2septembre2011
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Sur l'école.
Bravo Mr Chatel, en voilà une idée au moins qu’elle est bonne et surtout qu’elle ne coûte rien et plait aux électeurs, du Front National à la Gauche Socialiste Patriote Amoureuse du Drapeau. Facilement un millier de voix supplémentaires à glaner pour le grand Mamamouchi, sans débourser un radis. Finie l’époque bénie où Mère Liliane arrosait les campagnes électorales. Il faut maintenant faire feu de tout bois et trouver des idées, peu onéreuses, et suffisamment populistes pour récupérer quelques brebis égarées à l’extrême droite de ce bon Mr Guéant (eh oui, la ligne d’horizon de droite recule chaque jour un peu plus loin et tend vers l’infini…).
Le problème d’une circulaire qu’on balance à la va-vite quelques jours avant la rentrée, c’est qu’on n’a pas toujours beaucoup d’idées pour la détailler. Pas de souci nous dit Saint Luc dans son évangile : ce qui importe c’est le but à atteindre ; chaque enseignant, pilier de l’établissement scolaire vacillant, est en mesure de trouver quelques bonnes idées pour faire avaler la soupe fadasse aux fans de jeux vidéos amateurs de sensation forte. Puisque nous baignons dans le « c’était mieux avant » (il paraît que la femme de Mr Saint Luc a recommencé, comme dans les campagnes au XIXème, à faire la lessive au lavoir avec des cendres de bois), je propose à mes jeunes collègues de prendre exemple sur les grands anciens, les hussards noirs de la République qui, dans nos campagnes profondes, consolaient veuves et orphelins au son du clairon et redressaient les torts commis par les ennemis teutons de la nation. J’ai sous les yeux un magnifique « premier livre de lecture et d’instruction pour l’enfant », rédigé par ce bon Mr Bruno (l’auteur du tant prisé « tour de la France par deux enfants »), et édité chez Belin en 1892. Je propose aux enseignants débutants et non formés trois textes extraits de cet ouvrage qui remporteront certainement un grand succès auprès de leurs élèves, surtout si les collègues sus-nommés ont la chance de travailler dans les quartiers adaptés (et pas toujours adoptés).
« La prière d’une enfant
C’était un dimanche et les cloches sonnaient à toute volée. La jeune Adèle, gaiement, s’était rendue à l’église, vêtue de sa robe des plus beaux jours de fête.
Agenouillée sur une chaise, auprès d’un pilier, elle priait.
Tout près d’elle priait aussi une pauvre femme, agenouillée sur la pierre. La pauvre femme était vieille, elle était pâle, elle avait l’air souffrante, et ses genoux tremblaient sur les dalles froides.
La jeune Adèle se sentit émue de pitié : sans bruit elle se leva et glissa sa chaise derrière la bonne vieille ; elle mit dans la main amaigrie de la pauvre femme le sou que sa mère lui avait donné pour payer sa chaise ; puis, s’agenouillant à son tour sur la pierre, elle dit tout bas : « asseyez-vous. »
La pauvre vieille, la remerciant d’un regard, s’assit. Sous l’ombre du grand pilier, l’action de l’enfant s’était accomplie sans que personne la remarquât.
Mais, quand Adèle reprit sa prière interrompue ainsi par une bonne action, il lui sembla que son âme en était devenue meilleure, et que du fond de son cœur montait vers Dieu une prière plus forte et plus pure. »
Commentaire pédagogique. Les pistes proposées par l’auteur, en 1892, me paraissant mal adaptées aux exigences de notre temps, en voici quelques autres pour permettre à mes collègues hyper-actifs quelques séquences plus attrayantes. Réfléchissons un peu sur le sens de cette histoire… La vieillesse est une période difficile, surtout quand on a durement travaillé toute sa vie. En fait, si l’on veut profiter de quelques années de vieillesse heureuse, mieux vaut cesser toute activité salariée et/ou pénible assez tôt dans sa vie. Cette petite fable illustre à merveille les vertus de la retraite par répartition, système que les jeunes générations actuelles semblent considérer comme « has-been » ou comme utopie. Si Adèle avait touché un salaire correct de la part de son employeur, elle n’aurait pas eu de quoi se payer une seule chaise mais deux. Sans se priver aucunement, elle aurait donc pu offrir l’une des deux chaises à la vieille sans souffrir inutilement. Nul besoin d’un sourire divin pour l’encourager. Adèle, en parfaite connaissance de ses droits sociaux, aurait su que de toute façon, la récompense qu’elle méritait, lui aurait été attribuée, non dans un quelconque au-delà (dont l’existence, même en 1895, était soumise à caution), mais lorsqu’elle même aurait atteint l’âge où l’on apprécie ce genre de délicatesse.
« Le travail dès le matin
Voici l’aurore qui paraît, voici le gai matin. L’abeille active sort de sa ruche en déployant ses petites ailes d’or. Elle bourdonne et semble dire : « merci, chaud rayon de soleil qui fait éclore les fleurs où je vais puiser mon miel. »
Dans l’étable, les grands bœufs ont mugi : « voici le jour ! veulent-ils dire ; laboureur éveille-toi, partons ensemble pour creuser le sillon où germeront les blés ».
La vache beugle devant sa crèche : « fermière laborieuse, ouvre-moi, il faut que j’aille brouter l’herbe de la prairie, afin d’emplir mes mamelles d’un lait généreux qui nourrira tes enfants ! »
Ainsi, dès que le jour paraît, chacune des bonnes créatures de Dieu reprend courageusement son labeur.
Imite-les, petit enfant ; tout travaille ici-bas, travaille toi aussi avec courage. Le travail c’est le bonheur. »
Commentaire pédagogique. Ce texte suinte tellement le bon sens qu’il n’est point besoin d’en analyser finement la portée idéologique. Plus qu’un simple jeu de questions-réponses, il serait peut-être intéressant d’amener les enfants à le paraphraser en choisissant divers sujets comme personnages principaux à la place des abeilles et des bovidés ; on peut suggérer par exemple un Malien sur le point d’être expulsé, un chômeur de chez Continental ou Madame Bettencourt en personne. Un professeur un tantinet écologiste peut guider ses élèves sur des pistes plus agrestes : l’intérêt d’utiliser des bœufs pour le labour (à condition qu’ on se les soit procurés de façon honnête et non en volant un œuf), ou le rôle essentiel des abeilles dans le processus de pollinisation. Dans ce cas, on évitera toutefois une quelconque allusion aux multinationales, aux pesticides et à la disparition des abeilles. Il ne faut pas que le regard de nos chères têtes blondes diverge trop de la ligne bleue des profits à l’horizon.
Allez, une dernière petite pour la route. Ce n’est pas tous les jours qu’on a de saines lectures pour s’abreuver aux sources du savoir…
« Politesse, Obligeance et Charité, trois bonnes actions en une heure
Paul allait au moulin faire une commission pour sa mère. Chemin faisant, il rencontra un pauvre vieillard infirme qui avait faim. Paul cherchait en son cœur ce qu’il ferait bien pour soulager la misère du vieillard. « Quel malheur, pensait-il, que j’aie achevé le pain de mon déjeuner ! » Tout désolé de n’avoir rien à donner, il ôta respectueusement sa casquette. « Dieu vous bénisse, enfant qui honorez la vieillesse ! » dit l’infirme. Et Paul continua sa route, heureux de voir que sa politesse avait fait plaisir au vieillard.
Quand Paul arriva au moulin, il vit une poule qui sortait de dessous un buisson. S’étant approché du buisson, il découvrit, cachés sous les feuilles, huit gros œufs.
Aussitôt Paul entra au moulin, salua la meunière, fit la commission dont il était chargé : « Madame, ajouta-t-il, je viens de voir dans un buisson huit œufs qu’une de vos poules y a cachés. »
Et Paul conduisit la meunière au buisson. La meunière, bien contente de trouver les huit œufs qui auraient été perdus, tira du four un grand morceau de galette : « Voilà, dit-elle, mon enfant, pour vous récompenser de votre obligeance. »
La galette donnée par la meunière sentait si bon, que Paul fut sur le point de la croquer tout de suite.
Tout à coup il se souvient du pauvre vieillard qu’il avait rencontré sur le chemin. « Il n’a pas déjeuné, lui, pensa-t-il ; comme cette excellente galette lui ferait du bien ! »
Et il se hâta de courir pour le rejoindre. Bientôt il eut rattrapé l’infirme. Il lui mit sa galette dans la main. Le vieillard était ému de la bonté de l’enfant, et, en lui disant merci, il essuya une larme.
Ainsi, en moins d’une heure, Paul avait trouvé le moyen d’être poli, obligeant et charitable. »
Commentaire pédagogique. J’espère que vous apprécierez le fait que j’ai gardé la meilleure pour la fin. Ces trois vertus sont en effet essentielles et il est important de prolonger cette séquence hautement morale en éclairant la profondeur de sa signification grâce à l’aide de quelques exemples contemporains bien choisis. Pour illustrer la première partie, on peut citer le célèbre « casse-toi pov’con, » directement recueilli par les micros – citation émanant de l’une de nos sommités himalayennes de la politique. En ce qui concerne obligeance et respect du bien d’autrui, les images disponibles sont tellement nombreuses, toujours parmi les personnalités dont les enfants entendent parler à la télé, que je ne me hasarderais pas à guider votre choix. Quant à la charité, pensez à ces quelques milliardaires repentis, qui envisagent de faire l’obole à l’état bienfaiteur de quelques redevances supplémentaires pour aider les pauvres à faire face à la crise… Décidément, l’actualité de ces derniers mois est une mine d’idées pour les enseignants qui veulent se donner un peu la peine…
EN CONCLUSION. Toutes ces gesticulations me donnent envie de gerber. Comme je l’ai déjà dit à (au moins) deux reprises, je ne regrette pas d’avoir pu quitter le navire en perdition avant qu’il ne sombre complètement. J’ai eu la chance d’être relativement libre dans mes choix pédagogiques, d’essayer – dans la mesure du possible – de mettre en pratique les règles morales d’entraide et de respect d’autrui dans la vie quotidienne de ma classe, et non de les enseigner uniquement pour plaire « à nos bons maîtres ». J’ai échappé aussi aux Marseillaises beuglées le regard tourné vers la ligne bleue des Vosges (personnellement je préfère « la chanson de Craonne », même si je ne l’ai jamais apprise à mes élèves). Depuis que l’Education Nationale est gérée par les mêmes sbires que les groupes privés, les choses vont de mal en pis. En conclusion – sérieuse – à ce billet ironique, je vous invite à lire la lettre de démission envoyée par un instituteur à son Inspecteur d’Académie, publiée par Rue 89. Je ne connais pas personnellement Laurent Ott, mais j’ai déjà eu l’occasion de lire pas mal de textes intelligents écrits de sa plume, notamment dans « L’éducateur ». Laurent est militant de l’ICEM (Institut Coopératif de l’Ecole Moderne – pédagogie Freinet). C’est un instit, un vrai, un gars qui y croit et qui sait que l’apprentissage de la morale ne se fait pas le matin dans des leçons idiotes de cinq minutes. Je souscris entièrement à l’ensemble de ses propos et je lui tire mon chapeau.
17août2011
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.
Notre « Feuille Charbinoise » a un ancêtre singulier parmi les multiples publications auxquelles elle fait – sans prétention ni volonté réelle de filiation – référence. Il s’agit d’une petite revue plus ou moins mensuelle, publiée de 1897 à 1899 par un personnage plutôt singulier au sein de la mouvance anarchiste : Zo d’Axa… Voici donc, racontée brièvement, l’histoire de cette Feuille-là et, surtout, celle de son créateur… L’occasion d’une petite promenade dans cette période située à la charnière du XVIIIème et du XIXème siècle, riche en événements et en personnages illustres ; un temps pendant lequel les syndicats naissants étaient porteurs d’espoir. Beaucoup de militants se jetaient à corps perdu dans la révolte, espérant un changement tout aussi radical que rapide de la société… Un bon nombre d’intellectuels et d’artistes étaient partie prenante de cet élan révolutionnaire et certains écrivains n’hésitaient pas à tremper leur plume dans le vitriol !
Zo d’Axa, de son vrai nom Alphonse Gallaud de la Pérouse, est né à Paris le 24 mai 1864. Le décalage entre son patronyme, noble et prestigieux, et le nom de plume et de militance qu’il a choisi, donne déjà une petite idée de l’originalité du personnage. Notre militant révolutionnaire est l’un des descendants du célèbre navigateur La Pérouse, disparu en 1788 dans l’archipel des Vanuatu, lors d’un tour du monde qu’il effectuait pour le compte du roi Louis XVI. Sa famille est riche. Son père est devenu ingénieur de la ville de Paris, après avoir occupé de hautes responsabilités au sein de la société des Chemins de Fer d’Orléans. A l’issue d’études au cours desquelles il ne brille pas vraiment par ses résultats, il rentre à l’école des officiers de Saint Cyr, puis, à l’âge de dix-huit ans s’engage dans l’armée, en choisissant les chasseurs d’Afrique. Jusque là, les événements suivent un cours logique compte tenu de ses origines sociales… Sa vocation militaire ne dure pas longtemps et un premier incident marque sa rupture avec l’institution : il tombe amoureux de la femme du capitaine de son régiment, déserte, et se réfugie en Belgique pour éviter d’être mis aux fers… A partir de là, sa vie va basculer et ne va plus suivre du tout le chemin commun ! A Bruxelles, il débute dans le journalisme, s’intéresse au théâtre et rédige plusieurs textes poétiques. Il quitte très rapidement la Belgique pour se rendre en Italie, à Rome plus précisément. Il fréquente la villa Médicis, rencontre de nombreux peintres célèbres de l’époque, sert de modèle, puis devient critique d’art dans un journal. Ses aventures sentimentales sont nombreuses et il y a bien longtemps que la femme du capitaine est oubliée !
Il a 25 ans lorsqu’une amnistie lui permet de regagner la France et d’échapper aux poursuites. Son retour à Paris correspond aussi à son immersion dans le milieu libertaire de l’époque. Sans être véritablement militant de la cause, il côtoie de nombreux anarchistes et défend avec vigueur les idées révolutionnaires en vogue dans la capitale. Ce qui lui plait véritablement c’est de prendre fait et cause pour les opprimés, de soutenir les minorités, de se poser en paladin, défenseur des pauvres gens et de toutes les victimes de l’oppression étatique. Son tempérament le porte spontanément à adopter les idées de liberté, de justice, d’égalité sociales que développent les théoriciens libertaires du moment. Il met ses talents d’écrivain, de pamphlétiste, d’orateur, au service de la cause, et la verdeur de ses propos lui vaut de nombreux ennuis avec la justice et la police. En mai 1891, il fonde son propre journal hebdomadaire, « L’En-Dehors » dont il va réussir, envers et contre tout, à publier 91 numéros, jusqu’en 1893. Ses collaborateurs sont nombreux ; beaucoup sont anarchistes mais pas tous. Parmi ceux et celles qui signent les articles, on note la présence de Georges Darien, Sébastien Faure, Louise Michel, Octave Mirbeau, Bernard Lazare ou Errico Malatesta… Le titre du journal résume assez bien la posture idéologique de ce personnage singulier qui, par individualisme et rejet de toute catégorisation, refuse même l’étiquette d’anarchiste. Son premier crime aux yeux des autorités : avoir lancé une souscription auprès de ses lecteurs au profit des familles des anarchistes emprisonnés.
