6 mars 2011

Un vrai (*) « croquant » du Périgord : Pierre Grellety

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits .

Quatre années de résistance paysanne à l’armée de Louis XIII au cœur de la Dordogne

Un chef adroit, imaginatif, audacieux ; une troupe de paysans résolue ; une forêt sombre et propice aux embuscades… Ce n’est pourtant point la célèbre  histoire de Robin des Bois que je m’apprête à vous conter là. En premier lieu, nous sommes en France, dans une région boisée au milieu du Périgord, la Paréage et non à Sherwood… En second lieu, l’ennemi n’est point le Shérif de Nottingham… et pour finir, notre héros ne se nomme point Robin, mais Pierre, Pierre Grellety plus exactement. Les deux histoires présentent néanmoins quelques ressemblances que je vous laisserai le soin de deviner en parcourant les différentes étapes de mon récit.

Comme je l’ai indiqué dans une précédente chronique sur les révoltes paysannes sous l’ancien régime, les causes des soulèvements sont principalement de trois ordres : difficultés de subsistance (prix du pain, spéculation sur les denrées de première nécessité), augmentation des impôts ou comportement des armées en campagne. Parfois, les trois se conjuguent, et c’est un peu le cas pour la révolte des croquants du Périgord. L’incident à l’origine de la révolte est de nature militaire. Nous sommes en 1638. Le royaume est gouverné par Louis XIII et son ministre le plus influent, le cardinal de Richelieu.  Depuis 1635, la France est en guerre contre l’Espagne. Le conflit est meurtrier et l’armée a sans cesse besoin de nouvelles recrues. La famille Grellety habite dans un petit village de Dordogne, Saint-Mayme de Pereyrol, à mi-chemin entre Bergerac et Périgueux. Un capitaine du roi cherche à recruter de force un père de famille, Jean Grellety, qui refuse l’enrôlement. Son fils Pierre assiste à la scène et abat l’officier d’un coup de fusil. Voici le récit de l’événement tel qu’il est conté par Chevalier de Cablanc (**) :

« Le capitaine Barricade était venu loger dans le bourg de Saint-Mayme avec sa compagnie, il y avait quelque temps et y avait eu quelques pointes avec les habitants du lieu. Grellety y étant allé un jour de fête pour entendre la messe, on lui vint dire, dans une maison où il était entré, que les soldats maltraitaient son père sur la place. Et, en effet, y étant accouru, il vit que le capitaine tira un coup de pistolet à son père. Dans cette occasion, il fit ce que tout autre que lui aurait fait. Il tira un coup de fusil dont il s’était nanti au capitaine et le tua. Cette affaire fit grand bruit et Grellety fut obligé de se précautionner pour n’être pas pris. […]
Les choses en étaient en cet état lorsque les Paréages, désespérés par tant de logements de gens de guerre, se révoltèrent. Comme il avait déjà acquis la réputation d’un homme redoutable pour avoir tué ou repoussé plusieurs de ceux que ses ennemis avaient envoyé pour le prendre dans la forêt où il avait pris sa retraite, les révoltés s’adressèrent à lui et furent bien aise de le mettre à leur tête…
»

Donc, pour échapper aux poursuites, Pierre Grellety est obligé de prendre le maquis dans la forêt de Vergt. Dans un premier temps, il mène la vie misérable d’un fugitif, mais il se joint très vite à d’autres proscrits, convaincus comme lui de la justesse de leur cause et de leurs revendications. Il y a trop de misère dans le pays. Le départ pour l’armée d’un homme dans la force de l’âge réduit la capacité d’une famille à produire sa nourriture et à survivre. Les « hors-la-loi » de Vergt décident alors de rançonner ceux qui possèdent trop, alors que eux n’ont rien. Très rapidement, Pierre Grellety fait la démonstration de ses capacités d’organisateur et de stratège. Les opérations de guérilla qu’il organise sont de plus en plus efficaces et la présence des bandits dans la forêt commence à exaspérer tout particulièrement la noblesse locale.

La menace est telle que les autorités décident d’employer les grands moyens : deux régiments, celui de Ventadour et celui de Grignols, sont mobilisés, pour « nettoyer » la région. Les croquants de Grellety se battent avec courage et sagesse et montrent qu’ils maitrisent parfaitement, non seulement la géographie des lieux, mais les techniques essentielles de la guérilla. De façon générale ils refusent toute opposition frontale, préférant la fuite ou les embuscades. Une première offensive conduite par le comte de Grignols se termine par une hécatombe pour les troupes royales : plus de deux cent soldats sont tués lors des combats. L’officier a largement sous estimé la valeur militaire de ces va-nu-pieds qu’il espérait balayer d’un seul revers de manche. Le Duc de la Force prend alors la direction des opérations et de nouvelles troupes sont mobilisées : sans plus de succès. Pendant trois années, une troupe dont l’importance ne doit sans doute pas dépasser les deux cents combattants va tenir tête à 3000 soldats royaux. Les croquants remportent même la seule bataille rangée qui a lieu au cours du conflit, en septembre 1640. Cette fois, c’est le régiment de Ventadour qui fait les frais de l’opération… Différents pièges sont tendus à Grellety, il les évite avec une habileté démoniaque. Il bénéficie d’un large soutien dans la population et ne manque pas d’antennes pour obtenir des informations précieuses. Pour priver leurs adversaires de refuge, les soldats du roi se font bûcherons et se lancent dans une campagne massive d’abattage des arbres dans les zones susceptibles d’abriter des insurgés… Initiative malheureuse, bien entendu dépourvue de résultat autre que d’indigner un peu plus la population locale…

