6octobre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Quand « La Feuille Charbinoise » se plonge dans l’orthodoxie jusqu’aux oreilles….
Une bonne partie du patrimoine historique roumain est constituée par les monuments religieux, simples églises en bois du Maramures, somptueux monastères de la Bucovine, ou basiliques des grandes cités. Comme de surcroit, l’église orthodoxe roumaine semble florissante sur le plan financier, ces divers bâtiments sont fort bien entretenus, amplement et intelligemment rénovés, donc intéressants à visiter. Notre parcours sinueux sur le pourtour de la Transylvanie a donc été jalonné de pèlerinages divers, parfois méritoires dans certains cas, tant les accès des monastères, à la charge du ministère public, ne sont, eux, pas toujours évidents. Le rythme de ces visites s’est accéléré au cours du voyage : nous avons commencé tranquillement par un monastère isolé dans les monts Apuseni, puis enchaîné par les églises fortifiées de la Transylvanie saxonne, avant de nous lâcher comme des touristes déchaînés sur les monastères du Neamt, puis ceux de Bucovine et enfin sur les merveilles en bois du Maramures, à raison parfois de 5 à 6 visites par jour ! Je tiens cependant à préciser que si une vague mystique profonde nous a parfois submergés, elle est passée par dessus nos corps et nos esprits sans laisser de stigmates trop visibles. Nous sommes visiblement moins sensibles aux sirènes religieuses que les nombreux fidèles roumains que nous avons pu côtoyer lors de nos excursions. La visite de beaucoup de monastères est payante, notamment lorsqu’ils comportent un musée. Il faut également acquitter une taxe (du même ordre que celle qui nous avait tant surpris au musée de Sibiu) pour avoir le droit de prendre des photos de l’extérieur des bâtiments. Lassés par cette agitation permanente de notre porte monnaie, et tenant compte des conseils très lâches de notre expert en vie pratique roumaine, nous avons fini – je le reconnais humblement – par tricher assez régulièrement. On est un touriste français ou on ne l’est pas ! Par contre nous avons respecté scrupuleusement l’interdiction de prendre des photos à l’intérieur des bâtiments (respect du caractère sacré ou tout simplement protection des peintures anciennes), ce qui n’est pas le cas pour de nombreux visiteurs n’hésitant pas à flasher à outrance sous le nez même des religieux/gieuses présentes. Les clones de Belphégor (c’est ainsi que je me suis mis à appeler ces adeptes d’un costume noir aussi sinistre qu’encombrant) m’ont alors paru nettement plus décontractés que leurs homologues civils dans les musées urbains !
Pas de cours historique détaillé sur les différents monastères dans cette chronique : le guide Michelin est là pour ça. Pas d’analyse symbolique subtile non plus, j’avoue que si la beauté des bâtiments me séduit, les longues galeries d’icônes toutes plus sinistres les unes que les autres, explicitant les différents épisodes de la saga biblique, me laissent de marbre. Nous avons simplement noté le côté « bande dessinée » de nombre de gravures alignées sur les murailles intérieures et extérieures, et nous déconseillons vivement la contemplation de certaines images aux âmes sensibles. La religion orthodoxe aime le faste mais elle aime aussi visiblement traumatiser ses adeptes. Je ne vous ferai pas la liste des différents types de supplices longuement détaillés dans les icônes que nous avons contemplées au fur et à mesure de nos pérégrinations : du pal à la bouilloire, en passant par l’écorchage à vif ou la décapitation sanguinolente, tout y passe. Tout cela me parait bien morbide et contraste singulièrement avec le bleu azur et l’or qui conviennent pour les tableaux paradisiaques. Dans la série de photos que je vous ai sélectionnées, j’en resterai principalement à des vues d’ensemble, histoire que vous puissiez admirer l’architecture des différents bâtiments et le savoir faire des moines ou des artistes qui ont travaillé à leur réalisation. Les monastères anciens se chiffrent par centaines et une année complète ne suffirait pas à leur exploration. De plus, nous avons pu constater que beaucoup d’entre-eux s’agrandissent et qu’un nombre important de nouveaux monastères sont en construction. Ainsi que je l’ai dit dans l’une de mes premières chroniques consacrées à ce voyage, il n’y a pas de crise de recrutement visible : la méditation tranquille dans des lieux sublimes attire encore de nombreux clients… Il y a sans doute aussi un effet « balance » par rapport à l’ère Ceausescu où ce genre d’orientation professionnelle n’était pas totalement impossible mais guère encouragé.
Voilà… A part ça, vous connaissez le système : cliquez une fois, deux fois, sur les petites vignettes et, si tout va bien, vous les verrez s’agrandir comme par magie. Retour arrière, une fois, deux fois, pour revenir à la page principale.
2octobre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Conduire en Roumanie reste, pour le conducteur étranger moyen, l’occasion de vivre d’étonnantes aventures. Si le réseau routier principal s’améliore progressivement, le réseau secondaire reste bien souvent dans un état plutôt aléatoire. Il n’existe qu’une seule autoroute qui devrait permettre de relier la frontière à l’Ouest, du côté d’Oradea, jusqu’à la capitale, Bucarest, mais elle est encore en grande partie en chantier. Le coût absolument colossal des travaux (monopole d’une société américaine…) en rend la réalisation particulièrement longue. De toute façon, une voie rapide n’est pas un bon moyen pour faire du tourisme dans un pays.
Lorsque l’on prend la décision, mûrement réfléchie, d’emprunter sa voiture pour aller d’un endroit à un autre, mieux vaut, en général, ne pas espérer faire le trajet à une moyenne bien supérieure à 60 km/h (grande route), 40 km/h (petite route) ou 20 km/h (piste, encore fréquentes notamment en montagne). Quand j’ai lu dans mon guide touristique qu’il fallait compter au moins deux jours pour s’habituer aux coutumes routières locales, j’ai pris ça à la rigolade. Maintenant que cela fait plus de deux semaines que nous arpentons le pays en suivant un parcours zigzaguant soigneusement étudié, j’ai révisé mon opinion sur le sujet. Il faut bien subir un stage d’accoutumance… Cela permet de maitriser le stress des premiers instants et de comprendre ce qui est danger réel et ce qui ne l’est pas !
Sur les grandes routes, le danger vient surtout des véhicules qui ont la curieuse idée de partager la route avec vous, car ils ont souvent la prétention d’en revendiquer la plus grande partie : usage massif de la partie centrale de la chaussée, souvent en meilleur état, virages pris sur la voie qui convient le mieux à la vitesse du véhicule et à l’humeur triomphaliste du conducteur, respect plus qu’approximatif de la signalisation et des lignes continues en général. Cela signifie, d’une part qu’il vaut mieux ne pas rouler soi-même trop vite, histoire de pouvoir réfléchir à une stratégie adaptée à la situation qui peut se présenter de façon inopinée, d’autre part qu’il vaut mieux avoir les yeux directement installés dans un gyrophare ou bénéficier de l’aide d’un assistant ou d’une assistante à la conduite. Le problème qu’entraine cette attitude de prudence excessive c’est que le conducteur roumain, comme nombre de ses confrères d’autres pays dits civilisés, a horreur d’être ralenti sur la route par un quelconque obstacle, notamment par un véhicule conduit par un touriste étranger prudent à l’excès. Il faut donc savoir, qu’un refus de votre part de participer à la course de Formule 1 qui se déroule sous vos yeux, risque d’être à l’origine de comportements encore plus délirants : dépassements en plein virage, en sommets de côte, en plein milieu d’un village… Les routes sont toujours encombrées en Roumanie (cf paragraphe suivant) et le conducteur roumain sait gérer les obstacles, à sa manière : au mieux il les évite, au pire il les ignore. Dépasser un véhicule lent en coupant franchement une ligne continue, aux abords d’un virage et en téléphonant, ce n’est pas une pratique exotique. Les multiples reportages figurant à la une des journaux télévisés, et les pierres tombales aux inscriptions toutes récentes dans les cimetières témoignent du fait que mes propos sont à peine exagérés. La Roumanie n’a pas le monopole de ce genre de pratiques criminelles.
La situation sur les routes secondaires est beaucoup plus intéressante encore. J’ai envie de dire que les petites « départementales » constituent un éco-système complet à elles toutes seules. Une partie importante de la vie champêtre et villageoise se déroule sur ces routes et les rendent, d’une certaine façon, attachantes, tant ce qui s’y déroule relève d’un folklore sans cesse créateur de nouvelles surprises. Il y a tout d’abord les véhicules identifiés ou non qui y circulent : troupeaux divers, remorques attelées, brouettes hors gabarit, tracteurs… Il y a ensuite les obstacles fixes, parfois surprenants : chantiers sans avertissement préalable, bouches d’égout ouvertes signalées par un piquet en bois et un gilet jaune fluo, tas de gravats posés là pour une raison indéterminée. Lorsque vous faites un terrassement quelconque dans le passage d’accès à votre demeure, l’endroit le plus commode pour entasser terre, sable, cailloux, ciment, parpaings, c’est bien entendu la piste gravillonnée ou l’asphalte de la route. Lorsqu’un voisin vous livre du bois de chauffage ou une marchandise quelconque facile à benner, le plus simple est bien entendu de tout déposer sur la chaussée… Les trottoirs étant inexistants, ou bien défoncés ou encore trop humides, les piétons, que ce soit les mamas lourdement chargées ou les troupes d’enfants surexcités quittant l’école ou s’y rendant à toute heure de la journée, il est évident qu’ils marchent sur le goudron. Il faut alors avoir l’œil, à la fois sur le chien qui va traverser sans utiliser un passage clouté n’existant que dans votre imagination, et sur le marcheur silencieux dont la brassée d’outils agricoles jetés nonchalamment sur l’épaule occupe autant de place qu’un convoi exceptionnel. Je pourrais me livrer à un véritable inventaire à la Prévert, tant les villages des différentes régions réservent des surprises uniques en leur genre. A la sortie d’une agglomération, je ne sais plus trop où, j’ai aperçu au dernier moment la tête d’un cantonnier qui dépassait du trou dans lequel il était en train de travailler…
La langue française emploie l’expression très imagée « nid de poule » pour désigner divers effondrements plus ou moins graves dans la chaussée. L’état de certaines petites routes permet de comprendre pleinement ce qu’elle signifie, sauf qu’il faudrait parler, dans certains cas, de nids d’autruche ou de cigogne. Il est clair qu’une roue de véhicule qui aurait l’audace de descendre dans certains de ces creux n’aurait que peu de chance d’en sortir intacte. Lorsqu’ils sont remplis d’eau, suite à une averse un peu violente, la tentation devient grande de lancer les dés pour évaluer les chances de survie en cas de plongée. De plus, les poules sont souvent élevées en batterie et leurs nids sont dispersés de façon totalement illogique. Le parcours de votre véhicule ressemble alors à la trajectoire d’un skieur dans un slalom géant niveau compétition internationale. Si je parle d’éco système, c’est que parfois toute une faune profite de cet aménagement aléatoire de la chaussée : les poules traquent le petit ver dodu qui se tortille entre deux plaques de goudron mal jointées ; les petits oiseaux du seigneur boivent goulûment l’eau des flaques. Cela vous peine profondément de perturber la vie de tout ce petit monde à plumes, à poils, à barbe ou à tablier. Du coup, vous ralentissez, freinez parfois brutalement ou zigzaguez avec le plus d’élégance possible. On peut se la jouer façon « jeu de rôle » : dix points de vie à l’entrée de l’agglomération, vous en perdez un par trou que vous n’arrivez pas à éviter… C’est très distrayant.
