18mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.
De la vie d’un arbre à celle d’un peuple
Cela fait un certain temps que je vous ai annoncé mon intention d’écrire une chronique sur l’araucaria du Chili, un arbre que je trouve à la fois très singulier et très attirant. Son nom botanique est araucaria araucana. Dans son pays d’origine (basse Cordillère à la limite du centre Sud du Chili et de l’Argentine), il s’appelle pehuén et il a donné son nom à une tribu Mapuche (l’occasion d’aller relire le bref article que j’ai consacré l’an dernier aux misères de ce peuple), les Pehuenches. Pendant l’hiver, les graines de l’araucaria constituaient la réserve alimentaire de base de ces Amérindiens, ce qui explique le fait que la tribu soit dénommée « gens de l’araucaria ». Les Pehuenches parlent la même langue que leurs voisins Mapuche, le Mapudungun. Avec les graines de l’araucaria, semblables à celles du pin pignon, les indigènes fabriquaient la farine qui servait à faire du pain, ainsi qu’une boisson fermentée. Ces usages ont été perdus, le blé et le vin remplaçant cet ingrédient rustique. Les graines de l’arbre auraient été rapportées une première fois en Angleterre, en 1795, par le botaniste Menzies. Celui-ci les aurait plantées dans son jardin. Une trentaine d’années plus tard, l’un de ses visiteurs, botaniste émérite également, aurait prononcé cette phrase : « grimper sur cet arbre a de quoi rendre un singe perplexe ! » C’est de cet incident que l’araucaria araucana aurait tiré son surnom original de « désespoir des singes ». Notre homme aurait dû savoir que sa remarque était peu adaptée car il n’y a pas de singes au Chili. Comme quoi, on peut avoir des connaissances en botanique mais ne pas être un zoologiste compétent ! De nombreuses versions de cette histoire circulent quant à l’origine de l’appellation européenne de l’arbre ou à la manière dont Menzies s’est procuré les graines. Ce qui est certain c’est que l’araucaria a attiré les convoitises de nombreux collectionneurs et, dès le milieu du XIXème siècle, il a été planté un peu partout en Angleterre et sur le continent. L’une des plantations les plus spectaculaires est « l’avenue Monkey Puzzle » dans une grande propriété non loin de la ville d’Exeter, abritant un collège agricole. Une large allée, bordée d’araucarias majestueux, conduit le visiteur du portail d’entrée jusqu’aux bâtiments. Les arbres ont plus d’un siècle et demi d’âge. Ils ont été plantés par le botaniste William Lobb en 1844. Les troncs sont énormes et ressemblent à des pattes d’éléphant. Un très beau reportage sur le sujet, accompagné de photos magnifiques, figure dans le livre de Rudolf Wittmann « Terre des arbres ». En tout cas, le surnom donné à l’araucaria par les Européens était amusant et il a été conservé, à la grande surprise des Chiliens qui n’en connaissent pas toujours l’origine ! En tout cas, un tel arbre ne pouvait manquer d’aiguillonner ma curiosité. Nous en avons planté un il y a quelques années, et le climat du Bas-Dauphiné semble lui convenir parfaitement. Depuis que j’en ai un spécimen sous les yeux, je me suis amusé à observer ses particularités et divers ouvrages de botanique m’ont permis de compléter ce que j’ai découvert à son sujet.
L’araucaria pousse principalement dans la province de l’Arauca au Chili, ainsi qu’en Argentine et dans le Sud du Brésil. L’espèce est très ancienne et, à défaut de les protéger des singes, il est fort probable que les feuilles agressives ont permis à l’arbre de se protéger de la voracité des dinosaures. Comme le Ginkgo Biloba (l’arbre aux mille écus) et diverses autres créatures végétales, cette plante est donc un anachronisme dans notre monde contemporain puisqu’elle n’a pas connu l’évolution qui a marqué la plupart des autres végétaux de la préhistoire. Les araucariacées sont une famille primitive comportant deux genres et une trentaine d’espèces, toutes originaires de l’hémisphère Sud. Parmi les proches cousins du « désespoir des singes », il y a le Pin kauri de Nouvelle-Zélande, le Pin de Paraña du Brésil ou le Bunya-bunya du Queensland (et non de l’Auvergne !). L’araucaria du Chili est le seul qui s’adapte sans trop de peine aux hivers de l’Europe de l’Ouest. S’il peut vivre plusieurs centaines d’années, et devenir sans doute millénaire, son développement initial est lent et plutôt surprenant car très géométrique. Le bourgeon terminal donne cinq terminaisons chaque année : la tige principale et quatre branches latérales. Chacune de ces branches se divise à son tour en trois dans un premier temps, puis en deux, en ce qui concerne les rameaux latéraux. Pendant sa jeunesse et au début de son âge adulte, l’arbre a une forme pyramidale puis son tronc perd progressivement les branches basses et, lorsqu’il atteint une hauteur conséquente, sa forme évolue progressivement vers celles d’un parasol, comme pour les pins méridionaux. L’araucaria pousse assez facilement sous nos latitudes. Il résiste à des températures négatives relativement basses (aux alentours de – 20°) sous réserve que le sol lui convienne. Il est habitué aux rigueurs climatiques de la Cordillère andine et les périodes de sécheresse estivale ne le perturbent pas non plus. Mais attention, malgré son apparence, il ne s’agit nullement d’une plante adaptée au désert ! Sous nos latitudes, l’araucaria atteint une hauteur de 25 à 30 m. Dans son territoire d’origine, il est beaucoup plus impressionnant et peut mesurer jusqu’à 50 m.
L’écorce, de couleur gris-brun, est épaisse et semble formée d’écailles superposées comme sur le dos d’un reptile. Les feuilles sont disposées de façon hélicoïdale, occupant toute la longueur de la branche. Elles sont épaisses également, coriaces, ont la forme d’un triangle, une couleur vert foncé brillante et une durée de vie d’une douzaine d’années. Inutile de préciser qu’elles ne sont comestibles pour aucun animal ! Le piquant dont elles sont munies découragerait par ailleurs le prédateur le plus vindicatif. Les fleurs mâles ont la forme d’un cylindre d’une dizaine de centimètres de longueur et les fleurs femelles, de la taille d’une noix, se forment à l’extrémité des rameaux. Fleurs mâles et femelles ne poussent pas sur le même arbre. Comme je l’ai indiqué plus haut, seuls les fruits présentent un intérêt sur le plan alimentaire. Ce sont des cônes dressés, bruns, mesurant 12 à 18 cm de diamètre. Lorsqu’ils sont mûrs, ces cônes se désarticulent et tombent en libérant les graines. Seul l’axe du cône reste un temps accroché à la branche. Les graines ont la saveur des pignons du pin. ils peuvent se consommer frais ou grillés. Leur forte teneur en amidon permet d’en tirer une farine parfaitement utilisable pour faire du pain en galettes. Les Pehuenches ont longtemps utilisé ces graines pour leur alimentation.
Le lien entre l’araucaria et les Pehuenches est si fort que je ne peux terminer cet article sans parler plus longuement de ce peuple. Il y a belle lurette que, dans mon esprit au moins, les frontières entre botanique, histoire, et ethnologie se sont estompées. J’ai une grande admiration pour ces savants des temps anciens qui étaient, en même temps, mathématiciens, physiciens, médecins, historiens et… philosophes… Comme pour beaucoup de peuples autochtones, la confrontation entre les Pehuenches et le monde dit « moderne et civilisé » a été brutale. S’ils ont été le seul peuple (avec leurs voisins mapuches) à résister pendant trois siècles aux conquérants espagnols, leur survie et leur culture sont de nos jours largement menacées. Ils ont, au fil du temps, abandonné les terres les plus basses pour se réfugier sur les pentes boisées et peu hospitalières de la Cordillère. Ce milieu de vie, particulièrement difficile, a échappé pendant des siècles à la convoitise et au besoin d’expansion incessant de leurs voisins blancs. Depuis quelques années, mêmes ces zones inhospitalières dans lesquelles ils ont établi leur habitat peuvent devenir source de profit. On n’hésite plus à utiliser tout l’arsenal juridique et policier disponible dans les « démocraties » pour déposséder les peuples de leurs derniers biens : leurs terres et leur culture. La population des Pehuenches est réduite à quelques milliers d’individus. Ils sont regroupés dans quatre grandes communautés le long du rio Queuco : Piltril, Cauñicu, Maya-maya et Trapa-trapa. Cette peuplade amérindienne, comme d’autres, vit et pense à contre-courant. Sa culture est communautaire et son mode de vie construit sur l’harmonie avec la nature. Les villages installés au plus bas de la vallée du Queuco sont menacés par la réalisation d’un énorme projet hydroélectrique, incluant la construction de sept barrages dans les vallées. Depuis quelques années la compagnie électrique Endesa, dont les Espagnols sont les principaux actionnaires, exerce de multiples pressions pour que son projet « hautement profitable à l’ensemble de la communauté » se réalise dans la zone de l’Alto Bio bio. Les agissements des dirigeants de cette compagnie sont loin de respecter une quelconque règle démocratique : corruption, menaces, assassinats, pressions en tous genres contre les opposants sont monnaie courante dans la région. Toutes les propositions de relogement qui ont été faites jusqu’à présent, repoussent sans cesse les populations plus haut vers les sommets, sur des terres encore moins fertiles, dans des zones encore plus difficiles à habiter. Il s’agit encore une fois d’un échange à sens unique : un peu plus de profits pour les industriels, une plus grande misère pour les autochtones. Les luttes de ces derniers (et en particulier la résistance exceptionnelle qu’ont opposée les femmes indiennes) ont permis de freiner un peu les ambitions du groupe industriel, mais, d’ores et déjà deux barrages sur les sept prévus ont été construits, transformant le paysage de façon irréversible. Il semble que, pour l’instant, la poursuite des travaux soit interrompue, mais la vigilance s’impose…
Ce drame se joue à l’ombre des grandes forêts d’araucaria, l’arbre sacré. Viendra le jour où les grandes zones boisées qui ne seront pas inondées seront à leur tour livrées aux coupes réglées pour le bois d’œuvre ou la papeterie. Par chance, le bois d’araucaria ne possède pas de qualités exceptionnelles et les conditions de travail difficiles dans la Cordillère rendent son exploitation peu rentable. Il ne connaîtra sans doute pas l’exploitation intensive qui a frappé les forêts où poussent ses cousins le Pin de Paraña ou le Pin de Norfolk. Le bois de l’araucaria est un bois blanc jaune, plutôt médiocre et assez difficile à faire sécher. Il n’est utilisé semble-t-il que sur le plan local. Ce que je vous ai raconté aujourd’hui vous intéresse, et vous décidez d’aller un peu plus loin ? Voici un certain nombre de sources documentaires intéressantes. Il y a d’abord un livre pour enfants intitulé « Pehuen (Araucaria araucana), l’arbre d’un peuple » aux éditions « les deux Océans ». L’auteure se nomme Danièle Ball-Simon et elle a été attirée au Chili par l’araucaria, puis fascinée par le mode de vie des Pehuenches. Un extrait de l’introduction donne une idée du style, très poétique, dans lequel l’ouvrage est rédigé :
« Je suis un arbre millénaire,
témoin de ce monde éphémère
en perpétuelle mutation,
rescapé des cataclysmes,
enfant-roi des volcans
et des cimes enneigées,
mère nourricière d’un peuple humain,
pont vertical entre le visible et l’invisible,
trait d’union entre l’immanent
et le transcendant.
Je m’appelle Pehuen,
ou encore Araucaria araucana.
Et voici mon histoire… »
Pour adultes maintenant, bon nombre d’informations concernant les Pehuenches et leurs démêlés avec le monde moderne peuvent se trouver sur le site de soutien au peuple mapuche (mapuche.org). A lire en particulier, le texte d’Alain Devalpo : Por la razon o la fuerza. Les photos 1 et 3 proviennent du site Taringa.net (auteur inconnu). A cette adresse (Taringa.net), à condition de lire l’espagnol, vous pourrez découvrir des informations intéressantes sur l’araucaria et lire, à son sujet, une légende des Pehuenches. Il faut signaler que les informations en français sur cet arbre ne sont pas abondantes. Les photos 4 et 5 sont empruntées à mapuche.org quant à la deuxième illustration, c’est un cliché maison.
Maintenant qu’on est en Amérique du Sud, je crois bien que l’on va y rester pour la prochaine chronique !
14mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Je m’étais dit que je n’écrirais pas de chronique ce jour, dérogeant ainsi à ma règle, appliquée avec plus ou moins de constance, de publication un jour sur deux, le temps de vous laisser « digérer » les textes un peu long, mais aussi bien sûr celui de les rédiger. Je m’étais même trouvé toute une bonne série de prétextes pour cela…. Mais le Dieu des Blogs (le Diblo – ça ressemble fichtrement à « diable » – s’il existe…) en a décidé autrement. Au moment où, tel le redoutable Wallace, j’allais sauter dans mes bottes pour me rendre au jardin d’un pas décidé, une violente averse a fait tourner court mon projet. Certes, j’aime mettre le nez dehors au petit matin, mais pas au point d’affronter les éléments déchaînés (euh… déchaînés, ma correctrice va sûrement trouver que j’exagère un peu… mais bon, il faut impressionner le public !). Pour me concilier la bonne volonté des autorités divines et toilesques, j’ai donc repris sagement le chemin du clavier et je me suis retrouvé confronté à tout ce qui, dans mes prétextes pour ne pas écrire, reposait sur des éléments sérieux. Grave problème par exemple, ma main gauche et ma main droite sont en train de rédiger deux chroniques quelque peu divergentes : l’une sur les entreprises autogérées en Argentine, l’autre sur la fonction symbolique du donjon dans les châteaux médiévaux… Résultat des courses : deux grosses piles de doc qui dissimulent une partie de mon écran et une liste de signets à consulter sur la toile qui ressemble à une page du « petit Robert ». Même s’il y a quelques jours que je travaille là-dessus, je n’ai, bien entendu, pas avancé comme je le voulais, pour tout un tas de raisons valables ou non. Je vous en donnerai quelques-unes en vrac dans le dernier paragraphe. Alors, comme toujours dans un cas pareil, je contourne lâchement l’obstacle et je me plonge dans ma liste de « brouillons ». Celle-ci s’allonge désespérément car, si je ne lui ai pas redonné vie dans les quinze jours qui suivent son commencement, une ébauche de texte devient un objet hétéroclite de plus dans mon armoire à idées. Je la contemple, ébahi, en me demandant quel est le zozo qui a pu avoir des pistes d’écriture pareilles, et je la laisse tranquillement se faire ensevelir sous la poussière quotidienne d’octets qui recouvre ma mémoire virtuelle et flottante. En général, les choses en restent là car essayez donc, dans le commerce courant, de trouver un plumeau efficace pour faire le ménage dans l’intimité de votre disque dur. Il existe soit des artefacts genre « tapette à mouche » qui écrasent les octets sauvagement et sans ménagement pour les voisins, ou alors des placebos, du genre changer l’arborescence de vos fichiers afin que l’indésirable trop bien rangé se retrouve dans un endroit surprenant et devienne, du même coup, objet d’intérêt.
Pour ce matin, il me reste donc trois pistes que je vais gâcher en les mélangeant soigneusement ! Quand je pense que j’aurais bien pu faire un billet sur la notion d’interlude, un second sur la pluie et le dernier sur le bavardage ! A la réflexion ça ne m’aurait posé aucun problème. Quand on vit à la campagne, on est intarissable sur la pluie : c’est toujours le sujet de conversation numéro un avec les voisins. Il y a un bouchon sur le chemin vicinal provoqué par deux véhicules arrivant en sens inverse mais garés au même niveau. Les deux chauffeurs ont baissé leur vitre pour dialoguer tranquillement… De quoi parlent-ils ? De météo une fois sur deux, les autres centres d’intérêt vitaux pouvant être le dernier match ou les problèmes de « bagnole » (si ce sont deux mecs), les promos d’intermarché ou la rougeole du petit dernier (si ce sont deux nanas). Au fait, autant le préciser tout de suite, « on », c’est moi, « je » vis à la campagne et « je » suis intarissable sur la météo. « De la pluie il en faut, bien sûr, sinon comment voulez-vous que ça pousse ! » ou bien « avec toute cette pluie on n’a plus le cœur à rien et cette humidité dans l’air ça donne mal aux reins »… Pas mal non ? Quant à l’interlude…. C’est un sujet autrement plus profond, plus sérieux… On touche à la philosophie de l’existence, genre « O temps suspend ton vol », il y a un trou de cinq minutes entre deux programmes, il faut absolument meubler. C’était courant les interludes à la télévision autrefois. J’adorais ça. Les émissions étaient un peu moins calibrées que maintenant et il y avait souvent des « trous » que l’on meublait avec de belles images, généralement muettes. Il y avait aussi les décrochages régionaux : il fallait attendre que les gars de France 3 province aient fini leur pause syndicale pour prendre le relai. On occupait le spectateur en lui montrant par exemple un accouplement de libellules en dessus d’un nénuphar en fleur. Un truc passionnant… Enfin ça c’était le stade 2 des interludes. le stade 1 c’était une espèce de « mire » sur l’écran, épouvantable, généralement synonyme de problème technique au studio ou sur l’émetteur. Elle avait le don de débouler au moment crucial : dans un téléfilm par exemple, au moment où l’identité de l’assassin était révélé au public inquiet. De nos jours, seul ARTE renoue un peu avec cette pratique. Ce sont des visages que l’on voit à l’écran, des images presque fixes que viennent animer seulement un battement de cil ou un mouvement de lèvres : une pause relaxante entre un reportage sur le génocide au Darfour et un autre sur la déportation des Tziganes…
En fait, le seul thème que j’aurais eu un peu de mal à développer, c’est celui sur le bavardage. J’ai horreur d’aligner des mots à l’écran pour le plaisir de ne rien dire, et je déteste encore plus tenir des discours sans queue ni tête. Je ne suis pas du genre à noircir un écran uniquement pour rédiger une chronique un jour de pluie.
D’ailleurs, je vous l’ai dit, si je n’écrivais pas de chronique aujourd’hui c’est que j’avais de très bons motifs. Je n’ai pas à me justifier mais j’aime être honnête avec les gens qui me lisent alors je vais vous en donner quelques-uns qui valent ce qu’ils valent. D’abord j’ai joué au grand-père pendant trois jours. Nous avons gardé notre petite fille à la maison et nous nous en sommes occupés le mieux possible. Même si tous les lecteurs de ce blog ne sont pas « grands-parents » et encore moins « gâteux-bêtifiants », vous devez savoir que c’est une occupation très occupante ! D’autant plus qu’il fallait que je sorte de ma serre une bonne centaine de plants de dahlias, de cannas, d’œillets d’inde, de cosmos, de cocottes minutes, prêts à être repiqués dans mes massifs fraîchement labourés… Vous avez remarqué que dans la liste il y avait une fleur qui n’en était pas une ? C’est bien, vous êtes un lecteur attentif. Sinon, revenez en arrière, reprenez le paragraphe et appliquez-vous un peu. Ce n’est pas parce que vous lisez ma chronique au bureau, pendant la pause, que vous devez bâcler et lire en diagonale. Non mais ! Bref, avec tous ces repiquages, mon dos en a pris un coup, et quand ma colonne vertébrale trinque, ça me bloque l’hémisphère gauche du cerveau, celui où se trouve mon disque dur de secours. Ma petite fille étant partie en fin d’après-midi, j’aurais pu rattraper le coup hier soir et avancer sérieusement sur le dossier des donjons occupés dans les entreprises argentines au moyen-âge, mais je n’ai pas pu travailler parce que j’avais « concert ». Une soirée musique traditionnelle, « folk » comme on dit quand on parle l’anglosaxon couramment, plutôt singulière. Première partie à dominante vocale : une chanteuse avec une très belle voix accompagnée par un « cabrettaïre » (j’espère qu’on dit comme cela car je ne veux pas avoir d’ennuis avec les musiciens qui me lisent). On connaissait les deux avant de les écouter et on n’a pas été déçus par leur prestation, bien que côté paroles on préfère maintenant la chanson contemporaine à certaines sélections de textes traditionnels un peu lassants. La seconde partie nous a par contre passablement surpris. La première réflexion qui m’est venue en sortant c’est que je venais d’écouter le « Jimmy Hendrix » de la vielle à roue. Genre « ceci est une vielle à roue ; vous croyez qu’avec une vielle à roue on ne peut jouer que des petits airs tranquilles avec un son un peu monocorde ? Attachez vos ceintures, ça va démarrer ». Il faut dire qu’une vielle à roue électrique associée à tout un tas de machins électroniques, ça aide à trafiquer les sons. On en a eu pour notre argent, comme on dit dans un cas pareil (même si le concert était gratuit) : sacré musicien, sacrée technique de jeu, sacrée puissance sonore. Question sonorité, ça allait de la clarinette au violon en passant par la guitare électique et même la vielle à roue. Dommage que la vielle électrifiée n’ait pas le timbre de la vielle traditionnelle. Dommage qu’il faille une telle installation pour jouer dans une petite salle : l’ambiance « feu de camp » en prend un coup au passage… Quand je pense que j’étais parfois surpris par la manière dont le célèbre vielleux René Zosso abordait son instrument… Je trouvais sa façon de jouer parfois trop « moderne »… Je crois qu’il va falloir que je donne un sérieux coup de plumeau à mes approches musicales.
Bon, au fait, vous êtes convaincus maintenant que je n’avais pas le temps d’écrire une chronique ? Il pleut toujours, je suis bon pour me pencher sérieusement sur le dossier des « donjons autogérés ». A moins que… nous ne partions acheter un matelas, car, je ne vous l’ai pas dit, mais avec tous ces repiquages, toute cette humidité, tous ces sièges inconfortables dans les salles de spectacle… j’ai mal au dos la nuit et ça m’empêche de dormir. Or comme l’inspiration vient en dormant…
12mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; La grande époque des chemins de fer.
Point de départ d’une ébauche de réflexion sur notre patrimoine et sa mise en valeur…
Lors de notre expédition en Alsace, début avril, nous avons visité le musée du chemin de fer installé dans la banlieue de Mulhouse. L’endroit est intéressant et mérite le déplacement, sauf si l’on est totalement hermétique à la « chose ferroviaire ». Le musée a été entièrement réaménagé, il y a quelques années, et porte maintenant le nom un peu pompeux de « cité du train », le terme musée étant jugé passéiste par beaucoup d’organismes soucieux de coller à la mode qui va et vient (personnellement, j’adore la terminologie « centre d’interprétation » qu’utilisent les Québécois). Les locaux ont été entièrement aménagés et afin d’attirer le public, une présentation plus conviviale a été recherchée : l’histoire du rail en France est présentée non seulement de façon chronologique mais aussi de façon thématique : « les congés payés et le train », « le train et la guerre », « les trains prestigieux »… Différentes animations techniques ou artistiques sont proposées lors de la visite : on peut par exemple admirer le circuit de la vapeur dans une locomotive ancienne, ou bien observer le fonctionnement de l’embiellage sur une autre machine. Comme au musée de Montréal, une fosse permet d’admirer l’intimité mécanique de l’un de ces géants du rail. Un gros effort a été fait sur la décoration, histoire que lors de la visite on n’aperçoive pas uniquement une collection hétéroclite de matériel. Une mise en scène étudiée a été conçue pour certains wagons : Sherlock Holmes enquête dans une voiture restaurant de l’Orient Express, cependant qu’une ouvrière discute avec un employé dans un ancien train de banlieue. Toutes ces reconstitutions sont faites à l’aide de mannequins et de bandes sonores pas trop mal conçues. Tout cela ne fait pas trop « gadget » et rend la visite plutôt plaisante surtout lorsque l’on n’est pas fasciné par la technique ferroviaire et que l’on ne perçoit pas l’intérêt de compter le nombre d’essieux d’une locomotive pour comprendre sa dénomination technique. Un historique de la SNCF et des différentes compagnies privées qui ont précédé sa création est présenté sous la forme de panneaux explicatifs disposés au gré des différents quais que l’on parcourt pendant la visite. Fleuron de notre compagnie ferroviaire nationale, un éloge du TGV figure en digne place lorsque l’on termine la visite, et la voix nasillarde de Mr Louis Gallois exprime toute la fierté que l’on se doit d’éprouver à l’égard de ce bijou de la modernité. Dommage que l’on n’ait pas laissé un peu de place, à côté de ce panégérique, aux gens qui déplorent le démantèlement progressif du réseau secondaire, ainsi que l’abandon de toutes les lignes jugées non rentables au bon vouloir des conseils régionaux et autres instances locales. Comme le disait un cheminot autrichien, dans un reportage vu sur ARTE : le réseau de chemin de fer, dans un pays, peut se comparer à un arbre vénérable ; coupez toutes les branches et vous êtes sûrs de voir mourir le tronc dans un futur proche (branches = voies régionales et tronc = grandes lignes rapides, pour décoder la parabole).
Des modèles remarquables de matériel roulant ancien sont présentés dans les vastes entrepôts. Certains sont des pièces probablement uniques. Je ne vous assommerai pas avec une liste exhaustive ou un descriptif détaillé des machines présentées : là n’est pas mon propos. Mais je dois avouer que je trouve particulièrement touchantes ces premières locomotives à vapeur, et je suis impressionné par les merveilles d’ingéniosité qu’il a fallu déployer pour résoudre certains problèmes techniques. Je ne veux pas vous imposer trop de jargon ferroviaire, même si celui-ci ne m’est pas trop étranger, mais l’évolution du chemin de fer, et la capacité qu’ont eue les ingénieurs d’adapter chaque matériel aux particularités qui leur étaient imposées par les conditions géographiques ou humaines, sont vraiment stupéfiantes. On ne peut pas rester indifférent devant le design de cette locomotive express profilée pour affronter les vents de la vallée du Rhône et qui permettait aux trains rapides de gagner quelques minutes sur le trajet PLM (Paris Lyon Marseille) face au redoutable Mistral. Il y a un siècle de cela, le train devait pouvoir circuler partout ET circulait partout : lorsque la place manquait, on choisissait une voie plus étroite permettant des virages serrés ; lorsque la géographie l’imposait, on construisait des ouvrages architecturaux défiant l’imagination (viaduc de Garabit par exemple). L’alimentation électrique, utilisée très tôt dans les voies ferrées de montagne, associée à d’ingénieux dispositifs de crémaillère, permettait à certaines locomotives circulant sur des voies étroites, d’affronter des pentes impressionnantes. Dans notre région dauphinoise, le petit train de La Mure en est un bon exemple. Si vous êtes de passage un jour aux alentours de Grenoble, c’est une excursion qui vaut le déplacement : la voie sinueuse emprunte d’étroites vallées et s’accroche parfois à des précipices impressionnants. Toutes ces prouesses, toutes ces avancées sont le résultat d’un travail humain considérable, et les cheminots sont correctement mis en valeur dans le musée, de même que ceux qui ont présidé à la conception et à la réalisation des différentes lignes ferroviaires ainsi que du matériel roulant. Quelle tristesse de découvrir ces anciennes voies ferrées abandonnées dans le massif central : des dizaines de kilomètres de trajets sur lesquels les viaducs succèdent aux talus de remblai et aux tunnels de toutes longueurs. L’un de ces chemins a même été abandonné, une fois les ouvrages d’arts réalisés : aucun train n’a jamais roulé, les rails n’ayant jamais été mis en place.
