14septembre2009

Climat, incendies et éoliennes

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

carte postale du Portugal – 2 –

paysage-parc-montesinho Nous avons beau temps, ce qui est plus qu’appréciable quand on fait du tourisme : le soleil est chaud et un vent léger rend les pointes de températures acceptables. Le problème c’est qu’ici dans le Nord-Est du Portugal (ainsi que dans le centre), cela fait des semaines qu’il ne pleut pas ou pratiquement pas. Les conditions idéales sont réunies pour que se multiplient les départs d’incendie dans les massifs boisés. Depuis que nous sommes arrivés, il ne s’est pas passé une seule journée sans que nous voyions dans le ciel les colonnes de fumée annonciatrices de la catastrophe en cours. Le vent accélère la propagation des flammes et complique le travail des pompiers qui sont mobilisés à longueur de temps depuis des jours et des jours. Du vent, il y en a régulièrement. La preuve c’est la quantité impressionnante de parcs éoliens qui ont été installés sur les crêtes, à la frontière, tantôt côté Espagne, tantôt côté Portugal. Les éoliennes, on les dénombre par centaines dans la montagne. Ceux qui trouvent que ce genre d’installation nuit à la beauté d’un paysage feraient bien de venir faire un tour dans le parc de Montesinho. Leur intégration est très bien réussie et ne cause aucune nuisance, ni sonore, ni visuelle. La présence de ces grands oiseaux blancs qui surgissent sur une crête au détour d’un chemin est plutôt amusante.

helicoptere-et-eolienne Lors d’une balade près d’un lac de barrage, nous avons pu assister en direct à la rotation des hélicoptères de la protection civile qui viennent faire le plein d’eau pour larguer ensuite sur les départs d’incendie. Le ballet est impressionnant et nécessite une sacré maîtrise de la part des pilotes pour que leur engin ne soit pas déséquilibré à l’envol avec la charge supplémentaire transportée. Lorsque l’hélicoptère reprend de l’altitude, on entend nettement le changement de régime du moteur. La forêt portugaise couvre une vaste superficie mais elle est terriblement endommagée ces dernières années par les feux à répétition. Les pins marritîmes et les broussailles diverses (genêts en particulier) constituent une matière combustible de premier choix. De nombreuses barrières ont été créées, en déboisant de larges bandes de terrain et en débroussaillant le bas côté des routes, mais, avec le vent, il semble que ce genre de protection ne soit pas suffisant. Il y a facilement plusieurs départs de feu dans la même journée. Ces dernières années le nombre de feu a augmenté car le climat se fait de plus en plus sec. L’année 2005 détient le triste privilège du record des superficies carbonisées, mais l’année 2009 semble partie pour occuper une bonne place dans ce hit-parade tragique. A Bragança, on nous a expliqué que l’un des pélerinages importants qui a lieu le 8 septembre marque généralement la fin des fortes chaleurs et le début de la transition vers l’été. Cette année cela n’a pas été le cas, et les températures restent élevées. Cela se voit dans la végétation d’ailleurs, aussi bien en plaine qu’en montagne. Seuls les fonds de vallons peu ensoleillés sont encore un peu verts.

incendie-dans-la-montagne Si le Portugal peut se vanter d’un gros effort en matière d’utilisation de l’énergie éolienne, il semble par contre que ce ne soit pas le cas en matière d’énergie solaire. Je suis stupéfait que l’on voie aussi peu d’installations pour le chauffage de l’eau ou la production d’électricité. Il est vrai que les panneaux photovoltaïques sont chers, mais il existe des systèmes rudimentaires pour l’eau qui ne semblent pas du tout être employés. Le Portugal, un peu comme l’Irlande, connait un programme d’urbanisation intensive, et lorsque l’on pénètre dans les villes, on s’aperçoit que les promoteurs immobiliers s’en donnent à cœur joie. Il est dommage que des normes de construction plus strictes ne soient pas appliquées pour tous ces bâtiments neufs. Je reconnais toutefois que, côté français, on est bien mal placés pour donner des leçons aux autres ! La mise en place des énergies renouvelables n’est encore qu’embryonnaire chez nous et le restera longtemps tant que les requins du tout nucléaire s’imposeront par leur travail de lobbying.

Sur ce je vous quitte car le métier de touriste est exigeant en matière d’horaires. Contrairement à ce que je vous disais dans le dernier billet, nous ne sommes pas descendus vers le Sud dans la vallée du Douro mais nous avons au contraire tracé la route vers l’Ouest, vers l’océan, Braga, Porto… Je vous donne rendez-vous (aléatoire !) pour la carte postale suivante !

NDLR : Je pensais que cet article avait été publié le 14 septembre. Visiblement la manipulation n’avait pas marché. Je le remets donc en ligne avec un peu de décalage sur notre actualité.

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11septembre2009

Bragance et le parc de Montesinho

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

chateau-bragance Carte postale du Portugal – 1

Nous avons installé notre roulotte en toile au camping de Bragança dans le Nord du Portugal, histoire d’être à pied d’œuvre pour de nouvelles aventures pédestres. La ville possède un quartier ancien qui ne manque pas de charme, avec un château en excellent état de conservation. Dans la citadelle, il y a également un musée du costume ibérique, centré principalement sur les masques et costumes des fêtes de tradition celtique qui est fort intéressant à visiter. Le principal intérêt de Bragança est d’être située à la porte du parc national du Montesinho, une vaste réserve naturelle, abritant des paysages variés et tout un échantillonnage d’habitats traditionnels et de monuments villageois.

Nous avons eu l’occasion de faire deux belles randonnées de trois heures que je vous conterai plus en détail lors de notre retour en France. Les premiers éléments qui nous frappent dans ce voyage c’est la chaleur (33 à 35° l’après-midi) et la gentillesse des gens. Beaucoup de Portugais parlent français, parfois même sans accent et lorsqu’on a engagé la conversation par quelques formules de politesse et un grand sourire, elle se poursuit bien souvent dans notre langue natale ce qui nous arrange bien. La forte chaleur entraine une consommation conséquente de bière mais la marque nationale, la Sagres n’est pas désagréable quand elle est bien fraiche.

Nous restons quelques jours dans les environs de Bragance puis nous migrons vers le haut de la vallée du Douro que nous allons descendre en direction de Porto. Au programme, quelques arrêts dans les caves et d’autres paysages superbes.

Boa tarde.

parc-montesinho

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7septembre2009

La Feuille s’envole vers d’autres paysages

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Carnets de voyage.

692px-estremoz13 J’ai remis en place « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier dans la bibliothèque ; juste à côté j’ai placé « La légende de la géographie » de Gilles Lapouge ; puis je me suis dit qu’il était temps de passer aux actes. Voyager au long cours avec Elisée Reclus c’était bien, mais l’heure des cartes, des carrefours et des choix cornéliens d’itinéraires avait sonné : charger la tente et les provisions dans le bateau à roues, vérifier que les matelas pneumatiques seront capables de se tenir comme il faut au moins pendant une nuit, supputer la quantité de gaz restant dans le réchaud, un tour de clé et vogue le Kangoo… sur l’autoroute direction Toulouse, le pays Basque, les Asturies… Je vous mets l’eau à la bouche ? Sachez que ce n’est pas par méchanceté ! Eh bien oui, tout cela sent le départ ; autant vous en tenir informés car on ne disparait pas comme ça, à la sauvette, sans laisser au moins une clé du blog sous le paillasson.La direction générale que nous allions choisir a fait l’objet d’un long débat et d’hésitations multiples : la Bretagne, la Normandie, la Roumanie, le Nord de l’Europe, le Sud-Ouest… nous tendaient les bras et il a fallu choisir. Cela faisait plusieurs années que le voyage prévu au Portugal était remis, chaque fois pour une raison différente… Le dossier est enfin revenu sur le haut de la pile et nous avons tranché. Les préparatifs sont allés bon train. Premier signe de cette agitation, l’apparition de cartes et de guides : le voyage en particulier à la place du voyage en général. L’incontournable (?) « Routard » a commencé à trainer ces derniers jours sur nos bureaux. Je crois bien que c’est un des derniers voyages où nous ferons l’acquisition de cet opus de plus en plus creux et surtout de plus en plus destiné à une clientèle aisée. Le routard de la couverture a perdu ses cheveux longs et sa barbe, mais le changement, depuis le rachat par la pieuvre Hachette, a été bien plus que symbolique. Il ne faut pas manquer de culot dans un guide soi-disant destiné à des voyageurs peu fortunés, pour recommander des hébergements en « demeures de charme » à 150 ou 180 euro la nuit. Décidément, le routard des années 2000 s’est sacrément embourgeoisé, ou alors la « manche » rapporte plus qu’avant ! Quant au contenu culturel, « branché » paraît-il, il est souvent indigent ou alors destiné à de jeunes beaufs en décapotable partis draguer en boîtes de nuit. Ça doit être l’âge sans doute, mais ce n’est pas comme ça que nous envisageons nos virées touristiques !

692px-estremoz13 Dans le cadre des préparatifs du départ, il m’a fallu résoudre une première énigme. Je me demandais pourquoi, en parlant du Portugal et des Portugais, nombre de sites faisaient référence aux termes Lusitanie et Lusitaniens. Histoire de ne pas mourir idiot, je me suis un peu documenté et j’ai compris qu’il s’agissait d’une référence à l’une des provinces de l’Empire romain qui se superposait à peu près avec le Portugal actuel. Je ne doute pas que certains vont sourire de cette preuve flagrante d’inculture, mais, comme je l’ai déjà dit tant et tant de fois, dans ce domaine-là, je n’ai pas de complexes. Après tout, l’une de mes sœurs avait bien décidé que le lac Titicaca se situait en Afrique : ça ne l’a pas empêché de suivre un cursus universitaire brillant ! De plus, grâce à la résolution de ce genre de problèmes, je me prépare intensivement aux parties de Trivial Poursuite ou de Questions pour un champignon, jeux auxquels je serai sûrement heureux de jouer quand je n’aurai plus de dents, histoire que le yaourt et la purée ne me remplissent pas totalement le cerveau ! Je me suis aussi intéressé un peu à l’histoire du Portugal car je n’aime pas trop partir en terre totalement « incognita ». J’ai quelques « trous » à boucher entre Christophe Colomb et la « Révolution des Oeillets », renversement de la dictature de Salazar, en 1974. Quelques CD de « Madredeus » ainsi que de « Danças ocultas » (quatuor d’accordéonistes portugais, super musique) ont rejoint, dans la boîte à gant les disques que nous emportons dans la voiture pour meubler les trajets un peu longuets. Nous trouverons bien quelques soirées pour écouter du fado à Lisbonne ou ailleurs. J’ai constitué un mini-dossier documentaire dans lequel j’ai rangé quelques feuillets imprimés sur des sites que je tiens absolument à visiter comme le château d’Almourol ou le parc naturel de Peneda Gerês. Eh oui ! vieilles pierres et forêts sont des éléments incontournables de notre programme ! Il ne me reste plus qu’à tenter une approche de la littérature du pays que je ne connais pas du tout. Certes, j’ai entendu parler de Fernando Pessoa (« le banquier anarchiste ») mais j’ai bien peur que ce soit tout… Si vous avez des suggestions… Comme d’habitude, notre expédition n’est donc pas totalement improvisée même si, comme d’habitude aussi, il est fort probable que nous ne respecterons pas le programme !

