15août2009

Chronolochronique désopilante

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul.

Où l’auteur, dans l’intention de faire grimper l’aoûtimat, livre ses conclusions profondes sur des sujets dont une partie des lecteurs ignore même totalement l’existence…

Ce genre de billet a pour objet aussi d’alimenter l’argumentaire parfois indigent des grands esprits qui se penchent sur l’univers des blogs. Ces braves philosophes, généralement soumis au même besoin impératif de délivrer leur opinion sur tout et rien à la fois (allez chercher la contradiction et vous finirez au goulag !), estiment que la majorité des blogs ne sont que des journaux intimes de peu d’intérêt pour le public et n’ayant pour fin ultime que de permettre à leur auteur de se contempler le nombril. J’ai donc décidé qu’il était important de publier, de temps à autre, sur « la feuille charbinoise », le plus célèbre des blogs inconnus, quelques billets de haute volée, attestant de la bonne volonté que je peux mettre parfois afin de donner au vide absolu une consistance visqueuse et palpable. Cette chronolochronique risque donc d’être un peu ennuyeuse au cas où vous auriez déboulé dans la salle à manger grâce à mon pote Gougueule en vous intéressant au clepsydre, à la morue séchée ou aux crises d’épilepsie chez les requins. Sinon, tout va bien, c’est le 15 août et je suis la Vierge dans son assomption vertigineuse.

couple-dhirondelles Grasse matinée : je me lève à 7h, réveillé par le chant gracieux d’un oisillon poursuivi par la BAC ou simplement affamé. J’ouvre un œil, puis l’autre (j’en ai deux) et je me prélasse trois minutes dans le lit, sur mon matelas en latex tout neuf fabriqué en France par des ouvriers ardéchois, un ou deux mois avant la fermeture de leur usine. La raison de ce laxisme est simple : pour une fois mon dos ne m’a pas empêché de m’endormir et je suis donc frais et dispos comme un concombre séjournant au réfrigérateur. D’ici une dizaine de minutes, je sais qu’un bol de thé chaud va m’accueillir de ses charmantes effluves, dans la salle à manger. Je le sais… puisque, d’un pas décidé, je descends le préparer. Je déjeune toujours de la même façon : non par amour de la routine, mais en raison du fonctionnement très limité de mon réseau neuronal pendant la demi-heure qui suit la béatitude de l’éveil. La dizaine de minutes de délai est facile à calculer… Le nombre d’opérations que je réalise avant de goûter au nectar himalayen est très limité. Nulle tradition à respecter, que ce soit prière devant un crucifix pour que ma journée soit bénie, offrande à la con à déposer devant l’autel des ancêtres ou clope à immoler en l’honneur d’un cancer du poumon qui ne m’attire pas vraiment. Juste faire chauffer l’eau, trancher le pain, le faire griller et s’asseoir bien au centre de la chaise plutôt qu’à côté. Passé un temps, j’ai eu la prétention de vouloir procéder à quelques tests dégustatifs, genre comparaison de thés divers. J’y ai renoncé : trop cérébral. Un matin je prends le sachet n°1, le suivant le n°2 et pour le troisième, je laisse planer le suspens : vous ne saurez pas.

sur-lordinateur J’allume l’ordinateur de mon bureau et un doux bruit de ventilateur, genre turbine d’airbus, se met en route. Je pense qu’il doit y avoir une grosse couche de poussière sur le processeur ou alors que nous sommes dans une phase transitoire en attendant une cérémonie au Père Lachaise. Je somnole gentiment devant l’écran. J’essaie de répondre aux courriels en débitant un minimum d’âneries (par contre, je ne suis jamais grossier à des heures aussi matinales). Petite visite sur le blog histoire de lire deux ou trois commentaires sympas : ma conjointe salarie deux ou trois collaborateurs qui m’écrivent tous les jours sous des pseudonymes divers histoire de me faire croire que j’ai plusieurs lecteurs ou lectrices intéressé(e)s par mes déblatérations. Je me débarrasse d’un clic péremptoire rageur des quelques spams qui sont venus souiller mes plates-bandes intellectuelles. C’est l’heure où, en classe (réminiscence d’une vie antérieure), je prêtais une oreille attentive aux récits des enfants rassemblés autour de moi, tout en essayant de me convaincre qu’il y en avait bien une trentaine et que c’était bien les mêmes que d’habitude ! Histoire d’insister sur le caractère routinier de ce début de journée, je préciserai que c’est l’heure où je fais mon premier tour d’horizon des sites d’informations et où je fais la liste de tous les sujets dont je ne parlerai pas ou plus dans mon blog tellement j’en ai par dessus la tête. Ce matin j’ai ainsi échappé à une douzaine au moins de thèmes de chroniques… enfin quand je dis « je », je devrais plutôt écrire « vous avez échappé… »

accordeon Une bonne heure après le réveil j’atteins le summum de mes capacités intellectuelles. Il ne faut pas que je rate cette première et unique période d’activité cérébrale intense. C’est le moment où il est souhaitable que je joue de l’accordéon, que j’écrive la meilleure chronique du mois et que je lance tous les grands projets compliqués que j’ai mis de côté depuis (selon les cas), un jour, un mois ou quelques années. Comme dans la classe de certains de mes collègues, les neurones sont rangés par deux, alignés et prêts à exécuter les ordres les plus farfelus que je ne manquerai pas de leur communiquer. Ce matin, j’ai zappé le moment d’écriture : compte tenu du niveau de ce que je projetais de clapoter sur le clavier, j’ai estimé que la sieste du début d’après-midi conviendrait. Par contre il n’était pas question d’oublier la demi-heure musicale. je me coltine en ce moment l’accompagnement de la chanson « le champ de naviots » de Gaston Couté/Gérard Pierron (si vous êtes attentifs aux chroniques de ce fourre-tout, vous devez pouvoir suivre mon propos) et j’ai besoin de capacités puissance dix, genre super héros de l’accordéon, pour faire moins d’une fausse note par ligne de partition. A peine ai-je reposé mon ravissant petit Maugein que me voilà les deux mains dans la farine à pétrir le pain. Il ne faut plus lézarder car le soleil est haut à l’horizon et que les légumes du jardin ne vont pas apprécier une prolongation trop importante de leur régime sec. Histoire que vous tiriez un enseignement hautement qualitatif de la lecture de ce billet, je vous rappelle au passage qu’il ne faut jamais arroser des plantes en pleine chaleur, sauf si vous raffolez du gaspillage, des maladies fongiques et des aspersions de produits chimiques en tout genre. Fin de l’intermède culturel enfin pas tout à fait puisqu’il me faut encore ramasser tous les ingrédients nécessaires à la popote de midi. Bien entendu, je ne vous dis pas ce que fait ma complice pendant que je m’agite comme un ver de terre dans le sel : c’est sa vie privée et ce n’est pas à moi de vous dire qu’elle aussi arrose (avec une deuxième tuyau) et qu’elle ramasse des tonnes de machin pour remplir le congélateur et les pots de confiture.

aubergine Pour midi, aujourd’hui, je fais simple : petit sauté d’aubergines et de pommes de terre, assaisonnées avec des tomates cocktail coupées en deux de façon à obtenir un hémisphère Sud et un Nord. Quelques petits oignons rissolés et un fond de verre d’eau viennent compléter le mélange, ainsi qu’un soupçon d’origan et une noix de paprika. En tant que président de la fédération charbinoise des légumophiles, je me dois d’accompagner ce plat d’une bonne grosse salade, genre laitue sucrine avec des tomates cerises et un peu de fenouil. Je ne cuisine pas de viande puisqu’il y a un reste d’hier. Avec cette chaleur on est de moins en moins carnivores. Midi arrive ; la table est mise et je m’installe confortablement sur un fauteuil de jardin histoire de me consacrer au premier débat philosophique privé de la journée : « y-a-t-il une différence vraiment marquée entre le Ricard et le Pastis 51 ou bien tout cela ne repose-t-il que sur des bases gastronomiques erronées et fortement influencées par la publicité ? » La discussion est serrée et j’avoue que je n’arrive pas à l’emporter sur mon moi intérieur. Il est clair qu’un seul test ne suffira pas ; la preuve d’ailleurs c’est que les tentatives faites au mois de juillet n’ont pour l’instant pas abouti à une conclusion nette et définitive malgré la participation au débat d’un ingénieur expert dans ce domaine. Au dessert on mange des prunes parce que c’est la saison des prunes qui commence. C’est ça qui est formidable à la campagne : on est soumis aux impératifs de production, pire que dans un kolkhose stalinien : fraises pendant quinze jours, puis framboises, puis abricots, puis prunes… Il vaut mieux éviter d’avoir envie de prunes au moment des pommes ou des oranges : ce serait un coup à se faire tirer dessus par un écologiste embusqué derrière l’armoire à confitures. Le problème des prunes cette année, c’est que ce sont les pommes dont on s’est occupés pour qu’elles n’aient pas de vers. On a mis des pièges pour les carpocapses (à vos souhaits) du pommier, et, du coup, cette engeance de bestiole s’est intéressée aux pruniers. Comme je vous l’ai dit plus haut, je ne suis pas très carnivore en cette saison alors il faut manger les fruits avec un sabre à la main. La dernière prune avalée, j’ai poussé le cri du samouraï repu et ma compagne a commenté ce haut fait en disant que « ça faisait de la peine pour la famille »… Je me demande ce qu’elle a bien pu vouloir dire.

echantillons-de-bois Je me suis préparé le petit thé digestif indispensable, cependant que Madame buvait son café, puis je suis allé me vautrer devant l’écran histoire de sourire béatement en lisant les courriers multiples de mes admiratrices. J’ai ensuite rédigé le chef d’œuvre littéraire du jour avant de me plonger dans la lecture d’un bouquin super dont je vous parlerai à l’occasion de mon dernier sermon du mois (et du moi : le bric à blog selon Saint Paul connu également sous le nom de  « lettre au préfet de Gien » ). Quand je pense que c’est l’heure où (autrefois) j’essayais de tirer les enfants de la torpeur dans laquelle les avaient plongés les frites et la morue séchée de la cantine… Sacrée mission que j’avais là et que, il faut bien le dire, je n’ai pas toujours réussi à accomplir ! Le temps s’écoule dans le clepsydre à une vitesse supraluminique et, dans ce monde de requins où le rendement poussé jusqu’à l’épilepsie est une clé du succès, il faut que je me remette à l’ouvrage sans point attendre. Je reconnais que ces dernières phrases ne présentent qu’un seul intérêt c’est d’avoir placé les trois mots indiqués dans la consigne d’écriture du premier paragraphe. Et zou ! le pain ! Et crouic ! L’accordéon 2, le retour du monstre grinçant ! La chaleur n’incommode point les braves et me voilà en train de scier et de raboter quelques belles planches qui vont me servir à ranger tous ces maudits bouquins que je passe mon temps et dépense mon argent à acheter sans fin ni cesse. 17 h, 18 h, je suis vanné, épuisé, rompu ! Je n’aurai jamais le courage d’enfourner le pain et de regarder la télévision pendant qu’il cuit… Je baisse la température du four tous les quarts d’heure, et, après une série de tests, je me suis aperçu que seule la télé me permettait d’avoir l’esprit suffisamment disponible pour ne pas oublier l’horloge… Les minuteries, je n’aime pas ça car je crois toujours qu’on me téléphone. La télé, vers 18 h c’est l’idéal. Je zappe toutes les trente secondes, ce qui fait qu’au bout de trente chaînes visionnées, il n’y a plus qu’à se lever du canapé. Comme mon satellite atomique me permet d’en capter trois cent sans avoir rien à débourser ainsi que je l’ai expliqué à la dame d’Orange (vous suivez ?) et bien il y a largement de quoi cuire le pain. Pour être honnête, je dois avouer que je ne cuis pas souvent de fournée en ce moment car je trouve l’épreuve particulièrement insupportable. Mais que voulez-vous, une maille à l’envers, une maille à l’endroit, un sudoku par ci, un judoka par là, ce n’est pas mon truc.

fontaine Ne croyez pas que je vais détailler ma soirée alors que j’ai atteint la longueur de billet réglementaire (cf norme 807 du syndicat minoritaire des blogueurs). Je vous dirai simplement que cet instant charmant où le clair obscur s’impose peu à peu et limite du coup le champ de vision humain, eh bien, mon rythme d’activité ralentit peu à peu. Si j’habitais dans les îles j’irais sans doute à la plage regarder les vagues huileuses de crème solaire venir agoniser dans le sable. Mais point de mer à l’horizon et je me contente de la vision lointaine des cîmes neigeuses des Alpes. C’est moins romantique, surtout quand un hélicoptère me casse les oreilles, mais on fait avec. Lorsqu’il nous reste un peu d’énergie on va faire le tour du pâté d’arbres sur nos petites jambes à l’air. La balade est sympa : elle permet de surveiller l’avancée des lotissements qui vont bientôt nous recouvrir. Pour l’instant on a de la chance, l’agence immobilière qui ravage le secteur n’a pas encore réussi à vendre notre jardin et la commune interdit l’empilement des maisons neuves les unes par dessus les autres. En fin de journée, j’ai parfois un peu le blues lorsque je mets ma fiche dans la pointeuse et que le patron me demande de remplir le graphique concernant la réalisation des objectifs du jour. Heureusement il me reste suffisamment de neurones actifs pour faire des projets grandioses pour le lendemain. Cette bonne action réalisée, on peut, sans scrupules, se caler dans un bon fauteuil avec une bonne lecture à portée de main. Le bruit de la fontaine à eau que j’ai installée dans mon ébauche de cabinet des curiosités, suffit comme berceuse pendant que l’imagination part tout doucement à la dérive. La chatte aimerait bien que l’on regarde la télévision en s’asseyant sur la banquette, mais, non, vraiment non, y’a pas moyen.  Moment plaisant que cette grasse soirée, surtout lorsque l’on sait que l’on n’est pas tout seul et que l’on peut échanger sourires et propos chaleureux avec quelqu’un qui est tout proche de vous. Comme disait un philosophe charbinois méconnu, j’apprécie énormément la solitude, surtout avec une personne que j’aime pour me tenir compagnie ! Allez je vous en écrirai un de billet, un jour, et je l’intitulerai « la main droite de mon blog ». Je peux m’endormir heureux ; ma dernière idée de la journée n’est pas la plus idiote !

Notes scientifiques : la chronolochronie (ou chronichronologie) n’a qu’un rapport lointain avec la dendrochronologie. La chronolochromie est l’art dans les blogs de publier des textes sans autre tête et sans autre queue que (désolé) le fil linéaire du temps qui défile. On ne trouve dans ce genre de billet ni thèse construite, ni antithèse savante, ni synthèse érudite. La conclusion peut, au mieux, être considérée comme une éruption, ou parfois, comme un acte de constriction (attitude du boa faisant sa prière).

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13août2009

Libertalia, une République utopique au temps des pirates

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Mondes imaginaires.