Les textes qu’il rédige pour son journal témoignent d’une grande maitrise de l’écriture ; ses propos sont souvent violents mais toujours réfléchis et il pratique avec habileté l’art du pamphlet. Il pousse l’exigence de qualité jusqu’à ses limites, n’hésitant pas, à l’occasion, à retravailler un texte alors que la composition typographique est achevée ; il faut alors reprendre le travail à zéro et sa maniaquerie excède parfois ses collaborateurs,. Pourtant, cette obligation de résultat, il se l’impose à lui-même plus qu’à l’égard des autres. La Préfecture de police s’acharne contre « l’En-Dehors » : perquisitions, saisies, procès se multiplient. Zo d’Axa est condamné et emprisonné à Mazas. Il refuse de répondre aux interrogatoires, de signer quelque papier que ce soit et pousse à bout magistrats et geôliers. Nous sommes en pleine période de « propagande par le fait » : les attentats se multiplient. Considéré comme « anarchiste », il n’a aucune indulgence à espérer de la justice. Il est mis au secret et privé de tout contact avec l’extérieur. Ce régime sévère n’entame en rien ses convictions. Dès sa remise en liberté (provisoire), il s’investit à nouveau à fond dans « l’En-Dehors ». Publier un journal révolutionnaire n’est pas une sinécure ; il faut sans cesse trouver des fonds, ruser avec la censure, échapper aux multiples embarras que tout ministre de l’Intérieur digne de ce nom sait créer pour décourager les opposants les plus virulents.
Nouveaux écrits, nouvelles condamnations. Cette fois, Zo d’Axa choisit l’exil : Londres, Rotterdam, Milan, Constantinople, Jaffa… seront ses nouveaux ports d’attache temporaires. Partout où il passe, il sème inlassablement ses graines de révolte. A Jaffa il est arrêté au Consulat britannique où il a essayé de trouver refuge et il est expulsé en direction de la France. Pendant la durée du trajet, il est mis aux fers dans les soutes du paquebot. Les passagers défilent pour observer la bête curieuse et l’insulter copieusement. Le prisonnier rentre dans ce rôle qu’on lui assigne et raconte les pires horreurs à qui veut bien l’entendre : à celui qui l’interroge sur ses crimes il répond « j’ai coupé une vieille femme en treize morceaux et cela m’a donné la migraine » ou autres provocations du même genre. Ce retour forcé au pays natal lui vaudra un séjour de dix-huit mois à la prison Sainte Pélagie. Il profite de son enfermement pour rédiger une sorte de journal de voyage dans lequel il raconte son périple. L’ouvrage s’intitule « De Mazas à Jérusalem ». « L’En-Dehors » a cessé de paraître.Le titre sera repris quelques décennies plus tard, en 1921 pour être précis, par un autre anarchiste célèbre, Emile Armand.
Quelques années plus tard, juste avant le tournant du siècle, en pleine affaire Dreyfus, Zo d’Axa lance une nouvelle publication : « La Feuille ». Le ton est encore plus caustique que celui de « l’En-Dehors ». Dès le premier numéro, le ton est donné : « La Feuille » s’en prend de façon virulente, à la nouvelle alliance franco-russe qui vient d’être signée, qualifiée de mésalliance de la « Marseillaise » et du « Knout », puis à la presse bourgeoise qui « bourre le mou » des pauvres gens avec ses listes interminables de « faits divers ». Nul n’est épargné par ses coups de griffes : du bourgeois au curé en passant par le politicard ou le boursicoteur, chacun en prend pour son grade. Les « Feuilles » qu’il jette au vent, au gré de son humeur ou fonction des événements, sont autant de brûlots incendiaires. Certaines couvertures, certains articles, restent célèbres dans les archives de la presse révolutionnaire, notamment le numéro où il parle des élections et présente son candidat avec un bonnet d’âne sur la tête. Des propos écrits, il ne manque pas de passer aux faits. Le jour de ces élections qu’il dénonce comme une mascarade, il se promène dans les rues de la capitale installé sur une remorque tirée par un âne. De nombreux badauds prennent fait et cause pour lui et un cortège singulier finit par se former. Le défilé se termine à la fourrière ! De nouveaux collaborateurs participent à la rédaction de ce périodique dont la réputation croît à chaque nouvelle publication ; en réalité, Zo d’Axa rédige la plupart des textes et ce sont surtout des illustrateurs et des caricaturistes qui viennent soutenir ses écrits de leur talent. Parmi ces crayons célèbres : Anquetil, Willette, Steinlen, Couturier…, dont les signatures apparaissent au bas des premières de couverture les plus célèbres.
L’aventure dure deux bonnes années, mais Zo d’Axa se lasse de ce travail de propagande qui, à ses yeux, ne donne pas de résultats suffisamment rapides. Certes l’ardeur avec laquelle il dénonce, par exemple, l’enfermement des plus jeunes, provoque une campagne de protestation et a pour résultat la fermeture des bagnes pour enfants, mais la société ne bouge guère : les privilégiés prospèrent, les exploités souffrent toujours plus et l’ordre immuable de l’édifice social résiste à toutes les secousses que les révoltés lui infligent. Le mouvement anarchiste sort plutôt affaibli de ces années de « propagande par le fait » qui n’ont pas eu le résultat escompté et ont permis à la bourgeoisie de créer durablement cette image caricaturale de l’anarchiste sanguinaire dont l’unique ambition se résume à la démolition de l’édifice social à coup de bombes et de pistolets. Le dernier numéro de « La Feuille » est une sorte de testament et contient un texte de d’Axa intitulé « La dernière aux anarchistes ». C’est un appel à ceux qui ne renoncent pas : plus de chapelles, plus de systèmes, plus de théories. L’individu par-dessus tout !
Le besoin impératif de voyager, de découvrir d’autres horizons, de faire de nouvelles rencontres, reprend le dessus. Il entame un périple qui, progressivement, au fil des différentes étapes, va ressembler de plus en plus à un tour du monde. Ses écrits changent alors d’orientation : il devient observateur du monde qui l’entoure et envoie, de temps à autre, divers compte-rendus de ses voyages qui sont publiés dans la presse française. Son « absence » de la scène politique nationale va durer de longues années. Lorsqu’il se décide à rentrer en France, après avoir vécu avec les Indiens d’Amérique, parcouru les routes de l’Inde et de la Chine, il s’installe dans une péniche et change sans arrêt de port d’attache. Il arrive finalement à Marseille et c’est là qu’il pose sa valise à la fin de sa vie. Ses pas l’ont conduit en Russie soviétique, mais la réalité des faits, sur le terrain, loin de l’exalter, l’a plutôt convaincu de la « nuisance » du nouveau régime qui se met en place. Les barreaux de la nouvelle prison que se construisaient les travailleurs en lutte ne pouvaient convenir à cet individualiste convaincu. Ennemi de toutes les oppressions, de toutes les malversations, il ne voyait pas en quoi une « dictature » fut-elle celle du prolétariat, pouvait aboutir à autre chose qu’à la construction d’un nouveau pouvoir toujours plus répressif ou à la création de nouvelles élites plus soucieuses de leurs privilèges que des intérêts de ceux qui les ont intronisés. En 1921, il publie un dernier texte « politique » dans lequel il fait part de sa vision désabusée de la société qui l’entoure. Ce texte n’incite guère à l’optimisme ; pourtant tout au long de sa carrière d’écrivain pamphlétaire, cet homme exigeant a toujours fait preuve d’une certaine estime à l’égard de ses semblables, ou tout au moins d’une fraction de ses semblables : il y aura toujours des êtres humains, avec, sans doute, un sens moral plus aigu que celui de leurs concitoyens, pour se dresser contre l’oppression. Aux amis qui le pressent de reprendre la plume il répond par un haussement d’épaules et reprend son chemin, sa bicyclette à la main, une couverture enroulée sur les épaules.
La promesse de lendemains qui chantent ne l’intéresse guère : pour lui le paradis ne doit survenir ni ailleurs ni plus tard… C’est là un thème récurrent dans tout ce qu’il exprime dans ses écrits : « C’est mentir que promettre encore après tant de promesses déjà. Les prophètes et les pontifes nous bernent en nous montrant, dans le lointain, des temps d’amour. Nous serons morts ; la Terre promise est celle où nous pourrirons. A quel titre, pour quels motifs, s’hypnotiser sur l’avenir ? Assez de nuages ! » Jusqu’à la fin de sa vie, Zo d’Axa reste un marginal, y compris dans le mouvement libertaire où il ne compte pas que des amis.
Aboutissement plus ou moins logique d’une telle démarche, Zo d’Axa met fin à ses jours le 30 août 1930. Je trouve intéressant de terminer cette brève évocation de sa vie par ce portrait élogieux que dresse de lui Victor Méric, en 1931, peu de temps après sa mort. Ce texte a également le mérite de permettre de mieux cerner la philosophie de cet aventurier au grand cœur…
« En-dehors. Tout Zo d’Axa est dans ce mot. Son individualisme n’a rien de la «surhommanie». Rien de moins nietzschéen que ce vagabond qui ne peut supporter ni joug ni entrave. Rien non plus de l’égoïsme étriqué des petits hommes contemplateurs de leur nombril. D’Axa, c’est le nomade épris fougueusement de liberté, — la liberté sans rivages, disait Vallès — qui ne peut se plier aux disciplines sociales, mijoter dans ces géhennes que sont les cités modernes, auquel il faut l’espace à dévorer, la route qui s’allonge interminablement — parmi des chants d’oiseaux et sous la caresse du soleil… Quand il se rebelle, quand il pousse le cri de révolte, c’est que les hideurs, les injustices, les saletés lui gâtent le paysage, polluent son horizon. Que lui importent les masses inertes et veules cuisant dans la marmite de la servitude ! Il ne prétend pas poursuivre leur libération, envers et contre tous. C’est à l’individu de se libérer, de suivre son instinct, hors les lois, hors les préjugés, hors les morales courantes… selon ses aptitudes et ses possibilités. «Il suffit d’oser», affirme-t-il. »
Notes concernant les sources documentaires
Parmi les sources utilisées pour rédiger cette chronique, je tiens à signaler : la fiche bibliographique rédigée en 2000 par Béatrice Arnac d’Axa que l’on peut consulter sur le site de l’I.I.S.H. (Institut International d’Histoire Sociale d’Amsterdam) ; « Coulisses et tréteaux » de Victor Méric, publié en 1931, dont le texte est accessible sur le Net ; la notice très complète proposée par Wikipedia mais surtout nombre de textes publiés dans divers numéros de « La Feuille » que l’on peut consulter sur Wikisource. Si vous n’avez pas le temps de tous les consulter, prenez au moins le temps de lire celui sur les bagnes d’enfants. A voir aussi, le site officiel de Béatrice Arnac, comédienne, chanteuse, danseuse… et petite fille du pamphlétaire.
Divers documents « papier » sont consultables également : le volume n°81 de la revue « Plein Chant« , intitulé « Zo d’Axa l’En-dehors », paru en avril 2006 ; « de Mazas à Jérusalem » a été réédité également chez « Plein Chant » dans la collection « Type-type » ; un livre, intitulé « Le Mousquetaire – Zo d’Axa – 1864/1930 », rédigé par Alexandre Najjar, édité chez Balland en 2004 ;. Les stocks de ce dernier ouvrage semblent épuisés et il vous faudra sans doute chercher chez les libraires d’occasion. Il ne s’agit là que d’une bibliographie incomplète, mais la vie de Zo d’Axa n’a pas vraiment donné lieu non plus à un déluge de publication…
6août2011
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Si je vous disais que je n’écris pas parce que je suis en vacances, prétexte avancé par nombre de confrères et consœurs, eh bien je pense que je travestirais quelque peu la réalité de mon quotidien. En fait, si vous trouvez peu de chroniques nouvelles sur le blog, c’est parce que je (nous-on) déborde d’activité. D’abord, l’été, c’est sympa parce que l’on profite pleinement des extérieurs de la maison et que les ami(e)s, les autres, celles et ceux qui sont en vacances, ne manquent pas de venir partager ce moment de bonheur avec nous. Comme on est retraités (paraît-il) on a tout le temps qu’il faut pour s’occuper de tout et de tous… Alors on fait un peu cantine ! Mais attention pas n’importe quelle cantine : la réputation de l’auberge est en jeu. J’ai l’air de râler, mais en fait j’apprécie ce défilé continue de visages sympathiques connus ou parfois inconnus lorsqu’il s’agit de « Couch Surfers ». Disons que cela n’arrange pas forcément la situation lorsque l’on doit, comme c’est mon cas, profiter des beaux jours pour régler tout un tas de problèmes qui – pour certains d’entre eux – attendent une solution depuis pas mal d’années. Mais la bonne humeur arrondit beaucoup les angles et – je l’ai dit – cette transformation de la maison en communauté éphémère n’est pas déplaisante du tout. Fin juin, j’étais un peu dépressif à cause du sentiment – écrasant – de voir la liste des tâches à accomplir s’allonger plus vite que je n’étais capable de la raccourcir. Un matin au réveil, j’ai eu cette idée grandiose – réminiscence de mon passé proche de fonctionnaire privilégié de l’éducation nationale : les vacances arrivaient et j’allais enfin pouvoir boucler tous ces trucs qui m’empoisonnaient la vie et me lancer dans de nouveaux projets. Cette illumination a été fort brève : le fait d’arriver au sacro-saint mois de juillet ne changeait strictement rien à l’organisation de mes journées. Pour un retraité, les jours font 24 h au mois d’août comme au moins de janvier…
En tout cas on a terminé juillet par une « biotifoul fiesta » comme dit ma voisine polyglotte. Je suis trop timide pour vous raconter ça en détails d’autant que mon fiston (pas l’un, l’autre) fait ça très bien sur son blog à lui. J’aurais dû censurer au moins une photo mais, beau joueur, je ne l’ai pas fait…
Petit préambule pour justifier le fait que ce « bric à blog » est en retard et qu’en plus il va sans doute couvrir l’actualité des mois de juillet et d’août en une seule livraison. Il y en a un qui a décidé de ne pas prendre de congés en juillet en tout cas c’est le camarade Jean Marc qui raconte en long, en large, en travers et avec passion la vie de l’illustre Alexandre Jacob. On se croirait sur la Feuille Charbinoise dans ses débuts : une chronique nouvelle presque chaque jour, avec toujours autant de révélations passionnantes. Bien entendu, je ne saurais trop suggérer à ceux qui n’ont pas suivi les épisodes antérieurs de cette biographie de faire une petite plongée dans le passé pour rattraper leur retard avant l’interro écrite de rentrée. Les rubriques « anars bagnards », portraits d’autres compagnons de Jacob, ou « aphorisme du voleur » se sont considérablement étoffés. Je ne résiste pas au plaisir d’en emprunter un, de ces aphorismes, et de le partager avec vous : « J’use de tous les moyens pour démolir l’édifice social parce qu’il pue avec ses chancres, ses immondices, qu’il indigne avec ses injustices, ses cruautés. » (Souvenirs d’un révolté, 1905). Pour déguster la suite, une seule adresse : « Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur« .
