29octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Je me contente de porter des pantoufles. Des pantoufles ? Oui, mais pas n’importe lesquelles ! Des charentaises bien douillettes ! Au départ, je voulais intituler ce billet « éloge de la pantoufle », puis je me suis dit que les lecteurs allaient croire que j’avais cédé ma place à Philippe Delerm. Je me suis aperçu hier, en faisant un tour en librairie, que cet auteur avait quelque peu le don d’exploiter les filons… Depuis « la première gorgée de bière », ouvrage ayant eu un succès retentissant (je reconnais l’avoir beaucoup apprécié car certains textes ont eu pour moi un fort pouvoir évocateur), les recueils de nouvelles « minimalistes » se sont renouvelés… J’ai donc décidé de vous causer « pantoufles » sans mettre le mot « éloge » dans le titre, et sans parler de la première paire que j’ai enfilée, cet événement étant caché dans un recoin éloigné de ma passoire… Comment s’appelle d’ailleurs cette maladie qui affecte les passoires vieillissantes ? J’ai un trou plus gros que les autres, je m’en aperçois soudain.
Je prends des risques en traitant d’un tel sujet, car les pantoufles, que l’on nomme aussi chaussons (terme affectueux) ou savates (terme méprisant), n’ont pas très bonne réputation dans les cercles vertueux où l’on devise allègrement de la future grande révolution à venir (pour peu qu’on s’en donne la peine). Prenez déjà cette citation célèbre : « de nos jours, il faut moins craindre le bruit des bottes que le silence des pantoufles » ; vous avez une idée de la température… Les pantoufles, les chaussons, les charentaises… sont un symbole du triomphe de la petite bourgeoisie ; le genre « ma pipe, ma femme et mon chien ; dehors les négros ; à mort les fonctionnaires ». Quand je pense que j’avais été « viré », dans le temps, d’un « groupominuscule » libertairisant pour avoir osé faire des crêpes flambées plutôt que d’aller me faire tabasser à la manif… A vingt ans déjà, je tournais mal… Pourtant je ne portais pas souvent de chaussons ! Quelques décennies plus tard, j’ai enfilé définitivement mes pantoufles. Je ne les quitte que pour mettre des chaussures de marche ou des bottes nikées de jardinier. Mais cela ne m’empêche pas :
– de vociférer ; voire même de dire du mal ; pire de ne pas réussir à la boucler au bon moment ;
– d’avoir une haine bien franche pour les souliers cloutés, les cranes rasés et les uniformes de toute nature ;
– de penser qu’il y a certainement des idées à gratter du côté des « libertairisants » (mais qu’il faut se méfier des étiquettes, car, aux Etats-Unis, le « libertarisme » n’a vraiment rien de recommandable) ;
– de préférer les balades en forêt aux meetings de Lutte Ouvrière ;
– d’estimer que le bruit des bottes constitue toujours une menace bien réelle…
Bref, je me considère comme un subversif en savates, un iconoclaste en charentaises, un anar en chaussons, un gentilhomme indigné en pantoufles ou un hobbit en attente d’une greffe de fourrure.
Ce qui est drôle d’ailleurs c’est que l’on associe maintenant ces chausses bien confortables à un comportement bourgeois. Un petit coup d’œil sur l’histoire montre que cette symbolique ne correspond pas à grand chose. Les premières charentaises, par exemple, ont été fabriquées avec des déchets de feutres pour habiller l’intérieur peu confortable des sabots. Ce n’est que plus tard qu’est venue l’idée de leur mettre une semelle en caoutchouc. Le port des pantoufles était vivement recommandé aux valets et aux femmes de chambre afin qu’il se déplacent sans faire de bruit dans les chambres de leurs maîtres et maîtresses. Quoi de plus déplaisant pour Madame la Baronne que d’être réveillée, le jour à peine éclos, par le claquement des sabots de la petite Jeannette sur le parquet… Simples à fabriquer, peu coûteuses à l’achat, les charentaises étaient avant tout des chaussures d’intérieur réservées aux petites gens. Ce n’est qu’au XXème siècle que les pantoufles ont été marquées d’une image négative. Le « porteur de pantoufle », retraité, épargnant radin, petit bourgeois sans ambition, est alors devenu le contraire de l’aventurier, du héros, du militant prêt à mourir pour la cause… Je reconnais que les chaussons pour escalader une barricade ou pour explorer la haute vallée du Nil ce n’est peut-être pas l’équipement idéal !
L’idée de vous causer « pantoufles » m’est venue à Saint Gall (en Suisse, comme par hasard) en visitant la bibliothèque abbatiale. Le port de chaussons est obligatoire pour les visiteurs, afin de ne pas endommager les parquets anciens. J’ai découvert ce jour là qu’il existait des pantoufles de grande taille que l’on pouvait enfiler par dessus ses chaussures de ville. Pas des bêtes patins, non, mais de vraies charentaises (enfin pas tout à fait conformes puisqu’elles ne sont pas fermées à l’arrière). L’image figurant en tête de ce paragraphe, c’est une carte postale qui nous a plu énormément car elle illustre parfaitement ce qu’aurait pu voir, le jour de notre visite, un lecteur du blog couché sous l’une des vitrines… Deux hobbits dans une bibliothèque, traînant savate, en s’extasiant sur un manuscrit du XVème siècle. Le bonheur aurait été total si l’on avait pu, ce jour là, trouver une édition originale du Gargantua de Rabelais ; nous aurions alors rapporté une carte postale sonore et vous auriez entendu le texte suivant en cliquant sur l’image : « il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand, la personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d’un demy pied ». Mais il est vrai que l’ambition de Gargantua est assez « terre à terre » !
Pour terminer cette chronique en restant de plain pied dans le sujet et dans les citations, je donne la parole à un écrivain américain, Thornton Wilder, qui a énoncé cette idée très juste : «C’est lorsque vous avez chaussé vos pantoufles que vous rêvez d’aventure. En pleine aventure, vous avez la nostalgie de vos pantoufles.» Je vous laisse en paix devant votre écran ; j’aurais bien aimé parler aussi de « mocassins » mais je crois que, vu le temps, je vais en rester là et pantoufler le reste de la journée. La neige est tombée sur les sommets voisins, à Innimont ; « il ne fait pas bon enfiler des chaussures trop froides lorsqu’on a les pieds au chaud ; c’est un coup à s’enrhumer.. » aurait certainement dit ma mémé, cette femme pleine de sagesse…
27octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
3 – Du parc national du Triglav à Piran (fin)
« So… Scokjan caves ! Gut, Gut ! » Même le matin du départ, nous aurons droit au rituel conversationnel ! Notre hôtesse approuve totalement la suite de notre programme de voyage. Un grand sourire, un petit geste de la main… et nous voilà à nouveau sur la route. Nous tournons le dos aux hauts sommets du Triglav, pour nous rendre dans le Sud, dans la région du Karst. Nous n’irons pas aux grottes de Postojna que nous trouvons trop aménagées, trop touristiques. Continuant nos sauts de puce de parc en parc, nous préférons nous rendre à celles de Scokjan, qui, elles au moins, se visitent à pied et non en train (bon, je sais, j’aime les trains, mais il y a une limite à tout !). De plus, nous avons pu admirer des photos du parc de Scokjan et nous avons hâte de voir « grandeur nature » les nombreuses dolines et autres dépressions qui jalonnent le paysage.
Au cours de notre itinéraire, nous faisons halte dans la petite ville de Skofja Loka que nous apprécions beaucoup. Le cœur de la bourgade, blotti au pied d’un château datant du début du XIIIème siècle (largement rénové à la fin du XIXème), possède un charme certain mais les bâtiments les plus anciens nécessitent d’importants travaux de rénovation. Les deux grandes rues du centre ville sont bordées d’immeubles datant de la Renaissance. Les halls d’entrée de ces bâtiments débouchent parfois sur des cours intérieures entourées d’arcades et l’on se dit que les coins et recoins des ruelles abritent certainement de nombreux trésors architecturaux. Nous visitons une expo photo magnifique : ce sont des œuvres de l’artiste Andrej Perko. La personne qui assure la permanence est bien d’accord avec nous : quel dommage que la cité ne soit pas mieux préservée… « Il n’y a pas assez d’argent pour ces travaux » nous dit-elle avec une grande émotion… Skofja Loka me fait un peu penser à la petite ville médiévale de Crémieu, à côté de chez nous… Il y a une trentaine d’années, le vieux quartier était laissé à l’abandon. Les ruelles tortueuses étaient sales, peu engageantes et les échoppes les plus belles tombaient en ruine. Un effort de rénovation considérable a été accompli et, l’été, Crémieu attire de nombreux touristes qui viennent découvrir les trésors de son architecture, artistiquement mis en valeur. Skofja Loka possède de nombreux atouts et pourrait certainement devenir un lieu attirant un plus grand nombre de visiteurs. Le peintre Ivan Grohar, enfant du pays, en tirerait certainement une immense fierté.
Le même jour, nous visitons Stanjel, un village médiéval ayant également beaucoup de caractère. La plupart des maisons étaient abandonnées, très endommagées, mais là, un programme de rénovation est largement engagé. Stanjel a souffert des deux derniers conflits mondiaux. En 1914-18, le village avait le triste privilège de se trouver sur la ligne de front et ses murailles en pierre n’ont pas résisté aux obus modernes. Le mur d’enceinte datait du XVème siècle et il avait été construit pour protéger les habitants des attaques répétées des envahisseurs turcs : il n’en reste plus que des fragments. Stanjel épouse la forme de la colline sur laquelle il se dresse et il est construit sur des terrasses. Il est plaisant de déambuler d’un niveau à l’autre et d’admirer l’habileté avec laquelle les habitants ont su tirer parti du relief pour asseoir leurs constructions. La cour du vieux château est un lieu particulièrement agréable pour faire une petite pause à l’ombre. L’été, de nombreux concerts y sont organisés et l’acoustique est excellente. Stanjel a la réputation d’être l’un des plus beaux villages de la région du Karst : ce titre honorifique n’est pas exagéré, et le site mérite que l’on y passe quelques heures. La région offre par ailleurs des ressources viticoles qui ne manqueront pas d’intéresser les gourmets. Le lieu que nous avions choisi pour faire étape ne nous a pas laissé un souvenir marquant et il est donc inutile que je m’y attarde.