Le musée du chemin de fer est maintenant l’un des plus beaux et surtout des plus complets d’Europe et cela n’a pas été sans mal. Pendant longtemps, le patrimoine ferroviaire français a été plutôt maltraité : locomotives et wagons rouillaient sur des voies de garages ; des engins précieux dont on ne possédait plus que quelques exemplaires, se dégradaient lentement dans des entrepôts aux toits percés en ruine quasi totale. Le concept de patrimoine industriel est devenu une réalité depuis relativement peu de temps dans notre pays. Pendant des années, seul le patrimoine antérieur à la révolution de 1789 était considéré comme présentant un intérêt quelconque. Les budgets étaient limités, on investissait dans quelques monuments anciens prestigieux : le Louvre, Versailles ou les châteaux de la Loire, pour résumer. Dans les années 1960/70, le vent a commencé à tourner et l’on s’est aperçu que la France possédait un patrimoine bâti considérable qui ne se limitait pas à quelques pièces maîtresses. Il se composait d’une multitude de bâtiments laïcs ou religieux, de toutes époques, possédant un charme indiscutable mais surtout présentant un intérêt considérable pour les travaux des historiens cherchant à reconstituer la trame de la vie quotidienne à telle ou telle période. Lorsque j’étais jeune homme, mais déjà passionné d’histoire, la télévision publique diffusait une émission qui s’appelait « chefs d’œuvre en péril ». Il s’agissait là d’un véritable appel lancé au public pour repérer, récupérer et remettre en état un certain nombre de bijoux particulièrement maltraités de notre patrimoine architectural. Des images poignantes montraient un vieux moulin transformé en carrière de pierres ou une superbe grange à moitié effondrée et transformée en hangar agricole dans une ancienne commanderie templière. La suite du reportage présentait alors les efforts considérables effectués par Mr et Mme Dupont, généralement des notables locaux relativement fortunés (mais pas toujours), afin de sauver le site en question d’une ruine totale. Cette émission avait une certaine audience et, pendant cette période, de magnifiques opérations de sauvetage ont été lancées. Les anciens châteaux, jugés impossibles à entretenir, se vendaient pour une bouchée de pain et, à condition d’avoir quelques moyens, un peu d’imagination et de solides appuis administratifs, on pouvait très facilement faire d’excellentes opérations immobilières. C’est à cette époque-là qu’une bonne partie du patrimoine architectural français a été aussi privatisé, et que certains lieux ont été totalement confisqués par des propriétaires peu concernés par la dimension historique et populaire des biens sur lesquels ils jetaient leur dévolu. On estime qu’il y a par exemple un millier de châteaux et de maisons fortifiées dans la région du Périgord : une dizaine environ appartiennent à l’Etat, c’est à dire à la collectivité, les autres font partie du patrimoine privé.
Cet engouement pour les vestiges en 1960/70, concernait surtout, ainsi que je l’ai dit plus haut, les bâtiments de l’époque moyenâgeuse ou un peu plus récente. Du patrimoine industriel, que ce soit les objets produits ou les lieux de production, il n’en était guère question : seuls nos voisins allémaniques ou anglo saxons avaient compris à l’époque tout l’intérêt que présentaient les vieilles locomotives, les premiers avions ou les machines outils du siècle précédent. La dernière guerre mondiale n’avait pas arrangé la situation et beaucoup de matériel avait été détruit. Quant aux malheureux survivants, avions civils ou militaires de l’entre-deux-guerres, métiers à tisser ou machines hydrauliques, marteaux pilons ou anciens soufflets de forge, ils pourrissaient chez les ferrailleurs ou dans des entrepôts abandonnés. En ce qui concerne le chemin de fer, il a fallu attendre 1969 pour qu’un premier Musée voit le jour, et c’est bien de celui de Mulhouse dont il s’agit : ce n’était au départ qu’un simple entrepôt et, malgré l’enthousiasme des deux fondateurs, Jean-Mathis Horrenberger et Michel Doer, l’entreprise était considérable et les moyens bien dérisoires.
Ne parlons pas des locaux industriels : qui aurait pu éprouver un intérêt quelconque pour un ancien puits de mine, une verrerie ou la rotonde d’un ancien dépôt de locomotives à vapeur ? La tendance a commencé à changer il y a vingt ou trente ans et l’on s’est aperçu alors que le patrimoine industriel avait lui aussi valeur de souvenir et de témoignage. Des hommes avaient travaillé, vécu et parfois même étaient morts dans ces endroits là et l’on n’avait pas le droit de gommer leur mémoire à grands coups de bulldozer. Depuis, quelques tentatives ont été faites pour la conservation de ces lieux de mémoire : certaines ont été couronnées de succès, d’autres sont plus discutables. Ce qui est certain c’est qu’il reste beaucoup à faire ! D’autant que le progrès technologique s’étant accéléré, la quantité de vestiges parmi lesquels il va falloir choisir, a elle aussi singulièrement augmenté. Un micro ordinateur datant d’il y a une trentaine d’années a valeur de témoignage, de la même façon qu’un vieux poste de radio ou un téléphone à cadran. Il ne faudrait pas commettre la même erreur que dans les années d’après-guerre en considérant que tout ce qui n’est pas âgé d’au moins… n’a pas de valeur intrinsèque. J’ai pris conscience de ce phénomène en visitant le musée archéologique de Montréal dans lequel on n’hésite pas à présenter des verres ou des bouteilles retrouvés dans des maisons détruites au début du XXème siècle. Lorsque vous vous déplacez dans les villages au Québec, les guides touristiques parlent de « vieux bâtiments » pour signaler des édifices datant d’il y a cinquante ans… Comme quoi, tout est relatif ! Certes notre histoire a laissé une foule de témoignages plus anciens qui n’existent pas en Nouvelle France, mais le travail et la souffrance de nos aîné(e)s doit être respecté quelle que soit l’époque…
Pour en revenir à Mulhouse et à sa « cité du train », je vous signale que votre journée de tourisme technologique peut être complétée par la visite de la « cité de l’automobile » voisine. Nous ne l’avons pas fait, le musée du rail suffisant à nous contenter ce jour là. Une visite tant soit peu attentive demande bien deux à trois heures de temps : on en sort enrichi au niveau des images et des informations, mais plutôt fatigué à force de piétinements ! Certains lecteurs et certaines lectrices du blog connaissent ma passion pour le rail, surtout dans les temps héroïques. Un panache de vapeur, une flopée d’aiguillages et le clignotement de quelques signaux ferroviaires n’arrivent pas à me laisser indifférent. Un coup de sifflet à vapeur et je frémis ! Pour peu qu’un tortillard apparaisse sur une voie déserte au fin fond d’une petite vallée au milieu de nulle part et je suis au bord de l’extase… Rassurez-vous, j’en parlerai un jour à mon psychanaliste favori : il était cheminot dans une vie antérieure et il sera certainement compréhensif ! Pour préparer votre future sortie (et obtenir de cette façon quelques indulgences généreusement offertes par votre serviteur pour faciliter votre entrée au Paradis) vous pouvez vous rendre sur le site de la cité du train, et en particulier sur la page actualités comportant le programme des animations temporaires à venir. Bonne vapeur !

10mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sciences et techniques dans les temps anciens.
Les arbres que nous avons plantés dans notre parc sont pour nous l’occasion de voyages virtuels relativement peu onéreux : du Parrotie de Perse au chêne du Liban en passant par l’Araucaria du Chili, ce singulier conifère auquel je ferai bientôt l’honneur d’une chronique complète ; je crois bien qu’au moins trois de nos continents sont représentés, si ce n’est quatre. Il reste l’Afrique pour laquelle j’ai un doute. Il faut dire que mes tentatives pour maintenir en vie un baobab dans un pot n’ont pas été couronnées de succès à ce jour. Certains arbres ont même la particularité non seulement de nous faire découvrir un pays mais de nous faire rencontrer de singuliers personnages : en général, les botanistes qui les ont découverts et dont ils portent le nom. Nous avons ainsi un « érable de David » que le Révérend Père avait identifié en Chine à l’origine. Ne connaissant ce religieux que de nom, j’ai décidé de faire quelques recherches à son sujet dans les bouquins de botanique ainsi que sur les sites dédiés rencontrés au hasard de mes déambulations sur la toile. Je me suis aperçu que les découvertes de cet explorateur n’étaient pas minimes et que nous lui devions d’autres végétaux ornant maintenant les parcs. J’avoue sans grand peine n’avoir que peu de sympathie pour les missionnaires partis dans les pays lointains convertir de pauvres innocents, mais lorsque ces mêmes personnes laissent en paix les autochtones pour se livrer à des travaux de cartographie, de botanique ou de zoologie, elles attirent un peu plus ma sympathie. Je dois dire aussi que la photo la plus célèbre dont on dispose du Père David, les cheveux noués en une longue tresse dans le dos à la façon des coolies, m’a plutôt amusé et a excité ma curiosité. Je vais donc vous faire part de mes quelques trouvailles. Cela sera l’occasion aussi de montrer qu’en matière d’histoire des sciences, je ne m’intéresse pas qu’aux savants arabes d’Al Andalous ou aux savants marginalisés à cause de leurs opinions politiques « mal orientées » !
Le Père Armand David est d’origine basque ; il est né à Espelette (le pays du piment), le 27 septembre 1826. Je ne m’attarderai que peu sur son engagement religieux qui n’est pas mon centre d’intérêt principal. Il est assez courant, au XIXème siècle, que les enfants les plus jeunes des familles bourgeoises soit orientés dans cette direction. A l’âge de 22 ans, il rentre à la congrégation de la Mission (Lazariste) et il est ordonné prêtre en 1862. Parallèlement à ses études religieuses, il acquiert une solide formation naturaliste, à la fois dans le domaine de la botanique et de la zoologie. Bien que contemporain de Jean-Henri Fabre, leurs vies sont fort dissemblables même si l’on peut établir quelques points de comparaison dans leurs travaux. L’un est enseignant laïc pendant une partie de sa vie, l’autre missionnaire de l’église catholique… Dans un premier temps, Jean-Pierre Armand David est nommé professeur au collège de Savone en Italie. Il est très apprécié comme enseignant, notamment parce qu’il sait communiquer à ses élèves son enthousiasme pour les « choses de la nature ». Ses talents d’observateur et de chercheur dépassent largement les murs du collège et, lorsque son retour en France est connu, plusieurs de ses collègues scientifiques insistent auprès de sa hiérarchie pour que lui soit confiée une mission de collecteur de « trésors » pour le compte du Muséum d’Histoire Naturelle. En 1872, Armand David est envoyé en Chine, plus précisément à Pékin, par sa congrégation. Il est nommé directeur d’une école religieuse mais il est aussi autorisé à poursuivre ses expéditions dans la nature en vue de rassembler un maximum d’objets curieux : fossiles, roches, plantes, animaux empaillés… N’oublions pas que nous sommes en pleine période d’expansion des « cabinets de curiosité » dont la mode a démarré au siècle précédent. Il est de bon ton dans la « haute société », au siècle des « Lumières » de s’intéresser aux étrangetés du monde. Au XIXème siècle, ce sont surtout les bibliothèques, les établissements d’enseignement et les musées qui tiennent à accumuler des collections de « curiosités » les plus diverses. Les pièces les plus précieuses de sa collection sont rapatriées en France et les vœux de ses collègues sont exaucés : tous ces trésors viennent enrichir notamment les vitrines du Museum d’Histoire Naturelle de Paris. Ce que ses mandataires apprécient particulièrement c’est la qualité des notices descriptives qui accompagnent chaque spécimen, qu’il s’agisse de fossiles, de plantes ou de squelettes.