Sur mes autres sites favoris, et plus particulièrement sur « Utoplib » pour ne pas le nommer, il y a toute une série de petites vidéos marrantes ou pas (mais en tout cas intéressantes) à découvrir. Parmi mes morceaux préférés, « la confession d’un homme au cœur de son siècle », une brève séquence de Jean Yanne, « La politique du poisson dans la gueule », un sketch des Monty Python, « la ferme autogérée de la Roya » ou « la conférence de Normand Baillargeon à Rennes ». Pour découvrir toutes ces séquences, il suffit de remonter le fil chronologique d’Utopies Libertaires. Vous aurez ainsi la possibilité de découvrir tous les billets informatifs dont je ne parle pas ici, faute de place, ce qui ne leur enlève aucunement leur intérêt. En fait, « Utopies Libertaires » comme « Altermonde sans frontières » figure dans les sites infos incontournables dans mon survol quotidien de l’information. Ça prend moins de temps que de se taper la messe du 20 h et, si l’on complète par « Rezo.net – un autre portail », on a une vision assez complète des événements qui se déroulent dans notre environnement. Bien entendu, rien n’empêche d’être un peu plus gourmand ! On peut rajouter – de temps à autre – « OWNI » dont le contenu éditorial est renouvelé moins souvent mais qui accroche le lecteur sur des sujets assez originaux (axés Internet, réseaux sociaux mais pas seulement), ou « Basta« , plutôt orienté écologie sociale. En ce moment, je boude un peu « Rue 89 », qui prend une orientation un peu trop « Libé » à mon goût : titres accrocheurs pour ne pas dire racoleurs, et traitement nivelé de l’information comme à la télé (tous les événements sont présentés avec le même niveau d’importance). Je reconnais que c’est un peu sectaire comme sélection, mais c’est en partie comme cela que je « formatte » mon agressivité ! Ce paragraphe là était destiné à celles et ceux qui veulent bronzer intelligent. Sinon, toute la liste d’adresses infos figurant dans la colonne de droite de la Feuille Charbinoise reste bien entendu valable.
C’est l’été mais ce n’est pas la saison des miracles, plutôt celle des de la mise en place des augmentations de rentrée et de la migration de certaines peuplades barbares. Il ne faut pas croire… Le fait de changer le costume d’un connard ne le transforme pas pour autant en mec intelligent. Le crétin qui gare son 4×4 sur les trottoirs ou sur les pistes cyclables pour aller tirer une liasse au percolateur à billets en prétextant tout au long de l’année qu’il est pressé et qu’il bosse, continue à faire de même lorsqu’il enfile son bermuda et sa chemise hawaIenne pour draguer les jeunes filles en fleur du bas-Berry. Notez bien que ce n’est pas mieux à l’étranger ! Ainsi qu’en témoignent ces deux photos marrantes et la dépêche qui les accompagne, le maire de Vilnius en Lithuanie a trouvé une solution expéditive pour régler le cas des automobilistes qui se garent sur les pistes cyclables. Personnellement, j’aurais choisi un véhicule blindé un peu plus lourd et surtout équipé de chenilles, histoire d’aplatir encore un peu plus le véhicule concerné et de faciliter le travail d’empilage à la casse. Pratique peu écologique me direz-vous car le tri sélectif devient difficile à faire au démontage, mais en tout cas, ça doit soulager grandement ! Heureusement que l’on équipe nos rues de caméras de surveillance pour limiter ce genre de pratiques délictueuses… Heureusement, sauf que… ce n’est pas l’avis de la cour des comptes à Paris qui estime que la vidéo surveillance est surtout une énorme pompe à phynances publiques et que son efficacité reste largement discutable. Très bon article à ce sujet sur le blog « bugbrother« , à lire sans plus attendre si vous avez besoin d’arguments pour convaincre le beaufre d’en face que l’on jette allègrement l’argent des impôts qu’il paie par les fenêtres…
C’est chouette la presse quand même… Dans un article récent du « Monde.fr » on apprend enfin la vérité vraie sur les tragiques événements d’Oslo et leur responsable. Rien à voir avec la montée de l’extrême droite en Europe et les idées putrides qu’elle propage dans les cerveaux naïfs. La vérité vraie la voilà : « En Norvège, un ours polaire s’attaque à des campeurs. » On savait déjà que, dans la mesure où ce n’était pas un barbu apatride et néanmoins fanatique c’était moins grave, mais dans la mesure où c’est un gentil plantigrade à la fourrure blanche comme neige, autant enterrer définitivement le dossier ! Décidément, la Norvège au niveau tourisme… Mieux vaut l’Iran. Bon je sais c’est du mauvais esprit mais en août les gros titres de la presse sont parfois…
Puisque l’on touche du doigt les sujets sérieux, je vous signale qu’en février dernier le Monde Diplomatique a publié un très bon article sur le « business bio ». L’étude est intéressante d’une part parce que s’appuyant sur des faits concrets, d’autre part parce que l’auteur conclut qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain et que si l’agriculture industrielle dénature totalement le concept d’agriculture biologique, il reste tout un secteur animé par des militants purs et durs qui jettent vraiment les bases d’une révolution agricole à la fois humaniste et écologique. L’archive est maintenant ouverte à la lecture sur la toile, à cette adresse.
Autre lien vers un article sérieux, traitant d’économie mais parfaitement lisible car il y a juste de jolis petits dessins à regarder : cette étude publiée sur le site wtfnoway.com concernant la dette américaine. Personnellement j’ai pas mal de difficultés à jongler avec les grands nombres et à me faire une idée de ce qu’ils représentent. Le graphisme ça peut aider beaucoup quand on étale au grand jour des millions, des milliards ou des trillions de dollars et que l’on trouve les alignées de zéros un peu indigestes. Quinze trillions de dollars par exemple, ça correspond à une pile de billets recouvrant un terrain de football américain jusqu’à une hauteur correspondant à peu près à la moitié de la statue de la liberté. Pourquoi cette somme là plus particulièrement ? Parce qu’il s’agit du montant que la dette américaine atteindra pour Noël 2011 si un magicien extra-terrestre ne vient pas mettre un peu d’ordre dans les finances. Reconnaissez qu’avec vos 300 euro de découvert autorisé par votre banque vous faites un peu figure de nain indigent… Bien que ce soit de l’anglais, faites l’effort également de lire les commentaires de chaque dessin. C’est important, pendant les vacances, de s’intéresser un peu aux langues étrangères !
Bon je ne vais pas vous bassiner plus longtemps avec des choses sérieuses, sinon certains vont croire que j’éprouve un sentiment de vengeance à l’égard des malheureux qui cherchent vainement à optimiser leurs deux semaines à la plage en garant leur voiture sur les trottoirs… Je vais donc essayer de conclure sur un ton un peu plus léger… Nous parlerons augmentation des tarifs postaux et prolongement de la durée du travail au mois de septembre quand vous aurez quitté Deauville, St Tropez ou Massy Palaiseau… On peut finir par exemple sur une petite vidéo marrante : ma préférée du mois c’est la recette du « Water pudding » avec Pierre Dac et Francis Blanche. C’est pas tout jeune, pas très gentil avec nos voisins d’outre-Manche, mais toujours aussi drôle. C’est un peu moins connu aussi que « le parti d’en rire » ou « le Sar Rabindranaduval » commis par les mêmes complices.
Quant à ceux qui se demandent ce que vient faire Terminator dans le titre de cette chronique des deux derniers mois sans « r » de l’année, eh bien sachez qu’il n’est là que pour la richesse de la rime. C’est mon côté « poète » qui prend le dessus parfois. En plus, il me manquait une image romantique pour conclure… Toute ressemblance entre ce visage cruel et la face poupine de nos hommes politiques est bien entendu totalement exclue. Ces derniers au moins vous protègent de la cupidité des lobbies financiers…
21juillet2011
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.
Juillet 1788, les signes annonciateurs des événements révolutionnaires de 1789 se multiplient. Même la météorologie est défavorable (comme en juillet 2011). Le 13 juillet 1788 une succession de violents orages de grêle et de pluie anéantissent une bonne partie de la récolte de céréales sur le territoire national. Le prix des denrées de première nécessité monte en flèche. Les paysans s’inquiètent à propos de leurs réserves pour l’hiver à venir et ils n’ont pas tort car l’hiver 1788/89 va être particulièrement rigoureux. Dans les villes, les familles les plus modestes éprouvent les plus grandes difficultés à acheter leur pain quotidien tant les prix sont élevés. Les révoltes ont été nombreuses dans les campagnes tout au long de ce XVIIIème siècle, mais les notables n’ont pas encore véritablement bougé. Les premiers troubles politiques vraiment significatifs éclatent dans la province du Dauphiné. En juin a lieu la fameuse « journée des tuiles » à Grenoble. Après avoir vigoureusement protesté contre la réforme judiciaire du Garde des Sceaux Lamoignon de Bâville, le parlement du Dauphiné transmet à sa majesté les doléances du peuple et l’informe de son intention de se dégager de toute fidélité à son égard si la loi incriminée est maintenue. Le roi ordonne la « mise en vacances d’office » du parlement et, par le biais de lettres de cachet, condamne les parlementaires à un exil forcé et illimité sur leurs terres. Le 7 juin, la ville de Grenoble s’embrase : les émeutiers grimpent sur les toits et projettent tuiles et cailloux sur les soldats envoyés par le gouverneur pour mater la rébellion. En fin de journée, les insurgés sont maîtres de la ville et les parlementaires reconduits au palais de justice. Les instigateurs de ce soulèvement ont bien du mal à contrôler la colère des « petites gens »… La semaine suivante, une assemblée locale décide de la convocation d’une assemblée représentative de l’ensemble de la population de la province, sur le modèle des Etats Généraux du Royaume.
Le 21 juillet, l’industriel Claude Périer met à la disposition des nouveaux élus la magnifique propriété qu’il possède à Vizille. La composition de la nouvelle assemblée est significative des changements qui s’amorcent dans la vie politique française. Même si la représentation n’a rien à voir avec la répartition démographique réelle, le Tiers Etat est, pour une fois, majoritaire, d’autant que la règle du vote « par tête » et non « par ordre », est instaurée dès le départ. Sont réunis dans la grande salle du château de Vizille 50 représentants du clergé, 165 de la noblesse et 276 du Tiers-Etat. Sachant que dans cette catégorie, bourgeois et notables sont sur-représentés, il est hors de question de parler d’assemblée « populaire ». Les préoccupations du petit peuple (qui constitue l’écrasante majorité de la population) sont peu axées sur la politique mais plutôt sur l’économie ; les principales revendications touchent à la survie : sur-imposition, prix des denrées alimentaires… Les ouvriers, les paysans, les petits artisans, ne sont pas représentés directement à Vizille, si ce n’est par quelques notables, plus instruits, qui ont bien voulu leur servir de porte-voix. En fait, chaque secteur de la population a sa propre famille de revendications. Le peuple attend une réponse à ses besoins matériels immédiats, les bourgeois souhaitent une révolution démocratique à l’anglaise ou à l’américaine, les nobles sont surtout braqués contre les édits Lamoignon dont ils exigent l’abrogation…
La déclaration rédigée à la fin de cette assemblée témoigne des divergences existant entre les uns et les autres. Les élus dauphinois réussissent cependant à se mettre d’accord sur une plateforme de revendications qui n’a rien de révolutionnaire, mais qui, si elle était approuvée à Versailles, réduirait considérablement le pouvoir absolu de la monarchie.
L’assemblée de Vizille demande :
– le retour des parlements suspendus avec les pouvoirs qui étaient les leurs ;
– le rétablissement d’états provinciaux avec une représentation équilibrée des trois ordres et l’adoption du principe du « vote par tête » ;
– la convocation des Etats Généraux du Royaume, pour discuter et élaborer un certain nombre de réformes.
Comme on peut en juger il y a là un subtil dosage entre maintien des privilèges féodaux et démocratisation des instances de pouvoir… La bourgeoisie, se considérant comme le moteur économique du royaume, réclame sa part du gâteau politique. Le peuple, lui, se contenterait d’un peu plus de justice sociale.