Arrivés un peu trop tôt au guichet d’entrée du parc de Scokjan, nous avons eu le temps de faire un tour à pied sur le sentier « pédagogique » qui fait le tour de la vaste dépression dans laquelle s’ouvre la grotte. Le point de vue sur son porche d’entrée est saisissant. La velika dolina (grande doline) qui s’ouvre sous nos pieds a une profondeur de 160 m. Pour ce qui est du parcours souterrain à proprement parler, il mesure environ 5 km et il vaut mieux être convenablement chaussé. Certains passages sont assez vertigineux, notamment la grande passerelle qui franchit la rivière souterraine, la Notranjska Reka, en la surplombant de 45 m. Lorsque le niveau de l’eau est élevé, le bruit doit être terrible. Le spéléologue Norbert Casteret l’a visitée en 1957 et il en a parlé en ces termes : « dans la grotte de Postojna, le spéléologue peut voir tout ce qu’il peut désirer, mais les grottes de Skocjan n’ont pas leur pareil au monde. » Notre promenade dure près de deux heures et nous découvrons de véritables splendeurs. Il y a encore beaucoup de concrétions vivantes et d’importantes mesures de protection sont prises pour limiter l’impact du nombre croissant de visiteurs. Stalactites, stalagmites et gours en cascade sont au rendez-vous, mais je crois que le plus impressionnant de tout c’est la taille des salles que la rivière a creusées dans le karst lors de son parcours souterrain. Encore une fois, nous sommes dans un lieu qui aurait pu aisément servir de décor à Peter Jackson pour le « Seigneur des Anneaux » : sauf que la « Moria » de Slovénie n’est pas envahie par d’ignobles monstres. Ses seuls habitants sont de sympathiques colonies de chauves souris dans les airs, une petite population de protée anguillard, un poisson bien étrange, dans les eaux, et de nombreuses autres espèces cavernicoles (environ deux cents différentes recensées à Skocjan).
La partie slovène de notre circuit autour des Alpes, se termine sur le littoral. En rejoignant l’Istrie et la mer Adriatique, nous espérons trouver un peu de la chaleur qui nous a manqué dans l’intérieur des terres. En fait, nous resterons bien peu de temps sur la côte. Nous jetons notre dévolu sur les deux villes qui nous paraissent avoir le plus de charme : Isola et surtout Piran. Le contraste avec les paysages alpins dont nous nous sommes « repus » ces dernières semaines est saisissant. Le littoral slovène est limité (une trentaine de kilomètres de côte), la république voisine de Croatie ayant pris, de loin, la plus grosse et sans doute la plus belle part du « gâteau ». Il n’y a pas d’espaces sauvages au sud du grand port de commerce de Koper. La minuscule façade marritime est entièrement urbanisée. Heureusement, Piran est un vieux port comme je les aime : un enchevêtrement de ruelles tortueuses, les lumières des bateaux qui dansent sur les vagues, la terrasse animée d’une auberge sur une petite place… De vieux souvenirs me reviennent en mémoire : un précédent voyage en Yougoslavie lorsque j’étais enfant, un séjour enchanteur dans le Péloponèse il y a aussi un bon moment de cela… Je touche du doigt un vieux rêve que j’aimerais réaliser : le tour du bassin méditérranéen par voie de terre, d’Istambul à Byblos, d’Alexandrie à Sfax… Un tour très large puisque j’aimerais que mon chemin me permette aussi de découvrir l’Anatolie, la Perse, la vallée du Nil… Pour l’heure, notre chambre à Isola possède une terrasse avec vue sur la mer… Il faut un commencement à tout ! Ce qui est certain c’est que nous reviendrons en Slovénie car il nous reste encore bien des choses passionnantes à y faire…

24octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
2 – de Ljubno au Triglav
La journée de repos à Kladje nous fait le plus grand bien. Elle nous permet de faire une très belle balade en dessus de la ferme : un circuit prévu pour 3 h de marche tranquille dont la durée finale sera d’au moins cinq heures car décidément nous ne sommes pas très doués pour l’orientation. Le sentier chemine à travers des paysages très variés et très agréables et, à force de grimper et de descendre, le dénivelé cumulé finit par ne plus être négligeable. La soupe bien épaisse servie en entrée pour le dîner est plus qu’appréciée ! Le lendemain, nous quittons notre lieu de villégiature avec regret. Certes, nous ne sommes que des touristes de passage et d’autres nous remplaceront, mais il n’en reste pas moins que nous avons eu l’impression de pénétrer, un bref instant, dans l’intimité de cette famille et d’être un peu plus que de simples « clients ». Nous avons l’intention de faire une première étape à l’arboretum que nous avons localisé à quelques kilomètres de la ville de Kamnik. Nous sommes un peu inquiets à cause de la météo, mais, depuis que nous sommes en Slovénie, nous avons réussi à jouer à cache-cache avec les nuages sans trop de difficulté.
Selon notre bonne vieille habitude, nous perdons une demi-heure à trouver le parc car les panneaux de direction envoient les visiteurs vers un immense terrain de golf. Nous abandonnons les messieurs encravatés à leur parcours sportif en voiturettes électriques et, avec un peu de persévérance, nous arrivons enfin à l’arboretum de Kamnik. L’endroit est agréable à visiter : il s’agit de l’ancien domaine d’une riche famille de la bourgeoisie locale et de magnifiques spécimens d’arbres anciens côtoient les nouvelles plantations. La signalétique est un peu limite et il est dommage que certaines curiosités botaniques ne soient pas mieux annoncées. En se promenant dans le parc on découvre de magnifiques espaces aménagés : un jardin à l’anglaise, un étang fleuri bordé par de superbes cyprès chauves dont les pneumatophores décorent la berge, d’immenses massifs associant des fleurs aux coloris variés… Beaucoup de plaisir pour les yeux, mais pour les oreilles aussi car les oiseaux s’en donnent à cœur joie dans ce petit paradis de verdure.
La région de Bled est très touristique et nous préférons ne pas dormir au bord du lac. Sur notre guide d’hébergement dans les fermes, nous avons repéré une adresse dans un petit village, un peu à l’écart. Pour une fois, nous trouvons sans peine ; il faut dire que nous disposons d’une indication essentielle : le bâtiment se trouve en face de l’église du village… Quoique… Un tel renseignement n’est parfois pas suffisant car un village peut posséder toute une collection d’églises. Ici, il n’y en a que deux : l’une pour la partie basse de l’agglomération, l’autre pour la partie haute. Mon œil averti repère tout de suite la fumée de l’alambic qui est en train de chauffer sous un petit hangar. La grand-mère qui s’occupe du gîte est occupée à distiller du moût de raisin (?) pour fabriquer la fameuse slibovice (officiellement, il paraît que c’est de la prune…). Ce n’est pas à ce breuvage que nous devrons l’excellent souvenir que nous avons gardé de Bled, car, nous ayant sans doute jaugés d’un coup d’œil, la brave dame doit se dire que si elle nous fait déguster le liquide (pourtant limpide) qui coule goutte à goutte dans la bouteille de verre, nous allons repartir les pieds devant. Pendant toute la durée de notre bref séjour dans ce village de Gorje, notre pratique linguistique va faire un sacré bond en avant. Notre hôtesse s’exprime dans un mélange d’anglais, d’italien, d’allemand et de slovène qui rend les conversations extrêmement pittoresques. Chacune de nos réponses à ses questions est ponctuée d’un « gut, gut » très rassurant… Nous aimons les plantureux déjeuners qu’elle nous propose ? Gut, gut ! Nous n’avons plus faim après avoir ingurgité le quintal de nourriture du dîner ? Gut, gut ! Nous aimons cette région du parc du Triglav ? Gut, gut ! Elle semble bien nous aimer en fait et a décidé de ne pas nous utiliser comme cobayes pour sa slibovice.
Je vous rassure tout de suite : pendant ces deux journées passées dans les environs de Bled, nous n’avons pas fait que manger quand même ! Nous avons exercé intensément notre métier de touristes, c’est à dire, visiter, marcher, admirer, photographier, marcher… Nous avons accompli l’incontournable pélerinage en barque sur le lac de Bled, en direction de la magnifique petite église perchée sur l’adorable petite île rocher. La barque traditionnelle était belle, le gondolier sympathique… C’est effectivement l’un des plus beaux lieux de Slovénie, mais résumer le pays à cette localité, comme le font certains guides de voyage, c’est vraiment du gâchis. Une fois que l’on est basé dans les environs de Bled, il y a une autre excursion incontournable, ce sont les gorges de Vingtar que l’on parcourt à pied en une à deux heures. Là aussi il s’agit d’un « classique ». Nous avons effectué ces deux visites à une période où la fréquentation touristique était un peu calmée, et vraiment, nous nous sommes régalés. Mais, ce dont je voudrais vous parler plus, c’est d’une autre excursion, beaucoup plus « hors des sentiers battus », bien que nous l’ayons repérée aussi grâce à notre guide : il s’agit des gorges de Pokluska, une dizaine de kilomètres plus loin que Vingtar, en direction du parc du Triglav. L’accès est moins commode et les cars ne peuvent s’y rendre ce qui explique qu’elles attirent moins de visiteurs. A notre grande surprise, lorsque nous arrivons dans la clairière qui sert de parking, il n’y a carrément personne. Il faut dire qu’au départ du sentier figure un panneau indiquant (à grand renfort de pictogrammes) « accès interdit »… Nous n’allons pas renoncer en aussi bonne voie ! Ne voyant pas ce qui peut motiver l’interdiction, nous décidons simplement d’être prudents. En fait, le risque est modéré, comprendrons-nous plus tard : un orage violent a probablement provoqué une crue dans la gorge et le sentier aménagé a été « balayé » en de nombreux endroits…
S’il y a une visite que nous ne regrettons pas c’est bien celle-là. Les gorges de Pokluska offrent au visiteur un décor grandiose mais celui-ci ne se dévoile que peu à peu. La promenade commence dans un sous bois vallonné, puis peu à peu, les parois s’élèvent, se resserrent et deviennent de plus en plus tortueuses. On progresse peu à peu dans les éboulis, un œil inquiet dirigé vers le ciel car il y a parfois des surplombs qui ne sont guère rassurants. Après tout, les pierres que nous contournons viennent bien de quelque part ! Il y a de nombreux trous dans les falaises et plusieurs entrées de grottes sont visibles. Après avoir cheminé pendant une demi-heure dans ce décor lunaire, nous décidons de faire demi-tour. Le sentier semble devenir plus acrobatique et, bien qu’irrespectueux des interdits, nous ne sommes pas totalement inconscients. Il faut dire aussi que le silence devient oppressant. Le décor évoque celui du « seigneur des anneaux »… On pourrait facilement s’imaginer en train de pénétrer au cœur du royaume du Mordor…Heureusement, nulle créature ténébreuse ne nous attend au détour du chemin. Le seul monstre que nous aurons à affronter est un gros chien de berger, à l’entrée du défilé. L’animal n’a pas l’air très décidé à nous laisser regagner notre véhicule… Nous décidons d’aboyer un peu plus fort que lui… Profitant de l’effet de surprise, nous nous réfugions dans notre forteresse roulante et le monstre, vexé, repart, l’air de rien, vers sa propriétaire que nous croisons une centaine de mètres plus loin, sur la route…
La journée se terminera en voiture. Il faut dire que le temps est de plus en plus menaçant. Nous prenons l’une des routes permettant d’accéder au cœur du parc du Triglav. L’ambiance ne change guère par rapport aux gorges : sous le ciel noir, les immenses sapinières qui recouvrent les plateaux ont quelque chose d’un peu sinistre. C’est incroyable de voir à quel point la lumière peut changer la perception que nous avons d’un paysage. Nous arrivons au « bout du monde ». Le lieu se nomme Rudnopolje. Point de départ de la célèbre excursion pour le mont Triglav, station de ski de fond en hiver, l’endroit est sûrement très animé au cœur de l’hiver et de l’été… Mais là, fin septembre, sous la pluie, il y a autant d’animation que dans une galerie marchande au milieu de la nuit. Retour à l’alambic, non pardon, au bercail. Le lendemain, nous partons pour le Sud-Ouest de la Slovénie : l’Istrie, la ville de Piran, en passant par le parc des grottes de Scokjan. Ce sera là le troisième et dernier volet du récit de notre voyage…

22octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Sur l'école.