Le père David consacre de plus en plus de temps à ses travaux d’exploration. Au début, ses sorties se limitent aux environs de Pékin. Bientôt les professeurs-administrateurs du Muséum réussissent à convaincre le Supérieur-général des Lazaristes qu’il soit dispensé de tout ministère apostolique – sans avoir pour autant à négliger ses devoirs religieux – afin de consacrer la totalité de son temps à des explorations et à des recherches scientifiques. Les frais de ces travaux seront pris en charge par le Ministère de l’Instruction Publique. En 1866, pour sa première longue expédition, il se rend dans le Sud de la Mongolie. On trouve les notes suivantes dans son journal de voyage en date du 13 mars 1866 : « Il fera froid encore deux mois en Mongolie, des vêtements chauds convenant à un hiver rigoureux sont donc indispensables de même qu’une tenue d’été pour la belle saison qui est ici très chaude. Il est impératif également de prévoir du matériel de couchage. Ajouter tout ce qui est indispensable pour la chasse ainsi que pour la préservation des trouvailles d’histoire naturelle collectées, le matériel pour la taxidermie et la conservation des plantes, des boites de toute taille ainsi que des bouteilles vides… Cela va sans dire que je n’oublie pas non plus mon origine religieuse… ». Ce voyage en Mongolie sera surtout riche en découvertes botaniques. Pendant l’hiver 1868-1869, il repart pour une nouvelle expédition à Moupin, à la frontière du Tibet. C’est lors de ce voyage qu’il va découvrir notamment le grand panda, pendant qu’il séjourne au poste missionnaire de Tchentou dans la province occidentale du Setchouan. Les gens du village racontent que dans les montagnes avoisinantes on peut observer un ours blanc un peu particulier. Voici l’un des récits qui est fait de sa découverte : « Après un pénible voyage à travers les montagnes, le Père David arriva le 1er mars 1869 à Moupin et se mit aussitôt à explorer les environs à la recherche de ces trésors du monde végétal et animal. Le 11 mars, comme il rentrait au soir d’une journée passée dans les montagnes, il fut invité chez un fermier du nom de Li; là, dans la chambre où il fut logé, il remarque aussitôt une peau de ce fameux ours blanc qui, à la vérité, n’était pas totalement blanc, mais blanc et noir. La joie du Père David ne connut plus de bornes quand les chasseurs promirent de lui ramener un spécimen. Ils partirent sur le champ et, le 23, revinrent avec un jeune panda géant qu’ils avaient capturé vivant, mais qu’ensuite, ils avaient dû tuer pour faciliter son transport. » Ce n’est cependant pas Armand David qui publiera la description de l’animal, mais le professeur Alphonse Milne-Edwards, à Paris. De cette seconde expédition, sans doute la plus importante sur le plan scientifique, le révérend père rapportera par exemple plus de 1500 specimens de plantes séchées différentes inconnues ou méconnues en Europe.
Il revient en France en 1870 puis retourne en Chine deux années plus tard pour une dernière expédition. Grand admirateur des beautés et des richesses de la nature, le Père David déplore les dommages qui lui sont (déjà !) causés. Voici ce qu’il écrit dans le compte-rendu de son troisième voyage : « On se sent malheureux de la rapidité avec laquelle progresse la destruction de ces forêts primitives, dont il ne reste plus que des lambeaux dans toute la Chine, et qui ne seront jamais plus remplacées. Avec les grands arbres disparaissent une multitude d’arbustes et d’autres plantes qui ne peuvent se propager qu’à leur ombre, ainsi que tous les animaux petits et grands, qui auraient besoin de forêts pour vivre et perpétuer leur espèce… Et, malheureusement, ce que les Chinois font chez eux, d’autres le font ailleurs ! » Un peu plus loin dans le même texte, on trouve les propos suivants : « Une préoccupation égoïste et aveugle des intérêts matériels nous porte à réduire en une prosaïque ferme ce Cosmos si merveilleux pour qui sait le contempler ! Bientôt le cheval et le porc d’un côté, et de l’autre le blé et la pomme de terre vont remplacer partout ces centaines, ces milliers de créatures animales et végétales que Dieu avait fait sortir du néant pour vivre avec nous; elles ont droit à la vie, et nous allons les anéantir sans retour, en leur rendant l’existence impossible. » Un écologiste avant l’heure ? Peut-être bien… Un sage, contemplateur de la nature certainement… Parmi les découvertes que nous lui devons et que je n’ai pas encore mentionnées, signalons, en ce qui concerne les végétaux, le buddléia qui fleurit dans nombre de nos haies, le singulier « arbre aux mouchoirs » (davidia involucrata), ainsi que plusieurs sortes de viornes ; dans le monde animal, à part le panda, il a répertorié une espèce particulière de cervidés, le cerf de David, un animal majestueux. Les noms latins des plantes conservent souvent le nom de leur découvreur : tous les noms contenant « davidii » désignent des espèces végétales découvertes par Armand David. Le viburnum davidii est ainsi une plante de la famille des viornes découvertes en Chine par cet explorateur. D’autres collecteurs de merveilles naturelles vont arpenter la Chine à la même époque que lui. Citons notamment le britannique Augustine Henry, médecin officier dans les services de douanes maritimes chinoises, qui va enrichir les collections de l’herbarium du jardin botanique Royal de Kew (Londres).
Armand David rentre définitivement en France en 1874. Sa santé lui cause quelques soucis sérieux. mais sa nature robuste et une vie un peu plus calme vont lui permettre de reprendre le dessus. Il consacre l’essentiel de son temps au classement de ses notes ainsi qu’à la publication de plusieurs brochures. Il est cependant assez avare de révélations sur lui-même et les détails de sa vie personnelle sont sans doute moins connus que la biographie de Jean-Henri Fabre, auteur d’une multitude d’ouvrages. Le Père David ne possède pas les mêmes talents littéraires. Il meurt le 10 novembre 1900 à Paris.
Notes : non, vous n’avez pas la berlue, c’est bien le même « Père David » qui figure sur les illustrations 1, 2 et 5… Comme quoi, l’habit peut changer le moine ! Les fleurs étranges de l’illustration n°4 sont celles du davidia involucrata, à savoir le très singulier « arbre à mouchoirs », qui pousse sous nos latitudes mais dans des conditions climatiques relativement privilégiées…
7mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.
L’anniversaire de l’armistice signé avec l’Allemagne le 8 mai 1945 que nous allons célébrer demain avec force défilés, discours et autres congratulations, est pour moi l’occasion rêvée de vous parler d’un sacré bonhomme, un militant pacifiste nommé Ernst Friedrich. Cet homme peu commun naquit le 25 février 1894 à Breslau (Pologne), une date de naissance bien mal choisie puisqu’elle eut pour conséquence le fait qu’il atteignit l’âge de vingt ans précisément l’année où débuta la première guerre mondiale. Issu d’une famille très modeste, son père était sellier et sa mère blanchisseuse, Ernst Friedrich travailla très jeune à l’usine mais poursuivit ses études grâce aux cours du soir. Lorsque éclata le conflit, il était comédien au théâtre de Poznan. Ses convictions antimilitaristes étaient déjà solidement établies. Il refusa l’ordre de mobilisation, ne voulant en aucun cas porter quelque uniforme que ce soit, et ne voyant pas en quoi la grande tuerie annoncée le concernait. La réaction des autorités fut immédiate : il fut arrêté et interné, tellement cela dépassait l’entendement du commandement militaire que l’on puisse refuser de mourir, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, au service de la cause impériale. Notre homme était plutôt obstiné : libéré en 1917, il commit un acte de sabotage dans une usine œuvrant pour « le bien de la patrie » et fut renvoyé aussitôt en forteresse. Il fut libéré lors du mouvement révolutionnaire de novembre 1918 et rejoignit un temps le mouvement de la jeunesse socialiste aux côtés de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Mais les orientations autoritaires de ce mouvement ne lui convenaient pas. Ses sympathies se tournent plutôt vers les anarchistes. En 1919, il fonde la Fédération de la jeunesse révolutionnaire de langue allemande et publie l’hebdomadaire « Freie Jugend » qui servira de lien aux différents groupes de jeunes libertaires se créant dans le pays. Il devient ensuite éditeur et publie un livre intitulé « Guerre à la guerre », recueil de textes et de photos, rédigé en quatre langues, pour dénoncer les horreurs de la guerre et les méfaits du patriotisme. Afin d’interpeler le public et de contrer le discours officiel vantant le côté héroïque et clinquant de la guerre, l’auteur choisit de publier des photos atroces de charniers, de pendaisons, de soldats mutilés ou défigurés. Quelques-unes de ces photos sont visibles, notamment sur des sites anglo-saxons ou allemands. J’ai préféré ne pas les reproduire pour illustrer mon propos, mais elles « collent » malheureusement toujours à l’actualité. Les images montrées au public par les médias sont toujours tronquées, aseptisées, et les conflits sont présentés comme de gigantesques jeux vidéos, loin du sang, de la boue et des corps déchiquetés. Je vous garantis que les illustrations publiées dans « Guerre à la guerre » sont sans équivoque. L’ouvrage d’Ernst Friedrich connaît un succès certain puisqu’il est diffusé à cinquante mille exemplaires et son auteur acquiert une certaine notoriété. Une dizaine d’éditions différentes sont publiées, mais le livre est rapidement interdit dans pratiquement tous les pays d’Europe où il est mis en vente « officiellement ».
En 1923, il ouvre à Berlin un musée international anti-guerre et va devoir faire face à une répression acharnée de la part du gouvernement allemand. Les procès s’accumulent pour les motifs les plus divers et tous les moyens sont bons pour essayer de faire taire ce pacifiste dangereux. Faute d’actes criminels que l’on puisse lui reprocher, ce sont principalement des jugements pour délits d’opinion qui sont rendus : amendes et peines de prisons courtes s’accumulent jusqu’en 1930. Il frôle la faillite à plusieurs reprises et ne réussit à tenir que grâce à l’aide d’amis ou de militants favorables à sa cause. A partir de 1930, la répression se fait plus virulente. Cette année-là il est condamné à une peine de prison d’un an pour « haute-trahison ». Lorsqu’il est libéré, le mouvement nazi est en pleine expansion et le militant pacifiste décide d’expédier à l’étranger une partie de la documentation stockée dans son musée. La décision est judicieuse car il est de nouveau arrêté la nuit de l’incendie du Reichstag. Son musée est saccagé par les S.A. qui vont réquisitionner le local et, comble de l’horreur, le transformer en lieu de détention et de torture. Dans un état de santé déplorable, il est libéré en septembre 1933, suite aux pressions internationales, en particulier de celles de ses amis Quakers aux USA (ceux-ci occupent une place considérable dans le mouvement pacifiste international entre les deux guerres). Friedrich est placé en détention surveillée, réussit à s’évader, se réfugie en Suisse (d’où il est expulsé en 1934) puis en Belgique. Avec l’aide des militants et des sympathisants de ce pays, il crée un nouveau musée anti-guerre à Bruxelles. Il doit fuir le pays devant l’avance des troupes allemandes et passe en France. Dans ce pays, terre d’accueil chaleureuse pour les réfugiés étrangers (cf chroniques sur le camp d’internement d’Arandon ainsi que sur le sort des Républicains espagnols exilés), il est placé en camp d’internement et il échappe de justesse à une arrestation par la Gestapo en s’évadant. Il rejoint un réseau de résistance des FFI en Lozère ; entre autres actions d’éclat, il fournit sans doute une aide précieuse à un groupe d’enfants juifs dont il empêche la déportation. La guerre se termine sans qu’il n’ait d’ennuis majeurs. Nullement découragé, notre homme ne renonce pas à poursuivre sa mission et à combattre pour son idéal : faire « la guerre à la guerre » par tous les moyens, dénoncer la barbarie des conflits armés, œuvrer pour une paix durable entre tous les hommes. « Le véritable héroïsme n’est pas dans le meurtre mais dans le refus du meurtre ! » Son implication dans le second conflit mondial ne l’a pas fait changer d’opinion.
Après la libération, il demande et obtient la nationalité française, puis il adhère au Parti Socialiste de l’époque, la SFIO. L’un de ses premiers soucis est de créer un nouveau musée « anti-guerre », le troisième après Berlin et Bruxelles. Mais il ne dispose pas des fonds nécessaires pour réaliser une acquisition immobilière. Finalement c’est sur une vieille péniche que son choix se porte. Elle se nomme « l’Arche de Noë » et elle est amarrée au quai de Villeneuve –La Garenne (Haut de Seine). De façon complémentaire à son activité de militant pacifiste, Friedrich s’en sert comme lieu de réunion et d’animation en faveur de la réconciliation franco-allemande. Il ne peut malheureusement faire naviguer sa péniche le long du canal de la Marne, car elle est en trop mauvais état. L’année 1954 marque une nouvelle étape dans ses projets. L’Etat allemand consent à lui accorder une somme relativement importante pour le dédommager des pertes subies lors de son agression par les S.A. en février 1933. Cet argent va enfin lui permettre d’acheter un terrain d’une superficie de trois mille mètres carrés sur une île de la Marne, non loin de la commune du Perreux. C’est ainsi que va naître, sur « L’île de la Paix » d’Ernst Friedrich, un centre de jeunesse où se rencontreront pendant des années, de jeunes et de moins jeunes militants ouvriers de différentes nationalités, venus partager leur expérience et œuvrer ensemble pour que règne la paix entre les nations. C’est en ce lieu que notre héros va décéder, le 2 mai 1967, après 73 années d’une vie bien remplie au service de l’humanité et de ses plus nobles aspirations.
A titre d’hommage, mais aussi pour méditer sur l’actualité récente, voici un extrait de « Guerre à la guerre » :
« Donc tant que le Capital règne sur le peuple et le maîtrise, il y a menace de guerre.