Bien entendu, ce n’est pas la seule façon de s’immiscer dans ce riche éco système. Vous pouvez aussi vous la jouer grand seigneur, maître du monde, ou limite barbare. Beaucoup de conducteurs autochtones, soucieux de ne pas porter atteinte à leur image de marque, gèrent la crise à grand renfort de klaxon, de coups de frein intempestifs et de jurons bien sentis. Vous me direz que c’est plus facile pour un ethno-touriste qui a tout son temps pour lui, que pour un livreur de colis pressé d’en finir avec sa journée. Ce que je perçois plutôt comme un folklore attachant est perçu par bien des citoyens de ce pays comme une calamité. Là où nous trouvons amusant de flâner, observer, voire photographier, eux rêvent d’un réseau routier entièrement constitué de voies express sans feux rouges, sans voitures de police et sans maudits touristes. C’est comme ça ; il faut bien de tout pour faire un monde. Notez bien que si je me permets de faire un peu d’humour sur le dos des habitants fort sympathiques de ce pays, je n’use en aucun cas d’ironie. L’éducation à la sécurité routière est un problème dans tous les pays et nul n’est à l’abri de comportements à risques : en témoigne la ligne continue que j’ai franchie, cet après-midi, sur une route de montagne ; c’était ça ou les vapeurs diésel du camion pendant dix kilomètres. La police routière roumaine est débordée et elle le clame haut et fort : insuffisance d’effectifs, de moyens (les radars n’existent généralement que sur les panneaux d’avertissement) et de motivation (comme pour toutes les autres catégories de fonctionnaires de ce pays, les salaires déjà fort bas, viennent d’être diminués de 25% d’un coup). La meilleure, par ailleurs, c’est que nous avons été doublés, juste avant une courbe, sur une ligne continue, par un véhicule du service de contrôle routier qui roulait au minimum à 100 km/h…
La conduite sur piste est également délicate, car elles ne bénéficient jamais d’un revêtement très régulier, et sont toujours à double sens même lorsqu’elles sont très étroites. Nous en avons parcouru pas mal de kilomètres, notamment dans la région du Néamt, pour visiter les monastères. Il suffit d’accepter une vitesse moyenne encore plus basse que sur les routes, et puis, finalement, les ornières ou les creux créés par le ruissellement de la pluie sont souvent moins traitres que les effondrements de l’asphalte. Le « nid de poule » n’existe pas vraiment dans le gravillon ; son milieu favori est le goudron un peu trop ancien… Toutes les pistes que nous avons empruntées traversaient des forêts splendides et comme il faut laisser le passage aux camions transportant les grumes, il y a pas mal de plateformes de croisement et peu d’obstacles matériels placés directement sur la chaussée. De plus, lorsqu’après une bonne heure de transport dans des conditions assez brutales (l’image du panier à salade – pas celui des flics mais le vrai – vient facilement à l’esprit) vous découvrez un magnifique monastère d’un blanc resplendissant au fond d’un vallon verdoyant, vous êtes largement récompensés de votre peine. Il suffit de remettre vos vertèbres en ordre pendant un moment avant d’aller tâter du plancher des vaches sur vos deux jambes.
On pourrait croire, à lire ce récit cataclysmique sur la situation du réseau routier, que nous allons pousser un « ouf » de soulagement en quittant le pays. Ce n’est pas le cas. D’abord, comme il se doit, j’ai bien entendu un peu exagéré et il est parfois des trajets qui se déroulent de façon conventionnelle. Certes un fort stress subsiste lorsque nous conduisons assez vite sur certains grands axes. Pour le reste, nous nous sommes habitués, et, finalement, en renonçant à l’idée – suicidaire – de vouloir parcourir des centaines de kilomètres chaque jour, on limite petit à petit les risques et l’on ne s’ennuie que très rarement. Par chance, aucune situation d’accident grave ne s’est jamais vraiment présentée dans notre cas et nous n’avons vécu qu’un nombre raisonnable de péripéties stressantes. On se retrouve bientôt pour parler monastères puisque j’ai abordé le sujet dans cette chronique.

29septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Où il est question, entre autres, du château de Bran, de la ville de Braşov et de l’église de Prejmer…
Si je voulais tout vous raconter, il faudrait que je rédige une chronique par jour, et surtout que je trouve la connexion internet pour la poster ! Je me limiterai donc à l’essentiel en gardant quelques bons moments sous le coude pour les longues veillées d’hiver. Devant un tel foisonnement de rencontres, de visites, de paysages, j’ai parfois du mal à faire un choix et à mettre un peu d’ordre dans mes idées. Il faut dire aussi que cette tradition, bien roumaine, d’accueillir les voyageurs en leur servant un « petit » verre d’eau de vie de prune ne me simplifie pas la tâche ! On ne devrait pas démarrer une chronique en sortant de table…
Après Sibiu, nous avons décidé de poursuivre notre tour de la Transylvanie en nous rendant à Brasov, au centre de la Roumanie. Avant de rejoindre ce centre historique important, nous avons fait un détour, incontournable selon les guides touristiques, par le fameux château de Bran, l’un des « piliers » de la légende de Dracula. Les historiens ont pu démontrer, sans problème, qu’il ne s’agissait là que d’élucubrations d’agences touristiques en mal de communication, Vlad III, le personnage qui a inspiré le mythe du prince des vampires, n’ayant probablement jamais mis les pieds au château. Pour les marchands de souvenirs qui s’entassent au pied du monument, ou pour les fabricants d’enseignes publicitaires, cela ne fait aucun doute en tout cas. Quand on traverse le petit village de Bran, on croirait pénétrer dans un « Lourdes » spécialisé vampires. Le sang coule à flot, de l’enseigne des bars restaurants, aux différents hôtels, en passant par les cartes postales et autres chopes à bière toutes plus hideuses les unes que les autres. C’est un peu dommage car le château, une fois délivré de ce carcan de pacotille, est très intéressant à visiter. Son architecture complexe à l’extérieur, se traduit par un véritable labyrinthe de couloirs, escaliers, alcôves et salles à l’intérieur. Le décor est, sans nul doute, très cinématographique. Il faut parfois patienter ou jouer du coude pour faire une photo intéressante tant les visiteurs se bousculent à l’intérieur, et pourtant, nous ne sommes plus en pleine saison touristique !
Au cours de son histoire le château de Bran a changé à de nombreuses reprises de propriétaire. Il occupe, en fait, un poste clé au niveau stratégique, en verrouillant un passage important entre la Transylvanie et la Valachie. La première de ces deux provinces a longtemps fait partie de l’empire austro-hongrois et Bran jouait donc un rôle de poste frontière, contrôlant les déplacements de troupes et taxant les transferts de marchandises. Après avoir été aménagé de façon plutôt confortable au début du XXème siècle, le château a servi très souvent de résidence à la famille royale roumaine. La princesse Marie de Roumanie y a séjourné pendant de longues années. Lorsque le pays est devenu « communiste » après la deuxième guerre mondiale, les propriétaires du lieu sont partis en exil et le gouvernement roumain en a pris possession. L’histoire fonctionnant parfois à reculons, après la chute du mur de Berlin et le changement de régime à Bucarest, la propriété a été restituée à la famille Hohenzollern qui s’est empressée de créer une société commerciale et d’exploiter la ressource de la façon la plus rationnelle possible.
De nombreuses salles ont été transformées en musée, évoquant en particulier la nostalgie du bon vieux temps où la Roumanie avait la chance d’être gouvernée par une famille royale aussi libérale que compréhensive. Des commentaires larmoyants accompagnent les documents attestant la destinée glorieuse ou tragique de certains des membres de cette glorieuse « jet set ». La Feuille Charbinoise n’ayant pas la prétention de concurrencer les magazines spécialisés dans ce genre de niaiseries, je vous ferai grâce des détails… Michel de Roumanie ayant été l’un des acteurs principaux de la création de la Grande Roumanie, au détriment de l’empire austro-hongrois en 1918, on comprend tout à fait qu’il jouisse d’un certain prestige dans le pays. Plus surprenante, pour nous Français, est l’estime dont bénéficie l’un de nos hommes d’état, en l’occurrence Clémenceau, dans ce pays. Là aussi, le lien est direct avec l’histoire locale : notre bon vieux fusilleur d’ouvriers a plaidé pour la création d’un état roumain réunifié lors des négociations du traité de Versailles. Pour compléter ce volet historique, sachez qu’un autre général français, Berthelot se nomme-t-il, est célèbre en Roumanie au point d’avoir donné son nom à diverses artères dans les grandes villes ainsi qu’à une petite bourgade. Lui a opéré directement sur le terrain, pendant la guerre de 14/18, en aidant à la réorganisation d’une armée roumaine passablement chaotique…
En quittant Bran, nous nous sommes rendus à Brasov, autre cité, comme Sibiu, fortement marquée par la présence, dans les temps anciens, d’une importante colonie de marchands saxons. Depuis le belvédère situé en haut d’une colline qui domine la ville, on se rend compte assez facilement du découpage entre quartiers historiques saxons, dont les maisons sont parées de façades richement ornées, et les autres quartiers anciens. Là aussi, l’ambiance du centre ville pousse à la flânerie et les terrasses de café incitent à la paresse. On peut profiter du charme des quelques rues piétonnes, notamment de la rue de la République (clin d’œil aux Lyonnais) où j’ai vainement cherché un musée du train miniature, sans doute fermé depuis que l’office du tourisme a édité son plan des lieux. On peut parcourir le dédale des petites rues pour trouver la plus petite d’entre-elles, un passage étroit, assez long, mesurant à peine plus d’un mètre de large. Elle aurait été « creusée » dans le pâté de maison, au XVIIIème siècle, pour faciliter le passage des pompiers… Dans le même quartier se dresse la basilique noire, ainsi nommée parce que ses murs ont été teintés lors du grand incendie de la ville en 1689. Le musée historique, situé dans la maison du conseil, au centre de la place principale, est intéressant à visiter mais un peu vieillot. Il faut dire que le fait d’être suivi à la trace par l’un des gardiens qui voulait vérifier que l’on n’allait pas prendre de photos sans avoir payé la taxe, nous a un peu agacés. A se demander s’il ne s’agissait pas d’un ancien membre de la Securitate, reconverti en gardien de troupeau. Nous avons quitté la ville en milieu d’après-midi, car je voulais absolument aller visiter l’église fortifiée de Prejmer qui est un monument vraiment unique en son genre. Quand on fait du tourisme intensif, la flânerie ça va un temps, mais il faut parfois se secouer un peu !
Les églises fortifiées sont nombreuses en Roumanie. Il fallait bien résister aux incursions des envahisseurs turcs. On en trouve beaucoup notamment dans la région de Medias, en Transylvanie saxonne. Au premier abord, Prejmer ne présente que peu de différences avec ses consœurs : épaisse muraille circulaire, porte massive pour pénétrer dans l’enceinte. La première singularité que l’on repère, en entrant, c’est une barbacane massive, comme dans les châteaux-forts, destinée à protéger l’entrée, un couloir de plusieurs dizaines de mètres, creusé sous la muraille, semblable à un tunnel. La seconde différence, on ne la perçoit que lorsque l’on a pénétré à l’intérieur de la cour centrale où se dresse l’église. Les murs, d’une épaisseur atteignant parfois 4 m, pour 12 de hauteur, abritent une multitude de petites pièces creusées, auxquelles on accède grâce à des échelles et des passages en bois. Le nombre de ces salles « intra-muros » est évalué à 270. La muraille, vue de l’intérieur, ressemble à un véritable gruyère et je n’ai jamais vu de phénomène semblable dans d’autres constructions médiévales en Europe. Ces pièces abritaient des réserves de nourriture, en cas de siège prolongé, mais aussi de petits ateliers pour les artisans avec tout le matériel nécessaire pour continuer leur activité. L’une des salles, un peu plus grande que la moyenne, a même abrité pendant quelques temps une salle de classe, avec une demi-douzaine de bureaux et un grand coffre peint.