Oyez braves gens le récit palpitant de la vie d’un super héros ! A l’origine, comme dans bien des histoires, il y eut un magnifique petit bébé rose, joufflu, un rien râleur quand il n’était pas repu. Ce bébé grandit et entra un jour à l’école communale de son petit village. Il y passa quelques années heureuses, comme la majorité de ses petits camarades : issu d’une bonne famille et possédant très tôt les éléments d’une culture qui garantissent une bonne trajectoire scolaire, il progressa sans encombre jusqu’à la soutenance d’une thèse de doctorat sur Ovide à la faculté des sciences humaines de Reims. Certains de ses agiographes disent même qu’il était si brillant que les éléments essentiels de cette thèse avaient été rédigés à l’époque de sa Communion Solennelle. En tout cas, très jeune, il lisait déjà Mérimée dans le texte et s’endormait en écoutant la prose de Tacite. Tout cela à l’âge où d’autres enfants de son âge se vautraient dans la lecture de « Oui-Oui » ou de « Tintin et Milou ».
Il y eut quand même quelques ombres dans le tableau idyllique de cette belle jeunesse. La toute première est la prophétie terrible que prononça la fée Clochette, passant un jour devant le berceau du charmant nourrisson : « Super XD, ta vie commence dans la lumière, mais un jour, ta destinée te conduira à te mettre au service du côté sombre de la Force ». Les parents de XD, n’ayant jamais visionné Star Wars, ne comprirent absolument rien à cette assertion, mais, comme ils étaient bons croyants, ils firent quand même exorciser leur fils, car on ne sait jamais. La fée n’avait pas précisé quand cette malédiction s’accomplirait et ses propos ténébreux tombèrent dans l’oubli. A l’école maternelle, le petit XD eut quelques misères avec ses premières maîtresses (d’école) car, comme beaucoup d’enfants précoces, s’il maîtrisait quelques rudiments de latin et de grec ancien, il n’était pas totalement « propre ». Il fallait le changer plusieurs fois par jour, et comme ils étaient plusieurs dans son cas, les institutrices perdirent patience à plusieurs reprises sans toutefois exercer la moindre brimade ni la moindre vexation à l’égard de leur petit protégé. Il faut dire qu’à part ce problème mineur, le jeune garçon était adorable. Il était déjà un ardent défenseur du « libéralisme » et, grâce à une certaine dextérité manuelle et surtout à un talent d’éloquence incomparable, il rentrait à la maison avec d’énormes sacs de billes acquises au détriment de ses petits camarades. Les adultes, admiratifs, commentaient parfois son tableau de chasse en émettant, eux aussi, quelques pronostics : « il devrait faire carrière dans l’économie ou dans la politique ce petit ! »
Un autre incident devait marquer celui que tous ses compagnons appelaient dorénavant Super XD. Pendant sa dernière année d’école primaire, il eut comme enseignante une lointaine cousine de Jean Jaurès, ce « malfrat socialiste » comme l’avaient baptisé certains de ses oncles et tantes. Il se trouve que cette personne ne témoigna pas tout le respect qu’elle aurait dû à son « premier de la classe » mais, qu’au contraire, elle s’acharna un peu sur lui en raison de la haine qu’elle portait au milieu social aisé dont il était issu. Cette militante communiste et primaire tint des propos déplacés, et il fallut l’intervention musclée de Monsieur Père, trésorier payeur général, pour qu’elle comprenne enfin son erreur. C’est à cette époque là que germa, dans le cœur de notre futur Darc Vados, la haine qu’il allait vouer, un peu plus tard dans sa vie, à l’école primaire et à tous les incapables qui y travaillaient. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Après une recherche approfondie dans le fichier des Renseignements Généreux, nous ne trouvons nulle trace de Super XD parmi les militants de base de la LCR. On peut donc dire qu’à aucun moment notre Super Héros ne va vraiment faire de crise d’adolescence ; il va tout simplement se laisser entrainer sur la voie qui doit être naturellement la sienne… Parallèlement à la carrière professorale qu’il embrasse (pour mieux l’étouffer) dans les années 70, ses mauvaises fréquentations l’amènent à s’intéresser à la vie politique de sa région et de son pays et à rejoindre une formation en plein essor de la droite conservatrice. Au milieu des années 80, il est professeur en khâgne au Lycée Montaigne de Bordeaux. C’est au cours de ces années-là qu’il va acquérir l’expérience qui lui permettra de parler en connaisseur de l’Education Nationale dans les quartiers difficiles. Mais, assez rapidement, il va abandonner cette carrière « sociale » : son ascension politique est irrésistible et Super XD s’aperçoit alors qu’il va pouvoir – enfin – mettre en œuvre son plan secret de sabotage du service public d’Education… Peu à peu, au fil des postes qu’il occupe, il se rapproche de son but ultime : devenir commandeur des enseignants sous le nom de Darc Vados, et faire régner le désordre et la panique sur la planète dont il est devenu le chef suprême.
Certains de ses adversaires croient être débarrassés de lui lorsque notre super héros, qui n’a, jusqu’à ce moment là jamais rien échoué, est battu aux élections municipales à Périgueux en 2008. Il ne s’agit là que d’un « incident de parcours » pour Darc Vados, car, vous l’avez compris, la Dordogne n’est pas le champ où il compte mener ses sombres expériences. Ce département n’est qu’un point d’appui pour ses ambitions et un point de repli stratégique au cas où la formation politique dans laquelle il s’épanouit connaîtrait quelques revers de fortune. De 2002 à 2004, il agit dans l’ombre d’un autre personnage de légende, le célèbre Spider Ferryman (ne surtout pas confondre avec Luc Skywalker bien sûr). Mais la coexistence entre ces deux héros est difficile, et pendant un temps assez bref, Darc Vados préfère se retirer et donner le change en s’occupant de la francophonie, pendant que Ferryman focalise la haine des enseignants sur sa personne et épuise leurs syndicats sur quelques luttes anecdotiques. Il lui faut attendre mai 2007 pour que son heure de gloire sonne enfin. Le maître des Forces Obscures le nomme Grand Commandeur de l’ordre du Mammouth. Habile diplomate, doué d’une certaine éloquence, redoutablement efficace, il est l’homme que les forces de droite attendaient pour s’attaquer de façon radicale à l’une des institutions qu’elles ont toujours eu en horreur : l’école primaire laïque et républicaine. Sans plus attendre, Darc Vados se mit donc à l’ouvrage et, en à peine plus d’une année, il causa des ravages considérables, et régla du même coup ses comptes avec l’école maternelle (rappelez-vous, une sombre histoire de couches), et avec les derniers descendants de Jaurès qui hantaient encore les couloirs de son enfance…
Dans une seconde partie, publiée prochainement, nous étudierons le conflit entre les forces obscures et les défenseurs (bien maladroits) de la Lumière… Nous examinerons un peu plus en détail les différentes manœuvres exécutées par les deux camps et l’attaque en règle contre la pédagogie menée par Darc Vados. Nous ferons le point sur les forces en présence et nous verrons qu’au sein même du service public d’éducation, notre champion dispose d’alliés précieux…
NDLR : Bien entendu, cette chronique est publiée dans le cadre des « Histoires d’Oncle Paul ». Il s’agit donc d’une pure fiction, une œuvre d’imagination comme on dit. Toute ressemblance entre des personnages figurant dans ce récit et leurs homologues dans la réalité serait donc purement fortuite (remarque valable également pour la cravate).
20octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Boîte à Tout.
La feuille charbinoise, souhaitant, comme toujours, être le fer de lance des « tendances » de la rentrée, vous propose la « plouc attitude », un concept tout aussi novateur que désopilant… Absolument navrés de ne pas avoir été les promoteurs de la tecktonic, il est clair que cette année nous ne louperons pas le coche. Voici donc quelques conseils pour être complètement à la masse (ou à la ramasse). Je vous propose quelques exemples pour mieux comprendre la philosophie profonde de la « plouc attitude » ; grâce à ces quelques lignes, tous les lecteurs de « La feuille » resteront « branchés ». Allonzy donc.
