19janvier2023

Escapade sur les traces des musiciens de Brême

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 Lorsque notre rame ICE s’arrête en grinçant sur les quais de la gare centrale de Brême, cela fait déjà quatre heures que nous naviguons dans l’obscurité. Nous n’avons aucune idée du paysage dans lequel se situe la grosse boule de lumière qui va nous servir de refuge pendant une petite semaine. On a un peu la sensation de descendre d’avion dans un aéroport lointain. Avant d’atterrir, de jour, à Montréal, nous avions une idée globale du décor dans lequel nous allions évoluer. La nuit noire, ainsi que les vitres assez boueuses de notre wagon, ne nous ont permis aucune observation. Les images que nous avions en tête nous permettaient certes de prévoir que nous n’étions ni au pied des Pyrénées, ni ceinturés par le désert de Gobi… A cinquante kilomètres des côtes de la Mer du Nord, on ne s’attend pas à un décor très montagneux non plus.

 La fatigue s’est accumulée et le premier regard que nous jetons sur la ville est plutôt distrait. De larges avenues, d’innombrables voies réservées aux vélos, aux piétons, aux trams. La vie nocturne semble très limitée et on ne sait trop ce que cherchent les rares piétons déambulant sur les trottoirs. L’accès à la chambre que nous avons réservée se fait grâce à une serrure électronique, et notre esprit est largement occupé par la résolution de ce problème angoissant auquel nous ne sommes guère accoutumés. Notre dernier séjour de vacances, c’était un gîte des plus conviviaux où nous étions accueillis, selon les convenances, par une créature aussi souriante que dévouée. Je réalise que la ville, ainsi qu’une certaine forme de modernité technicisée, ne semble plus faite pour nous. Mais il faut parfois se confronter à une problématique inhabituelle, histoire de stimuler les neurones, si l’on veut que les voyages forment aussi la vieillesse. Quelques menues énigmes résolues, nous nous vautrons sur un couchage confortable, décidant de remettre à demain la recherche d’une réponse aux questions qui n’en ont encore point.

 J’ai la tentation de penser qu’il aurait mieux valu que les quatre animaux musiciens du conte des frères Grimm choisissent la montagne de Lure comme terrain d’aventure et deviennent emblématiques de Manosque ou de Forcalquier. Mais il faut se rendre à l’évidence : Giono n’avait pas de frère et, s’il s’est intéressé au folklore de Provence, il n’a point rédigé de contes pour les enfants. De surcroit, dans mon sac de motivations, il n’y avait pas que ce conte classique de la littérature enfantine ; il y avait aussi l’envie de découvrir une ville allemande moyenne et les singularités du mode de vie de ses habitants. La faute à une exposition prolongée à l’émission franco-allemande Karambolage sur ARTE. A quoi ressemble la vie d’un citoyen du Land de Brême (l’un des plus petits d’Allemagne) à l’orée de ce siècle.

 Le lit était confortable, effectivement ; le quartier calme… Nous n’étions ni à Marseille, ni à Palerme. Le lendemain matin nous nous sommes levés, reposés, bon pied, bon œil. L’âne, le chien, le chat et le coq avaient bien fait leur travail et les brigands, enfuis dans une lointaine campagne, ne s’étaient pas manifestés. Une remarque au passage : si vous ne vous souvenez plus de ce conte, c’est l’occasion de le relire. Pour une fois que la morale d’une histoire n’est pas trop conventionnelle et que l’on met en exergue les problèmes de la migration et les vertus de l’entraide, cela vaut le détour.
Après avoir bu un café et mangé une délicieuse viennoiserie, nous étions en pleine forme pour aborder notre dure existence de touristes investigateurs, et pour nous lancer à la découverte de la vieille ville. Je ne vous conterai pas le détail de nos aventures. Vous trouverez un témoignage beaucoup plus complet de notre séjour sur le blog de ma compagne. Ne manquez pas d’aller y faire un tour : un simple clic suffit et le voyage se fait en quelques minutes.

 Non, moi, ce que je veux partager avec vous ce sont quelques menues observations sur la vie en ville, au XXIème siècle, pour des ruraux endurcis, ainsi que quelques moments singuliers que nous avons vécus. A travers notre voyage ferroviaire, mais aussi de quelques incidents s’étant produits pendant nos errances, l’une des conclusions que j’ai tirées c’est que la véritable aventure de ce siècle, ce n’est point de partir en pirogue ou d’aller dans une île peuplée d’anthropophages. Non. Le comportement à risque maximum, c’est de vouloir voyager sans disposer de cet objet biblique incontournable qu’est le smartphone. J’aurais dû me rendre à cette évidence depuis longtemps. Ce n’est pas sans raison, et ce aussi bien en Allemagne, en France ou en Italie, que le principal accessoire que transportent les autochtones, aussi bien dans la rue que dans le train ou encore sur la confortable banquette où ils déclarent leur passion à leur dernière rencontre, ne peuvent plus se passer de cet accessoire. A quoi ressemble une large proportion des créatures que vous avez croisées ? Un masque pour le Covid, un jean déchiré pour la ventilation, mais surtout un petit boitier magique que l’on accroche à son manteau, ou que l’on pose à côté de la fourchette et du couteau sur la table de restaurant. Lorsque le totem est dissimulé, son existence est trahie par la présence d’un macaroni blanc sortant de l’oreille de son porteur… Il y a belle lurette que je ne m’étonne plus des propos délirants que peuvent tenir mes contemporains marchant seuls dans la rue.

 Je pourrais écrire des lignes et des lignes de propos moqueurs à ce sujet. Je ne le ferai pas parce que ce dernier voyage m’a appris l’humilité et que d’autres paroles ironiques pourraient répondre aux miennes au sujet du temps perdu en raison de notre sous équipement volontaire. Certains nous ont observés, nus, sans connexion 24 h sur 24 à la toile mondiale, et en rient encore. Les plus gentils d’entre-eux nous ont simplement pris en pitié. Je pense, entre autres, en disant cela, à cette charmante contrôleuse de la SNCF qui est restée béate d’admiration en découvrant que nous partions dans un pays étranger dont nous ne parlions pas la langue et sans smartphone, à nos âges canoniques. Son aide a été précieuse pour se démêler de l’imbroglio de correspondances ratées et d’itinéraires improvisés auquel nous avons été confrontés, en raison du manque de fiabilité des compagnies ferroviaires.

 Pour en revenir à Brême, je pense que la vie dans la région était plus simple au temps des frères Grimm et que les animaux ont pu se sortir de l’impasse dans laquelle ils étaient enfermés, sans faire appel à Google et à Facebook. Notez bien que nous aussi, puisque nous sommes rentrés vivants et dans les délais prévus ! Je trouve finalement que nous nous sommes débrouillés comme des chefs et que nous avons pu profiter largement de cette ville sympathique, de ses nombreux musées et de ses parcs de promenade.
En ce qui concerne les espaces verts je dois reconnaître honnêtement que le fond de l’air était frais et humide et que nous n’en avons pas bénéficié autant que mérité. Des quatre grands musées que nous avons arpentés, j’ai eu un coup de cœur pour le « Focke Museum», musée dédié à la ville de Brême examinée sous toutes les coutures (histoire, art, industrie, vie quotidienne…). Deux choses m’ont particulièrement séduit : des collections très variées, avec parfois un côté foire à la brocante bien rangée, d’une part ; la gentillesse du guide, d’origine grecque, qui nous a accompagnés pendant une heure et demie, de sa propre initiative. Il nous a fait découvrir quelques merveilles cachées dans les recoins. Je me contenterai de vous en signaler une : il y a au moins deux tableaux, exposés dans une salle, présentant un défilé de personnages en costumes médiévaux, à l’occasion d’une cérémonie sur la place du marché de Brême. Sur ces deux tableaux, peints au moins deux siècles avant la naissance des frères Grimm, on observe, en tête de cortège, quatre musiciens portant des masques d’animaux et jouant d’un instrument de musique…

 Cette découverte m’a permis de rentrer l’âme sereine. Notre voyage étant lié, au départ, à cette histoire d’animaux musiciens, nous avons peut-être bien résolu une énigme essentielle pour les aventuriers singuliers que nous sommes et ce, grâce à la bienveillance de notre hôte. Les écrivains, même talentueux, ne font jamais que réécrire une fois de plus des histoires que d’autres ont déjà contées avant eux. Le lien entre les contes de Grimm et ceux de Charles Perrault en témoigne. Les gribouillis de l’auteur de ces chroniques également !

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3janvier2023

Patron, encore une tournée !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

On remet ça comme en 2022, 2021, 2020… Un p’tit coup de blanc à la bonne année et les meilleurs vœux du taulier… Pour 2023 semble-t-il, à moins que l’on ne dise maintenant An VI de la Macronie. Si c’est le cas,  pardonnez mon ignorance, je ne prête pas attention à tous les délires du chef suprême.

Faites la liste de tout ce que vous souhaitez ; ce que je peux dire c’est que je vous l’offre de bon cœur mais que mes pouvoirs sont malheureusement assez limités. Heureusement qu’il y a des choses comme l’amitié, l’entraide, le partage qui ne coûtent rien ou pas grand chose et qui donnent un sens bien réel à notre vie quotidienne.

En ce qui concerne notre chère société globalisée, je vais me limiter à quelques pistes raisonnables…, le plus prudent étant, en résumé, de souhaiter que la situation n’empire pas ! Sur le plan social, nos gouvernants ont les dents longues. Il faut dire que leurs potes fortunés leur mettent la pression… Les luttes vont être difficiles, d’autant que de plus en plus d’acteurs de ces luttes sont soit démobilisés, soit entrain d’élaborer des plans B, C ou D, de repli sur des positions préparées de longue date.
J’aimerais aussi que la Faucheuse arrête de faire disparaître n’importe qui (en disant cela je pense – entre autres mais pas que – à l’excellentissime chanteur Michel Bühler). S’il lui faut une liste de victimes potentielles pour satisfaire sa voracité, j’en ai une toute prête, pour le plus grand bien de l’humanité et je suis prêt à la lui communiquer ! Ces dernières années ont été pour nous celles des investissements solidaires, dans la limite de nos possibilités, et je souhaite voir avancer les travaux et les projets de Terre de Liens, d’Enercoop, de Railcoop, de Solarcoop… et autres coopératives de l’économie sociale. Ils ne constituent pas LA solution mais UNE qu’il ne faut pas négliger.