Le Capitalisme dans tous les pays se sentant menacé par la concurrence, les barons de l’usine, du rail et du commerce se querellent, font entendre un bruit d’armes, et crient:
Sauvez la patrie (ce qui en réalité veut dire sauvez la caisse).
Et, extraordinairement, les esclaves du travail dans tous les pays quittent charrues et enclumes, et accourent défendre et protéger les biens et la vie de leurs tyrans, en risquant leur propres biens et leur propres vies.
Que dis-je ! Extraordinairement.
C’est naturel, c’est la nature dénaturée. Car ce n’est pas seulement la puissance directe de l’Etat qui force tous les sujets à protéger le trône et le sac d’argent et de périr pour eux, c’est aussi et surtout la puissance indirecte que ce même Etat exerce sur l’esprit du prolétaire. Voilà ce qu’on oublie de dire, pourquoi nous trouvons toujours tant d’idéologie bourgeoise dans le prolétariat.
Voilà pourquoi je ne cesse de dire à mes frères combattants prolétaires:
Délivrez-vous des préjugés bourgeois; luttez contre le capitalisme dans vos âmes; vos pensées et vos actions sont encore empreintes d’idées d’épiciers et de soldats, et dans chacun de vous on retrouve encore le sous-officier qui veut commander et gouverner au moins dans sa famille.
De même je dis à ces Pacifistes Bourgeois, qui ne veulent combattre la guerre qu’avec des caresses :
Combattez le Capitalisme et vous dompterez toutes les guerres.
Luttez contre le champ de bataille dans les fabriques et dans les mines; luttez contre la mort des braves dans les hôpitaux, dans les fosses communes des casernes (ces tristes maisons de ville).
En un mot faites la guerre des exploités contre les exploiteurs, en résumé :
Guerre à la guerre cela veut dire:
Guerre des exploités contre les exploiteurs.
Guerre des trompés contre les trompeurs.
Guerre des oppressés contre les oppresseurs.
Guerre des maltraités contre les maltraiteurs. »
Une petite note culturelle pour finir : la façon de dire guerre à la guerre, non à la guerre ou non aux guerres dans différentes langues.
Nie wojnie (polonais) – Krieg dem Kriege (allemand) – sensouwa hituyounai (japonais) – Savasa Hayir (turc) – não à guerra (portugais) – ná bíodh aon chogadh ann (irlandais) – Ne al la militoj (esperanto) – 反对战争 (Fan dui zhan zheng) (chinois) – Nu rázboi (roumain) – Geen aan oorlog (néerlandais) – No alle guerre (italien) – Gerrari ez ! (basque) – na vigrahān (لsanscrit, sans utiliser l’alphabet spécifique)…
Libre à vous de corriger ou de continuer cette recherche enrichissante… Votre collaboration linguistique sera la bienvenue.
NDLR : entre autres documents pour rédiger cet article j’ai utilisé notamment un billet publié sur le blog de l’écrivain François de Beaulieu. Le père de François de Beaulieu est né à Brème en 1913 et il était donc de nationalité allemande. Pacifiste, cet homme a été l’un des amis d’Ernst Friedrich et a été en butte à une répression féroce de la part du régime nazi : en 1943, il a été condamné par un tribunal de la Wehrmacht à Berlin pour “atteinte au moral de l’armée”, “désobéissance” et attirance “pour les milieux enjuivés”. François de Beaulieu a retracé la biographie de son père dans un livre intitulé « Mon père, Hitler et moi », et il prolonge le travail effectué à cette occasion en publiant de nombreux articles complémentaires sur son blog. Le travail réalisé est impressionnant et beaucoup de textes sont très émouvants. Ne manquez pas d’aller le visiter. D’autres informations m’ont été fournies par un site historique sur lequel se met en place peu à peu un travail titanesque : le dictionnaire international des militants anarchistes intitulé « Sans patrie ni frontières« . Ce travail encyclopédique avance à grand pas et il est une véritable mine documentaire pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier dans tous les pays. Je reparlerai de tout cela, ainsi que d’autres sites d’informations historiques, dans mon « bric à blog » de mai. Les photos proviennent pour la plupart des mêmes sources.
5mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Feuilles vertes.
Je n’ai pas trop le cœur à vous parler d’autre chose que ce qui me préoccupe en ce moment du petit matin jusqu’au soir (j’ai failli dire grand soir, un lapsus), à savoir le démarrage fulgurant du jardin. Depuis que j’ai rédigé cette chronique désabusée que j’avais intitulée « mettre les petits piépiés dans les potis plaplas« , en mars dernier, j’avoue avoir toujours autant de mal à réagir à l’actualité tant elle me déprime. J’avais commencé mon texte par cette déclaration péremptoire : « La politique m’emmerde de plus en plus, je l’avoue franchement et l’économie du pareil au même… » Je m’aperçois que quelques semaines plus tard ma position n’a pas évolué. Je viens de passer près de quinze jours sans allumer mon téléviseur ; ce n’était pas une position de principe, juste le manque de temps. Du coup, mes poussées d’adrénaline ont été sacrément moins nombreuses, et je traverse, serein et distant, les épidémies porcino-mexicaines, les débats stériles de nos syndicats sur les lendemains à donner aux menaces de la veille, et les soubresauts de l’immobilier US. Pire même, j’avais rédigé une chronique complète hier sur le lent glissement de notre démocratie vers un régime de plus en plus nauséabond. Les exemples pour étayer ma démonstration ne manquaient pas : il suffit de « surfer » sur les sites d’infos alternatives en ce moment et, à moins d’avoir les neurones complètement englués dans la purée, il y a sacrément moyen de prendre peur. Deux heures de travail effacées d’un « clic » rageur : à quoi bon témoigner encore, ressasser, alerter… D’autres le font déjà si bien et moi je n’ai envie que de parler des senteurs du lilas en ce moment et de mes pommes de terre qui pointent leurs petites pousses vertes…
Ce ne sont pas les idées qui manquent pour les chroniques à venir : une dizaine de pistes à explorer au moins, dans des domaines variés, historiques, botaniques, culturels… Je me replonge dans l’histoire du mouvement ouvrier, dans la biographie de personnes peu connues, dans les récits d’événements qui se sont produits en marge de l’histoire officielle. Bref, quand je ne suis pas en train de bêcher, de piocher et d’arroser, je creuse dans le passé : je donne dans l’archéologie des idées. Dans le cadre d’une liste de diffusion à laquelle je suis abonné, j’ai reçu hier un message contenant une phrase qui m’a beaucoup plu : « A une époque où les flash d’informations balaient notre mémoire collective, tandis que nous zappons désespérément à la recherche de la dernière nouvelle, ou de la plus importante, il fait bon quitter ces éclairs intempestifs pour s’abriter dans un monde intérieur. N’est-ce pas celui de la fraternité avec ceux qui, jadis, se sont battus pour que la vie soit plus humaine pour leurs enfants ? » Je crois que cette citation éclaire parfaitement mon état d’esprit actuel : j’ai envie de ronronner un peu, de façon très égoïste dans mon petit univers de préoccupations quotidiennes. Le message que j’ai reçu était rédigé par Ronald Creagh, un universitaire Montpélliérain, et avait trait à l’édition d’un très beau livre sur la Commune de Narbonne aux éditions L’Harmattan. Son titre exact c’est « Mais il reviendra le temps des cerises » et l’auteur s’appelle Edmond Cros. D’autres villes de France ont été marquées par le printemps communard parisien en 1871. Certains soulèvements populaires de province sont relativement connus, d’autres ont sombré dans l’oubli. Et puis, « le temps des cerises » ça me ramène au jardin et c’est ça l’essentiel !
Je jardine « écolo », sans doute pas 100 % bio, mais au moins 90,116 %. Il y a belle lurette que mon potager « de base » n’a vu ni engrais chimiques, ni herbicides, ni insecticides… Je n’aime pas ces trucs en « cides » d’ailleurs : ils me font trop penser à « liberticides ». Le seul produit que j’emploierai bien, si j’en avais le temps et l’occasion, c’est, à la rigueur, un « papicide » ou un « crétinismicide ». Si je précise « potager de base » c’est que depuis 2001 nos possessions immobilières et ma folie des grandeurs ont connu une sérieuse extension. Grâce à un habile échange de terres, type « remembrement intelligent », nous avons accru notre territoire de quelques milliers de mètres carrés supplémentaires. La terre adjacente à la nôtre n’avait pas été pareillement « bichonnée » par son ancien propriétaire : trente années d’assolement triennal « maïs-maïs-maïs » c’est un peu moins écolo, surtout quand on connaît la nature des désherbants utilisés, ainsi que celle des divers traitements généreusement épandus pendant la culture. Pas question d’aller planter des carottes dans un contexte pareil. Au début, je me disais même que ce serait miracle si l’on pouvait faire pousser quelque chose. Mes craintes ont été vaines et peu à peu, une jolie prairie fleurie, de beaux arbres et de jolis arbustes se sont installés. Bien entendu « dame Nature » n’a pas fait ce travail toute seule : nous l’avons quelque peu aidée. Je n’ai jamais compté le nombre de trous creusés dans ce terrain, le nombre de sacs de terreau employés, les passages de tondeuse, les coups de sécateur, le montant de nos cotisations aux œuvres des pépiniéristes…. Mais le projet d’un parc d’agrément, l’idée d’un arboretum sans prétention aucune, prennent forme peu à peu. Je fais tout cela comme j’ai toujours fait beaucoup de choses : avec passion, mais sans que l’activité devienne une obsession. J’ai trop d’idées à exploiter pour me permettre d’aller à fond dans un domaine quelconque. Tout cela représente un emploi du temps un peu délirant, mais l’essentiel c’est la récompense qui se trouve au bout du chemin. Je ne vous ferai sans doute pas le coup chaque année d’une chronique reportage du style « le jardin en mai », « le parc en juin », « l’été dans la verdure »… Mais il est évident que, puisque le sujet est au cœur de mes préoccupations, vous aurez droit plus souvent à des photos de pivoines ou de weigélias en fleurs, qu’à la trombine des Sinistres qui nous empoisonnent la vie.
Au mois de mai, il faudrait que le jardinier ait quatre bras au moins et que les journées durent 48 h, tant sont nombreuses les activités à conduire et les splendeurs à admirer. Pour l’instant, je ne connais pas de plus grand plaisir, après avoir sué et soufflé pendant deux heures sur le désherbage d’une rocaille, que d’aller boire un grand verre d’eau (de source), puis de revenir, un instant après, admirer le labeur effectué. J’aime prendre du recul par rapport à mon travail et passer un moment à l’admirer. J’avais déjà évoqué cette sensation dans un article récent et je n’en connais pas vraiment la raison. J’apprécie le fait de distinguer le moment où je « produis » et celui où je « contemple ». Ma démarche est parallèle en ce qui concerne le jardinage, le bricolage et l’écriture. Je plante, je pioche, je désherbe, ça pousse et je reviens. J’écris, je réécris, je corrige, je laisse de côté puis je reviens lire quelques temps plus tard en me demandant qui a bien pu écrire un truc pareil. Au jardin aussi, ça doit être la sensation que c’est quelqu’un d’autre qui a fait le travail : un fada qui n’a pas trop mal œuvré… La relation entre l’ouvrage et l’ouvrier ne vient qu’après, en général au moment où je ressens une douleur singulière au bas du dos. N’ayant pas de formation botanique ou paysagère, je procède par tâtonnements. Je gomme les échecs et du coup ne restent plus que les réussites. La chance est parfois généreuse avec les entreprenants ! Que signifie le terme « gommer » au jardin ? Eh bien par exemple planter des annuelles dans un massif une première fois, avant les vivaces, ou changer de place certains végétaux lorsqu’ils ne sont pas au bon endroit. L’erreur est formatrice, dans le domaine agricole comme ailleurs ! Le hasard donne parfois des résultats surprenants et permet des réussites peu communes (du moins dans les magazines de jardinage). Un temps heurté par la présence, côte à côte, du rouge des lilas à côté de celui des feuilles de photynias, je me suis dit qu’après tout, avec le blanc des deutzias un peu plus loin, ça ne passait pas si mal que ça (je précise, pour le cas où le contenu du blog serait surveillé, qu’il s’agit là d’une phrase en langage codé).