L’histoire – la légende ? – commence en 1724 lorsqu’un mystérieux Capitaine Johnston, Charles Johnston, publie une « histoire générale des plus fabuleux pirates ». Dans son ouvrage, l’auteur raconte la vie d’un certain nombre de célébrités de la mer, et notamment d’un certain Olivier Misson, marin dissident de la « Royale », père fondateur d’une République plutôt singulière sur l’île méconnue de Madagascar. Le rédacteur n’est pas avare de détails concernant la fondation et le fonctionnement de cette micro société, à laquelle il donne le nom de « Libertalia ». Chose singulière cependant, aucune date précise n’est fournie : Johnston raconte les événements de façon chronologique mais n’indique pas à quelle date a lieu la mutinerie qui est l’événement déclencheur de la création de Libertalia. Il dit s’appuyer sur des témoignages de marins et quelques faits bien réels viennent étayer son récit : « La Victoire » est bien un navire de la flotte française, Olivier Misson a bien fait partie de son équipage et les escales indiquées pour le bateau semblent bien réelles. L’histoire est passionnante et mérite d’être racontée. Nous reviendrons ensuite sur les éléments qui permettent de douter, au moins en partie, de sa véracité.

la-victoire-maquette L’un des personnages centraux de l’histoire, Olivier Misson, est d’origine provençale : il est issu de la petite noblesse et fait des études plutôt brillantes. Il révèle de vrais talents de mathématicien, mais ne rêve que de compas, de boussole et de navigation. Il embarque, en tant qu’officier, sur le bateau « La Victoire ». Lors d’une escale en Italie, il fait la connaissance d’un personnage hors du commun, un moine dominicain nommé Carracioli. Il s’agit là d’un religieux bien singulier, à la fois mystique et communiste, prônant, dans ses discours plutôt véhéments, l’établissement d’une société basée sur la justice, l’entraide et une grande rigueur morale. Les deux hommes s’apprécient mutuellement… Carracioli convertit Misson à une grande partie de ses idées ; Misson réussit à le convaincre d’abandonner son froc et d’embarquer comme lui dans le royal navire. Un combat naval va décider de la suite de l’aventure. Une rencontre avec un navire anglais, au large de la Martinique, tourne mal : tous les officiers de « La Victoire » sont tués, sauf Misson, qui prend alors le commandement du navire. Notre homme qui ne manque pas d’esprit d’initiative propose alors à son équipage de ne plus se soucier de son appartenance à la marine royale et de se lancer dans la piraterie. La pratique est courante à l’époque et, selon Jonhston, les marins acceptent. Le nouveau commandant de bord en profite pour prêcher à bord la « bonne parole » de son ami Carracioli : on parle de Liberté, d’Egalité, de Fraternité et même de morale, avec une grande rigueur, anticipant ainsi les débats qui seront au cœur de la future Révolution française. Certes on est des pirates, mais lorsque l’on tue avec un brin de sauvagerie, on argumente et si l’on capture des esclaves noirs, on s’empresse de les libérer.

congo-et-pays-des-cafres-17 Se pose alors la question de trouver une base à terre, pour commercer (sinon à quoi bon s’emparer des cargaisons des navires arraisonnés) et pour se ravitailler. La base « naturelle » des pirates à cette époque-là, est la tristement célèbre « Ile de la Tortue », mais ce site éloigné ne convient guère à Misson dont le projet est tout autre que de la vulgaire piraterie. A force de prêche, il convainc ses hommes de l’importance de trouver, pour créer leur République idéale, un territoire vierge (ou presque) et éloigné de toute mauvaise influence. « La Victoire » croise dans l’océan indien, non loin d’Anjouan et des Comorres : la côte de Madagascar s’avère être un refuge idéal. L’Afrique est méconnue au début du XVIIIème siècle et par conséquent auréolée de mystère : l’île de Madagascar encore plus. Les rares documents cartographiques que l’on possède donnent une vision à peu près exacte des côtes mais complètement farfelue de l’intérieur du pays. Misson et Carracioli choisissent la baie de Diego-Suarez à l’extrême Nord de l’île pour y fonder leur « République Internationale de Libertalia ». Madagascar présente par ailleurs l’intérêt d’être bien située sur la route des Indes qu’empruntent les navires de commerce ; n’oublions pas que même s’il ne bat pas le traditionnel drapeau noir orné d’une tête de mort, « La Victoire » est un bateau pirate… Il n’est donc pas question de dédaigner la riche cargaison des navires portugais ou hollandais croisant au large. Très diplomates, nos deux utopistes sont en très bons termes avec la Reine locale. L’île a beau être peu peuplée, il y a quand même des autochtones avec lesquels les nouveaux arrivants, philosophie oblige, essaient d’entretenir les meilleurs rapports possibles. Les « autorités » mettent donc à leur disposition quelques centaines de travailleurs comoriens qui vont les aider à édifier la capitale de leur nouvelle société. Très vite, des bâtiments se dressent au fond de la baie, cependant que quelques fortifications équipées de solides canons en contrôlent l’entrée. On n’est jamais trop prudents !

emplacement-libertaliaLa République utopique naissante va fonctionner avec des principes singuliers et parfois contradictoires. La personnalité complexe de ses deux fondateurs n’y est pas pour rien. Jonhston n’est pas avare de détails sur les règles qui vont encadrer le mode de vie des nouveaux citoyens. Les idées libertaires côtoient les pratiques dictatoriales ; la morale, régie par des règles plutôt rigides, évolue cependant au gré des fantasmes des dirigeants. Les idées mises en pratique sont toutefois bien révolutionnaires pour leur époque et seront très vite jugées indésirables par les monarques européens, au fur et à mesure que les faits et gestes des pirates seront colportés dans leurs pays d’origine. Les richesses conquises permettent de constituer un trésor en cas de coup dur, et les excédents sont distribuées de façon égalitaire. Les terres sont mises en culture et les tâches sont réparties entre tous. Une partie des marins décide de se sédentariser. Les autres continuent leurs équipées sauvages sur l’océan. Une petite flotte de bateaux pirates se constitue avec pour base d’appui Libertalia. Selon Jonhston toujours, un certain capitaine Thomas Tew, séduit par les perspectives qu’offre le projet de Misson et Carracioli, se rallie à la cause et prend le commandement de la flotte. A terre, il n’y a plus de « pouvoir de droit divin ». Le chef de la communauté est élu au suffrage universel, sur la base d’un mandat bien défini dont il est responsable devant ses électeurs. L’esclavage est aboli et les anciens prisonniers sont intégrés à part entière dans le groupe. On ne tient pas compte de la nation d’origine ; l’idée même de nation est d’ailleurs abolie. Au fil des arraisonnements, la population de Libertalia s’accroît sensiblement, de même que sa richesse. Au faite de sa gloire, la République est peuplée de plusieurs milliers de citoyens…

poster-capitaine-misson La vie n’est pas toujours rose cependant et la rigueur morale que veulent imposer les deux maîtres à penser de la communauté entraine la création d’une multitude de règles et de contraintes. On retrouve dans Libertalia certains aspects qui rendront peu souriantes les utopies de Saint-Simon ou de Fourier au XIXème siècle. Chaque individu est le maillon d’une chaîne à laquelle il est extrêmement difficile d’échapper. L’individualité doit fusionner dans le collectif ; l’autonomie individuelle est réduite à portion congrue ; les principes moraux doivent être mis en pratique de la façon la plus rigoureuse. Il ne doit pas y avoir de différences entre les hommes de couleur de peau différente : les places sont imposées dans les réfectoires de façon à marquer cette mixité. Par contre le mariage entre blancs et noirs reste proscrit pour de bien mystérieuses raisons… L’idée de « pêché originel » est toujours bien présente, et, dans la philosophie de Carracioli, les tares dont les humains sont esclaves, doivent être combattues par tous les moyens. Par certains aspects, Libertalia fait un peu penser à un camp de rééducation à la chinoise ! Il n’y a ni parti, ni commissaire politique (Lénine et Trotsky ne sont pas encore passés par là), mais une mystique omniprésente. Le drapeau blanc de ces pirates singuliers porte par ailleurs cette inscription en lettres majuscules : « Dieu et liberté » (là, on s’aperçoit que c’est Bakounine qui n’a pas mis de l’ordre dans les pensées du moine dominicain défroqué !). Il me reste à évoquer, en quelques phrases, la fin tragique de cette grandiose aventure… Les Portugais apprécient fort peu les « ponctions » régulières des pirates sur leur flotte de commerce et se livrent, sans grand succès, à diverses expéditions de représailles. Les autochtones, proches de la cité idéale mais exclus de son fonctionnement, en convoitent les richesses et se livrent à diverses expéditions de pillage. Toutes ces attaques obligent les citoyens de Libertalia à maintenir un système défensif performant, à se procurer argent, armes et munitions, et donc à multiplier les actes de piraterie. Le coup fatal viendra de l’océan. Une tempête vient à bout de la vaillante « Victoire », fer de lance de la flottille de Misson, et l’amiral Tew réchappe de justesse à la noyade. Une nouvelle offensive conduite par un regroupement de tribus malgaches vient à bout des défenses terrestres de la « cité idéale » : Misson doit s’enfuir à bord d’un sloop. Il disparaitra en mer à l’occasion d’une nouvelle tempête alors que Tew meurt au combat lors d’un abordage qui tourne au désastre. La République sombre dans l’oubli ; seul un journal de bord, rédigé par Misson et emporté par l’un de ses compagnons, sera retrouvé miraculeusement à La Rochelle, quelques années après la fin de l’aventure. Cette pièce unique, d’une valeur inestimable, va servir de base à Johnston pour son récit…

mutins-de-la-liberte L’histoire de Libertalia va soulever bien des passions : de nombreux textes, documentaires ou romancés, évoquent cette aventure et chacun y met un peu ce qu’il a envie d’y mettre, en arrangeant la « sauce à sa façon ». Le récit le plus complet figure dans le roman de Daniel Vauxelaire, « les mutins de la liberté », disponible en livre de poche. Ce qu’il faut savoir cependant c’est que tous ces écrits ont pour base unique l’histoire de la piraterie de Jonhson et c’est là que le bât blesse. Le doute va subsister pendant longtemps sur l’identité de l’auteur de cette « histoire générale des plus fabuleux pirates » et sur les motivations qui l’ont poussé à accorder tant d’importance à l’histoire de Libertalia dans son récit. La solution définitive de l’énigme ne sera finalement trouvée qu’en 1972 grâce à divers recoupements. Le Capitaine Johnston n’est autre que l’illustre Daniel Defoë, auteur de « Robinson Crusoë ». Au début du XVIIIème siècle, les grandes envolées utopiques sont en vogue et de nombreux écrivains cherchent à créer leur monde imaginaire. Toutes ces publications romancées servent de creuset au débat d’idées qui va se prolonger tout au long du siècle et qui débouchera sur les changements de régime politique en certains points du globe. Il semble qu’une pointe de jalousie à l’égard du succès de la célèbre Utopia de Thomas More, ait poussé Defoë à se lancer lui aussi sur la piste de la description d’une société idéale : un ouvrage dans lequel il puisse exprimer sa propre vision du monde à bâtir. Encore faut-il donner un soupçon d’authenticité à ce récit et le prétexte d’une histoire documentée de la piraterie est une fort bonne idée. Cette démarche lui permet d’insérer, dans un ouvrage à caractère historique, un chapitre dans lequel il peut développer sa propre vision des choses.

libertalia-defoe Faut-il estimer pour cela que « Libertalia » est une pure escroquerie intellectuelle ? Certes non et pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il est fort probable que pour imaginer tout cela, Defoë s’est inspiré de récits de marins croisés au fil de ses pérégrinations dans les ports, ainsi que de faits divers bien réels qu’il a amplifiés ou purement et simplement revisités. Aucun élément actuellement connu ne permet d’affirmer qu’il n’y a que légende dans le récit de l’écrivain. Pour la même raison, il est impossible de déterminer la part du réel et celle de l’imaginaire. Ce livre constitue un témoignage supplémentaire permettant de se faire une idée sur la façon dont les intellectuels, à cette époque, percevaient l’idée de société idéale. Le récit de Johnston et les exégèses qui en ont été faites, permettent de juger de la pénétration des idées révolutionnaires dans la réflexion des philosophes, un siècle ou un demi-siècle avant qu’elle ne se traduise, dans les faits, par un ensemble de mouvements sociaux de grande ampleur. Deux autres facteurs méritent aussi d’être pris en compte : le fait que le projet social de Defoë est l’un des premiers à envisager une société dans laquelle se côtoieront des hommes de nationalités et surtout de couleurs de peau différentes (et cela est rare dans des écrits concernant avant tout « les blancs civilisés ») ; le fait aussi que le « roman » de Defoë a été un prétexte à de nombreuses réflexions, rêveries et autres lectures plaisantes. Bref tout cela reste à la fois fort mystérieux et fort plaisant ! Echaffauder des théories sur le papier permet parfois d’avancer dans les débats, même si l’épreuve des faits reste bien entendu la plus intéressante. La littérature contemporaine de Science-Fiction n’a pas manqué d’explorer cette piste. En disant cela, je pense tout particulièrement au remarquable ouvrage d’Ursula K. Le Guin, « Les Dépossédés » dont je vous parlerai sans doute lors d’une de ces longues soirées hivernales propices à la rêverie.

NDLR Pour rédiger ce billet, mes sources sont nombreuses et je ne les citerai que de façon partielle. Il y a d’abord le roman « Les mutins de la liberté », mentionné dans le texte. Il y a aussi l’excellent ouvrage de Gilles Lapouge, « les pirates », publié dans la « petite bibliothèque Payot ». Sur Internet il y a une excellente étude universitaire rédigée par Pierre Henquinez que vous pouvez consulter pour compléter de façon substantielle mon propos. Il y a aussi une chronique publiée sur un site intitulé « le Tref et l’Aucube » en septembre 2006 et un article du journal « L’humanité » publié en 2001… J’allais oublier l’essentiel : le texte de Defoë, Libertalia, a été réédité par « l’esprit frappeur » en 1998. Il ne semble plus disponible en librairie mais on peut le trouver chez un bouquiniste. Rendons à César… Bonne lecture !