Un parcours labyrinthique, passant d’échelles en galeries, de couloirs en combles permet de faire le tour complet de l’édifice. L’église elle-même, datant du XIIIème siècle, assez sobre, est intéressante à visiter. Le musée historique qui se trouve dans l’avant-cour, à l’intérieur de la barbacane, présente divers témoignages de la vie locale, outils, vieux livres, découvertes archéologiques… L’accueil est très sympathique. J’ai un peu regretté, dans ce lieu comme dans d’autres, la possibilité d’une visite guidée ou tout au moins d’une fiche explicative détaillée en français, mais, de plus en plus, l’anglais domine, et les touristes allemands aussi défilent en grand nombre. Un lieu aussi exceptionnel que Prejmer serait sans doute exploité de façon touristique plus intense dans d’autres pays. Nous avons visité ce site dans des conditions rêvées…
Brasov était notre lieu de séjour le plus au Sud en Roumanie. A partir de là, nous avons commencé la remontée vers le Nord, poursuivant notre grand circuit autour de la Transylvanie. Dans une prochaine chronique, je vous parlerai sans doute des forêts magnifiques que nous avons traversées et du grand nombre de monastères orthodoxes que nous avons visités…

27septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Où il est question de Sibiu et de son musée ethnographique de plein air
Il est de nombreux sujets dont j’aimerais vous parler tant les charmes de ce pays, la Roumanie, sont grands. Pour ceux qui prennent le train en marche – il y en a toujours ! – je voudrais rappeler que la fine équipe de la « feuille charbinoise », en l’occurence la famille Baluchon, a jeté son dévolu depuis quelques temps, sur le pays de langue latine le plus à l’Est de l’Europe. N’ayant point l’intention de parcourir l’ensemble de la Roumanie (le pays est grand comme la moitié de la France) nous avons choisi comme terrain d’opération principal, la Transylvanie et son pourtour montagneux, avec une incursion en Moldavie.
J’aimerais vous parler par exemple de Sibiu, la première ville vraiment jolie dans laquelle nous avons fait escale, grâce aux surprises du Couchsurfing auquel nous avons recours de temps à autre (pour l’explication de ce terme barbare, on peut se reporter avec grand profit, à l’étude publiée dans ces colonnes, il y a un an environ, par notre expert québecois en la matière). Le fait de bénéficier d’un hébergement chez un habitant, et surtout d’être gentiment conseillé sur ses choix, permet de pénétrer plus facilement dans le cœur d’une ville. A Sibiu, comme à Budapest, Vienne, et ailleurs, le charme a opéré. Nous sommes arrivés dans le centre de la ville par un parcours sinueux dans les vieux quartiers, qui nous a permis de bénéficier d’un véritable effet de surprise quand nous avons débouché, par un passage voûté, sur la grande place de la cité. Dès le premier coup d’œil, nous avons été impressionnés par la qualité du travail de réhabilitation qui a été effectué. Il faut dire que Sibiu a été capitale européenne de la culture en 2007 et que les subsides sans doute abondants, versés par l’Union européenne, ont permis de mener à bien des chantiers particulièrement onéreux. En tant que pays « pauvre » de l’Union, la Roumanie bénéficie d’une aide importante au développement de la part de Bruxelles. Les fonds sont parfois employés de façon assez ahurissante : un programme d’aide au tourisme rural permet par exemple de construire des hôtels en pleine campagne, ou des complexes touristiques, qui ne sont fréquentés que par corneilles et corbeaux. D’autres fonds aident à la création de réserves botaniques ou animalières qui sont pratiquement inaccessibles. Vu de l’extérieur par exemple, il semblerait que des fonds permettant de créer un service de ramassage et de tri des ordures seraient largement plus utiles à la protection de la nature, mais nous ne sommes point des « experts » en la matière. En tout cas, pour Sibiu, les fonds européens ont permis de donner un sacré coup de pouce à la ville qui possède un patrimoine architectural important.
La ville a été créée de toute pièce au XIIème siècle par un roi Hongrois qui a encouragé l’émigration dans le secteur de nombreux colons allemands. L’objectif du monarque était de constituer un rempart défensif contre les incursions de plus en plus nombreuses des Tatars qui menaçaient son royaume. Par la suite, au cours de son histoire, la ville a été, à de nombreuses reprises, assiégée par les Turcs, mais elle a su conserver son indépendance et développer une importance commerciale considérable. C’est au XVIIIème siècle qu’ont été construits nombre de bâtiments de style baroque qui ornent ses rues et qui lui ont fait attribuer le surnom de « petite Vienne ». On découvre ces façades sculptées, peintes de couleurs pastel, lorsque l’on se promène dans les artères principales. Curiosité architecturale de la ville, ces lucarnes, sur les toits, qui semblent vous surveiller tout au long de vos déambulations. Une petite portion des remparts est conservée ainsi que quelques tours portant le nom des différentes corporations artisanales de la cité.
Sibiu est une ville où il est agréable de se promener, plus encore de prendre le temps de siroter une bière à la terrasse des nombreux cafés qui bordent la petite ou la grande place. C’est ce que nous avons fait, en discutant longuement avec notre hôte des (més)aventures de la Roumanie du XXIème siècle, depuis l’état de son réseau routier, jusqu’aux malversations nombreuses qui pénalisent son développement comme celui de beaucoup d’autres anciens pays du bloc « communiste ». Nous avons également parlé de sujets plus réjouissants comme les écrivains et artistes roumains nombreux et célèbres aussi hors du pays. Dans les environs de Sibiu se trouve par exemple Rasinari (désolé pour les inexactitudes orthographiques liées à des problèmes de clavier) qui est le village natal du philosophe Emil Cioràn. Ses écrits, d’un pessimisme caractérisé, sont en vogue dans les milieux intellectuels français ces dernières années. Cioràn a vécu une bonne partie de sa vie en France où il a émigré pendant la deuxième guerre mondiale. Ses livres ayant été interdits par le régime communiste roumain, Cioràn n’est pas retourné dans son pays. A Paris, il a eu l’occasion de fréquenter des artistes comme Ionesco (autre Roumain célèbre), Michaux ou Beckett. Il est mort en 1995. Ses livres les plus connus ont été écrits en langue française.
Nous avons consacré une demi-journée, suivant les conseils de notre hôte, à visiter le passionnant musée de plein air qui se situe à quelques kilomètres de Sibiu. Le parc Astra de Dumbrava abrite une immense collection ethnographique et technologique : plusieurs centaines de maisons de différentes régions de Roumanie ont été réimplantée dans ce lieu, au cœur d’une forêt splendide. Ce musée est le deuxième du même genre, par ordre d’importance, en Europe. Il nous rappelle celui que nous avons visité à Graz en Autriche, il y a deux ans, et déjà trouvé impressionnant. Au lieu d’être regroupés par zone géographique, comme c’était le cas à Graz, les différents bâtiments sont regroupés par catégories professionnelles. Un quartier est consacré aux potiers, un autre aux scieurs, un autre aux tisserands… Le monde agricole n’est pas oublié, traité là aussi par groupes de productions : raisin, pommes, céréales, miel… et leurs transformations.
Plus que sur le côté folklorique, pourtant présent, l’accent est surtout mis sur l’étude des techniques anciennes et c’est passionnant. On peut ainsi dresser une sorte d’inventaire des différents usages de la roue à aube, et surtout des dispositifs techniques qu’elle entrainait selon les régions, l’époque et les nécessités professionnelles. La partie consacrée aux moulins, très exhaustive, permet de se faire une idée précise de l’imagination des anciens et du parti qu’ils savaient tirer de la moindre ressource énergétique. Les ensembles techniques présentés sont souvent en état de marche et, même s’ils ne fonctionnent pas, on peut se faire une idée précise de la façon dont ils opéraient. L’union européenne (encore elle) a financé la présentation de plusieurs collections thématiques tout aussi passionnantes : ensemble de moyens employés pour conserver les denrées alimentaires, ou collection d’engins utilisés pour récolter, transporter, transformer… les différents produits du monde agricole. Les subventions permettent également la rénovation d’un certain nombre de bâtiments déjà anciens, l’ajout de nouvelles constructions, et un agrandissement du musée sous la forme d’un bâtiment permettant de conserver les archives les plus précieuses.
Je n’ai pas compté les bâtiments et leurs dépendances : il paraît qu’il y en a au moins six cents. Plusieurs dizaines d’entre eux sont meublés et équipés, en fonction de l’usage qu’ils avaient et les collections d’outils et d’objets domestiques présentés sont fort intéressantes. D’autres groupes de bâtiments ne se visitent que de l’extérieur, et l’attention se porte principalement sur les détails architecturaux. En plus des salariés, un nombre important de retraités assurent la maintenance du parc, et font parfois, en été, une démonstration en public de leur savoir-faire particulier. Nous n’avons pas eu cette chance. L’un des bâtiments exposés les plus intéressants sur le plan artistique est une petite église en bois, provenant de Detea, dont toutes les parois intérieures sont ornées de peintures réalisées à partir de 1672. La richesse de la décoration est telle que l’on croirait lire une bande dessinée contemporaine consacrée à l’explication des principaux chapitres de la bible. Les photos sont bien entendu interdites pour préserver les couleurs, extrêmement fragiles. Dans tout ce qui est musée, en Roumanie, les photos sont généralement interdites. Lorsqu’il est possible d’en prendre, le droit d’usage de l’appareil photo est souvent soumis à une taxe supplémentaire au billet d’entrée. C’est le cas au Musée Astra de Dumbrava. C’est la première fois que nous étions concernés par cette taxe singulière et cela nous a fait un peu sourire, puis nous nous sommes habitués au fil de nos visites. Mieux vaut ne pas passer outre cette réglementation touristique particulière : très souvent les gardiens veillent, et leur intervention est souvent plutôt crispée. La réglementation, parfois subtile en certains lieux, distingue photo et vidéo, cette dernière étant largement surtaxée…
Quand nous avons quitté le Musée de plein air, il n’est pas peu de dire que nous en avions « plein les pattes » : trois heures de marche au minimum ; encore avons nous accéléré sur la fin de notre parcours. Ce qui est sûr c’est que ce parc me paraît incontournable à visiter pour quiconque veut se faire une idée des traditions roumaines. Il est difficile de comprendre le fonctionnement d’un pays et le mode de vie de ses habitants si l’on boude son passé. Le lendemain, nous étions au fameux château de Bran (cf article sur Dracula et Vlad III l’empaleur, paru précédemment dans « la Feuille »), mais ceci est une toute autre histoire et fera l’objet d’une autre parution de cette gazette de voyage.

23septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Une petite semaine que nous sommes en Roumanie. J’ai attendu un peu pour rédiger cette chronique, car quand on arrive dans un pays inconnu, on a trop souvent quelques idées préconçues en tête et on succombe vite à l’attrait des clichés. Une semaine c’est suffisant en tout cas pour se sentir dépaysé et être submergé par un flot d’images ou d’opinions parfois contradictoires. Sur le plan touristique, le pays est absolument magnifique : des paysages variés, beaucoup de relief, de grandes forêts, des villages fortement typés et un patrimoine historique très riche, largement de quoi faire le bonheur d’une feuille charbinoise qui se déplace au gré de sa fantaisie. Pourtant, tout n’est pas aussi rose que ce portrait quasi idyllique pourrait laisser à le penser. La Roumanie est avant tout un pays de contrastes, et ce beaucoup plus que la France. Deux mondes, pour ne pas dire deux périodes de l’histoire, se côtoient, se chevauchent et parfois se heurtent avec une certaine violence. La situation est plutôt complexe.
