29 avril 2011

Du « Cri du peuple » à « La Fronde », portrait d’une grande dame du journalisme : Séverine (1)

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps .

Quand on évoque le journal « Le cri du peuple », le premier nom qui vient à l’esprit est celui de Jules Vallès, et peu d’historiens ont accordé à Séverine (nom de plume d’une jeune femme nommée Caroline Rémy) la place qu’elle mérite d’occuper dans l’histoire des luttes sociales. Peut-être est-ce aussi son penchant un peu trop « libertaire » et son amour sans concession pour la liberté et la justice qui l’ont reléguée au second plan dans l’histoire du grand débat d’idées qui a marqué la naissance et le développement du socialisme en France… Son départ à la suite d’un bref séjour au Parti Communiste Français n’a pas dû contribuer à sa popularité à une époque où la grande majorité des intellectuels du pays étaient en extase devant le dictateur du prolétariat… A moins que ce ne soit tout simplement le fait qu’il ait fallu longtemps pour reconnaître l’importance du rôle joué par les femmes dans les différentes sphères, y compris les plus progressistes, d’une société essentiellement masculine. A la fin du XIXème siècle, pourtant, grand nombre de femmes commencent à ruer dans les brancards et à réclamer, avec une légitimité largement incomprise, une place égale à celle des hommes. Il est grand temps de redonner à cette femme remarquable qu’était Séverine,  la place qu’elle mérite d’occuper dans la mémoire de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire sociale et politique de notre pays.. Rien pourtant, dans les premières années de sa vie, ne la prédestinait à la carrière littéraire qu’elle a finalement suivie.
Je voudrais, en quelques lignes, évoquer le parcours militant et professionnel singulier qui a été le sien…

Caroline Rémy est née le 27 avril 1855 à Paris dans une famille bourgeoise. Son père est chef de bureau à la préfecture de police. Elle reçoit l’éducation classique d’une jeune fille de son milieu et son enfance ressemble à celle de toutes ses compagnes « de bonne famille ». Elle ne fréquente pas l’école mais apprend à lire et à écrire à la maison. Son père souhaite qu’elle apprenne le Grec et le Latin et qu’elle possède une bonne culture générale… Pour échapper à un carcan familial qui, visiblement, lui pèse, elle se jette, à l’âge de 16 ans, dans les bras d’un premier mari. Mauvais choix, semble-t-il, puisqu’elle se sépare de lui après la naissance de leur premier enfant. Caroline rentre dans le giron familial et, dans un premier temps, exerce différents « petits » métiers pour subvenir à ses besoins. Elle rencontre un nouveau compagnon avec lequel s’établit une relation durable ; il s’agit d’un médecin, issu d’une famille suisse fortunée, Adrien Guébhard, qu’elle épouse en 1885, lorsque le divorce est enfin autorisé par la législation française. L’événement qui va avoir le plus d’influence sur le cours de sa vie s’est produit quelques années plus tôt : fin 1879 ou début 1880. Lors d’un séjour à Bruxelles, elle fait la connaissance de l’écrivain-militant-communard Jules Vallès, avec lequel elle noue, très rapidement, une relation d’amitié particulièrement solide. Caroline Rémy renonce à la carrière théâtrale qu’elle envisageait d’exercer ; très rapidement elle exprime le  souhait de devenir journaliste, mais il s’agit là d’un choix difficile car il s’agit d’une profession qui, au XIXème siècle, est réservée à la gent masculine. Vallès lui propose de devenir « son » secrétaire particulier et lui donne la formation politique et sociale qui lui fait totalement défaut. La jeune femme découvre peu à peu des idées qui n’étaient pas diffusées dans la société aisée où elle a vécu jusqu’alors. Ces idées nouvelles sont en adéquation totale avec la soif de justice qui lui sert de ligne de conduite.

La collaboration des deux amis est fructueuse. Caroline corrige les chroniques rédigées par l’ancien Communard et l’aide à rassembler et à mettre en forme ses souvenirs d’exilé. La relation très forte qui existe entre eux, permet à la jeune secrétaire d’être quasiment en communion avec son maître à penser, au point d’adopter un style d’écriture qui rend indécelable les apports de l’un et de l’autre (certains historiens pensent, par exemple, que les derniers chapitres du roman « L’Insurgé » ne sont pas de la plume de Vallès). En 1883, Jules Vallès fonde le journal « Le Cri du Peuple » dans lequel Caroline Rémy va commencer à publier des articles avec sa propre signature. Elle rédige quelques premiers textes qu’elle signe avec un nom de plume masculin : Séverin. La mascarade va durer un temps assez bref. Très rapidement, « Séverin » devient « Séverine » et Caroline Rémy va devenir la première femme journaliste française à vivre de sa plume. L’entente entre les deux personnages est si forte que, deux années plus tard, juste avant de mourir, Vallès demande à Séverine de le remplacer à son poste de directeur du journal. La seule condition que pose le militant à cette succession, c’est le respect de ce qui a été son idée première en fondant le journal : rester ouvert aux différents courants du socialisme, libertaire ou autoritaire, parlementariste ou révolutionnaire. A la fin de sa vie, Vallès rédige un hommage poignant à celle qui – il en est convaincu – va lui succéder dans son œuvre : « Vous avez fait à ma vie cadeau d’un peu de votre grâce et de votre jeunesse, vous avez fait à mon œuvre l’offrande du meilleur de votre esprit et de votre cœur. C’est donc une dette que mes cheveux gris paient à vos cheveux blonds, camarade en qui j’ai trouvé à la fois la tendresse d’une fille et l’ardeur d’un disciple. »