Un petit tour sur internet d’abord. La plouc attitude consiste à se pointer sur un forum littéraire, animé par des agrégés de français, et y proclamer, sans préambule particulier, que Gustave Flaubert était un précurseur puisqu’il a inventé la littérature de hall de gare au moment même où les premières locomotives à vapeur entrainaient des wagons de voyageurs sur les rails. Le premier émoi passé, on se contente alors d’ajouter que, de toute façon, on ne lit que des bandes dessinées et que l’on préfère « sœur Marie-Thérèse des Batignolles » à Emma Bovary. Une fois l’émulsion créée, on change de forum, on va sur un site consacré à la défense des amphibiens, mais l’on surveille les actualités du coin de l’œil pour savoir si l’on n’aurait pas réussi à provoquer la désagrégégation d’un ou deux beaux parleurs (de ces gens qui aiment à gloser au sujet de leur nombril)… En cas d’échec de la première tentative, on peut revenir quelques temps plus tard sur le même forum, en changeant de pseudo, pour s’interroger (par clavier interposé) sur l’homosexualité éventuelle de Souvestre et Allain et se demander si l’on trouve des marques de cette tendance dans la manière dont le commissaire Juve appréhende ses relations avec l’ignoble Fantômas. Ce genre de questionnement est particulièrement intéressant à développer lors d’une discussion un peu coincée sur l’œuvre de Claudel ou sur la place de Julien Sorel dans le drame stendhalien… Retour au forum de défense des amphibiens où l’on pourra donner un tour plus littéraire aux échanges en suggérant le fait que le même Julien Sorel était un ennemi des crapauds sonneurs à ventre jaune : « dans un paragraphe censuré du Rouge et du Noir, Stendhal racontait de quelle façon l’ignoble créature s’amusait à les faire écraser par les pattes de son cheval frison ».
Les musiciens aussi adorent les propos très à propos. Sur un forum « musique classique », vous ne manquerez pas de demander « quand est-ce qu’on aura enfin une version « rap » des concertos de Schubert ». Dans un groupuscule d’afficionados du jazz, vous pouvez proférer des propos du genre : « j’adore le jazz comme bruit de fond lorsque je fais mes courses à Carrefour ! » Profitant de l’état de stupeur dans lequel seront plongés vos lecteurs, vous pourrez compléter par : « La dernière fois que j’ai entendu jouer Thelonious Monk (ou n’importe quel jazzman dont le nom vous traverse l’esprit), j’étais au rayon nurserie ; pris par l’ambiance, j’ai acheté douze paquets de change complets alors que je n’ai pas d’enfant ! » Autre suggestion : « ce que j’aime chez John Coltrane ce sont les sonorités très inventives qu’il tire de son instrument ; on dirait qu’il a rempli son saxo avec de la purée mal délayée ». Evidemment, vous ne balancez pas ce genre de sentence immédiatement. Vous commencez par participer un peu à la discussion en énonçant quelques propos paraissant intelligents ou du moins complaisants. Il faut ménager les musiciens : ce sont des gens beaucoup plus sensibles que les philosophes de comptoir ou les désagrégés de lettres ultra modernes. Vous en avez assez de la virtualité et de la toile ? Adoptez la « plouc attitude » dans la vraie vie avec les vrais gens !
En effet, la plouc attitude ne témoigne pas de ses bienfaits que dans les derniers salons où l’on cause sur internet. Elle peut aussi s’exercer dans divers autres domaines, tel celui de la politique. Beaucoup de groupuscules sont en fait très ouverts sur l’extérieur car il est difficile de faire un cercle à deux et encore plus de s’y disputer sauvagement les meilleures places. Vous n’aurez donc pas de mal à vous faire inviter à une petite soirée sympa. Après avoir pinaillé deux heures pour établir l’ordre du jour, vous quittez la réunion en commentant ainsi : « très intéressant votre séminaire, mais j’ai mes haricots à ramasser ». Je l’ai essayé autrefois et on peut dire que ça laisse des traces… Un lieu vraiment idéal pour mettre en œuvre la « plouc attitude », ce sont les réunions d’écologistes. Ce sont, en général, des gens très croyants, d’ascendants luthériens et convaincus du fait que si la pomme qu’a croqué Adam n’avait pas été traitée, les choses iraient bien mieux sur notre petite planète. Imaginons, au hasard, une réunion des Verts dont le thème est, au hasard, désigner le prochain candidat à la prochaine élection qui aura lieu prochainement. Ce genre de réunion n’est pas difficile à dégoter. Quand tout le monde se sera bien chamaillé, on peut placer une remarque anodine : « si on choisissait le plus mignon à poil ? »
Pour équilibrer, vous pouvez profiter d’un voyage en Italie pour vous rendre à une réunion de la Ligue du Nord et vous leur expliquez que vous êtes délégué par la « Ligue française pour la scission généralisée jusqu’au niveau moléculaire », en précisant (car certains risquent de ne pas suivre le film) qu’il y a des globules qui bossent moins que d’autres (en particulier les rouges) et que votre mouvement propose que l’on pratique la transfusion sanguine généralisée. Bien sûr, vous disposez d’importantes réserves de sang aryen congelé… En particulier, une éprouvette de choix soutirée à J.H. juste après son dérapage incontrôlé. Du côté des féministes de l’Hexagone, vous pouvez aussi suggérer comme action exemplaire le fait de débaptiser une quelconque avenue Jean Jaurès (ce macho) pour la rebaptiser « avenue Condoleeza Rice », cette femme noire américaine si courageuse qui a tant fait pour la libération de ses sœurs afghanes et irakiennes. Avec un peu de chance, vous trouverez quelques militantes pour vous accompagner dans votre action commando !
Bien sûr, ce qui serait un « must » et vous permettrait de figurer au livre d’or de la « plouc attitude », c’est de vous faire inviter, en tant qu’expert, sur ARTE ou sur France 2 pour tartiner quelques formules bien senties sur la crise économique passée, présente et à venir. Là vous disposez d’un champ d’improvisation formidable. Le seul problème pour cette épreuve, c’est d’arriver à faire plus débile que les spécialistes ayant déjà défilé massivement sur le plateau des différentes chaînes. Il va falloir frapper fort, du genre « à Wall-street, certains traders sont tellement désorientés qu’ils ont remplacé leur écran d’ordinateur par celui de leur Game Boy, du coup les marchés respirent » ou, dans un autre style, « la ministre de l’économie a tenu à rassurer les épargnants en leur expliquant que ce n’est pas pour rien que les Caisses d’Epargne ont choisi l’écureuil comme symbole. Ce terrible rongeur ne se fait jamais piquer une noisette… » Si l’on ne vous a pas encore coupé le micro, vous pouvez ajouter que « Coluche était le meilleur économiste de tous les temps puisqu’il était le seul à savoir vraiment combien durait une fin de mois » et que « plus le temps passe plus notre président a la prestance d’un Honoré de Balzac, à moins que ce ne soit celle d’un Savorgnan de Braza ».
Je vous conseille par contre d’éviter toute plaisanterie douteuse sur deux sujets particulièrement délicats à traiter dans les médias : la politique israélienne et les attentats du 11 septembre. Personne ne vous a demandé de jouer au super héros… Dans ce domaine là, le mieux, si vous tombez dans une embuscade, c’est de déclarer que, premièrement « Israël est un eldorado pour les Palestiniens » (sans trop en rajouter) et que deuxièmement, « jamais il n’y a eu, dans l’histoire, de crime aussi lâche et aussi sanglant, que la destruction de ces deux flambeaux de l’éternelle Amérique ». Vous pourrez juger de vos talents de comédien en fonction du contenu de l’éditorial paraissant dans le numéro suivant de « Charlie Hebdo ». Si vous n’êtes pas sûrs de vous, le mieux alors c’est d’aller parler de la politique de Tel Aviv dans un journal israélien, la liberté de ton est beaucoup plus grande et vous pourrez surveiller un peu moins vos paroles…
Une dernière chose après tous ces efforts : si la « plouc attitude » vous convient, il est grand temps d’adhérer au FARC, le Front Anarcho Rural du Charbinat. Ça tombe bien, suite à un « incident de marché », il se trouve que notre organisation a besoin d’oseille bien fraîche pour nourrir ses ambitieux projets ! Adressez vos chèques virtuels et vertueux à « lafeuillecharbinoise@orange.fr ». Nous publierons l’adresse de l’auteur du plus gros chèque ainsi qu’une localisation de son appartement sur google map !
Haricots, Patates & Happyness
18octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.
Voici l’article qu’un grand nombre de « Googlenautes » débarquant, tels des Martiens, sur la « feuille charbinoise » attendaient… Jusqu’à présent, ils étaient acheminés mécaniquement vers un texte plus ancien, intitulé « Sous l’écorce de mon liquidambar », qui ne parlait pas vraiment de cet énergumène-là, mais, de façon plus générale, de ma passion pour le bois, les arbres et les forêts. A l’occasion de cette deux centième chronique, je vais essayer, par le biais de ces quelques lignes, de m’acquitter de la dette que j’ai l’impression d’avoir à l’égard de tous ces chercheurs égarés ! 0n peut dire aussi que, d’une certaine manière, je cède à la pression de l’audimat !
Il y a deux raisons au succès du Liquidambar. Il y a d’abord le nom, plutôt rigolo, dont je vous expliquerai l’origine, puis la couleur resplendissante qu’il revêt à l’automne (le nombre de requêtes sur ce terme augmente de façon sensible ces derniers temps : près de 400 consultations de la page « sous l’écorce de mon liquidambar » en deux mois). « C’est quoi ce bel arbre rouge dans vot’ parc Monsieur Lafeuille ? Eh bien tu vois, Coco, c’est un Liquidambar Styraciflua ou Copalme d’Amérique, mais tu peux l’appeler Liquidambar tout simplement. Il n’a que deux cousins et c’est lui le plus répandu dans nos contrées ». Compte tenu de la coloration automnale, et surtout de la forme des feuilles, beaucoup de gens le confondent avec l’érable, ou sont convaincus qu’il appartient à la même famille. Erreur facilement pardonnable mais néanmoins grossière : côté parentèle, c’est plutôt du côté de l’Hamamelis qu’il faut chercher, et il est plus proche, dans son « relationnel botanique » (ça fait branché non ?), de l’arbre au caramel (cercidiphyllum, à vos souhaits !) ou du Parrotie de Perse (très mignon lui aussi). Il est assez susceptible, notre liquidambar, et si on le traite de « platane », il le prend très mal et perd tout son feuillage en 24 h. Etant donnée la ressemblance de son feuillage avec celui de la vigne, vous pouvez éventuellement l’utiliser comme cache-sexe si vous devez poser pour un peintre classique et que vous n’avez pas ce qu’il faut sous la main (que les Googlenautes me pardonnent cette digression, mais, comme disait ma grand-mère c’est en digressant que l’on devient écrivain !).