Le téléphone portable a investi, comme partout ailleurs, les moindres recoins du territoire et l’on croise, sur les routes de campagne, de nombreux chars tirés par des chevaux. Le conducteur de l’attelage guide ses animaux d’une main et tient de l’autre son précieux engin de communication contre l’oreille. Cette multitude de chars remorqués par des chevaux, c’est sans doute l’une des premières images qui frappe le conducteur de voiture étranger sur les différentes routes de Roumanie. La conduite dans ce pays est en effet un art particulier qui nécessite quelques jours d’apprentissage : il faut tenir compte de la vitesse des différents véhicules que l’on peut croiser sur la chaussée, vitesse allant sans complexe de 10 à 150 km/h. Il faut tenir compte aussi du comportement très particulier des chauffeurs roumains, alliant témérité, ignorance totale des règles de sécurité avec une impétuosité certaine. L’état des différentes chaussées nécessite également une surveillance constante. Il n’est pas inintéressant que le conducteur novice bénéficie de l’aide d’un ou d’une auxiliaire. Nous avons ainsi fait récemment un parcours d’une cinquantaine de kilomètres pendant lequel la conversation ressemblait à : « vaches à droite ! trou au centre ! voiture arrêtée ! trou à gauche ! enfant ! ballon ! caniveau profond ! » Il ne s’agit que d’un échantillon, chacun des termes, surtout celui de « trou » ayant été répété une bonne centaine de fois. D’autant que parfois, question trou on ne plaisante pas… Si la roue passe dedans, il n’est pas certain qu’elle en ressorte ! Bien sûr ce n’est pas toujours comme ça et il y a quelques portions de grandes routes en excellent état. Dans ce cas, la vigilance porte alors sur les véhicules « adverses » ; mieux vaut être prudent pour deux ou trois.
Rues piétonnes en centre ville, à Cluj, à Sibiu, à Oradéa… Les mêmes enseignes qu’en France, de l’incontournable Mac Do aux parfumeries et autres boutiques de mode… Passage en mode rural : il n’y a plus que l’incontournable épicerie comptoir, « magasin général » ou « magasin alimentaire » qu’il faut chercher au milieu des autres maisons, dans des villages-rues aux façades multicolores et aux chantiers intemporels. Les rues pavées des centres villes avec leurs petits réverbères proprets et leurs corbeilles à ordures design vidées quoditiennement… Les rues perpétuellement défoncées dans les petits bourgs ruraux où gravats et ordures se mélangent allègrement… Le 4×4 flambant neuf klaxonne sauvagement le tracteur rouge avant dernier cri qui le ralentit dans sa course aux profits. Le train du libéralisme galopant passe à la vitesse d’un TGV devant des paysans hébétés : eux ont pour tout luxe un téléphone miniature pour essayer de raccrocher ce progrès qui leur court devant. Eux au moins ont le temps de vous répondre, avec de grands gestes de la main et de grands sourires, quand vous prenez le temps de les saluer. Les autres ont rendez-vous avec les avatars du marché et ne sourient qu’en voyant votre carte de crédit. Entre les deux, zone de transition brutale, les banlieues, qui empruntent leur image en partie aux centres villes rutilants mais surtout aux campagnes d’un archaïsme aussi détonnant que sympathique.
La religion du parti a plié bagage. Ce que certains ont osé appeler « communisme » est relégué au rang du folklore historique. Le rouleau technolibéral écrase ou tout au moins essaie d’écraser tous ces vestiges du passé. Comme il semble que le peuple ait toujours besoin d’un opium, la religion orthodoxe a le vent en poupe, avec la bénédiction des nouveaux pouvoirs en place. Une partie du patrimoine, lâchement confisqué par les conquistadores précédents, est restituée aux hommes et aux femmes en grandes robes noires. On restaure les grandes églises, on en bâtit de nouvelles, un monastère ancien, ou nouveau, se dresse à chaque recoin de village, de vallée ou de montagne. Nous en avons visité plusieurs : ils respirent la bonne santé et étalent sans complexe leur fortune renaissante. Nous avons discuté de ce phénomène avec l’un de nos hôtes, à Sibiu, et il nous a expliqué qu’il n’y avait nullement de crise de recrutement pour l’église. Le « métier » de prêtre est beaucoup plus prisé que dans nos contrées vaticanes. D’une part, les prêtres orthodoxes ont le droit de se marier (c’est même une obligation s’ils veulent devenir « guides spirituels » d’une paroisse) ; d’autre part leurs fonctions sont assez bien rétribuées dans un pays où la course au minimum d’argent pour survivre est devenu un sport plutôt répandu. D’après notre informateur, certaines paroisses plus riches sont particulièrement convoitées et font l’objet de tractations qui n’ont pas grand chose de spirituel.
Deux journées passées dans le massif des Apuseni, paysage superbe. Nous empruntons une petite route qui se dirige vers un monastère. La voirie est dans un état innommable : trous, tas de graviers, monceaux d’ordures, rendent le cheminement de la voiture comparable à celui d’une balle dans un golfe à mille trous. Il y a bien de grandes bennes à ordures, de ci de là, le long de la route, mais elles ne sont ramassées que très rarement, débordent ou sont renversées par les chiens errants. Les prés avoisinants, l’orée des bois, les entrées de chemin sont couverts de cannettes en alu écrasées ou de sacs en plastique. Nous sommes sur le point de faire demi-tour au moment où nous arrivons au monastère. Tout est d’une propreté immaculée. L’ensemble des bâtiments, de la traditionnelle église avec les multiples clochers à bulbe, aux bâtiments où vivent les moines, est neuf, d’un blanc immaculé. Une voie d’accès et un parking viennent d’être aménagées avec des pavés auto bloquants. Plusieurs camions d’une terre végétale de premier choix viennent d’être livrés et une petite troupe de jardiniers aménage le décor. L’un d’entre-eux parle un peu français et nous échangeons quelques paroles. On se croirait dans la micro bulle d’un quelconque center park, posée par des Martiens habillés de noir, au milieu de nulle part. Un petit tour des lieux, quelques photos obligatoirement réussies puis retour au gymkhana initial. Contraste d’un autre genre.
La vie n’est pas chère pour d’heureux Français possesseurs d’une poignée raisonnable d’euros. Pour la majorité des Roumains elle l’est terriblement et elle augmente sans cesse. Pour nous les prix sont moitié moins élevés qu’en France. Pour les Roumains, les salaires sont environ au quart. A deux reprises nous évoquons la question des « Roms ». Ils n’ont pas plus la cote que chez nous. Le fait de les défendre est qualifié assez vite de « romantisme ». C’est le terme qu’a employé notre ami de Sibiu, sans vouloir faire aucun mauvais jeu de mots. En fait, deux choses semblent un peu fâcher les Roumains dans le comportement de la France vis à vis des Roms : le fait qu’on les renvoie en Roumanie car les Roumains étaient ravis d’en être débarrassés ; la confusion qu’entretiennent certains de nos ministres incultes entre Roms et Roumains. L’indignation hypocrite des responsables politiques locaux repose en fait sur ces deux éléments. Le reste n’est que démagogie et effets oratoires. Au XXIème siècle, les nomades, et de façon globale toutes les minorités qui refusent de s’intégrer au Monopoly ambiant, n’ont plus leur place nulle part.
Ne croyez pas, en raison de ces propos désabusés, que nous nous languissions de la France. Le pays, comme je l’ai dit au début de cette chronique, est vraiment très joli et nous avons d’excellents contacts avec ses habitants. Notre vie nomade à nous risque donc de se poursuivre encore pendant quelques temps, puis il faudra songer à prendre le chemin du retour. D’ici là, rassurez-vous, je vous mitonnerai encore quelques petites chroniques un peu plus touristiques et un peu moins philosophiques. « La revedere » comme on dit par ici !

19septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Au centre, il y a le Danube… Le fleuve roule une quantité d’eau impressionnante et, pour un fleuve européen, il est d’une largeur tout à fait respectable. Quant au bleu légendaire de son eau, je pense qu’il faudra quelque peu modifier les couleurs sur les clichés que nous avons pris. « Beau Danube brun » serait sans doute plus proche de la réalité. Au Nord du fleuve, il y a les collines de Buda, couronnées d’édifices tous plus massifs les uns que les autres, à l’exception d’une fort jolie cathédrale qui s’élance vers le ciel. Au Sud du fleuve, il y a la vaste étendue de Pest… Le centre ville a une taille raisonnable, mais la banlieue, très répétitive dans sa structure, paraît couvrir une surface infinie. J’en parle en connaissance de cause : notre arrivée dans la ville a été du genre galère. Les précieuses indications fournies par « Via Michelin » pour trouver le logement de notre hôtesse se sont révélées d’une insuffisance hors du commun. Je ne m’étendrai pas sur la banlieue : elle s’en charge toute seule ! Des rues bordées de pavillons décrépis succèdent à des rues bordées de gigantesques barres d’immeuble. Comme en beaucoup d’autres endroits, le contraste entre la « barbarie » périphérique et la « civilisation » des beaux quartiers est particulièrement frappant.
Nous sommes au milieu du vieux pont Lanchid (pont aux chaînes), le plus ancien à relier Buda et Pest. Un bateau de croisière descend le Danube. Je parie : sur le pont ce sont des touristes japonais. Je gagne. Pourquoi ? Ils ont tous le bras droit tendu vers le haut, un appareil photo dans la main… Clic, clac, l’affaire est dans le sac : un parlement d’un côté (édifice colossal qui n’aurait pas déplu à notre bon vieux Napoléon), un château de l’autre, non moins colossal que son voisin d’en face. Le château, nous avons renoncé à le visiter, comme nous avons renoncé à prendre le funiculaire qui y monte. La queue de touristes au guichet découragerait même un pingouin fraichement décongelé. Nous on est des marcheurs, des vrais et on préfère grimper par le chemin qui serpente dans un jardin public. Bon, il faut dire aussi, pour être honnêtes, que le trajet pour venir de la lointaine banlieue où nous logeons, nous l’avons fait en métro, ce qui fait que nos semelles sont encore à peu près intactes à mi-journée. Le château, on est quand même obligés d’en faire le tour car un autre groupe de pingouins, officiels ceux-là (on le sait parce qu’ils se déplacent en limousine avec une cinquantaine de péquins à tronches de joueurs de foot et armés jusqu’aux dents), bloque l’esplanade centrale au sommet de la colline. C’est dingue, il paraît que tous ces pays sont des démocraties, mais il y a toujours des gus qui s’arrogent le droit d’emmerder tout le monde parce qu’ils ont été élus par une minorité de péquins inconscients et alcoolisés à outrance. De toute façon, on n’ira pas les chatouiller : la gueule de leurs cerbères découragerait un chien d’aboyer.