La répression s’abat sur sa famille… Son père est arrêté, emprisonné et condamné à mort. Il est roué vif à Bordeaux le 8 décembre 1639. Toutes ces épreuves ne font que renforcer la volonté et la détermination de Grellety et de sa troupe. Les succès remportés par les croquants sont colportés de village en village et la troupe grossit, renforcée par tous les paysans qui se trouvent « en délicatesse » avec l’administration royale. Les révoltés réclament purement et simplement l’abolition des privilèges. Le Cardinal de Richelieu est fort ennuyé par cette histoire… Cette guérilla au cœur du Périgord, immobilise des régiments dont il aurait bien besoin sur le front espagnol. La situation stratégique est délicate car la zone d’insurrection se trouve sur le trajet entre la capitale et la frontière, et cela pourrait, de plus, compromettre un bon fonctionnement du ravitaillement pour les troupes. Faute de victoire militaire rapide, le Ministre de Louis XIII décide de négocier. Il apprécie à sa juste valeur le talent des combattants qu’il a en face de lui : plutôt que de continuer à les affronter, il leur propose l’amnistie générale et un enrôlement. Il offre à Pierre Grellety un brevet de capitaine dans les armées du Roi, le commandement d’un régiment constitué par les hommes qu’il a sous ses ordres, et une coquette somme d’argent pour couronner le tout. Richelieu, qui n’est pas tombé de la dernière pluie, met une seule condition à son offre… Grellety doit accepter de prendre le commandement d’une place forte qui se trouve en Italie. Il propose donc ni plus ni moins un exil doré, mais forcé, loin de la province où le croquant a commis les méfaits qui l’ont rendu célèbre. A nouveau, le récit de Chevalier de Cablanc (**) :

« Et ainsi finit glorieusement une guerre de quatre ans, de laquelle, vraisemblablement, il ne devait attendre qu’une fin malheureuse. Grellety était alors bien différent de ce qu’il avait été dans son commencement. Il devint très bien fait dans les affaires et il était en ce temps-là devenu fort raisonnable. Sa conduite jointe à la conjoncture du temps lui avait été d’un grand secours pour le faire sortir aussi avantageusement qu’il l’avait fait d’un embarras dans lequel tout autre que lui aurait succombé ; mais ce qui y contribua le plus fut l’estime générale qu’on avait pour son courage, laquelle fit que tout le monde s’employa pour lui et que la cour jugea même à propos de ménager la vie d’un homme qui pouvait rendre de tels services à l’Etat, comme il n’aurait sans doute manqué de le faire, si elle (sa vie) avait été plus longue… »

En janvier 1642, Pierre Grellety accepte finalement les conditions posées par le Cardinal et se retrouve à collaborer avec ses ennemis d’hier. Ses hommes sortent de la forêt et défilent en vainqueurs dans la petite ville de Bergerac. Trahison diront certains… Je ne le pense pas. Pendant ces quatre années Pierre Grellety a montré son savoir-faire. Sans doute est-il suffisamment malin pour estimer que sa situation de hors-la-loi ne pourra pas durer éternellement. L’épine qu’il a plantée dans le talon royal est suffisamment douloureuse pour que des moyens militaires encore plus importants soient déployés contre lui. L’occupation prolongée de la région du Paréage par les troupes royales représentent une charge considérable pour la population locale et la popularité du guérillero risque sans doute de diminuer considérablement si le conflit s’éternise. L’offre de Richelieu est plus que tentante pour un simple laboureur ne manquant sans doute pas d’ambition. Le nouveau capitaine part pour l’Italie. Rejoindra-t-il son poste ? Va-t-il devenir réellement gouverneur de la citadelle de Verceil (Vercelli) ? Les récits divergent à ce sujet et plusieurs versions contradictoires circulent quant à la fin de sa vie. Ce qui est certain c’est qu’elle n’a pas été bien longue. Il semble qu’il soit mort de maladie peu de temps après avoir pris le commandement de sa troupe et de sa citadelle. Au fil des années, de nombreuses anecdotes, plus ou moins véridiques, vont enrichir et embellir le récit des aventures du « dernier croquant » (***) du Périgord. Sa mémoire restera en tout cas bien vivante dans la population. Selon l’une des sources que j’ai utilisées pour écrire cette chronique, en 1967, les résistants périgourdins ont apposé une plaque commémorative « au combattant de la liberté » sur la place du village de Saint-Mayme. Trois siècles plus tard, la forêt de Vergt avait en effet connu d’autres pensionnaires, combattants du maquis, en lutte, eux aussi, contre une armée d’occupation.