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10août2009

Tu feras ça quand tu seras…

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Humeur du jour; philosophie à deux balles.

paradis1 au choix : grand, riche, marié, retraité, ministre, vieux, guéri, en vacances, chez les zoulous, chez ta mère, fonctionnaire, au paradis… Passer sa vie à vendre des parcelles de son temps, ce temps si précieux (jusqu’à preuve du contraire, il semble que le capital soit limité, même si l’on a du mal à en connaître le montant exact !). Passer sa vie à attendre… la fin de la journée, la fin du mois, la fin des études, la fin du travail salarié, la fin de la maladie… Vivre de l’espoir qu’un jour, dans un an, dans une autre vie… les choses iront mieux et que le bonheur que l’on palpe du bout des doigts, juste ce qu’il faut pour faire envie, on pourra le saisir à pleine main. Monnaie de singe ! Instants précieux que l’on brade, au comptant ou à crédit, en attendant le jour où l’on n’aura plus rien à espérer ni à regretter. Ce moment que certains appellent « le repos éternel » ou « la transition » selon les idées auxquelles on se raccroche tel le noyé à sa branche. Je me demande quel est le premier parent qui a eu l’idée de dire à son rejeton : « tu feras ça quand tu seras grand… un jour… ! » (*) Je me demande quel est le premier employeur qui a créé cette notion sadique de « salaire différé »… Si au moins le fait d’attendre faisait croître le plaisir ! Malheureusement, ce qui est vrai lorsque l’on se livre à de plaisantes activités l’est moins lorsqu’il s’agit d’activités contre nature, telle l’insertion d’une fiche dans la pointeuse de l’entreprise. Attendre jusqu’au 30 du mois le salaire des premiers jours n’entraine ni une valorisation supplémentaire de ce travail, ni un plaisir plus grand à l’effectuer ! Je me demande aussi, en passant, quel est le premier être démoniaque qui a réussi à embobiner ses consorts en leur faisant croire qu’ils pouvaient supporter sans rechigner une vie de m… dans ce bas monde, puisqu’ils connaîtraient la jouissance éternelle dans un au-delà paradisiaque… C’était un sacrément bon commercial… Les fabricants de bagnoles se l’arracheraient de nos jours !

paradis Tout ce système n’était guère motivant : je t’exploite, tu bosses, tu bénéficieras un jour du produit de ton travail, enfin d’une petite miette du produit de ton travail, alors le système s’est complexifié afin d’insérer l’individu dans une véritable toile d’araignée (**) de relations subtiles entre le temps de travail, la consommation, l’économie, le crédit… Si la rémunération du travail effectué est différée, il n’est pas question que la consommation souffre des mêmes retards. La publicité incite à acheter de suite, faute de quoi on est un « moins que rien », le bien de consommation que l’on n’aura les moyens de ne payer que… plus tard. Le crédit doit aider à résoudre cette improbable équation : vendre d’avance une partie de son temps de vie, pour acheter, à un prix légèrement majoré, la maison, la voiture, la télé ou la piscine, dont on a le besoin immédiat. L’intérêt de cette invention diabolique est double : outre le fait que le délai de réflexion est le plus bref possible avant l’achat, la part de capital temps dont l’intéressé conserve la gestion se réduit comme une peau de chagrin. Dans ce marché de dupes (auquel il est pourtant difficile d’échapper) le « client » s’enferme de lui-même dans la prison qu’on lui a choisie, et hypothèque parfois plus que le travail qu’il est capable d’offrir à son employeur pendant des années et des années. Plus question de ruer dans les brancards puisque les chaines sont telles qu’il a l’impression de ne plus pouvoir les casser. N’importe quel mouvement de contestation est brisé dans l’œuf puisque (sauf à renverser totalement les règles du système, ce qui n’est pas une démarche individuelle évidente) une très large partie du salaire est dépensée au moment où l’employeur le crédite sur le compte du salarié. Les grèves ouvrières d’il y a un siècle (ou un peu moins) l’ont montré : on peut, pendant un temps, se contenter de manger du pain sec et de tremper son vin ; par contre, il est difficile de laisser filer un crédit, de perdre son logement, d’ouvrir la porte à un huissier. Les mineurs des Houillères du Nord gagnaient des miettes, mais ils en avaient réellement le contrôle. Les employés des bureaux aseptisés de La Défense, touchent des miettes plus importantes, mais ils n’en ont plus guère la maîtrise.

paradis2 Pour disposer d’un levier permettant d’inciter les gens à dépenser la totalité de leurs maigres revenus, ou à en réinjecter une partie dans le processus économique, la société capitaliste a également inventé les concepts d’épargne et de rémunération d’épargne : l’écureuil met de côté dix noisettes pour l’hiver et, s’il ne les mange pas trop vite, il en aura onze au bout de quelques mois de patience, voire une quinzaine le jour où le renard le mangera. Lorsque le volume de consommation de biens est jugé suffisant pour assurer un taux de profit confortable aux entreprises, on invite le salarié à mettre de côté une partie de ce que l’immense générosité de son employeur lui a permis d’empocher. Le mécanisme est complexe car, si le principe d’épargne est important, celui de consommation immédiate l’est encore plus… Pour gérer un ensemble d’équations aussi délicat, les capitalistes ont alors créé un certain nombre de spécialistes : experts, analystes, conseillers financiers, professeurs d’économie, ministres du pognon… dont la fonction est essentielle. Ce sont eux qui agissent sur les leviers, qui prodiguent leurs conseils à « l’opinion » en fonction des demandes de leurs « maîtres » . Ils incitent les salariés inquiets en ce qui concerne les lendemains peu chantants, à « mettre de côté » en prévision de la tempête, « au cas où », « pour leurs vieux jours », ou bien à tout flamber à la roulette de la consommation… Vaste jeu où certains vont, un jour, avancer la carte « fourmi » et le lendemain abattre leur collection de cartes « cigale ». Le mécanisme de la rémunération proposée alors est proche de celui du salariat : attendre pour voir son capital grossir de quelques euro, dollars, livres, pesos… supplémentaires. Ce travail occupe, dans notre société, des milliers de gens, enfermés dans des tours vitrées ou des sous-sols obscurs, qui achètent, vendent, placent, détournent, le temps de vie de leurs concitoyens. Ce qui est vrai un jour ne l’est plus le lendemain, au gré de la conjoncture (définition  de ce terme vague : la conjoncture est un ensemble de facteurs permettant d’optimiser les profits de quelques uns sur le dos du plus grand nombre).

J’attends que l’euro que j’ai gagné aujourd’hui soit crédité sur mon compte. J’attends que l’euro que j’ai habilement placé gagne un centime d’intérêt. J’attends d’avoir fini de rembourser l’objet que j’ai acheté 2 euro alors qu’il en valait 1, sachant que grâce au désagrément de ce surcoût j’ai pu utiliser tout de suite ce gadget magnifique et irremplaçable dont la durée de vie ne dépassera guère celle du crédit. J’attends avec impatience que mon « plan épargne obsèques » arrive à son terme. Ce jour là, coup de chance, mes héritiers n’auront pas à dépenser, ni à emprunter, ni à épargner, un seul euro pour payer le magnifique cercueil en chêne qui ira brûler dans l’incinérateur. Ce n’est pas grave, j’ai l’habitude d’attendre… C’est follement excitant comme plan de carrière non ? Vous ne trouvez pas ? Mauvais joueurs !

brueghel-le-jeune-le-para Tout petit déjà, on me promettait la lune, à l’issue d’une longue vie de travail, de prière et de soumission à des idées farfelues. Ça s’appelait le « catéchisme » je crois ; on m’apprenait à devenir un parfait petit citoyen catholique. A l’école, grâce aux « leçons de morale » et aux règles strictes de la discipline, j’apprenais à respecter la loi et l’ordre républicain, à ne pas remettre en cause la pyramide ordonnée que la société avait inventée pour maintenir chacun à sa place. Au catéchisme, j’apprenais à hypothéquer le peu de libertés que me laissait la religion laïque, en échange de perspectives éblouissantes dans un au-delà brillant de toutes les paillettes des casinos de Las Vegas. Plus tard, j’ai rencontré d’autres prédicateurs qui m’ont, eux aussi, laissé entrevoir qu’en échange de quelques privations momentanées, en acceptant de m’engager dans une lutte prestigieuse, je verrais un jour un monde meilleur… Eux appelaient ça la Révolution : le paradis, mais sur terre, et dans un délai relativement rapide. Il suffisait d’être à l’heure aux réunions du parti, du groupuscule, du syndicat… et d’être présent de façon assidue aux manifestations, derrière la banderole, de marcher au pas, de crier les bons slogans, de me plier à une « certaine discipline ». Beuark ! Né sous d’autres cieux j’aurais sans doute appris à vénérer Allah, Vishnou ou un quelconque Bouddah ; j’aurais vécu une existence plus difficile ou plus agréable ; j’aurais appris la haine de mon voisin, la résistance, l’esprit de sacrifice, la vénération sans bornes pour un quelconque leader charismatique… Autant de lieux, autant d’illusions, autant de variantes des principes énoncés ci-dessus. Je ne suis ni jaloux, ni envieux… Je ne souhaite pas être né en Chine ou dans la forêt amazonienne… Je ne pleure pas sur le fait de ne pas avoir été pilote de ligne, pompier ou hôtesse de l’air… Je ne regrette pas d’avoir exercé le métier que j’ai exercé, seulement le cadre dans lequel j’ai été contraint de le faire. Je n’ai ni remords, ni folles espérances, ni croyance en une quelconque réincarnation…. Quoique, vu l’ampleur de mes projets actuels, une deuxième ou une troisième vie (selon des modalités clairement définies) pourraient m’intéresser… A négocier, si vous connaissez un commercial compétent ! Je me suis rendu compte que j’avais mal tourné le jour où, au bac de philo, on m’a demandé de disserter sur cette illustre banalité : « le travail anoblit l’homme ». Je suis sorti des balises du passage clouté et mon correcteur n’a, visiblement, pas apprécié mon équipée sauvage.

bruegel Soyons clair et mettons un point final à cet ensemble de récriminations en changeant l’angle d’approche du problème… Disons que je veux tout, tout de suite : du moins tout ce que je peux obtenir sans hypothéquer mon temps de vie, ma santé physique ou la destinée de mes proches ou de mes concitoyens. Je sais que je ne pourrai pas aller sur la lune mais je m’en fous. Je sais que je n’aurai jamais ni la limousine de Bill Gates ni le souci de distribuer des milliards de dollars dans de nobles organisations, comme ces vieilles rombières qui, autrefois, récompensaient les « pauvres méritants » à la sortie de la messe. Je sais aussi que les ressources de la planète sont limitées, même si le discours moralisateur des écologistes me gonfle sérieusement (***). Je suis devenu un « grand garçon raisonnable ou presque » (à mon âge vénérable, c’est peut-être temps me direz vous !). Je revendique la gestion de mon temps, de mes maigres moyens financiers, le droit d’avoir mes propres idées, le droit de me tromper, le droit de ne plus supporter que le gouvernement et les médias me prennent pour un con, le droit d’aimer et d’être heureux… Je voudrais que le plus grand nombre possible de parcelles du temps qui me reste à vivre échappe à leurs lois, à leurs réglements à la con, aux imprimés à remplir « pour avoir la permission »… Je vous fais grâce de la suite de mon cahier de doléances !
Les dix minutes ou les trois heures que « je perds » à observer le vol d’un papillon, à papoter avec une copine, à siroter un ballon de rouge, à contempler le ciel étoilé, à faire les plans d’une construction imaginaire…. ces minutes-là m’appartiennent, sans salaire, sans crédit, sans intérêt, sans différé, et je veux en être le seul comptable, sans avoir à référer à l’avis d’un quelconque « supérieur ». Cela ne veut pas dire que je ne sais pas attendre ! Mais il est des attentes qui sont parfaitement supportables et même tout à fait plaisantes. Je ne suis pas pressé de voir vieillir les gens qui m’entourent ; je trouve parfaitement normal qu’il faille un siècle ou deux pour qu’un arbre devienne majestueux et j’autorise la lune à prendre 28 jours pour faire sa longue randonnée dans le ciel… J’aimerais faire durer l’instant qui passe, souvent trop fugitif… Je suis capable de faire la part entre mes rêves et la réalité, pourvu que l’on me laisse le temps de les faire, ces rêves. Je ne cherche pas un refuge quelconque, une île déserte pour me cacher du monde. Le malheur des autres m’insupporte, par pur égoïsme, car il gache le plaisir que j’ai à voguer sur l’océan de la vie. Je ne serai jamais un martyr, de quelque cause que ce soit et quelle que soit la récompense promise (même les quarante vierges au paradis me laissent de marbre !). J’attache trop de prix aux secondes qui défilent, pour marcher à l’abattoir. Je ne suis ni prolétaire ni militant ; ni bourgeois ni bohême ; ni clown ni raisonnable…  J’ai horreur des faux semblants, des amitiés hypocrites et des « plans de carrière ». Je préfère une bonne tranche de pain bio avec trois rondelles de saucisson bien sec (****) à la promesse de lendemains qui chantent. Je ne suis que le prince d’un royaume de brume : les pieds sur terre, la tête dans les étoiles. Je me moque de ce que je ferai… plus tard.
En fait, c’est simple : je veux les pavés, la plage, le beurre, l’argent du beurre et la crémière… tout de suite ! Je retourne dans mon tonneau. Je l’ai aménagé de façon à ce qu’il conserve une fenêtre ouverte sur le monde : vous pouvez donc me faire part de vos éventuelles observations, voire même… critiques.

Notes complémentaires
(*) Ce père de famille, entendu il y a quelques années dans une boutique de souvenirs : « moi j’ai le droit de toucher parce que si je casse, je peux payer… ». Je ne mets évidemment pas en cause dans cette phrase les interdits liés à la sécurité.
(**) Toile d’araignée car il est de plus en plus difficile de se dégager du système et surtout de démêler le nécessaire du superflu, les principes utiles à la vie en société de ceux destinés uniquement à asservir l’individu.
(***) Je trainais déjà mes savates dans un certain milieu écolo, dans les années 70, à cette époque bénie où l’on avait encore le droit de penser du mal de l’énergie nucléaire et où le fait de prôner une vie simple et une consommation raisonnée était un discours qui n’avait pas l’apparence culpabilisatrice d’un sermon de curé. De nos jours, je commence à craindre que l’écologie ne devienne un simple prétexte à la multiplication des règlements, des interdits, des taxes… pour les « simples citoyens » cependant que les plus gros pollueurs de la planète continueront à appliquer les règles qu’ils auront envie d’appliquer.
(****) Le saucisson, je l’ai rajouté juste pour dissiper toute illusion quant au fait que je sois végétarien et le pain bio, afin de laisser entendre que j’apprécie la bonne chère.
(!!!) Cette chronique est longue ; je le concède ; prévoyez deux jours au bureau pour la lire et trois ou quatre sur la plage…

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5août2009

Changer le monde, un canapé à la fois

Posté par Sebastien dans la catégorie : Feuilles d'érable.

La première fois, elle s’appelait Joul, et venait de Mexico. Les suivantes, Marie et Astrid, étaient des Françaises qui passaient une année à New-York. Puis ce fut le tour de Benjamin, de Montpellier. Marilyne, elle, venait simplement de Québec. Quand à Brandon, il arrivait d’Atlanta par le chemin des écoliers.

Ils ont tous un certain nombre de points communs, le principal étant qu’ils étaient tous de parfaits inconnus avant de s’en venir à Montréal pour dormir sur mon canapé. Ou, comme on dit dans le milieu, pour surfer sur mon canapé.

logo-couchsurfing CouchSurfing, c’est un réseau social international, fondé en 2004, dont le but est de mettre en contact des voyageurs et des personnes prêtes à les héberger. Gratuitement ; pour le plaisir. Le principe est aussi simple que cela.