meteo Quitter son nid douillet est parfois une opération complexe, surtout lorsque l’on ne veut pas que le logement reste inoccupé à cause de la vieille chatte et de ses dépressions, mais aussi à cause des kilos de tomates, prunes, pêches…, que l’on laisse derrière soi. Il faut donc répartir les cueillettes entre les uns et les autres : il y a de quoi nourrir un régiment et un couple seul ne viendra pas à bout des provisions potentielles. Nous, notre conscience est aussi tranquille que notre congélateur et notre armoire à confitures sont pleins. Nous avons fait notre temps de récolte, de conservation et de stockage ; notre esprit a maintenant besoin d’autre chose : nouveaux horizons, nouvelles activités, nouvelles rêveries. Il faut quitter pour avoir le plaisir de revenir ; rompre avec les routines pour mieux les apprécier ; confronter ses points de vue avec d’autres pour mieux les affiner. Bref, il est temps de remplir les valises et de larguer les amarres. Nous croisons les doigts pour que la pluviométrie s’améliore un peu. Il est temps que nos plantes cessent de souffrir de la chaleur : plusieurs arbres ont déjà perdu une partie de leurs feuilles et pris les couleurs d’automne. Beaucoup de fruits tombent avant maturité. L’été sec a succédé à un printemps pendant lequel les nappes n’ont pas reçu assez d’eau pour se recharger vraiment. Notre pauvre source a perdu une grosse moitié de son débit et ne suffit plus à couvrir les besoins en arrosage. Un mois de septembre sec porterait un coup fatal à pas mal de végétaux. Nous avons fait ce que nous avons pu pendant deux mois, mais il me semble que ma devise, depuis quelques jours, est devenue : « courage, fuyons les problèmes ! » Parfois cela marche pour qu’ils se résolvent tout seuls…

madredeus Je poursuis toujours le rêve de pouvoir vous alimenter en chroniques pendant nos déplacements. J’aime les « cartes postales » publiées au fil des jours, tout autant que les compte-rendus, plus mûrs et plus travaillés que l’on peut rédiger une fois de retour à la maison pendant les longs mois d’hiver. Nous emportons ce qu’il faut pour pouvoir mettre à jour le blog, mais c’est l’infrastructure locale qui ne suit pas toujours ! On ne peut pas à la fois rêver espaces sauvages et réseau internet à portée de main, bien que ce genre de délire soit tout à fait dans la norme de notre idéologie contemporaine dominante : l’ordinateur portable sur le dos de la mule et l’émetteur wifi dissimulé entre quatre pierres tout en haut de la dune. Le no man’s land, la wifi et la crémière qui vous sert une bière avec le sourire.  On verra ce que les rencontres d’un jour nous permettront de faire ou de ne pas faire. Vous pouvez toujours espérer au moins quelques billets brefs, illustrés de quelques clichés de ma photographe préférée, histoire que vous ne vous détourniez pas de ce blog. Infidèle un jour, infidèle toujours… ? Je ne crois pas et puis je saurai bien trouver quelque ficelle pour vous appâter à nouveau en octobre si vous aussi vous vous éloignez du quai charbinois. Les thèmes à traiter ne manquent pas, et j’espère bien trouver le temps d’en approfondir certains. En tout cas, ne vous plaignez pas, car vous aurez eu au moins une carte postale avant notre départ !
Il me reste une dernière chose à faire avant de boucler pour pouvoir partir la conscience tranquille : vous inviter à vous joindre à moi pour souhaiter un bon anniversaire à Alexandra David Néel… Si elle n’était pas morte à 101 ans, elle en aurait 141 aujourd’hui ! Un tel personnage ne peut laisser indifférent quiconque s’intéresse un tant soit peu à la personne humaine : femme d’action, libertaire, voyageuse, bouddhiste, féministe… De tels qualificatifs ne suffisent pas à décrire une personnalité aussi complexe. Elle a en tout cas, laissé derrière elle des écrits passionnants, y compris les textes rédigés dans sa jeunesse, beaucoup moins connus du grand public (je pense en particulier à « Alexandra David-Néel féministe libertaire » publié aux éditions « Les nuits rouges »). Je doute que les quelques médias qui rappelleront son anniversaire n’évoquent cet aspect-là de son engagement. Et puis il est difficile de parler de voyage sans évoquer cette grande dame ! A la revoyure comme on dit au fin fond de ma campagne imaginaire…

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4septembre2009

Les « alicaments » de l’industrie agroalimentaire : très peu pour moi, merci !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Questions de santé.

chimie_2000 C’est du grand art, il faut le reconnaître. Pousser les gens à manger de plus en plus mal, et surtout de plus en plus… Produire des aliments au plus bas coût possible, fabriqués à l’aide d’ingrédients de la plus basse qualité imaginable… Ajouter un maximum d’additifs pour que ces infâmes bouillies acquièrent un minimum de goût… Puis, dans un second temps, leur proposer de continuer à consommer en achetant, cette fois, des préparations alimentaires (je n’ose plus parler d’aliments) qui vont leur permettre, au petit bonheur, de perdre du poids, de faire baisser leur taux de cholestérol, de courir plus vite ou d’améliorer leurs performances sexuelles au coucher du soleil. Vraiment, c’est du grand art, et les techniciens des laboratoires préparant les étranges mixtures qui vont se retrouver dans nos assiettes y ont pensé. Le supplément de prix, bien souvent injustifié, demandé pour ces horreurs alimentaires, a de plus ravi l’âme des dirigeants et des actionnaires de ces entreprises, voraces en bénéfices bien gras. Les premiers essais ont été réalisés dans les dernières années du XXème siècle et la commercialisation de ce genre de denrées est maintenant généralisée. On ne mange plus pour éprouver un quelconque plaisir au niveau du palais ou pour satisfaire à un besoin naturel et essentiel du corps, mais, pour se soigner, à titre préventif ou hypothétique, des maux qui se sont répandus en partie grâce au travail de marketing des mêmes sociétés sans scrupules. Il est vrai qu’autrefois, les officines d’apothicaires ou les antres ténébreuses des sorcières maléfiques proposaient déjà de vous vendre poison et antidote, et que le choix en matière de substances toxiques était plutôt varié. Consommer des poisons n’était cependant pas une activité de masse et, à part quelques tyrans inquiets songeant à se mithridatiser, nul ne pensait à absorber chaque jour des mixtures douteuses. Grâce à l’industrie alimentaire contemporaine, vous pouvez, quotidiennement, ingérer toxiques et antidotes, ou bien, plus certainement, vous faire attraper tel un simple oiseau, par le miroir aux alouettes de la publicité pour denrées miracle !

49062-porc Gastronomie et diététique ne sont pas antinomiques, loin de là ! Mon propos n’est pas de montrer que « se bien nourrir » appartient exclusivement au domaine de la gastronomie et que la diététique doit être réservée aux malades. Certains aliments sont naturellement des « alicaments » et les anciens connaissaient fort bien les vertus de telle ou telle denrée. L’ail a un effet positif sur la circulation sanguine ; les qualités nombreuses du chou gagneraient à être connues ; même le chocolat serait bénéfique pour le système nerveux… Je ne vous apprendrai rien en vous disant que l’huile d’olive est bonne pour la santé, surtout lorsqu’elle est peu cuite, et excellente au goût pour le palais. J’en suis le premier convaincu. Va pour les alicaments naturels sachant que, de toute façon, ce n’est pas pour des raisons thérapeutiques qu’on les consomme en premier. Il en va tout autrement pour les denrées que l’industrie a jugé bon de « bidouiller » pour les parer de vertus douteuses, voire même dangereuses. Je ne suis pas persuadé que le porc industriel voit ses qualités gastronomiques et médicales accrues par le simple fait qu’on mélange à sa triste pâtée quotidienne quelques poignées de tourteaux de lin, riche en omega 3, la nouvelle « tarte à la crème » des diététiciens. Ce que je constate à ce niveau là, c’est que le porc est toujours élevé en batterie, que son coût de production augmente de quelques centimes au kilo alors que son prix de vente est, lui, majoré de quelques euros, atterrissant principalement dans la poche des intermédiaires et du distributeur final. Quant à affirmer que le consommateur, grâce à cet artifice, verra baisser son taux de cholestérol, augmenter son espérance vie et ses performances cérébrales… permettez moi d’en douter. On se situe, dans ce cas-là, dans le pur domaine de l’artifice, de la poudre aux yeux, du client que l’on prend pour un pigeon afin de mieux ponctionner son porte monnaie. L’ajout de lin a, au moins, le mérite de ne pas majorer la toxicité de la viande. Personnellement, j’estime que la viande d’élevage industriel (hors de toute considération éthique sur le sort réservé à ces pauvres animaux) n’est ni gastronomique, ni bonne pour la santé, compte-tenu de l’accumulation de toxines, d’antibiotiques, d’OGM douteux et de compléments alimentaires en tous genre. Ce sont ces dernières substances qui vont me fournir la transition avec un deuxième exemple, un alicament dont l’absence d’effets négatifs à long terme est loin d’être prouvé. Il s’agit de ce complément portant le nom fort peu poétique de « probiotique » dont on gave massivement les porcs et que l’on retrouve maintenant dans nos assiettes puisqu’ils sont largement utilisés dans l’alicamentation humaine…

vache Suivant les conseils « judicieux » de la pub, papa ou maman achètent chaque jour à leurs enfants, de délicieux breuvages lactés, parfois dénommés yaourt, parés de mille vertus vantées par un quelconque zorro en tenue médicale. Ces produits laitiers sont enrichis grâce à des probiotiques et devraient assurer aux « petits mignons » une croissance des plus harmonieuses en stimulant leurs défenses immunitaires. Sachez que les mêmes substances sont utilisées pour l’engraissement accéléré des porcs ou des poulets dans les élevages industriels… Il y a peu de chances pour que nos charmantes têtes blondes se mettent à pousser des cocoricos intempestifs ou des grognements barbares. Le risque est tout autre… Certains chercheurs envisagent l’hypothèse que cette surconsommation de probiotiques chez les enfants pourrait être l’une des causes de l’obésité chez les adolescents (*). Avant de remplir mécaniquement votre chariot, donnez donc un coup d’œil à la fiche de composition sur un pot d’Activia ou d’Actimiel marques déposées de Danone, qui n’est pas le seul groupe alimentaire à se livrer à ce genre de pratiques (**). Quelles études de toxicité ont été conduites avant que l’on ne généralise l’emploi de ces substances ? Elles ont fort probablement été très sommaires car, en matière de nouveauté agroalimentaire, il faut faire vite, se placer sur le marché avant la concurrence, quitte à ce que le consommateur soit utilisé comme cobaye pour la phase finale d’expérimentation. De plus, une étude des risques à long terme – l’obésité ne s’installe pas en trois semaines – est encore moins envisageable pour les mêmes raisons. Cet exemple des « probiotiques » est, à mes yeux, très parlant, mais il ne s’agit pas de la seule substance qui a été introduite dans l’alimentation à des fins médicales. Beaucoup de produits axant leur « campagne de charme » sur la lutte contre le cholestérol contiennent des stérols végétaux. La surconsommation de ce genre de substance présente des risques élevés pour la santé : certaines vitamines sont liposolubles et un déséquilibre sanguin peut rendre ces vitamines non assimilables. Cette carence peut créer d’importants dommages à notre système immunitaire par exemple… Gare aussi aux produits enrichis en calcium… Une alimentation équilibrée, comporte, sauf dans de rares cas particuliers, suffisamment de calcium pour qu’il n’y ait pas besoin de le surdoser. Mieux vaut consommer une céréale complète que de la farine blanche enrichie à posteriori avec des fibres… Et ainsi de suite…

giant-microbe Pour l’instant, la législation européenne interdit aux fabricants de mettre en avant le rôle thérapeutique de leurs aliments, qu’il soit énoncé comme préventif ou curatif d’une quelconque maladie. Mais rien, dans les textes, n’empêche d’évoquer, dans la publicité, à titre annexe, les effets positifs envisagés. Comme nous suivons malheureusement le modèle commercial américain avec un léger décalage, sans doute verrons-nous apparaître, d’ici quelques années des chewing-gums contre le rhume ou des boissons prévenant le cancer : c’est déjà le cas aux USA. Pour l’instant, il s’agit d’appâter le chaland et non de l’effrayer par un virage trop brutal dans les habitudes alimentaires. Monsieur Dupont ne doit pas encore avoir l’impression qu’il rentre dans une pharmacie alors qu’il est tout bêtement allé acheter nourriture et boisson. De plus, la « tradition gastronomique » française est encore assez forte et la « peur du microbe » n’atteint pas encore les proportions qu’elle a prises outre-Atlantique. Mais les agences de publicité travaillent à corriger ces lacunes et les messages, y compris dans le domaine de l’alimentation, s’adressent de plus en plus au jeune public. Quant aux adultes, rien de tel qu’un bon discours culpabilisant pour faire évoluer les comportements : « sachez que vous avez une part de responsabilité dans votre cancer de l’intestin et que vous auriez pu l’éviter si vous aviez été un peu plus attentifs aux produits que vous achetez » ou bien « les effets du cholestérol sont nocifs sur votre santé… Entre deux boîtes de saucisses pour apéritif, n’oubliez pas de consommer un yaourt allégé ! ». Il est bien évident que l’on ne va pas vous dire que l’agriculture intensive, à grand renfort d’engrais chimiques, augmente les rendements mais appauvrit par exemple le blé ou le riz en sels minéraux… Plutôt que d’intervenir à la racine du problème, il est plus simple d’additiver votre petit déjeuner à bases de céréales, à grand renfort de magnésium, de potassium et autres éléments… De toute façon, c’est chimique, c’est surdosé et c’est donc plus efficace. Comme me le disait un médecin généraliste il y a quelques années pour me vanter les mérites de la vitamine C synthétique : « vous savez combien il faut consommer d’oranges pour avoir un tel apport de vitamines ? » Sa réponse consistait bien entendu en un nombre relativement impressionnant, mais il omettait de préciser que la plus grande part de cette vitamine synthétique mal assimilée était évacuée dans les urines.