Ecologie oblige, il a fallu que je passe de la tolérance zéro qui habite l’esprit de tout jardinier « classique » à l’égard des créatures dites autrefois « nuisibles » à un quota de tolérance. Question vocabulaire d’abord, comme je suis bien élevé, je n’emploie plus le terme « nuisible » qu’entre guillemets. Pour ménager mes lecteurs amis des bêtes, je lui préfère celui de « animal dont la présence peut parfois devenir encombrante, voire même gênante ». Il m’a fallu faire de gros efforts car j’avoue que « les créatures agaçantes » qui ont entrepris de casser l’alignement de mes côtes de blettes ainsi que celui de mes pommes de terre… de même que « la créature tant utile pour la biodiversité » qui a décidé de s’approprier la moitié de mes plants de rhubarbe, donc la moitié des tartes et des compotes… eh bien voyez-vous, ces « maillons indispensables dans la chaîne alimentaire », je leur souhaite de faire connaissance rapidement avec Ernestine la couleuvre, Margot la buse ou Gaston le renard. Il est grand temps que le « maillon supérieur » fasse son boulot dans la chaîne avant que je ne sorte totalement de mes gonds, attitude qui ne convient pas à un jardinier qui tient à rester tranquillement à méditer dans son monde intérieur harmonieux. J’ai appliqué pas à pas les recommandations de la bible. Il fallait un tas de bois mort pour les hérissons : il figure en bonne place dans un coin du potager. Il fallait des fleurs sauvages pour attirer papillons, insectes et donc insectivores : je passe un temps infini à tondre en respectant les plus belles touffes de labiées et autres marguerites. Il fallait des haies pour que s’installent ou se réfugient renards, couleuvres et autres « serial killers » de rongeurs. J’ai conservé celles qui existaient et j’en ai planté d’autres. Je suis poli avec les buses, les milans, les éperviers, les blaireaux, les agents de l’ONF et j’ai été abonné pendant des années à « La Hulotte »… Je vous en supplie messieurs les gardiens de la biodiversité, mesdames les déesses de Gaïa, faites quelque chose contre ces maudits chenapans de rats et autres souris. Si ma récolte de pommes de terre est bonne, je voterai comme il faut aux européennes. Je ne prends pas trop de risques en prenant un engagement pareil, puisque je récolte les pommes de terre en juillet, mais ça vous n’êtes pas obligés de le répéter. Maudits lecteurs !
3mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.
Voilà le programme! Une fois n’est pas coutume, je vais faire un peu de « copinage ». Ce n’est pas de la chaise-longue ou de l’anisette que je vais vous dire du bien, mais de l’excellent roman policier que je viens de terminer. Il se trouve que je connais fort bien la personne qui l’a écrit. Compte tenu de son talent et de la qualité de son travail, dire du bien de son roman ne me pose, de ce fait, aucun problème de conscience ! Vous savez que, par ailleurs, je suis assez large d’esprit et que si la chaise-longue vous chagrine, vous pouvez lui substituer un hamac ou une chaise berçante (c’est le terme harmonieux que l’on emploie au Québec pour désigner un fauteuil à bascule). En cas d’allergie (regrettable) à l’anisette je ne vous ferai pas non plus les gros yeux si vous choisissez, à titre de soutien moral pendant votre lecture, un sirop de framboise, une bière blanche délicatement aromatisée ou quelque autre boisson plus à votre convenance. Qu’importe le breuvage pourvu que l’on n’ait pas la gorge sèche lorsqu’on a le fond de l’œil humide, aurait dit l’arrière grand-tante de ma grand-mère – celle dont je vous conterai bientôt les histoires, quand je me serai décidé à me lancer sérieusement dans l’écriture de contes, envie qui me taraude depuis quelques temps. Mais, trève de digressions, je ne suis pas là pour vous parler de ma pomme ou de ma poire mais pour vous présenter un roman qui mérite toute votre attention : « Lille-Québec, aller simple » par Lucienne Cluytens aux éditions Ravet-Anceau.
L’auteure habite dans le Nord ; les quatre romans qu’elle a écrits jusqu’à présent se déroulent dans la région. Les deux derniers sont édités dans la collection « polars en Nord ». Leur diffusion est surtout régionale et, du coup, assez confidentielle. Cela ne vous empêchera pas de vous procurer l’ouvrage auprès de votre libraire préféré ou de votre vépécéiste favori, mais il y a peu de chance pour que vous le voyiez « traîner » sur un présentoir si vous habitez ailleurs que dans la région concernée. Si je parle de « copinage » en introduction de mon article c’est que, autant vous l’avouer tout de suite, Lucienne est une de nos amies de longue date, rencontrée au détour de quelque manif ancienne, à l’époque où, jeunes sauvages irrespectueux, nous protestions contre l’implantation d’une centrale nucléaire voisine. Ce monument est maintenant l’un des fleurons de notre gloire nationale ou plus exactement un déchet industriel encombrant dont nous ne sommes encore pas débarrassés, trente années après les événements qui furent l’occasion de notre rencontre (ça va ? vous suivez ?). Avant de commettre « Lille-Québec aller simple », Lucienne Cluytens a publié auparavant « Les peupliers noirs », une sympathique histoire se déroulant autour d’une maison de retraite, chez le même éditeur, ainsi que « Le petit assassin » et « La grosse » chez Liv’éditions. Ces quatre livres ont en commun le cadre géographique et social dans lequel ils se déroulent, même si, dans le dernier, « Lille-Québec », plusieurs des personnages importants de l’histoire sont amenés à s’éloigner de la région Nord et à se rendre en Gaspésie, au Québec. Chacun des ouvrages est l’occasion de décrire, avec talent, le décor, souvent assez sordide dans lequel il se déroule. Il s’agit de polars réalistes dont l’ambiance n’est parfois pas très réconfortante ni bonne pour le moral : du roman noir pourrait-on dire, noir comme l’est la destinée de certains individus, noir comme peuvent l’être les espérances à certains moments. Les héros de Lucienne sont des personnages simples, souvent des accidentés de la vie, comme cette femme, « la grosse », prête à tout pour obtenir un emploi au bureau de poste local. Le fil de l’intrigue est souvent mince mais cela n’empêche pas le roman d’être prenant, bien au contraire, et c’est là que se situe l’un des talents principaux de l’auteure : sa capacité à donner vie aux personnages principaux comme secondaires, à trouver le petit détail qui va faire « vrai » dans un décor.
« Lille-Québec » est construit sur deux trames que l’on suit en parallèle : la génèse du crime (puisqu’il y a crime – ce n’est pas un polar pour rien), et le déroulement de l’enquête. Le suspens repose principalement sur le fait de découvrir quand et comment les deux fils vont se rejoindre, et surtout quelle va être la conclusion de l’histoire, une fois l’enquête aboutie. Il s’agit là d’une réponse que je ne vous donnerai pas, bien évidemment. Le seul élément que je veux bien vous révéler c’est ce qu’annonce l’éditeur au dos de l’ouvrage : « Alors qu’il enquête sur le meurtre d’un directeur de clinique, le capitaine Flahaut se rend compte que la victime menait une double vie et se rendait fréquemment au Québec… » Au fil des pages, la tension monte progressivement et l’on a de moins en moins envie de poser le livre. La « magie » d’un bon polar est en train d’opérer : le lecteur devient peu à peu prisonnier du livre. La force du récit c’est que l’on veut absolument savoir comment l’histoire va se terminer, alors que le dénouement semble déjà indiqué dans les premières pages… On suit pas à pas l’instigatrice de la vengeance qui se prépare et l’on marche main dans la main avec l’enquêteur qui traque cette personne… Cela fonctionne car les personnages ont « du corps » et de nombreux détails rendent leur comportement et leurs motivations plausibles. Les faits s’enchainent à la fois avec logique et humanité. Le lecteur évolue dans une ambiance proche de celle qui est souvent évoquée dans les « faits divers » des quotidiens locaux, ces dernières années.
« Lille-Québec aller simple » est une bonne entrée en matière pour découvrir l’œuvre de Lucienne Cluytens : je pense que c’est l’un des moins « noirs » de ses romans même si l’on côtoie le sordide dans bon nombre de chapitres. Inutile d’aborder « Lille-Québec » si vous avez l’intention de vous laisser aller à une douce rêverie. L’auteure ne mâche pas ses mots, écrit sans complaisance et ne cherche pas à transformer en « conte de fée » les éléments dramatiques qui constituent la matière de son roman. Même si certaines scènes se déroulant en Gaspésie peuvent prêter à sourire grâce aux expressions imagées qu’emploient nos cousins d’outre-Atlantique, l’humour n’est présent que de façon accessoire. Lucienne Cluytens se situe dans la droite ligne de tout un courant « social » du roman policier français et si elle n’a pas la notoriété d’un Jean-Claude Izzo ou d’un Jean Bernard Pouy, elle joue certainement dans la même division. Ceux qui considèrent encore le roman policier comme un genre littéraire mineur feraient bien de se « frotter » à ce type d’auteur avant de se réfugier dans leur forteresse de préjugés.
Sans avoir trop besoin de recourir à des pressions insoutenables, j’ai pu obtenir certaines confidences de l’auteure quant à la génèse du livre. Ce qui est sûr c’est que la rédaction de « Lille-Québec » a pris du temps, une année environ, car Lucienne Cluytens a pris soin de vérifier (ou de faire vérifier) nombre de petits détails figurant dans son récit. Le point de départ de l’histoire a été fourni par un article dans la presse québecoise, concernant la législation sur la pédophilie dans ce pays. La partie de l’histoire qui se déroule en Gaspésie est truffée de dialogues truculents. Une amie québecoise de l’auteure a vérifié la justesse du vocabulaire et de la syntaxe utilisés dans les dialogues. Ce genre de détails contribue à l’authenticité des scènes qui se déroulent outre-atlantique et les rend particulièrement vivantes. Une autre connaissance, ami d’enfance, lui a communiqué un certain nombre de tuyaux sur le fonctionnement de la Police Judiciaire et les rapports internes entre ses différents services. Tout ce travail concourt à la réussite de l’œuvre sans l’alourdir inutilement. J’ai particulièrement apprécié la manière dont l’auteure a terminé son histoire. Le personnage central qu’elle a créé sera probablement un personnage récurrent puisqu’un autre roman le mettant en scène est en phase finale d’écriture. Tout cela est très prometteur… Lorsque vous aurez tourné la dernière page de « Lille-Québec aller simple », n’hésitez pas, les autres romans ne manquent pas d’envergure également, même si, personnellement, je trouve « La grosse » un peu trop sordide à mon goût.
Une remarque pour finir : lorsque j’ai eu l’idée de cette chronique, j’avais l’intention de vous présenter à la suite deux auteurs de romans policiers que j’ai le plaisir de connaître. Ils travaillent dans des domaines différents et leur style n’est pas comparable… Le parallèle n’était guère intéressant. Du coup, j’ai changé mon stylo d’épaule, ce qui me laisse, après tout, un thème de chronique supplémentaire en réserve dans mon placard !
NDLR – Deux petites remarques pour conclure. Lucienne Cluytens possède un site sur la toile où elle parle de ses livres. Allez y faire un tour pour compléter cette chronique. le bandeau ajouté par l’éditeur, « la vengeance d’une femme », sur la couverture de « Lille-Québec », a sans doute pour objectif d’aguicher le chaland mais il est plutôt stupide à mon sens. Toutes les photos sont « maison » sauf le portrait de l’auteure, pour lequel je n’ai fait que fournir les lilas !
1mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Je n’aime pas ceux qui dissimulent leur vie privée derrière de hautes murailles : tristes alignements de parpaings gris ou de fausses pierres fabriqués à la chaine, barrières infranchissables de cyprès ou de lauriers-tins taillés par des Saint-Cyriens zélés. Ces gens n’ont en général à cacher que de misérables bibelots de luxe qui ornent la grisaille de leur univers mental, leurs disputes familiales incessantes et leur grosse voiture chromée qu’ils exhiberont pourtant à la première occasion. Je suis dans le camp de ceux qui rêvent d’un coin secret, à l’abri d’une haie aux coloris variés et aux senteurs enivrantes. Je me sens complice de ceux qui cachent dans un tel endroit, leurs amours naissantes, leur tendresse infinie ou leur goût immodéré pour la paresse. Les charmilles aux multiples ramilles, les photynias et autres lilas, les viornes resplendissantes de blancheur sont leurs amis et par conséquent les miens. Je fais partie de ces gens qui aiment à cacher leur trésor pour mieux le partager, qui apprécient un moment de silence pour mieux déguster les trilles d’un rossignol ou les caractères imprimés d’un délicieux grimoire.
Leurs portails électriques, leurs interphones grésillants, leurs chiens agressifs m’exaspèrent. Je n’aime pas ces créatures maudites qui aboient pour un ouah ou pour un non, témoignant ainsi leur haine à l’égard de tout ce qui vit, de tout ce qui bouge, de tout ce qui échappe à leur misérable vie de canidé enfermé dans un enclos ou prisonnier d’une chaine. Toutes ces races de chiens haineux créées par l’esprit tortueux d’humains pervers me font peur ; doberman, pitbull, et autres dogues à l’œil mauvais et aux crocs saillants, sont à l’image de ceux qui les enferment entre les quatre murs de leur bêtise abyssale. Chat je suis, chat je resterai et j’avoue que je n’ai guère d’affection pour les chiens. Je pardonne cependant à ceux qui partagent leur vie avec un compagnon d’infortune, ces chiens un peu clochards, un peu bergers, un peu pantouflards ; j’ai un brin d’affection pour ces vieux briscards qui dissimulent leurs yeux humides derrière une touffe de poils un peu folâtres. Ils font un peu partie de la famille et leurs yeux pétillants apportent à leurs amis un bol de tendresse qu’il est bon de partager. Il n’est point besoin d’attache ou de barrière pour de telles créatures : l’amour de leur maître les attire comme un aimant. Les hérissons furtifs et les bohémiens de passage ne les inquiètent pas… Ils ont leur place au chaud sur le tapis au coin de la cheminée.