Les répercussions de cette assemblée de Vizille seront nombreuses dans les autres provinces françaises. D’autres insurrections politiques vont suivre, en Franche-Comté, en Bretagne, en Provence notamment. A la différence des soulèvements populaires dont nous avons déjà largement parlé dans ce blog, les troubles se déclencheront fréquemment dans les centres urbains et la bourgeoisie commerçante et industrielle locale s’y implique progressivement. Pour essayer de calmer les esprits, dès le 8 août, Louis XVI cède sur la convocation des Etats Généraux, en mai 1789, et, après moult tergiversations, l’idée de la double représentation pour le Tiers-Etat est acceptée aussi. Sur les 1000 députés qui composeront la nouvelle assemblée, le Tiers-Etat disposera d’un collège de cinq cents représentants. Mais, au cours de l’hiver 1788/1789 les paysans seront plus occupés par la lutte contre la famine qui redouble d’importance que par les subtilités électorales et politiques. Il n’empêche que la colère grandit et que l’incendie de juillet-août 1789 couve sous la braise… Les hésitations du monarque ont atténué l’effet de ses concessions. Un jeu politique subtil se prépare dans l’ombre, alliances et compromis se nouent et se dénouent. Une fraction de la bourgeoisie française adopte une stratégie complexe consistant à exciter les soulèvements populaires tout en essayant d’en garder le contrôle le plus strict possible… Les mésaventures de l’évèque de Sisteron, ardent défenseur des privilèges, menacé par la population qui l’assiège dans sa demeure, et sauvé de justesse par le futur révolutionnaire Mirabeau, illustrent bien mon propos. Mais dans l’ensemble, la bourgeoisie reste extrêmement prudente. Il est donc essentiel de nuancer l’importance de certains événements parfois idéalisés, comme le fait remarquer Kropotkine dans son histoire de la Grande Révolution :
« Rien ne serait plus faux que d’imaginer ou de représenter la France comme une nation de héros à la veille de 1789 […] Il est évident que si l’on réunit sur un petit nombre de pages, les quelques faits, très peu nombreux d’ailleurs, de résistance ouverte à l’ancien régime de la part de la bourgeoisie, […] on peut tracer un tableau assez impressionnant. Mais ce qui frappe surtout lorsqu’on envisage toute la France, c’est l’absence de protestations sérieuses, d’affirmation de l’individu, la servilité même de la bourgeoisie, j’ose le dire. Personne se ne fait connaître. On n’a même pas l’occasion de se connaître soi-même. […] Que faisaient Barnave, Thouret, Sieyès, , Vergniaud, Guadet, Roland, Danton, Robespierre et tant d’autres, qui vont devenir bientôt les héros de la Révolution ? Dans les provinces, dans les villes, c’était le mutisme, le silence. Il fallut que le pouvoir central appelât les hommes à voter et à dire hautement ce qu’ils se disaient tout bas, pour que le Tiers-Etat rédigeât ses fameux cahiers. Et encore ! Si dans certains cahiers nous trouvons des mots audacieux de révolte – que de soumission, que de timidité dans le grand nombre, quelle modicité des demandes !… »
Un petit saut dans le temps, pour conclure sur une note point trop pessimiste. Cela peut prendre la forme de l’extrait d’un document rédigé par un historien du milieu du XXIème siècle, dont j’ignore encore le nom…
« Rien ne serait plus faux que d’imaginer la France comme une nation de héros à la veille des événements de 2012-2013… En 2011, le peuple de France est d’une grande passivité. Il semble que le fameux principe élaboré par l’empereur romain Jules César, « du pain et des jeux » – principe réactualisé sous la forme de « la bagnole et la télé » – fonctionne admirablement bien. Il y a bien eu un sérieux mouvement de révolte à l’automne 2010. Les gens, dans leur grande majorité, sont plutôt conscients du tort que leur porte le gouvernement alors en place, mais le fatalisme pèse sur les revendications comme le couvercle en fonte sur une cocotte. D’années en années, de mois en mois, les privilèges de la fraction la plus riche de la population s’accroissent, pendant que la misère fait des ravages parmi les moins favorisés. Tout ce que les aînés ont conquis par leurs luttes antérieures est peu à peu anéanti par un pouvoir au service des sociétés multinationales et de leurs actionnaires anonymes. Sous couvert de libéralisme et de mondialisation, on anéantit peu à peu les services publics, on fait payer aux plus démunis le gaspillage éhonté d’argent public réalisé par des établissements bancaires ou des entreprises privées sans scrupule. Craignant les révoltes à venir, le gouvernement en place durcit son arsenal législatif répressif… Qui pourrait croire qu’un tel chambardement va survenir en 2012-2013 ? Certainement pas les politiciens d’une opposition molle au monarque en place ; ils n’ont pour objectif principal que d’assurer la pérennité de leur carrière et d’anesthésier un peu plus ce peuple qualifié de « souverain » mais ayant perdu, depuis des lustres, toute souveraineté…
Il fallait, à l’époque, s’intéresser à des faits d’actualité auxquels les médias classiques accordaient fort peu d’importance, pour se rendre compte du fait que les prémisses du changement étaient déjà présents… »
8juillet2011
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Qu’avait-il de particulier le dernier billet, ce modeste bric à blog de juin, pour que je prenne la peine de l’annoncer de façon mystérieuse dans la conclusion ? Tout simplement le fait que c’était la cinq centième chronique publiée sur le blog. A mes yeux, c’est à la fois peu et beaucoup. Peu, car mon rythme de publication s’est ralenti et que beaucoup de blogs peuvent se targuer d’avoir publié bien plus de textes ; beaucoup, pour quelqu’un comme moi qui peine toujours à se tenir à un travail de longue haleine – je m’estime par exemple absolument incapable d’écrire un roman, après quelques misérables tentatives – or cinq cent chroniques cela représente plus qu’un millier de feuillets dactylographiés. J’espère donc que vous me pardonnerez celle-ci : bref moment d’auto-congratulation, histoire de me doper un peu avant la suite de mes aventures pixellesques. La Feuille a débuté en novembre 2007 et va donc, dans quelques mois, fêter aussi son quatrième anniversaire. Au fil des jours et des publications, il est certain que le contenu a évolué… Les billets se sont rallongés, et je dois parfois freiner mes velléités d’écriture. Si je ne me contrôlais pas, certaines chroniques seraient d’une longueur indigeste ! Du coup, comme il y a quand même une logique dans la procédure de création, leur nombre s’est ralenti…
L’audience de La Feuille a progressé très régulièrement depuis ses débuts. Dans les périodes fastes, le nombre de connexions tourne autour de trois ou quatre cents par jour. J’ai beaucoup de mal par contre à faire la part entre le lectorat régulier, et les consultations type « encyclopédie », après une promenade dans les moteurs de recherche. Cela m’intéresse beaucoup pourtant d’observer ces statistiques… Je sais que le nombre de lecteurs/lectrices réguliers est beaucoup plus important que le nombre de ceux qui commentent. Je sais aussi que certains, après avoir découvert le blog grâce à Google ou un autre moteur, dépassent la simple recherche documentaire, ou l’unique téléchargement d’image, pour explorer le contenu un peu plus en détails. Je sais aussi que, l’audience ayant augmenté, le nombre de spams s’est aussi multiplié de façon considérable et j’avoue que c’est assez pénible d’avoir à vérifier rapidement et à virer par dessus bord une dizaine de commentaires par jour : rachats de crédits, viagra, anti-dépresseurs et autres menues délicatesses s’empilent joyeusement dans les poubelles du blog. Le contrôle effectué par la saisie manuelle d’un code ne suffit pas à bloquer la totalité des envahisseurs.
Avec le temps, un certain nombre de thèmes se sont dégagés de ce bric à brac de chroniques, correspondant à autant de catégories différentes dans le blog. Cette diversification correspond tout à fait à ce qui était mon idée de départ lorsque j’ai lancé « La Feuille » : blog touche à tout pour diverses raisons que je peinerais à énumérer. Disons que cela correspond un peu au fonctionnement mental de son concepteur dont les passions sont (trop) nombreuses, de l’observation de la nature à l’amour des livres en passant par le travail du bois et un intérêt sans cesse renouvelé pour diverses périodes de l’histoire. « Accro » aux idées libertaires depuis de nombreuses années, sans être militant pour autant, il me parait intéressant d’envisager toutes les implications au quotidien de cette façon de concevoir les rapports humains. Je ne perds pas espoir de voir l’humanité s’émanciper de l’âge de pierre dans lequel elle végète depuis quelques millénaires. Espérons qu’un jour une harmonie plus grande verra le jour sur cette planète, mais d’ici là il reste de grands pas à franchir et de nombreux jougs à abolir, ne serait-ce que l’usage continu de la massue et du bénitier. En attendant cet hypothétique jour J, marchons sur la trace des défricheurs de l’utopie et, comme le dit si bien le camarade qui anime le site Utoplib : « plutôt que d’attendre un Grand Soir, construisons nos Petits Matins » Un point de vue libertaire sur l’avenir, ce n’est pas que la vision (bien floue) d’un projet politique, c’est aussi une autre façon d’aborder l’économie, la culture, la transmission des connaissances, les rapports entre l’homme et la nature… et tant d’autres domaines ; une philosophie et surtout une éthique avant toute chose.
Tant mieux si les amateurs de vieilles pierres, de balades hors des sentiers battus, de légendes populaires, de jardinage… trouvent chaussure à leur pied dans le fatras de chroniques qui constituent ce blog. Satisfaction encore plus grande si cette diversité voulue les aide à élargir un peu leur champ de vision. Je trouve intéressant de voir un amateur de ruines féodales aller consulter l’un des nombreux articles que j’ai écrits dans le cadre d’un inventaire bien incomplet des nombreuses insurrections populaires du passé… Et ma foi tant pis pour le militant pur souche qui n’apprécie pas le flou de la ligne politique de ce site… Le patrimoine historique dont nous héritons a été construit par nos ancêtres, petites gens, paysans ou artisans pour une grand nombre d’entre-eux. Ce sont leurs mains qui ont taillé et empilé les pierres des châteaux, des palais et des viaducs que nous contemplons aujourd’hui. Ce patrimoine nous appartient et nous devons le revendiquer et ne pas le laisser être confisqué par quelques milliardaires à la recherche de sensations fortes ou autres nostalgiques d’un passé de privilèges malheureusement pas encore totalement abolis. La culture est un bien commun à partager sans oublier aucun de ceux qui ont contribué à l’enrichir. L’importance de ce phénomène avait été très bien perçu par les instigateurs des premières « Bourses du Travail » par exemple.
Nombreux sont les anonymes qui ont été laissés sur le bord de la route au fil de l’histoire alors que leur contribution à l’évolution de l’humanité était certes modeste mais indubitable. D’où le fait que la Feuille Charbinoise choisisse volontairement de s’intéresser à la destinée de ces inconnus plutôt que celle, archi-connue, des célébrités agrées dans les livres d’histoire officielle. Le parcours d’Elisée Reclus est tout à fait exemplaire à ce titre : tour à tour rejeté par les tenants de la géographie classique, puis par les aficionados de la géographie marxiste, il a fallu plus d’un siècle pour qu’on lui concède enfin la place qu’il mérite dans l’évolution de cette discipline. Plus d’un siècle aussi pour que l’on admette enfin que les femmes ont joué un rôle d’importance dans la découverte des régions méconnues de notre planète au XIXème siècle par exemple. Je suis en train de terminer la lecture de l’histoire populaire des sciences de Clifford D. Conner. C’est très instructif et je ne manquerai pas de vous en parler bientôt. Bref, il y a du pain sur la planche du côté du travail de mémoire. Dans ce domaine, La Feuille n’inaugure aucune démarche nouvelle, elle se situe modestement dans la lignée de quelques grands anciens.
D’ici quelques temps, la présentation du blog devrait être quelque peu revue… Il faut bien, de temps à autre, repeindre la façade. Il est probable aussi que pendant l’été la cadence de production de nouveaux billets soit un peu ralentie.. Je n’ai ni plan bien défini, ni calendrier rigoureux à respecter, par rapport à cela. Disons que les échanges que nous continuerons d’avoir par le biais des commentaires ou des courriels privés dictera un peu ma conduite ! Pas d’arrêt prévu pour l’instant, ni temporaire, ni définitif… Disons que j’adopte un rythme de croisière estival sans avoir de date de rentrée bien précise sous les yeux. Ceux qui veulent être informés des nouvelles publications peuvent tout simplement s’abonner au flux RSS (bas de page) ou consulter les blogs amis, plus modernes que celui-ci, offrant un état des lieux, sans cesse remis à jour, des publications d’autrui.
Je m’aperçois que j’ai beaucoup parlé d’histoire et de patrimoine dans ce texte ; rassurez-vous je garde un œil sur l’actualité. Encore faudrait-il qu’elle soit un peu plus palpitante que ce qu’elle est ces dernières semaines !
Un grand merci à celles et ceux qui nous lisent depuis le début ou bien qui ont pris le train en marche et ne l’ont pas quitté au premier feu clignotant. Un grand merci aussi à ma correctrice préférée, celle qui traque les petites et les grosses bévues, et qui, parfois, ajoute un peu d’huile ou de vinaigre dans la sauce de ma salade. Je vous ai fait grâce dans les illustrations, du billet de 500 euro (je ne lance pas d’appel aux dons !) ou de la salle des cinq cents où le petit Napoléon (le premier) débuta ses exploits un certain 18 brumaire. Je préfère nettement les chansons de Serge Utge Royo, la bière, les castors et la musique ! Bon vent, bonne voile !
1juillet2011
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
C’est même le jour d’après, mais si je publie à trop grande fréquence d’une part ça me fatigue, d’autre part vous vous plaignez d’avoir trop à lire. Dont acte, le bric à blog tombe en fin de mois, quand il est bouclé. Celui-ci est sans doute moins « politique » et un peu moins « sérieux » que d’habitude. La tradition veut qu’en été on joue relâche, mais il ne faut pas exagérer car, pendant que vous bronzez pénards, les sinistres d’en haut continuent à œuvrer pour saboter votre futur.
La dernière chronique était une balade dans le monde des arbres. Il me paraît donc logique d’enchainer en vous parlant de séquoïas. Ces arbres géants ont la cote dans le blog : en l’espace de six mois, au moins trois chroniques leur ont été plus ou moins consacrées, si l’on considère que parler de l’écologiste John Muir est une façon détournée de s’intéresser à eux. Au cours de mes recherches, j’ai découvert un site qui leur est entièrement dédié, avec, pour les amateurs de statistiques et de records, un tableau présentant les plus grands arbres du monde. Le site s’intitule « séquoias » et la page avec une présentation des plus grands arbres du monde est à cette adresse. Pour les paresseux du clic, une information essentielle : l’arbre le plus haut du monde mesure 115,55 m, se nomme « Hyperion » et se trouve dans le Redwood National Park, en Californie, aux USA. Il s’agit d’un Sequoïa sempervirens. Ce mastodonte est talonné de près par un Douglas, étatsunien également, mais qui pousse dans l’Orégon. Pour connaître la suite, une seule solution, visiter le site indiqué. Pour rester dans le domaine des arbres, je vous invite également à aller faire un tour sur le « petit frère » de Krapo arboricole (la référence incontournable sur les arbres vénérables – voir liens permanents) : « Histoire d’arbres » est un blog sympa bourré de références en tous genres ; l’auteur du blog publie peu mais ses chroniques sont plaisantes. J’ai découvert, grâce à un billet du mois d’avril, la magnifique glycine d’Arcs-sur-Argens. Certes ce n’est pas un séquoïa géant, mais je n’imaginais pas qu’une glycine puisse avoir un tronc aussi impressionnant !