Quel est l’origine de ce nom rigolo ? Les alcooliques font une fixation sur le liquide ou le bar, mais ce n’est pas de ce côté là qu’il faut chercher… Le liquidentruc ne pousse pas systématiquement à côté des bistrots, la plupart d’ailleurs s’appellent « bar des platanes », « bar des amis » ou « café de la place »… Liquidambar vient de « liquidus », liquide en latin, et du mot arabe « ambar » signifiant « ambre » : ambre liquide… Quel est le rapport avec notre sujet d’étude ? Eh bien, il est direct : le copalme produit une sève visqueuse, nommée storax (ou styrax — > styraciflua), avec laquelle on fabrique un baume possédant quelques propriétés singulières :
• le storax était utilisé par les Aztèques pour parfumer leur tabac ;
• il entrait dans la composition des premiers chewing gum, à la fois pour la consistance et pour le goût ;
• il possédait des principes actifs contre la dysenterie et la diarrhée ;
• en fumigation, il serait efficace contre les affections des voies respiratoires…
Cette résine se récolte pendant l’été, en pratiquant une petite incision sur l’écorce de l’arbre ; la production en est très réduite. Tout ce qui est dit là s’applique au Liquidambar américain, mais également à son cousin asiatique, le copalme d’orient qui produit également du storax. Histoire d’embrouiller un peu la donne et de permettre aux alchimistes en herbe de mélanger un peu tout et n’importe quoi, il faut savoir que Styrax est aussi un nom donné à un arbuste et que pas mal de végétaux produisent des résines particulières. De nombreux produits miracles sont vendus en droguerie ou dans les magasins de produits dits « naturels ». Il n’est pas toujours facile d’établir la composition du « baume extraordinaire de grand-mère » et il faut s’attendre un peu à tout et à n’importe quoi. Ne vous précipitez donc pas pour parfumer votre tabac avec des substances bizarres en racontant partout « que vous l’avez lu dans la Feuille Charbinoise ! »
L’intérêt pour cet arbre qui a non seulement une fort belle prestance, mais en plus fournit une résine aussi précieuse dans la médecine traditionnelle, s’accroît encore lorsque l’on découvre les propriétés de son bois. Trop rare sous nos cieux pour avoir un usage vraiment défini, il a connu son heure de gloire en Amérique du Nord. A une époque encore récente, il était autant utilisé, en menuiserie, que le chêne ou l’érable. C’est un bois tendre, mais souple, dont les usages sont nombreux. Le bois de cœur, facile à polir, donne de très beaux placages. On utilise les plus beaux spécimens pour la fabrication d’instruments de musique ou pour l’ébénisterie. Cependant seuls les arbres âgés (soixante ans au moins) fournissent un matériau de qualité. La proportion bois de cœur / aubier n’est pas régulière, et bien entendu les arbres possédant les cœurs les plus larges sont aussi les plus intéressants. Les coupes sévères ayant considérablement réduit l’espérance vie de l’arbre, son usage comme bois d’œuvre a diminué et le « tout venant » sert maintenant à fabriquer de la pâte à papier… Pour conclure ce paragraphe, j’ajouterai que son bois ne présente pas gros intérêt pour le chauffage…
Le liquidambar n’est pas un « petit arbre » : il peut atteindre une trentaine de mètres de hauteur et ne convient donc pas comme ornement dans un petit jardin. Sa croissance, lente au départ, va s’accélérer s’il trouve un sol qui lui plaît, c’est à dire un sol profond et humide. Sa forme générale, plutôt conique au départ, deviendra plus « ombrelle » : de fortes branches vont se développer, accroissant ainsi son emprise sur le sol. Les jeunes specimens craignent les hivers très rigoureux, mais, dans l’ensemble, il supporte plutôt bien notre climat. Dans ses contrées d’origine, il peut pousser à plus de mille mètres d’altitude, ce qui montre ses capacités à résister à un froid important. Il peut arriver que les jeunes pousses gèlent pendant l’hiver, surtout si les conditions climatiques n’ont pas été très bonnes pendant l’été précédent et que le bois n’a pas pu aoûter correctement, c’est à dire être recouvert d’une écorce plus résistante (passage du vert au brun, en résumé). La coloration automnale est assez aléatoire. Certains arbres deviennent plus resplendissants que d’autres sans que l’on sache vraiment pourquoi. Parfois, l’arbre est magnifique une année et plus quelconque la suivante. Les raisons de ce comportement « caractériel » ne sont pas évidentes ; elles semblent liées à la quantité de lumière disponible au moins d’octobre, mais aussi à l’humidité présente dans le sol. Vous avez plus de chances d’avoir un beau spectacle coloré si l’automne est ensoleillé mais pas trop sec. Mieux vaut donc attendre un peu l’évolution des couleurs avant de vendre les billets d’entrée aux spectateurs, cela vous évitera d’avoir à les rembourser. Si tout se passe bien, le festival sera grandiose, et, sous réserve de planter plusieurs liquidambars et de les accompagner de quelques sycomores et de quelques tulipiers, vous pourrez faire une photo aussi belle que celles que l’on peut rapporter d’une balade en forêt au Québec pendant l’été indien.
En guise de conclusion, sachez que « la star » a été découverte en Floride, en 1528, par les conquistadors espagnols, mais les premiers specimens n’ont été plantés en Europe qu’en 1681. Le terme de « copalme » utilisé pour le dénommer également serait originaire de la Louisiane française. Les Anglais, à l’époque, le baptisèrent « sweet gum ». Il a fallu un certain temps pour que cet arbre ornemental se répande dans les parcs et les arboretums européens, bien que les botanistes du XVIIème et du XVIIIème siècle aient été friands de nouveautés. Les premiers arbres plantés ont en effet mis très longtemps avant de produire des graines. Depuis un siècle, le retard a été largement rattrapé et on peut observer des sujets magnifiques à l’arboretum des Barres ainsi que dans de nombreux squares et jardins. Pour en savoir plus sur les « arbres remarquables » allez embêter l’ami « Krapo arboricole » ; à chacun son boulot ; lui saura certainement vous dire où voir la plus grande star de France. Je vous assure qu’elle ne se produit pas dans une quelconque académie !
16octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
1 – De Maribor à Ljubno
Pendant la dizaine de jours que nous avons passés en Slovénie, nous avons été assez remuants. Nous n’avons pas voulu utiliser le réseau d’autoroutes en cours de construction, estimant d’une part qu’emprunter une autoroute c’est la plus mauvaise méthode pour découvrir un pays et d’autre part que payer une vignette d’une durée de six mois à un prix élevé pour un séjour aussi bref, c’était du gaspillage pur et simple. Nous avons donc abordé la Slovénie par le Nord-Est, à Maribor, puis poussé une petite pointe vers l’Est, en direction de la Hongrie, avant de descendre jusqu’au parc de Kozjansko à la frontière croate. Nous avons ensuite fait une traversée en diagonale vers le Nord, afin de découvrir les hautes vallées alpines qui se situent à la frontière autrichienne. Première pause dans notre itinérance, nous avons séjourné trois jours à côté du village de Ljubno, avant de rouler à nouveau vers l’Ouest pour visiter la magnifique et touristique région de Bled. Il ne manquait plus qu’une pointe au Sud-Ouest, en Istrie, pour terminer notre survol. Sur une carte routière, cela donne un magnifique zig-zag si l’on s’amuse à tracer le parcours. Il faut dire que la Slovénie est un pays de petite taille (comparable à la région de Bretagne en France) mais que la très grande diversité des paysages incite les curieux comme nous à mettre leur nez un peu partout !
Nous ne prétendons certainement pas avoir tout vu, d’autant que nous avons fait une impasse, volontaire, sur la capitale Ljubljana (fort intéressante à visiter nous a-t-on dit) et sur les régions au Sud de cette ville. Nous voulions nous faire une idée d’ensemble du pays et les images que nous avons en tête nous permettent d’avoir une première vision de ce pays magnifique. En tout cas, ce que nous avons vu (trop vite) mais aussi ce que nous n’avons pas vu, nous donnent envie de recommencer l’expérience !
Je ne veux pas vous faire de récit circonstancié de cette partie de notre voyage dans le cadre de ce blog, mais je voudrais quand même vous livrer quelques impressions globales et partager un certain nombre d’images à propos de quelques lieux que nous avons visités. Nous parlerons malheureusement plus de paysages que de personnes, car notre méconnaissance totale du Slovène a limité considérablement nos échanges avec les gens très accueillants que nous avons rencontrés. Nous avons dû recourir largement à l’anglais ou à l’italien et les conversations ont souvent eu lieu dans un espèce de méli-mélo multilingue, peu favorable à des échanges complexes ! Ce problème de langue est d’ailleurs celui qui m’a le plus pesé, que ce soit dans l’Est de la Suisse, en Autriche ou en Slovénie. Au bout de trois semaines, je commençais à avoir une forte envie de « blablater » en français ! Les seuls touristes que nous avons rencontrés parlant note langue étaient de jeunes Québecois, croisés sur un sentier de randonnée, avec qui nous avons échangé quelques propos aimables. Les touristes français ne vont pas en Slovénie. « Ils préfèrent la Croatie car il y a des plages » nous a expliqué l’une de nos hôtesses… C’est bien dommage, car ils ne savent pas ce qu’ils perdent, nos concitoyens, tant sur le plan humain que sur le plan géographique…
Avant le départ, nous avions consulté pas mal de documentation sur les parcs nationaux ou régionaux de Slovénie. Il y en a beaucoup (rapport toujours à la taille du pays) et ce sont eux qui ont servi de « balises » au tracé plus ou moins aléatoire de notre itinéraire. Bien que renonçant à voir la capitale, nous nous sommes quand même intéressés aux villes moyennes, comme Celje, Ptuj ou Skofja Loka. Certaines nous ont beaucoup plu. Maribor, par exemple, possède un charme certain et aurait mérité bien plus que la demi-journée que nous lui avons consacrée. Il faut dire que les premiers jours nous avons stressé pas mal avec la signalisation routière à laquelle il a fallu nous habituer : sur les panneaux de direction figurent des noms de villes ou de villages qui ne sont pas forcément voisins, et souvent pas les plus importants sur l’itinéraire. Il faut donc un temps infini avant de pouvoir se repérer sur la carte et ce n’est pas toujours compatible avec l’impatience des automobilistes voisins. Les autorités slovènes ayant l’intention par ailleurs de financer rapidement la construction de leur réseau autoroutier, beaucoup de panneaux vous dirigent systématiquement vers le grand axe payant et il faut avoir un petit côté « Sherlock Holmes » pour trouver une direction autre. Il faut savoir que si l’on ne possède pas la vignette ad’hoc, il en coûte 300 euro d’amende à se promener inconsidérément sur les voies rapides ! C’est assez dissuasif…
Du temps perdu aussi dans la recherche des hébergements. Nous avons rapidement renoncé au camping, plutôt coûteux, et cherché à nous loger dans les fermes d’accueil : un réseau important, bien organisé et dont le rapport qualité/prix est particulièrement intéressant. Les hôtels, souvent récents et bien équipés, donc destinés essentiellement aux touristes, pratiquent des tarifs élevés et peu dans nos moyens.