Retour à la scène touristique. La vue sur Pest et sur le Danube est plaisante. Par certains côtés, on se croirait sur la colline de Fourvière à Lyon, en train d’observer les quais de Saône, sauf que… ce n’est pas Lyon et ce n’est pas la Saône. Ce qui est sympa c’est que plusieurs édifices modernes ont été construits sur cette colline à côté des grands ancêtres et qu’ils s’intègrent fort bien au paysage. Le vieux et le neuf se côtoient avec harmonie. Impossible de dater le bout de muraille qui se dresse au pied de la cathédrale. On peut, par contre, dater avec certitude, les hordes de touristes qui squattent les tables des restaurants et les couloirs des boutiques d’artisanat. Dans l’un de ces cafés, la musique est très belle. Je suis fasciné, en particulier, par le musicien qui joue du cymbalum, sorte de piano sans clavier : le musicien actionne les marteaux directement et frappe les cordes. Une famille de Tziganes charme les oreilles des consommateurs : violon, violoncelle, cymbalum… Ils sont cinq et sont aussi efficaces qu’un orchestre de chambre. Les airs sont connus ; ce sont de grosses sucreries bien dégoulinantes ; j’adore. Quand le chef de famille se précipite sur nous, je ne peux résister et me fend d’un billet pour acheter le CD. J’ai bien fait : on l’écoute ensuite pendant tout le voyage en Hongrie, puis en Roumanie par la suite, pour ne plus entendre les hurlements de nos dos, maltraités par les cahots des routes secondaires. Fin d’épisode musical ; on descend de la colline sans cheval pour se jeter sur le premier tram de passage. Avec le flair qui me caractérise (encore) à cette heure-là, c’est le bon : il passe juste devant les bains que j’aimerais visiter. Un petit renseignement en anglais massif demandé au groom de l’hôtel et nous voilà dans le couloir de l’établissement qui abrite l’un des bains les plus célèbres de Budapest, ceux de l’hôtel Gellert. Rassurez-vous, je n’irai pas jusqu’à me mouiller. Le prétexte est tout trouvé : je n’ai pas de maillot et je ne souhaite pas en acheter un à la boutique qui pourvoit à ce genre de besoins. On se contente d’admirer et de photographier. Clic, clac, l’affaire est dans le sac : de vrais Japonais pur sang.
Une heure plus tard, autre décor : le marché central nous accueille. Nous ne l’avions pas prévu dans notre trousse de découvertes garnie le matin même. Nous nous y rendons grâce au hasard de nos divagations et aussi à une conversation impromptue, en italien, avec deux touristes sud-américaines qui cherchaient à s’y rendre. Eh oui je suis très poly et un peu glotte aussi (enfin modérément, pas toutes les glottes). C’est le rêve ce marché central : de grandes halles remplies de petites boutiques proposant les aliments les plus colorés possibles. Jamais je n’aurais cru qu’il soit possible de présenter le paprika d’autant de façons différentes. C’est hallucinant ! En plus, quand on met quelques concombres, quelques tomates et de grands bacs d’épices au milieu de tous ces poivrons, c’est féérique pour un gastronome en culottes courtes. Notre flash crépite tous azimuths sauf qu’on n’a pas besoin de tendre le bras vers le haut parce que les éventaires sont à notre hauteur. Si on avait acheté tous les lots de paprika qu’on nous a proposés, on serait sans doute repartis avec un semi remorque poivronné plutôt qu’avec notre bon vieux kangoo des familles. Les yeux aveuglés de couleurs, l’estomac bien rempli par une bière du cru, il ne reste plus qu’à reprendre le métro et à descendre à la bonne station pour retrouver notre voiture. Mais ceci est une histoire que je raconterai un autre hiver, à la veillée, autour d’un feu de bois… Pour l’instant la blessure à mon amour propre est encore trop vive et chaque fois que je repense à cette douloureuse quête du véhicule perdu, les crampes me lancent à nouveau dans le mollet. En tout cas, notre hôtesse, Eniko, est une personne charmante et le repas que nous prenons en commun dans un restau magnifique le soir, apaise quelque peu mes douleurs.
La campagne autour de Budapest est laide. Enfin elle est plate, pas le moindre relief, et couverte, pendant des kilomètres, de centres commerciaux et de bretelles d’autoroute. Pas de problème, la musique tzigane nous fait oublier tout ça. Cent kilomètres plus tard, nous sommes au pied d’un rocher au sommet duquel se dresse le château de Sirok – si je ne suis pas frappé d’amnésie je vous raconterai cette visite un hiver prochain, les pieds au chaud devant la cheminée. Ce dont je me souviens, c’est que le soir nous avons dormi à Eger, en plein cœur d’un vignoble renommé, après avoir dégusté 3 ? 4 ? 5 ? 6 ? vins du cru avec une caviste enthousiaste qui participait avec conviction à tous nos tests. Nous avons acheté quelques bouteilles à des prix qui feraient s’évanouir les vignerons français, mais il a fallu à la patronne des lieux autant de temps pour les emballer que pour effectuer la vinification complète du raisin. Quand on quitte Eger, on retrouve la grande autoroute vers l’Est. On retrouve aussi la vaste plaine marécageuse qui va nous accompagner pendant une ou deux centaines de kilomètres. Les ornithologues seraient sans doute ravis de visiter ce coin-là car il abrite une immense réserve naturelle peuplée de dizaines d’espèces d’oiseaux. Nos regards se perdent, sans montagnes pour s’accrocher. Nous n’avons plus qu’un objectif : franchir la frontière roumaine et poser nos pieds sur des sentiers escarpés. La famille Baluchon n’est pas loin d’atteindre son objectif initial…

16septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.
Notre périple se poursuit d’une ville européenne à une autre. Après Fribourg et Munich, la famille Baluchon pose ses valises à Vienne. De Munich nous n’avons vu principalement que les parcs. A Vienne, notre objectif va changer un peu : nous allons trainer nos savates de touristes dans les musées, avec un arrêt imposé à la grande bibliothèque nationale autrichienne. En fait, les trois expositions auxquelles nous avons consacré l’essentiel de notre temps sont organisées par cette bibliothèque qui s’affiche parmi les plus grandes au monde. Dans un premier temps, j’ai surtout envie de visiter sa partie historique, la salle d’apparat baroque, appelée « Prunksaal ». Après avoir parcouru un certain nombre d’autres grandes bibliothèques historiques, et en avoir parlé dans ce blog, j’avais hâte de découvrir cette merveille d’art baroque et de la comparer avec St Gall, Gratz, Coimbra ou la « Long Room » de l’université de Dublin.
On accède à la Prunksaal en grimpant au premier étage d’un bâtiment plutôt massif situé sur la Josefplatz, en plein centre de Vienne, dans le quartier impérial. La salle d’apparat a été construite de 1723 à 1726 par l’architecte Fischer von Erlach. Son commanditaire était l’empereur Charles VI. Le bâtiment devait permettre d’héberger l’ensemble des ouvrages possédés par la bibliothèque de la cour impériale, dans de meilleures et surtout de plus prestigieuses conditions d’exposition. Lorsque l’on franchit le seuil de la salle on est tout de suite frappé par ses dimensions impressionnantes, évoquant celles de la « Long Room » irlandaise : près de 78 m de long, 14,2 m de large et presque 20 m de hauteur. Les boiseries sont beaucoup plus claires qu’à Dublin : les menuisiers n’ont pas employé le bois d’ébène mais essentiellement du chêne doré me semble-t-il. Comme il se doit pour un monument de l’art baroque, le plafond est entièrement orné de fresques peintes, y compris la coupole de 30 m de haut qui s’élève dans sa partie centrale. Je vous fais grâce des noms des différents artistes qui se sont escrimés à réaliser tous ces chefs d’œuvre. Pour ma part, je n’en apprécie aucunement le style, mais je suis fortement impressionné par la qualité de la prestation… L’ensemble possède un charme, certes désuet, mais indiscutable. Les amateurs d’art baroque doivent être en extase lorsqu’ils visitent. La plupart des visiteurs ayant le nez en l’air tout au long de leur parcours, il est heureux que l’architecte ait eu la bonne grâce de ne pas placer quelques marches d’escalier par ci par là !
En réalité, j’avoue que mes yeux ne se posent que de façon distraite sur ces fresques peintes. Ce qui me fascine, moi, amateur invétéré de vieux ouvrages, ce sont les centaines de mètres de rayonnages en bois et les dos en cuir ou en toile des dizaines de milliers de livres qui reposent tranquillement en ce lieu. Certains d’entre-eux sont exposés de façon permanente dans les vitrines qui s’alignent dans la travée centrale. Anecdote amusante, l’un de ces manuscrits va répondre au moins partiellement à l’une des questions que nous nous sommes posées en Suisse au cours de nos discussions avec nos hôtes de l’un des jours précédents : « à quand remonte l’usage du ‘quatre-vingts’ en France, à la place du ‘huitante’ de nos amis helvètes ? S’agit-il d’une évolution langagière récente ? » Eh bien non ! dans un manuscrit rédigé en vieux français et provenant du Duché de Bourgogne – document ayant pour objet le célébrissime Godefroy de Bouillon et datant du début du XVIème siècle – la dénomination ‘quatre-vingts’ est déjà employée… Dans une autre vitrine figure un autre manuscrit qui me laisse pantois : il s’agit d’une reproduction très ancienne de la carte du monde dessinée par Ptolémée… J’en fais une observation prolongée, avant de la comparer avec d’autres documents géographiques du même type, mais plus récents, figurant dans les cases voisines. Vers le milieu du XVIème siècle, la représentation des principaux continents était déjà d’un réalisme que je trouve impressionnant. De plus l’Australie avait la chance inespérée de vivre encore tranquille à l’écart des conquistadores européens…
Outre les ouvrages en exposition permanente, la Prunksaal offre à ses visiteurs de nombreuses expositions temporaires, histoire de faire partager aux profanes la richesse de son patrimoine (dormant pour une bonne part dans les salles climatisées de son sous-sol). Le thème de l’exposition en cours est passionnant puisqu’il s’agit de l’échange des connaissances qui se fait, à la fin du Moyen-Age et pendant la Renaissance, entre les trois grandes cultures religieuses qui se côtoient et se mélangent tout autour du bassin méditerranéen : Islam, Catholicisme et Judaïsme. Les vitrines sont classées par thèmes : médecine, botanique, astronomie, philosophie… De nombreux ouvrages sont exposés, montrant par exemple le rayonnement des découvertes médicales des médecins arabes du royaume d’Al-Andalus. Leurs théories sont reprises par leurs confrères catholiques de Rome ou de Montpellier (siège d’une université de médecine réputée à cette époque). Je ne rentrerai pas dans des détails compliqués, mais la juxtaposition des œuvres exposées montre fort bien la circulation importante d’idées qui existe à cette époque-là et l’enrichissement collectif que provoque cette interaction culturelle. Il y a là des leçons à méditer pour certains esprits intolérants…
En quittant la Prunksaal, nous nous rendons dans un musée entièrement consacré aux globes terrestres et célestes, depuis leurs représentations les plus anciennes. Le musée est très bien aménagé et possède une collection extraordinaire de par sa richesse et la qualité des pièces exposées. Dans les nombreuses vitrines, on peut admirer des objets datant du XVIème siècle, parfaitement restaurés et très instructifs quant à la vitesse à laquelle évolue la représentation de la géographie terrestre que l’on se fait à la Renaissance. Au fur et à mesure des explorations, les contours des masses continentales se précisent, les distances se représentent avec une plus grande précision. L’enchainement avec ce que j’ai vu dans les planisphères de la Prunksaal est prodigieusement intéressant. Certains de ces appareils possèdent des mécanismes complexes permettant de simuler le mouvement des planètes. Il y a même des globes s’ouvrant en deux parties dont l’extérieur représente océans et continents et l’intérieur la voute céleste. Suivant l’usage auquel ils sont destinés certains de ces instruments ont une apparence plutôt austère alors que d’autres sont de véritables œuvres d’art, surchargées de représentations symboliques, où monstres marins directement issus de cerveaux fertiles côtoient les signes zodiacaux en tout genre.