Fukushima c’est pas fini ! Loin de là ! Mais la page nucléaire commence à se tourner dans un certain nombre de pays… Seul un petit village de crétins de Gaulois, dont les choix technologiques sont guidés par des technocrates directement issus de l’école Maginot, persiste et signe, dans l’enthousiasme des politicards et l’indifférence des foules. On peut écouter Anne Rivasi sur Altermonde pour avoir quelques nouvelles intéressantes sur la situation au Japon, puis aller faire un tour sur le site « global chance », et se plonger dans la lecture d’un dossier passionnant : « Nucléaire, le déclin de l’empire français« . Tout n’est pas rose au pays de l’atomatouva en fleurs et des bisounours à costumes de martiens. Exit cette chère Anne Lauvergeon qui quitte Areva ; je n’ai pas d’inquiétude pour son avenir professionnel. Le changement de l’une des têtes de l’hydre ne suffira probablement pas à lui redonner de la vigueur pour affronter la dure réalité des lendemains irradiés qui déchantent. Le dossier établi par Global Chance est très étoffé et développe des arguments solides pour une sortie rapide du nucléaire et ce de partout dans le monde. « Présentés par les autorités françaises comme la conséquence très spécifique d’un événement très exceptionnel et tout à fait improbable en France, les accidents gravissimes en cours à Fukushima résultent d’une succession de dysfonctionnements qui peut tout aussi bien se produire sans le moindre tremblement de terre… […] On a le sentiment inquiétant qu’en France aujourd’hui, il n’y a plus de pilote dans l’avion de la sûreté. Une ASN, indépendante peut être, mais qui n’a pas l’air de s’inquiéter le moins du monde de défauts génériques dont elle annonce elle-même qu’ils pourraient conduire à des catastrophes, un gouvernement aveuglé par son ambition industrielle, qui préfère fermer les yeux et s’abriter derrière l’Autorité de sûreté pour ne prendre aucune décision de précaution qui pourrait nuire à l’industrie qu’il soutient. Et à part quelques exceptions, silence presque total des élus du peuple qui devraient se préoccuper de la sécurité des citoyens. »
Je ne veux pas perturber plus le début de votre sieste estivale, alors je vous propose quelques liens pour vous détendre un peu. En attendant que les Verts aient fini par se mettre d’accord sur leur candidat fétiche aux prochaines élections, rien n’empêche de rire un peu de l’écologie que l’on nous colle à toutes les sauces. Histoire de ramener les faits à de justes proportions, lisez donc l’article sur « l’écoflagellation » publiée sur « les eaux glacées du calcul égoïste« . J’ai trouvé ce texte très rafraichissant en pleine période de culpabilisation collective… Quand je pense que j’ai osé mettre le feu à des branchages dans mon jardin alors que j’aurais pu en faire du BRF… J’en frémis encore d’inquiétude. Heureusement que le Ministère de l’écologie n’a pas encore installé des caméras de vidéo surveillance derrière chez moi !
Histoire de rire un peu des ministres et de leurs comparses médiatiques, la chronique de François Morel sur Luc Ferry, que l’on peut écouter à cette adresse, m’a bien fait rigoler. Elle pourrait être transposée à pratiquement n’importe lequel des bonnets d’âne qui nous gavent de leurs discours sentencieux gonflés à l’hélium. Bon c’est vrai que ça date d’il y a un mois, mais, comme vous l’avez sûrement oubliée, vous pouvez, sans risque, vous faire un petit plaisir à bon compte.
On peut continuer dans la rigolade avec ce petit film présentant le travail d’une compagnie de théâtre, en pleine rue. Ça s’intitule « les banquiers craquent » et ça vaut la peine d’être visionné d’un bout à l’autre. Merci à Utoplib de nous fournir, de temps à autre, de tels petits bijoux. Il paraît que rire prolonge la durée de l’existence, alors n’hésitons pas !
Une première sur le bric à blog, avec un lien « sportif »… Enfin, sportif d’un genre assez particulier ! Sur le blog « Alambik » on s’inquiète des pratiques de plus en plus délirantes en matière de compétitions sportives. Tout est prétexte à concours, championnats et course au podium. A quand la traversée de l’Atlantique dans une baignoire avec la bonde ouverte ? Dernière idée idiote dans le domaine : « l’ultra trail » du Mont Blanc. Tournant en ridicule cette sorte de compétition, les auteurs dénoncent ses aspects nocifs autant pour l’individu que pour l’environnement et proposent d’organiser l’ultra-sieste (lien pour lire la charte de cette épreuve surhumaine) ! J’ai lu le détail des modalités de cet acte extrémiste et cela me convient parfaitement. Mon prochain acte de protestation sociale sera une « ultra-sieste » vigoureuse. Je ne pense pas avoir besoin de dopage, quoique… mon voisin trouve que je suis un hyperactif incontrôlable. Alors je n’en sais rien. Au pire, la prise de sang détectera quelques traces d’alcool dans le sang ! Pardonnez lui Seigneur, ce n’était pas du vin de messe et c’était pour la bonne cause !
Cette semaine j’ai aussi découvert un documentaire sur ARTE qui m’a – un tout petit peu – réconcilié avec le football. Il s’agit d’un reportage sur les équipes de foot féminines dans la Cordillère des Andes. C’est la première fois que je reste assis plus d’une demi-heure devant un écran à regarder des gens taper dans un ballon. Mais il faut dire qu’il s’agit là de femmes quéchuas, en costume traditionnel, qui s’en donnent à cœur joie et profitent avec ardeur de ce bref moment de détente que leur apporte l’entrainement au foot sous le regard mi-admiratif, mi-amusé de leurs maris sagement assis dans l’herbe au bord du terrain. Des rencontres amicales avec les femmes d’autres villages ; des terrains changeant de dimension, de revêtement et de tracé, suivant la richesse du lieu ; des matches accompagnés par l’orchestre du coin… Un vrai moment de bonheur dans un contexte social particulièrement dur. Jouer au foot à Churubumba à 3850 m d’altitude ce n’est pas de la tarte ! L’émission est visible gratuitement quelques jours sur Arte+7, à cette adresse. Je ne sais pas si elle sera rediffusée. Il y a des chances qu’elle passe en VOD, mais elle sera alors payante…
Voilà, c’est fini pour ce mois-ci. Cette chronique a une particularité, mais je ne dis rien pour l’instant. J’en parlerai dans la prochaine ! Bonne lecture en attendant…
29juin2011
Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

Commençons notre balade par une belle légende issue de la mythologie grecque : celle de Philémon et Baucis. Zeus et Hermès, déguisés en bergers, se promènent un jour en Phrygie, au nord-ouest de l’Asie Mineure. Au gré de leur vagabondage, ils quémandent une hospitalité que tout le monde leur refuse. Ils frappent à la porte d’une modeste demeure, une cabane en roseaux couverte de chaume, où vit un couple de paysans très pauvres. Leurs hôtes les accueillent à bras ouverts et leur offrent le peu, très peu, de choses dont ils disposent (précurseurs du Couch’Surfing ?). Zeus décide de récompenser cette générosité et leur propose de formuler un vœu qu’il exaucera. Philémon et Baucis répondent sans attendre : ce qu’ils désirent le plus au monde c’est rester ensemble dans l’éternité, prolonger dans l’au-delà ce qu’ils ont vécu ici-bas. Lorsque la mort vient pour les prendre, le dieu exauce leur souhait : leur cabane devient un temple luxueux et les deux paysans sont changés en arbres : un chêne pour Philémon, un tilleul pour Baucis, mais avec un tronc commun pour qu’ils restent unis à jamais. Dans les forêts de Phrygie comme dans bien d’autres régions au climat tempéré, chênes et tilleuls se côtoient sans se nuire. Le vieux couple ainsi transmuté dans le monde végétal devient une représentation de la félicité et de la fidélité conjugale mais aussi de l’harmonie végétale. Les deux arbres ont une puissance symbolique très forte dans la mythologie : le chêne représente le pouvoir, à la fois terrestre et divin ; le tilleul est l’arbre de justice.
Autre légende mettant en scène un tilleul, toujours en Grèce : celle de Philyra et Cronos. Philyra est la fille d’Okéanos et de Téthys. Son Oncle Cronos, roi des Titans, père de Zeus, a un gros penchant pour elle et la poursuit de ses assiduités (comme on dit avec élégance). Sa femme Rhéa n’apprécie guère cette infidélité naissante. Pour échapper au courroux de son épouse, Cronos se change en étalon. Pendant sa fuite (au triple galop car Rhéa le pourchasse), il trouve quand même le temps de s’unir à Philyra. De cet accouplement contre nature nait un centaure, Chiron. Philyra est désespérée. Elle supplie Zeus de la métamorphoser elle aussi. Le dieu accède à sa demande et la transforme en tilleul. Peu à peu l’écorce de cet arbre magnifique habille son corps… Le petit Chiron se nourrit alors de « lait de tilleul » et tire de ce breuvage deux avantages non négligeables : l’immortalité et la sagesse.
On peut certes trouver de nombreux enseignements dans ces deux histoires. Ce qui est clair dans les deux cas c’est le lien étroit entre le tilleul et le genre féminin. Il est d’ailleurs ainsi classé dans le folklore paysan de la plupart des régions d’Europe où il pousse spontanément. Les peuples germain et scandinave considèrent que les tilleuls âgés abritent Freya, déesse de l’Amour, et Nerthus, déesse du foyer. Les femmes espérant se marier dans l’année ou concevoir un enfant ne manquaient pas de déposer des offrandes à leur pied ou dans les fissures de leur tronc creux. Tel arbre ancien servait de portique aux fiancés parce qu’il était percé, tel autre devenait le centre d’une ronde endiablée à l’occasion de la Saint Jean. On avait toujours besoin, pour n’importe quelle cérémonie ayant trait à l’amour, d’un tilleul pour l’organiser ! En fait, peu d’arbres occupent une place aussi importante dans l’imaginaire populaire. Pourtant les représentations que l’on s’en fait sont loin d’être toutes identiques. Son rôle varie selon les pays et les coutumes : symbole de la fidélité conjugale ou de la justice, arbre à danser, repère du dragon, monument commémoratif… Difficile de dresser un inventaire exhaustif !

Dans de nombreux pays, on plante un tilleul pour célébrer une victoire et surtout une libération. C’est la fête du tilleul en Lituanie pour commémorer la victoire du chef Erdivil contre le duc de Russie en 1217 ou la plantation du tilleul dans la plaine au pied du château de Gruyère, en Suisse, pour commémorer la victoire de Morat en 1476 (voir chronique sur le château de Gruyère dans ce même blog). Les sans-culottes français n’oublient pas ce symbole de justice : nombre des « arbres de la liberté », représentant l’an I de la République et plantés en 1793 ne sont autres que des tilleuls. L’arbre plait aux humbles, mais il fascine aussi les têtes couronnées. Henri IV en fait un symbole de sa volonté royale de reboiser la France. Le monarque estime que les défrichements trop importants ont entrainé des dommages regrettables dans le couvert boisé du pays… C’est ainsi que des « tilleuls de Sully » (ainsi nommé en référence au célèbre conseiller du roi) font leur apparition sur les places de nombreux villages ou à proximité des églises. Dans notre région il en reste beaucoup encore (cf photos 1 et 2) et grâce à cette initiative, nous pouvons encore profiter de l’ombrage d’un grand nombre de tilleuls quatre fois centenaires, généralement plantés dans des lieux superbes. On découvre au passage l’une des premières singularités de cet arbre : sa capacité à pousser aussi bien en forêt que dans les espaces dégagés.
Faut-il profiter de cette ombre agréable pour s’y reposer et, pourquoi pas, s’y adonner aux joies d’une bonne petite sieste ? Certainement pas, vont répondront les Scandinaves. Lorsque la nuit tombe, l’arbre envoûte les voyageurs grâce à la forte senteur de ses fleurs ; malheureux sont ceux qui décident de passer la nuit à son pied… Au crépuscule, elfes et fées qui s’y sont abrités toute la journée se réveillent et se livrent à une sarabande effrénée. Nombreuses sont les sorcières qui avouent, sous la torture, avoir dévié du droit chemin après avoir écouté les mauvais conseils des créatures qui sommeillent dans son tronc…Diable, dragon ? Qui le sait ? Si l’on quitte le Nord de l’Europe pour se rendre vers le Sud, les conseils donnés au voyageur risquent de changer. D’étranges histoires circulent dans les auberges de campagne et l’on ne manquera pas de vous raconter celle de Pierre ou de Martin, de Jean ou de Jacques, qui ont aperçu, entre les branches de cet arbre béni des Dieux, le visage de la Vierge Marie. Cela explique sans doute pourquoi beaucoup de tilleuls abritent, dans le creux de leur tronc, un simple oratoire ou parfois une petite chapelle. Maléfique dans ce cas ? Nullement, dans des régions d’Europe où la ferveur religieuse occupe une si grande place ! Combien de princes, de chevaliers errants, de chasseurs impénitents, ont eu une révélation alors qu’ils se reposaient sous cet arbre. Ils ont compris, d’une manière ou d’une autre, qu’ils côtoyaient le pêché d’un peu trop près et qu’il était grand temps, pour le salut de leur âme, de prendre quelque initiative spectaculaire. Certains ont ainsi conclu leur sieste en prenant l’habit du moine ; d’autres, touchés par la grâce avec une intensité moindre, ont choisi d’investir une partie de leur fortune plus ou moins bien acquise dans la construction d’une abbaye située, comme il se doit, non loin de l’arbre où a eu lieu la soudaine illumination…

Au fil des siècles et pour consolider son implantation, l’église catholique romaine a compris le rôle joué par cet arbre dans l’imaginaire populaire et elle a cherché à l’intégrer dans ses propres rituels. Outre les oratoires, certains arbres sont devenus jalons d’un chemin de croix ; d’autres, ornés d’un crucifix ou d’un tableau sculpté, sont devenus lieux de pèlerinage et de dévotion. Cette pratique est fréquente : il est plus habile de faire évoluer peu à peu une pratique considérée comme païenne, plutôt que de s’y opposer frontalement. Etrange pouvoir donc de cet arbre ayant su séduire aussi bien les révolutionnaires laïcs que les fanatiques religieux… Cette capacité à transcender les clivages explique sans doute son omniprésence dans les mythes. Dans notre monde contemporain, l’arbre a bien entendu perdu la place de choix qu’il occupait dans les temps anciens, tant sur le plan symbolique que sur le plan matériel. Sauf dans quelques pays d’Europe centrale, le tilleul n’est plus une essence forestière commune. Il n’en était pas de même à la préhistoire. L’arbre occupait au contraire une place prépondérante dans la forêt primaire, et ce pendant les milliers d’années qui ont suivi la dernière glaciation. La quantité considérable de pollens que l’on peut trouver dans les glaciers et dans les tourbières vient à l’appui de cette affirmation. Contrairement à d’autres essences, comme le cormier par exemple, ce n’est pas la lenteur de poussée de l’arbre qui explique sa disparition de nos forêts, c’est plutôt le peu d’intérêt que l’on accorde maintenant à son bois. Autrefois largement utilisé en sculpture par exemple, ou bien pour la fabrication de menus objets de la vie quotidienne, il est, de nos jours, de moins en moins employé. Le bois est tendre pourtant et se travaille facilement. Il a une belle couleur blanc nacré, parfois légèrement rosée, et prend, lorsqu’on l’a poli longuement, une texture très douce rappelant par exemple celle des fruitiers. Il est facile à teinter et, si l’on choisit bien ses pièces, il ne fend guère au séchage. Il est peu apprécié comme bois de chauffage car, s’il brûle avec une jolie flamme, il ne fait pas long feu et il faut souvent ravitailler le poêle.