on_-_fruits_legumes_bio_-_amap_-_dossier_bis_0 Cherchons donc des aliments de qualité plutôt que des aliments rééquilibrés, complétés ou trafiqués. L’agriculture biologique, malgré tous les défauts que l’on peut lui prêter, montre, à mon avis la bonne voie… Certains m’objecteront que les produits issus de ce mode de culture sont chers. Je suis d’accord avec cette critique. La démarche « saine » que nous devons adopter pour notre alimentation, s’accompagne d’une démarche commerciale. Il faut privilégier les circuits courts, ce qui est une garantie de prix plus juste, mais aussi une garantie concernant le sérieux de la filière. Je ne suis pas sûr qu’un yaourt fermier (provenant d’une vraie ferme – pas d’une photo d’agence) soit d’un coût plus élevé au kilo qu’un alicament lacté. Je ne suis pas sûr non plus que les huiles de première pression à froid reviennent plus cher en cuisine que toutes leurs margarines allégées, leurs matières grasses triturées et leur beurre sans crème… La viande bio est plus chère, certes, mais ne fond pas à la cuisson. Le beefsteack provenant d’élevages respectueux de leurs animaux vous coûtera peut-être 30 % de plus. Est-ce vraiment grave si vous réduisez votre consommation de viande en conséquence ? On peut très bien équilibrer un repas en protéines à l’aide de légumineuses et de céréales associées, manger des œufs en quantité raisonnable, augmenter de temps en temps la ration de fromage pour compenser… Bref faire preuve d’un peu d’imagination, plutôt que de servilité, et se rappeler que les aliments de qualité, consommés de façon équilibrée, ne nécessitent aucun complément synthétique, du moins tant que l’on n’est pas encore malade ! L’alimentation est aussi complexe que le sont les besoins de notre corps et le remplacement de la cuisine par un laboratoire du petit chimiste n’est sûrement pas la solution. Même les partisans effrénés de l’agrochimie s’en sont rendu compte. Dans un premier temps on a cru que les engrais complets (NPK – Azote, potasse, phosphore) suffisaient à équilibrer les besoins du sol. Puis on s’est aperçu que de nombreux oligo-éléments manquaient à l’appel. On a complété les engrais en y ajoutant, au petit bonheur, toutes sortes d’éléments complémentaires. On s’aperçoit aujourd’hui que ces dosages « miraculeux » ne couvrent pas totalement les besoins du sol : certains éléments sont absorbés en excédent, d’autres lessivés par les eaux de pluie, et les terres agricoles sont de plus en plus déséquilibrées. L’alchimie des sols est complexe. Laissons faire la nature en l’accompagnant dans son travail par des façons culturales respectueuses et des apports nutritifs à long terme, plutôt que de jouer aux « apprentis sorciers ». Les mêmes règles peuvent s’appliquer au fonctionnement du corps humain.

Notes
– (*) notamment travaux de Didier Raoult, chercheur au laboratoire de virologie de la Timone à Marseille (article publié dans la revue scientifique « Nature »)
– (**) Voici quelques autres marques de produits dont l’argumentaire de vente contient des allégations dans le domaine de la santé : BA citron au bifidus actif, CALCIUM plus vitamine D, BONNE NUIT, CANDIA riche en oméga 3, DANACOL, FINE BOUCHE Cholestérol, FLEUR DE COLZA, JOUR APRES JOUR, MATIN LEGER, OMEGA SNACK, PETIT BABY CROISSANCE, PRIMEVERE, REGILAIT vitalité spécial calcium, SOJASUN Nature, TAILLEFINE, WASA Fibres, YOPLAIT renforcé… liste incomplète, source « doctissimo ». Il ne s’agit aucunement d’un appel au boycott, mais simplement une suggestion de prendre le temps de lire les notices et de réfléchir pour savoir si l’on a vraiment besoin de tels produits…

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2septembre2009

L’homme des bois, la cabane et le nouveau monde

Posté par Paul dans la catégorie : Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Henry David Thoreau et la désobéissance civile

thoreau2 Difficile, après vous avoir parlé d’Etienne de la Boétie, de ne pas évoquer Henry David Thoreau, le philosophe américain, tant la filiation entre les deux paraît évidente, même si quelques siècles séparent leurs écrits et que rien n’atteste le fait que le second ait lu le premier. L’auteur de « Walden, l’homme des bois », de « Marcher », ou de « La désobéissance civile », ne vit pas en France au temps de la Renaissance, mais aux Etats-Unis, au XIXème siècle, en pleine révolution industrielle, et il est clair que l’environnement social n’est plus le même. La démarche engagée par les deux philosophes pour trouver un remède aux maux divers du monde qui les entoure est cependant assez proche. Si les troubles sont différents, les causes sont en réalité les mêmes : la soumission de l’individu à un ordre social qui lui échappe totalement, à des lois arbitraires qui, loin de combattre l’injustice ne font que la renforcer… Dans la réflexion de Thoreau, d’autres facteurs supplémentaires sont responsables de la misère humaine : la perte des repères fondamentaux, l’éloignement de la nature et l’ignorance des plaisirs que la connaissance de celle-ci peut nous faire éprouver. L’homme doit se défaire de ses habitudes d’obéissance servile et ne plus laisser aux autres le contrôle de ce qui est avant tout son propre destin. Une plongée dans la nature sauvage peut l’aider à se ressourcer, à retrouver ses racines et à devenir un homme nouveau. Je vais y revenir dans ce bref exposé. L’œuvre de Thoreau est construite sur cette opposition entre la quête individuelle et la lutte sociale, par essence collective. Le dilemme d’un homme qui veut à la fois sortir de la société, mais ne se résoud pas au silence car il lui importe d’entrainer d’autres individus. Cette démarche, parfois contradictoire (on ressent, à la lecture de son œuvre, le mal qu’il a eu à trancher entre individualisme et communisme), a marqué à la fois son combat et sa vie personnelle. Thoreau ne s’est pas contenté d’écrire, en effet, mais il a tenté, tout au long de son existence, d’agir en fonction des orientations philosophiques nouvelles qu’il entrevoyait. Sa vie et son œuvre sont indissociables. Energumène anti-conformiste pour nos bourgeois bien pensants, théoricien de la désobéissance civile et de la non violence, pionnier du retour à la nature, précurseur de Gandhi… les opinions sur Thoreau divergent bien entendu selon l’angle de vue philosophique que l’on adopte. En tout cas, le personnage ne laisse pas indifférent les gens qui le connaissent un peu et l’influence de son œuvre se fait toujours sentir, en particulier aux Etats-Unis.

bw-thoreau-cabin Henry David Thoreau est né en juillet 1817, à Concord dans le Massachusetts. En 1821, sa famille emménage à Boston où il est scolarisé. En 1833 une bourse lui permet de rentrer à l’université Harvard pour y étudier la rhétorique, la philosophie et les sciences. L’un de ses professeurs est alors Ralph Waldo Emerson, qui aura une très forte influence sur lui. Il quitte l’université en 1837 pour entamer une brève carrière d’enseignant. Nommé à l’école publique de Concord, il démissionne au bout d’une semaine car il refuse d’appliquer les châtiments corporels prévus dans le règlement de l’institution et conformes aux usages de l’école. Suivant les conseils que lui a donnés Emerson, il commence dès lors à écrire un journal de bord dans lequel il note ses observations sur la nature environnante, ses réflexions sur le comportement de ses concitoyens, et les commentaires que lui inspirent ses différentes lectures. Il va continuer ce travail de chroniqueur pendant 24 ans, jusqu’en 1861, et son journal servira de support aux ouvrages qu’il rédigera et éditera par la suite. Ce type d’activité présente cependant le grave inconvénient (au moins dans un premier temps) de ne pas nourrir son homme. En 1838, il décide d’ouvrir une école privée, avec l’aide de son frère John. La maison familiale abritera leur activité pédagogique pendant trois ans, mais l’école doit fermer faute de moyens, malgré le succès d’estime qu’elle rencontre. Thoreau s’installe alors chez son ancien professeur, Emerson, dont il devient un disciple convaincu. En 1842, son frère John meurt du tétanos et Henry David est très affecté par cette disparition. Après un bref séjour dans l’Etat de New York, il rentre à Concord pour travailler dans l’entreprise que son père a créée : une fabrique de crayons à mine graphite. Esprit éveillé, sans cesse à la recherche d’idées nouvelles, il fait évoluer l’activité de l’atelier familial vers la production de graphite destiné à l’encre d’imprimerie. Cette activité, peu salubre, contribue peu à peu à lui abimer les poumons. Il s’interrompt à plusieurs reprises pour se consacrer à l’écriture de ses livres. En 1845, par exemple, il commence à construire une cabane, non loin de l’étang de Walden, sur un terrain appartenant à son ami Emerson. Il s’installe dans ce lieu sauvage pendant deux années et raconte son expérience de vie simple dans le premier ouvrage qu’il rédige : « Walden ». En France, Jean-Jacques Rousseau s’est livré un peu au même type d’expérimentation en choisissant de vivre quelques temps dans la forêt d’Ermenonville.

thoreau Un nouvel acte de « désobéissance » va se produire pendant son séjour à la cabane. En juillet 1846, un agent du service fiscal le somme de payer les six années d’impôts qu’il a en retard. Thoreau refuse en justifiant sa décision par le fait qu’il ne veut pas financer un Etat esclavagiste et guerrier (conflit en cours avec le Mexique). Cette prise de position radicale lui vaut l’emprisonnement immédiat. A son grand dam, il est libéré le jour suivant, l’une de ses tantes s’étant acquittée de ses dettes à sa place. En 1848, il se réinstalle dans la maison familiale et commence un cycle de conférences ayant pour thème « les droits et les devoirs de l’individu, en relation avec le gouvernement ». Les thèses qu’il expose serviront de base à la rédaction de son livre intitulé « la désobéissance civile ». Au cours des dix dernières années de sa vie, ses activités seront nombreuses. Il s’intéresse à la botanique, voyage, s’implique dans les luttes civiques en aidant des esclaves à fuir vers le Canada, fait de la propagande pour le végétarisme (bien qu’il ne semble pas végétarien lui même), et consacre surtout beaucoup de temps à la mise en ordre de ses écrits. Thoreau est très pointilleux et ses manuscrits sont sans cesse repris, corrigés ou adaptés. Une septième version de « Walden » est publiée en 1854, sept années après la première édition. Ses idées évoluent sans cesse et il semble ne pas vouloir laisser derrière lui de textes qui ne soient pas conformes à sa façon nouvelle d’appréhender la relation entre l’homme et la nature. A partir de 1859, son état de santé empire progressivement. Une maladie pulmonaire le fait souffrir de plus en plus et chaque nouvelle affection, même bénigne, l’affaiblit un peu plus. Il meurt, le 6 mai 1862, âgé seulement de 44 ans. Son œuvre va connaître un rayonnement important après sa mort, avec toutefois de longues périodes d’éclipse. Le mahatma Gandhi par exemple fera largement référence à sa lecture de Thoreau, mais il n’est pas le seul à revendiquer cette filiation. D’autres personnages politiques célèbres faisant état de leur intérêt pour ce philosophe, n’ont, à mon avis, retenu que quelques phrases de son œuvre sans percevoir la philosophie globale qui s’en dégage. Il faut dire que les écrits de Thoreau, assez décousus, souvent incomplets, se prêtent à de multiples interprétations, en fonction des fragments que l’on choisit de mettre en valeur et de ceux que l’on conserve dans l’obscurité.