En ce qui vous concerne, vous, chères lectrices et lecteurs, que du bon pour vous et pour vos proches ! Que dans les mois à venir vous fassiez de belles rencontres et que la toile d’amitié dans laquelle on loge si bien devienne plus grande et plus serrée encore autour de vous… Ça c’est important, parce que pour être solide, pour porter de beaux projets, il faut disposer de nombreux points d’appuis. Donner et recevoir, partager et être comblé, renforcer son énergie en allant chercher celle des autres, leur offrir notre propre lumière. «La liberté des autres étend la mienne à l’infini» comme le professait Michel Bakounine, révolutionnaire d’un autre siècle. Réfléchissez-y un peu : c’est beaucoup plus intelligent que l’adage commun «Ma liberté s’arrête…».

A bientôt (sans engagement de ma part va de soi).

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17décembre2022

Un tour au jardin de mémoire un matin de novembre

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; philosophie à deux balles.

Petit retour en arrière, un matin de novembre… Le jardin porte les marques des premières froidures hivernales. Quelques plantes semblent moins fringantes, un peu affaissées, fatiguées par leur vivacité antérieure quelque peu prolongée par les chaleurs automnales. Cette arrivée de la fraicheur est une chose parfaitement normale, mais, cette année, nous aussi avons été sensibles à la clémence de l’arrière saison. Nous avons été piégés, mais tout à fait consentants à l’idée que tout cela allait durer des semaines encore. Retour un peu rapide à la réalité.

Mon corps et mon esprit aiment la chaleur douce des rayons du soleil à l’automne et au printemps. Mes articulations grincent moins tant qu’elles ne sont pas soumises à des vagues d’humidité insidieuses. Mon cerveau, lui, fourmille d’idées amusantes lorsqu’il bénéficie encore des rayons du soleil. Notre chatte en profite pour lézarder encore plus et elle me donne l’impression d’avoir tout compris à la vie.

Je ramasse quelques beaux légumes pour le repas de midi, mais je ne cherche pas à prolonger mon séjour, à baguenauder dans le parc comme j’aime le faire ; je trouve la réalité matinale un peu ingrate. Rien qu’un petit détail : laver ses mains pleines de terre à l’eau courante ne procure pas le même bonheur que lorsque les brûlures du soleil sont apaisées par la fraicheur. L’eau froide est particulièrement mordante ce matin. Les poireaux sont vite rincés.

En retournant tranquillement vers la maison, quelques idées me viennent en marchant. En fin de sieste d’après-midi, j’éprouve le besoin de les noter pour les mettre au clair. Ecrire consolide ma réflexion.

 Nous vieillissons tranquillement, heureusement sans heurts. Je m’en rends compte non pas à cause d’une quelconque baisse d’enthousiasme : nous faisons toujours autant de projets et nous continuons à avoir envie de mordre la vie à pleine dents, mais je constate que nous ralentissons dans tous les processus que nous mettons en œuvre. Tout ce que nous faisons nous demande des délais rallongés. Par moment, je passe même plus de temps pour trouver une stratégie afin que ce que j’ai à faire soit moins fatiguant, physiquement, plutôt qu’à réellement m’activer. L’entrepreneur, actif sur le terrain, devient bureau d’études et rêve de déléguer tout ce qui est travail pénible.

Il y a une nouveauté aussi pour moi, c’est de faire un certain tri dans ce que j’ai envie de réaliser en utilisant un prétexte que je n’ai jamais pensé employer jusqu’à présent : ce n’est peut-être pas la peine, c’est trop tard, il n’y a peut-être plus assezde temps. C’est à travers des réflexions comme celle-ci, ou aux grincements de ma carcasse, que je me rends compte aussi que j’ai intégré la notion « être plus vieux ». Heureusement, ce n’est pas encore « être trop vieux ». Enfin je l’espère. Quand on habite la même demeure depuis cinquante ans et qu’on a effectué de multiples aménagements, cela devient comme une drogue : les choses imparfaites doivent être améliorées, mais il faut du temps et – soyons réalistes pour une fois – nous ne disposons pas d’un réservoir inépuisable d’années. Surgissent alors ce genre de réflexion : « si on s’y était pris plus tôt, il aurait peut-être été intéressant de faire tel ou tel travail » ; ou encore : « c’est dommage que je n’ai pas dix ans de moins, parce que j’aurais bien lancé tel ou tel projet ». Cette posture intellectuelle ne concerne pas que les travaux mais concerne aussi d’autres projets comme les voyages par exemple. Telle destination ? Trop éloignée (tant mieux pour la planète… au passage)… Tel voyage ? Trop long (mon lit, mon jardin, ma bibliothèque… vont me manquer).

 Alors s’insinue subrepticement dans le quotidien, le fait de vivre certaines idées par procuration. Voir les autres s’agiter à sa place et admirer le phénomène avec compréhension et sympathie. D’où, sans doute, mon intérêt, sans cesse renouvelé, pour les projets communautaires, les innovations agricoles, les nouveaux modes d’habitats collectifs… D’où sans doute aussi ma sympathie pour celles et ceux qui, à vingt, trente ou quarante ans, laissent tomber leur vie bien tranquille et ronronnante pour se lancer dans des aventures plus ou moins périlleuses mais ô combien excitantes. J’ai certes de l’admiration (une pointe d’envie sans doute) pour ceux qui entreprennent des voyages hors du commun alors qu’ils ont largement mon âge, pas aussi canonique non plus que mes propos pourraient le laisser entendre. Je me dis aussi, avec beaucoup de sagesse, qu’il y a des aventures dans lesquelles je ne me serais pas lancé il y a vingt ou trente ans, alors il ne faut pas délirer non plus. Heureusement que toutes les vies ne se déroulent pas selon un schéma préétabli, le monde n’est pas peuplé que de John Muir ou d’Alexandra David-Néel !

Cet intérêt pour ce qui se passe chez les autres a un côté très positif : celui de m’amener à avoir envie de les rencontrer, de les écouter, bref de garder une vie sociale importante. Je ne fais pas partie des gens que le fait de vieillir pousse à un repli sur soi et à un besoin d’ermitage. Très peu pour moi. Je m’enthousiasme facilement encore et je supporte difficilement les tempéraments grognons de ceux qui dénigrent sans arrêt les travaux entrepris par les plus jeunes qu’eux. Je ne considère pas que les plus jeunes sont des cons car je ne considère pas que j’ai fait des conneries quand j’étais plus jeune. J’assume mes choix et n’exprime que fort peu de regrets. Mon regard autocritique vers les années passées a une portée très limitée et ma philosophie personnelle me pousse plutôt à dire qu’à un moment donné j’ai fait des choix qui n’étaient pas faciles, mais que j’ai toujours choisi le plateau de la balance qui comportait le plus d’avantages. Ce que j’ai fait n’a pas été toujours très réfléchi, mais a posteriori, je n’ai jamais remis en cause mes choix antérieurs. Orgueil diront certains ; moi je pense plutôt simplicité de vie…

Je trouve que mon séjour prolongé dans l’Education Nationale, par exemple, a consommé trop de mon énergie, que j’y suis resté trop longtemps, mais je ne regrette pas ce choix professionnel qui m’a beaucoup apporté et qui me correspondait plutôt bien. Rien ne me prouve, à part quelques fantasmes, que j’aurais été plus heureux en tant qu’historien, journaliste, menuisier, paysan jardinier, écrivain ou autre orientation, tentation passagère aujourd’hui oubliée. J’ai d’ailleurs eu la chance d’avoir quelques fenêtres ouvertes et d’y être passé pendant ma carrière pour aller me promener. Rien de tel qu’un peu d’oxygène quand on a l’impression d’être trop cloîtré entre quatre murs. Le travail du bois, le jardinage, l’agitation syndicale, le métier d’éditeur… m’ont détourné à plusieurs reprises de ma carrière d’enseignant. Ils ont contribué au plaisir que j’ai eu à travailler. Je suis content d’avoir renoncé à ces orientations, excitantes au premier regard, angoissantes vues dans les lorgnettes du « retour vers le passé ». Ce long voyage, nous l’avons vécu jusqu’à présent à deux, ce qui a été très agréable. Cela explique sans doute que certaines options aient été abandonnées, mais je ne vis pas cela comme un coin de ciel gris dans le paysage. Tenir compte de l’autre amène aussi à avoir un nouveau point de vue sur son environnement.

… Trois semaines ont passé depuis cette expédition philosophique au jardin. Trois semaines qui m’ont permis de faire une petite halte à la station Covid, de mesurer la chance que j’avais d’être en bonne santé et de ne pas être trop affecté par les maux du siècle. Pourvu que ça dure ! J’espère maintenant être armé comme il faut pour affronter le « gros » de l’hiver. Je crois que je commence à comprendre un peu le rythme des saisons sous notre climat tempéré, et à accepter l’idée de tirer parti de tout ce qui se présente. Admettre une forme d’hivernage en quelque sorte. Consentir, en quelque sorte, à ce que le printemps ne dure pas douze mois !

Comme conclusion provisoire, je vous offre deux photos des concerts que nous avons organisés à domicile en novembre et décembre. Tous les deux des moments sublimes : le premier avec Martine Scozzesi et sa bande, le second avec nos amis et voisins Nathalie et Laurent. Un répertoire orienté chanson française à texte, et l’autre jazz, bossa et… humour. Des gens formidables à voir et à revoir… Tant de spectacles organisés depuis 2012 !  Les photos illustrant cette chronique n’ont pas de rapport direct avec le jardin (j’ai quelque peu élargi notre environnement), mais traduisent bien l’ambiance de cette saison. Elles sont l’œuvre de ma compagne, Caly. Vous pouvez en trouver plein d’autres, ainsi que toutes sortes d’informations confidentielles et/ou philosophiques sur son blog « pas assez de temps« . Bonnes fêtes comme on dit dans le grand monde. On se retrouve quand c’est le moment !

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18novembre2022

Où l’on reparle, grâce à un livre, d’une grande journaliste française

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; l'alambic culturel; mes lectures.