Ce sont surtout les fleurs qui lui ont permis de conserver sa réputation d’arbre bienfaiteur. Cueillies au bon moment et séchées avec soin, elles gardent longtemps leur pouvoir thérapeutique. On les consomme surtout en infusion. L’effet principal est calmant : la fleur du tilleul agit, avec plus ou moins d’efficacité, dans les troubles légers du sommeil, contre les maux de ventre ou les maux de tête. On note aussi un effet bénéfique dans les troubles cardiaques et les démangeaisons cutanées. Remède de bonne femme, certes, mais qui présentait l’avantage d’être facile à se procurer et à conserver, et qui coûtait moins cher que les produits vendus par l’apothicaire. Le XXème siècle a vu une perte considérable d’intérêt pour ce genre de médecine populaire jugée primitive par l’académie de médecine. Les progrès fulgurants de la recherche ont quelque peu bousculé ces médicaments de grand-mère. Mais ils retrouvent peu à peu une certaine notoriété, car on s’est aperçu que nombre de traitements miraculeux et onéreux proposés par les laboratoires pharmaceutiques comportaient parfois trop d’effets secondaires nuisibles. Du coup, la récolte de la fleur de tilleul, notamment dans la région des Baronnies, dans la Drôme, retrouve un peu de son panache d’antan. Il en est de même pour pas mal de plantes que l’on consomme à nouveau massivement, sous forme d’huiles essentielles, d’extraits ou de simples infusions. Justice est rendue, en quelque sorte, à l’arbre de justice !
Mais au fait, tilleul, tilleul, de quel arbre parle-t-on exactement ? Il existe en réalité une quarantaine d’espèces de tilleuls (genre Tilia), dont cinq sont européennes. Les deux les plus répandues sous nos latitudes, sont, pour simplifier, le tilleul à larges feuilles (Tilia platyphyllos) et le tilleul à petites feuilles (Tillia cordata). Ne vous laissez pas piéger par les appellations et observez bien les dessins ! En réalité, la taille des feuilles n’est pas toujours un indice probant. Les botanistes étant parfois un peu vicieux, le second peut avoir des feuilles plus grandes que le premier ! On estime que ces deux espèces sont indigènes depuis environ huit mille ans. Elles cohabitent facilement et n’ont pas d’aire de répartition bien déterminée. On note cependant le fait que le tilleul à larges feuilles s’acclimate mieux en altitude que son cousin. Tillia Cordata est l’arbre des plaines et des collines. Tillia platyphyllos peut se rencontrer jusqu’à près de deux mille mètres d’altitude. Le premier pousse au Nord jusqu’en Sibérie occidentale et au Sud de la Scandinavie. Le second ne dépasse guère la Belgique et le Nord de l’Allemagne. D’autres espèces de Tillia, apparaissent en quantités importantes dans les parcs ou parfois le long des avenues : le tilleul argenté, très résistant à la sécheresse et à la pollution, a été introduit en France à la fin du XVIIIème siècle. C’est un très bel arbre ornemental, originaire de l’Est de l’Europe. On peut croiser aussi, au détour d’une investigation botanique, des tilleuls de Crimée ou d’Amérique. Le dénommé tilleul de Hollande n’est ni plus ni moins qu’un hybride des deux espèces les plus répandues…
J’espère que cette brève excursion dans le monde du tilleul vous aura plu. Il est grand temps, surtout si l’heure du coucher approche, de vous préparer une petite infusion de tilleul… Au cas où, comme moi, vous n’appréciez guère le goût singulier de ce breuvage, vous pouvez toujours ajouter, pour le plaisir, quelques petites feuilles de menthe poivrée ou marocaine. Les deux arômes se marient fort bien et les vertus médicinales se complètent sans problème !
Sources et liens complémentaires à cet article
– livres utilisés : « Eloge des arbres » d’André Corvol – « Livre des arbres, arbustes et arbrisseaux » de Pierre Lieutaghi – « Terre des arbres » de Rudolf Wittmann (photos extraordinaires !)
– un lien complémentaire : nombreuses photos de tilleuls vénérables et clé de détermination simple sur le blog de Krapo Arboricole –

22juin2011
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; le verre et la casserole.
Bon je sais, une chronique gastronomico-horticole de plus qui va lasser ceux que les expériences de jardinage n’intéressent pas ou exaspérer ceux qui voudraient une ligne politique plus claire, des propos incisifs, voire même une contribution active à l’élaboration d’un Xième programme commun pour la Gauche, la vraie, celle qui avait autrefois les yeux sans cesse tournés vers la ligne bleue de l’Oural. Eh bien non, ainsi va La Feuille, cahin-caha, greli-grelo. Mes aspirations à une société plus juste, plus respectueuse de son environnement, abolissant progressivement les rapports hiérarchiques nuisibles… s’enracinent dans un plat de petits pois, carottes et pommes de terre nouvelle. J’espère que cette déclaration fracassante aidera les Verts à organiser leur élection primaire, les veufs et les veuves de DSK à trouver un autre pantin gominé, ou bien ceux qui ont admiré les multiples leaders charismatiques du mouvement communiste autoritaire à trouver un nouveau gourou à vénérer. Cela ne me déplairait pas non plus que l’UNESCO s’associe à mes efforts pour inscrire la jardinière de légumes au patrimoine profondément matériel de l’humanité, et à faire du 21 juin, date à laquelle nous célébrons déjà le solstice d’été, une journée mondiale de ce plat grandiose. Au point où l’on en est rendu dans la connerie des commémorations diverses, cela n’aggraverait guère la situation, et cela ferait toujours une occasion supplémentaire de s’empiffrer de ce plat, cadeau divin du dieu des libations et des banquets, et de la déesse des récoltes. Le message d’amour universel des religions monothéistes ayant échoué, un retour aux bonnes vieilles valeurs polythéistes, surtout si chacun peut constituer son propre panthéon, cela ne peut pas faire de mal.
Passons donc aux fondamentaux, en commençant par le fondamental du fondamental : il ne s’agit point d’une charmante personne de sexe féminin s’adonnant aux plaisirs du potager dont je parle ici, mais d’un plat gastronomique assez commun dans nos campagnes. Les lecteurs anthropophages peuvent donc réfréner leurs instincts. Ils n’auront pas l’occasion de les assouvir aujourd’hui. Cette mise au point étant faite, rentrons dans le vif du mijotage : les légumes de base de la jardinière, ce sont : des pommes de terre nouvelles, de jeunes carottes bien tendres, des oignons blancs, jaunes ou rouges (avec ou sans leur verdure, selon fraicheur) et… des petits pois. On emploie des proportions équivalentes pour carottes, pommes de terre et petits pois et une quantité moindre d’oignons. Plus les légumes sont frais, plus la préparation est bonne… Le recours à des petits pois surgelés, solution choisie par les paresseux, n’améliore pas la qualité gustative de l’ensemble : seul le petit pois écossé fraichement a cette teneur en sucre et cette saveur subtile qui en font un véritable régal pour les papilles. Variante possible au niveau des ingrédients : on peut ajouter des feuilles de laitue ou des pois gourmands en part égale avec les autres légumes. Si vous n’êtes pas végétarien sachez que la présence de quelques lardons coupés en fines lamelles ne gâte en rien la saveur du plat. On commence par faire rissoler oignons et lardons dans du beurre ou dans de l’huile d’olive, puis on ajoute pommes de terre et carottes ; on termine par les petits pois qui demandent la cuisson la plus courte. Cette cuisson doit se faire à l’étouffée et non dans de l’eau ou à la vapeur. La Feuille Charbinoise n’est malheureusement pas un site de référence pour les gens qui sont au régime ! Pour éviter que les légumes n’attrapent au démarrage, un petit verre de vin blanc et un petit verre d’eau rendent le mélange plus « glissant ». Ayez la main légère côté épices et aromates. La jardinière se satisfait très bien d’un peu de sel et de poivre ; on peut compléter par une pincée de muscade… c’est tout ! La saveur des légumes nouveaux est subtile : ne l’assassinez pas avec des épices au goût trop marqué ! Dix à quinze minutes de mijotage à feu doux dans une cocotte aux parois épaisses, avec un couvercle ; cinq minutes à découvert en « touillant » avec une cuillère en bois pour faire réduire le bouillon ; c’est prêt ! Versez dans un plat à gratin ; laissez refroidir un peu car se brûler la langue ne facilite pas le travail des papilles ; servez vous une bonne louchée et dégustez les yeux fermés en débranchant votre machin à musique et votre truc à sonnerie… La gastronomie et l’électronique ce n’est pas compatible.
Ne négligez pas le plaisir des senteurs ! Avant de porter la cuillère à la bouche, n’hésitez pas à la promener à proximité de l’organe qui fonctionne le mieux pour analyser les odeurs. Il n’y a pas que le château Margaux qui a des arômes à déguster avec le nez… Une gorgée de vin, oui ; une bouchée de viande, oui ; mais prenez le temps de déguster les premières cuillerées nature, sans mélange. Vous comprendrez alors pourquoi la jardinière de légumes est un nectar des dieux, le cadeau que l’on peut s’offrir, sans risque et sans trop de frais, avant d’aller sauter les feux du solstice. C’est un plat que vous pouvez, par ailleurs, préparer en quantité importante car il supporte très bien d’être réchauffé. N’exagérez pas cependant, même si vous avez vos parents et grands parents à la maison pour écosser les petits pois, la jardinière se congèle très mal, en grande partie à cause des pommes de terre dont le goût et la consistance se dégradent considérablement après un tripatouillage des températures. Quelle viande en accompagnement (vous savez que chez nous, la viande « accompagne » les légumes et non l’inverse) ? Un bon rôti de veau me paraît tout indiqué ; un poulet rôti se place assez bien ; une tranche de gigot ne dépare pas le plat… Que boire avec ce plat ? Selon ses goûts et ses couleurs… Je n’aime guère les conseils œnologiques. En ce qui me concerne, pour ce solstice, j’ai accompagné la jardinière d’un vin de pays bio du Roussillon, une Grenache, domaine Jorel pour être plus précis car ce petit vigneron, rencontré sur un salon bio, mérite bien qu’on lui fasse un petit coup de pub !
L’intérêt principal du plat réside indubitablement en un mélange subtil de saveurs, mais ce serait une injustice criante de ne pas réserver une mention particulière au petit pois. Ce légume, trop souvent maltraité dans les conserves, est d’une délicatesse exquise lorsqu’on le consomme frais. Il n’est nul besoin alors de lui ajouter un quelconque exhausteur de goût, comme savent si bien le faire les industriels de l’agro-alimentaire. Ni sel en excès, ni sucre, et, n’en déplaise à nos amis d’Outre-Manche, surtout pas de menthe dans son accompagnement ! Les « peas » anglais ont un rapport plus étroit avec les pois chiches qu’avec les petits pois extra-fins de nos jardins. Que l’on éprouve le besoin de leur ajouter moult saveurs étrangères après les avoir fait bouillir à grande eau, cela se comprend. Mais de grâce, ne commettez point un tel crime avec les petites billes vertes de votre jardin ! Et puis il est grand temps de retrouver l’un des plus grands plaisirs liés à la consommation de ce légume délicat : cueillette et écossage prennent un temps infini… Si l’on tenait compte des heures de main d’œuvre nécessaires à la récolte et à la préparation d’un kilo de grains, la jardinière de légumes frais deviendrait alors un plat vendu presque au prix de l’or… L’occasion peut-être de recréer un peu de lien social ? La joie des soirées passées à émonder les noix, à effiler les haricots, ou à écosser les petits pois… surtout si le personnel concerné est invité à partager le plat ensuite. Philippe Delerm décrit cela très bien dans « la première gorgée de bière ». Pour cette fois, je vous ferai grâce de l’épépinage des groseilles à la plume d’oie, je ne suis pas un sadique.
Les raisons que j’ai d’écrire ce billet sont nombreuses et mériteraient sans doute d’être détaillées. Je ne les expliciterai pas aujourd’hui cependant. Je mettrai juste en avant le fait que j’estime nécessaire de consacrer à nouveau du temps à notre alimentation. Je constate un peu plus chaque jour que les néo-ruraux, citadins transplantés dans un décor campagnard, rêvent de consommer des légumes frais, mais ne s’intéressent qu’aux produits « bons à manger direct » du jardin. Tomates, melons, courgettes ou aubergines ont la cote, car il suffit de les couper en rondelles… Les légumes demandant un effort plus conséquent sont boudés. Les salades vertes qu’il faut laver parce que – beuark – il y a de la terre et des limaces, les haricots « je n’ai pas le temps » et les blettes « ça se mange ? » ont beaucoup moins de succès. Il y a un grand pas à faire pour se désaccoutumer des légumes ronds, lisses et tout propres du supermarket du coin. Ce n’est pas parce qu’un petit ver a fait une minuscule galerie dans un navet que l’on risque une hospitalisation d’urgence. Le pesticide qui se dissimule sous la peau paraffinée de la pomme parfaite est sans doute beaucoup plus dangereux. A ce propos, la démarche de l’association « slow food » est intéressante ; dommage que l’ambiance soit un peu trop huppée à mon goût (ce n’est pas un jugement péremptoire et sans appel, j’y reviendrai). Il n’y a pas besoin d’aller dans un restau quatre étoiles pour se faire plaisir avec… ma jardinière du solstice !
16juin2011
Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; les histoires d'Oncle Paul.