thoreau_zitat Qu’en est-il alors de la philosophie de Thoreau ? Certains thèmes sont récurrents et faciles à dégager. L’écrivain est en désaccord avec le monde tel qu’il le découvre autour de lui. Il rejette la toute puissance de l’économie, au détriment des droits élémentaires d’une large fraction de l’humanité. Il n’admet pas le comportement d’automates de la majorité de ses concitoyens qui ne visent qu’à reproduire les choses à l’identique, sans exercer le moindre regard critique sur le fonctionnement de la société. Pour Thoreau, l’homme doit être replacé au centre du processus social et ne doit pas renoncer au bonheur, sous couvert d’une existence passée à gagner une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue. « Je ne fais aucun cas des philosophies de l’univers dans lesquelles l’homme et les institutions occupent trop de place et absorbent l’attention. » déclare-t-il. Chacun doit se battre pour reconquérir sa liberté : « Qu’il est rare de rencontrer un homme qui soit libre, même en pensée ! Nous vivons d’après des règles. Quelques hommes sont enchaînés à leur lit par la maladie, mais tous sont enchaînés au monde. J’emmène dans les bois mon voisin qui est un homme cultivé et je l’invite à prendre dans l’absolu une vue nouvelle des choses, à vider sa pensée de tout ce qu’ont institué les hommes, en vue d’un nouveau départ. Impossible, il reste attaché à ses traditions, à ses préjugés. Il croit que les gouvernements, les universités, les journaux, vont d’une éternité à l’autre. » Le discours de Thoreau est optimiste car il considère que chacun dispose des forces nécessaires pour ce combat ; il faut refuser une culture, souvent imposée dès la naissance, qui n’est qu’un tissu de conformisme et de soumission. Sa réflexion est fortement marquée par le transcendantalisme que lui a enseigné Emerson : le retour à une conscience primitive débarrassée de certaines scories éducatives. C’est à cette démarche que se livre Thoreau lorsqu’il se décide à s’installer dans sa cabane à Walden : vivre de la façon la plus simple possible, se mettre à nu, de façon aussi bien matérielle qu’intellectuelle,  de manière à renouer le contact avec la nature dans laquelle chacun doit retrouver sa source. Cette vision est certes un peu idéaliste, mais fait état de préoccupations que j’estime, somme toute, assez intéressantes.Ce que j’apprécie par dessus tout chez Thoreau c’est cet esprit de quête, cette soif indéniable de connaissances (que je partage – je suis en train d’écrire un texte à ce sujet), mais aussi cette volonté de redonner au « moi » toute l’importance qu’il doit avoir dans un quelconque processus de transformation sociale. Nul ne doit être broyé au nom d’un quelconque intérêt général et encore moins au nom du profit de quelques uns… Même si je n’ai aucune aspiration à passer ma vie dans les bois, je partage cette exaltation que l’on ressent lorsque l’on se plonge dans la nature : le plaisir de marcher sur un sentier, de tremper ses mains dans l’eau claire d’un torrent, de caresser le tronc d’un vieil arbre…

walden Chacun doit vivre son expérience ; il n’existe pas de chemin pré-tracé mais une multitude de chemins potentiels. Le philosophe ne gomme pas les problèmes matériels qui peuvent être rencontrés, mais préconise le retour volontaire à la simplicité. On retrouve dans ses écrits des propos qui seront largement repris dans les ouvrages parus après les années soixante-dix, dans la littérature contemporaine : « Pendant plus de cinq ans je m’entretins de la sorte grâce au seul labeur de mes mains, et je m’aperçus qu’en travaillant six semaines environ par an, je pouvais faire face à toutes les dépenses de la vie. La totalité de mes hivers comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres et francs pour l’étude. » Il suffit de relire Kerouac, Illich, Bookchin, ou bien encore les études ethnologiques de Pierre Clastres pour retrouver des concepts, si ce n’est identiques, du moins très proches. L’influence de Thoreau se retrouve même au cinéma, dans des films comme « Into the wild » ou « Le cercle des poètes disparus », avec des personnages en quête d’authenticité, d’identité et de nature sauvage. Ses livres ont certainement influencé les partisans de la « décroissance » ou de « la simplicité volontaire ». Sachez aussi qu’un écrivain dont je vous ai déjà longuement parlé, Stevenson, a été profondément marqué par la lecture d’Henry David Thoreau. Bref, ouvrir l’un de ses livres, ce n’est pas se plonger dans des « vieilleries »,  une littérature antique et démodée, mais au contraire redécouvrir une façon moderne d’envisager la façon dont le monde doit se transformer. On trouve dans la collection « 10-18 » un petit ouvrage intitulé « Désobéir » qui reprend une partie des textes importants, notamment « marcher » et « la vie sans principes ». « Walden ou la vie dans les bois » est édité par exemple chez Gallimard, dans la collection « l’imaginaire ». « La désobéissance civile » peut être lu sur le web ; il est disponible en format Pdf à cette adresse. Je vous propose trois petites citations extraites de son journal de bord pour terminer, en espérant que le peu que je vous ai révélé sur cet écrivain vous donne l’envie d’en savoir plus.

août 1856 – « C’est en vain que nous rêvons d’une solitude lointaine. Il n’en est pas… Je ne trouverai jamais dans les déserts du Labrador une solitude plus grande que dans certains coins de Concord, c’est à dire la solitude que j’y porte. Un peu de noblesse, un peu plus de vertu, rendrait la surface du globe partout émouvante, neuve, sauvage. »
janvier 1853 – «  Il n’est pas de loi si rigide qu’un peu de joie ne puisse transgresser. J’ai une chambre bien à moi, à moi seul : c’est la Nature. Lieu au-delà des juridictions humaines. Empilez ces livres, annales de tristesse, avec vos préceptes et vos lois. Dehors la Nature est heureuse et ses vers joyeux les auront bientôt fait crouler. Il y a la prairie, l’espace libre, au-delà de vos lois. La Nature est la prairie des proscrits, des hors-la-loi. Il y a deux mondes, le bureau de poste et la Nature. Je les connais tous les deux. J’oublie continuellement l’humanité et ses institutions, comme j’oublie les banques. »
date inconnue – « À l’Etat, je donne ce conseil : rompre avec les propriétaires d’esclaves sur le champ. Il n’y a pas de loi, ni de précédent respectable qui sanctionne le maintien de cette union. Et à tous les habitants du Massachusetts, je conseille de rompre avec l’Etat tant qu’il hésitera à faire son devoir. »

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31août2009

Bric à blog d’août avec sa petite lichée de lectures philosophiques

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

croisee-des-chemins Le ralentissement très net sur l’activité des blogs que j’ai l’habitude de fréquenter de façon régulière, m’a poussé à me promener un peu plus sur la toile et m’a permis de faire de nouvelles et sympathiques découvertes. L’usage consistant, sur chaque blog pratiquement, à publier une liste de liens de sites « amis » favorise ces errances et cette pratique du butinage. Cet aspect « toile d’araignée » ou labyrinthe a un côté fort plaisant et j’aime bondir ainsi d’adresse en adresse. Ce cheminement touristique est parfois plus que surprenant : on quitte un hôte traitant essentiellement de politique et, après quelques haltes diverses, on se retrouve dans une auberge gastronomique ou dans un atelier proposant des activités type « crochet » ou « tapisserie d’Aubusson ». La médaille comporte cependant un revers, lorsque l’on découvre que certains liens figurant dans les « listes de favoris » aboutissent à des sites fort peu recommandables à mes yeux. Cela s’est produit pourtant sur des blogs que j’apprécie beaucoup et je reconnais avoir été ébranlé lorsque de saut de puce en saut de puce j’ai fini par me retrouver sur des sites « franchouillards » assez nauséabonds et peinant à dissimuler leurs liens avec l’extrême droite populiste. Ce sont souvent des blogs littéraires ou généralistes sur lesquels on a ce genre de surprise. Que l’on s’affiche « apolitique », soit, bien que j’aie des doutes. Qu’on ne laisse apparaître ses opinions qu’à travers les liens que l’on propose, alors là ça me dérange carrément, surtout si les prises de position que je découvre indirectement me hérissent le poil !  Résultat de ces quelques expériences peu plaisantes, cette mise au point préliminaire que j’estime indispensable : lorsque je vous recommande la lecture d’un blog, ce conseil n’englobe absolument pas les liens proposés par l’auteur(e), mais uniquement le contenu affiché directement. Ce mois-ci d’ailleurs, je vous propose des références à des textes précis, manière d’entrouvrir une porte sur des blogs dont le contenu est fort intéressant et risque de vous occuper quelques bonnes heures ! Ma moisson est importante et je crois que je vais devoir procéder à quelques choix, histoire de ne pas faire dans le « roman fleuve ». Tant mieux pour moi, j’aurai déjà des pistes pour le prochain « bric à blog » ! Pour une fois un relatif souci de cohérence va présider à ma sélection…

bonhomme-soleil Difficile de mettre de l’ordre dans la petite collection de « timbres » que j’ai rassemblée. Je ne sais plus comment, par exemple, je suis arrivé sur un texte intitulé « Jouvence » sur un blog judicieusement nommé « Indiscipline intellectuelle« . Je l’ai lu et relu à plusieurs reprises et la façon dont l’auteur aborde la problématique du vieillissement m’a bien interpelé. La relation que l’on entretient avec son âge, avec les autres, et l’âge des autres est un thème qui m’intéresse et sur lequel je reviendrai. Dans son billet, Thierry Groussin, « patron de l’établissement », insiste sur l’importance, dans la lutte contre le vieillissement, du tissu relationnel, et montre à quel point la cessation d’activités peut constituer une période délicate dans la vie, à cause du tournant qu’elle marque dans le réseau social de l’individu : « La cessation des activités professionnelles est un cap critique, surtout si elle s’accompagne, comme c’est souvent le cas, d’une migration géographique. La pesanteur naturelle peut incliner au repliement sur soi ou sur le couple. Peu à peu, les sujets d’intérêt se réduisent et même le vocabulaire qu’on utilise. On en vient à tourner en rond autour des courses quotidiennes – auxquelles monsieur accompagne madame en grognant –, des repas qu’on prend de plus en plus tôt, des problèmes de santé et de quelques routines qui se grippent peu à peu. » L’une des solutions pour éviter cet écueil : élargir son réseau social, en particulier avec des plus jeunes, de façon à conserver une ouverture sur les problèmes réels du monde et leur possible résolution. L’élixir de jouvence préconisé par l’auteur comporte plus de composantes relationnelles que d’exercices de gymnastique du corps et de l’esprit. Ceux-ci sont insuffisants pour ne pas se replier dans sa tour d’ivoire et faire partie des légions de vieux ronchons conservateurs, dont le regard ne se promène plus qu’entre l’écran du téléviseur et le grillage entourant la villa… Je crois que l’une des raisons qui me fait trouver particulièrement lucide l’analyse de Thierry Groussin, c’est que j’espère bien avoir réussi à échapper à la majorité des travers qu’il signale. Rassurant à mes yeux ! A part ça, beaucoup d’autres textes intéressants dans « Indiscipline intellectuelle », tel « Le progrès, c’est quoi ? » proposé à la lecture le 25 août dernier. Bref beaucoup de matière à réfléchir et à discuter. Dans la liste de sites et blogs recommandés par Thierry Groussin, je n’en connais qu’un, celui de Paul Jorion, fort intéressant par ailleurs. Que de voyages en perspective !

statue Puisque je vous ai « branchés » sur des sujets sérieux, je vous propose de continuer l’excursion en lisant « Petite annonce : cherche un dieu » sur l’excellent site intitulé « Humeurs de Jean Dornac ». Ce texte est extrait du « guide oriental de savoir-vivre ou comment vivre sur cette planète » rédigé par Jawdat Marrash. Il commence par quatre questions concernant les religions (dans leur ensemble), quatre questions fondamentales auxquelles l’écrivain répond par un « non » magistral, avant d’expliquer le pourquoi de son choix un peu plus en détail. Dans un second temps, il propose que le poste de « dieu » soit pourvu par un nouveau candidat qui devrait répondre à un certain nombre d’exigences adaptées à la demande des peuples… Je vous propose un bref extrait des conditions requises :
« [Ce nouveau Dieu] doit être l’ennemi de la désespérance, de la rigidité, il lui faut nous libérer des chaînes de nos inhibitions, compatir à nos imperfections, nous aider à les admettre.
Il doit rester jeune et refleurir comme le printemps.
Il doit éclairer notre lanterne, plutôt que nous éblouir. Nous ne sommes que de pauvres chauffards sur l’autoroute de l’existence et des phares en face nous éblouiraient.
Nous demandons au Dieu candidat d’expliquer ce qui se passe dans cette vie, et non dans une autre.
Nous le voulons physicien plutôt que métaphysicien, afin qu’il garde les pieds sur terre.
Nous voulons qu’il nous ramène au pied de l’arbre de la connaissance et nous laisse nous rassasier de ses fruits. [ … ] »

Je vous laisse le plaisir de découvrir la suite… On ne sait jamais : peut-être présentez-vous quelques aptitudes à la fonction ? Tout cela me fait penser aux « douze preuves de l’inexistence de Dieu » que la CNT espagnole distrbuait à tout va au moment de la Révolution de 36 !
Beaucoup d’autres textes passionnants à découvrir sur le blog de Jean Dornac qui est l’un des fondateurs du site d’information « Altermonde sans frontières » dont la lecture quotidienne est l’une de mes sources d’inspiration. Jean accorde par ailleurs une large place à la poésie et propose de nombreux textes traduits de l’espagnol, en particulier sur la situation politique en Amérique du Sud. Compte-tenu du volume publié quotidiennement et de la rigueur qui préside à la sélection des textes (rigueur ne voulant pas du tout signifier étroitesse !), je pense qu’il est indispensable d’ajouter ce lien à votre propre liste de sites à visiter régulièrement.