La journaliste Séverine (Caroline Rémy 1855 – 1929), eh bien je n’ai aucune honte à dire qu’elle fait partie avec un certain nombre de personnalités d’une sorte de panthéon personnel. A ses côtés, je placerais volontiers des gens comme Elisée Reclus, Célestin Freinet, Vandana Shiva, Claude Tillier, Michel Zévaco, Pierre Kropotkine, Pierre Clastres, Murray Bookchin… et tant d’autres. Ce sont des gens dont j’aime consulter les travaux (divers), que je ne manque pas de citer lorsque j’ai envie d’orner l’une de mes chroniques de quelques arguments qu’ils ont si bien formulés… et qui m’ont parfois servi de modèle et de référence, bien que de ce côté-là je sois plutôt prudent. Je me méfie diantrement des gourous et autres maîtres à penser de tout genre ! Je ne dis pas que toutes et tous soient des penseurs essentiels, mais ce sont des gens qui, à travers le cheminement de leur vie, ont montré qu’ils avaient une certaine éthique et qu’ils essayaient de s’y conformer. Et l’éthique… de nos jours… ! Nombre de nos vedettes médiatiques s’en servent comme d’un essuie-pied quand cela n’a pas, pour elles et pour eux, une utilisation proche de celle de la lunette des WC. Tout cela pour vous parler d’un livre que j’ai grandement apprécié et d’une dame pour laquelle j’ai grande estime.

 Les éditions « L’échappée » viennent de remettre l’œuvre et la vie de Séverine, la journaliste, au premier plan, en éditant un joli recueil d’articles, parfois peu connus, que cette grande dame de la presse française a écrits au tournant des deux siècles précédents. Joli travail intitulé « L’insurgée » en référence aux écrits de son grand ami Jules Vallès. Le recueil commence par une longue et intéressante introduction de Paul Couturiau, nous dressant un portrait de l’auteure et nous propose ensuite une petite cinquantaine de textes plus ou moins connus rédigés par Caroline Rémy et signés, au gré du vent, Séverine, Caroline, Renée, Jacqueline… Cela va de l’hommage rendu à une personnalité disparue, au reportage sur une catastrophe, en passant par un plaidoyer pour défendre tel ou tel inculpé de la « justice bourgeoise » – justice qu’elle ne manque pas de pourfendre. Certains récits sont très classiques, le style parfois un peu pompeux (mais il faut toujours se référer au contexte, c’est à dire à la fin du XIXème siècle), beaucoup sont drôles et revêtent une forme originale. J’aime beaucoup les textes où, se plaçant dans la perspective de l’un de ses « doubles », elle s’amuse à dresser un portrait critique d’elle-même. Le billet intitulé par exemple « D’estoc et de taille » et signé « Renée » est un petit bijou du genre. Cette chère Renée nous dresse le portrait d’une Séverine qu’elle connaît bien, cette « emballée » que « les années ne corrigent pas » et qui « rêve je ne sais quelle fin romanesque, au fond d’une ambulance en temps de guerre, au fond d’un hôpital au temps de contagion. » Aucun moyen pour qu’elle n’écoute les conseils de sagesse de son amie très chère…

 Ce que j’apprécie particulièrement chez Séverine, outre sa personnalité, c’est sa franchise et sa capacité à remettre en cause des opinions qu’elle a exprimées parce qu’elle les estimait valables à un moment donné mais plus à un autre. Ces changements de ligne directrice l’ont parfois amenée à côtoyer des gens peu recommandables comme Boulanger ou Drumont, mais ne l’ont pas empêchée de prendre la défense vigoureuse de Dreyfus ou bien des anarchistes malmenés par les tribunaux. Nous n’avons pas affaire à une girouette, mais à une militante humaniste toujours à l’écoute du malheur des autres ; non point à une politicienne calculatrice, mais à une philosophe ouverte aux idées qui n’émanent pas forcément d’une chapelle quelconque à laquelle elle n’adhère en aucun cas. Féministe, elle l’est indiscutablement, mais ne se place pas sur le terrain électoraliste des « suffragettes »… Dans les textes proposés, il y en a un intitulé « Mon féminisme », daté de Mai 1919, mettant bien ses positions au net. Ses talents de journaliste et surtout de reporter de terrain (l’une des premières) sont indiscutables. Lisez ses reportages sur les accidents dans les mines de charbon à St Etienne (que l’on peut trouver dans un autre recueil : « pages rouges ») ou son analyse des fusillades de Fourmies où elle dénonce la façon dont les journaux ont peu à peu atténué la violence des massacres. On déplore avec beaucoup d’hypocrisie, le fait que des femmes et des enfants aient été fusillés par la troupe, puis l’on minimise la gravité de cette action en insinuant le fait que les femmes abattues ce jour là n’étaient sans doute que des femmes de petite vertu, des gens de rien, des créatures de mauvaise vie…

Il y a tant d’articles intéressants dans ce volume que j’ai l’impression d’accumuler les omissions… Que de lucidité dans son analyse des violences conjugales, ou du comportement des colonisateurs soi-disant civilisés… Proche des anarchistes dans ses convictions, bien qu’elle ne soit encartée dans aucune organisation, son analyse du parlementarisme et des mécanismes électoraux est sans équivoque. Non, elle n’entend pas rejoindre la lutte de certaines de ses consœurs pour obtenir le droit de vote pour les femmes.

“Alors que, réservé au seul usage des hommes, le suffrage universel, l’éligibilité, l’électorat, toute la vieille mécanique parlementaire n’excite en moi qu’une stupeur goguenarde, un dédain plutôt agressif, je ne vois pas trop en vertu de quel miracle mon jugement varierait, envers les mêmes choses, parce que d’une différente application”.

Bref, une lecture incontournable que ce petit volume de 280 pages environ, imprimé sur un papier fin et résistant. Je serais injuste si je ne mentionnais pas aussi la postface « Séverine aujourd’hui » rédigée par deux professeures de lettres modernes, toutes deux engagées dans la « désinvisibilisation des femmes dans la littérature ». Merci à Laurence Ducousso-Lacaze et Sophie Muscianese pour leurs informations complémentaires concernant entre autres l’association récemment constituée des « Amies de Séverine ». Je ne sais pas encore si je vais y adhérer (si je continue à m’écouter, je serai bientôt membre d’une douzaine de confréries diverses ou plutôt contempteur à jour de sa cotisation car je n’ai plus guère de temps pour m’impliquer dans quoi que ce soit !) mais en tout cas, le cœur y est.

Pour faire un beau geste et témoigner de mon engagement (au moins symbolique) je vous informe que j’ai déjà consacré deux longues chroniques à Madame Caroline Rémy, ce qui explique aussi que je ne sois pas plus prolixe dans le billet d’aujourd’hui concernant sa biographie. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez toujours découvrir ou redécouvrir :
Du « Cri du peuple » à « La Fronde », portrait d’une grande dame du journalisme : Séverine (1)
De la « grande guerre » à « l’affaire Sacco et Vanzetti », portrait d’une grande dame du journalisme : Séverine (2)

D’ici là je vous souhaite une fin d’automne reposante. Il est rare que mes dahlias soient encore en terre à cette période. J’aurais aimé lire les propos de Séverine sur les changements climatiques.

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5novembre2022

Propos un zeste nostalgiques

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Je pense que si je raconte que cet automne on fête deux anniversaires pour « la Feuille », à savoir les 70 ans du blog et les 15 ans de son principal rédacteur, certain•e•s auront du mal à me croire, s’appuyant sur une argumentation scientifique solide, du genre « pff, y’a soixante dix ans, y’avait même pas d’internet ». Dure loi du rationalisme ; tenons-en compte… il se peut qu’il y ait une erreur… dans ce paragraphe d’introduction. Vous êtes d’assez bons détectives alors je vous laisse faire votre boulot de chercheurs d’indices.

Le nombre de billets publiés ces dernières années a considérablement ralenti et une bonne part des 804 articles figurant au sommaire ont déjà quelques temps derrière eux. Tant pis, tant mieux. Quel sens faut-il donner à ce ralentissement de publication ? Je crois qu’il est nécessaire d’employer le pluriel car les causes sont nombreuses. Certaines sont liées à l’état d’esprit du rédacteur, à ses ambitions démesurées (par rapport au ralentissement de ses capacités) ; d’autres sont à chercher du côté du contexte social et d’un échafaudage d’illusions de plus en plus dur à maintenir en place avec le temps. Je renonce à rentrer dans les détails. Je dirai simplement que l’épisode « covid » m’a plutôt estomaqué quant au comportement de troupeau de la population (notamment celle qu’on situe plutôt à la gauche de l’échiquier politique). Même certains copains libertaires m’ont grandement déçus. Je n’épiloguerai pas ; mieux vaut regarder vers l’avenir plutôt que ressasser. Ces dernières années ont été aussi l’occasion de belles rencontres et, plus que jamais, j’apprécie les échanges, de préférence « en présentiel » comme il est de bon goût de préciser. J’ai du mal à serrer un hologramme dans mes bras !

Disons qu’ici tout va bien, même si le jardin a eu un peu trop chaud cet été. Nous avons relancé les spectacles à domicile avec un programme alléchant, comme le prochain concert de Martine Scozzesi. Nous avons dignement fêté une collection d’anniversaires pour lesquels nous avons préféré effectuer un tir groupé en invitant de belles personnes avec qui nous avons partagé un beau moment. Je continue à lire Elisée Reclus, à faire des trous pour planter des arbres, à arpenter les chemins de montagne, à pianoter sur mon accordéon, à faire de nouvelles découvertes littéraires et à rêver d’un monde meilleur. Nous avons fait deux magnifiques séjours au pied de la montagne de Lure en Provence. Nous avons aussi accueilli des stagiaires sympas venus nous aider pour le turbin quotidien. Nous avons fait au mieux pour qu’ils soient heureux de leur séjour et je pense que nous ne sommes pas devenus de « vils exploiteurs », mais je suis mal placé pour en juger ! Je vous en toucherai peut-être un mot quand les tempêtes de neige m’obligeront à rester devant mon écran… Je garde en effet ce blog ouvert, sous le coude, histoire de pouvoir me défouler de temps à autres. Je persévère dans mon absence de rigueur et ne m’engage à aucun rythme de publication.