A la mort de Vallès, Séverine tient ses engagements et assure la direction du « Cri du Peuple ». Elle essaie, conformément au souhait du maître, de lui conserver son ouverture politique, mais elle a bien du mal. Le conflit bat son plein entre deux conceptions opposées du socialisme : d’une part les héritiers spirituels de Vallès et le courant libertaire qui fera scission de l’Internationale ; d’autre part un courant marxiste, autoritaire, dont le chef de file en France est Jules Guesde. Les projets révolutionnaires des uns s’opposent au parlementarisme des autres. L’aura de Jules Vallès permettait de maintenir une certaine cohésion au sein de la rédaction du journal. Séverine va être prise dans un tourbillon de conflits incessants et de tentatives de contrôle de la publication. L’équipe du « Cri du Peuple » est minée par les dissensions et les problèmes financiers que celles-ci occasionnent. La jeune journaliste n’approuve pas les pratiques violentes de certains militants anarchistes, mais refuse de les condamner et d’employer le vocabulaire de la presse bourgeoise, comme le font les Guesdistes. La rupture est brutale. Les partisans de Guesde quittent la rédaction du journal. Séverine se retrouve alors dans une situation délicate. Elle sollicite la collaboration de quelques grandes plumes libertaires comme Jean Grave et surtout Pierre Kropotkine, mais les anarchistes refusent de se fondre dans le creuset d’une revue qui a accepté en son sein des rédacteurs avec lesquels ils sont en désaccord total. Le « Cri du Peuple » qui se voulait « creuset » dans lequel auraient pu se fondre ou tout au moins se rapprocher les différentes approches du socialisme ne correspond plus à la réalité politique du moment. Le journal, qui rencontre par ailleurs de sérieuses difficultés financières, n’a plus lieu d’être. Séverine le quitte en 1888 (avant l’arrêt de sa parution) : « je crois que je suis trop libertaire pour écrire jamais dans un journal d’école socialiste.. » proclame-t-elle à ce moment. C’est à cette occasion également qu’elle rédige le texte dont est tirée la brève citation au début de cette chronique… En réalité, sa désillusion et son amertume sont grandes, mais la jeune femme a un tel tempérament qu’elle n’est pas prête à renoncer.

Ses talents de plume ont été repérés par différents patrons de presse et les offres d’embauche ne manquent pas. Elle continue sa carrière de journaliste, de façon indépendante, et propose ses articles à des journaux très différents. Elle ne manque pas d’afficher ouvertement ses idées et ses propos choquent parfois et ravissent en d’autres occasions des lecteurs surpris par le ton véhément de ses billets. Elle continue à dénoncer les injustices sociales, se bat pour faire connaître les idées progressistes, et n’hésite pas à prendre fait et cause pour les opprimés. Elle se livre à ce que l’on appellerait maintenant du « journalisme d’investigation » : elle se rend sur les lieux des drames et témoigne en direct des conditions de vie et du malheur des victimes.

En 1890 elle se rend à Saint-Etienne, dans la Loire, où vient d’avoir lieu une terrible catastrophe dans les houillères. Un coup de grisou a tué 116 mineurs. Elle descend dans un puits, à six cent mètres de profondeur, parce qu’elle veut connaître par elle-même les terribles conditions de vie des mineurs. Elle prend sa plume et raconte :

« Ce qu’est la vie de ces gens, je vais vous le dire, à vous tous qui, assis devant le large foyer où flambe la houille, ne savez pas ce que coûte d’efforts chacun de ces éclats de terre carbonisée. Celui qui extrait le charbon – le piqueur – descend dans le puits à quatre heures du matin, hiver comme été. Il y descend par la fendue (…) pleine de bosses où l’on s’écorche le front, pleine de trous où l’on se déchire les pieds ; pleine, surtout, d’une eau glaciale qui tombe du plafond, fait marais par terre, gèle les épaules harassées et les pattes meurtries. Il faut quarante ou cinquante minutes de ce trajet pour arriver à la mine et entreprendre la journée. Ce voyage- là n’est que l’apéritif du travail… » (extrait de l’article publié dans le journal « le Gaulois »)