Le long de la frontière croate, au Sud-Est, se trouve le parc régional de Kozjansko. Les paysages vallonés et verdoyants sont très différents de ceux des vallées alpines que nous avons traversées en Autriche et que nous retrouverons dans les Alpes de Kamnik-Savinja. Les zones sauvages alternent avec les zones exploitées par l’homme. Un patrimoine culturel important témoigne d’une installation de longue date des communautés villageoises : églises se dressant sur le moindre promontoire ou se blottissant au fond des vallées ; châteaux dissimulés sur les versants boisés. Nous avons par exemple longuement visité le château de Podsreda. Bien que ce bâtiment soit très ancien, son style est très différent des forteresses médiévales que nous sommes accoutumés à explorer. Les salles abritent des expositions de peintures et de sculptures, et la cour intérieure, bordée de hauts murs, sert de lieu d’accueil pour des concerts de musique classique ou populaire. A l’ouverture, le matin, nous étions les seuls touristes à parcourir le dédale de couloirs et d’escaliers et à chercher l’accès de salles que nous n’avions pas encore découvertes. Nous avons été très favorablement impressionnés par les œuvres du peintre France Slana, ainsi que par les maquettes en bois des inventions d’un mathématicien du XVIIIème, Jurij-Georg Vega. La beauté du point de vue sur les vallées environnantes et sur le petit village de Podsreda en contrebas, n’avait d’égal que la gentillesse de la personne du parc chargée de l’accueil des visiteurs, déplorant le fait de ne parler que l’Anglais, alors que sa collègue, malheureusement absente – nous a-t-elle expliqué, confuse – possédait une bonne pratique du français et nous aurait donné plus d’informations…
Un saut de puce : cent cinquante kilomètres plus loin, au Nord, nous voici à la ferme de Kladje, perdue dans les alpages, à 1000 mètres d’altitude, au-dessus du village de Ljubno. Après moult péripéties et six kilomètres de piste empierrée aux multiples lacets, nous avons trouvé ce lieu qui va être pour nous l’un des symboles forts de notre voyage. Il faut dire que le cadre est enchanteur, au point que nous y passerons trois nuits et le quitterons avec regrets ; cinq, huit ou dix jours nous auraient certainement mieux permis d’assouvir notre soif de contact humain et de beautés naturelles. La ferme d’abord… Les bâtiments sont neufs : un immense chalet alpin, en bois verni, abrite nos hôtes ainsi que les chambres pour les visiteurs de passage. Notre chambre est imprégnée de cette odeur de résineux si plaisante, et par la grande baie vitrée donnant sur un balcon, nous pouvons admirer la vallée et les montagnes avoisinantes. Nous ne sommes qu’à mi-septembre et la neige pointe déjà le bout de son flocon. Le couple de jeunes agriculteurs qui nous héberge pratique l’agriculture biologique depuis plusieurs années. Une bonne partie de la production alimentaire est autarcique : bovins, moutons, chèvres sont élevés sur la propriété ; les légumes sont cultivés sur place et la ferme de Kladje produit aussi du miel, des essences de plante, des confitures de baies diverses… Nous qui avons une petite pratique agricole, nous sommes effarés par la quantité de travail que cela représente. Bien que la maitrise de l’anglais des uns et des autres ne soit pas optimale (hum… hum…), nous arrivons à échanger quelques informations sur tout cela. Les difficultés sont nombreuses, malgré les aides à la reconversion que le gouvernement verse aux agriculteurs. Le côté positif c’est que, comme en Autriche, la part des terres cultivées en bio est importante et a beaucoup augmenté ces dernières années. La vie en montagne n’est pas facile, même si notre hôtesse semble particulièrement l’apprécier.
Il y a aussi un problème avec l’intégration du pays à la zone euro : depuis 2007, les prix ont augmenté considérablement (tiens, tiens!) et, pour une grande partie de la population, les « fins de mois » sont de plus en plus longues et difficiles. Le prix de la vie est presque identique à celui de la France, mais les salaires sont jusqu’à trois fois moins élevés. Le couple a trois enfants : les deux grands vont au collège à Ljubljana et sont hébergés dans la famille pendant la semaine ; la plus petite bénéficie d’un système de ramassage scolaire très efficace en minicar et va à l’école dans la vallée, à Ljubno. Ce système présente un gros avantage : en hiver, la piste d’accès à la ferme est toujours bien dégagée.
Nous profitons de notre séjour à Kladje pour découvrir l’une des merveilles naturelles de la région, à savoir la vallée de la Logar. Le lieu est particulièrement préservé, malgré l’afflux de touristes, et un parc régional (Logarska Dolina) a été constitué afin de mieux contrôler la gestion de ce patrimoine remarquable. Une trentaine d’habitants vivent encore dans cette haute vallée alpine. L’accès n’en est pas évident, et, à part un col de haute altitude permettant de rejoindre l’Autriche, les habitants de la vallée devaient, jusqu’au milieu du vingtième siècle, passer l’hiver en autarcie complète, sans aucun lien avec leurs concitoyens slovènes. Il s’agit en effet d’une vallée fermée. La route remonte la rivière jusqu’à la grande cascade qui se situe en aval de la source. Après, il faut chausser les brodequins, et compter sur ses jambes pour découvrir les merveilles qui se cachent dans la forêt de hêtres et de mélèzes. A l’entrée de la vallée, au niveau du péage (eh oui ! il s’agit d’un parc, donc l’accès est contrôlé), on peut admirer un tilleul multi-centenaire qui mérite vraiment l’appellation d’arbre remarquable (4,85 mètres de circonférence…). Il paraît qu’il y a aussi un superbe mélèze, mais il se cache au niveau de la limite supérieure de la forêt et nous n’avons pas pu aller jusque-là car votre humble serviteur n’apprécie guère les sentiers avec des passages trop vertigineux !
Fatigués d’avoir un peu trop roulé la veille, nous avons décidé de rester à Kladje et de faire une grande balade à pied en partant de la ferme. Mais, comme on dit, ceci est une nouvelle histoire et il vous faudra patienter quelques jours pour connaître la suite des aventures des héros (!) de ce périple… Il faut aussi que je ne sois pas trop bavard si je veux réserver quelques places pour les illustrations !

14octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : ingrédients musicaux; l'alambic culturel.
Vous connaissez ?
Je crois que c’est ma chanson préférée de François Béranger.
« Voilà le bonheur
On ne l’attendait plus çui là
Qui me transforme
En gros ballon de joie… »
Cinq ans jour pour jour que Béranger est parti, bien trop tôt, au paradis des musiciens où il a rejoint d’autres magiciens et d’autres troubadours comme Jehan Jonas, Bobby Lapointe ou Marc Robine, pour n’en citer que quelques uns parmi tant d’autres. Certains vont trouver que je pousse un peu côté « nécrologie » cette semaine. C’est comme ça : les hasards du calendrier. Et puis Béranger, ça fait un moment que je voulais en parler ici. J’avais commencé à écrire une chronique au printemps, au moment où est sorti le disque hommage produit par le collectif « tous ces mots terribles ». Il paraît qu’il y a de très bonnes interprétations sur ce CD. je ne l’ai pas encore acheté car j’ai du mal à entendre du Béranger sans la voix rocailleuse qui m’était devenue familière. Ce qui est drôle aussi, c’est que, contrairement à d’autres chanteurs, je ne suis jamais allé le voir en concert. La faute à des copains… Ils m’avaient dit que « sur scène, il était pas très à son aise et plutôt décevant ». Possible, mais on ne devrait pas prendre à son compte les opinions des autres car, depuis, j’ai entendu bien d’autres sons de cloche et j’ai un peu des regrets…
Béranger et ses chansons, c’est une vieille histoire pour moi. C’est son premier « tube » (façon de parler !), en l’occurence « Tranche de vie », qui me l’a fait découvrir. C’était en juillet 71, la manif contre la construction de la centrale de Bugey, au pont de Chazey. Comme beaucoup d’autres j’avais répondu à l’appel de Pierre Fournier et de sa bande de potes, dans Charlie (à l’époque où ce journal était vraiment un journal satirique et non la chambre d’enregistrement des grincements de Philippe Val). J’avais tellement peur de manquer l’événement que je m’étais pointé plusieurs jours avant pour donner un coup de main au groupe de joyeux lurons qui préparaient l’arrivée des mille, dix mille, cent mille… manifestants. On n’avait aucune idée du retentissement qu’aurait l’appel à la mobilisation qui était lancé. Le soir, c’était plutôt ambiance « feu de camp » et il y avait un gars qui interprétait « tranche de vie » en s’accompagnant à la guitare. C’était un truc composé par un illustre inconnu mais ça m’avait bien « accroché ». Les soirées étaient plutôt fraîches et on se chauffait en brûlant un stock de poteaux Edf qui se trouvait sur place. Je m’en rappelle comme si c’était hier. C’était la caricature de bien des situations que j’allais connaître par la suite : une douzaine de braves gars et de braves filles en train de se marrer en buvant des bons coups, et deux militants, très responsables, débattant à quelques mètres de là pour savoir si c’était une bonne chose de brûler ces poteaux, et si l’image de marque des manifestants n’allait pas en être ternie auprès des « populations locales ». J’espère que ces deux futurs politiciens ont trouvé chez « les verts » la place qui leur était due. En ce qui concerne le bûcher, le striptease du professeur Choron (l’intégrale, je confirme !) l’a quelque peu éclipsé par la suite ! La chanson « tranche de vie », elle, a continué à trotter dans ma tête pendant le long voyage en stop qui m’amenait de Bugey aux fins fonds de la Bretagne, mais ceci est une autre histoire !