Portez vous bien, continuez à vous méfier des politiques, de la propagande, et des idées qui font « large consensus ». Achetez un pull-over en bonne laine mérinos. Mon petit doigt me dit que les coupures de courant seront nombreuses cet hiver, histoire d’obtenir un consentement enthousiaste de la population à la relance de l’ineptie nucléaire française. Laissez quelques pots de moutarde sur les rayons s’il vous plait. Comme je ne suis pas devenu collapsologue, je n’en ai pas enterré dans le bunker que je n’ai pas construit sous mon jardin.

Le vieux dans la campagne

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24juillet2022

Quelques notes de musique et un ou deux bémols cachés sous le tapis

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; ingrédients musicaux.

Tourner la page,
passer du binage et du bêchage à l’accordéonage,
ça soulage.

Trois notes d’accordéon
pour accompagner une p’tite chanson
valent bien un p’tit abandon
de la chasse au liseron.

M’en va vous conter
en pianotant sur mon clavier
sous quelles notes je suis né,
par quelle portée
je fus guidé.

N’allez pas imaginer
que je vais vous dévoiler
tous mes secrets
sur certains je resterai
muet
même si ça doit vous désoler.

  Je crois que je peux dire que je suis issu d’une famille de musiciens. Point de professionnels patentés mais des amateurs à l’enthousiasme éclairé. C’est à la fois ma chance et mon malheur… Dans un cercle de passionnés, il est difficile d’imaginer que l’un des éléments puisse vouloir prendre la tangente. Dès que j’atteignis l’âge de raison (enfin le premier), je fus donc convié, avec insistance, à m’initier aux joies de la musique. En ces temps canoniques où les idées d’éveil et la pédagogie active ne fréquentaient pas les mêmes locaux que les doctes enseignants de la musique, je dus passer par l’enseignement du solfège et tout son cortège de joyeusetés pour avoir le droit d’approcher un quelconque générateur de sons. A cette époque lointaine, maintenant révolue – semble-t-il – je crois qu’il fallait accepter deux années de dictées musicales, de lectures de notes, de commentaires d’œuvres musicales et de comptines ânnonées pour pouvoir prétendre étudier la pratique d’un instrument. Cela complétait agréablement l’ennui d’une école, où ma seule joie était de trouver les contenus faciles à assimiler ou de gagner quelques billes à « pot » ou au « bouillon ». Pour compléter mon emploi du temps, il me faut aussi mentionner la corvée hebdomadaire et incontournable du catéchisme ainsi que les séances chez le dentiste à la grand-ville. Généralement l’une de ces trois activités annexes à l’école tombait au moment de l’épisode de ma série préférée à la télévision, genre Rintintin ou autre récit fabuleux. Certes, je reconnais que mes goûts audiovisuels de l’époque n’étaient guère prometteurs…

 Ce parcours rituel accompli (do ré mi fa sol la si do), je pus enfin m’adonner aux joies du piano : les gammes et la méthode rose à gogo (clé de sol et clé de fa, poil au bras). Je ne me rappelle plus les raisons pour lesquelles j’ai émis l’idée d’abandonner la pratique de cet instrument à l’époque de mon entrée au collège. Je n’avais pas encore lu Bakounine, et rien, dans la lecture du Club des cinq, ne me poussait à une décision aussi extrême. En fait, si, je pense que je vois pourquoi. Je croyais que l’objectif des leçons de piano c’était d’apprendre à jouer de la musique classique et que – à cette époque – ni Mozart ni Schubert ne me faisaient triper. Comme j’étais dans une famille qui vénérait la musique (mon père passait une bonne partie de son temps libre à écouter des opérettes ou des enregistrements des grands classiques), abandonner un instrument, cela voulait dire simplement en commencer un autre. Dans la liste des choix qui me furent proposés ne figuraient ni la guitare électrique ni le saxophone… Je choisis la flûte traversière. Mes parents firent l’acquisition de cet objet de luxe. Dépense somptuaire, d’autant qu’il y avait déjà un piano à la maison, trésor issu d’un héritage familial.

 Mon professeur de flûte était sympathique. Il était aussi professeur de gym et de technologie, matières pour lesquelles je n’avais guère le feu sacré. Je soufflais avec peine dans mon long bâton argenté. Mon compresseur interne avait un réservoir de petite dimension. C’est un instrument difficile et j’admire beaucoup celles et ceux qui sont arrivés à un niveau d’expertise que je n’ai jamais atteint, même s’il y a bien eu quelques concours ou épreuves rituelles de fin d’année auxquelles j’ai été présenté. Du collège, je suis passé au lycée et avoir du temps libre pour fignoler mes maquettes d’avion m’attirait plus que la musique « classique ». Pardonnez-moi chers mélomanes lecteurs, je préférais « la poupée qui fait non » au Boléro de Ravel. J’ai pris prétexte de l’assiduité que demandaient mes devoirs scolaires pour taper en touche et remiser la flûte dans une armoire. Ne restaient plus que les cours de musique au lycée qui étaient obligatoires. Dans une famille de musiciens, il est logique que le dernier rejeton fasse preuve d’un peu d’ouverture d’esprit et y assiste. Jusqu’en terminale, dans ces cours, je retrouvais tout ce qui m’ennuyait en musique depuis une douzaine d’années. C’est dire si je m’éclatais.

 Réfugié dans ma chambre, je préférais écouter les disques des Beatles, des Stones, puis, plus raffiné encore, de Soft Machine ou Pink Floyd. Mon père faisait l’effort d’essayer de comprendre, mais n’appréciait guère les solos de batterie de Robert Wyatt, alors que Chopin lui paraissait nettement plus harmonieux. Mon année de terminale fut terrible pour tout le monde et pour moi aussi. La lumière d’une bougie apparut dans le long couloir obscur que je traversais depuis des années. Notre prof de musique de terminale, heureuse d’avoir encore quelques participants à son option, nous expliqua qu’aimer la musique cela concernait TOUTES les musiques, et qu’elle nous autorisait à apporter en cours les disques que l’on avait envie de partager avec les autres. Un véritable tsunami dans un univers que je croyais régi seulement par des règles inébranlables et un ennui incommensurable. Mes congénères bénéficièrent alors de l’écoute de quelques grands succès de la pop de l’époque.

 Baccalauréat, Ecole normale, envol du nid familial. Encouragé par mon prof de philo (un esprit très ouvert également), j’ai dévoré Bakounine, Kropotkine et tous les saints de mon tout nouveau testament. Passée la borne fatidique des dix-huit ans, un nouveau volet s’ouvrit pour moi en musique. Les années 70, c’est l’époque du renouveau du Folk Song en France. Des clubs se forment comme le « Bourdon » à Paris ou la « Chanterelle » à Lyon. Il y a des stages, des concerts, des festivals… A Malataverne ou à Vesdun, on rejoue Woodstock en écoutant du blues, des bourrées et des valses. Pour moi, les nouveaux visages de la musique que j’aime ce sont Catherine Perrier, Christian Leroi Gourhan, Emmanuelle Parrenin et tant d’autres (« La Bamboche » en photo par exemple)… Marginaux, hirsutes, chevelus barbus… On passe allègrement des manifs contre la répression des manifs, aux rassemblements contre le nucléaire ou pour la libération de l’éducation, puis aux concerts les plus divers… En toile de fond, les créations de la Pop Music me font toujours aussi bien planer. « Revolution » du groupe Jefferson Airplane retentit avec enthousiasme sur ma chaîne stéréo (souvenir ému de mon premier achat avec mon premier salaire !) Bref une période d’exubérance extrême. Je reprends en main flûte à bec, violon ou mandoline. Grâce à mes nouveaux « maîtres à penser », je sais maintenant que c’est en jouant que l’on apprend un instrument, en enchainant des airs plus ou moins simples plutôt que des gammes stériles. Les grands artistes de musique populaire, les violonistes tziganes par exemple, n’ont jamais travaillé avec la méthode Rose, ça c’est sûr.

Un voyage en Irlande vient raviver ma passion pour le violon, mais les années passent et le travail quotidien s’impose peu à peu. La pédagogie, si l’on est tant soit peu impliqué, est une grande dévoreuse de temps. Les vacances, certes plutôt longues ne suffisent pas à combler la brèche. La vie de famille grignote les restes et la fatigue pousse à laisser les instruments dans l’armoire. Je passe à d’autres activités, passionnantes elles aussi : menuiserie, jardinage, bricolage tous azimuts.

Interlude représentant l’écoulement d’une bonne trentaine d’années…

Le jour où sonne l’heure de la retraite, je décide – puisque j’aurai des « milliers » d’heure de temps disponible (douce illusion), de me remettre à la musique. Alors… violon ? guitare ? ou bien un autre instrument classique du folk que je n’ai pas encore pratiqué. L’accordéon diatonique me paraît sympa. Je craque et j’achète mon premier piano à bretelles, mais un piano sans touches, avec des boutons et un soufflet qui vient compliquer mon existence puisque l’on peut jouer les notes de deux manières différentes sur le diatonique. La magie « Maugein » opère et je suis conquis.

Quinze années de pratique déjà… Je devrais avoir atteint des sommets et concurrencer les grands artistes du genre. Que nenni, car je me suis trouvé à nouveau confronté à une corbeille de difficultés… Les « milliers » d’heures de temps libre, c’était de la propagande. D’autant qu’en 2001 nous avions lancé cette idée débile et géniale de parc arboré. Alors il y a eu des hauts et des bas ; j’ai appris et j’ai désappris faute de pratique assidue. Heureusement, depuis quelques années, j’ai décidé d’être un peu plus sérieux et de belles rencontres ainsi qu’un beau projet m’ont permis de m’atteler sérieusement à ma pratique musicale. Depuis, les choses ont bougé, et je commence à tirer des airs intéressants de mon accordéon. D’autant que depuis quelques temps je suis passé à un « trois rangs » (la magie « Castagnari » a opéré) et que cela me permet d’accompagner ma compagne chantante avec deux autres musiciens compétents. Je postule pour une tournée dans les grandes salles de l’Hexagone dès 2050. J’espère être bientôt classé parmi « les jeunes espoirs du folk song »). Je vous tiendrai au courant.