Elle visite les ruines de l’Opéra comique et du Bazar de la Charité, ravagés par un incendie. Elle n’hésite pas à se mêler aux ouvrières en grève dans les sucreries pour dresser un portrait détaillé de leurs conditions de travail et défendre leurs revendications. Séverine est présente sur tous les fronts : les problèmes survenant à l’étranger ne la laissent pas indifférente non plus. En 1895, elle dénonce dans le journal « la libre parole » les massacres dont sont victimes les Arméniens. Quand éclate l’énorme scandale de la fin du XIXème siècle, l’affaire Dreyfus, Séverine prend  rapidement la défense du capitaine, accusé de trahison sur la base de témoignages qui ne sont qu’un tissu de mensonges colportés par ses confrères de la presse bourgeoise. Au côté de personnalités comme Emile Zola, Jean Jaurès ou Bernard Lazare, elle dénonce avec vigueur l’antisémitisme nauséabond de la presse conservatrice. L’affaire prend des dimensions considérables et ses détracteurs ne ménagent pas leur peine pour la trainer dans la boue : caricatures, insultes, menaces fleurissent à son encontre. Elle assiste aux débats du procès de Rennes en 1898 et rédige de vibrantes chroniques pour une nouvelle revue à laquelle elle collabore activement : « La Fronde », un journal quotidien d’actualité entièrement rédigé par des femmes.  « La Fronde » milite pour l’égalité des droits et une réelle émancipation des femmes. Il y a du chemin à parcourir, ne serait-ce que sur le plan professionnel. Même si elle a été un temps réticente à s’engager dans ce nouveau courant féministe, Séverine, en tant que première femme française à avoir exercé et tiré ses revenus de la profession de journaliste, y est parfaitement à sa place.

Séverine n’est membre d’aucun parti politique, même si ses sympathies continuent globalement à pencher pour les libertaires. Elle est  partie prenante dans toutes les luttes sociales et chaque fois qu’ils ont besoin d’elle, les opprimés savent qu’elle répondra « présente ». A l’occasion, elle ne manque pas de faire entendre sa voix discordante dans le chœur des « gens comme il faut ». Directrice du « Cri du Peuple », elle n’a pas hésité à défendre l’anarchiste Clément Duval, même si elle n’approuve pas le mode d’action qu’il a choisi. Devenue journaliste indépendante, elle s’engage sans hésitation pour défendre ses compagnons anarchistes, Sébastien Faure ou Octave Mirbeau, lorsqu’ils sont attaqués dans les réunions publiques qu’ils organisent… Elle appelle ses lecteurs à les soutenir, à leur permettre d’exprimer leur opinion partout où ils souhaitent le faire. Lorsque sonne l’heure de la curée dans la presse bourgeoise contre Bonnot et sa bande, elle ne manque pas de dénoncer les abus, les manipulations et les mises en scène « puériles » de la police. Jamais Séverine ne se trouve dans la meute de ceux qui hurlent sans chercher à comprendre, ou condamnent sans avoir de preuves. Du petit village de Pierrefonds où elle réside à partir de 1904, elle continue à écrire de nombreux articles pour la presse, sur les sujets les plus divers et toujours avec le même talent. Sa maison, une ancienne auberge qu’elle a baptisée « les trois marches » (*) est proche de celle de son amie Marguerite Durand, fondatrice du journal « La Fronde ». Pendant l’été, de nombreuses femmes journalistes viennent leur rendre visite et leur village de résidence devient en quelque sorte un « haut-lieu » d’agitation intellectuelle et féministe !

A suivre (**)

NDLR : (*) du nom du café qui servait de quartier général aux « Dreyfusards » à Rennes pendant le déroulement du procès.
(**) Mention des sources bibliographiques dans la seconde partie à paraître dans quelques jours, après le « bric à blog » d’avril…

4 Comments so far...

fred Says:

2 mai 2011 at 13:17.

je vais encore me fendre d’un commentaire à faire frémir toutes les féministes, mais je la trouve plutôt gironde la Sévèrine ! quelle charme !

paniss Says:

3 mai 2011 at 18:56.

voilà un article très fouillé et bien fait qui nous apprend bien des choses sur une grande dame.

Paul Says:

4 mai 2011 at 08:47.

@ paniss – merci pour ce commentaire chaleureux ! J’espère que la suite, à paraître bientôt, vous intéressera tout autant.

Cathy Says:

9 mai 2011 at 17:21.

Bah, suis d’accord avec Fred. Moi aussi, je la trouve plutôt gironde, la Séverine !
(et ce qu’elle avait dans la tête, c’était pas mal non plus 😉

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