promenade-du-canard Très intéressant aussi le texte « Propriété : priver » publié sur « Asharam de Swâmi Petaramesh« . Il semble d’ailleurs que ce soit le dernier écrit en ligne, bien qu’il ait été posté le 4 août. Décidément, les blogueurs raffolent des vacances (à moins que ce ne soient les vacanciers qui découragent les blogueurs !). Après avoir débuté avec la gestion du vieillissement, puis le remplacement des dieux actuels peu adaptés aux besoins de l’humanité, on enchaine avec une réflexion approfondie sur la propriété qui débute en ces termes :
« Le principe fondateur de toute propriété n’est pas de posséder quelque chose, mais de priver autrui de son usage. La manière la plus absolue d’être propriétaire d’une chose, c’est de la détruire, assurant ainsi l’impossibilité définitive que quiconque d’autre puisse en jouir. On ne possède absolument que ce que l’on détruit… »
Voilà, vous êtes dans l’ambiance. Ça continue dans cette direction là et l’argumentaire développé ne manque pas d’intérêt ! Pierre Joseph Proudhon, lecteur régulier de mon blog, serait sans doute intrigué par le contenu de cette étude puisqu’il s’agit d’un problème sur lequel il a déjà longuement cogité ! On passe du crime passionnel, que l’on peut rebaptiser selon l’auteur « crime possessionnel », à une réflexion sur la durabilité des objets, et le côté singulier qu’il y a à posséder des objets dont la durée de vie sera certainement plus longue que la nôtre. C’est clair, bien écrit, et suffisamment percutant pour ouvrir la porte à de nombreux débats !
De la consommation à l’écologie il n’y a qu’un pas et je vous propose d’aller explorer le blog de Fabrice Nicolino. Là aussi vous découvrirez une mine de textes passionnants. Quand j’emploie ce terme « passionnant », cela ne veut pas dire que je sois d’accord avec tout ce que l’auteur énonce, mais simplement que je partage son point de vue sur pas mal de données fondamentales et surtout que la réflexion est engagée sur des pistes sérieuses. Bref, il y a matière à débat et à débat constructif. Dans les écrits publiés ce mois, j’ai été particulièrement intéressé par « Monsanto et DuPont se crêpent le chignon » et par « au bonheur de l’hydrogène sulfuré (à propos des algues vertes) ». J’ai été aussi interpelé par le texte « Un milliard dans ce monde ». Fabrice Nicolino a la plume alerte et une dent contre les « écologistes de salon » et les « hypocrites de tout poil » qui n’est pas pour me déplaire.

aiguillages On reste dans le politique et le social avec ce texte, un peu plus léger quand même, que j’ai trouvé sur le blog d’Anne Archet. La « devise » de ce blog, à savoir « On se calme… On respire par le nez… »  me plait beaucoup. C’est vrai qu’il y a besoin de reprendre un peu son sang froid, surtout après une virée prolongée dans les textes de Fabrice Nicolino. Personnellement, Fifi Brindacier n’a jamais été l’une de mes héroïnes. Il faut dire que dans notre bonne vieille culture, les garçons ont plutôt tendance, me semble-t-il, à s’identifier à des héros masculins. Je connais bien un « Fifi » personnellement, mais je ne crois pas qu’il ait envie de jouer les super héros ou les redresseurs de tort, bien que les malformations de ce monde lui soient tout aussi insupportables qu’à moi. Mais pourquoi pas Fifi Brindacier ? Après tout, bien des superstitions religieuses se sont construites sur des mythes qui avaient encore moins d’envergure ! J’ai bien aimé aussi « Sirventès de la prospérité » dont je vous recommande la lecture. L’auteure du blog est québecoise mais la problématique qui s’exprime dans les textes qu’elle rédige dépasse largement le cadre provincial. Si vous êtes soucieux de savoir où vous mettez les pieds, vous pouvez lire le « qui suis-je ? » de présentation du blog, vous aurez la réponse et vous m’éviterez de faire le travail ! Je fais la même remarque que pour le blog de Fabrice Nicolino : dire que j’apprécie ce site ne veut pas dire que je partage toutes les convictions de l’auteure ni que j’adhère à toutes les formes de lutte qu’elle préconise. Mais, là aussi, je trouve qu’il y a matière à réflexion, ce qui n’est pas le cas dans beaucoup d’autres lieux !

Voilà, j’ai été bien « sérieux » ce mois-ci et j’espère que vous me pardonnerez cet éclectisme. N’oubliez pas de consulter la liste permanente d’adresses de blogs qui figure dans la colonne de droite, juste après mes propres « catégories ». Tout ce qui a été dit les mois précédents sur ces sites reste largement valable, et beaucoup d’entre eux restent des haltes indispensables lors de mes excursions sur la toile. Quel plaisir de s’abriter sous un arbre à palabres pour Clopiner lorsqu’il fait trop chaud, ou de chercher refuge dans un cabinet des curiosités lorsque le temps devient maussade ! Je n’ai rien contre un petit arrêt à la rivière aux castors avant de me perdre dans un jardin ludique et de finir ma journée sur un banc public en relisant les mémoires d’Alexandre Jacob ou les descriptions d’arbres vénérables que l’ami Krapo propose à foison. Que le mois de septembre vous apporte son cuchon de bonnes nouvelles aussi !

NDLR – photos « maison » extraites d’un album de voyage en Slovénie, il y a un an de cela. La relation au texte n’est pas toujours évidente, mais j’aime ces images alors, quand on aime… La petite fille qui promène son canard provient d’une fresque murale réalisée dans un grand bâtiment du charmant village de Stanjel que l’on aperçoit au fond sur la photo des aiguillages…

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28août2009

Nom botanique : Zelkova ; nom usuel : Orme du Caucase

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

zelkova Bonjour… Vous ne me connaissez sans doute pas ; pourtant je suis un arbre qui mérite quelque considération tant ma silhouette est gracieuse et tant ma présence constitue un ornement de choix dans les parcs et jardins arborés. Originaire des régions transcaucasiennes, vers la mer Caspienne, loin là-bas dans l’Est, je peux vous dire que je suis habitué aux climats rigoureux, et que la vie sous vos climats tempérés est vraiment sans problème pour moi. Un petit -20° n’a rien pour m’impressionner et je n’ai besoin ni de gants ni de cagoule pour résister ! Plusieurs membres de ma famille trônent au Kew Gardens (jardin botanique royal) en Angleterre. Il devrait fêter ses deux siècles et demi l’année prochaine… Pas mal non ? Un autre spécimen vénérable se dresse au jardin du Roy à Paris où il a été planté en 1782 : il est plus que bicentenaire lui aussi, ce qui démontre parfaitement que je résiste à bien des tourmentes ! Celui qui m’a planté pour la première fois en France est un botaniste célèbre se nommant André Michaux. Ce brave homme pensait que mon bois présentait un grand intérêt pour la menuiserie car j’ai la particularité de pousser vite, bien droit et avec les premières branches élevées, une caractéristique que les bûcherons et les scieurs apprécient grandement. Monsieur Michaux n’avait pas tenu compte du fait que les humains ont une capacité mémorielle relativement limitée et qu’ils ne sont guère capables d’enregistrer plus d’une dizaine de noms d’arbres à la fois. Du coup, mon espèce est retombée un peu dans l’oubli et l’on ne m’a plus guère planté qu’à des fins décoratives. Allez demander à un ébéniste de vous tailler un buffet Louis XVI en Zelkova : il risque de vous regarder avec des yeux ronds ou de vous rétorquer qu’il faut se méfier de certains bois exotiques peu connus ! Ce qui me console un peu c’est que les humains ont le même comportement à l’égard des oiseaux, des champignons, des étoiles et de bien d’autres composants essentiels de notre Univers. Certes on ne peut tout connaître, ni tout nommer… mais « Zelkova » c’est joli comme nom ! Ça ne vous fait pas rêver ? Vous ne faites quand même pas partie de ces gens que la diversité terrorise et qui préfèrent s’égarer plutôt que de demander leur chemin à un « étranger » ? Si tel était le cas, je crois que vous vous êtes trompé d’adresse et qu’il vaut mieux que nous ne fassions plus route ensemble…

feuille-zelkova En fait, Zelkova est le nom de ma famille botanique et mon nom scientifique complet est Zelkova Carpinifolia (à feuilles de Charme) ou Zelkova Crenata (crénelé). Comme je suis rusé, j’ai essayé de dissimuler mon identité pendant un moment. Je me suis fait appeler Orme de Sibérie jusqu’à ce qu’un autre Orme revendique cette originie géographique à ma place. La dispute a duré un certain temps avant que j’accepte la délocalisation dans le Caucase. Il faut dire que mon concurrent, Ulmus Pumila (un nom à coucher dehors) était particulièrement vindicatif. Pour me consoler, quelques botanistes et certains pépiniéristes continuent à m’appeler « faux Orme de Sibérie », mais j’ai horreur de cette appellation. Vous aimeriez vous que votre nom soit précédé du terme infâmant de « faux » ; du genre « j’ai rendez-vous avec le faux docteur Faust ? » Alors va pour le Caucase, l’Iran ou la Caspienne ; et puis j’aime bien que l’on compare mes feuilles simples et de forme elliptiques à celles du Charme… car du charme, voyez-vous, je n’en manque pas ; je comprends que Mr Michaux ait eu le béguin pour moi. A l’automne, ma couleur vire progressivement au jaune puis au rouge et les artistes ne peuvent que m’admirer. De toute façon, ma silhouette très ramifiée est d’une élégance rare, et mes branches se dressant vers le ciel servent d’abri à de nombreux oiseaux, ce qui attire les naturalistes mélomanes. Du haut de mes 30 m, je n’ai aucun complexe face au frêne ou aux autres ormes. Rien à voir avec ce saule « pleureur » qui n’a même pas la force de ses ambitions. Lorsque je prends de l’âge, mon tronc rappelle un peu celui du platane car mon écorce a tendance à se détacher par larges plaques. Mon seul regret véritable concerne mes fleurs et mes fruits, relativement discrets, et qui n’attirent pas forcément l’œil au premier regard. Mais que voulez-vous, on ne peut pas être paré de toutes les vertus et j’en possède déjà tellement !

zelkova-carpinifolia Ainsi que je vous l’ai déjà dit,  je suis un petit malin : j’ai même réussi à m’introduire dans l’arboretum charbinois sous une fausse identité. Pendant quelques années, j’ai bien rigolé en entendant mon propriétaire présenter sous mon identité distinguée, l’un de mes voisins botaniquement fort éloigné et d’un port beaucoup moins éblouissant. Cette année j’ai décidé que j’en avais assez d’être baptisé n’importe comment par le botaniste d’opérette qui organisait la visite de ses plantations. Je l’ai donc poussé à acheter un très beau livre sur un marché local de bouquinistes, puis j’ai influencé son cerveau et sa main droite pour que, par hasard, ils ouvrent le traité de botanique à la bonne page, et j’ai laissé faire la nature. Le cheminement a été un peu long et chaotique, mais ça y est, les choses sont rentrées dans l’ordre et l’on ne me traite plus « d’érable » à chaque passage de bipèdes herborisants. J’aime entendre « le patron » s’extasier sur la croissance rapide de mon tronc, surtout quand il précise que cela n’enlève rien aux qualités mécaniques de mon bois. Ce n’est pas que je sois pressé de finir allongé sur le billard d’un scieur, mais, quitte à mourir un jour, j’aime autant laisser une trace bien palpable de mon existence antérieure. Il se trouve que mon bois, à la veine légèrement rosée, est à la fois dur, élastique et de bonne conservation. Puissent les héritiers de mon propriétaire actuel s’en souvenir… J’aurais horreur de terminer comme une vulgaire bûche dans une chaudière. Je me verrais bien en plateau de table ou en solide piètement de coffre ou de buffet… La classe non ?