Alors, bilan de cette histoire ? Eh bien je trouve que c’est une bonne chose que les pratiques pédagogiques musicales aient un peu évolué. Ce n’est pas par la contrainte que l’on donne le goût des choses à des garnements. En toute honnêteté, je dois reconnaître cependant que mes apprentissages de jeunesse m’ont grandement facilité la vie de retraité musicien à temps perdu, entre deux chasses au liseron. C’est vrai que je mémorise assez facilement les mélodies, mais que les paroles sombrent dans un trou de mémoire conséquent.

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17juillet2022

Eh patron ! Une seconde tournée

Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.

Il y en a qui lisent beaucoup pendant les vacances !

Donc la dernière chronique ne suffira pas à les rassasier. Le grand manitou veille à la qualité de vos siestes…

Le serpent à deux têtes de Gani Jakupi

 Et une BD pour commencer, histoire de bousculer un peu le traintrain. La rencontre de deux personnages singuliers : M’rrangoureuk, valeureux guerrier aborigène mort par traitrise dans un combat que sa tribu a pourtant remporté, et le bagnard évadé William Buckley, moribond, effondré sur la tombe du héros défunt. Pour conter cette histoire, une bande dessinée « le serpent à deux têtes » et un auteur talentueux, Gabu Jakupi. La construction est originale : un récit à deux voix pour commencer. D’un côté, celui des membres de la tribu, découvrant un homme gisant sur le sol, la lance à la main ; la même histoire ensuite, racontée par le héros ressuscité.

Même si l’épouse du défunt refuse d’apporter caution à ce récit, les anciens de la tribu sont formels : ce corps nu, blanc de peau, aux cheveux clairs, est bien celui de M’rrangoureuk. La mort l’a profondément transformé, mais, puisque les dieux ont décidé qu’il devait revenir parmi ses frères, le groupe doit l’aider à redevenir lui-même. De fêtes en pratiques rituelles, de chasses en combats, le revenant trouve sa place dans la tribu. Il est grandement aidé par son « frère » Terreneuk. L’ancien bagnard mène la vie de ses nouveaux compagnons, même s’il éprouve parfois le besoin de s’isoler. Il prend une compagne dans une tribu amie, la belle Djoulibine. Comme le signalent ses compagnons : « la vie de couple opérait des miracles : M’rrangoureuk commençait à récupérer sa couleur. »

 Les années passent… La tribu croise à nouveau le chemin des colonisateurs blancs et l’histoire rebondit. Bien qu’isolés dans une région inhospitalière, les Aborigènes rencontrent une pirogue et découvrent la duplicité des nouveaux colons. Le M’rrangoureuk d’emprunt redevient William Buckley et son aventure fait la une des journaux de langue anglaise… Pensez ! Une disparition de plus de trente années ! Que d’histoires à raconter ! Le récit se termine par le retour de Buckley dans la colonie anglaise. Il commence à rédiger sa biographie et bénéficie d’une grâce gouvernementale.

Inspiré librement de faits bien réels, cette histoire va nettement plus loin qu’un simple récit d’aventure. L’auteur, Giani Jakupi, né au Kosovo en 1956, a publié sa première BD à l’âge de 13 ans. Il est également musicien de jazz et organisateur du premier festival de BD au Kosovo. Il s’intéresse, depuis des années, aux crises et aux mélanges identitaires et culturels. Un dossier documentaire de 12 pages est inclus dans l’ouvrage. Une jolie citation pour conclure : « Tous les prétextes pour ôter la vie à l’autre se valent dans leur imbécillité. »

Amalia Albanesi de Sylvie Tanette

 La lecture de « Un jardin en Australie » (chroniqué dans mon dernier billet) m’a donné envie de poursuivre ma découverte des romans écrits par Sylvie Tanette. J’ai bien aimé « Maritimes » (cadre géographique : une île de la mer Egée et cadre historique : la dictature des Colonels) mais j’ai décidé de vous parler de l’autre livre : « Amalia Albanesi ». L’auteure a choisi pour décor le petit village isolé de Tornavallo dans la région des Pouilles en Italie, et pour fil conducteur de son récit la création d’un arbre généalogique familial, devoir imposé par une maîtresse d’école voulant impulser quelques recherches pour motiver ses élèves. Dans l’une des branches de cet arbre, la bisaïeule de l’enfant, une femme hors du commun, Amalia. Le récit de l’existence de cette femme constitue la trame principale du roman, et ne croyez pas que la vie d’une enfant issue de la paysannerie « aisée » de ce village perdu aux fins fonds des Apennins se déroule de façon convenue !

 Drôle de personnalité en effet que cette Amalia, dont le comportement va tout d’abord étonner, puis irriter ses concitoyens. Dans une période historique finalement assez proche dans le temps, lorsque le comportement d’une femme sort un peu du commun, l’accusation de sorcellerie n’est pas loin. Heureusement que dans les Pouilles, au début du XXème siècle, la pratique des bûchers n’est plus à l’ordre du jour… Certains en viennent à murmurer que si l’on se promène non loin de la falaise avec Amalia, on a des chances de finir comme son âne, mort au pied des éboulis. Amalia, elle, rêve de voyage…

Un jour arrive le prince charmant, le beau Stepan, venu d’un lointain pays, de l’autre côté de l’Adriatique. Il conte de belles histoires et la Belle rêve de Constantinople ou de Dubrovnik. Les deux tourtereaux se marient. Amalia n’a que quinze ans, mais sa réputation de plus en plus sulfureuse la rend difficile à « caser ». De plus, l’étranger est costaud, travailleur et ne rechigne pas à travailler comme ouvrier agricole dans la ferme de ses beaux-parents. Amalia, elle, devient une brodeuse hors pair, et amasse un petit pécule grâce auquel les deux tourtereaux un beau jour, décident de s’envoler. Ils atterrissent à Alexandrie et une nouvelle phase d’aventures, de réussites et de déceptions commence pour Amalia. La suite, je vous laisse le soin de la découvrir. La plume de l’auteure est alerte et les personnages, principaux ou secondaires, prennent vie sous vos yeux au fil des pages. J’ai retrouvé l’ambiance à la fois intimiste et rebelle que j’ai ressenti avec plaisir dans les deux autres romans que j’ai lus et je range Sylvie Tanette dans la grande boîte des auteures à suivre attentivement !

Ensauvagé d’Héloïse Combes

Ce n’est pas une nouveauté puisque ce roman est paru en 2018. Mais vous savez que la chronologie m’indiffère et que cela ne me dérange pas, dans mes chroniques, de passer d’Henry Poulaille à Paolo Cognetti ! Il paraît que dans les librairies, avec le système des « offices », la durée de vie d’une œuvre est de plus en plus brève (sauf si elle atteint des sommets commerciaux). Ce genre de phénomène ne se produit pas dans ma bibliothèque.

Les personnages : un frère, François, et une sœur, Lise, unis par un lien très fort, un père, très occupé par une vie personnelle qui le tient éloigné du domicile conjugal la plupart du temps, une mère, artiste, fantaisiste, plus souvent amie que vraiment éducatrice. L’environnement immédiat : un petit village du Berry, avec ses habitants, quelques figurants ou quelques fortes personnalités qui meublent un peu le vide ambiant. La toile de fond : forêts, rivières et collines, une nature exubérante dont les multiples mystères attirent ceux qui y sont sensibles. Les relations entre les personnages sont parfois conflictuelles. Un mur de plus en plus épais sépare le père de ses enfants. La mère fait ce qu’elle peut pour désamorcer les conflits.

 Les années passent et François « s’ensauvage » de plus en plus. Ecole, cours de piano, lycée, toutes ces activités pourtant banales dans un parcours éducatif sont sources de tensions. Les relations avec le père qui a quitté définitivement le foyer pour s’installer dans un ailleurs plus paisible à ses yeux sont sources de frictions plus que de bonheur. François, le grand frère adoré, finit par être « exilé » à Montpellier chez une vieille tante revêche et avare qui n’a pratiquement plus aucun contrôle sur son éducation, se contentant d’encaisser le chèque mensuel de pension alimentaire, de proférer des menaces sans lendemain, et de décréter que les jeunes sont tous des vauriens. François se déscolarise complètement et mène sa vie dans les rues de banlieue. Un jour, sa sœur le rejoint et vient à son tour loger chez la tante. Elle continue sa scolarité mais se joint, lorsqu’elle le peut, aux errances de son frère. Nouveau milieu, nouvelles rencontres et irruption de Sam, une adolescente un peu déjantée, dont le garçon va tomber follement amoureux. Je vous laisse découvrir la fin de l’histoire, pas aussi convenue que l’on pourrait le penser. Beaucoup d’humanisme et une fine compréhension de la psychologie des ados « hors-normes »… L’auteure est aussi adroite à faire vivre ses personnages qu’à décrire les différents milieux dans lesquels ils évoluent… Une belle réussite…

Deux femmes et un jardin d’Anne Guglielmetti

La dernière page tournée, je n’ai pu m’empêcher de penser au livre « la jeune fille et le fleuve », déjà chroniqué dans ces colonnes. Comme dans le livre de Bernard Housseau il ‘agit, pour une bonne part, d’une histoire de rapprochement entre deux personnalités que tout oppose. L’histoire contée par Anne Guglielmetti (encore une romancière que je ne connaissais pas) est profondément touchante parce qu’elle met en scène des êtres simples, sensibles aux petits bonheurs du quotidien. Le récit ne se limite pas à ces deux personnages puisqu’il faut bien trouver un terrain de rencontre, un lieu qui joue un rôle à part entière dans le déroulement des faits. Dans l’autre livre que j’évoque, le troisième luron était le fleuve, la Garonne. Dans ma nouvelle découverte, c’est un jardin abandonné, une mine de trésors ensevelis.

