. Mais la rigueur du climat et de l’accueil des colons déjà installés ne viendront pas à bout de leur résolution. Les luttes, les échecs, mais aussi les réussites (car le récit n’a rien de larmoyant) vont être nombreux. Au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, la petite troupe du départ perd peu à peu ses membres pour des motifs assez variés. Parmi les multiples idées lumineuses du « metteur en scène » de ce récit, celle d’avoir choisi une trame inspirée par « les dix petits nègres » d’une romancière célèbre… Comme « mise en bouche » ou, selon votre souhait, comme « postface », je vous invite à écouter un débat avec l’auteur sur la RTS. Un seul reproche à formuler : pour une fois, j’aurais souhaité que le livre soit un peu plus « copieux » : il y avait matière à développements et certains épisodes de l’histoire auraient gagné à être un peu plus développés.

« Carnet d’estives, des Alpes au Chiapas« … J’avoue que j’étais un peu dubitatif en abordant ce livre : auteur inconnu, thème faisant l’objet d’abondantes publications, souvent redondantes. Jamais, je pense, on a autant écrit sur la nature, la montagne, les animaux, l’écologie, alors que concrètement, sur le terrain, la situation va en se dégradant à une vitesse inquiétante. Eh bien je reconnais nettement que j’avais tort d’avoir des doutes. L’ouvrage de Pierre Madelin, collection de brefs récits sur le thème de la vie pastorale, de la montagne et du rapport entre l’homme et la nature, est fort intéressant et soutenu par une réflexion solide et argumentée. L’auteur nous fait voyager effectivement des Alpes au Chiapas avec une brève escale dans les parcs nationaux aux USA… Le style est vivant, le propos souvent mordant, et je partage nombre des idées exprimées par l’auteur (ce qui, après tout, ne fait qu’améliorer le confort du lecteur !). Ma lecture terminée, cela m’a donné envie de découvrir son second opus « après le capitalisme« , qui traite d’un problème d’une actualité brûlante. Peut-on encore faire prendre un virage à ce train fou qui se précipite droit contre la montagne ? Et quel virage si l’on veut que l’homme puisse enfin établir un rapport harmonieux avec l’ensemble des êtres vivants (y compris lui-même) tout en jouissant d’une liberté à laquelle il aspire depuis les origines ?… Le sujet est plus aride et j’avoue avoir préféré le récit du berger à celui du théoricien que j’ai trouvé un peu touffu. Cela ne m’empêche pas de vous en recommander aussi la lecture. Il est intéressant de réfléchir à quoi « demain sera fait » s’il y a encore un demain ! Le premier livre est publié chez « Wildproject éditions » et le second chez « Ecosociété ».

Je termine ce premier inventaire hivernal, par un livre d’André Bucher, notre « écrivain naturaliste » national (désolé, je n’aime pas le terme « nature writing » qui me paraît venir d’une autre langue…), « Un court instant de grâce » publié chez l’excellent éditeur « Le mot et le reste ». Chaque année je découvre un ou deux volumes supplémentaires de l’œuvre plutôt conséquente de cet auteur. C’est une valeur sûre de ma bibliothèque et je suis rarement déçu. Ça n’a toujours pas été le cas avec ce livre qui raconte l’accouchement difficile d’un amour entre deux fortes personnalités d’un certain âge et d’un âge certain. Tout cela est emballé de main de maître dans un décor de montagne somptueux : forêts, torrents, chemins sinueux… Au cœur du roman, une de ces forêts que nos technocrates investisseurs modernes rêvent à tout prix de « normaliser » et de « rentabiliser ». Bien entendu, ces pourfendeurs d’archaïsmes économiques sont handicapés dans leur valeureuse entreprise par les menées d’une écologiste vénérable ; l’une de ces grands-mères que l’on rencontre de plus en plus souvent dans les manifestations, pour lesquelles la « qualité de vie » passe bien avant les profits et la courbe ascendante du CACA 40. Je ne vous dis pas qui gagne à la fin mais sachez que l’histoire m’a profondément touché et tirez-en un indice grâce à votre perspicacité. En attendant ma prochaine lecture de ce grand Monsieur drômois, prenez bien soin de votre petite personne et admirez les flocons plus que les flacons ! En tout cas, tous ces livres et bien d’autres peuvent être consommés sans modération.

5 Comments so far...

Benoît Says:

29 janvier 2019 at 15:48.

Bonjour,
pour compléter la découverte d’André Bucher et de son territoire :
https://www.facebook.com/andre.bucher.ecrivain/videos/248833885963490/

Paul Says:

29 janvier 2019 at 17:20.

@ Benoît – Merci pour le lien. Mon seul regret c’est que ce soit un peu bref… Un court instant de grâce aurait mérité une « bande annonce » plus longue. Je vais me replonger dans la lecture d’André Bûcher. Je viens d’acheter « le pays qui vient de loin ».

Paul Says:

29 janvier 2019 at 17:23.

@ Benoît – Merci également pour le lien sur « reporterre ». Ce commentaire là a bien failli partir avec les « indésirables ». Le filtre anti-spam est bien casse-pied quand les commentaires contiennent des liens !

Benoît Pupier Says:

7 février 2019 at 15:13.

Bonjour,

si vous regardez dans les vidéos de cette page Facebook vous trouverez une bande-annonce plus longue (8min), vidéo autour du pays et du travail d’André Bucher.

Sinon le documentaire André Bucher, entre terre et ciel, est disponible dans de nombreuses médiathèques.
Et lui fait… 2h15 !

Belles lectures,
Benoît

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