Avant de débuter notre journée de tourisme, nos hôtes nous avaient prévenus que Vienne recelait des trésors en matière de musées originaux. Nous n’avons pu qu’effleurer la question, laissant de côté un singulier musée de l’espéranto, par exemple, ainsi que plusieurs autres consacrés à des objets de la vie quotidienne. En tout cas, nous n’avons pas été déçus par notre programme et nous avons regagné nos pénates avec un bon nombre de kilomètres de marche dans les jambes !
10septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; Feuilles vertes.
Je n’ai pas l’intention de vous décrire en ligne toutes les péripéties du voyage passionnant que nous avons entrepris vers la Roumanie, mais je compte bien exciter votre curiosité en décrivant quelques unes de nos découvertes les plus sympathiques. En ce qui concerne Munich et la Bavière, nous n’y séjournons qu’une journée, aussi sommes nous particulièrement attentifs aux conseils de notre hôtesse « CouchSurfing » qui vont s’avérer tout à fait judicieux. Je vous fais grâce (à grand regret) de la description du grand magasin de trains miniatures qui se trouve à la gare centrale de Munich. C’est un accident de parcours qui ne figurait pas initialement dans le programme établi ! Il n’empêche que je remercie publiquement ma co-équipière, sa gentillesse et surtout sa patience, puisqu’elle a accepté une double pause (aller et retour, comme le train régional très confortable que nous avons emprunté) d’une durée cumulée supérieure au quart d’heure. En ce qui me concerne, je suis resté subjugué par la quantité de matériel disponible outre-Rhin. La palme du jour en matière d’innovation, je l’accorde à cette petite maquette articulée (et motorisée) qui simule « à volonté » la chute d’un arbre abattu par un bûcheron… L’intérêt c’est qu’une fois au sol, l’arbre se redresse automatiquement, ce qui me laisse littéralement rêveur en matière de rendement « chauffage ». Cette petite anecdote très nature me permet une transition très habile vers l’objet principal de ma chronique, le jardin botanique Nymphenburg que nous avons visité et beaucoup admiré.
Rentrés un peu avant 10 h du matin, nous n’en sommes sortis que vers 15 h et encore ! en nous prenant par la main car il y avait d’autres choses à faire dans l’emploi du temps de ce jour. Sans être des botanistes chevronnés, nous nous sommes régalés en visitant l’arboretum, les serres, et le jardin systémique, assez original dans sa conception. Plusieurs choses nous ont frappés au cours de cette visite. La première à signaler – parce qu’elle n’est pas si courante que ça dans les jardins où l’on trouve des collections d’arbres ou de plantes – c’est la qualité de la signalétique. On trouve, dans les divers massifs ainsi qu’au pied des arbres, une multitude de fiches précisant le nom botanique (en latin, ouf !) et le nom courant (en allemand, malheureusement pour nous). C’est le premier jardin que nous visitons dans lequel il ne manque pas une bonne partie des étiquettes, et dans lequel toutes sont parfaitement lisibles. Les amateurs de plantes alpines seront séduits par la forêt de petits panonceaux qui s’égaient un peu partout, jusque dans les endroits les plus inaccessibles. Quand on essaie de photographier l’ensemble du jardin alpin, qui est somptueux bien que de nombreuses plantes aient terminé leur floraison (souvent printanière), on a l’impression qu’une nuée de papillons blancs survole le massif rocheux !
L’arboretum est intéressant, avec quelques spécimens d’érables que je n’avais jamais vus ailleurs que dans les livres documentaires. J’ai sorti à plusieurs reprises le petit carnet qui sert à noter les infos importantes et je crois bien que je vais devoir creuser de nouveaux trous dans le parc/jardin cet hiver ! D’autant que la plupart des érables peu courants ont le mérite d’être de petits arbres ou des arbustes ne demandant pas une place excessive. Les hêtres occupent une place de choix parmi les arbres les plus grands et l’arboretum possède une belle collection de conifères. Un dédale de sentiers permet de se promener dans un sous bois agréable avant d’arriver dans une zone plus dégagée. Au pied du jardin alpin s’étend un magnifique plan d’eau dont les rives abritent de nombreuses espèces végétales appréciant l’humidité. La visite se poursuit ensuite en découvrant une collection de rhododendrons sans doute splendide, mais, la floraison étant terminée, cette partie là du jardin perd un peu de son charme. C’est dans ce secteur que nous avons pris la photo du magnifique pied de Gunnera figurant à la fin de cette chronique.
Le centre d’intérêt majeur suivant, ce sont les serres et je dois dire que nous les avons trouvées absolument remarquables. Nous n’avons pas la capacité de vérifier l’exhaustivité des collections présentées dans les différentes salles – et je dois dire que cela nous intéresse fort peu – mais par contre nous avons apprécié l’effort considérable qui est fait, au niveau décoration, pour mettre en valeur chacune des familles végétales. Une serre est réservée aux plantes alimentaires exotiques, aux épices et aux condiments ; une autre abrite les plantes aquatiques, présentées dans des aquariums de grande taille et peuplés de diverses espèces de poissons tropicaux. De gigantesques nénuphars s’épanouissent dans des bassins permettant de les mettre en valeur (admirez les magnifiques « plats à tarte flottants » à la fin de la chronique !). La collection de cactus est impressionnante et trois espaces différents leurs sont réservés. Bref, nous avons passé un temps considérable dans ces serres et nous en sommes ressortis avec des images de plantes et de fruits colorés tous plus extraordinaires les uns que les autres. Les habitants de Munich et environ, posèdent, grâce à leurs jardiniers, la possibilité de voyager dans des univers variés et fascinants.
Comme souvent, dans les jardins botaniques contemporains, on a donc deux grandes parties thématiques : dans l’une, les plantes sont présentées par collections ou par thèmes, dans l’autre, elles sont placées en situation et les concepteurs du projet ont cherché alors à développer l’aspect écologique de leur exposition. Dans certaines zones du parc, les plantes sont alignées, classées, étiquetées comme pour un défilé ; dans d’autres elles s’étalent, se multiplient et prennent place plus au moins naturellement au contact de leurs compagnes. L’intervention humaine suit cette répartition. Dans la partie arboretum et jardins thématiques, le travail des jardiniers est constant mais plus limité : quelques plantes sauvages fraient leur chemin parmi leurs compagnes labellisées. L’ambiance générale est plutôt celle des jardins anglais… Dans les zones destinées aux collections, plates bandes et massifs ordonnés l’emportent largement et le travail des jardiniers est plus marqué.
Après le jardin botanique, dans lequel nous avons certes beaucoup marché, mais surtout piétiné, nous sommes allés nous défouler en faisant une longue promenade à pied dans le parc du palais voisin, le château Nymphenburg. Du colossal ensemble de bâtiments je ne vous dirai rien, car nous ne l’avons pas visité : notre goût pour les ensembles architecturaux « versaillais » n’est pas très marqué. Le gigantesque parc du château, avec son dédale d’allée, de canaux et de petits lacs, ses arbres centenaires, constitue un lieu de promenade rêvé. Notre hôte nous a appris qu’il y avait d’autres jolis jardins à Munich. Les deux parcs que nous avons visités constituent déjà une bonne base de départ. Quand le petit train de banlieue nous a ramenés tranquillement dans notre hébergement temporaire, nous étions fatigués mais contents.


5septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; les histoires d'Oncle Paul.
Où il est question de pal, de vampire et de voyage…
Certes, le héros de ma chronique d’aujourd’hui, ce cher Vlad, n’a pas très bonne réputation auprès des historiens, mais de là à en faire un assoiffé de sang, un bourreau pour jeunes vierges, bref un terrible vampire, l’écrivain écossais Bram Stoker y est allé un peu fort. Bon, il faut reconnaître que le fait de faire empaler vingt mille prisonniers pour impressionner le sultan de Constantinople, ce n’était pas y aller avec le dos de la cuillère. Pourtant, je ne suis pas sûr qu’en matière de barbarie nos « civilisations » contemporaines aient beaucoup de leçons de morale à donner. Je cherchais une bonne histoire à vous raconter pour ne pas vous dire crûment que l’on partait en vacances pendant que vous reprenez le travail en grimaçant, eh bien je l’ai trouvée et je ne vais pas la lâcher comme ça. Quand vous lirez ces lignes, nous serons sans doute partis à destination des contrées où sévissait Vlad III. Mais ne vous inquiétez pas, le blog continue son activité, même si c’est de façon un peu plus aléatoire. Quant à cette chronique-là, eh bien j’espère que les amis roumains, toujours un peu énervés que l’on réduise leur pays aux vampires et aux Roms (ces derniers sont à la mode, malheureusement pour eux, dans notre Francosie natale) me pardonneront. Mais c’est promis, une fois sur place, je suis convaincu que l’on aura bien d’autres sujets à traiter ! En attendant, laissez vous tyranniser et vampiriser quelques instants ! Pour une fois que la « Feuille Charbinoise » vous parle d’oppresseur plutôt que de défenseur des opprimés…, on appréciera l’objectivité qui trône céans !