Basé sur le modèle des réseaux sociaux, chaque membre se doit de remplir un profil. Le contenu est, bien évidemment, à la discrétion de chacun, certains préférant être extrêmement brefs, d’autres au contraire n’hésitant pas à entrer dans les détails. L’information essentielle étant « êtes vous disponibles pour héberger ? » Oui, sûrement, peut-être, non, pourquoi pas un café, présentement sur la route.

Vous êtes un voyageur ? Un moteur de recherche vous permet de trouver des CouchSurfers disponibles dans la ville où vous vous rendez. La recherche vous envoie vers des profils dépendants de vos critères ; à vous ensuite de contacter ces personnes pour savoir si elles sont disponibles pour vous héberger.

airbus-en-vol Et si vous recevez la demande d’une personne désirant surfer sur votre canapé ? Commencez par regarder les dates demandées ; regardez ensuite le profil de la personne. Vous êtes ensuite entièrement libre d’accepter ou de refuser sa demande, CouchSurfing étant entièrement basé sur le volontariat : vous pouvez héberger mais ne jamais voyager, comme vous pouvez être tout le temps hébergé sans jamais héberger vous même. Après tout, il n’est pas toujours possible d’avoir un appartement de la bonne taille, ou bien les disponibilités et l’équipement nécessaires.

Et ainsi, nous allons changer le monde ?

Oui ! L’un des principes de base de CouchSurfing est de faire confiance à de parfaits inconnus. Il y a, bien évidemment, quelques sécurités (principalement basées sur les références laissées par d’autres membres) mais ce n’est pas grand chose. Le reste du travail, c’est votre bon sens qui le fait. Mais, bien au delà de cette confiance, c’est l’échange culturel apporté par la rencontre avec ces gens d’un peu partout dans le monde qui fait définitivement la richesse du système.

rickshaw En voyage, CouchSurfing vous permet d’être logé « chez l’habitant ». Rien de tel pour s’imprégner de la culture d’un pays, ou d’une région. En Irlande, j’ai ainsi eu la chance de participer à une discussion des plus intéressantes sur les méthodes utilisées par les Anglais pour écraser la culture irlandaise. Passionnant, car je pouvais les comparer avec ce que j’avais appris sur le Québec, pour me rendre compte que les Anglais ont infligé un traitement quasiment identique aux Irlandais et aux Québécois. De la même façon, en Colombie-Britannique, j’ai pu me retrouver sur le bord d’un feu avec une dizaine de musiciens à jouer toute la soirée. On m’a également suggéré quelques lieux ou activités magnifiques, à côté desquels je serais assurément passé sans m’en rendre compte. Après tout, qui est mieux placé pour faire découvrir un endroit que les personnes qui y vivent ? Un guide touristique ne vaudra jamais un « autochtone ».

Et pourtant, si vous demandez à des CouchSurfers s’ils préfèrent héberger ou être hébergés, la grande majorité vous répondra qu’ils préfèrent héberger ; c’est également mon cas. En fait, on se rend très rapidement compte qu’être hôte est un privilège. Car héberger quelqu’un, c’est l’occasion parfaite de faire découvrir votre ville (ou votre région) ; et par là même, de la redécouvrir vous même et de réaliser à quel point vous avez des raisons d’aimer la place où vous habitez. Beaucoup de personnes critiquent le lieu où ils habitent, simplement par habitude, par réflexe, par envie de se plaindre, sans même chercher à véritablement savoir ce qu’il s’y passe vraiment. En montrant à d’autres la région où vous vivez, c’est à vous même que vous la faites voir.

montreal J’aime Montréal. Alors j’ai grand plaisir à la montrer, à aider le monde à la découvrir, à la présenter. Mon plaisir n’est que plus grand encore quand, après quelques jours, j’entends Astrid, Marie ou Brandon s’interroger sur quand ils pourront revenir, la ville leur ayant tellement plu qu’ils en redemandent encore. Comment, dans ce temps là, ne pas être conscient de la chance que l’on a d’habiter une place aussi fantastique ?

Pour être heureux, il faut savoir apprécier ce que l’on a plutôt que de jalouser ce que les autres ont. CouchSurfing permet de faire un grand pas dans cette direction.

Évidemment, rien n’est parfait ; CouchSurfing ne déroge pas à la règle. Son principal défaut ? C’est également sa raison d’être : rencontrer des gens habitant à l’autre bout du globe. Ainsi, à plusieurs reprises, je me suis retrouvé à discuter avec des gens extrêmement passionnants jusqu’aux petites heures avancées de la nuit, en sachant qu’ils repartaient dans quelques heures ou quelques jours. Amitiés temporaires mais intenses, sources de nombreux échanges et de nombreux apprentissages. Une expérience que je renouvelle sans cesse avec grand plaisir !

Sur ce, il faut que j’aille chercher Camille à l’aéroport…

Notes – Pour plus d’infos et pour s’inscrire : http://www.couchsurfing.org (lien français : http://www.couchsurfing.org/index.html?user_language=fr)
Quelques données numériques sur Couchsurfing…
– 1 265 782 membres, dont 249 637 (19,3 %) sont présentement sur la route
– 1 276 575 hébergements réussis et 1 460 158 amitiés crées
– 232 pays
– 62 292 villes
– 1 270 langues (l’anglais est la langue la plus parlée, par 1 044 896 CouchSurfers ; le Manchou et le Lojban -respectivement 6 et 8- sont les langues les moins parlées).
– moyenne d’âge : 27 ans
– Montréal, avec ses 14 749 CouchSurfers est la quatrième ville la plus représentée dans le monde. La première en terme de rapport CouchSurfer par habitants.

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30juillet2009

Bric à blog de juillet servi avec son petit cuchon de livres

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog; l'alambic culturel; mes lectures.

vacances Dis tonton, pourquoi y’a pas de grève de 24 h en juillet et en août ? Parce que les chefs syndicaux sont à la plage et se font bronzer comme les Français méritants : ils laissent un peu de temps aux patrons pour préparer les licenciements de septembre et ils font semblant de ne pas voir les coups de bâton que le pouvoir distribue sur la tête des mauvais Français trop agités socialement pendant les mois d’avant. Ces deux mois de répit permettent au gouvernement de préparer sereinement les lois et les décrets tout neufs que les gentils citoyens découvriront au retour de leurs congés, avec la télé toute neuve qu’ils vont acheter avec les crédits tout nouveaux qu’on va leur octroyer. C’est qu’il y en a des événements en septembre, chaque année : la rentrée littéraire, la rentrée sociale, les universités d’été des grands partis, les inscriptions à la chorale de la paroisse ou à l’ANPE (ou les deux en même temps)… J’en saute et des pas pire comme on dit au Québec. Mais pour l’instant, les préoccupations des masses populaires sont tout autres. Certes, il y a des « ceuss » qui ne quittent pas leur « chez eux », faute de moyens ou faute d’envie de suivre les migrations du troupeau. Mais ils font semblant de ne pas être là ! On se rend compte que les gens ne veulent pas avoir d’autre souci que le choix de leur crème bronzante « anti-troudanlacouchedozone ».
Du coup, Il y a moins de lecteurs qui fréquentent les blogs et seuls quelques courageux(ses) irréductibles envoient encore des commentaires. Du coup, même les rédacteurs de blogs retraités, profiteurs et inactifs, se sentent eux aussi en vacances. Ils en profitent pour écrire beaucoup moins sur leur propre site, et ne passent guère de temps à se promener dans l’univers temporel fantastique des blogs des autres. C’est normal, puisque les autres écrivain(e)s se sentent aussi en vacances. Le rédacteur du présent blog n’échappe pas à la loi commune, même s’il préfère jardiner plutôt que tricoter, bricoler plutôt que s’ensabler, picoler plutôt que regarder la télé. Heureusement, il reste la LECTURE, qui va me permettre de renflouer un peu cette chronique maigrichonne ! Comme d’habitude, je ne parlerai que des sites que j’ai aimé parcourir, et des livres que j’ai pris plaisir à grignoter ! Donc je n’évoquerai pas tous ceux qui figuraient dans mon « cuchon »…

t_shirt_jacobl-300x300 Comme ses « poteaux », Alexandre, le « gentleman cambrioleur », fera son retour sur le devant de la scène en septembre. Avant de débrayer, Jean Marc Delpech, le biographe de Jacob a commis un excellent texte intitulé le marronnier et la marmite, dans lequel il parle du livre de l’historien étatsunien John Merriman intitulé « Dynamite club » et sous-titré « L’invention du terrorisme moderne à Paris ». La promotion pour cet ouvrage, publié en français juste au moment où les bronzés de la plage vont se tasser dans le métro, va bon train dans certains médias et annonce les futurs « Tarnac » de la rentrée. La thèse est simple, simpliste même, mais facile à vendre : l’auteur démontre le lien indiscutable à ses yeux entre la période « propagande par le fait » de certains anarchistes (fin du XIXème siècle), et le développement du terrorisme contemporain ; directement de la « marmite à clous » dans le commissariat parisien, à la voiture piégée qui a percuté le Pentagone ; d’Emile Henry à Ben Laden en passant par les brigades rouges et autres Carlos. Vous mettez dans un « shaker », vous secouez bien et vos lumières politiques brilleront de mille feux. C’est débile, mais ça plait et on en cause dans « Libé », « Le Monde », « Le Figaro », « France Culture »… L’analyse de Jean-Marc Delpech est excellente ; il est inutile que je vous inflige la mienne ; je préfère que ce soit lui qui s’énerve plutôt que moi. A mon âge, vous pensez ma bonne dame ! D’ailleurs les terroristes je m’en fous : je ne sors plus de chez moi. Il parait que les Mexicains de Tarnac ont fabriqué un nouveau virus de grippe qui contamine l’homme par le biais du saucisson. La preuve que ce sont les intégristes barbus de Corrèze qui ont créé cette cochonnerie, c’est qu’ils ont choisi le porc comme vecteur d’épidémie !

bagarres-a-paris Après ce petit couplet historico-politique, revenons à des choses plus relaxantes, plus estivales, plus chaise-longue, ce qui ne veut pas dire de moindre qualité, loin de là … ! Le mois dernier, je vous ai longuement parlé de la « Mère Castor« . Son blog a redémarré et quelques bonnes chroniques ont été publiées en juillet, accompagnées de photos insolites et fort plaisantes ma foi. Du temps que vous êtes chez « Mère Castor », profitez-en pour zapper sur son blog professionnel : « la castorienne de narration« , dans lequel elle raconte, là aussi photos à l’appui, l’élaboration d’un spectacle avec des enfants lors de la fête médiévale de Sauge, et la préparation de l’un des siens, quelque part dans les branches d’un arbre, haut perché, dans un monde bien étrange. Après cette première excursion, cliquez aussi sur le lien qui conduit au blog d’un complice semble-t-il fort proche (en fait je n’en sais rien car je n’ai rien lu à ce sujet dans la rubrique « people » de Yahoo) : « Fidel Castor » alias « l’hideur maxi-mots ». Ce blog a un contenu varié aussi : poésie, photos, jeux de mots laids et jolis… Des billets courts et parfois très percutants ; le style rappelle un peu celui du blog d’Appas, mais avec une personnalité propre et une ambiance bon enfant dans laquelle il est agréable de se poser un peu. Puisque je mentionne à nouveau Appas, autant dire que j’ai été, tout au long du mois, un visiteur régulier de ses écrits journaliers. Je persiste et signe : ce que j’ai dit le mois dernier était bien mérité. En bref, je ne ris pas de tout, mais je m’esclaffe souvent et certains billets provoquent même parfois de graves crises d’hilarité. Heureusement que l’on peut encore rire sans avoir besoin de  « compenser carbone ». Cette dernière affaire devient une véritable tarte à la crème, par conséquent de plus en plus lourde à digérer ! Pour conclure avec les blogs, une petite nouveauté estivale : j’aime bien le contenu de « Rendez-vous du patrimoine« , œuvre d’Isabelle Rambaud. L’intitulé du blog donne une idée de son contenu, mais méfiez-vous des a priori… Les publications du mois de juillet montrent par exemple que l’auteure a une idée plutôt ouverte du patrimoine, ce qui est assez rare. La recette qu’elle propose pour « l’aïoli » surprendra sans doute ceux qui s’attendent à ce que le blog ne parle que du Louvres et de la cathédrale de Chartres… La liste alphabétique des billets vous donnera une petite idée de la variété des sujets traités. Nul doute que vous n’y trouviez chaussure à votre pied !

langlais-nest-pas-une-lan Abordons maintenant le « petit cuchon de livres ». J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer, à travers différentes chroniques, tout le bien que je pensais de l’écrivain québecois Jacques Poulin. Certains de ses ouvrages figurent certainement dans la liste de la centaine  que je me sentirais obligé d’emporter sur une île déserte, histoire d’y constituer un embryon de bibliothèque ! J’ai lu d’une traite son dernier roman « L’anglais n’est pas une langue magique », et je me suis régalé. Je ne conseillerais cependant pas la lecture de ce titre pour rentrer dans l’univers littéraire de Poulin, car je trouve qu’il s’adresse avant tout à des lecteurs familiers de son œuvre : on y retrouve les personnages de ses livres précédents, même si le « héros » de l’histoire, Francis, lecteur sur demande, est un nouveau venu dans la famille. Au fil des pages on rencontre Jack Waterman, l’écrivain, déjà apparu dans les romans antérieurs, ainsi que Limoilou, la jeune fille qui occupe une place centrale dans « La traduction est une histoire d’amour ». « L’anglais n’est pas une langue magique » raconte les journées de lecture de Francis, le frère de Jack, et parle de ses différents clients : Alex, le jeune garçon malade du cœur auquel il va rendre visite à l’hôpital Laval, Chloë, une auditrice singulière puisqu’elle est dans le coma à la suite d’un accident de moto… Il y a aussi la femme mystérieuse qui l’appelle un soir pour lui demander de venir à son domicile et de lui lire « Parlez-moi d’amour », un recueil de nouvelles…  Le livre de Jacques Poulin est une ode à la lecture et à ses multiples vertus ; en exergue figure d’ailleurs cette citation d’Alberto Manguel : « Lire, presque autant que respirer, est notre fonction essentielle. » Mieux vaut sans doute aborder Poulin en lisant « Le vieux chagrin », « Volkswagen Blues » ou « les yeux bleus de Mistassini ». Tous ces titres sont disponibles chez Actes Sud (l’une des rares maisons d’édition qui propose encore des livres à prix raisonnable ayant une bonne qualité typographique – ce qui est plaisant).