Le fil de l’histoire n’est pas d’une très grande originalité, mais il tient. Un jour, Mariette Copiel reçoit le courrier d’un notaire lui annonçant qu’elle hérite d’une lointaine cousine. L’objet de l’héritage c’est une petite maison abandonnée dans un hameau en plein milieu de la campagne normande. Pour cette femme qui n’a jamais rien possédé, la nouvelle fait l’effet d’un coup de tonnerre terrifiant. Toute sa vie, Mariette a été femme de ménage, plus ou moins domestique, employée par des patrons peu généreux et surtout peu soucieux de son bien-être. Elle loge dans un appartement minuscule sous les toits de la capitale, et cette folie lui coûte déjà plus de la moitié de son revenu mensuel. L’annonce de cet héritage la déboussole complètement, même si elle sait parfaitement qu’il ne s’agit pas d’un château en Espagne. Premier effet : elle donne son congé à sa patronne, plutôt estomaquée, puis organise et finance un voyage à Saint-Evroult-Notre-Dame-des-bois. Pour quelqu’un qui n’a jamais quitté Paris, jamais voyagé, c’est sacrément compliqué. Je vous passe les péripéties de cette entreprise.

 Mariette découvre la petite chaumière entre deux grands arbres, au milieu d’un jardin ensauvagé. Elle se prend d’affection pour les lieux (après moult tergiversations) et décide de s’y installer. Bien que le hameau de La Gonfrière soit pratiquement désert, son arrivée n’est pas passée inaperçue. Une jeune adolescente, fille d’un professeur plus occupé par ses femmes successives et son travail que par l’éducation de sa descendance, observe attentivement les premiers efforts désordonnés de la vieille dame pour prendre possession des lieux. Entre elles, progressivement, va se nouer une relation difficile, faite de petits échanges quotidiens, de coups de main, de silences bienveillants et de questionnements multiples. La suite est à découvrir dans les 95 pages de ce court roman. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer. La fin proposée par l’auteur est à la hauteur de ce récit palpitant. Encore une écrivaine que je vais suivre de près.

 

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24juin2022

Causons livres avant que vous partiez bronzer…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

 Eh oui on cause encore « bouquins » ; et bouquins intelligents en plus… Si le sujet vous chagrine, patientez : je prépare une chronique sur la méditation transcendantale, et l’art de patienter jusqu’aux prochaines élections en essayant de capter les ondes qui émanent de votre nombril. J’envisage aussi d’autres ouvertures sur des sujets de société vraiment préoccupants pendant la période estivale. D’ici là, il va falloir vous contenter de ces quelques propos plus ou moins littéraires. L’âge avançant, une certaine tendance au rabâchage et à la paresse me vient. Je ne vais pas m’amuser à relire toutes les inepties que je débite depuis 15 ans déjà alors il y aura peut-être des redites. Si vous êtes vraiment « accros », vous pouvez vous amuser à vérifier si je dis toujours pareil ou si je me contredis joyeusement d’une année à l’autre. Comme pour la « devinette » de Karambolage sur ARTE, si vous trouvez un exemple dans les résumés de lecture, signalez-le je vous enverrai une courgette ou un porte-clé ! Je laisse le soin aux « grosses maisons » de faire leur promotion et, sauf coup de cœur notable,  je ne m’intéresse, en priorité, qu’aux besogneux de l’édition qui font souvent le meilleur boulot, en tout cas le plus courageux.

« Un jardin en Australie » roman de Sylvie Tanette

La première histoire que je vous propose se déroule en Australie, en plein cœur de l’Australie, à Salinasburg, au centre des Territoires du Nord, une plaine aride où le soleil, le sable, la poussière rouge règnent en maîtres absolus. Ce gros bourg est une cité minière prospère dans les années 1930 ; elle sert de refuge à des aventuriers venus de toutes les parties du monde. L’extraction de la bauxite est source de richesse pour les uns, de misère et de maladie pour les autres. Une jeune femme, Ann, issue de la bonne société de Sidney, s’installe dans cet endroit désolé avec son mari, Justin, jeune cadre de la mine, en conflit avec son père, irlandais irascible, plus éleveur qu’industriel, et plus soucieux de tradition que d’innovation.

 Soixante dix années passent. Le déclin industriel a frappé. Les mines sont fermées. Un jeune couple rachète une ferme abandonnée, celle dans laquelle ont vécu Ann et Justin. Lui, Frédéric, est médecin à l’hôpital, elle, Valérie, a accepté le poste de directrice du centre d’Art moderne de la bourgade. Tous deux sont français d’origine et d’immigration récente en Australie. Ce n’est pas le hasard qui leur a fait choisir d’occuper la maison, mais un jardin qui, grâce à une alchimie singulière habilement élaborée par l’autrice, va servir de trait d’union entre les deux femmes, héroïnes de cette histoire. Ann est décédée depuis longtemps, mais son fantôme hante les lieux et elle se prend de sympathie pour la nouvelle occupante, d’autant que celle-ci est fascinée par le jardin singulier qui entoure la vieille masure. Les deux nouveaux occupants vont faire rénover rapidement l’habitat ; Valérie, elle, s’intéresse au jardin et aux plantes originales dont elle retrouve la trace au milieu des broussailles. Pendant que Justin consacrait son temps et son énergie à tenter de sauver la mine paternelle, Ann s’était prise d’une étrange lubie pour l’agronomie. Elle avait décidé d’implanter, dans ce lieu particulièrement inhospitalier, à la limite du désert et de ses nuées de poussière, un jardin luxuriant et d’y acclimater certains fruits inconnus en Australie comme le citron ou l’avocat.

« Un jardin en Australie » se présente comme un roman à deux voix, Valérie et le fantôme d’Ann, présent sur les lieux, contant chacune leur aventure. L’une dans les années 30, se terminant tragiquement, l’autre à notre époque, affrontant elle aussi une vie quotidienne pas facile entre son métier qui la passionne, son jardin qui l’intrigue de plus en plus, et sa petite fille, étrangement muette qui la préoccupe. En toile de fond, les préoccupations de ces messieurs, et leur vie professionnelle. Je ne vous en dirai pas plus, si ce n’est que c’est une très belle histoire, bien racontée, et que c’est un roman que j’ai déjà lu deux fois. Pour moi, l’étape suivante, ce sont les autres livres de Sylvie Tanette que je suis impatient de découvrir (*). Quand je visite le mien, de jardin, je me sens obligé parfois de me retourner pour voir si je n’aperçois pas une silhouette étrange blottie derrière un buisson…

« La main de Dieu » roman policier de Valerio Varesi.

 Un bon polar, dans une pile de livres à lire, ça ne gâche rien. Et, pour ce qui est d’écrire de bons polars, Valerio Varesi, écrivain italien que l’on compare parfois à Simenon (dans l’Hexagone ce n’est pas étonnant puisqu’il faut qu’on ramène toujours tout à notre nombril national). Perso, Simenon je ne suis pas particulièrement fan, alors je me garderai bien d’une liaison quelconque, même si j’aime parfois celles qui sont dangereuses. »La main de Dieu » c’est le sixième volume traduit d’une série policière ayant pour héros (ou plutôt anti-héros) le commissaire Soneri et pour cadre la ville de Parme, et son proche décor géographique (les Apennins et le cours du Pô). Amateurs de « thrillers » comme disent les franglophones, de romans d’action, passez votre chemin. Depuis « les brumes du Pô », Valerio Varesi promène ses lecteurs parmi les méandres de l’âme humaine et préfère explorer longuement les turpitudes de la bourgeoisie italienne, et notamment celle de sa bonne ville de Parme, plutôt que décrire à longueur de pages les plaies sanguinolentes de ses victimes et les perversions en série de ses criminels. Autant le dire tout de suite, les récits de cet auteur talentueux sont lents, et l’on a tout à fait le temps de suivre les méandres de l’enquête de son commissaire fétiche. Les histoires auxquelles on est confronté sont souvent proches de celles que l’on découvre dans la page « faits divers » de nos journaux locaux : trafic de drogue, règlement de compte politique, haine ancestrale entre deux clans plus ou moins mafieux, exploitation des sans papiers, des prostituées, des jeunes réfugiés sans repères.

 « La main de Dieu » ne déroge pas à la règle. Un cadavre sous un pont en plein cœur de la ville, de quoi alimenter la rumeur et déplaire à une bourgeoisie locale qui veut sauver les apparences à tout prix. Une camionnette volée (ou pas) abandonnée sur les berges de La Parma, le torrent local devenu rivière… Une piste qui conduit notre bon commissaire Soneri dans un petit bourg de montagne, apparemment sans histoires mais traversé par un clivage social infranchissable entre anciens et nouveaux habitants. Les uns essaient de sauver les traditions locales et de maintenir quelques emplois ; beaucoup se comportent comme des mercenaires au service d’un patron peu scrupuleux. Les nouveaux, eux, tentent de retrouver un mode de vie sauvage, libre et le plus possible à l’écart des règles d’une société dont ils ne veulent plus subir les lois… Soneri se débat avec ses propres contradictions, une hiérarchie qu’il méprise profondément, une société dont les règles morales sont de plus en plus souples pour les possédants, et une compagne qui fait ce qu’elle peut pour le maintenir à flot. Les personnages secondaires sont longuement détaillés, leur philosophie passée au crible des interrogations de Soneri, et ce volume a une profondeur particulièrement intéressante.

« Jura » recueil de textes de Michel Bühler

 J’espère que vous faites partie des « chanceux » qui connaissent Michel Bühler, le chanteur helvète. Si ce n’est pas le cas vous avez encore le temps de faire un rattrapage mais ce n’est pas une mince affaire car il a écrit plus de 200 textes de chansons. Comme il œuvre dans le domaine de la « chanson à paroles », il n’est guère présent sur les médias zofficiels. Michel Bühler ne ne contente pas de la chanson pour diffuser ses idées… Il écrit aussi des romans et des textes courts avec un style ma foi fort agréable à lire. Après avoir lu « La parole volée », je viens de découvrir « Jura » un recueil de textes consacré à la montagne qui a donné son nom au livre. Il s’agit souvent de textes inspirés des tableaux de son ami Pierre Bichet, artiste peintre. La couverture du livre, fort belle, est d’ailleurs illustrée par un fragment de tableau de cet artiste. Alors on se promène d’un lieu à un autre, on découvre tel ou tel personnage pittoresque de son entourage ou on se penche sur une de ces multiples traditions festives coutumières des villages isolés pendant le long hiver montagnard. C’est poétique à souhait, souvent émouvant, et reposant comme la vision d’un champ enneigé ou d’une étendue d’eau calme troublée seulement par les facéties des libellules.