Portrait d’une musicienne aventurière du XIXème siècle : Lisa Cristiani
« A peine arrivé à Iakoutsk, on repart le 4 juin pour Okhotsk, dans des voitures attelées de chevaux endiablés qui n’ont jamais senti le harnais. C’est par miracle que l’on gagne le but avec sa tête et tous ses membres, au commencement de juillet. A Okhotsk, on prend la mer pour un trajet de 350 lieues ; mais que sont les brumes, les calmes ou les colères de l’Océan Pacifique après la course fabuleuse que l’on vient de faire ! Un seul incident pendant la traversée ; une nuit, ou du moins à une heure qui devait être la nuit (elle n’existe presque pas en cette saison), le navire est secoué d’une manière insolite ; tout le monde se précipite sur le pont. – Qu’y a-t-il ? – C’est une baleine qui est venue se promener sous la coque et comme Mme Cristiani et son stradivarius ont jeté pendant la soirée leurs plus belles mélodies à la brise, il est décidé, convenu que les baleines sont des dilettantes et que celle-ci a été attirée par la sirène ! »
Pour quelles raisons singulières, une musicienne de talent, de renommée internationale, se retrouve-t-elle ainsi en maraude dans les terres sauvages de la Sibérie orientale et sur les flots glacés de la mer d’Okhotsk en lisière du Pacifique Nord ? Son aventure peu commune mérite d’être contée par le menu, d’autant qu’elle l’a vécue en solitaire, et non en épouse plus ou moins contrainte de suivre un mari archéologue ou diplomate (ce qui a été le cas pour plusieurs voyageuses célèbres du XIXème). Mlle Cristiani n’était pas mariée et ce ne sont donc pas des raisons conjugales qui l’ont poussée, un beau jour, à quitter la douceur du foyer…
Lise Barbier-Cristiani (puisque tel est son patronyme complet) est née à Paris en 1827. Dès l’age de 18 ans, elle fait sensation en donnant ses premiers concerts publics. Les spectateurs sont grandement étonnés par la technicité et la richesse expressive de son interprétation des morceaux classiques. Malgré l’accueil chaleureux qu’elle reçoit du public, elle décide très rapidement de quitter la capitale française et de se rendre en tournée dans les grandes villes européennes. Son charme indéniable et son haut niveau musical impressionnent de nombreuses personnalités. Parmi elles le roi du Danemark qui la nomme premier violoncelle de l’orchestre de Copenhague et lui décerne le titre de « virtuose de la cour », ou le compositeur Mendelssohn qui l’accompagne au piano et lui dédie l’une de ses œuvres. Sa tournée en Suède rencontre un accueil triomphal et elle est surnommée « la Sainte Cécile de France ». En 1839 elle décide de quitter la Scandinavie et de se rendre en Russie pour tenter sa chance à St Pétersbourg. Un deuil à la cour interrompt l’exécution de ce projet. Elle ressent alors une immense aspiration à découvrir de nouvelles sensations, à explorer des terres méconnues et, surtout, à confronter son art musical à un public plus ou moins vierge de toute culture classique. Son choix est fait : puisqu’elle ne peut faire carrière à St Pétersbourg, elle se lance dans un grand périple vers le Nord-Est de la Russie, traversant la Sibérie de part en part jusqu’à atteindre la côte Pacifique. Elle va parcourir ainsi plus de 20 000 km en Sibérie, dans des conditions parfois épouvantables. Son rêve caché : sans doute se rendre jusqu’à Pékin, mais elle n’accomplira pas cette dernière partie de son expédition. Nous verrons pourquoi…
Son voyage débute en 1848. Elle n’écrit pas de journal mais l’échange de correspondance qu’elle pratique avec sa famille est une véritable mine de renseignements que vont utiliser tous ses biographes. Il faut dire qu’elle a de quoi raconter car sa petite troupe va emprunter des chemins vraiment peu usités par les voyageurs occidentaux. Qui sont ses compagnons de route ? Deux humains et un violoncelle ! Il y a tout d’abord sa femme de chambre russe et aussi un vieux pianiste allemand qui lui tient lieu de protecteur et d’accompagnateur. Quant au violoncelle, il s’agit ni plus ni moins d’un Stradivarius, fabriqué en 1700, que Lise Cristiani utilise dans les concerts. Notons au passage que cet instrument, mystérieusement disparu à la mort de sa propriétaire, a fait sa réapparition au bout de quelques années. Objet d’un véritable culte, il fait partie des collections du Musée communal de la ville de Crémone, lieu où il a été fabriqué (instrument photographié en début de paragraphe). Il est présenté parfois au public à l’occasion de concerts importants. Bref notre virtuose ne se déplace pas avec un équipage considérable ! La première étape importante de son voyage est la ville d’Irkousk, capitale de la Sibérie orientale, vingt mille habitants à l’époque où elle y arrive. Irkoutsk est la seconde ville de Sibérie, juste après Tobolsk. Elle est située au confluent de trois rivières ; l’une d’elle, l’Angara, sert de déversoir au lac Baïkal situé à quelques kilomètres. La population est très disparate : une communauté allemande importante et de nombreux exilés politiques y ont trouvé refuge. Elle accomplit ensuite la seconde étape de son périple, d’Irkoutsk à Kiachta, ville située à la frontière de la Chine, en compagnie du Général Mourawieff et de sa famille. Le voyage devient beaucoup plus éprouvant et l’étape entre St Pétersbourg et Irkoutsk paraît bien plaisante à la jeune femme, comparé à ce qui va suivre !

La navigation sur le lac Baïkal est périlleuse : les vents y sont très variables et les tempêtes fréquentes ; les rives n’offrent que peu d’abri et les bateaux utilisés pour le transport des voyageurs ou des marchandises sont d’une construction si médiocre que les marins ne font la traversée que lorsque le temps est clément. Pour Lisa Cristiani, les créatures mythologiques qui hantent les profondeurs de ce lac immense se montrent relativement cordiales. Les vagues sont cependant si hautes et le navire est si chahuté que les passagers attrapent un violent mal de mer. Lorsque le bateau accoste enfin sur la rive orientale, une épaisse couche de neige recouvre le paysage. Le froid s’installe et les voyageurs, quoique bien équipés, vont en souffrir considérablement. Le paysage est montagneux et devient progressivement de plus en plus aride. La voiture va bon train et, le 29 octobre, la ville de Kachta est en vue. L’arrivée de cet étrange équipage dans cette ville frontière où il ne se passe jamais rien constitue un événement d’une ampleur considérable. Les concerts qu’elle donne à cette occasion attirent un large public. Pékin n’est pas très loin (quelques centaines de kilomètres) mais les talents musicaux de la jeune violoncelliste ne suffisent pas à amadouer les autorités chinoises. L’autorisation de franchir la frontière pour aller se produire dans la capitale chinoise lui est refusée à plusieurs reprises. Mlle Cristiani se console en visitant longuement la partie chinoise de la ville. Elle est très admirative devant l’architecture des maisons et les intérieurs richement décorés. Le Dzargoutchey (chef de la communauté chinoise) ne manque pas de l’inviter à manger, elle, ainsi que celui qu’il considère comme le « chef » de son expédition, le général russe Mourawiev. Dans un courrier qu’elle adresse à sa famille et qui sera publié ensuite dans le « Tour du Monde », revue dirigée par Edouard Charton, Lisa Cristiani s’étend longuement sur le déroulement du cérémonial auquel elle est conviée. Elle décrit méticuleusement la cuisine chinoise qu’elle semble apprécier médiocrement :
« On annonça que le dîner était servi : le Dzargoutchey et notre principal officier passèrent dans la salle à manger en se tenant par la main. On était cinq ou six à table, laquelle n’était pas beaucoup plus grande qu’une table de whist ordinaire. Devant chaque convive se trouvaient deux soucoupes de porcelaine, dont l’une était vide et l’autre à moitié remplie de vinaigre. Nous avions fait apporter nos couverts car les Chinois se servent pour manger de deux petits bâtons d’ivoire qu’ils manient si adroitement avec les trois premiers doigts de la main droite qu’ils leur suffisent même pour prendre des potages ou des sauces très liquides. La table était chargée de mets servis dans des soucoupes à peu près semblables à nos assiettes, mets qui se composaient de petits morceaux de viande,de porc, de mouton, de volaille, de gibier bouillis dans de la graisse. On les prend sur la soucoupe et on les mange après les avoir trempés dans le vinaigre : on sert alternativement des viandes, des légumes […] Cinquante deux soucoupes nous furent successivement offertes, et nous goutâmes d’un grand nombre autant par curiosité que par politesse. Le dîner se termina par huit soupes à la viande, ce qui est le maximum de la politesse chinoise, qui mesure la considération que mérite un homme au nombre de plats qu’on lui sert. […] Assurément un dîner chinois n’est pas pour un Européen et surtout pour un Français un chef-d’œuvre gastronomique ; mais il y a certains plats, comme les hachis de porc et les pâtisseries, qui ont fort bon goût. La cuisine chinoise a pour but la variété plus que la quantité, et elle serait vraiment passable si elle était moins grasse, si les épices et surtout l’ail y étaient moins prodigués, et le porc, viande qu’ils préfèrent, moins employé. »
Pendant son séjour à Kachta, elle rend visite également aux nomades mongols de la tribu des Bouriates. Ces gens hospitaliers s’attirent très vite la sympathie de la jeune femme. Trois cent cavaliers en robe de satin et bonnets pointus garnis de fourrure escortent leurs hôtes en exécutant pour eux des fantasias d’une adresse inouïe. Ils attellent leurs chevaux à des carrioles et entrainent leurs visiteurs dans un galop « plus vertigineux qu’agréable » ainsi que le relate la violoncelliste dans l’une de ses lettres. Le repas servi sous une tente de feutre est cependant beaucoup plus plaisant que celui servi à la table du mandarin. Un verre de champagne accompagne les mets les plus exquis ! Le séjour à Kachta de Mlle Cristiani se termine. A la fin du mois d’octobre 1848, elle est de retour à Irkoutsk. Elle va s’y reposer pendant l’hiver avant de se lancer dans un nouvel épisode de ses aventures. Le 15 mai elle quitte Irkoutsk pour se rendre notamment à Iakoutsk et à Okhotsk. Elle fait partie d’une expédition montée par le gouverneur de la ville pour aller prendre possession, au nom du gouvernement russe, de l’embouchure du fleuve Amour. Elle voyage dans un saradosse, une voiture russe très peu suspendue, tirée par un attelage de 7 chevaux et escortée par six cosaques. La caravane, constituée de trois véhicules escortés, a une allure tout à fait impressionnante.
« Me voici donc embarquée encore une fois pour une folle entreprise. J’avoue que je commence avec plaisir un voyage qui va compléter l’originalité de ma vie d’artiste : cependant ce n’est pas sans un sentiment pénible que je songe aux deux milles lieues que je vais ajouter encore aux trois mille qui me séparent de la patrie. »
« Eh bien va pour la conquête des bouches de l’Amour ! Il sera assez original d’y voir participer une Parisienne jouant du violoncelle, surtout si l’on tire le canon ! » (C’est ainsi qu’elle commente la situation lorsque le général Mourawiev lui apprend l’objectif militaire de cette expédition…)

Tout ce petit monde embarque ensuite dans des navires qui vont suivre le cours de la Léna. Les voyageurs font connaissance de deux peuplades que Mlle Cristiani n’apprécie guère, les Toungouses et les Iakoutes. Elle qualifie ces derniers « d’affreux sauvages de la race mandchoue, à la grosse tête, au corps robuste, aux jambes grêles… idolâtres et communistes dans le sens le plus étendu du mot », considérant « la femme comme un animal inférieur » et faisant d’elle « une bête de somme ». Les navires accostent à Iakoutsk et, dès le 4 juin, les membres de l’expédition repartent dans des voitures attelées « à des chevaux endiablés qui n’ont jamais senti le harnais » selon les propres termes de la violoncelliste. On imagine sans peine le sort qui est réservé au Stradivarius dans cette affaire ! Okhotsk est un port sur la mer d’Okhotsk, séparée de l’océan Pacifique Nord par le chapelet des îles Kouril. Trois cent cinquante lieues en mer, le temps de charmer les baleines, et Mlle Cristiani débarque avec sa troupe au Kamtchatka, dans la ville de Petropaulowsk, port où se déroulent d’importants échanges commerciaux avec l’Amérique. Les contacts avec la population sont difficiles dans cette région au climat extrême :
« Les tribus qui peuplent le Kamtchatka, conquises par le sabre et baptisées dans le sang, sont restées au fond sauvages et païennes. Pendant l’hiver, elles se réfugient dans des huttes souterraines, de forme conique, ouvertes par le haut, dansent autour de leurs feux toujours allumés et se soucient peu de la neige. Pour elles, le roi des animaux est le chien. C’est lui qui fait le trainage et les transports pendant l’hiver, avec une intelligence et une rapidité qu’égaleraient à peine les chevaux. »
Quelques jours de repos à Petropaulowsk, puis la dernière étape de cet immense périple, la plus éprouvante, commence. Le retour à Iakoutsk se fait dans des conditions terribles. Les voyageurs chevauchent dans des contrées désolées, au milieu des tempêtes de neige incessantes. Les étapes sont d’une longueur et d’une pénibilité insensées. Notre intrépide voyageuse a perdu toute énergie et cette dernière épreuve l’épuise. Lorsqu’enfin elle peut prendre quelque repos dans la ville, elle écrit :
« Cet éternel linceul de neige finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir 3000 verstes de plaines ; rien, rien que de la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige qui tombera ! Des steppes sans limites, où l’on se perd, où l’on s’enterre ! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort : il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. »
C’est la fin du voyage. Le fait de retourner dans des régions au climat plus doux ne suffit pas à lui permettre de recouvrer la santé. Le 3 septembre 1853, elle ajoute encore ces dernières notes au récit de son voyage hallucinant :
« Je viens de faire un voyage qui a duré un an et vingt-cinq jours. J’ai parcouru plus de 18 000 verstes de route, c’est-à-dire plus de cinq mille lieues en France ; j’ai visité quinze villes de la Sibérie, traversé quatre cent cours d’eau. J’ai fait tout ce chemin en brishka, en traineau, en charrette, en litière, tantôt trainée par des chevaux, tantôt par des rennes ou des chiens, quelquefois à pied et plus souvent à cheval ; j’ai reçu l’hospitalité chez les Kalmouks, les Kirghis, les Cosaques, les Ostiaks, les Chinois, les Yakoutes… etc… Je me suis fait entendre en des lieux où jamais artiste n’était encore parvenu. J’ai donné, en tout, quarante concerts publics, sans compter les soirées particulières… Tel est le bilan de ma téméraire entreprise. Pierre qui roule n’amasse pas de mousse, dit un vieux proverbe; j’ai vérifié par moi-même l’exactitude de ce dicton. J’ai la mort dans l’âme …. je suis heureuse comme un galet en pleine tempête …. mes douleurs croissent; mes forces diminuent; que devenir donc ? J’ai tout essayé, même de ce damné pays où chaque buisson cache une embuscade ; mais je n’ai pas de chance, et au lieu de la balle que j’y cherchais, je n’ai attrapé que des bonbons enlevés à Schamyl dans une escarmouche ! N’est-ce pas du guignon ?… »
A la fin du mois, elle arrive à Novo-Tcherkash, chez les Cosaques du Don. Une épidémie particulièrement virulante de choléra sévit dans la ville. Lisa Cristiani est une victime désignée d’avance. Elle meurt le 24 octobre 1853 et les habitants lui construisent un tombeau magnifique. La destinée tragique de cette musicienne hors du commun les a profondément touchés. Sur le monument funéraire figure une représentation de son fidèle compagnon : son violoncelle Stradivarius qui l’a accompagnée tout au long du chemin… Elle n’a que 26 ans.
Addenda
Vous pouvez utiliser, comme je l’ai fait, la fonction « itinéraire » sur Google Map pour reconstituer son périple. De Saint Petersbourg, à l’Ouest, jusqu’à Okhotsk et Petropawlowsk à l’Est, en passant par Irkoutsk, Kiakhta et Iakoutsk, puis terminer là où elle est inhumée, à Novotcherkassk. Pour faciliter votre travail de géographe, je vous donne ici les orthographes contemporaines. Certains noms sont présentés de façon plus ou moins différente dans les écrits anciens.