Revenons donc à notre chef empaleur. L’histoire remonte au XVème siècle, en Valachie, et mérite d’être contée car, en Roumanie, Vlad III est quand même considéré comme un héros national de l’indépendance. En ces temps immémoriaux, les habitants de Valachie (une province du pays où nous nous rendons – vous suivez ?), avaient des misères avec leurs nombreux voisins, en particulier les Ottomans (non, il ne s’agit pas uniquement d’un canapé de forme particulière réservé aux hommes !). Ces Ottomans, donc, laissant leurs Ottomanes au salon, projetaient – vilement mais néanmoins massivement – d’envahir la petite province de Valachie, ce qui n’était pas du tout du goût du Prince Vlad. Ce noble (ce voïvode pour respecter la terminologie locale) n’était pas précisément quelqu’un de très commode ni de très romantique. Histoire d’apporter quelques éléments de preuve à mes assertions, je vous propose son portrait en début de paragraphe. L’époque actuelle remettant sur le devant de la scène la notion de délit de faciès, vous conviendrez que ce Voïvode n’a rien de très engageant pour le touriste moyen… Il faut dire, à la décharge de cet empaleur de masse, qu’il avait eu une adolescence difficile, son père ne trouvant rien de mieux à faire que de l’envoyer comme otage à la cour du sultan Murad II. Il conserva, de ce séjour, quelques animosités à l’égard de ses voisins méridionaux. Si je vous dis en plus que ce noble courtisan avait un frangin nommé Radu III l’élégant, ce qui laissait supposer que lui ne l’était pas, on comprend qu’il ait eu du mal à se faire une réputation auprès des femmes.Il rattrapa son retard ensuite, puisqu’il en eut trois successivement, sans même avoir besoin de jouer à Barbe-bleue. Cela explique sans doute le nombre impressionnant de rigolos en tout genre qui sont fiers de revendiquer leur descendance de ce fou sanguinaire…
A la suite d’une quantité impressionnante de péripéties que je ne vous conterai point ici, Vlad III réussit enfin à devenir souverain de Valachie. De ce parcours compliqué pour arriver au pouvoir, il garda rancune, non seulement aux Ottomans, mais aussi aux autre Boyards (nobles) de sa province, qu’il décida de « mettre au pas ». Pour ce faire, il décida de s’appuyer sur la popularité dont il bénéficiait auprès des paysans et des artisans. Histoire de mettre un peu d’ordre dans le Royaume, il enclencha une véritable politique de terreur. La justice rendue était assez simple : chaque délit était puni par… la peine de mort, quelle que soit sa gravité. Certains historiens disent qu’il s’entraina à la pratique du pal à cette époque là. D’autres laissent entendre que, compte-tenu du nombre de victimes, il aurait fallu couper une sacrée quantité d’arbres dans les forêts valaches… La suite de l’histoire va être ponctuée de toute une série de massacres « exemplaires ». Il en veut tout particulièrement à la noblesse locale, ainsi qu’en témoigne l’anecdote suivante. Le dimanche de Pâques 1459, une grande fête est organisée au château du Voïvode. Tous les Boyards du pays sont invités aux réjouissances. Le Prince fait alors arrêter tout le monde par ses gardes. Selon la coutume maintenant bien installée, une partie des prisonniers sont empalés derechef ; Vlad III élimine ainsi les aînés, jugés physiquement incapables d’accomplir l’épreuve qu’il réserve aux survivants. Ceux-ci sont invités à participer à une marche forcée d’une centaine de kilomètres, puis conviés à effectuer, sans le moindre repos, divers travaux de construction utiles à la défense du Royaume. La méthode d’élimination est radicale : il y a fort peu de survivants à ce biathlon. Vlad III s’estime alors satisfait puisqu’il a ainsi vengé la mort de son père et de l’un de ses frères – mort dont il rendait responsable la noblesse locale…
Pendant la suite de son règne, Vlad III fait preuve d’autant d’imagination qu’en aura l’écrivain qui va s’inspirer de ses faits et gestes. Il conçoit par exemple un dispositif qui mériterait d’être baptisé « testeur de trouille populaire ». Il demande à ses sbires de placer au centre de la place principale de Târgovişte une coupe en or remplie d’eau. Tout voyageur passant en ce lieu a le droit de boire l’eau de la coupe, mais n’a – bien entendu – pas le droit de faire main basse sur le contenant, faute de quoi il doit s’attendre au pire ! La légende prétend qu’à la fin du règne du Prince, la coupe était toujours présente à l’endroit où elle avait été posée. Cette anecdote devrait être considérée comme riche d’enseignements par nos gouvernants. On peut ainsi estimer que l’objectif « tout sécuritaire » du Boyard Hortefeux sera atteint le jour où il pourra laisser trainer son porte feuille rempli de coupures de 100 euro au pied d’une montée d’escalier dans un immeuble d’une cité dite « sensible ». Pour rester raisonnable, on pourrait proposer à notre grand sécuritaire, de limiter la durée de l’épreuve à une semaine ou un mois. En cas de réussite il recevrait par exemple le titre de « grand mamamouchi de l’ordre public »… Trêve de diversion, revenons à notre Boyard de Valachie ! S’étant débarrassé de la plupart des membres de son ancienne noblesse, il en constitue une nouvelle en recrutant parmi les paysans qu’il estime les plus dévoués à sa cause. Le petit peuple qui n’appréciait guère ses maîtres précédents le vénère. Tout ce petit monde se met à l’œuvre pour construire une forteresse à la hauteur des ambitions du Prince. Ce sera, selon la tradition, le célébrissime château de Bran. A ce stade là, l’histoire commence à flirter sérieusement avec la légende et nous verrons un peu plus loin pourquoi. Il y a des chances qu’il s’agisse plutôt du château de Poenari.
Vlad III poursuit son règne en commettant encore quelques uns de ces petits excès répressifs dont il est coutumier, notamment à l’encontre des marchands saxons de son royaume qui ont la triste idée de se révolter, prétextant que les impôts prélevés sur leurs marchandises sont trop élevés. A force de massacres et d’empalage, le Voïvode finit par être considéré par ses contemporains comme un monstre sanguinaire peu fréquentable, d’autant qu’au lieu de maltraiter le « vulgus populus », il commet ses exactions à l’encontre de gens nobles et/ou fortunés. La confrérie des marchands saxons ne lui pardonne pas sa sauvagerie. C’est à cette époque là que commencent à se tisser les premiers fils de la légende du Prince avide de sang. Nul ne précise cependant à quel moment il s’intéresse plus particulièrement à la nuque fragile des jeunes filles, vierges de préférence. Je laisse le soin à Bram Stoker d’expliquer le glissement progressif du supplice du pal à la prise de sang abusive. Début 1462, Vlad se sent enfin prêt à se débarrasser de la tutelle des Ottomans sur son royaume. Lors d’une expédition punitive sur le Danube, il occit trente mille soldats de l’armée adverse, refuse toute rançon pour les prisonniers, et fait clouer sur leur tête les turbans des émissaires du sultan qui refusent de se découvrir en sa présence. Frais, agreste et printanier, comme aurait dit un fin psychologue de ma connaissance. Mehmed II, le sultan de Constantinople, est en colère et ça se comprend. Il rassemble une armée trois fois plus importante et décide d’envahir la Valachie. Lorsque ses troupes arrivent à Târgovişte, elles découvrent un spectacle horrible : une forêt de pals se dresse à l’approche de la ville. Vlad III a fait exécuter la totalité des soldats qu’il avait capturés lors de la bataille précédente. L’ardeur des combattants est un peu calmée et Mehmed II renonce au combat, préférant laisser le jeune frère de Vlad, Radu III l’élégant (dont je vous ai déjà parlé) régler ses comptes en famille le plus proprement possible. Telle est la rivalité entre les deux frères que Radu a préféré s’allier à l’oppresseur turc plutôt que de prêter allégeance à son Voïvode de frangin.
Pour la grande histoire, précisons que Radu atteint son but, mais ne réussit pas à capturer son frère. Lorsque l’armée turque s’empare enfin de la forteresse familiale, Vlad III se sauve dans la montagne grâce à un passage secret. Est-ce à cette époque qu’il commença à hanter les ruines et à traquer les belles endormies pour se nourrir ? L’histoire officielle ne le dit pas mais la légende est convaincue du contraire. Ce que dit l’histoire officielle, par contre, c’est que l’histoire de Vlad III, la vraie, ne s’arrête pas là. Après une longue captivité chez les Hongrois, le Voïvode retrouve le trône de Valachie, mais dans une nouvelle capitale cette fois : Bucarest. Ce nouveau règne ne dure que quelques mois. Le Prince meurt au combat en décembre 1476 et le sultan, rancunier, veille à ce que la tête de son adversaire orne le sommet d’un pieu. Les vampires n’apprécient guère les traitements particuliers qu’on leur fait subir avec ce genre d’engins ! Notre Vlad III disparait alors de la scène publique jusqu’en 1897, soit plus de quatre cent ans. Cette année-là, le brave Prince ressurgit de sa tombe en devenant le héros d’un roman intitulé « Dracula ». L’écrivain se nomme Bram Stoker. On se perd en supputations sur les raisons qui l’ont amené à choisir Vlad III comme modèle pour son « Prince des Ténèbres »… En tout cas, le romancier a très librement interprété les faits historiques. Il n’a pas hésité à faire vivre son héros quatre siècles plus tard que le modèle référent et à le faire voyager en bien des lieux où le Prince n’est jamais allé. Dracula évolue en effet dans les décors du XIXème siècle entre la Transylvanie et le Royaume Uni. Précisons, pour conclure, qu’en roumain, le mot « drac » signifie à la fois « diable » et « dragon », et que jouer sur ce double sens ouvre une sacrée porte à l’imaginaire ! Pour ce qui est d’improviser, les agences de tourisme non plus n’ont pas oublié de le faire. Le château de Bram est devenu la capitale mondiale du vampirisme de pacotille alors qu’il est très probable que Vlad III n’y ait jamais mis les pieds, d’autant que cette forteresse se trouve dans la province voisine de la Valachie, la Transylvanie. Il eut été peut-être plus judicieux de choisir le château de Poenari qui servit de refuge au prince à la fin de son premier règne.
Ne craignant ni les pals, ni les vampires, ni les marchands de souvenirs, les valeureux enquêteurs de la Feuille Charbinoise prennent la route direction la Transylvanie, la Bucovine, et autre Valachie. Nous espérons que les dernières belles journées d’automne nous permettront de découvrir les paysages magnifiques de ces régions mais aussi de satisfaire notre forte envie de nature sauvage et de randonnées en forêt. D’ici peu donc, les chroniques habituelles redeviennent des cartes postales de voyage, avec, espérons le, moult choses sympathiques à vous raconter !

2septembre2010
Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Mondes imaginaires.
A une époque si reculée qu’il faut désormais faire des efforts considérables de mémoire pour s’en souvenir, un marin à l’esprit conquérant débarqua sur l’île d’Abraxa, au large de l’Amérique du Sud. L’homme se faisait appeler Utopus. Le territoire était habité par des êtres humains aux mœurs aussi rudes que primitives ; pourtant il impressionna favorablement le navigateur qui décida de s’y installer. Largement inspiré par les idées de l’écrivain anglais Thomas More (qui était son père spirituel, pour ne pas dire son créateur ex-nihilo), Utopus décida de transformer profondément le territoire sur lequel il avait jeté son dévolu. Les autochtones se laissèrent apprivoiser bien sagement et, en quelques décennies, une civilisation complexe et raffinée, s’installa sur l’île. On ne sait pas trop qui succéda à Utopus lorsqu’il mourut. La seule certitude historique, c’est qu’un certain Gargantua fut apparenté à la lignée des souverains d’Utopie. Le célèbre géant eut en effet un fils avec la reine d’Utopie, Badebec. Ce sympathique bambin reçut à sa naissance, le patronyme tout aussi connu de Pantagruel. Rien ne permet cependant d’affirmer que le fils du géant grandit sur l’île. Sa mère mourut pendant l’accouchement et Gargantua en éprouva une grande tristesse. Seul l’émerveillement que lui provoqua la vue de son géant de fils le sortit de son grand chagrin. Les historiens ignorent également à quelle époque et dans quelles circonstances l’île disparut dans l’océan Atlantique, mais nombre de témoignages écrits ont été retrouvés, permettant de se faire une idée de l’aspect géographique de l’endroit et surtout de l’organisation sociale complexe à laquelle adhéraient ses habitants. Outre les récits du navigateur Amerigo Vespucci et la mention faite par François Rabelais de l’existence de l’île, le témoignage le plus complet que l’on possède sur cette civilisation émane d’un écrivain anglais du nom de Thomas More dont il a déjà été question dans ce paragraphe. Grâce à l’ensemble de ces écrits, on peut se faire une idée assez complète de l’apparence des lieux et du mode de vie de ses habitants.
Quelques mots sur la géographie d’Utopia permettent de mieux comprendre pourquoi cette région du monde est restée aussi peu connue. Lorsque Utopus débarqua sur l’île et se l’appropria, il prit soin de faire démolir l’isthme qui la reliait au continent. Il ne voulait pas que d’autres aventuriers puissent marcher trop facilement sur ses traces. Utopus avait remarqué que la forme singulière de l’île (un croissant refermé sur une sorte de mer intérieure) en faisait un port naturel remarquable, peu soumis aux forts courants marins et abrité des tempêtes. Un seul accès permettait aux bateaux de pénétrer dans cette étendue d’eau calme et protégée, mais il fallait connaître la géographie des fonds marins car de nombreux récifs ainsi que des bancs de sable particulièrement traîtres rendaient le cheminement fort dangereux. L’ile était grande : en dressant les cartes de géographie de l’endroit, on s’aperçut qu’elle mesurait jusqu’à cent quarante kilomètres de largeur. Heureusement, la présence de la mer intérieure permettait une circulation rapide des hommes et des marchandises d’un point à un autre. Utopus employa ses marins à construire une première ville, la capitale, qui fut baptisée Amaurote. Cinquante trois autres cités, toutes identiques à la première, furent construites par la suite. Chacune d’entre-elles se trouvait à environ 40 km, soit une journée de marche, de la précédente. Amaurote était la plus grande de toutes. Elle était protégée par de hautes murailles aux angles desquelles se dressaient d’impressionnantes tourelles. Bien qu’elle ne soit pas située directement sur le bord de la mer, la ville possédait un port accessible par les bateaux qui remontaient le fleuve Anydre grâce à la marée.