 De certaines pages se dégage une nostalgie à laquelle je ne souscris pas tout le temps. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de retrouver certaines conditions de vie d’il y a un siècle, mais il y a par contre un sens de la sobriété, de la sagesse, de l’autonomie que beaucoup cherchent à retrouver aujourd’hui, maintenant que l’on voit à quelles catastrophes nous conduit l’inconscience actuelle. Derrière le poète se cache un philosophe, mais aussi un militant exigeant mais jamais ennuyeux. J’aime beaucoup ce format de textes souvent très courts, un peu comme chez Joël Cornuault dont je parlais dans d’autres chroniques. Cela permet une pause enrichissante, un souffle entre deux activités qui se bousculent parfois dans nos programmes de journée.

Ce livre est édité chez « Bernard Campiche » à Genève et vous pouvez le commander chez votre libraire ou directement chez l’éditeur.

« Chanter le crime » essai documentaire de Jean-François Heintzen

 Sous-titre évocateur qu’il ne faut pas oublier de mentionner : « Canards sanglants et complaintes tragiques ». Un camelot arrive dans le village, s’installe sur la place du marché, sur le rebord d’une fontaine. Il déploie un vaste calicot sur lequel figure un texte assez long manuscrit sur une affiche grand format. Parfois ce n’est qu’une planche de dessins, genre page de bande dessinée. Le graphisme est simple mais efficace : couteaux sanguinolents, visages torturés, corps démembrés, flaques d’hémoglobine impressionnantes. Normal… Ce vendeur ambulant singulier est là pour vous conter (vous chanter plutôt) un crime atroce (ou une série d’assassinats – plus il y en a plus c’est vendeur) ainsi que son dénouement judiciaire s’il y en a un. Certains font ça a cappella, d’autres font sonner un vieil accordéon, qu’importe pourvu que ça attire le chaland à qui l’on espère bien vendre les paroles imprimées de la complainte pour quelques sous bienvenus.

 C’est un gros pavé – un véritable recensement en l’occurrence – et c’est bourré de documents écrits qui allègent agréablement les passages les plus nourrissants. C’est parti pour un voyage dans le monde du crime « à la française ». Au fil des pages, vous croiserez quelques célébrités comme Violette Nozière, ou d’autres besogneux à l’envie comme ce sacré Dumollard, l’assassin des servantes, tombés dans l’oubli. Les auteurs et autrices de ces « canards » ne se limitent pas aux tueurs en série. D’autres faits divers font aussi leurs choux gras, de l’anarchiste Caserio tirant sur le président Carnot aux soubresauts de l’affaire Dreyfus. Tout cela est classé, méticuleusement, par période historique, par type de victime, ou selon les supports choisis pour la diffusion. Ce n’est pas un ouvrage à lire d’un bout à l’autre, d’une traite… On risque un peu l’indigestion. Mais quel plaisir de le feuilleter et de passer un moment à s’informer sur certaines histoires abracadabrantes. Non loin de chez nous, on fait souvent une belle promenade dans le Bugey, pour découvrir après une bonne heure de marche le site enchanteur de la cascade du Luiset. Sur le bord du chemin, une croix discrète informe du lieu où fut assassiné un jeune berger, victime d’un tueur en série arrêté quelques temps après ce crime. Rien de tel que de consulter « chanter le crime » pour en savoir un peu plus long sur cette sinistre histoire. Il suffit de lire « l’affaire Joseph Vacher », « le tueur de bergers » : l’assassin est identifié à la suite d’une longue enquête conduite par un juge de Belley. Il laisse derrière lui les traces sanglantes de onze crimes commis sans aucun remord. L’homme, à la personnalité complexe, attribue la responsabilité de ses crises de rage à la morsure d’un chien quand il était lui-même enfant. Cette thèse ne suffit pas à lui épargner la guillotine. Il est exécuté le 31 décembre 1898 à Bourg. Petits bergers, dormez en paix.

Les chroniques, c’est comme les chansons, quand elles sont trop longues on n’écoute pas ou on ne les lit plus. Alors j’arrête là, bien que l’envie me démange de vous parler d’une dizaine d’autres bouquins dénichés ces derniers mois. Je reviendrai à la tache un de ces quatre, mais vous avez là de quoi aborder le mois de Juillet sans trop de soucis.

Notes : (*) Au moment de publier ce billet, je viens de terminer « Maritimes » de Sylvie Tanette, c’est également un bijou à conserver et à relire.

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9juin2022

Feuilles… de livres et d’arbres, pages d’amitié

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 Cinquante années que nous partageons le même bateau, ma compagne et moi. Un anniversaire qui ne manque pas de valeur, et pas seulement symbolique. Les vingt dernières années ont été largement occupées à voyager, mais surtout à constituer autour de nous un écrin de verdure et de feuilles imprimées pour abriter nos amours et nos amitiés. Une double coque pour protéger les valeurs qui nous rassemblent. Parc et bibliothèque ; belles écorces et reliures précieuses ; senteurs exotiques et goûteuses de certaines floraisons et âcres odeurs de l’encre d’imprimerie et des vieux papiers. Chaleureuse présence de l’amitié qui enveloppe cet univers un peu singulier et dont nous ne souhaitons pas forcément garder la jouissance privée et privilégiée.

Une bibliothèque semble extensible à l’infini ou presque. Je ne sais pas si l’on peut dire un jour que l’on est arrivé au bout de sa tâche de collecteur de parchemins, à moins de se contraindre à un environnement très spécialisé, ce qui n’est pas notre cas. Il est certain que celle ou celui qui limite sa collecte aux albums d’Hergé ou aux romans d’Agatha Christie a besoin d’une place limitée. Un parc arboré obéit à d’autres règles, plus contraignantes, celles de la nature. Les arbres grandissent et leur besoin en espace avec. D’arbrisseaux ils deviennent des géants aux branches multiples. Ils ont chacun besoin d’espace et écrasent de leur majesté leurs voisins trop frêles pour s’opposer à leur hégémonie grandissante.

 Le lieu où on les installe est définitivement choisi, ce qui est loin d’être le cas pour les livres dans une bibliothèque. On plante les arbres pour qu’ils développent leurs racines ; on ne plante pas les livres, quoique le concept plutôt fantastique de croissance appliqué aux volumes reliés pourrait ouvrir des perspectives amusantes. Je plante un Haïku, je récolte une nouvelle… Je sème quelques essais ; les années passent ; ils se transforment en encyclopédie… Dans le monde bien réel que nous habitons, les arbres s’installent dans un espace pour leur vie entière. Les livres ne sont qu’entreposés et peuvent déménager au gré des fantasmes de leur propriétaire. Tel ouvrage qui occupait une place de choix sur un rayon bien en vue, peut se trouver relégué quelques étages plus haut ou plus bas ; cet éloignement physique correspondant à une baisse de popularité dans notre esprit. Il laisse alors la place à une nouvelle pépite que l’on apprécie de garder à l’œil. Il peut s’agit d’une nouvelle découverte ou d’une acquisition ancienne que notre intellect moins éveillé n’avait su apprécier auparavant. Cela n’augmente pas la place qu’il occupe sur son rayonnage, mais peut être la cause d’un bouleversement radical dans son environnement. Claude Tillier passant de la bibliothèque du premier étage à celle du rez-de-chaussée (du « privé » au « public » en quelques sorte) cela n’a pas été sans une grande agitation livresque (se reporter à ma chronique sur le rangement des livres). Il est ainsi des ouvrages qui passent des étagères « vitrines » à d’autres plus éloignées, sans y laisser la vie pour autant ! Notre bibliothèque occupe plusieurs pièces de la maison. Nous ne visitons pas aussi fréquemment le deuxième étage que le rez-de-chaussée. L’ascension d’un livre n’indique pas forcément qu’il s’approche du paradis, ou de l’enfer en cas de mouvement inverse. Ce n’est bien souvent qu’un caprice de la météo intérieure. Bienheureux soient les auteurs qui bénéficient d’une relative stabilité dans leur environnement géobibliophile (*).

C’est loin d’être le cas pour le livre que je vous propose en ouverture de ce paragraphe, mais il faut reconnaître qu’il est des volumes (je ne vous dirai pas lesquels, rassurez-vous) que l’on a envie de reléguer pour un dernier repos dans un lieu peu accessible ou rarement consulté. L’enfer en quelque sorte, bien que ce terme dans le vocabulaire bibliophile désigne plutôt le lieu où l’on dépose les ouvrages qui ne doivent pas être accessibles à tous les yeux. Quel sera leur avenir ? Quelle est la dernière étape après l’expulsion définitive ? Le carton, sans doute, dans un grenier poussiéreux.  Je dois avouer que la peine capitale  est impossible ou presque à prononcer. Difficile pour un bibliophile d’abandonner un livre dans une benne de recyclage ; indécent de l’offrir à une connaissance, en prétextant le doublon ou la lassitude. « Tu devrais te plonger dans cette lecture ; c’est un ouvrage dont je me suis totalement désintéressé… » Incitatif non ? Heureusement, il reste le recours du libraire d’occasion ; la vente sur Internet demande beaucoup trop d’énergie. Et puis, même ressenti : je veux bien vendre « un doublon » mais pas un livre qui m’a fortement déplu.

  Notre parc, lui, a atteint les limites de sa croissance. Peu de changements surviendront car il est aussi difficile de faire usage de la tronçonneuse que de recourir aux bennes pour papier à recycler. Dans ce contexte, je pense que seules quelques pièces rarissimes occuperont les places laissées encore libres par les hasards des plantations antérieures ou par les méfaits d’un climat, de plus en plus capricieux. Quelques spécimens mal armés pour résister aux aléas d’une météorologie changeante, ont passé l’arme à gauche et ont abandonné l’espace qu’ils utilisaient à d’éventuels petits nouveaux mieux armés contre les gels tardifs et les sécheresses inopinées. Les livres ne craignent pas le gel et ne se suicident que rarement. Quant aux inondations ou aux incendies, ils règlent généralement le sort d’une bibliothèque complète et je préfère m’abstenir d’envisager de telles calamités.