zelkova-serrata-higassine Peu de choses à vous raconter en ce qui concerne les usages particuliers que les humains auraient pu avoir de ma présence. Il faudrait sans doute faire des recherches dans la littérature émanant de ma région d’origine. Mon implantation récente en Europe de l’Ouest, et la discrétion avec laquelle j’ai été maintenu, font que l’on ne trouve aucune coutume spécifique liée à ma grâcieuseté. Je ne figure pas dans la mythologie celtique et les adeptes d’Odin ne m’ont pas réservé un rôle particulier dans leur panthéon. Mais ne s’agit-il pas là d’une destinée commune à beaucoup de grandes personnalités ? La discrétion est parfois le témoignage de qualités intrinsèques qui n’ont pas besoin de faire-valoir médiatique. Les habitués des salons n’ont parfois que leur médiocrité à étaler au grand jour. Je n’aime pas les polémiques et je ne citerai pas de nom, vous laissant le soin de soulager vos propres pulsions vindicatives ! Il n’en est pas de même en ce qui concerne l’un de mes cousins orientaux, le Zelkova du Japon (Zelkova serrata) ; cet intriguant me fait une concurrence redoutable dans la littérature et notamment celle consacrée aux voyages. Bien que ses dimensions soient plus modestes que les miennes, cet outrecuidant personnage occupe une place à part entière dans la mythologie des pays asiatiques. On se sert par exemple de son bois pour réaliser certaines sculptures de divinités : il existe plusieurs silhouettes du dieu Ganesh réalisées en Zelkova. Les feuilles dorées de mon cousin attirent le regard et certains sadiques n’ont rien trouvé de plus intelligent que de le planter dans des pots étroits et de martyriser sa silhouette pour en faire des bonsaïs. Personnellement, je suis content d’échapper à cette tradition. Je n’ai aucune envie que l’on me donne l’apparence d’un artichaut posé au centre d’un saladier. J’aime l’air pur et les terres profondes et humides. Il me faut de l’espace et de la lumière et je ne supporte pas que l’on me taille pour un oui ou pour un nom. Alors je n’envie guère mon cousin japonais ! Pour lui rendre justice cependant, je dois reconnaître qu’il existe à Higassine, au Japon, dans la cour d’une école, un specimen impressionnant de Serrata, âgé d’au moins 1500 ans (cf photo). Chapeau bas… Je ne sais pas trop comment font ces orientaux pour supporter aussi longtemps les barbares humains…

tree_zelkova En ce qui me concerne, mes ambitions sont plus modestes. L’un de mes vœux les plus chers est de retrouver la place que je mérite grandement dans les arboretums et les parcs d’Europe de l’Ouest. Non seulement mes usages « post mortem » sont fort intéressants, mais nul ne peut rester insensible à mes superbes couleurs automnales à moins d’être une brute à l’esprit englué par la résine des pins et des douglas de la reforestation intensive. Je ne conviens pas à ce genre de travaux car mon port, tout en finesse, en subtilité et en élégance, mérite mieux que les alignements déprimants auxquels sont condamnés ces clones standardisés. Un autre vœu que j’aimerais bien voir réalisé, c’est qu’un peintre de talent ou un poète habile dans l’art de manier la rime, se décide à dresser mon portrait, de manière à ce que je figure enfin dans la galerie des grands de ce monde : tant d’écrits ou de tableaux ont été consacrés à mon cousin le chêne… j’en mériterais bien une petite part ! Tout travail méritant récompense, je suis prêt à offrir l’ombrage rafraichissant de mes longues branches à l’humain studieux qui s’intéressera à mon cas. Inutile de déposer un dossier ou d’envoyer un quelconque CV à « la feuille charbinoise » ; tout(e) volontaire sera le (la) bienvenu(e) ! Qu’on se le dise !
Histoire que vous ne considériez pas que je veux tirer toute la couverture végétale à moi, je cèderai bientôt la parole à un autre immigré comme moi : le Sophora. Lui aussi est assez bien fait de sa personne ! Vous voyez bien que je suis également d’une modestie incomparable…

NDLR : les clichés 1 et 2 sont « maison ». La photo n°3 provient du très beau site nature portugais « Dias com árvores » (© Paulo V. Araújo) – à visiter ne serait-ce que pour admirer les illustrations. Il s’agit de l’orme planté au Kew gardens. La photo n°4 a été prise par Jérôme Hutin lors d’un voyage au Japon en 2001 ;  vous pouvez visiter le site qu’il consacre aux arbres vénérables. Le dernier cliché provient du site officiel du jardin botanique royal de Kew.

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24août2009

Crève générale à la rentrée

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.

masque Par solidarité avec mes « camarades » journalistes dans les médias « responsables », professionnels du bourrage de mou et de la sanctuarisation du fait-divers, je vais moi aussi vous passer une petite couche à ma façon, sur l’épidémie de peste noire à venir… Je n’invente rien : il s’agit simplement d’informations glanées de ci de là et si possible recoupées. Selon le sens dans lequel on passe le pinceau, le fini de la peinture change énormément d’aspect, les peintres le savent bien. Le programme de la rentrée de septembre (ou plutôt du début d’automne à venir car on a rarement vu d’épidémie se développer pendant les derniers beaux jours)  a été établi par des journalistes devins sponsorisés par les labos : ce sera crève générale sur le front social. Le pire c’est qu’il paraît que même certains cadres supérieurs et autres patronnes du MEDEF pourraient être impliqués dans le mouvement. Les conséquences de cette fièvre automnale pourraient être catastrophiques puisque certains experts annoncent déjà un nombre de morts supérieur à celui des tués dans les accidents automobiles un bête week-end du 15 août. C’est dire ! Les vieillards affaiblis par la canicule, les enfants antibiotisés depuis la naissance, les malades du sida en phase terminale, les cancéreux du poumon, les gardiens de prison dépressifs, pourraient disparaître par centaines au cours de l’hiver… Il faut prévoir une mortalité presque équivalente à celle des épidémies de grippe ordinaire… L’essentiel c’est que l’opinion publique, totalement traumatisée, se mobilise et soit le plus concentrée possible sur ce dérivatif anxiogène, plutôt que sur de vrais problèmes insolubles sans changement (insupportable pour nos élites) de cap social. En bref, la crève doit occuper les esprits et non la grève !

masque-zorro Pendant tout l’été, les dépêches d’agence, soigneusement dosées, savamment distillées, ont fait monter la « mayonnaise ». Certes il y a bien eu quelques maladresses, montrant le côté artificiel de l’opération, mais dans l’ensemble le travail a été plutôt bien fait. Je ne m’attarderai pas sur le « nouveau décès dû au virus H1N1 » devenu « le virus H1N1 évoqué dans le décès de… » en passant par le « il n’est pas certain que le nouveau virus grippal soit responsable du décès de… ». Je remarquerai simplement que ces titres sont reproduits dans l’ordre où ils ont été publiés – l’essentiel étant que le premier fasse impression, le deuxième et le troisième n’étant là que pour de vulgaires questions de déontologie professionnelle. Le flux et le reflux d’informations sont tels qu’il est extrêmement difficile de se faire une opinion sur cette affaire de pandémie. J’ai donc beaucoup apprécié ce texte de Martin Winckler, publié sur son propre blog et repris notamment sur le site d’information altermonde. L’auteur remet la question à plat sur le plan médical et explique de façon très claire certaines notions qu’il faut avoir bien en tête avant de discuter de cette affaire : les symptômes d’une grippe, la différence entre virus et microbe, l’efficacité des antibiotiques et des antiviraux, les particularités du virus H1N1… C’est très clair, facile à lire et il est difficile de faire mieux en la matière. Je vous invite donc, en parallèle à ma chronique, à lire ce texte qui développe l’aspect médical du problème que je ne traiterai pour ainsi dire pas du tout. En tant que « chercheur de petite bête noire », ce qui m’intéresse surtout, ce sont les aspects politiques et économiques de la vaste opération médiatique lancée qui me semble être une énième tentative de manipulation de l’opinion publique internationale. Quand je dis « manipulation » je ne me situe aucunement dans une quelconque perspective de « complot » dont je n’ai rien à faire, mais simplement dans celle d’une grosse opération de marketing, doublée, dans certains pays de ma connaissance, d’une tentative d’occuper les esprits avec des sujets moins triviaux que les conséquences au quotidien d’une crise économique qui n’a pas encore abattu toutes ses cartes. Les « complots » que certains dénoncent de temps à autre ne sont pour moi que les manifestations parfaitement logiques de la « voracité » du capitalisme.

seringues-en-tous-genres Difficile, disais-je donc, pour le citoyen lambda de se faire une opinion tant soit peu complète et objective sur cette histoire de grippe, l’efficacité d’un vaccin, les risques réels encourus par les futurs malades et la vigueur de la pandémie. Le corps médical lui-même semble largement divisé sur la question, et les experts de l’OMS et ceux des diverses institutions prestigieuses telle la FDA (Food and Drug Administration aux USA chargée de l’homologation du ou des futurs vaccins) se livrent à une partie effrénée de ping pong, en s’envoyant à la figure arguments et contre arguments. Notez bien que ce sujet de la grippe A n’est pas le seul sur lequel le citoyen lambda (dont je représente ici le prototype – modèle « gueule ouverte ») a bien du mal à se forger un avis. Prenez par exemple le problème des téléphones portables et de leurs ondes (totalement inoffensives ou terriblement meurtrières selon les vecteurs d’information choisis), ou bien le délicat dossier des ampoules basse consommation, celui du revêtement anti-adhésif des poêles à frire…. On pourrait généraliser d’ailleurs avec tout ce qui touche, de près ou de loin au domaine médical. Il est logique qu’il soit difficile de discerner une quelconque vérité tant les lobbies concernés sont puissants. Dans notre pays où le « tout nucléaire » règne en maître, où il n’est point de salut hors d’EDF et d’AREVA, combien de débats réellement informatifs ont-ils été organisés dans les médias grand-public sur ce sujet par exemple ? Le revers de cette médaille c’est que, du coup, tout devient suspect et que certains opposants en viennent à défendre des arguments à peu près aussi peu sérieux que ceux des « va-t-en guerre » du progrès, des acharnés du « il n’y a pas d’autre alternative ma bonne dame ». Bref, si l’on veut faire dans le « solide », le « sérieux », il est bien des domaines dans lesquels on patauge un peu. Je vais donc essayer de m’en tenir à quelques évidences de base en ce qui concerne cette affaire de « crève générale ».

epee-zorro Première remarque : c’est la deuxième fois en quelques années que l’on nous rejoue, avec tambours, trompettes et cymbales, le grand air de la pandémie catastrophique. La grippe aviaire, puisque telle on l’appelait, devait être à l’origine d’une catastrophe sanitaire internationale qui ne s’est pas produite. Son virus « risquait de », puis « avait » finalement muté, selon les experts, et était devenu transmissible directement d’homme à homme. La mortalité (*), certes regrettable, induite par ce fléau, a été bien moindre que pour de grands classiques tels la dysenterie ou le choléra à propos desquels on ne fait plus grand tapage à l’heure actuelle. Flairant la bonne affaire, quelques laboratoires ont fabriqué des millions de comprimés de « Tamiflu », un antiviral dont l’efficacité est plus que discutée. Une partie de cette fabrication a été écoulée, notamment grâce à l’aide de quelques Etats complaisants qui ont « sommé » leurs services de santé de faire amplement leur marché à l’aide des deniers publics. Passons sur cette affaire de grippe aviaire qui reviendra peut-être sur le devant de la scène un de ces jours. En 2008-2009, nous voyons apparaître la menace d’une nouvelle pandémie présentée comme bien plus terrible que la précédente car cette fois on en est certains : le virus est actif, vigoureux, adore voyager, et se transmet, d’homme à homme, par les voies respiratoires. Rien de plus simple pour cette charmante petite bête de s’installer comme passager clandestin dans tous les moyens de transport et de parcourir la terre à la vitesse d’un TGV. Pas de chance, les stocks d’antiviraux qui ont été constitués dans les pharmacies des hôpitaux publics, sont justement périmés. Il faut absolument tout jeter, et, bien entendu, reconstituer les réserves à vitesse tout aussi grand V. Pas de chance non plus, si l’efficacité du médicament n’est toujours pas démontrée (alors que les effets secondaires nocifs, eux, sont sombreux), le prix de fabrication a sérieusement augmenté. Normal diront les économistes : si l’économie d’échelle entraine une baisse des coûts, la faiblesse de l’offre par rapport à la demande entraine une hausse du prix de vente. Il n’en reste pas moins que le Tamiflu, beaucoup de personnalités du monde médical le confirment, n’est pas une panacée et qu’il vaudrait mieux un « bon vaccin ». Deuxième occasion pour les multinationales de la pharmacie de se tailler des bénéfices sur mesure.

robin-des-bois La mise au point du vaccin n’est pas évidente car l’épidémie progresse vite et qu’il faut que la substance soit disponible en quantité importante et, si possible, avant que la pandémie ne se propage dans l’hémisphère Nord, c’est à dire dans la zone « aisée » de la planète que l’on envisage surtout de protéger. Travailler vite dans le domaine médical, cela ouvre souvent la porte à de gros problèmes. Heureusement les gentils gouvernements sont là pour donner un coup de pouce. Aux USA, par exemple, d’importantes subventions sont accordées aux laboratoires pour accélérer la phase de recherche. Puis, dans un deuxième temps, une loi est votée par le Sénat, garantissant aux mêmes laboratoires l’impunité totale en cas de « dégâts collatéraux » liés à une vaccination de masse à l’aide d’une substance pour laquelle il n’est matériellement pas possible de procéder à des essais cliniques sérieux… Généralement, ce genre de tests se fait sur la population plus ou moins consentante d’un pays en « voie de développement », puis sur des malades « cobayes » volontaires dans les hôpitaux occidentaux. Mais, comme il s’agit là d’une « urgence humanitaire », peu importe ce qui sera commercialisé, que ce soit un placebo ou une substance générant des effets secondaires pour certains patients, pas de problèmes… juridiques ou financiers au moins. Une affaire en or, un « jackpot » diront certains, pour les firmes qui vont décrocher le gros lot, et ce ne sont pas les plus petits qui se sont lancés dans la course… Mais l’essentiel c’est que les populations soient rassurées, que les politiciens donnent l’impression d’avoir « fait leur boulot », et que les actionnaires des entreprises concernées tirent les marrons du feu.