De nombreuses maisons furent construites : elles servaient de logement aux autochtones convertis aux mérites de la civilisation nouvelle, ainsi qu’aux hommes d’équipage de la première expédition et à de nombreux autres étrangers qui furent invités à s’installer pour coloniser ce lieu paradisiaque. Elles étaient toutes bâties sur le même plan, mais elles étaient robustes, de fabrication simple et assez confortables. Les façades étaient montées en pierre ou en brique ; le toit était recouvert d’un enduit au ciment résistant à la fois aux intempéries et aux incendies ; la plupart des fenêtres étaient vitrées, ce qui était un signe de luxe évident. Chacune de ces habitations possédait un jardin, et la culture des légumes, des fruits et des fleurs, était élevé au rang de passion nationale. L’espace libre entre les cités était également peuplé. On y trouvait de grandes maisons (que nous appellerions des fermes dans notre jargon moderne) abritant une quarantaine de citoyens et quelques esclaves. Les habitants de la campagne avaient en charge la production des aliments qui ne trouvaient pas leur place dans les petits jardins urbains ainsi que les activités d’élevage. Pour éviter jalousie ou conflits d’intérêt, quelques règles permettaient d’assurer une mobilité relative de la population. Les logements étaient attribués par tirage au sort. Nul n’était propriétaire de l’espace qu’il occupait. Chaque année, une vingtaine de citadins partaient vivre à la campagne et remplaçaient les ruraux qui allaient, chacun leur tour, peupler la cité. Chacun des habitants d’Utopia devait, outre le travail de la terre, apprendre un métier utile à la collectivité : maçonnerie, charpente, tissage… Les Utopiens possédaient ainsi divers talents et étaient en quelque sorte facilement interchangeables. Il faut dire que l’uniformité était pour ainsi dire la règle, même s’il y avait une certaine souplesse dans le fonctionnement ; on ne perdait pas de temps à fabriquer une multitude de vêtements différents car tous étaient habillés de la même façon…
L’éducation des enfants était prise en charge par des familles fonctionnant en une sorte de réseau. Chacun choisissait librement le métier qu’il voulait exercer. Souvent ce n’était pas celui de ses parents naturels, et le jeune apprenti s’installait dans une autre famille qui prenait en charge sa formation professionnelle de même que l’ensemble de son éducation. Hommes et femmes accomplissaient un dur labeur, sur pied d’égalité, mais possédaient suffisamment de temps libre pour se consacrer de façon efficace à cette tâche éducative. La durée de la journée de travail était en principe fixée à six heures, mais il n’y avait pas vraiment d’horaire administratif et de règlements fastidieux : tout individu avait le droit de se déclarer « en vacances » lorsqu’il avait accompli la mission qui était la sienne, en fin de journée ou en fin de semaine. Dans un environnement aussi équilibré et grâce à l’impossibilité de thésauriser et d’accumuler la moindre richesse, il n’y avait que peu de criminalité et une quantité raisonnable de vices en tout genre. L’organisation sociale était rigoureuse, et, malgré l’apparente égalité de tous, elle n’avait rien d’anti-autoritaire. Chaque maisonnée était gouvernée par son patriarche auquel chacun devait obéissance. Les femmes obéissaient à leur mari et les enfants à leurs parents, ce qui n’était guère surprenant dans le contexte philosophique « Renaissance » qui guidait la démarche d’Utopus. Les esclaves n’étaient point des prisonniers de guerre, puisqu’il n’y avait aucun conflit ; il s’agissait généralement de criminels achetés à vil prix dans les royaumes avoisinants avec lesquels on maintenait certaines liaisons commerciales. Il faut dire qu’Utopie était riche et que la société profitait amplement de la collaboration et du travail acharné de tous ses citoyens. Lorsqu’un habitant de cette singulière communauté commettait une faute morale grave, il était déchu de son statut de citoyen et venait grossir les rangs des esclaves, citoyens de seconde zone. Bien que ce système put paraitre quelque peu archaïque, il faut nuancer le jugement que l’on pourrait porter en tenant compte du fait que les esclaves d’Utopie étaient plutôt bien traités. Ce qui permet d’affirmer une telle chose c’est que les esclaves pouvaient, par exemple, quitter le pays pour partir vivre dans un autre royaume, et que très peu d’entre-eux faisaient ce choix.
Utopie était gouvernée par un conseil élu. Tous les ans, trois députés, choisis parmi les vieillards estimés les plus compétents, étaient envoyés par chaque ville pour siéger dans une grande assemblée à Amaurote. Ce sont ces députés qui prenaient les décisions les plus importantes pour l’avenir de la collectivité.
Il n’y avait pas vraiment de religions sur Utopie, mais la population était cependant partagée en deux grands groupes de croyances divergentes. Les uns pensaient qu’il fallait obligatoirement être célibataire, végétarien et renoncer à tous les plaisirs vulgaires pour vivre une meilleure vie après la mort. Les autres pensaient quelque peu le contraire et voyaient d’un bon œil le fait de se marier, d’avoir des enfants et de profiter des plaisirs terrestres sans aucune retenue, du moins tant que l’on assurait sa part du travail collectif. Certains dogmes étaient cependant communs à l’ensemble de la population. L’âme était immortelle et chacun bénéficiait de l’aide de la Providence, une créature merveilleuse qui se cachait quelque part dans l’Univers. Une vie très plaisante attendait les Utopiens après leur mort, et il n’était pas utile de pleurer les défunts puisque ceux-ci étaient à l’aube d’une vie nouvelle et particulièrement plaisante. Les cérémonies funèbres étaient donc plutôt joyeuses. Les diverses croyances avaient leurs maîtres à penser qui, faute d’imagination sans doute, portaient le titre de « prêtres ». Ces personnages importants avaient tout à fait le droit de se marier et leurs femmes constituaient l’élite de la société. Puisqu’il est question de philosophie, sachez que certaines idées des Utopiens pourraient nous paraître vraiment singulières. Ils n’accordaient par exemple aucune importance aux métaux précieux. Or et argent servaient à la fabrication des objets ordinaires comme les pots de chambre ou les chaînes des esclaves, alors que l’on fabriquait la vaisselle de cérémonie avec de la ferraille. Les malades étaient fort bien traités et la société faisait tout ce qu’elle pouvait pour les soigner le mieux possible. Lorsqu’un patient était jugé incurable et souffrait de grandes douleurs, on lui proposait une euthanasie librement consentie pour apaiser ses souffrances. Ce mode de fonctionnement ne faisait l’objet d’aucun débat moral, puisque l’on était convaincu que le futur défunt allait accéder à une vie meilleure. La folie n’était point mal considérée, et celui qui avait un brin de déraison était généralement apprécié parce que ses facéties amusaient la collectivité.
Il y aurait encore beaucoup à raconter sur cette île singulière, mais il faut savoir conserver une part de mystère. Si Utopie n’avait point sombré dans les flots, je vous inviterais vivement à y faire escale un de ces jours. A ma connaissance, les voyageurs étrangers y étaient toujours bien accueillis. S’ils séjournaient longtemps, on leur proposait, par souci d’égalité, de se joindre au labeur collectif. Cela ne posait généralement pas de problème car la façon d’aborder le travail était suffisamment agréable pour que personne ne considère le labeur comme une corvée. Le voyageur pouvait se déplacer librement et observer, tant que cela lui convenait, le mode de fonctionnement de la société. On raconte même que certains de ces visiteurs rentraient ensuite chez eux et tentaient de proposer à leurs concitoyens un mode de vie similaire, bien souvent sans grand succès, tant étaient jaloux de leurs prérogatives ceux qui avaient fixé les règles dans leur propre environnement. D’autres visiteurs se contentaient de rédiger leurs mémoires ou leurs récits de voyages. Plus tard, dans l’histoire de notre propre civilisation, ces récits devaient inspirer quelques philosophes qui proposèrent leurs propres idées pour créer de nouvelles Utopies. Ils enjolivaient parfois un peu trop la réalité du royaume ancien, et certains de leurs concitoyens les qualifiaient alors d’idéalistes ou de communistes. Dans un monde où les gens excessivement riches aimaient se pavaner en étalant largement leurs possessions matérielles, l’idée d’une certaine uniformité inquiétait. Il faut dire que quelques siècles après la disparition d’Utopie, on confondait encore allègrement richesse intellectuelle et opulence matérielle. Beaucoup croyaient que la variété des tissus de leurs costumes pouvait dissimuler la noirceur ou l’absence d’originalité de leur esprit. Ceux qui se déplaçaient pour un oui ou un non à des vitesses supersoniques, ne s’intéressaient guère à ces paysans arriérés qui prenaient plaisir à cheminer tranquillement d’un bourg à un autre, en contemplant les fleurs et en dialoguant avec les papillons.
Entre Utopie et Monde Réel, il y a beaucoup plus qu’un océan à franchir, et le bateau qui pourra accomplir cet exploit est encore en cale sèche. Et pourtant, comme le disait si bien Oscar Wilde, « une carte du monde où ne figure pas Utopie ne vaut même pas la peine d’être consultée ».
Je ne résiste pas au plaisir, pour conclure mon récit, de vous livrer cette brève citation, prophétique à mes yeux, du concepteur de ce monde, Thomas More (portrait, illustration n°5) :
« Considérez aussi combien peu de ceux qui travaillent sont employés en choses vraiment nécessaires. Car, dans ce siècle d’argent, où l’argent est le dieu et la mesure universelle, une foule d’arts vains et frivoles s’exercent uniquement au service du luxe et du dérèglement. Mais si la masse actuelle des travailleurs était répartie dans les diverses professions utiles, de manière à produire même avec abondance tout ce qu’exige la consommation, le prix de la main-d’œuvre baisserait à un point que l’ouvrier ne pourrait plus vivre de son salaire. »
NDLR : la première carte proposée pour illustrer cette chronique provient de l’édition de 1516 de l’œuvre de Thomas More ; la seconde date de 1518. Dans la seconde (illustration n°6), la mer intérieure n’existe pratiquement plus, et la forme évoque beaucoup moins celle d’un croissant de lune. Une troisième carte, assez rare, a été établie en 1595 par Abraham Ortelius. Elle s’inspire très librement du récit de More et ne respecte plus guère la description géographique de l’auteur. Je vous la propose en conclusion de cette brève étude (illustration n°7). Parmi les sources documentaires (nombreuses) que j’ai utilisées, je me dois tout particulièrement de citer un ouvrage remarquable, « le guide de nulle part et d’ailleurs », que j’ai le plaisir de posséder dans ma bibliothèque… Pour ceux qui voudraient prendre connaissance de l’œuvre originale de More, je propose un lien permettant de télécharger le livre. Mieux vaut se reporter plus longuement au second volume (rédigé avant le premier dans l’ordre chronologique) si l’on s’intéresse surtout à la description d’Utopie…