Je n’aime pas les papiers officiels, les formulaires administratifs, les permis de respirer. Je ne comprends pas qu’il faille demander une autorisation pour ouvrir une fenêtre sur le monde, creuser une baignoire à grenouille, ou bâtir un abri afin de méditer à l’aise. J’ai trop souvent demandé la permission ; j’en suis las ; j’ai envie de faire ma cuisine seul, dans mon coin, d’en mitonner les saveurs, de les ajuster à mes goûts et aux désirs de ceux que j’aime. Je veux que mes rêves se transforment en réalité sans que quiconque n’ait le droit de les ausculter, de les quantifier, de les paramétrer… J’ai trop sollicité d’autorisations, trop espéré de bienveillance, trop envoyé de formules de politesse. J’ai envie de bougonner seul dans mon coin, de barbouiller en mauve les tuiles de mon appentis, de planter des arbres à papillons couverts de nichoirs à fauvettes, sans avoir à rédiger de courriers aussi mielleux que bourrés de justificatifs incrédibles. Je vous prie de bien vouloir agréer, Monsieur l’administrateur de ma vie, le fait que je vous emmerde.
Je n’aime pas me ranger sur le bas côté de la route pour laisser passer un 4 x 4 rutilant. Les pelotons de cyclistes uniformisés et performants, les coureurs ou les marcheurs, le visage crispé, ahanant sous l’effort tels des bêtes de somme et indifférents à toute vie extérieure autre que le cadran de leur tensiomètre ou de leur podomètre m’horripilent. Les foules bêlantes sur les stades de foot, les convois de futurs divorcés témoignant de leur joie à grands coups de klaxon, les hordes de touristes exaltés s’extasiant sur l’inclinaison de la tour de Pise : tous ces phénomènes de foule m’indisposent et provoquent généralement ma fuite éperdue. Une société d’autistes communiquants, l’oreille branchée en permanence sur un téléphone ou sur un baladeur, indifférente au monde qui l’entoure : autre forme de rempart protecteur, tout aussi inquiétante que les grilles de nos modernes lotissements. « T’es où là ? », « Je prends des Panzatrucs ou des Barimachins ? », « Tu connais Marc, l’ami de Pierre ? Eh bien je me suis envoyé en l’air avec lui hier soir ! Extra ! Sur la banquette du salon, tu sais, celle qu’on a acheté chez Conforamachin. Tiens à propos de banquette… » : conversations si importantes qu’il faut absolument que le monde entier en profite. Ces individualités là, ces conglomérats communiquants, ces agrégats de fourmis besogneuses ne sont pas pour moi. Normalité insipide et exténuante. Je préfère garder ma sympathie pour ces promeneurs solitaires et souriants, ces couples rayonnants de bonheur, ces enfants qui tapent dans le ballon au milieu de la route dans un coin de campagne un peu hors du monde, cette vieille dame sur le pas de sa porte qui nous donne le bonjour et le temps du jour avec le sourire. Autre temps, autre monde.
Les médias me fatiguent. Je ne supporte plus d’écouter à la radio ces gens qui s’écoutent parler, ni de voir à la télé ces présentateurs sans âme, qui s’exhibent devant un miroir sans tain. L’exhibitionnisme m’indispose tout autant que le repli sur soi. Ceux qui éprouvent le besoin de s’étaler au vu et au su de tous n’ont en général que des oripeaux de pensée à déballer. Tout cela me rappelle le célébrissime « la culture c’est comme la confiture… » Le bavardage insipide et égocentrique de tous ces caniches de salon, qu’ils soient de droite comme de gauche, me hérisse le poil et les efforts que je dois faire pour y rester indifférent me fatiguent. Je n’ai pas envie non plus de cet environnement musical calibré et anesthésiant que l’on nous délivre à longueur de temps sur les ondes ou, à la moindre occasion, dans les rues, dans les boutiques et bientôt dans les cimetières. Je consens à dresser l’oreille ou à détourner mon regard lorsque la télévision ou la radio me donnent envie de m’ouvrir au monde et excitent ma curiosité, me poussent au partage et m’incitent à communiquer, me donnent envie de voir et de connaître. Le bruit est pénible; le bruit de fond est insupportable. Non seulement notre société n’est que pur spectacle, mais de plus, cette opérette ininterrompue est bruyante. Les présentateurs et les présentatrices de ce spectacle épuisant sont des ennemis du bien être public.
En fait, j’aspire à beaucoup de choses qui ne pourront plus être dans ce monde orwellien et ça m’inquiète sacrément beaucoup. Pourtant, une île déserte peuplée d’ami(e)s en tous genres, ça doit bien exister non ? Sur ce, je vous quitte, sans omettre de vous envoyer mes plus cordiales salutations, mais sans quérir une quelconque autorisation d’absence : pour les jardiniers, le premier jour du mois de mai n’est pas un jour férié !

29avril2009
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
J’espère que vous avez noté, chères lectrices et chers lecteurs, la différence subtile existant entre les mois à « Bric à blog » et les mois où s’ajoute un « Bric à brac ». Dans un cas je ne parle que de blogs, dans l’autre j’élargis la chronique en évoquant quelques sites sur la toile ou quelques articles de revues un peu moins « immatériels »… En mars je m’étais centré sur littérature et jardinage… Là je pense, en voyant les notes que j’ai prises, que la rubrique va être un peu plus « politique » et nettement « fourre-tout ». Plongeons donc dans le vif du sujet, mais sans poser la veste polaire car le thermomètre manque un peu d’audace ces jours-ci !
Première incursion dans un blog bien sympa qui a fêté son premier anniversaire en ce mois d’avril. Il s’agit de « Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur« . Quand ce blog a été créé, j’ai pensé que le sujet était sympa mais un peu limité, et qu’on allait assez vite tourner en rond. Grossière erreur : le grand nombre de chroniques publiées par Jean Marc Delpech aborde des thèmes historiques, politiques, anecdotiques, parfois même géographiques, mais tous en rapport avec la vie de ce singulier personnage, que certains ont voulu, à tort, limiter au rôle incertain de « modèle » utilisé par Maurice Leblanc pour créer son « Arsène Lupin ». Cette vision d’un Alexandre Jacob « Robin des bois » de son époque est des plus réductrices car elle met de côté la dimension essentielle de la démarche du personnage et de son action, à savoir son envergure politique. Mon but n’étant pas de « réécrire » ce que Jean Marc Delpech retranscrit aussi bien, je vous invite à aller faire une longue promenade dans les rubriques de ce blog. Au fil des chroniques publiées, vous ne manquerez pas d’approfondir votre culture politique et historique. Une petite citation jacobienne pour clore cette escapade et rendre hommage à la prime que Mme Alliot Marie entend verser aux matraqueurs de Strasbourg et d’ailleurs : « Au nom de la consigne, ça marche, court, boit, mange, dort ; au nom de la consigne, ça vous salue un supérieur d’une main et ça vous revolvérise un pauvre bougre de l’autre ; au nom de la consigne enfin, ça défend le capital en sabrant et en fusillant les grévistes, ça protège la propriété en faisant la chasse aux sans-le-sou ; ça agit, ça respire, mais ça ne pense pas. » (Alexandre Jacob – souvenirs d’un révolté – 1905)
Restons dans la politique et dans le social, mais un peu plus centré sur l’actualité avec le blog « Article 11« , toujours aussi plaisant à parcourir. Ce mois-ci, plusieurs chroniques ont attiré mon attention, notamment « qui veut la peau d’Evo Moralès » à propos de l’attentat déjoué contre le président bolivien ; j’ai trouvé intéressants aussi les différents compte-rendus publiés au sujet des violences lors de la manif anti-Otan à Strasbourg. « Article 11 » fait du « journalisme chirurgical » et appuie bien souvent là où ça fait mal… « Et si notre bon Président faisait lui aussi une grève de la faim » suggère l’un des billets du mois. Baisse de popularité, crise de confiance, rejet de la loi Hadopi, critiques sur l’action des forces de l’ordre à Strasbourg… Le petit timonier a de quoi être de mauvaise humeur : des têtes vont tomber dans l’entourage impérial. Côté « humour » nous avons aussi le billet d’hier « Dire merde au travail : méthode pratique et théorisation radicale » qui est bien plaisant… Ce n’est pas pour rien que « Article XI » figure dans la liste des « liens permanents » de la feuille charbinoise… Toujours dans l’actualité et histoire de vous mettre le moral à zéro, je vous signale un excellent billet de Patrick Mignard (cf ma chronique intitulée « les bonimenteurs de foire » le 24 avril) sur le non moins excellent site d’informations alternatives « Altermonde sans frontières ». Patrick nous dit tout le bien qu’il pense de la « grande manif unitaire » du 1er mai. Son analyse, certes mauvaise pour le moral, a au moins le mérite d’être lucide en ce qui concerne « l’inévitable effondrement du capitalisme » et « l’immanquable soulèvement populaire » prévu pour le… du mois de… en l’an… L’article s’intitule : « 1er Mai : un enterrement de première classe« . Lisez-le au retour de la manif, vous ne m’accuserez pas de tentative de démobilisation !
Retour dans la liste de mes « classiques »… Clopine raconte avec brio son récent séjour à Lisbonne. Les photos sont superbes et vous donneront immanquablement une féroce envie de vacances portugaises. A lire pendant le pont du premier Mai, histoire de fantasmer un peu sur les prochains congés payés. L’un des billets s’appelle « Lieux communs », puis ça continue avec « Vous qui passez sans me voir » et je pense que ce n’est pas terminé… Ne manquez sous aucun prétexte les albums photos de la colonne de gauche. Puisqu’il est question voyage, notre fiston québecois, après une tentative automnale d’évasion aux îles de la Madeleine, s’apprête à commettre une nouvelle expédition à l’Ouest du Canada, dans les Rocheuses : un circuit prometteur tout autour de Vancouver. Le blog existe déjà avec le récit de ses projets, et vous pourrez, dans la mesure du possible, lire ses chroniques au jour le jour. Des parents ne peuvent qu’être fiers des exploits de leur fils, mais, sans aucun parti pris, c’est un excellent photographe et un artiste de la mise en scène sur la toile. Pour que cette information soit complète il ne vous manque que le nom et l’adresse de ce blog en gestation : « Rockies« .
Krapo arboricole a marqué un peu la pause pendant quelques temps puis revient à la charge avec une ardeur qui fait plaisir à voir. Les portraits d’arbres remarquables se succèdent à jet continu et je vous recommande la lecture d’une chronique passionnante sur « les noms d’arbres dans l’Auraicept« . Si vous ne savez pas ce qu’est l’Auraicept, cela montre bien que vous avez besoin d’aller faire un petit tour sur le blog de ce « fou des arbres et des forêts ». Vous entendrez parler aussi d’Ogham, mais là, si vous êtes un lecteur assidu de « la feuille charbinoise », ça doit vous rappeler un petit souvenir…
Le mois dernier, j’ai dit tout le bien que je pensais de deux blogs de jardinage : mon opinion n’a pas changé et ils figurent dans la liste des liens permanents de ce site. Si vous n’avez pas été attentif, il est toujours temps de profiter de la pause « muguet » pour réparer cet oubli. Il s’agit de « jardin ludique » et de « le jardin c’est tout ». Pour me faire pardonner le fait que ma rubrique perso « le verre et la casserole » est en sommeil depuis quelques temps, je vous propose un lien vers un site dont le contenu devrait quelque peu exciter vos papilles : il s’agit de « cuisine campagne« . L’auteure donne plein de recettes délicieuses, mais de surcroit traite de divers sujets en liaison avec le plaisir qu’elle a de vivre dans la nature. Tout au long du mois d’avril, elle a raconté aussi la génèse du livre de cuisine qu’elle a rédigé et qui devrait paraître ces jours chez Rustica. Ami(e)s de la cuillère et du fourneau, voilà une bonne adresse à fréquenter ! La tarte express à la compote de rhubarbe et à la chantilly vanillée du dimanche 19 avril vaut mieux qu’un long discours de campagne électorale ! J’espère, pour terminer avec les blogs, que vous continuez à aller visiter ceux que j’ai indiqués le mois dernier… Au mois d’avril, Eric Poindron n’a pas démérité et a été particulièrement productif… C’est le seul reproche que je ferai à son « cabinet des curiosités« , être trop bien garni ! La polémique va fort dans certains blogs littéraires suite à la publication par le « magazine des livres » d’un « top 20 » des meilleurs blogs du genre. Je suis drôlement content que « la feuille charbinoise » soit totalement « inclassable », et échappe à toute distinction ainsi qu’à la cohorte de polémiqueurs en tout genre qui ne manque pas de l’accompagner. Ici c’est plutôt le « café des platanes » et, l’essentiel, c’est qu’on se marre entre deux tournées. Je ne prévois pas le million de lecteurs mensuels avant 2011. N’empêche, d’ici peu, je ferai une interro écrite sur votre suivi des blogs que je recommande et ceux qui n’auront pas « tout bon » seront condamnés à passer une fin de semaine complète avec Roselyne Bachelot et Brice Hortefeux…
Quand vous aurez les yeux fatigués par l’écran, allez faire un tour à la Maison de la Presse de votre quartier et revenez un peu au support « papier ». C’est bon pour la vue et on trouve encore, dans les journaux, des choses fort intéressantes à lire. Ce mois-ci, j’ai été déçu par le dernier numéro du magazine « la Géographie » dont je vous avais parlé il y a quelques temps, mais j’ai passé de bons moments à feuilleter « Arbres et Forêts » le hors-série régulier de « Terre Sauvage ». Plusieurs articles sont intéressants, notamment celui sur la forêt sacrée de Kumano au Japon, et « l’escale forestière » dans la forêt restaurée du Mont Aigoual. Les illustrations de l’almanach et du porfefolio sont superbes. Perso, j’ai flashé sur l’Araucaria de la page 23. C’est décidé, je vous parlerai bientôt de cet arbre géométrique et singulier. A la revoyure comme on dit par chez nous.