les-captifs-de-cornouaille Les années 1900 sont à la mode en ce moment dans les collections de romans policiers et en particulier chez 10/18, « grands détectives ». Les séries abondent : Claude Izner et son bouquiniste-enquêteur Victor Legris, Brigitte Aubert et son journaliste-investigateur Louis Denfert, Jean-Luc Bizien (une lointaine connaissance !) et son duo singulier de détectives (un médecin psychiatre et sa gouvernante anglaise), Yves Josso et sa charmante Clémence de Rosmadec, peintre et enquêtrice à ses heures… Un peu trop de séries sur la même période à mon idée, mais il en faut pour tous les goûts et les folles années entre la guerre de 1870 et celle de 1914/18 sont riches en évènements politiques, découvertes scientifiques et bouleversements humains en tout genre. Je viens d’achever le dernier titre de Yves Josso « Les captifs de Cornouaille » et je reconnais l’avoir apprécié, surtout pour l’ambiance car les « ficelles » utilisées pour faire avancer l’enquête de la charmante demoiselle peintre sont un peu simplistes. En tout cas, il est clair que notre enquêtrice dilettante ne manque pas d’attraits, et que les livres d’Yves Josso permettent de faire une belle plongée dans l’univers des peintres contemporains de Gauguin : l’occasion de découvrir quelques « seconds couteaux » de la peinture française de l’époque qui n’ont laissé, à tort ou à raison, que peu de traces dans l’histoire de l’art. C’est le troisième opus de la série, je pense que j’avais préféré « La noyée du pont des Invalides » dans la même série. Mon enquêteur préféré, pour la période, reste le personnage central des romans de Jean Contrucci, « les mystères de Marseille« , dont je vous ai déjà parlé, il y a pas mal de temps.

un-seigneur-en-otage Un petit tour au Moyen-Age et toujours dans le roman policier. Le dernier Peter Tremayne (les aventures de sœur Fidelma en Irlande au VIIème siècle), intitulé « De la ciguë pour les vêpres » m’a un peu déçu car il s’agit d’un recueil de nouvelles… alors que l’on attend toujours de savoir ce qui est advenu au fils de la célèbre religieuse, enlevé à la fin du volume précédent « Les mystères de la lune ». Je vais envoyer un mail de supplique à la traductrice, Hélène Prouteau, qui fait un excellent travail (on oublie un peu trop souvent d’honorer les traducteurs dont le rôle est essentiel !).  J’ai découvert une nouvelle auteure de polar médiéval, Laetitia Bourgeois. Auparavant éditée chez Privat, elle vient de faire son entrée chez 10/18. Les romans se déroulent dans le centre de la France (Margeride, Cévennes, Gévaudan, Velay… autant de lieux qui donnent envie de voyager), pendant la guerre de cent ans. Le héros de cette mini-saga se nomme Barthélémy et il est sergent, plus ou moins responsable de la justice pour le compte de son seigneur, dans un petit village. Laetitia Bourgeois est docteur en histoire médiévale, et cela se sent dans son récit, largement documenté et permettant assez facilement d’imaginer la vie quotidienne en milieu rural en plein cœur du XIVème siècle, au temps où Français et Anglais se livraient à une sale guerre particulièrement meurtrière. Il y a trois titres dans la série : autant les lire dans l’ordre chronologique donc en commençant par le premier paru (le seul en « poche ») « les deniers du Gévaudan ». Vous aurez ainsi le temps de faire la connaissance de Barthélémy Mazeirac et de son petit monde.

parleur Trêve de polars pour faire un tout petit détour par la SF et le Fantastique. J’aurais aimé vous parler longtemps d’une relecture faite au début du mois. Il s’agit d’un roman de l’écrivain français Ayerdhal, intitulé « Parleur », paru en 1999 : un livre magnifique, une histoire poignante, à cheval sur l’historique et l’imaginaire (avec surtout une part imaginaire importante)… Ayerdhal brode, avec réalisme et talent, sur l’histoire de la Commune, ou plutôt celle des « Communes », puisque de tels soulèvements ont eu lieu à Paris, à Lyon, à Marseille et dans bien d’autres lieux, pour conter l’histoire d’une « enclave », un espace de liberté temporaire sur un monde lointain, quelque part dans un univers parallèle au nôtre. Les gueux, affamés, exploités, se révoltent un jour plutôt que de se laisser mourir, et créent, pendant quelques lunes, un lieu où il fait un peu mieux vivre, où l’autorité n’est plus le monopole de quelques tribuns autoproclamés. C’est surtout l’histoire d’un homme appelé « Parleur » qui joue un rôle clé dans toute cette aventure ; un homme dont les deux valeurs principales sont la non violence et le rejet de l’oppression… On n’est pas loin des « Dépossédés », le livre remarquable d’Ursula K. Le Guin, en tout cas on joue dans la même division… Je crois que j’ai encore plus aimé ce livre à la seconde lecture. J’ai commencé à rédiger une chronique détaillée et je me suis aperçu que « Parleur » n’était plus disponible chez « J’ai lu » : titre épuisé et non réédité, à se procurer, si l’aventure vous tente, chez un bouquiniste bien achalandé ! De chronique à part entière, l’évocation de cet ouvrage est devenu simple paragraphe dans ce « bric à blog » de juillet. Au cas où un éditeur quelconque se déciderait à prendre la bonne décision, je ne manquerai pas de vous en reparler et de vous expliquer ce qui m’a interpelé dans cet ouvrage !

magasin-general Je n’ai lu qu’une BD ce mois-ci, offerte par l’un de mes amis : il s’agit de « Magasin général » de Loisel & Tripp chez Casterman. J’ai dévoré le tome 1 et je ne vais pas manquer d’acheter les trois suivants dès que j’aurai trois francs six sous à investir. L’histoire se passe au Québec, dans le petit village de Notre-Dame-des-lacs, aux temps héroïques des années 20. Le magasin général, à la fois épicerie, droguerie, bazar, quincaillerie, est l’âme du village. Son propriétaire vient de mourir et sa femme essaie tant bien que mal de lui succéder. Il s’agit d’une chronique de la vie quotidienne dans les campagnes reculées du Québec ; les images sont superbes et le ton du récit, très humain, fait suffisamment « couleur locale » pour que l’on soit pris dans l’ambiance. Un travail particulier a été réalisé par les auteurs pour essayer de trouver un vocabulaire intermédiaire entre le français des « cousins de l’autre côté de la flaque » et le langage très coloré des habitants du village. Le mixage est réussi, suffisamment pour que l’on apprécie les expressions imagées propres au québecois, sans avoir besoin de consulter un « lexique en fin d’ouvrage » ! Excellente BD sur laquelle je vais vous quitter pour aujourd’hui. D’ici un ou deux jours commencent les « dragonneries », grande festivité locale (et néanmoins privée) à laquelle je vous initierai peut-être un jour (en attendant, ceux qui ont une curiosité insatiable peuvent toujours relire cette chronique-là). Compte-tenu du surcroît de travail pour « ma pomme », il est fort probable que mon clavier restera muet pendant une courte période… disons jusqu’au 4 ou 5 août ! Portez-vous bien et gare aux coups de soleil !

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27juillet2009

Trente ans qu’Emilie ne fait plus bouillir « la soupe »

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

soupe-aux-herbes-sauvages Trente ans qu’Emilie Carles est morte, le 29 juillet 1979. Son nom ne vous dit peut-être rien et c’est dommage. Par contre si je vous parle de « la soupe aux herbes sauvages », j’ai plus de chances de vous faire réagir, tant ce livre autobiographique rédigé à la fin de sa vie a connu un succès important. Personnages extraordinaires que cette Emilie et son Jean de mari, dont l’existence mérite bien un hommage… Après tout, un anniversaire, même aussi triste, c’est une occasion excellente pour parler d’une personne pour laquelle on a autant d’admiration…

La biographie d’Emilie Carles n’a rien d’un conte de fées. Sa vie a été une longue succession de joies, de peines, de travail, de lutte… pour assurer la subsistance des siens, défendre un cadre de vie qu’elle adorait et mener une existence conforme à l’idéal libertaire et antimilitariste qui était le sien. Rien de bien extraordinaire dans ce parcours conforme à celui de beaucoup de gens simples, issus d’un milieu modeste, mais vigilants à ce que la loi d’airain de l’argent-roi ne piétine pas le pré-carré de leur idées. Emilie Carles est née en 1900, non loin de Briançon, au cœur d’une petite vallée appelée « la Clarée », dans un village portant le nom champêtre de « Val des prés ». Ses parents étaient agriculteurs de montagne et elle avait cinq frères et sœurs. L’exploitation ne rapportait guère mais demandait beaucoup de travail, et ses parents peinaient à gagner de quoi nourrir cette importante tablée familiale. Sa mère mourut, foudroyée en plein champ, alors qu’Emilie n’était âgée que de quatre ans, et cette disparition prématurée la marqua durement. Très vite, Emilie fut contrainte par les dures lois de l’existence à fournir une double journée de travail : à l’école d’abord, pour s’instruire, aux champs et à l’étable ensuite, pour aider la famille à survivre. Elle avait un projet, devenir institutrice, et elle témoigna d’une volonté et d’un courage hors du commun pour y arriver. « J’aimais l’école, j’aimais l’étude, j’aimais lire, écrire, apprendre. Dès que je suis allée à l’école, je me suis sentie chez moi et c’est là que je me suis épanouie. » Elle fut d’ailleurs la seule enfant de la maison à poursuivre ses études. En 1916, elle quitta l’école à Besançon, pour aller à Paris, afin d’obtenir son diplôme et exercer le métier qu’elle avait choisi. La guerre de 14/18 avait débuté depuis deux ans et deux de ses frères étaient mobilisés. Son retour « au pays » fut donc grandement apprécié. Ce séjour à Paris va marquer pour Emilie Carles le début d’une nouvelle phase de son existence.

emilie-carles-institutrice1 Les récits des deux soldats, lorsqu’ils sont permissionnaires, ainsi que les contacts qu’elle entretient sur Paris, juste après guerre, dans la mouvance anarchiste, la convainquent peu à peu de l’absurdité de la guerre et de la nécessité d’œuvrer pour la construction d’un monde meilleur. La rencontre de celui qui va devenir son compagnon, Jean Carles, en 1927, va l’aider à forger et à étoffer ces convictions qui sont déjà en elle. Jean Carles est anarchiste, pacifiste et libre-penseur. Il a refusé d’être mobilisé pendant la première guerre, et a dû prendre le maquis pour échapper aux gendarmes chargés de l’arrêter. Jean est plus âgé qu’Emilie : il est son aîné de onze ans. L’accord entre ces deux êtres est total et ils vont se lancer à corps perdu dans le militantisme avec beaucoup de générosité et d’ouverture d’esprit, tout en continuant leur labeur quotidien. Dans son livre, Emilie Carles détaille longuement les petits faits qui jalonnent une vie montagnarde particulièrement difficile. Elle décrit les luttes quotidiennes mais aussi les améliorations que le progrès apporte dans les villages reculés. Son métier d’institutrice la laisse en contact permanent avec le milieu populaire dont elle est issue ; son récit est un témoignage remarquable sur la vie des familles rurales dans les Alpes entre deux guerres : installation des premiers poêles à charbon, raccordement au réseau électrique, amélioration de l’équipement ménager… Malgré tout, le confort quotidien reste tributaire des récoltes et de la santé des animaux d’élevage et dame Nature est parfois bien sévère. Elle conte aussi les longues veillées hivernales et l’entraide dans les villages pour aider les familles à surmonter les moments difficiles. Elle essaie aussi de travailler en respectant son idéal. Il est important pour elle que les enfants qui lui sont confiés développent leurs talents personnels, aient du goût pour les études et souscrivent aux valeurs morales qui sont essentielles à ses yeux : solidarité, respect de l’autre, responsabilité individuelle…

timbre-conges-payes L’année 1936, avec l’arrivée au pouvoir du Front Populaire, voit la création des premiers congés payés. Cet acquis social important est arraché de haute lutte et provoque une vague d’euphorie dans le pays. Emilie et Jean décident d’ouvrir une auberge rurale dans les bâtiments de leur grande ferme. Ils font de la « publicité » dans les journaux militants et leur auberge se remplit de copains et de copines anarchistes venus se ressourcer à l’air pur de la montagne, au contact de ces deux hôtes exceptionnels. La « clientèle » n’est guère fortunée et il est difficile de rentabiliser un fonctionnement aussi démocratique. Là n’est pas le but des deux initiateurs du projet d’ailleurs. Il veulent simplement faire partager aux citadins leur cadre de vie exceptionnel. Le salaire régulier d’Emilie (qui continue son labeur d’institutrice) permet d’équilibrer les comptes tant bien que mal. La guerre de 39/45 vient très vite assombrir ce décor idyllique. Dès le début du conflit, leur fille, Nini, qui jouait dans la rue du village, est écrasée par un camion militaire, au passage d’un convoi. Cette disparition plonge le couple dans une détresse profonde et parfaitement compréhensible.
Jean refuse d’être mobilisé et se cache à nouveau dans les montagnes. Plus tard, il rejoint un camp de maquisards mais, en raison de son refus de se servir d’une arme, il ne participe à aucun combat et se charge de la « popote » de ses compagnons. Nouveau problème au moment de la guerre en Algérie : l’un de leur fils est en âge d’être mobilisé et le combat contre le militarisme doit reprendre. En 1962, épuisé par toutes ces luttes, Jean meurt soudainement et Emilie se retrouve seule. J’exprimais plus haut le fait que le nom d’Emilie Carles était moins connu que le titre de son livre. Jean Carles aussi n’a laissé que peu de traces derrière lui, sauf parmi ceux qui l’ont connu directement. Peu d’éléments sont connus sur sa vie, à part ceux que sa compagne a révélé dans son ouvrage. Les recherches concernant Jean donnent peu de résultats, y compris sur les sites libertaires ou sympathisants. D’après l’image que je me fais de lui, je crois que cette absence de discours creux, de fanfares et de louanges plus ou moins hypocrites ne lui aurait pas déplu : un homme simple qui a quitté la vie sans tambours ni trompettes !