Parmi les soulèvements populaires que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans les colonnes de ce blog, peu ont été « personnalisés » comme cette révolte des croquants du Périgord. Lorsque l’on évoque, entre autres, « Les Gauthiers », « la révolte des Vilains », « la guerre des farines » ou les « Pitauds », la mémoire n’a pas vraiment conservé le souvenir d’un leader particulièrement charismatique comme c’est ici le cas pour Pierre Grellety. Certes d’autres révoltés comme Cartouche ou Mandrin ont laissé des traces plus marquantes dans l’histoire, mais il s’agissait de chefs de bande plus que de leaders d’une quelconque insurrection. La popularité de Pierre Grellety parmi les siens était telle que, lorsqu’il s’est soumis aux ordres royaux, le mouvement de guérilla a cessé : ses hommes l’ont donc, en grande majorité, suivi dans sa démarche. A noter aussi le fait que cette révolte périgourdine, contrairement aux autres mouvements que j’ai listés plus haut, ne s’est pas terminée par un bain de sang : autre différence plus que notable. Les esprits chagrins feront par ailleurs remarquer qu’aucun résultat appréciable n’a été obtenu en relation directe avec les revendications des insurgés ; jugement un peu sévère auquel on pourra rétorquer que les croquants de Grellety ont au moins démontré la possibilité de résister victorieusement, pendant quatre années, à une troupe bien équipée, bien entrainée et, sans doute, quinze ou vingt fois supérieure en nombre ! Justice doit donc être rendue aux « croquants » !

Notes :
(*) Contrairement au célèbre Jacquou qui n’est qu’une création littéraire d’Eugène Le Roy (sans doute inspirée par quelques faits réels par ailleurs).
(**) Chevalier de Cablanc, maire et historien de la ville de Périgueux au XVIIème siècle.
(***) Deux autres révoltes de « croquants » ont eu pour cadre le Périgord. La première a eu lieu en 1594. La seconde a précédé de peu celle dirigée par Pierre Grellety. Elle a eu lieu en 1636. Elle avait pour motif principal le refus de payer de nouvelles tailles. Plusieurs nobles avaient pris fait et cause pour les rebelles. L’un d’entre eux, La Motte la Forest, un gentilhomme des environs de Périgueux, en avait pris la tête. Ce soulèvement s’est aussi terminé par la négociation et par une amnistie accordée aux insurgés. Cet épisode est suffisamment important pour faire l’objet d’une chronique future de La Feuille, dans un futur proche ou lointain.

7 Comments so far...

JEA Says:

8 mars 2011 at 07:35.

un vrai billet craquant…

Paul Says:

8 mars 2011 at 08:09.

@ JEA – Merci ! Nous avons visité, il y a quelques années de cela le château de l’Herm dans lequel Eugène Le Roy a situé de façon fictive l’histoire de Jacquou le croquant… Le château n’a pas été incendié mais son histoire réserve d’autres surprises que celles contées par Le Roy. Il faudra que je retrouve la doc correspondante. L’endroit aurait plus à Agatha Christie !

marie Says:

25 mars 2011 at 05:59.

il n’y a pas d’s à Pereyrol.

Paul Says:

25 mars 2011 at 07:40.

@ Marie – Merci pour cette précision ! Comme par enchantement tous les « s » concernés vont disparaître d’ici peu !

GAY Says:

4 novembre 2013 at 17:37.

Natif et résident dans la commune des faits, j’ai l’intention de créer une association afin de faire connaitre ces évènements aux gens du pays et aux nombreux touristes venant dans cette région.
Nous pourrions rester en contact, qu’en pensez-vous
Bien à vous…

Paul Says:

4 novembre 2013 at 17:53.

@ Jean Daniel Gay – Excellente idée. J’espère que vous pourrez mener ce projet à terme. Pas mal de documents sont disponibles dans les archives contrairement à d’autres événements du même type. Je suis entièrement d’accord pour rester en relations !

Jeanne Says:

6 janvier 2019 at 21:05.

Pierre Grellety etait mon ancetre. Mon nom de famille est Jeanne Grellety, nee en Dordogne. Longuement interessee d’en savoir plus.
Mon pere Paul Grellety s’est battu dans ces forets (WWII) avec le maquis.
J’apprecierais beaucoup d’en savoir plus sur ces archives et comment
les obtenir.
Sautations

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