NDLR : Si vous avez jeté un coup d’œil aux illustrations, voici quelques précisions. La photo 4 est là juste parce que ça me fait plaisir. Le tableau floral est capturé dans mon jardin il y a une semaine ; il s’agit du « pommetier » que m’a offert mon pote Xavier. C’est juste pour vous donner envie de passer l’année prochaine. Maintenant c’est trop tard, le vent du Nord a chassé la floraison éphémère. La photo 3 c’est une vue des Iles de la Madeleine, piquée à mon fiston, sans aucune demande d’autorisation préalable. La photo 2 c’est celle de votre arrière grand-père en train de manifester un premier mai, il y a quelques années. Il était convaincu que le « grand Capital » allait rendre gorge avant la fin du siècle (je ne me moque pas ; je respecte votre arrière-grand-père, plus particulièrement s’il manifestait…). La photo 1 c’est la couverture du livre de Jean Marc Delpech sur Alexandre Jacob, ouvrage que vous n’allez bien sûr pas manquer de commander à votre libraire favori tant il est sympa à lire…
27avril2009
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sciences et techniques dans les temps anciens.
De l’enseignement à l’étude des plantes et des insectes :
la vie de Jean-Henri Fabre
En mars 1879, un étrange personnage se porte acquéreur du domaine de l’Harmas, à la sortie du village de Sérignan-du-Comtat, non loin d’Orange. Les gens du village le décrivent comme un grand monsieur, très gentil mais plutôt bizarre… « Pensez-vous ! Il ne s’intéresse qu’aux insectes et aux plantes, et passe sa journée dans le jardin, plié en deux avec une grosse loupe ! Ferait mieux de faire donner un bon coup de faux dans toute cette saleté de buissons. Des papillons, pis des colépeutères, pis des aragnes ! J’vous jure ! ». On ne dit pas qu’il est sans doute un peu dérangé, mais on le pense très fort. Le nouveau propriétaire du Mas se nomme Jean-Henri Fabre. Ce que ses voisins ignorent sans doute, c’est qu’il est l’un des savants français les plus importants de son époque et que ses recherches dans bien des domaines, notamment la botanique, la chimie et l’entomologie vont faire considérablement progresser les connaissances de ses contemporains dans ces divers domaines. Ce qui est amusant c’est que de nos jours Fabre reste une personnalité scientifique relativement marginale, en France, alors qu’il est vénéré au Japon et aux Etats-Unis. La somme d’ouvrages absolument considérable dont il est l’auteur, devrait cependant lui valoir une place un peu plus respectable dans notre panthéon national, sans doute à un niveau égal à celui occupé par Pasteur ou par le couple Curie. Mais il faut dire que ses sujets de prédilection n’ont jamais été ceux d’un grand nombre de nos concitoyens, et que bien des gens ont encore du mal à s’imaginer que l’on puisse consacrer une bonne part de son temps à s’intéresser aux araignées ou aux orchidées. Le savant fou est souvent représenté, dans les caricatures, par une sorte de professeur Nimbus, courant après les papillons avec un filet trois fois plus gros que lui.
Revenons à notre chasseur de papillons. Le personnage mérite que l’on s’attarde un peu, non seulement sur son œuvre mais également sur sa biographie, riche en évènements singuliers. Jean Henri Fabre nait en 1823, à Saint Léons dans l’Aveyron. Dès son enfance, il se passionne pour tout ce qui touche à la nature. Il faut dire que le milieu dans lequel il évolue est propice à la naissance d’une telle passion. Dans un ouvrage autobiographique, il explique toute l’importance qu’ont eue pour lui ses premières années à la campagne : « Né ailleurs j’aurais sans doute été bien différent ! » Il commence ses études à Rodez, les poursuit à Toulouse, mais doit renoncer à nombre de projets, tels des études de médecine, que ses parents n’ont pas les moyens de financer. Il finit par rentrer dans la « vie active » à quatorze ans et exerce différents métiers qui n’ont guère de rapport avec sa passion. Il est même embauché comme manœuvre sur la construction d’une voie de chemin de fer. Il obtient finalement une bourse et rentre à l’Ecole Normale d’Avignon en 1840. Son avenir est enfin assuré : devenu instituteur, il exerce dans plusieurs villes du midi, Orange, Carpentras, Avignon… Parallèlement à cette activité, il poursuit assidûment ses études et présente, en 1854, une thèse de Docteur ès sciences naturelles. Entre temps, il a déjà obtenu un baccalauréat de lettres, une licence de mathématiques, une de physique, et il a également publié un recueil de poésies. Sa situation financière devient plus confortable lorsqu’il obtient enfin un poste de professeur de physique au collège d’Ajaccio. C’est en Corse que va naître sa vocation définitive et qu’il va tout faire pour devenir naturaliste. Il donne libre cours à sa passion pour les plantes et perfectionne sa formation avec Esprit Requien ; il découvre le monde passionnant des insectes avec le zoologiste Moquin-Tendon. Celui-ci joue un rôle considérable dans l’orientation que va prendre la vie de notre « enseignant-chercheur ». En 1853, Fabre revient sur le continent et s’installe à Avignon où il a obtenu un poste de professeur de physique-chimie au lycée. En 1866, il devient conservateur du musée d’histoire naturelle de cette ville. Il ne renonce pour autant pas à sa mission d’enseignant puisqu’il donne des cours du soir aux adultes et rédige des manuels à l’usage des écoliers et des collégiens.
Dès le début de sa carrière, Fabre est confronté à la bêtise, mais aussi aux préjugés et à la jalousie de certains de ses compatriotes. « Sans maîtres, sans guides, souvent sans livres, en dépit de la misère, le terrible étouffoir, je vais de l’avant, je persiste, je tiens tête aux épreuves, si bien que l’indomptable bosse finit par épancher son maigre contenu… J’étais né animalier. Pourquoi et comment ? Pas de réponse. » Il n’apprécie guère l’école de son époque qu’il qualifie de « prison » et, chaque fois qu’il en a l’occasion, il entraine ses élèves dans de longues sorties à la campagne pour observer le milieu naturel. Pendant la période où il donne ses cours du soir à Avignon, il doit faire front à une cabale religieuse que l’on peut trouver maintenant particulièrement savoureuse mais qu’à l’époque il n’apprécie guère puisqu’elle va avoir pour conséquence l’arrêt de sa mission : cléricaux et conservateurs lui reprochent d’avoir osé expliqué la fécondation des fleurs par les insectes à de « pures jeunes filles innocentes ». Un tel discours est jugé moralement inacceptable et son auteur considéré comme « subversif et dangereux »… Ce qui est assez drôle par ailleurs c’est que les « laïcs » freineront, quelques années plus tard, l’édition de plusieurs de ses manuels scolaires jugés trop « mystiques ». Comme quoi, il y a des périodes où il est difficile de plaire aux élites gouvernantes ! C’en est en tout cas fini de la carrière de Fabre dans l’enseignement. Après avoir exercé pendant 28 années, il démissionne et quitte la fonction publique sans avoir droit à une quelconque pension. Les conséquences de son « immoralité » sont même plus lourdes que cela puisqu’il se fait chasser du logis dont il est locataire. Ses propriétaires, de vieilles bigottes indignées, ne veulent plus se compromettre avec un individu aussi douteux !
A partir de cette époque, Jean Henri Fabre, particulièrement « productif », va vivre de sa plume et de ses recherches. Ses ouvrages, notamment les manuels de vulgarisation sur la chimie, les plantes et les insectes, qu’il destine aux scolaires, vont connaître un succès croissant, grâce à l’appui de son ami, l’éditeur Charles Delagrave. Plusieurs des ouvrages qu’il va écrire dans ce domaine sont titrés « Oncle Paul », il est donc l’un des précurseurs, à ce niveau, du célébre « Oncle Paul » du journal de Spirou (nombreux auteurs, de Jean Michel Charlier à Eddy Paape en passant par Jean Graton), et (beaucoup plus modestement) de l’Oncle Paul de la « Feuille charbinoise » ! Il rédige ainsi « Le Livre des Champs, entretiens de l’oncle Paul avec ses neveux, sur les choses de l’agriculture » en 1879 ou « la chimie de l’Oncle Paul » en 1881. Il est fort probable donc que l’Oncle Paul soit né de sa plume. Si les « souvenirs entomologiques », ouvrage majeur de près de quatre mille pages, sont restés célèbres, on oublie bien souvent que Fabre a publié une quantité impressionnante de livres et ce dans des domaines très divers : histoire naturelle, chimie, botanique, algèbre… Ses centres d’intérêts étaient nombreux et variés. Tout ce travail finit par lui rapporter enfin de l’argent, et grâce à cela, il va pouvoir se porter acquéreur du fameux domaine de l’Harmas évoqué en début de chronique.
Cet épisode marque aussi un nouveau tournant dans l’orientation de sa vie. Il connaît enfin une certaine notoriété, et, par contre-coup, bénéficie d’une plus grande aisance financière. Ce fait est important si l’on tient compte des années difficiles qu’il a vécues au début de son existence. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il est au bout de ses démêlées avec ses contemporains. Son côté « touche à tout » et surtout son enthousiasme et son ardeur au travail lui valent de nombreuses critiques. Ses capacités scientifiques sont mêmes mises en doute par des confrères qui lui reprochent de trop s’adonner à la « vulgarisation » ou d’être un peu trop « lyrique » dans ses écrits. Partant de cela, certaines critiques deviennent totalement infondées : on l’accuse ainsi de ne pas avoir assez communiqué avec d’autres chercheurs de son époque, ou bien de les avoir méprisés. Certains estiment, sans qu’il y ait de fondement véritable à leur thèse, que son œuvre s’oppose à celle de Darwin. La volonté de rendre la science accessible au plus grand nombre n’est pas toujours appréciée par les élites. Personnellement je considère l’effort de pédagogie qu’a accompli Fabre comme une démarche extrêmement intéressante. Quant à son penchant « littéraire », il s’agit d’une des dimensions supplémentaires de son talent et je ne vois pas en quoi on devrait lui reprocher d’avoir écrit aussi des poésies et des manuels de lecture suivie pour les enfants des écoles. Cette méfiance à l’égard de son œuvre persistera bien des années après sa mort et elle explique sans doute que notre savant soit plus populaire dans certains pays étrangers que chez nous. Par chance, s’il a des détracteurs, il a également de nombreux défenseurs parmi lesquels des gens aussi célèbres qu’Edmond Rostand. A ceux qui doutaient que l’on puisse appliquer le qualificatif de « scientifique » à la démarche de Fabre, Ramuz a répondu par ce court paragraphe que je trouve très judicieux : « C’est en tout cas de la science pour honnête homme et de la science d’honnête homme, en ce sens que sans jamais quitter le monde qui nous est familier, il ne nous en fait pas moins pénétrer dans ses dessous et dans ses coulisses, ce qui est un commencement d’explication; en ce sens encore que, quant au savant, il ne cesse jamais d’être un homme, d’être l’un de nous. Il n’est pas encore entré dans la nature assez profondément pour avoir été obligé de la dépouiller peu à peu de toutes ses qualités autres que numériques ou mathématiques; il n’aboutit pas à un système et le monde qu’il considère reste le monde que nous connaissons ».
La vénération dont il fait l’objet en Orient a sans doute un rapport avec la perception qu’il a des lois de la nature et la rigueur morale de son comportement. Il faudrait que je laisse, à ce sujet, la parole à un expert de la pensée shintoïste, domaine qui m’échappe quelque peu ! En 2007, à l’occasion du centenaire de la publication des « souvenirs entomologiques », l’œuvre intégrale du naturaliste a été traduite et publiée… en Corée du Sud ! Une chose est certaine : on ne peut reprocher à Jean Henri Fabre les erreurs qu’il a commises, lorsque celles-ci sont liées à son isolement, à sa pauvreté et aux nombreuses épreuves qu’il a dû affronter. Parti de très bas, Jean Henri Fabre est arrivé très haut dans le monde de la recherche scientifique et il a gravi les échelons grâce à une volonté et à une force de travail exceptionnelles. Notre société, toujours si prompte à valoriser la réussite individuelle et à faire l’apologie du « self made man », pourrait, une fois au moins, choisir l’exemple d’un tel travailleur plutôt que celui de financiers aux revenus moralement douteux ! Jean Henri Fabre meurt, à l’Harmas, le 11 octobre 1915, âgé de 92 ans. L’une de ses dernières joies est de savoir que son fils Paul est toujours vivant après la terrible bataille de la Marne…
NDLR : photo du recueil de poésie © Editions Delgrave. Vous pouvez approfondir votre connaissance du sujet en visitant le site consacré à Jean Henri Fabre. De nombreuses informations sont disponibles sur sa vie ainsi qu’une liste complète et impressionnante des ouvrages écrits. Vous pouvez aussi visiter le jardin de l’Harmas (je compte le faire prochainement). Informations disponibles à cette adresse.