Emilie ne dépose pas le flambeau de la révolte pour autant.  Ce n’est plus l’armée maintenant qui menace directement son cadre de vie, ce sont les promoteurs projetant de faire passer une autoroute en plein milieu de la vallée de la Clarée. Il n’est pas question pour elle de laisser saccager ce milieu naturel exceptionnel dans lequel elle évolue depuis son enfance. Le cycle militant reprend : manifestations, tracts, conférences… Il faut sensibiliser l’opinion publique aux risques que ce projet routier absurde fait courir à la vallée. Trois années de lutte de 1973 à 1976 avant d’obtenir enfin gain de cause. Le classement de la vallée entraine l’arrêt définitif du chantier prévu. Âgée de 76 ans, Emilie Carles est allée jusqu’à Paris, faire une conférence de presse devant les technocrates et les journalistes. Son éloquence joue pour beaucoup dans la décision finale.

ecold Le temps est venu de se poser un peu et de raconter. Emilie Carles rédige alors « la soupe aux herbes sauvages », roman autobiographique qui paraît en 1978. Elle raconte, avec beaucoup de talent, de sensibilité et d’humanité, le quotidien des gens de la montagne pendant un demi-siècle qui a vu changer bien des choses. Le livre va bien plus loin qu’une simple chronique de la vie rurale. Avec l’humilité qui la caractérise, elle parle beaucoup des autres et fort peu d’elle-même. A travers son récit, elle développe aussi les idées qui sont les siennes et ont été celles de son défunt mari, et témoigne avec enthousiasme de l’espoir qu’elle porte toujours de voir le monde s’améliorer et l’humanité adopter de nouvelles valeurs morales. Il est donc important d’insister sur le fait que « la soupe aux herbes sauvages » est bien plus qu’une simple recollection de faits divers ou un roman « de terroir » fleurant la lavande et le feu de bois dans la cheminée. Aux travers des écrits d’Emilie Carles se profilent une philosophie de l’existence et une défense de valeurs tout autres que celle des gens qui n’ont vu dans son livre qu’un témoignage sympathique, pittoresque et rustique. Le livre a connu un succès important et a été réédité à plusieurs reprises et dans diverses collections. Un téléfilm a même été tourné avec Annie Girardot dans le rôle de la « brave institutrice ». TF 1 l’a financé et diffusé. Je ne l’ai pas vu ; je ne souhaite pas le voir ; je ne vous en parlerai donc pas. Je ne sais pas ce qu’Emilie en aurait pensé. Elle est morte dans son village, au milieu des siens qu’elle avait tant aimés et surtout si bien compris. Elle a fait don de son corps à la science : elle n’avait guère plus d’estime pour la religion que pour les uniformes. Je lui laisse la conclusion de cet hommage posthume car elle mérite bien d’avoir le mot de la fin : « c’est pareil pour toutes choses, ce qui paraît irréalisable pour l’heure sera une réalité demain. »

NDLR : un comité de défense de la « vallée de la Clarée » a dû être réanimé il y a quelques années, à cause d’un projet de tunnel ferroviaire. La lutte a repris, sans Emilie cette fois, mais soutenue par l’élan qu’elle avait su donner aux habitants de la vallée. La zone concernée a été finalement classée « Natura 2000 » et elle est protégée au moins pour quelques années. Voici l’adresse web de cette association, si vous voulez en savoir un peu plus.
L’illustration n°2 est empruntée à « Rhône-Alpes-Auvergne-France 3 ». L’illustration n°4 représente l’école de Val des Prés à l’époque d’Emilie Carles. Elle provient du site fort sympathique de l’école « Emilie Carles », que vous pouvez visiter.

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23juillet2009

Du cheval de Troie à la pétanque, en passant par les méditations d’Hippocrate…

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

Ambitieux programme non ? D’autant que nous allons parler aussi de Nostradamus, d’un naturaliste de la Renaissance, Pierre Belon, et d’un tigre miniature qui apprécie la vie en altitude. Le lien commun entre tous ces éléments disparates ? Le PLATANE, le bon vieux platane qui pousse sur les places de nos villages, le long des routes ou dans les cours des fermes ; un arbre qui n’a rien d’extraordinaire, que tout le monde pense connaître et sur lequel le regard s’attarde rarement. Et pourtant ! Il est l’un des plus majestueux de nos compagnons feuillus et certains spécimens méritent un hommage appuyé tant Mère Nature leur a accordé d’admirables proportions. Voici donc une chronique qui a la prétention de réhabiliter non une splendeur déchue, mais un acteur ignoré de nos paysages quotidiens, un proche dont la santé est parfois préoccupante.

zeus-et-europe Le platane était présent dans nos contrées à la fin de l’ère tertiaire : il y a cinq millions d’années, longtemps donc avant la naissance de Pagnol, on trouvait déjà des platanes dans la vallée du Rhône et sur les collines provençales. Les grandes glaciations du quaternaire l’ont poussé à se réfugier sous des cieux plus cléments, dans les Balkans, en Crête et sur les bordures occidentales de l’Asie. Il a fallu attendre la Renaissance pour qu’un botaniste le découvre en Grèce et tente à nouveau de l’acclimater sous nos latitudes. La plupart des arbres que nous admirons maintenant ne sont pas les descendants directs de ce platane d’Orient, mais un hybride de cet arbre avec un lointain cousin, le platane d’Occident qui pousse à l’Est des Etats-Unis. Cette espèce américaine aurait été acclimatée en Europe au début du XVIIIème siècle et le croisement avec le platanus orientalis se serait fait très rapidement. J’en reparlerai. Puisque de Grèce il est question, c’est dans ce pays que nous allons débuter notre voyage car le platane y jouit d’un prestige important, lié à une place d’honneur dans la mythologie et dans l’histoire ancienne. Je vais commencer par vous conter une très jolie histoire, celle de l’enlèvement d’Europe, une jeune fille d’une beauté ravissante qui connut l’amour dans les bras de Zeus… Le regard acéré (et intéressé) du dieu aperçut la charmante demoiselle du haut de l’Olympe. On a beau être dieu on n’en reste pas moins sensible aux charmes féminins. Zeus prit la forme d’un taureau blanc pour s’approcher de la fille du roi de Tyr. Celle-ci folâtrait dans les vertes prairies et cueillait des fleurs qu’elle tressait en couronne. Le Dieu-taureau se mêla au royal troupeau qui paissait dans l’herbe verte ; il s’approcha subrepticement et enleva la jeune fille ; il courut puis nagea dans les flots tumultueux jusqu’à l’île de Crête. Europe ne semblait guère effarouchée par ce comportement cavalier (bovin ?) et, assise sur la croupe de l’animal, elle se cramponnait à ses longues cornes… Au pied d’une colline, dans un lieu nommé Gortis, le taureau déposa sa captive. Selon les chroniques d’Homère, de nombreuses sources rendaient le vallon boisé particulièrement accueillant. Zeus retrouva sa forme originelle et embrassa tendrement la belle Europe. Un immense platane abrita leurs ébats amoureux de son ombre. On dit que l’arbre, pris par l’émotion, abaissa ses branches jusqu’au sol pour constituer un écrin dans lequel le couple vécut un moment de bonheur sans égal. Selon la tradition populaire, le platane, depuis ce jour, conserva ses feuilles couleur émeraude et ce été comme hiver…

platane-parc-leopold Le platane occupe une place toute particulière dans la mythologie et dans l’histoire grecque et la légende que je vous ai contée est loin d’être la seule à se référer à cet arbre magnifique. Laissons Tyr pour Sparte :  c’est sur une place bordée de platanes, le Plataniste, que s’entrainent les jeunes gens, futurs héros de la cité. Même lors des chaudes après-midi estivales, l’ombre reste suffisamment fraîche pour que l’homme puisse supporter une activité physique un peu plus intense que notre traditionnelle pétanque. On retrouve aussi le platane dans l’histoire de Troie. Depuis trois ans, les Grecs assiègent la ville sans réussir à s’en emparer. Epéios décide de construire un cheval de bois creux dans lequel se cache un groupe de combattants guidés par le valeureux Ulysse. Bûcherons et charpentiers se mettent à l’œuvre et devinez sur quels arbres se porte leur choix : sur des platanes bien entendu. On retrouve aussi cet arbre non loin de la tombe de Diomède, fils de Tydée et de Déipyle, un autre héros de la guerre de Troie. Les Grecs lui témoignaient une véritable vénération et de nombreuses libations avaient lieu à l’ombre de ses branches, cérémonies au cours desquelles on avait coutume d’arroser ses racines de vin. Lequel des dieux ou des héros grecs n’a pas eu son petit platane bien à lui, on peut se le demander : Ménélas, Agamemnon avaient leur arbre culte ; quant à Xerxès, lors de sa traversée de la Lydie, on dit qu’il tomba amoureux d’un platane auquel il offrit colliers et bracelets en or… Je ne sais pas ce que penseraient nos botanistes actuels de tous ces traitements, mais il est indéniable qu’ils témoignent de la passion que les anciens Grecs vouaient à cet arbre ! Je terminerai ce bref voyage en Grèce en évoquant le célèbre Hippocrate, père de la médecine, qui donnait ses consultations sous le platane de la ville de Kos, dans le Dodécanèse. Il avait créé en ce lieu sa propre école de médecine, en 420 av. JC et il y exerça sa science jusqu’à sa mort… Le fameux arbre, âgé de plus de deux mille ans, serait toujours debout et aurait une circonférence de 14 m. Nos platanes modernes ont encore du chemin à parcourir pour atteindre cette dimension impressionnante, mais certains sont en bonne voie.

pierre-belon Revenons en France après cette escapade. Il faut attendre la Renaissance pour que le platane oriental réapparaisse sous nos cieux et plus particulièrement l’expédition en Grèce du naturaliste Pierre Belon. Notre homme, féru de botanique, a ses entrées à la cour de François 1er. Le roi de France décide, en 1546 d’envoyer une ambassade à Constantinople pour rendre hommage à Soliman le Magnifique. Afin d’assurer un maximum de prestige à cette expédition, François 1er veille à ce qu’elle comporte un certain nombre de savants, chargés d’étudier le pays dans lequel ils vont évoluer. Il faut dire que le périple envisagé pour notre groupe d’ambassadeurs est important : ils vont faire escale en Croatie, en Grèce, en Turquie, en Palestine, en Egypte… Pierre Belon va pouvoir satisfaire son immense soif de connaissances. En Turquie il s’intéresse au pavot et surtout à l’opium que l’on tire de ses capsules. Il décrit avec soin le mode de culture et les divers usages de la plante… En Grèce il fait escale à Kos et tombe en émerveillement devant l’arbre d’Hippocrate… En Egypte, ce sont les papyrus et les crocodiles qui stimulent ses talents d’observateur… Lors de son retour en France, en 1549, la couronne royale a changé de tête, et il offre en hommage au roi Henri II l’ensemble de ses trouvailles. Il décide notamment de semer, dans le domaine de Touvoie (ancienne propriété de son protecteur René du Bellay), les graines de platanus orientalis en sa possession. L’expérience réussit, mais il est difficile de savoir ce que les arbres sont devenus. En réalité, il faudra attendre encore deux siècles pour que la culture de l’arbre se développe vraiment sur notre territoire. C’est Buffon qui fera planter les premiers spécimens connus au jardin du Roi, au milieu du XVIIIème siècle. Belon, dont je vous conterai peut-être un jour la vie un peu plus en détails, mourut de façon bien singulière. On le trouva, assassiné, au Bois de Boulogne et l’on pense que sa fin mystérieuse pourrait bien avoir un rapport avec l’intérêt poussé qu’il témoignait à une certaine plante orientale dont l’usage n’était pas qu’ornemental. Selon la légende, le platane géant qui se trouve à Lamanon non loin de Salon-de-Provence, aurait été planté par Catherine de Médicis lors de l’une de ses rencontres avec le médecin-astrologue Michel de Nostredame (Nostradamus). Si les faits étaient vérifiés, il pourrait alors s’agir de l’un des spécimens cultivés par Pierre Belon. L’arbre est magnifique en tout cas et l’ami Krapo arboricole lui a consacré l’une de ses célèbres chroniques.

platanus-occidentalis A l’époque où Buffon rend à son tour honneur à l’espèce orientale du platane, des pépiniéristes anglais cultivent depuis déjà pas mal d’années, dans le jardin botanique d’Oxford, un cousin américain de cet arbre : le platanus occidentalis… Par suite d’un croisement végétal, sans doute plus lié à un caprice de la nature qu’à une volonté humaine, va naître un hybride des deux arbres : notre actuel platane, parasol favori des joueurs de pétanque, ennemi juré des automobilistes qui confondent routes nationales et pistes de course pour Formule 1. Les deux espèces ne sont guère différentes. Le platane occidental s’élève à une cinquantaine de mètres de hauteur et ses feuilles, moins découpées, ne possèdent que trois lobes (contre cinq ou sept pour le platanus orientalis). L’écorce des deux arbres ne se décolle pas tout à fait de la même façon aussi. Le patrimoine génétique des deux arbres est proche cependant puisque, fait plutôt rare en botanique, l’hybride apparu entre les deux espèces n’est pas stérile mais donne à son tour des descendants conservant leurs caractéristiques. Ce tout récent platanus hybridus est maintenant de loin le plus répandu dans nos contrées. C’est au XIXème siècle qu’il a été largement planté, en bordure des avenues, au centre des places de villages et le long des routes encore paisibles.

feuille-fruit-platane Le bois des platanes taillés, émondés, martyrisés, n’a que peu d’intérêt pour l’ébéniste. Il n’a guère d’autre valeur que celle d’être un excellent bois de chauffe, ce qui n’est pas rien, vous en conviendrez. Lorsque dans les parcs les platanes ont pu conserver leur élan naturel, ils offrent par contre de magnifiques fûts droits dans lesquels menuisiers, charpentiers, ébénistes et parfois même luthiers,  trouveront leur bonheur. Le bois de ces arbres est en effet d’excellente qualité, proche de celui du hêtre par l’aspect et possédant même des qualités mécaniques supérieures. La veine est discrète mais assez décorative, dans les tons crème et rose, avec une maillure très fine, un peu brunâtre. Les troncs de haute qualité sont assez rares car le platane est plus souvent planté pour « faire de l’ombre » que dans l’optique de produire des grumes pour le sciage. C’est un peu dommage. Je possède une épinette des Vosges (instrument de musique traditionnel) dont la caisse est probablement réalisée avec ce bois : elle est fort belle et possède une sonorité de bonne qualité.  On se sert aussi du platane pour fabriquer des crosses de fusil, des règles ou des équerres en bois, des jouets ainsi que pas mal de mobilier miniature : coffrets, tiroirs, ameublements pour maisons de poupée…  Les usages médicinaux sont relativement limités ; par contre certaines personnes présentent des allergies au pollen de l’arbre ou au duvet floconneux qui habille la partie inférieure des jeunes feuilles. Les fruits se présentent sous la forme de boules réunissant une importante collection d’akènes velus agglomérés ensemble. Ces boules restent sur l’arbre longtemps après la chute des feuilles. Le vent d’hiver se charge ensuite de les disséminer dans un environnement parfois assez vaste. Les plaisantins connaissent très bien la sensation désagréable que créent ces fruits mûrs lorsqu’on les désagrège et qu’on lance la nuée de poussière obtenue sur une personne : c’est l’un des fameux « poil à gratter » tant apprécié de certains collégiens à une époque, semble-t-il maintenant, à peu près révolue ! Le platane lui aussi a des ennemis : outre la tronçonneuse des agents de l’équipement, notre arbre sympathique est parasité par un insecte de la famille des tingidés, appelé plus communément « tigre », qui cause des ravages importants dans le feuillage, notamment dans le Sud de la France. Cette sorte de punaise est originaire d’Amérique et elle est apparue en France dans les années soixante-dix. Lorsque l’on s’assied sous un platane, il est fréquent de récupérer quelques tigres sur la tête ou sur le haut du corps. Heureusement, ces prédateurs-là ne viennent pas du Bengale !

platanes-minimes A travers ces quelques anecdotes, j’espère avoir attiré votre attention sur un arbre commun mais non point anodin. Je serai content de mon travail si votre regard sur le grand parasol qui ombrage la place de votre village ou les bancs de votre avenue a quelque peu évolué… A ce propos, je me permets d’emprunter la conclusion de cette brève étude à Pierre Lieutaghi, l’un de mes auteurs « fétiches » en matière de botanique. Il évoque l’image du platane d’une façon que je trouve très réaliste et très sensible : « En choisissant tout particulièrement le platane pour orner, non sans avoir confié son faîte passionné au fer d’un émondeur cartésien, les cours sinistres des collèges du siècle passé, les dignes propagateurs de l’Education nationale songeaient sans doute aux arbres de la promenade de l’Académie, à Athènes, qui ombrageaient les sentences des stoïciens et les diatribes des sophistes. A promener des rêveries de lycéen peu enthousiaste dans un quiconque de troncs meurtris par des générations de potaches en mal d’épigraphes vengeurs, j’aurais pu prendre en haine ces témoins impassibles de mes études à petit feu. Mais ils étaient soumis à la discipline grossière de l’ébrancheur : condamnés à des peines semblables, eux à perdre leur noblesse native, moi l’émerveillement, nous en vînmes à une entente de prisonniers muets. Quand j’eus droit à une remise de peine, avant d’avoir purgé tout mon temps d’instruction, je m’étais pris d’une certaine passion pour les arbres sauvages… Je garde encore une reconnaissance émue envers ces pâles compagnons d’infortune auxquels il n’était laissé que des bras tors et chétifs, pour clamer, à chaque printemps, leur désir fou de frondaisons. » Jolie conclusion, non ?