polichinelle On pourrait être surpris de voir les gouvernements voler ainsi au secours de ces grandes sociétés qui n’ont pourtant aucun besoin d’un quelconque sauvetage ou plan de relance. Ce serait sous estimer le travail de lobbying efficace qui est effectué par les labos dans les services de toutes les administrations concernées. Il est de nombreux domaines dans lesquels il y a belle lurette que nos « dirigeants » ne dirigent plus rien du tout. En ce qui concerne la France, c’est un secret de polichinelle de dire que, par exemple, la FNSEA fait la pluie et le beau temps à l’UMP et au ministère de l’agriculture, ou qu’AREVA et sa filiale EDF rédigent les communiqués du ministère de l’équipement et de l’industrie. Si l’on grimpe d’un échelon, pour aller faire un tour à Bruxelles, par exemple, la situation ne fait que s’aggraver et la marge de manœuvre des fonctionnaires chargés de la rédaction des « décrets » est encore plus étroite. Ceux qui ne me croient pas devraient s’intéresser par exemple au dossier des OGM et aux pressions exercées sur certains élus par des firmes comme (par exemple mais pas par hasard) Monsanto. Nos politiques trouvent un intérêt tout autre à cette affaire que le volet économique. Chacun sait que la peur est un moteur extrêmement efficace pour manœuvrer les foules, notamment dans le domaine de la santé. Monopoliser l’attention de la population sur les risques d’une épidémie majeure, permet de tester la cohésion nationale et le « sens du devoir » de tout un chacun. Quel « mauvais citoyen » va se révolter contre une mesure prise, « dans l’intérêt général », pour des raisons de « santé publique » et protester contre certaines restrictions à partir du moment où l’Etat déclare agir seulement dans l’intérêt de chacun ? Qui va oser encore parler « droit du travail », « repos indispensable », « heures supplémentaires »…, lorsqu’il est mobilisé pour pallier au manque de personnel dans son entreprise ? Parler des licenciements qui ont eu lieu quelques temps auparavant pour se plaindre du surcroît de travail, alors qu’il ne s’agit que d’une simple « solidarité » avec les collègues « malheureusement touchés par l’épouvantable pandémie » ? Toute mesure prise dans l’intérêt général passe généralement comme une lettre à la poste, même si le facteur est malade. Les lois sécuritaires votées après le 11 septembre ont permis de mettre en place des dispositifs qui sont restés… Vous rappelez-vous que ce texte de loi (voté par une majorité de gauche à l’époque) a sérieusement durci les sanctions prises à l’égard des gens qui fraudent dans le métro ou dans le train ? Vous pouvez m’expliquer le rapport avec Ben Laden ?

Mon conseil pour conclure, c’est d’être extrêmement prudent avec cette affaire et particulièrement vigilant avec tout le train de mesures qui ne vont pas manquer de fleurir à l’automne, de se méfier des vaccinations de masse tout autant que des charlatans, de veiller à ce que les droits syndicaux, la législation du travail et autres garde-fous sociaux, ne soient pas un peu plus écornés à l’occasion de la mise en œuvre d’une politique d’exception pour une grande cause « humanitaire » nationale. N’oubliez en aucun cas que derrière tous les médias « de masse » qui nous informent se cachent des gens qui n’ont qu’une envie : imposer « leur » modèle de société et accroître leurs profits jusqu’à plus soif ! Quand vous aurez fini de lire l’excellente étude médicale recommandée plus haut dans ce texte, prenez encore cinq minutes pour consulter ce dossier paru sur « Altermonde ». Il est édifiant et fort bien documenté aussi.

Notes : (*) 282 cas mortels recensés à ce jour de façon officielle pour le virus de la grippe aviaire dans le monde entier.

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21août2009

Le silence et l’obscurité

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Feuilles vertes.

coquelicots Arrosage massif des tomates, des concombres, des melons… Corvée presque obligatoire chaque matin en plein cœur d’un été où la chaleur est raisonnable mais où l’absence de précipitations conséquentes pose de sérieux problèmes. J’aime effectuer ce travail tôt dans la matinée, à l’heure où les coquelicots sont encore embués de rosée et où les gazanias, estimant la lumière insuffisante, ont une apparence de fleurs fanées. Je suis un « homme du matin » et après une journée bien remplie, je n’ai plus guère le courage de m’adonner à des activités trop contraignantes ou trop pénibles. Et puis, lorsque le soleil se dégage à peine de la ligne bleue des grandes Alpes, la lumière a un charme bien particulier ; la vie s’éveille et la journée paraît encore pleine de potentiel. C’est l’heure où mon esprit, encore ensommeillé, vagabonde ; c’est le moment où le calme me permet de voguer tranquille sur un océan de projets.

Un énorme avion amorce sa descente vers l’aéroport St Exupéry, à cinquante kilomètres de là. Il a perdu déjà bien de l’altitude et amorce le vaste mouvement tournant qui va lui permettre de se placer dans l’axe des pistes à une hauteur adaptée. Nous avons de la chance car nous sommes sur une voie d’approche des avions en phase d’atterrissage ; les réacteurs sont relativement discrets et la gêne occasionnée minime. Je l’aperçois assez bas à l’horizon et pourtant je n’entends déjà plus rien. Un autre avion est entré dans la danse : un petit monomoteur celui-là, qui décolle de l’aérodrome voisin, à moins que ce ne soit l’une de ces étranges machines volantes équipées d’un moteur de mobylette tournant à plein régime. Les grands arbres de la haie me le cachent et je n’aurai pas de réponse à ma question. Ce qui est certain c’est qu’il me casse les oreilles. Heureusement, il est un peu moins bruyant que les engins qui décollent la fin de semaine pour tracter les planeurs des amateurs de vol à voile. Il y en a moins d’ailleurs cette année. Tant mieux, bien que je ne doute pas que le plaisir éprouvé par le pilote du planeur soit grand. Le problème c’est que les avions qui les tirent font une noria continuelle certains dimanches. Un accord a été passé avec les municipalités voisines de l’aérodrome pour qu’ils ne choisissent pas tout le temps la même direction d’envol. Je ne sais pas si ce sont les courants aériens qui ne conviennent pas ou les pilotes de planeurs qui sont incompétents, mais les engins sans moteur sont généralement posés peu de temps après leurs tracteurs… ce qui explique le ronronnement incessant.

chantier-charpente Cinq chantiers de construction sont en cours dans le hameau. Il y aura bientôt une vingtaine de familles résidentes dans ce groupe de maisons que nous avons connu désert. Dans les années soixante-dix, quatre-vingt, nous étions, ma compagne et moi, les seuls habitants permanents. Il est neuf heures et beaucoup sont partis au travail. Les voitures (une quarantaine sans doute bientôt) sont déjà sur les routes ou sur le parking lointain d’un bâtiment de bureaux ou d’une usine. Les maçons sont arrivés sur les chantiers et le klaxon de sécurité, particulièrement strident, d’une pelleteuse ou d’un bulldozer, rythme l’arrosage de mes pieds de tomate avec son bruit lancinant. Avec la chaleur, l’herbe pousse moins vite et, ce matin, j’échapperai un temps au bruit des rotofils et autres tondeuses. Des sons nouveaux, difficiles à identifier, proviennent du chantier et couvrent par moment le ronronnement incessant des voitures sur la grande route. Celle-ci se trouve pourtant à plus de cinq cent mètres de mon jardin. Autrefois on ne l’entendait que lorsque le trafic était vraiment important ou lorsque des adeptes de James Bond en moto se livraient à une petite pointe à deux cent kilomètres heure en profitant de la ligne droite et de ses faux plats meurtriers. Les paysans ont fait couper les haies qui prenaient une place bien utile à leur maïs. La longue rangée de peupliers d’Italie qui cassait un peu le vent du Nord a été abattue. Le bruit n’a plus de filets pour l’arrêter et il en profite largement. Le premier quad de la journée a réveillé les chiens ; il est probable qu’il y en aura d’autres pendant l’après-midi. L’activité est calme sur l’aérodrome. Normal, on est en semaine ; mais comme ce sont les vacances, un amateur d’aéromodélisme en profite pour faire voler un modèle réduit à réaction qui, à lui tout seul, fait autant de bruit que le Boeing de tout à l’heure.

nenuphar Je n’ai signé aucune trêve, mais elle s’instaure d’elle-même… Rien, je n’entends plus rien que le bruit de l’eau ruisselant de mon tuyau et le chant d’un rouge-queue qui rêve sans doute d’un succulent petit déjeuner. Plouf ! Une grenouille dérangée par le chat vient de se réfugier au fond de l’eau de la mare… Une, deux, trois minutes sans avion, sans marteau piqueur, sans quatre roues, sans diésel mal réglé… Je savoure… J’essaie de me concentrer un peu sur les couleurs, les odeurs, les détails lointains. J’ai besoin de ce silence pour me ressourcer ; je ne réussis jamais à me servir de mes cinq sens à la fois. Le bruit gêne mon odorat, perturbe ma vision… Je n’ai jamais supporté les bruits de fond, radios en sourdine ou télés allumées que l’on ne regarde pas. Il suffit qu’il y ait des paroles sur la musique que j’écoute pour que mon attention dérive et que je lève le nez du livre dans lequel je suis plongé. Les étudiants qui révisent leur cours avec un baladeur sur les oreilles m’ont toujours impressionné… Je ne supporte même plus le bruit du ventilateur de mon vieil ordinateur qui zonzonne à mes oreilles pendant que j’écris cette chronique. Je suis pressé de finir pour pouvoir l’éteindre et essayer de grappiller quelques minutes supplémentaires de calme. J’ai choisi de vivre à la campagne, dans un coin plutôt isolé… Cette campagne s’urbanise à la vitesse d’une charge de cavalerie et la cohorte des nouveaux arrivants s’installe avec son lot de nuisances, le sourire aux lèvres, sans intentions mauvaises. Rien n’échappe à l’empire des bruits. L’homme craint le silence et le meuble comme il peut. Je comprends cette sensation car, jusqu’à ces derniers temps, j’ai éprouvé le même sentiment d’inquiétude à l’égard de l’absence de lumière. Je m’aperçois maintenant que l’obscurité, comme le silence, disparaît peu à peu de nos vies. Je n’ai pas fait vœu de silence comme les Chartreux et je n’ai jamais souhaité suivre une quelconque règle monastique. J’aime entendre rire, chanter, crier. Je ne suis pas allergique aux bruits générés par le travail, sinon je n’utiliserais pas une dégauchisseuse ou un motoculteur. Ce qui me perturbe simplement c’est l’impossibilité de trouver le silence, lorsque j’en éprouve le besoin, et ce quel que soit l’endroit où je me réfugie.