Arbres exubérants et livres passionnants constituent, de concert, un environnement apaisant. Si les années à venir nous ménagent une certaine quiétude, j’ai bien l’intention d’en profiter au maximum. « Au pied de mon arbre », un livre à la main, « je vivais heureux »…

  J’ai été touché par la remarque faite par une des jeunes bénévoles que nous hébergeons à la belle saison. Après avoir fait une longue visite du parc, elle m’a fait remarquer, avec beaucoup d’humour, que je travaillais sans cesse à la construction de ce paradis, mais qu’elle avait l’impression que je ne prenais jamais le temps de m’y poser… Après son séjour, j’ai inauguré les « tours du propriétaire » pendant lesquels il était interdit de dresser des listes de « travaux à faire ». Cela demande une sacré discipline, et j’ai bien du mal à y arriver. Je ne perds pas espoir cependant. Nous avons une cabane, à l’autre bout du parc (voir photo plus bas). Nous l’avons baptisée « cabane des écrivains ». C’est un lieu propice à l’écriture, surtout si l’on a besoin de méditer loin des bruits domestiques. Mais je n’ai pas songé encore à y installer une bibliothèque. Un ami m’a récemment adressé une photo du bureau que l’écrivain naturaliste états-unien John Burroughs avait installé dans la sienne et je suis un peu jaloux. Comme quoi, les rayonnages peuvent trouver à s’étendre encore dans les années à venir ! Pour être honnête, je n’ai pas réussi encore à y faire autre chose que des séances de lecture, quelques « dîners sur l’herbe » et une mémorable séance d’accordéon. Là aussi, je compte bien faire des progrès pendant la décennie à venir. Les courageuses aventurières qui s’y sont installées récemment pour dormir ont apprécié leurs nuitées en tout cas ! Avis aux amateurs !

 Des visiteurs de plus en plus nombreux viennent se promener au milieu de nos arbres, et je suis reconnaissant (dans mon for intérieur) à ceux qui expriment leur admiration pour le travail réalisé, ou qui apprécient la quiétude de l’endroit (quiétude relative car nous habitons quand même une campagne assez peuplée et qu’il est difficile d’échapper aux bruits des engins motorisés que notre civilisation a su inventer).

Un dernier détail pour finir… Sur le réseau « Babelio » dont je fais partie depuis quelques années, on demande, dans la fiche de présentation, « quels livres j’emporterais sur une île déserte ? » J’ai répondu à cette délicate question avec le plus de sincérité possible. De temps à autre, tel livre quitte la malle que j’ai remplie, tel autre le remplace. Ce qui est certain c’est que se limiter à cinq ouvrages est pour moi mission impossible quasiment. Cela explique en grande partie l’instabilité apparente de mes choix. Aucun site de jardinage ne m’a jamais demandé quel arbre j’aimerais transporter dans mes bagages en vue d’une plantation dans un nouvel environnement. Il faut dire que si l’île où je me retrouve est vraiment déserte, il ne doit pas être facile d’y planter un liquidambar par exemple !

(*) Dans mon esprit, quelque part, une allusion discrète à la « géopoétique » de Kenneth White.

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29mai2022

Les épices me font rêver… d’Inde

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Ras El Hanout, Curry de Madras, Anis étoilée, Cardamome de Madagascar, Maniguette, graine de paradis…

Tous les continents ou presque sont à l’affiche en quelques mots.

Avez-vous déjà songé à ornementer l’opulence d’une laitue « grosse blonde paresseuse » de quelques soupçons de paprika de Hongrie ? La musculature d’un poivre de Malabar me paraît, quant à elle, figurer dignement dans la sauce moutarde d’une aiguillette de canard au cognac. La noix de muscade se complait à la baignade dans la béchamel d’un gratin de chou fleur violet dont elle ravive les senteurs fermières. Une pointe de cannelle (mais une pointe seulement !) donne un peu d’originalité à la classique (mais délicieuse) tarte aux pommes cuisinée avec les fruits du verger voisin.

Kaléidoscope d’images d’ici et d’ailleurs, du rêve et de la réalité parfois confondus. Senteurs, couleurs, et pourquoi pas, sons inaccoutumés. Certaines odeurs, comme celle de la cardamome ou de la girofle me ramènent en mémoire des images de notre voyage au Kerala, en Inde, il y a maintenant quelques années.

Graines et épices devant une échoppe

Déjeuner matinal sur la terrasse d’un hôtel de Thiruvananthapuram au Kérala. Notre bol fumant de légumes du cru dégage des arômes surprenants pour notre odorat habitué aux senteurs matinales du café et de la confiture de groseille. Dans le jardin voisin, un homme, pieds nus, escalade le tronc d’un arbre et cueille avec adresse les baies de poivre sur la liane s’enroulant autour du tronc. Un oiseau multicolore effarouché s’envole et son cri surprend la jeune fille en sari qui nous propose une corbeille de délicieuses galettes de pain Naan.

abondance au marché de Thrissur

Marché animé de Thrissur ; amoncellement de légumes et de fruits ; ravissement des yeux et des papilles ; empilement de sacs ouverts aux couleurs chatoyantes. Toute une palette de rouges, orangés, jaunes, caramel, s’offre à notre regard. Des marchands remplissent de poudres magiques leurs petites pelles métalliques et les offrent à notre convoitise. Ce jour là, je me dis que j’aimerais revenir, séjourner dans cette ville et faire ma propre cuisine à l’aide de tous ces ingrédients que je n’ai parfois vus que sur des images et dont j’aimerais harmoniser les saveurs et les senteurs.

café juste avant cueillette

Promenade en fin de journée, au déclin du soleil, dans un vaste jardin, planté de caféïers, de théïers et d’anacardiers chargés de noix de cajou. Plaisir exquis de goûter feuilles tendres et baies rouges ; recherche du parfum de café en écrasant dans nos mains les petites graines et le tendre feuillage qui les entoure. Retour à la terrasse où nous dégustons, en toute quiétude, les quelques notes de fraicheur que nous apporte un léger vent d’altitude. Nous sommes quelque part sur le plateau du Wayanad.

rue Kochi

Femmes en saris multicolores se pressant dans le quartier commerçant de Kochi. Notre déambulation nous conduit d’un arôme à un autre, vanille, café, cannelle. Ces parfums agréables ne suffisent pas, malheureusement pour couvrir les émanations nocives des pots d’échappement de véhicules aux carburateurs bizarrement réglés. Comparée au calme de nos havres de paix en montagne, toute cette agitation nous enivre et nous étourdit. Joie de trouver enfin une ruelle où l’on peut échapper un temps à la circulation folle de tous ces engins motorisés. L’encens reprend parfois le dessus lorsque l’on passe au voisinage de l’un de ces multiples temples que les Hindous bâtissent dans les endroits les plus improbables.

Malabar café quelque part dans le sud

Fin de l’intermède kéralais. Retour dans la petite pièce où nous prenons plaisir à cuisiner les repas partagés avec la famille, les oiseaux de passage ou les amis. Les épices y occupent une place de plus en plus conséquente. L’âge venant et la médecine se chargeant de réglementer sévèrement l’usage du sel, du sucre et des graisses odorantes, s’ouvre une large porte à l’emploi des épices dont les vertus sont recommandées par moult traités de diététique. Leurs rédacteurs, charlatans ou experts reconvertis dans les joies de la vidéo, sont soucieux de nous conduire au paradis en naviguant entre les écueils qui mettent notre santé en péril.

Les mentalités évoluent et la mode d’un orientalisme mis à toutes les sauces constitue un engrais fertile à l’emploi de toutes ces nouvelles saveurs. Comment s’adonner à la méditation Chakra ou Samatha après avoir savouré des tripes à la mode de Caen ? Comment être « avec soi en tête à tête » sans avoir inhalé un rien d’encens et mangé son bol de riz basmati safrané avec un zeste de cardamome et de poivre noir ?

Et pourtant… les épices ? Point trop n’en faut et il faut les choisir avec subtilité, disait l’oncle Romuald cuisinier hors pair et gérant à vie d’une guinguette imaginaire sur les bords de la rivière Baïse. Le poivre, le sel et les herbes de Provence suffisent amplement à nombre de recettes qu’il emprunte à l’un de ses traités gastronomiques préférés. Sans oublier quand même le poivre moulu au dernier moment, juste avant de porter le plat en salle. Adepte de tous les bonheurs possibles, je ne saurais lui donner tort ou raison !

Bazar des épices à Istanbul – photo G Da – licence Wikimedia

Le temps passe, les modes changent. De tels a priori ne sont plus à l’ordre du jour dans nos cuisines. Du curcuma qui prévient le cancer lorsqu’on l’associe au poivre, jusqu’à ces mélanges qui rendent le transit intestinal aussi doux qu’un voyage en gondole sur les canaux vénitiens, des menus sophistiqués des restaurants à succès aux conseils plus ou moins avisés des chefs étoilés de l’audiovisuel, les poudres miraculeuses remplissent nos étagères. Il est vrai qu’un bon curry (que l’on nomme Masala en Inde) permet un moindre dosage de sel et rend particulièrement savoureuses les premières courgettes du jardin. Certains adeptes de naturopathie vont même jusqu’à absorber au réveil des gélules contenant les poudres miracle qui leur permettront de rajeunir un peu plus chaque jour ! Rendons plutôt au riz Basmati sa jolie couleur jaune safran avec le Curcuma !

Je me gausse parfois. Je souscris à certains choix culinaires car j’ai toujours apprécié la richesse de la cuisine libérée des frontières… Mais pour moi, ce n’est pas là l’essentiel… Je crois simplement que ces mélanges exotiques aux senteurs plus ou moins identifiées, me font surtout rêver de voyages et de rencontres. N’est-il pas fondamental que le merveilleux retrouve place dans nos vies en toute simplicité ? Sachez que vous pouvez trouver les recettes du bonheur, seul, avec vos proches et vos amis, sans avoir besoin de vous contempler le nombril et sans vous exclure d’une socialisation bien supérieure à toutes les postures méditatives venues d’un ailleurs parfois imaginaire. Je fais partie de ces vieux grognons qui considèrent que les moulins à prière ne doivent pas remplacer les revendications syndicales, n’en déplaise aux patrons de nos entreprises « new age ».

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