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20juillet2009

Au nom du Profit, du Saint Profit, et du Très Saint Profit…

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Vive l'économie toute puissante.

Eh bien non, nous ne dirons pas Amen… Pomper de gigantesques quantités d’eau dans le Rhône, les canaliser dans une énorme canalisation, leur faire traverser les Pyrénées grâce à un tunnel de 4 km sous le Perthus… tout ça pour combler les déficits en eau du Nord-Est de l’Espagne et surtout pour réaliser, grâce à cette ressource naturelle, d’importants profits, au nom d’une soi-disant « solidarité européenne » bien mal placée. La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, il y a une petite dizaine d’années, dans la bouche d’un couple d’amis, j’ai cru qu’il s’agissait d’un canular écolo, genre couverture du journal des Amis de la Terre pour un premier avril. Après, l’affaire est retombée dans l’oubli. La seconde fois que j’ai lu un article à ce sujet sur Internet, je me suis précipité sur Hoaxbuster, pensant là-aussi qu’il s’agissait d’une de ces multiples rumeurs circulant sur le Web et que chacun relaie bien soigneusement en la renvoyant à droite et à gauche, au gré de son carnet d’adresse. Pourtant il ne s’agissait visiblement pas d’une intox… Le dossier était bien à l’étude. Et voilà que ces derniers temps, le dossier, un temps passé aux oubliettes, remonte sur le haut de la pile. Dans cette période qui dégage de nombreux relents de décadence impériale et de démesure financière à grands coups de chantiers délirants pour combattre « les effets de la crise sur l’économie », l’affaire devient d’autant plus préoccupante. Je me propose de vous expliquer, par le menu, en fonction des informations dont je dispose, ce dont il est question…

trace-canalisation-et-aqued Selon les ardents défenseurs de ce projet aussi pharaonique que débile, transférer une partie de l’eau du Rhône vers Barcelone et la Catalogne serait la décision la plus raisonnable à prendre pour pallier au manque d’eau soi-disant criant dont souffre cette région du Nord de l’Espagne en raison de la croissance démographique galopante qu’elle connait. Ce que ces brillants avocats omettent de préciser, c’est que l’Espagne est le pays du monde qui possède le plus de barrage par km2 de territoire et par habitant et que les ressources hydrauliques ne sont pas négligeables. Le vrai problème de la Catalogne n’est pas un problème de quantité d’eau, mais un problème de qualité du réseau d’approvisionnement et un problème de pollution de ses propres rivières. Le gaspillage est phénoménal à plusieurs niveaux : le taux de fuite du réseau de distribution de l’agglomération barcelonaise est de l’ordre de 25 %. Des milliers de m3 d’eau potable sont pompés chaque année dans les couloirs souterrains du métro et rejetés à la mer. Les deux fleuves côtiers, le Ter et le Llobregat sont gravement pollués. Les eaux du Llobregat reçoivent en particulier une quantité importante de sel qui les rendent impropres à la consommation. Cette salinisation de l’eau se produit lors de la traversée d’une zone dans laquelle se trouvaient des usines de sel de potasse, aujourd’hui abandonnées mais dont les effets nocifs perdurent. La dépollution de l’eau coûterait très cher selon les experts favorables au transfert de l’eau depuis la France… L’argument démographique n’est qu’un alibi douteux car le taux de croissance de la population espagnole est l’un des plus bas d’Europe. Les plus gros consommateurs d’eau ce sont les agriculteurs subventionnés pour des usages d’eau parfois totalement irrationnels ou les promoteurs d’un tourisme de masse à bas prix. Les cultures irriguées, les industries, les ensembles immobiliers touristiques, et les terrains de golf consomment beaucoup plus d’eau que la population locale pour ses besoins essentiels.

brl-exploitation La construction de ce gigantesque pipeline-aqueduc ne correspond donc aucunement à une nécessité absolue pour la population, mais surtout à une volonté de la B.R.L. (Société d’aménagement du Bas-Rhône et du Languedoc) de tirer le maximum de profit d’une richesse hydraulique dont elle possède un droit d’exploitation jusqu’en 2056. Une licence a été accordée par l’Etat français à cette société, devenue une holding, dont les capitaux proviennent totalement du secteur privé. Il est évident que les grandes entreprises de travaux publics sont également partie prenante dans la création de cette canalisation de 330 km qui relierait Arles à Barcelone. Pour en revenir à la B.R.L., cette société est en fait structurée en quatre filiales, parmi lesquelles « B.R.L. Exploitation » qui s’occupe du très profitable commerce de l’eau. Le capital de cette filiale est détenu à 51 % par la maison-mère et les 49 % restant appartiennent à différentes sociétés parmi lesquelles, Pont à Mousson, Spie Batignoles, Suez, CGE, Alsthom, Bouygues, Vivendi environnement…. entreprises connues pour leur sens du mécénat et leur dévouement aux grandes causes d’intérêt général. La consommation énergétique de ce projet de détournement des eaux du Rhône serait énorme : pour alimenter les 5 ou 6 unités de pompage chargées d’assurer un débit de 15 m3/seconde, celle-ci est estimée à sept cent millions de kilowatts/heure chaque année. Le coût de cet acte de « solidarité » risque d’être impressionnant lui aussi pour les futurs clients concernés. Nul doute que nos vaillants entrepreneurs trouveront le moyen de faire passer à la caisse les contribuables des deux pays… Un montage dans lequel les fonds publics financent l’essentiel des travaux et dans lequel les bénéfices sont engrangés par la maison mère est diablement séduisant… Le projet s’inscrivant dans la perspective d’un gigantesque réseau européen de circulation de l’énergie et de l’eau, nul doute sur le fait que la Commission Européenne sera, elle aussi, largement sollicitée, financièrement parlant. Je vous rassure tout de suite : quel que soit l’organisme qui verse les fonds, ils sont toujours prélevés dans la même caisse !

villa-piscine Ce projet a de quoi interpeler gravement les populations concernées. Plus les années passent, plus les multinationales et les grands groupes financiers essaient de mettre la main sur les ressources essentielles : cela va du contrôle des semences agricoles au brevetage des organismes vivants en passant par la distribution de l’eau, sa pollution et sa dépollution … Encore quelques années et nous aurons droit à un compteur pour mesurer l’air que nous respirons (sous réserve que celui-ci soit encore respirable) et à une facturation adaptée à nos besoins… Une extrême vigilence des citoyens est plus que jamais nécessaire avant que quelques monopoles n’instaurent un contrôle complet sur nos vies, de la conception assistée à la mort programmée, en passant par une existence de plus en plus normalisée, contrôlée et, bien entendu, taxée. En attendant que notre économie prenne le virage véritalement salutaire (qu’elle tarde à prendre !), il est nécessaire au moins que tout ce qui a trait aux besoins vitaux de l’humanité reste sous contrôle public et que l’on arrête de faire n’importe quoi avec des richesses qui appartiennent à tous. Produire toujours plus pour consommer toujours plus est une voie suicidaire qui n’a d’autre issue que des crises sociales, humaines ou climatiques,  à répétition, d’une ampleur croissante. L’idée de dommages totalement irréversibles causés aux écosystèmes n’a plus rien d’une lubie écologique passéiste. L’échelle complètement délirante à laquelle on envisage des solutions (qui ne sont pas des solutions mais des fuites en avant irresponsables) à nos problèmes actuels, montre bien que les enjeux écologiques ne relèvent pas de solutions individuelles mais de remèdes globaux qui doivent être envisagés de façon collective. L’écologie est à la mode, mais le discours de cette écologie « tendance » a une facette extrêmement pernicieuse car fortement teintée d’individualisme et de culpabilisation sauce judéo-chrétienne. Il ne faut pas se tromper de cible et bien identifier qui sont les véritables pollueurs et à quel niveau. Ainsi que le démontre avec beaucoup de justesse une étude américaine dont j’espère publier bientôt la traduction dans ce blog, ce n’est pas en réduisant sa consommation de quelques litres par jour que le citoyen catalan moyen résoudra les problèmes d’eau dans sa province. Il y a des villes aux Etats-Unis dans lesquelles, à durée égale, la consommation quotidienne d’eau des terrains de golf est supérieure à celle de l’ensemble des habitants. A votre avis, où doit-on faire des économies en premier lieu ?… Simplicité volontaire, décroissance… pourquoi pas, mais il est clair que certains doivent donner l’exemple et je crains qu’ils ne le fassent pas spontanément. Si les écologistes veulent recruter ailleurs que dans la frange supérieure de la classe moyenne, ils doivent faire attention à la dimension sociale de leur discours, je n’en démordrai pas !

france_petit_rhone_arles-1 Je donne peut-être l’impression de m’écarter de mon sujet ; pourtant ce que j’exprime là est en phase avec l’objet de ma chronique : lutte contre le gaspillage, dépollution, recyclage plutôt que travaux herculéens et déments, fuite en avant pour légitimer toujours plus de gaspillage. Je n’ai même pas abordé les conséquences pour le milieu naturel de tels prélèvements dans le cours du fleuve. La raison en est simple : même si l’impact était nul sur les écosystèmes, c’est le modèle de société que l’on promeut qui me dérange. Comme le faisaient remarquer les militants antinucléaires de la revue « Survivre et vivre » dans les années 70, une société gérée par les technocrates ne peut qu’adopter un modèle totalitaire de développement. Pour ce qui est de l’empreinte écologique du projet de captage de l’eau du Rhône, les exemples dans l’histoire de chantiers destinés à modifier le tracé ou le débit des cours d’eaux ne manquent pas. Demandez aux habitants de la région de la mer d’Aral ce qu’ils pensent des travaux réalisés par le gouvernement soviétique dans les années 60. Afin de développer la culture irriguée du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan, le pouvoir central et les ingénieurs « aux ordres » décidèrent d’effectuer des travaux considérables pour dévier le cours des fleuves Syr-Daria et Amou-Daria. La catastrophe prévisible s’est produite en une trentaine d’années : la mer d’Aral, grande comme le Portugal, a perdu plus de la moitié de sa superficie. Le sel s’est concentré et une bonne partie de la vie sous-marine a été anéantie. Les deux fleuves sont fréquemment asséchés pendant la saison chaude. La ressource en eau fait défaut à toute la région.
Certes les projets concernant l’aménagement  du Bas-Rhône n’ont pas la même ampleur et n’auront sans doute pas des effets aussi dramatiques. Des études sérieuses doivent être conduites, par des organismes indépendants, pour connaître les conséquences éventuelles d’un tel prélévement pour le delta du Rhône et la Camargue.
Jusqu’à présent, c’est surtout un travail de lobbying considérable qui a été réalisé auprès des instances concernées. En 1996, les entreprises initiatrices du projet ont créé un Groupement Européen d’Intérêt « Public » pour faire valoir leurs arguments auprès des autorités françaises, espagnoles et européennes. Depuis, les pressions vont bon train et les marchandages aussi. Afin de convaincre les municipalités françaises concernées par la traversée de l’énorme canalisation, la BRL a fait miroiter la possibilité de « piquages » en cours de trajet, afin de pallier aux manques d’eau de certaines communes du littoral. Il semble que pour l’instant les élus ne soient pas tous convaincus par l’argumentaire « développement » des promoteurs… Du côté du Parlement Européen, les débats sur la constitution d’un réseau européen de l’eau vont bon train, et le lobbying des sociétés gravitant autour du projet BRL n’y est pas étranger.
Les citoyens doivent se méfier car, un jour, le prestidigitateur en chef sortira le projet tout cuit, tout ficelé de son sac à malices et celui-ci bénéficiera, comme par hasard, de l’aval de la CE et de divers organismes internationaux. Bref, la vigilance est plus que de mise ! Avant d’entreprendre de tels chantiers, il faut s’interroger sur leur nécessité, et veiller à explorer toutes les pistes alternatives possibles, en particulier celle de la lutte énergique contre le gaspillage. Il ne faut pas oublier qu’il y a une dizaine d’années déjà, l’agriculture représentait 90 % de la consommation d’eau en Espagne…
A quel prix les fraises en hiver ?

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16juillet2009

Quand l’arbre cache la forêt…

Posté par Pascaline dans la catégorie : Feuilles vertes; Le sac à Calyces.

Le mensonge d’un homme et ses conséquences

un-homme-et-des-betes Je possède un de ces vieux livres un peu ruinés, au papier bruni, à la couverture qui “rebique”, dont les cahiers commencent à apparaître sous un dos marbré de tâches. Il coûtait 24 francs… en 1937, et le “40” ajouté à la main sur la page de garde correspond sans doute au prix de la brocante où je l’aurais récupéré… Quarante francs, sans doute… Autre indication, 25è édition : un best-seller ? Titre : “un homme et des bêtes”, de Grey Owl… Sur la couverture, une photo sépia pas très nette montre un homme vêtu d’un pantalon et d’une tunique de daim frangée, les cheveux un peu ébouriffés formant deux longues tresses noires qui lui dégagent les oreilles. Assis en tailleur sur un tapis végétal – peut-être y a-t-il une rivière en arrière-plan ? – il contemple le castor allongé contre lui, la tête posée sur son genou. Quoi de plus simple ? Ce métis, de père écossais et de mère apache, a d’abord été trappeur, piégeant et tuant les castors, puis il a fait une prise de conscience écologique complète, réalisant qu’il participait à la destruction d’une espèce. Après cela, il a apprivoisé des castors, en a même élevé et a vécu des droits sur les livres ou des conférences dans lesquels il racontait son existence désormais liés à celle de ses amis à fourrure.