Notes
– source des citations et références documentaires principales : ouvrage de Mme Marie Dronsart « Les grandes voyageuses » (Hachette 1898) – Revue « Le Tour du Monde » Edouard Charton – Hachette 1863.
– source des illustrations : ouvrages indiqués ci-dessus pour les images 1, 4 et 7 – « Géographie universelle Reclus » tome 6 pour les images 3 et 6 – Wikipedia pour l’image 5 – source non répertoriée pour l’image 2.
– un site permettant de prolonger cet article : « le roman des voyageuses« , animé par Françoise Lapeyre, auteure de plusieurs ouvrages sur la question.
7juin2011
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.
Célébrations de la nature – John Muir – traduction André Fayot – Ed. José Corti
Il me semble incontournable, un de ces quatre, de rédiger une chronique à propos de John Muir, pionnier de l’écologie aux Etats-Unis, ardent promoteur de la création des premiers parcs nationaux et « peintre littéraire » de somptueux portraits de la nature sauvage du grand Ouest américain. Il a tout à fait sa place dans les évocations historiques de ce blog, aux côtés d’un Père David, d’un Alexandre Humboldt ou d’autres explorateurs naturalistes célèbres. J’ai découvert son existence récemment, en lisant les chroniques rédigées par mon explorateur de fils à l’occasion de son périple dans les Rocheuses en 2010. Les éditions José Corti viennent de publier un recueil de textes courts écrits par John Muir pour différentes revues américaines, sous le titre, bien choisi, de « célébrations de la nature ». Le livre commence par un portrait très évocateur de l’auteur, dressé par son ami John Swett et publié en mai 1893 dans le « Century magazine ».
« Pendant plusieurs étés consécutifs et pendant cinq hivers, John Muir a fait de la région de Yosemite son domicile, son quartier général. Il passait l’été et l’automne à explorer les montagnes ; l’hiver à reprendre ses notes, à étudier tempêtes et avalanches ainsi que les mœurs des oiseaux et d’autres animaux. Durant ses plus longues randonnées, quand les dernières miettes de pain étaient épuisées, il redescendait jusqu’au point le plus rapproché de la zone de possible ravitaillement et remplissait son sac, avant de se volatiliser à nouveau dans la nature – souvent en disant qu’il aurait aimé faire un unique repas au printemps mais qui durerait tout l’été, pour qu’il pût mener ses études sans interruption… »
Les dix-sept textes sélectionnés, tous d’un grand intérêt, sont extraits de trois de ses livres : « Mountains of California », son premier ouvrage, « Our National Parks » et « Steep Trails » (ouvrage posthume). Les deux textes qui m’ont le plus accroché – et ce n’est pas un hasard – ce sont « tempête dans la forêt » et surtout « les séquoias de Californie ». Ce dernier récit détaille les recherches que l’auteur a effectuées concernant la répartition géographique et l’implantation des deux grandes espèces de sequoias (Sempervirens et Gigantea). L’intérêt scientifique de cette étude est indéniable, mais ce qui m’a surtout enthousiasmé, c’est le talent avec lequel Muir dresse le portrait de ces géants exceptionnels, témoins survivants d’une bonne part de l’histoire humaine. C’est dans ses descriptions, généralement plus pittoresques que grandiloquentes, que l’écrivain fait la démonstration de son talent de peintre de la nature sauvage américaine.
« C’est seulement pendant sa jeunesse que, comme les autres conifères, il montre une aspiration pour le ciel sous l’espèce d’une pointe effilée et qui croît rapidement. Pendant un siècle ou deux, du reste, ou bien jusqu’à ce qu’il ait atteint entre trente et cinquante mètres de hauteur, l’arbre entier a la forme d’un fer de lance, et , contrairement à la rigidité austère de l’adulte, se montre aussi sensible au vent qu’une queue d’écureuil. A mesure qu’il vieillit, il perd progressivement ses branches basses et les plus hautes s’éclaircissent, tant et si bien qu’il en reste relativement peu. Celles-ci, en revanche, atteignent une grande taille et se ramifient pour se terminer en masses arrondies de rameaux largement couverts d’aiguilles, tandis que la cime de l’arbre prend la forme d’un dôme. Ayant alors atteint son plus haut point de force et de beauté, un air sévère et solennel, il rayonne d’une vie intense et passionnée, frémissant jusqu’au bout de la moindre branche, de la moindre racine, serein comme une coupole de granite… »
Je terminerai cette brève présentation en signalant que la traduction d’André Fayot est remarquable, et la typographie choisie par l’éditeur agréable à parcourir. L’illustration de couverture donne une petite idée des paysages grandioses de la Yosemite Valley.
Le pays des petites pluies – Mary Austin – traduction de François Specq – Ed. Le mot et le reste
Mary Austin, elle aussi, est née aux Etats-Unis, une trentaine d’années après John Muir. Elle prolonge, avec talent, la lignée des écrivains de nature (*) plus ou moins fondée par son illustre prédécesseur. Elle se situe aussi dans la continuité de l’œuvre d’un Henri David Thoreau, même si la dimension philosophique et politique de son œuvre est plus restreinte. Comme son contemporain John C. Van Dyke, Marie Austin crée un genre d’écriture nouveau, centré sur la description du désert, entité vivante, et de ses occupants, hommes, plantes et animaux. Son approche de la nature est globale. Si elle rejette l’anthropocentrisme, elle ne s’intéresse pas moins au mode de vie des Indiens Paiutes qui vivent en communion parfaite avec leur environnement. Comme le fait remarquer son traducteur, par ailleurs auteur de la préface de l’ouvrage,
« Le pays des petites pluies est une magnifique célébration de la beauté sauvage du désert du sud-ouest des Etats-Unis. Alors que pour beaucoup il s’agit d’un territoire simplement brûlé par le soleil et dépourvu de vie, cruel et inhospitalier, Mary Austin lui insuffle une vie extraordinaire. La terre, à ses yeux, excède toujours la simple somme de ses particularités physiques et, tout en donnant des informations précises sur sa géologie, son climat, sa faune et sa flore, elle fait bien plus ressentir sa résonance, sa vibration, ce qu’elle appelle « son esprit ». »
« Le pays des petites pluies » est paru pour la première fois en 1903. Contrairement à l’ouvrage présenté au préalable, il s’agit là d’un recueil de textes, établi par l’auteure elle-même, une sélection d’articles qu’elle a rédigés pour diverses revues littéraires, notamment « the Atlantic Monthly ». Dans ce livre, contrairement à ce qui s’est passé pour « Célébrations de la nature », je n’ai pas véritablement de texte préféré. Ce que j’apprécie le plus, c’est l’ambiance qui se dégage de l’ensemble des écrits. Pour y être parfaitement sensible, peut-être est-il souhaitable de ne pas faire durer la lecture trop longtemps et de prendre la peine de lire plusieurs nouvelles à la suite. C’est ce que j’avais déjà fait lorsque j’ai parcouru « au pays des sables » d’Isabelle Eberhardt (une autre amoureuse du désert dont je vous ai déjà longuement parlé). La poésie qui se dégage du style employé par l’auteure est alors plus facilement perceptible. Ce qui est certain c’est que, comme pour John Muir, ce livre réveille, au fil des pages, un immense désir de voyages, d’explorations. Comment, en effet, ne pas avoir envie de découvrir ce « pays des petites pluies » (nom que donnent les Indiens à cette région, bien plus agréable à l’oreille que le « désert » de nos cartes de géographie) où se côtoient fragilité et rudesse, aridité et floraisons enchanteresses, silence oppressant et gargouillis des sources naissantes… A travers ses multiples descriptions, Mary Austin donne vie à un paysage dont la richesse n’est perceptible que par celui qui sait s’arrêter, attendre et observer. Elle nous dépeint un écosystème dont l’immense beauté n’a d’égale qu’une fragilité sans commune mesure avec les autres endroits sensibles de la planète.
« Au loin dans l’Ouest, l’ouest des mesas et des collines qui ignorent les droits de propriété, le ciel est plus vaste que partout ailleurs dans le monde. Il ne repose pas d’une manière monotone sur le pourtour de la terre, mais commence quelque part dans l’espace où est suspendue la terre, il est plus concave et empli de vents entêtants. Il y a certaines odeurs aussi qui s’emparent de vous, . Il y a l’odeur printanière de l’armoise qui signale que la sève commence à monter d’un sol qui semble ne contenir aucun des sucs de la vie. C’est le genre d’odeur qui vous fait penser au long sillon que tracerait ici la charrue, le genre d’odeur qui marque le début d’un nouveau feuillage, atteint son apogée en même temps que la plante, et laisse une trace âcre là où broutent les troupeaux sauvages. Il y a l’odeur de l’armoise au coucher du soleil, brûlée dans les campoodies et les campements de bergers, qui se répand par les minces volutes de fumée bleutée […] Il y a l’odeur palpable de la poussière amère qui s’élève des plateaux alcalins à la fin de la saison sèche, et l’odeur de pluie au débouché des canyons. » [ Le sentier de la mesa ]
Elisée Reclus ou la passion du monde – Hélène Sarrazin – Editions du Sextant
Je ne ferai point ici, aujourd’hui, le portrait d’Elisée Reclus. Je l’ai déjà fait, à de multiples reprises dans ces colonnes, avec un talent bien moindre que celui d’Hélène Sarrazin, qui a su donner, à la biographie qu’elle a rédigée du célèbre géographe, beaucoup de vie et d’humanité. Il est indiscutable qu’Elisée Reclus est, comme on le dit, à nouveau à la mode. On s’aperçoit, après une éclipse d’un siècle, que son approche humaniste et pluridisciplinaire de la géographie n’était peut-être pas si « dépassée » que cela et que la richesse des descriptions qu’il donne des paysages du monde, dans sa « géographie universelle » ou dans « l’homme et la terre » constituent une étape importante dans l’évolution de la géographie en tant que discipline des sciences. Cette « redécouverte » scientifique s’accompagne également d’un intérêt approfondi pour ses idées philosophiques et politiques. Cet homme d’une grande intégrité et d’une grande rigueur morale était un propagandiste acharné du communisme libertaire, et ne voyait d’avenir que pour un monde libéré de ses frontières artificielles, ouvert au multiculturalisme et libéré de l’oppression capitaliste. Hélène Sarrazin conte fort bien la vie mouvementée de ce personnage extraordinaire et de ceux qui l’ont accompagné dans sa démarche : sa famille, à laquelle il était très attaché, notamment deux de ses frères, Elie et Onésime, son neveu, Paul, ou ses compagnes successives : Clarisse, Fanny et la dernière, Florence. Sans cesse la mort a frappé à sa porte : Clarisse décédée de maladie, Fanny, morte en couche, plusieurs enfants partis très jeunes… Bonheur et malheur l’ont côtoyé sans cesse tout au long d’une existence bien remplie, jalonnée d’innombrables voyages. Marcheur infatigable, Reclus explore les montagnes, des Alpes jusqu’à la Sierra Nevada de Sainte Marthe, en Amérique centrale. Seule sa relative notoriété lui permet d’échapper à la sanglante répression qui suit la Commune de Paris, mouvement révolutionnaire dans lequel il s’implique largement. Au fil des chapitres, l’auteure dresse également le portrait de plusieurs célébrités de l’époque que notre géographe a fréquentées plus ou moins assidument : Bakounine, Kropotkine (sur les recherches duquel il s’appuie pour rédiger au moins deux volumes de sa « géographie universelle »), Grave ou Nadar… Elle s’intéresse tout au long de son étude à mieux comprendre l’origine des idées et l’évolution de la personnalité de Reclus ; pour ce faire, elle dresse un portrait détaillé de ses parents, du cheminement éducatif suivi par les deux frères, Elie et Elisée… L’ensemble est rédigé dans un style romancé facile à suivre et n’a pas la sécheresse de ton de certaines biographies universitaires…
« Quittant Orthez pour rentrer à Paris, Elisée part à pied avec Onésime pour visiter les Landes. […] Naturellement ils sont enthousiasmés. L’embouchure de l’Adour, contemplée du haut d’une dune, obtient d’Elisée une superbe description. Voilà que commence pour le géographe la vie rêvée. Partir à pied, chaussé de gros souliers, abrité sous un gros paletot aux poches bourrées de crayons et de calepins, manger au bord du chemin son pain et son fromage, rêver mais de cette rêverie que le rythme seul de la marche suffit à rendre tonique… Il ne se plaignait ni du froid, ni de la pluie, seulement des puces dans les gîtes d’étape. Ses compagnons de voyage, il les épuise. Il part pour les Alpes avec Elie et le cousin Broca, l’inventeur des localisations cérébrales. Elie se blesse à la main et repart ; Broca, les pieds en compote, reprend le train à la première gare. »
Des ressemblances entre Muir, Thoreau, Reclus ? Sans doute… Un parallèle, sûrement pas. Il n’y a guère de comparaison possible entre le mysticisme d’un John Muir et ses références continuelles à l’œuvre suprême du créateur, et l’indépendance d’esprit de notre géographe voyageur. Elisée parcourt le monde et cherche à le comprendre plus qu’à s’immerger dans une contemplation profonde de la nature. Cela n’empêche, et c’est très visible dans des livres comme « Histoire d’un ruisseau » ou « Voyage à la Sierra Nevada de Sainte Marthe », qu’il est parfaitement sensible à la beauté et à la poésie des paysages qu’il découvre. Après avoir lu la biographie d’Hélène Sarrazin, on prend plaisir à relire l’introduction de « L’homme et la terre », le volume 1, publié en 1905, deux années seulement après « Le pays des petites pluies » de Mary Austin…
« L’émotion que l’on éprouve à contempler tous les paysages de la planète dans leur variété sans fin et dans l’harmonie que leur donne l’action des forces ethniques toujours en mouvement, cette même douceur des choses, on la ressent à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d’infortune, mais tous également en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos. Et, de même que la surface des contrées nous déroule sans fin des sites de beauté que nous admirons de toute la puissance de l »être, de même le cours de l’histoire nous montre dans la succession des événements des scènes étonnantes de grandeur que l’on s’ennoblit à étudier et à connaître. »
Trois approches du monde qui divergent sans doute dans leur démarche, dans leurs présupposés, mais qui se complètent pour notre plus grand plaisir. Voilà ce que j’ai envie d’écrire pour conclure cette longue chronique voyageuse…
Notes : (*) je préfère le terme « écrivain de nature » à l’anglicisme « nature writer » que les éditeurs français prennent un malin plaisir à utiliser… Nos amis québecois sont nettement plus francophiles et par conséquent attentifs à ce genre de problèmes.
Crédit photo n°2 : Sébastien Chion, « Conception Pourquoi pas »