D’autres chansons de François Béranger m’ont ensuite profondément marqué : « la fête du temps », « ça doit être bien », « pour ma grand-mère », « le monde bouge »… J’aimais bien (et j’aime toujours) sa façon de chanter l’utopie, de proposer la vision d’un monde un peu plus souriant que celui dans lequel nous nous débattons. Cela ne l’empêchait pas de dénoncer aussi les injustices et les tares de cette société ; pour cela, il suffit d’écouter des chansons comme « Mamadou » ou « tous ces mots terribles ». Un militant, certes, mais surtout un poète, jouant avec les mots et avec les notes comme un peintre avec son pinceau de soie. François Béranger rêvait d’un monde meilleur et gueulait contre les pollueurs, les exploiteurs, les nantis de tout poil dont le cœur est étouffé par un matelas de billets :
« Vous êtes les plus forts
Mais tous vous êtes morts
Et je vous emmerde. »
Ô combien on a envie de lire, d’entendre, de déclamer, de hurler des phrases comme celle-là et combien cela soulage, dans ces temps de non-vie et de cynisme institutionnalisé ! Béranger a composé plus d’une centaine de chansons en trente ans de carrière. Si on ne l’entendait guère dans les médias (certaines radios ont attendu le dénouement tragique de son cancer pour diffuser quelques chansons de lui), on le rencontrait dans de nombreux concerts de soutien à une lutte ou à une autre. Son dernier disque est un hommage à Félix Leclerc : il y a peut-être bien une certaine ressemblance entre ces deux hommes. D’autres ont rédigé de bien belles biographies de François… Là n’est pas mon propos. Je crois que je vais vous laisser et que je vais retourner admirer « le monument aux oiseaux » : derrière le brouillard, des lambeaux de ciel d’un bleu laiteux apparaissent et promettent une belle journée.
« …Peut-être en y croyant encore
Vais-je m’envoler très loin de mon corps
Jusqu’au monument aux oiseaux
Suspendu entre deux eaux
Dans le ciel”
La chanson « le monument aux oiseaux » a été écrite en 1971 . Elle figure dans le disque « ça doit être bien » qui est son deuxième. Elle est inspirée du tableau du peintre Max Ernst portant le même titre.
13octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps; Sur l'école.
Le 13 octobre 1909 (cela fera 100 ans l’année prochaine), à l’aube blême, le militant républicain Francisco Ferrer est exécuté par le gouvernement espagnol, après un jugement expéditif. Le prétexte invoqué est totalement « fabriqué » par la police et Ferrer va s’inscrire dans la longue liste des martyrs assassinés pour leurs idées. Il y figurera avec tant d’autres : les cinq ouvriers de Chicago en 1886 (leur exécution est à l’origine de la fête du travail le ler mai), Sacco et Vanzetti , Puig Antich, l’une des dernières victimes de Franco et des milliers d’autres, anonymes. Les adversaires de Fransisco Ferrer, à savoir le clergé réactionnaire, les jésuites omnipotents dans ce pays et le parti monarchiste au pouvoir peuvent se frotter les mains ; ils ont gagné temporairement mais la graine d’une « école modene », laïque et républicaine, a été semée et les épis repousseront quelques années plus tard, notamment pendant la révolution de 1936.
Une amnésie va frapper la mémoire collective et le nom de Francisco Ferrer est relativement peu connu chez nous, y compris dans les milieux éducatifs, alors que l’on en a retenu d’autres dont l’œuvre paraît pourtant anodine. En Espagne, il a fallu attendre bien entendu la fin de la dictature pour que les mots « escuela moderna » et surtout le nom de Ferrer ne soient plus tabous. Si l’on a rendu hommage, tardivement, au militant, c’est surtout pour son œuvre pédagogique, en omettant soigneusement de faire allusion au travail de militant politique qu’il avait accompli par ailleurs. Il faut dire que Ferrer avait, non seulement aux yeux du gouvernement de l’époque, mais à ceux des politiciens de droite comme de gauche qui ont repris les rênes du pouvoir outre Pyrénées, une tare rédibitoire : il était anarchiste. Un monument est inauguré en son honneur à Barcelone, en Octobre 1990, et de nombreuses rues portent son nom, en France. Seule la ville de Bruxelles lui a rendu hommage peu de temps après sa mort ; un monument y a été érigé en 1911.
Lorsqu’il est fusillé dans les fossés du tristement célèbre fort de Montjuich à Barcelone, Francisco Ferrer n’est âgé que de cinquante ans, mais sa vie est déjà bien remplie. Sa mort va susciter une émotion considérable dans le monde entier. Le pédagogue a osé s’attaquer au monopole que possède l’église espagnole sur l’éducation des enfants et des adultes dans ce pays. Ferrer a posé les premières pierres d’une école se voulant un lieu où l’on allait aider les enfants à s’épanouir, à développer toutes leurs facultés de création et à ne pas se plier au dogme aliénant des Pères jésuites. Ferrer avait un projet pédagogique qui allait plus loin que la substitution d’une religion d’état au catholicisme. Ferrer ne voulait pas d’une institution vouée au culte d’une quelconque autorité laïque ou d’une patrie pour laquelle il fallait verser son sang. Ferrer ne voulait pas d’une simple substitution de l’Etat à l’Eglise. Ferrer n’était pas le « Jules Ferry » espagnol.
L’école dont rêvait Francisco Ferrer devait avant tout faire œuvre d’émancipation, former des citoyens responsables et non de la chair à canon et de la main d’œuvre docile pour les industriels. Garçons et Filles devaient recevoir la même éducation ; ils devaient apprendre à observer, à démontrer, à critiquer, plus qu’à mémoriser et à réciter bêtement les couplets d’une quelconque moralité bourgeoise et nationaliste. Il préconisait un enseignement reposant sur une large gamme d’activités, aussi bien physiques qu’intellectuelles, artistiques que techniques. Il réprouvait « les cours qui immobilisent et lassent l’attention » et n’avait que peu d’estime pour la discipline traditionnelle : « La gronderie, l’impatience et la colère doivent disparaître avec le vieux titre de Maître. Dans nos écoles libres, tout doit être paix, joie et fraternité. C’est pourquoi, à l’Ecole Moderne, il n’y a ni récompense, ni punition… » On reconnaît là des principes que Freinet, quelques dizaines d’années plus tard mettra en avant dans sa pratique pédagogique. On ne sait malheureusement que peu de choses sur ce qui s’est réellement passé à l’escuela moderna. Le fondateur n’a pas eu le temps d’écrire ses mémoires ; les archives ont été dispersées, brûlées et les collaborateurs ont dû se préoccuper essentiellement de leur sauvegarde dans un premier temps.
Comme pour beaucoup d’autres militants politiques de cette époque, la trajectoire de Ferrer a été assez complexe, ce qui explique sans doute qu’il a bénéficié d’un réseau considérable de relations un peu dans toute l’Europe. De plus, cet homme simple et modeste aimait à écouter plus qu’à parler, et ses prises de position étaient toujours posées et solidement argumentées. « A Londres, à Bruxelles, à Rome, il était connu de tout ce qui pense, de tout ce qui travaille à l’œuvre scientifique du vingtième siècle et à la libération de l’humanité » nous dit l’un de ses biographes. Pendant son enfance, il reçoit une éducation religieuse : ses parents, agriculteurs aisés, sont très attachés au catholicisme et à la monarchie… Premier changement de cap à l’âge de quatorze ans : il entre en apprentissage dans une maison de draperies de Barcelone, dont le patron est libre penseur. L’homme se prend d’amitié pour son jeune employé et lui donne une formation bien différente de celle qu’il a reçue chez les pères curés ; Ferrer devient anticlérical et n’aura de cesse de dénoncer la mainmise aliénante du clergé espagnol sur la société qui l’entoure. Du tissage il passe au chemin de fer et rentre dans la Franc-maçonnerie. En 1886 il prend part à la tentative de soulèvement républicain de Villacampa. L’échec de la nouvelle République le contraint à l’exil et il choisit la France où il devient secrétaire de Zorilla, l’un des chefs du parti républicain espagnol. Je ne m’étendrai pas sur les péripéties nombreuses de sa vie parisienne. En 1901, suite au décès de l’une de ses proches amies, personne par ailleurs plutôt fortunée, il va entrer en possession d’un héritage important qui va lui permettre, non pas de mener la grande vie, mais de financer un projet qu’il élabore depuis plusieurs années pour lutter contre l’illettrisme dans la ville espagnole où il a grandi.
Le 8 septembre 1901, Francisco Ferrer ouvre une première « escuela moderna » à Barcelone. Il va enfin pouvoir mettre ses idées en application. Mais ce projet dérange considérablement les autorités politiques et le clergé catholique. Tout va être mis en œuvre pour essayer de lui mettre des bâtons dans les roues, mais notre militant bénéficie d’importants soutiens à l’étranger et il n’est pas possible de mettre un terme « trop brutal » à l’expérience. Le 31 mai 1906, un attentat est commis contre le Roi et la Reine d’Espagne. L’auteur, arrêté quelques jours plus tard, aurait eu l’occasion de travailler quelques temps auparavant à l’Ecole Moderne. Le prétexte est trouvé : perquisitions, faux documents et faux témoignages, Ferrer est accusé d’avoir « fomenté » la tentative de coup d’état… Les dés sont lancés et les anarchistes ne sont guère appréciés par une certaine couche de la société… Exit Ferrer…
J’espère ne pas vous avoir « barbés » avec cette histoire, mais il est parfois bon de « remuer » dans le passé. En ces temps de vache maigre pédagogique, ou certains de nos ministres veulent en revenir à la « pédagogie de l’entonnoir », il est bon de se rappeler que la volonté de mettre en place une pédagogie émancipatrice ne date pas d’aujourd’hui. L’histoire a de nombreux soubresauts (pour ne pas dire des renvois nauséabonds) et il ne faut pas se décourager. Comme le disent les collègues de l’Ecole Moderne française : « Nous ne prétendons pas définir d’avance ce que sera l’enfant que nous éduquons ; nous ne le préparons pas à servir et à continuer le monde d’aujourd’hui, mais à construire la société qui garantira au mieux son épanouissement… » (extrait de la charte de l’Ecole Moderne, pédagogie Freinet).