pollution-lumineuse La nuit n’échappe plus aux bruits, même si leur palette est restreinte et que les instants calmes sont plus fréquents. Les nuits du mois d’août sont belles et l’on peut admirer des nuées d’étoiles, de petits feux clignotants et parfois même la voie lactée qui a le mérite de ramener toutes choses à leur dimension véritable. Pour jouir pleinement de cette observation, il faut le silence ET l’obscurité. La conjonction des deux est de plus en plus difficile à obtenir. La lumière ronge l’obscurité, l’activité humaine dévore le silence… Les hautes falaises s’effondrent peu à peu sous les coups de butoir des vagues. Une quantité de lumière artificielle phénoménale se perd dans le ciel, portant préjudice au travail des astronomes et représentant un gaspillage énergétique sans précédent.  En ville, on ne perçoit plus que 5% des étoiles visibles à l’œil nu dans un ciel dégagé. A la campagne, le pourcentage est supérieur, mais rares sont les endroits où la perception est vraiment totale. J’ai déjà évoqué ce problème en vous présentant la réserve québecoise du Mont Mégantic, première réserve mondiale de ciel étoilé. Au début, cette image m’avait fait sourire, puis on m’a expliqué, j’ai compris et j’ai réalisé que le problème était vraiment sérieux et préoccupant. Notre société de nantis a déjà tendance à gaspiller des quantités phénoménales d’énergie et de matières premières pour des activités d’un intérêt douteux… Lorsqu’il s’agit d’une perte pure et simple ne présentant aucun intérêt pour l’activité humaine et ne procurant pas l’ombre d’un plaisir particulier, on atteint vraiment le summum.  En s’attaquant sérieusement au problème du gaspillage « pour rien », puis à celui du gaspillage « pour pas grand chose », on devrait déjà réduire la facture énergétique sans avoir besoin d’inventer des taxes nouvelles qui ne frapperont bien entendu que ceux qui se débattent dans la cale du navire pour ne pas être emportés par une voie d’eau…

pollution-lumineuse2 Vous direz que nous sommes bien chanceux de vivre à la campagne et qu’en ville les problèmes se posent à une échelle tout autre. Entièrement d’accord ; simplement cette envie de silence, d’obscurité, de parfums subtils, de fraicheur arborée, c’est ce qui nous a poussés à faire le « choix » du mode de vie rural il y a un peu plus de trente ans. Cela signifiait aussi renoncer à un certain nombre d’attraits, futiles sans doute (mais ils ne l’étaient pas forcément pour nous à l’époque), que présente la vie citadine. Cela veut dire aussi que, compte-tenu de la moindre densité de population, il nous a fallu galérer pas mal de temps avant de trouver des gens avec qui nous étions sur la même longueur d’ondes concernant le travail, l’éducation de nos enfants ou la gestion quotidienne de notre vie. Maintenant, la ville nous rattrape à la campagne et pas forcément sous l’angle le plus attrayant ! Même les hirondelles ont pris peur dans un premier temps et on en trouvait plus dans les cités que dans notre cambrousse. Elles semblaient préférer l’odeur des pots d’échappement à celle du désherbant à maïs. La situation se rétablit peu à peu et ces oiseaux charmants reviennent nicher lorsqu’ils trouvent un site favorable. Peut être pourrait-on suggérer aux citadins qui viennent s’installer dans la verdure, de laisser au garage leurs quads, leurs modèles réduits à réaction et leur sonodisco pourrie, pour profiter un peu des derniers instants de silence. On n’est pas si mal que ça, allongé dans l’herbe, une nuit, au mois d’août… L’une des étoiles de passage m’a fait un clin d’œil en survolant la vieille aubépine… Je me demande ce que les fées pensent de tout cela lorsqu’elles sortent de leur royaume souterrain…

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18août2009

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux… »

Posté par Paul dans la catégorie : Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

boetie_servitude Pensée profonde à méditer dans les mois à venir… Phrase prophétique écrite par un écrivain français mort en 1530, mais il est de bon ton de rappeler l’actualité en ces temps de soumission servile… La même plume écrit également : « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. (…) s’ils arrivent au trône par des moyens divers, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature. » Cet homme à la pensée incisive se nomme Etienne de la Boétie et je pense que beaucoup d’entre-vous l’auront reconnu. Ce philosophe politique, grand ami de Montaigne, a écrit peu de textes d’une telle portée, consacrant l’essentiel de son temps à la traduction d’œuvres de l’antiquité et à la poésie. Son « discours de la servitude volontaire », bref, percutant et terriblement contemporain, est pourtant une œuvre majeure aux yeux de beaucoup de gens. Nombreux sont ceux qui considèrent La Boétie comme l’un des pères de la « désobéissance civile » et l’un des précurseurs de la pensée anarchiste. Lorsque l’on sait qu’Etienne de la Boétie était issu d’une famille de la grande bourgeoisie du Périgord, cette double paternité qui lui est attribuée est un fait plutôt surprenant. Ce sont les hasards du calendrier, et surtout un petit coup d’œil à l’excellent site « éphéméride anarchiste« , qui m’amènent à vous parler de ce personnage aujourd’hui. La Boétie est en effet décédé un 18 août, en 1563, à peine âgé de 33 ans, emporté par une crise de dysenterie. Je ne dérogerai pas, encore une fois, à cette règle étonnante qui consiste à évoquer les personnalités célèbres le jour anniversaire de leur mort ou de leur naissance !

maison-natale-la-boetie1 On sait fort peu de choses sur l’enfance et l’adolescence d’Etienne de la Boétie, si ce n’est qu’il est né à Sarlat, en 1530, dans une famille de magistrats. Son père était sans doute Lieutenant du Sénéchal du Périgord et il est mort alors que son fils était encore très jeune. Etienne de la Boétie a alors été élevé par son oncle et reconnaît qu’il lui doit l’essentiel de son éducation. En 1548 il rentre à l’Université d’Orléans pour y suivre des études de droit. C’est à cette époque, alors qu’il est âgé d’à peine 18 ans, qu’il rédige son « discours de la servitude volontaire ». En 1553 il devient conseiller au Parlement de Bordeaux, sans même avoir atteint l’âge légal de 25 ans requis pour exercer cette fonction. Il épouse Marguerite de Carle, veuve de Thomas de Montaigne, le frère de Michel, le philosophe. C’est le début d’une amitié brève mais intense entre ces deux hommes. L’estime qu’ils se portent l’un à l’autre est considérable. Après le décès d’Etienne, Michel de Montaigne lui rendra cet hommage célèbre dans ses Essais : « Nous estions à moitié de tout, il me semble que je luy desrobe sa part » ou encore « si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Le XVIème siècle est aussi celui des guerres de religion. Fin diplomate et habile négociateur, Etienne de la Boétie est chargé par Michel de l’Hôpital d’une mission de médiateur dans diverses négociations auxquelles participent Catholiques et Protestants. Pendant ses études à Orléans, il a eu comme professeur Anne du Bourg, futur conseiller au Parlement de Paris, et future victime des « purges » anti-hérétiques de la famille de Guise. Après avoir critiqué la politique de répression conduite par le Roi François II, Anne du Bourg est en effet jugé et condamné à être pendu et brûlé en place de Grève à Paris. Cet événement survient en décembre 1559, quatre ans avant la mort de la Boétie, un an avant qu’il accepte ce poste de médiateur. Le philosophe ne s’est pas converti à la religion réformée, mais il a un discours plutôt critique à l’égard de l’église catholique et de la religion en général. Ces idées sont développées avec beaucoup d’adresse (et de diplomatie) dans « le discours ». On trouve en effet écrites de sa plume cette déclaration cinglante : « Les tyrans eux-mêmes trouvaient étrange que les hommes souffrissent qu’un autre les maltraitât, c’est pourquoi ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient autant que faire se peut des oripeaux de la divinité pour cautionner leur méchante vie. Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même les mensonges pour y ajouter ensuite une foi stupide ». Sa dénonciation des méfaits de la religion a cependant des limites puisqu’il termine son texte par une exhortation à la prière afin que le Dieu bon et libéral aide les humains à se délivrer de ces tyrans ignobles…

la-boetie L’objet principal du « discours de la servitude volontaire » est de dénoncer la facilité avec lequel les peuples acceptent la tyrannie alors que celle-ci n’a pour support que la docilité des humains et que, sans leur consentement, elle n’aurait guère plus de poids qu’un fétu de paille. En s’appuyant sur de nombreux exemples pris dans l’histoire antique, Etienne de la Boétie, critique, à mots couverts, le pouvoir tout puissant du monarque. Il essaie de trouver une explication à la servitude, en démontant les mécanismes qui lui permettent de s’instaurer, et les rouages éducatifs qui assurent sa pérennité. Dès son plus jeune âge, l’homme apprend à se soumettre et ne cherche plus à réclamer ce qu’il n’a jamais connu. « La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne. […] Ils (les hommes) disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal, s’en persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. » Le temps qui passe, la force des habitudes, accroissent la servitude. Les tyrans se chargent par la ruse de contribuer à abêtir leurs sujets. Le passage qu’Etienne de la Boétie consacre à l’abrutissement des masses est d’une actualité brûlante lorsque l’on voit le niveau du spectacle qui est proposé au bon peuple dans les principaux médias. Le parallèle est intéressant à faire entre le discours d’un certain grand dirigeant de TF1 et cet extrait du « discours » : « Il (le peuple ignorant) est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise du ver, morde plus tôt à l’hameçon que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur fait goûter. C’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. » Certes la réthorique de la Boétie, s’adresse aux tyrans de l’antiquité et de façon indirecte aux monarques de son époque. Les pratiques ont bien peu évolué, du moins dans leur fondement ; seuls les moyens technologiques dont disposent ceux qui veulent nous amadouer ont vraiment changé.

etienne-de-la-boetie La réflexion de la Boétie n’est cependant pas empreinte de pessimisme puisqu’à son avis il existe des solutions à tous ces malheurs et qu’elles paraissent, au moins sur le papier, relativement simples : « Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. » Il s’agit là d’une première définition, simple mais efficace, de la désobéissance civile, concept sur lequel réfléchiront d’autres penseurs par la suite, comme Thoreau, et que certains tenteront de mettre en pratique à diverses époques. Le facteur principal pour que l’acte de désobéissance réussisse c’est qu’il soit pratiqué par le plus grand nombre possible d’insoumis. La répression est facile à exercer contre un petit groupe de personnes ; elle devient plus complexe à mettre en œuvre lorsque le nombre de désobéisseurs s’accroît. Cela ne veut pas dire que le Pouvoir en place laisse faire. Il va tout tenter pour essayer de restaurer son prestige menacé. Sous couvert de « défense de la légalité », ceux qui ont initié le mouvement seront sévèrement châtiés. C’est à ce stade là que la solidarité doit pleinement jouer : refus des sanctions imposées, dénaturation de ces sanctions par l’entraide, élargissement constant du mouvement pour entrainer un nombre plus grand d’amendes, de procès, de sursauts dans l’opinion publique. Je n’écris pas ces lignes sans arrière pensée. J’ai suivi de près, pendant l’année, le mouvement des enseignants désobéisseurs, refusant d’appliquer dans leurs classes les contenus les plus rétrogrades de la réforme Darcos. Certes, les chefs de file de ce mouvement ont été réprimés, mais je note que le Ministère a été suffisamment inquiété par cette affaire pour juger bon de règler ses comptes pendant les vacances scolaires. Espérons que la solidarité jouera pleinement et que le mouvement reprendra sur des bases encore élargies une fois la torpeur  estivale suffisamment éloignée. Le lien entre le discours d’Etienne de la Boétie et les agissements de collègues comme Alain Refalo ou Erwan Redon est à mon avis direct. Six siècles et demi séparent les deux démarches : en lisant l’une et en observant les effets de l’autre, on ne s’en rend pas vraiment compte.

desobeisseurs Bien d’autres démarches contemporaines ou antérieures pourraient être citées pour illustrer les applications des « recommandations » de notre écrivain philosophe. Des soldats du 17ème régiment refusant de tirer sur leurs frères vignerons, aux ouvriers de Lip reprenant à leur compte la gestion de leur entreprise, les démarches de « désobéissance » sont nombreuses et constituent certainement l’une des démarches les plus craintes par les pouvoirs en place. A ce niveau-là, il est clair que l’analyse de la soumission faite par la Boétie est sans conteste remarquable. La tyrannie n’est qu’un colosse au pied d’argile, une pyramide à l’équilibre précaire, un mythe qui s’effondrera le jour où la grande majorité des croyants sera prise de doute. Mais attention, la bête sait se défendre et elle sait utiliser ses propres sujets pour assurer sa pérennité. « Le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie... », ce ne sont point tant les bandes armées dont tout pouvoir dispose à volonté, que cette pyramide complexe, cet entrelacs de relations d’obéissance et de commandement, qui vont assurer la cohésion de l’édifice. A chaque étage, des hommes ou des femmes obéissent et commandent, toute leur énergie étant tendue vers un seul accomplissement : le passage au niveau supérieur. Cette ambition, cette quête éperdue de quelques miettes de pouvoir supplémentaire, les aveugle au point de les empêcher de voir tout ce à quoi ils ont renoncé. Ils ont troqué leur liberté d’être humain contre de l’argent, des grades ou des médailles de pacotille. Ils comptent bien faire payer, argent comptant, à ceux des étages inférieurs, toutes les privations qu’ils ont subies pour satisfaire leurs maigres ambitions. Même s’il ne l’écrit pas de façon aussi triviale, Etienne de la Boétie, ce penseur remarquable, est conscient de la complexité des luttes que l’humanité devra livrer pour se libérer de tous ses jougs. Quelques siècles plus tard, on écrira ces fort belles paroles : « Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni Tribun… producteurs sauvons-nous nous-mêmes… » Ceci est un autre couplet, mais ce n’est pas une autre chanson !

NDLR : il existe sur le web une version complète du « discours de la servitude volontaire » (si vous ne le possédez pas dans votre bibliothèque !). Vous pouvez la télécharger à cette adresse, la lire à l’écran ou bien l’imprimer (une vingtaine de pages). Il s’agit là de la principale référence que j’ai utilisée pour écrire ce billet. Les illustrations utilisées pour cette chronique ont des origines très diverses et ne sont malheureusement pas très originales. Homme discret, La Boétie ne se laissait pas facilement photographier…

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