NDLR : pour rédiger cette chronique, je me suis appuyé sur plusieurs sources écrites, principalement la biographie de Francisco Ferrer publiée en 1984 par les éditions Ivan Davy. D’autres textes, provenant principalement des sites internet « l’éphéméride anarchiste » et « increvables anarchistes » m’ont permis de croiser les informations. Si vous voulez « prolonger » la lecture de ce billet, le second site apporte d’autres éléments biographiques.
11octobre2008
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Questions de santé.
On ne peut pas sans arrêt taper sur les journalistes de la télé, les patrons ou les politicards de droite comme de gauche, il est souhaitable de diversifier un peu. Il faudra sans tarder que je « dégoise » quelques propos malséants sur… disons, au hasard… les militaires, les chasseurs, les papes… Pour aujourd’hui je vais me contenter de secouer le cocotier sur lequel sont perchés un certain nombre de médecins ; ce cocotier, abondamment arrosé par les laboratoires pharmaceutiques, a tendance à croître de façon vertigineuse ! Pour documenter mon propos, cela tombe bien, je viens justement de terminer la lecture d’un ouvrage impertinent et bien argumenté, intitulé « les inventeurs de maladies » et rédigé par un certain Jörg Blech. Ce livre n’est pas édité par une quelconque association de défenseurs de la médecine incantatoire et des pratiques vaudou mais par une maison d’édition bien de chez nous, Actes Sud, collection Babel. La sélection de titres opérée par cette société est d’un bon niveau, et Actes Sud n’a pas la réputation de sombrer dans le « conspirationisme » ou le « sensationalisme ».
Le propos du livre est somme toute assez simple : la recherche médicale coûte cher ; les actionnaires réclament des profits élevés ; si l’on s’en tient à des normes trop strictes, il devient difficile de rentabiliser les nouvelles molécules découvertes, ou de redorer le blason de produits anciens moins utilisés. La tentation est donc forte, soit de trouver de nouvelles applications à une molécule donnée pour élargir un champ d’application trop restreint à l’origine, soit d’abaisser les seuils de mesures faciles à effectuer (analyses sanguines, tension artérielle…) en dessus desquels ont peut considérer qu’une personne est malade. En résumé, trouver de nouveaux malades ou de nouvelles maladies, c’est à dire considérer comme pathologiques des résultats qui ne l’étaient pas auparavant. Cela permet, au nom d’une médecine préventive de masse, en prenant pour prétexte le bien commun et des économies bien illusoires (quand on voit le coût de tels traitements), d’ordonner à un grand nombre de « clients » des médicaments dont la prescription n’est pas vraiment indispensable. Si tout cela n’était qu’une affaire de gros sous, ça serait déjà largement discutable. Le problème c’est que certains de ces traitements inutiles ne sont pas des placebos et ont des effets secondaires non négligeables. Ce mécanisme de recours systématique aux traitements médicamenteux peut parfois entraîner l’apparition de nouvelles pathologies n’ayant rien de virtuel. Certaines idées totalement erronées finissent également par s’inscrire dans l’inconscient collectif : « un taux de cholestérol le plus bas possible est garant de bonne santé », par exemple, assertion inepte dénoncée par nombre de chercheurs.
Je ne sous entends pas (et l’auteur du livre non plus) que les médecins sont des escrocs incompétents mais simplement qu’ils sont parfois fortement influençables, qu’ils cherchent systématiquement à couvrir leurs arrières et qu’ils sont mal informés : les visiteurs médicaux sont là pour leur vendre des produits et leur offrir des cadeaux en remerciement de leur « loyauté », et nombre de séminaires de formation sont directement sponsorisés par l’industrie pharmaceutique. L’information qu’ils reçoivent s’apparente donc plus à de la publicité qu’à une véritable expertise. Cette démarche commerciale coûte d’ailleurs fort cher à la Sécurité Sociale car elle est bien entendue intégrée au prix de vente des médicaments (de nombreuses études ont été réalisées à ce sujet). Pour faire des comparaisons avec un domaine que je connais bien, c’est un peu comme si Hachette ou Hatier étaient responsables de la rédaction des programmes scolaires, et que la formation continue des enseignants était assurée par les agents commerciaux de ces éditeurs ; on y viendra je pense, mais ce n’est pas encore le cas. Au fil des années, pour doper la vente de certaines substances, les seuils acceptables pour le cholestérol ou le sucre ont été abaissés et le nombre de malades a, du coup, singulièrement augmenté (démonstration dans le livre de Jörg Blech, avec preuves chiffrées et témoignages à l’appui). La malbouffe a certainement joué un rôle dans l’augmentation du nombre de patients « à risque » mais il n’y a pas qu’elle ! Dès que votre tension artérielle frémit un peu, allez hop, on soigne, et trop peu de médecins prennent en compte « l’effet blouse blanche » qui est loin d’être négligeable pour beaucoup de patients.
Certaines maladies font la fortune des laboratoires car leur symptômes sont difficiles à cerner et peuvent être interprétés de diverses façons. La migraine dont se plaignent énormément de personnes (15 % environ de la clientèle des cabinets médicaux) peut relever de causes très diverses, aussi bien digestives que psychologiques, et peut ne dépendre parfois que d’une simple inadaptation des lunettes de vue. Ce genre de maladie est une véritable aubaine pour les laboratoires qui ont toujours une spécialité à proposer, ou pour les spécialistes qui se livrent avec ardeur à des multitudes d’examens sophistiqués et parfois totalement inutiles. Je vous ai déjà touché un mot de mes relations difficiles avec les ophtalmologistes (« le vieux qui râlait dans sa chaumière »). La situation est loin de s’améliorer et j’ai de plus en plus l’impression d’être un cobaye sur lequel on multiplie tests et examens en tous genres en profitant du fait que mon problème (qui n’en est peut-être pas un) est difficile à diagnostiquer. Inutile de préciser que l’addition s’alourdit également !
Quant aux maladies créées de toutes pièces, l’auteur en dresse une liste, genre hit-parade, plutôt humoristique. Selon votre humeur (et surtout celle de votre médecin) on pourra ainsi vous proposer un traitement médical pour la vieillesse, l’ennui, la calvitie, l’allergie au XXIème siècle, les taches de rousseur ou l’irascibilité au volant… Beaucoup de problèmes qui relèvent du champ relationnel ou du domaine de la psychologie sont ainsi médicalisés. Faute de pouvoir agir à la source d’un stress lié à la dégradation des conditions de travail, par exemple, le médecin en est réduit à prescrire un anxiolitique qui, à terme, génèrera un autre type de problèmes. Le « malade » a sa responsabilité aussi dans ce comportement. Il vient voir « un spécialiste » et attend un diagnostic précis et un remède adapté. Une étude a montré qu’après une consultation « positive », c’est à dire une consultation au cours de laquelle le médecin énonce un diagnostic et prédit une guérison relativement rapide, 64 % des patients se sentent mieux. Ce pourcentage tombe à 39 % après une consultation « négative », lorsque le médecin a reconnu ne pas pouvoir formuler de diagnostic certain… Pour ceux qui émettraient des doutes sur ce concept de « maladie virtuelle », rappelons que, pendant des années, l’homosexualité a été considérée comme une pathologie que l’on pouvait soigner : « il fallut attendre 1974 pour que les membres de l’American Psychiatric Association décident par un vote que l’homosexualité ne constituait plus dorénavant une maladie. Des millions d’individus furent ainsi ‘guéris’ du jour au lendemain. »
Le seul reproche que je ferais peut-être à Jörg Blech est d’avoir un peu trop étayé son discours et d’avoir multiplié exemples et citations. En réalité, quand on connaît la puissance de lobbying des laboratoires pharmaceutiques, entreprises multinationales au poids financier considérable, on comprend que l’auteur ait cherché à se « couvrir » en documentant au maximum ses assertions. La moindre brêche ouverte permet en effet aux laboratoires de s’engouffrer et leurs services de conseils juridiques sont prêts à réagir au quart de tour. Le journaliste Martin Winckler, qui signe la postface ce cet ouvrage, en sait quelque chose. La chronique qu’il tenait sur France Inter le matin a disparu des ondes radiophoniques avant qu’il ait eu le temps de dire ouf. Ses critiques à l’égard du comportement des géants pharmaceutiques commençaient à devenir insupportables à certaines oreilles et on ne touche pas impunément au pactole des laboratoires. Depuis qu’il a été « remercié » par notre chaîne nationale, Martin Winckler poursuit son travail sur le web grâce à des publications régulières sur un site fort intéressant.
« Tout bien portant est un malade qui s’ignore… » déclare le Dr Knock dans la célèbre pièce de Jules Romains. Cette maxime pourrait se compléter par « …et un client potentiel intéressant pour les usines à médicaments ». « En France, on trouve dans les officines, nous dit Martin Wrinckler, plusieurs dizaines de milliers de marques de médicaments. A l’opposé, sur la liste des médicaments essentiels, indispensables au traitement des affections qui frappent les habitants des pays pauvres, établie par l’OMS, on en compte… trois cent vingt-cinq. Sommes-nous mieux soignés grâce à ce plus grand nombre de médicaments ? Evidemment non. » Alors soyons méfiants, bien entendu, à l’égard de ces toubibs qui veulent donner une petite pilule rose pour chaque bobo qu’on leur décrit ; mais n’ayons pas non plus ce comportement, assez répandu, consistant à considérer comme un « mauvais médecin », le généraliste qui ne fera que des ordonnances courtes et s’accordera un temps de réflexion avant d’engager des thérapies à long terme. Repartir de chez le médecin en aussi bonne santé que lorsque l’on y est entré n’est pas forcément une mauvaise chose ! Bon week-end ! Il doit faire beau et vous n’aurez pas besoin de votre petite gélule rose.