Le texte débute par le récit d’une séance filmée où l’on voit les castors apprivoisés s’approcher de la cabane de l’auteur, dans laquelle ils ont construit leur hutte ! Grey Owl raconte ensuite comment il en est arrivé là, avec les événements cocasses comme celui où les animaux ont trouvé son manuscrit dans la cabane et l’ont éparpillé : depuis, il numérote avec soin ses feuillets… et moi aussi ! D’autre événements sont tragiques : alors qu’avec sa femme, il s’était installé à proximité d’une famille de castors dans le but de les apprivoiser, ils trouvent en rentrant chez eux un ami venu leur faire une visite… et qui a tué les deux castors, ne connaissant pas la nouvelle activité de Grey Owl et de sa femme. Tous deux lui cacheront sa bévue malgré leur immense chagrin.
J’aime beaucoup la photo touchante d’une créature haute d’une vingtaine de centimètre, en train de téter grâce à une espèce de poire que tient son père nourricier.
J’ai noté aussi sa défense véhémente contre les gens surpris de voir un homme, que l’on n’appelle plus “un sauvage”, mais quand même, capable de rédiger des livres.

greyowl-1 Quand j’ai découvert le livre, mon attachement viscéral à la vie sauvage était en parfaite adéquation avec Grey Owl et ses récits. Sa lecture m’a captivé. Il y a quelques années, Arte a annoncé la diffusion d’un documentaire sur l’homme aux castors : “Chouette chouette ! ” avons-nous pensé, ce qui n’était pas une confusion ornithologique, mais l’expression de notre jubilation.
Cruelle déception : du pipeau, c’était du pipeau. Le documentaire racontait comment Archibald Stanfeld Belaney (1888-1938) – “Stanfeld” ou “Stansfield” selon les sources – s’était fait passer pour moitié Indien alors qu’il était d’origine anglaise. Ainsi, cet homme, déjà sensibilisé à l’écologie, et pas seulement à propos des castors, voyait son œuvre en grande partie déconsidérée à cause de son mensonge. Cet élan que sa réputation lui permettait de donner, déjà, à la protection de la nature, était coupé net.

L’arbre qui cache la forêt, c’est ce mensonge qui a affecté sa réputation. L’œuvre est passée à la trappe comme le personnage. Pourtant les choses ne sont pas si simples. Bon, d’accord, il n’était pas ce qu’annonce mon édition de chez Boivin et Cie : « Wa-Sha-Quon-Asin, autrement dit Grey Owl, “le Hibou gris”, naquit en 1888. Sa mère était une Indienne Apache ; son père , d’origine écossaise, servit comme scout au Fort Laramie (Wyoming), jusqu’au jour où un sentiment de révolte contre la guerre injuste qu’il lui fallait faire aux Peaux-Rouges le força d’abandonner sa profession (…). » Toujours est-il que son origine falsifiée est sa seule malhonnêteté, alors pourquoi ne pas écouter les paroles sages de cet homme totalement imprégné de vie sauvage, à l’écoute de la nature, et des dangers qui déjà fin XIXème et début XXème la menacent ? J’ai eu envie d’en savoir plus sur cette polémique. On trouve quantité d’informations sur internet au sujet de ce Hibou Gris. Pour ma part, j’ai  lu la maîtrise de Sylvia Sahr, lecture rendue un peu difficile par le fait que l’auteure, Allemande adoptée par le Québec, maîtrise mal le français. N’ayant pas pu la contacter par le biais de l’université du Québec, je tiens à la remercier ici pour l’important travail qu’elle a accompli et dont je me suis en partie inspirée pour reconstituer la biographie du “vrai” Grey Owl.

anahario_dawn Archibald Stansfield Belaney naquit en 1888 à Hastings en Angleterre qu’il quitta en 1906 pour le Canada, fasciné depuis toujours par ce pays. Il partagea l’existence des Ojibwés, apprit la vie d’homme des bois, et transforma peu à peu son apparence, cheveux longs tressés, mocassins, lanières cousues à ses vêtements de peau, jusqu’à passer pour membre des premières nations sous le nom de Grey Owl, Hibou Gris. Son existence de trappeur, témoin de la surexploitation de la nature, le sensibilisa sans tarder au problème de la préservation de l’environnement. Combattant en Europe lors du premier conflit mondial, il en revint dépressif et victime d’une blessure au pied qui le fit longtemps souffrir. Le cours des peaux de castor s’était effondré dans l’intervalle. Par ailleurs, sa conscience écologique naissante fut renforcée par l’influence de Gertrude Bernard, une Iroquoise plus connue sous le nom d’Anahareo, son épouse : il décida de ne plus abattre un seul castor, et de consacrer son existence à leur défense.

Sa carrière d’auteur-conférencier débuta de façon fortuite dans les années vingt quand sa mère fit éditer un courrier où il lui racontait sa vie et le Canada En 1928, Grey Owl et Anahareo adoptèrent deux castors orphelins. Malheureusement, les deux petites créatures prirent un jour la clé des champs comme elles en avaient l’habitude, et ne revinrent jamais. Victimes d’un trappeur, d’un animal sauvage ? Grey Owl et Anahareo ne le surent jamais. Cette histoire fait l’objet de mon vieux livre “Un homme et des bêtes”. Dès les années 30, devenu célèbre grâce à ses écrits, sollicité pour tenir des conférences, Grey Owl put se consacrer à la création d’une colonie de castors dans le parc national de Prince Albert en Saskatchewan. Ne se limitant pas à la protection de “ses petits frères”, il œuvrait également pour les droits des autochtones et pour la conservation de la flore et de la faune. Grey Owl ne s’était jamais vraiment remis de la guerre, son système immunitaire restait affaibli. Ses activités d’écriture et ses conférences l’épuisaient. C’est ainsi qu’il mourut d’une pneumonie, dans sa cabane de Beaver Lodge, au Parc national de Prince Albert, en 1938. Il n’avait pas cinquante ans. Sa tombe et sa cabane se trouvent encore aujourd’hui dans ce Parc qui propose des activités culturelles et touristiques nombreuses.

grey-owl-2 Informé de son identité réelle, le public le discrédita ; ce public qui écoutait l’homme des bois ne s’intéressa plus au mystificateur. Ceci représente un paradoxe amplement souligné par Sylvia Sahr : en effet, elle a la certitude qu’un vrai membre des premières nations n’aurait pas conduit sa lutte de cette façon là, la culture autochtone présentant trop de différences avec celle des Blancs. Ecrits et conférences ne sont pas les “armes” traditionnelles des Amérindiens. Elle estime pourtant qu’il fallait être un Indien pour émouvoir le public, l’exotisme d’un tel personnage servant d’accroche médiatique. Encore aujourd’hui, où Grey Owl continue à bénéficier d’une bonne notoriété, on évoque plus son identité falsifiée que sa longue lutte écologique. Un film, “l’homme qui rêvait d’être Indien” a été réalisé à son sujet par Richard Attenborough en 1999. Tout est dans le titre – et l’histoire s’intéresse plus à la vie sentimentale de notre héros qu’à ses petits protégés. Pour finir, le livre “Grey Owl” de Donald B. Smith s’intéresse à la forte personnalité de notre héros bien plus qu’à l’œuvre de sa vie.

grey-owl3 Grey Owl reste un auteur d’actualité. Il a abordé dans son œuvre des thèmes sans doute encore plus sensibles aujourd’hui. La perception que nous avons de la nature n’est pas sans conséquence : nombreux sont ceux qui la croient indestructible, capable de s’autorégénérer à mesure qu’elle se fait détruire, et ceux-là ne verront pas l’intérêt de tout mettre en oeuvre pour la protéger. Grey Owl, pour sa part, la percevait comme un ensemble d’éléments interdépendants, et s’inquiétait déjà, au début du vingtième siècle, de la surexploitation à laquelle il assistait.
« La nature ne nous appartient pas, nous lui appartenons » disait-il.
Il a vulgarisé l’idée de la conservation et de la préservation de l’environnement ainsi que du besoin pressant de sa revalorisation. Son œuvre très bien écrite, est palpitante à livre.
Il a écrit trois autres livres à succès : Ambassadeur des bêtes (1935), Sajo et ses castors (1935) et Récits de la cabane abandonnée (1936), traduits en plusieurs langues. Deux de ses ouvrages, dont « un homme et des bêtes », seront réédités en septembre : surveillez la devanture de votre libraire !
Vous pouvez également chiner ces livres chez un bouquiniste. Les éditions anciennes ne manquent pas de charme.

NDLR : la plupart des photos publiées pour illustrer la chronique proviennent du livre « Un homme et des bêtes ».

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10juillet2009

Où il est question de guerre, de misère et de gants…

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; tranches de vie locale.

Mon grand-père Lucien, meunier de ciment, comme on disait à l’époque pour désigner les ouvriers travaillant dans les cimenteries, a fêté son trentième anniversaire au front, peu de temps avant d’y laisser sa peau en octobre 1914, dans le « grand Nord » à Villers Bretonneux. Il repose maintenant au cimetière d’Albert, l’un de ces endroits où l’on voit de grandes alignées de croix blanches qui font froid dans le dos et devraient avoir au minimum la vertu pédagogique de rendre les gens un peu moins belliqueux.

cimetiere-albert Ma grand-mère s’est retrouvée veuve, sans travail, avec un enfant de trois ans à élever, mon père. Lorsqu’il raconte les premières années de son enfance, mon père dit qu’il a grandi dans une vallée de larmes… Quelques années plus tard, selon un usage répandu dans ces années difficiles, ma grand-mère a épousé un cousin de son époux décédé et la situation s’est un peu améliorée… Ces quelques lignes résument de façon abrupte une situation tragique qui a été celle de nombre de familles pendant ces années d’horreur. Les premiers mois de la guerre de 1914-18 ont été une véritable boucherie pour l’armée française. Les soldats, mal équipés, mal commandés, ont été envoyés au massacre par régiments complets. Avec leur magnifique veste bleue et leur pantalon rouge garance, ils constituaient une cible de choix pour les mitrailleurs ennemis. Notre grand état-major, constitué d’incapables et d’abrutis (des militaires inaptes aurait dit Boris Vian puisqu’ils n’avaient même pas été capables de mourir au conflit précédent), était totalement convaincu que la victoire était assurée et que les baïonnettes de nos vaillants soldats suffiraient à emporter la décision. La fleur au fusil, Berlin au bout du chemin ? Non… La fosse commune pour bon nombre de ces hommes jeunes et intrépides. Une erreur d’estimation ou une mauvaise évaluation tactique provoquait quelques dizaines de milliers de morts et d’estropiés en plus ? Cela n’importait guère à tous ces hauts gradés qui jouaient aux échecs avec la destinée des autres : la vie humaine n’avait pas un prix bien élevé ; elle ne l’a d’ailleurs toujours pas. Les monuments aux morts qui se dressent dans le moindre petit village, avec leurs listes de victimes, témoignent de la violence des combats, ne serait-ce que pour les premiers mois. Les batailles qui se sont déroulées les années suivantes, (Verdun, Chemin des dames…) ont permis de vérifier qu’effectivement les généraux n’étaient guère comptables de la vie de leurs soldats, et cela dans les deux camps bien sûr.

carte-postale-gantiers Ce n’est pas avec une pension de veuve de guerre que l’on peut faire bouillir la marmite et élever un enfant. Ma grand-mère, sans qualification particulière, a dû chercher un emploi qui lui permette de gagner un peu d’argent tout en restant le plus possible chez elle. Il lui fallait en effet pouvoir s’occuper aussi du potager, de la basse-cour et d’une parcelle de vigne, appoints indispensables pour compléter un quotidien bien misérable, ainsi que de l’éducation de son enfant. L’industrie du gant, qui avait connu son heure de gloire au XIXème siècle dans la région grenobloise, fonctionnait encore et fournissait du travail de couture à domicile aux personnes qui en faisaient la demande. Le travail était rémunéré à la pièce, sans fixe et sans aucune garantie de revenu, et il fallait travailler à une sacrée cadence pour obtenir un maigre salaire permettant d’acheter le minimum pour se nourrir, s’habiller et payer quelques frais de scolarité. Ma grand mère Maria a pratiqué cette activité pendant plusieurs années. Elle possédait une grosse machine à coudre avec des aiguilles adaptées à l’épaisseur des peaux ou du tissu qu’il fallait assembler et occupait le moindre de ses moments libres ainsi que les veillées à coudre les pièces que des façonniers avaient découpées au préalable. Il fallait aller chercher la marchandise, puis la rapporter, chez un collecteur chargé de grouper le travail des couturières. Je dis couturières car, contrairement à d’autres étapes de la fabrication, l’assemblage était réalisé uniquement par des femmes, beaucoup étant dans la situation de ma grand-mère c’est à dire dans la misère et n’ayant guère le choix d’un autre emploi. Cette main d’œuvre, dispersée, dans un besoin extrême, était pour ainsi dire « taillable et corvéable à merci ». Il n’était point question de protester ou de réclamer quelque amélioration que ce soit. Les industriels maintenaient leur compétitivité et assuraient des marges confortables en traitant leur personnel non qualifié de façon particulièrement dure : un défaut dans le travail et la pièce était refusée ; la couturière n’était bien entendu pas payée et se voyait même, dans bien des cas, gratifiée d’une amende pour gaspillage de fourniture. Que l’incident se répète un peu trop souvent et l’ouvrière était purement et simplement remerciée. Il ne lui restait plus alors que la charité publique pour survivre. Certes la solidarité existait dans les villages, mais le nombre de personnes en difficulté économique était élevé… Pendant ce temps-là, d’élégantes jeunes femmes de la haute société parisienne portaient des gants fort seyants, ignorant tout de la misère qui les avait fabriqués.

couture-gants-atelier Au début du XXème siècle, Grenoble était encore l’une des capitales de la ganterie en France, avec Millau et Chaumont, mais depuis le milieu du XIXème la structure de l’industrie avait bien évolué. En 1868 il y avait encore 180 fabricants différents ; en 1908 il n’y avait plus que cinq ou six gros employeurs et quelques entreprises familiales de nettement moins grande envergure. La concurrence internationale, notamment celle des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, était rude pour l’industrie grenobloise tournée surtout vers l’exportation, mais la restructuration sévère opérée en une quarantaine d’année, avait permis une reprise plutôt vigoureuse de l’activité. Les gantiers avaient aussi diversifié leurs sources d’approvisionnement en matière première et dans les années qui précédèrent la grande guerre, les peaux utilisées provenaient aussi bien du Sud de l’Europe que d’Afrique ou d’Amérique du Sud. La fabrication s’était aussi largement mécanisée. La machine à coudre qui avait fait son apparition dans le dernier quart du siècle précédent était largement répandue, et les couturières à domicile en étaient obligatoirement équipées. Le lissage des peaux, la découpe à l’emporte-pièce, les différents perçages décoratifs, la broderie et le lustrage étaient faits également par des machines. Les coupeurs étaient un peu les aristocrates de la profession alors que les couturières n’en étaient que les « petites mains ». Le coupeur recevait les peaux tannées du mégissier. Il travaillait debout devant une table haute et son travail commençait par un aplanissement de la peau réalisé par le biais d’étirements. Il ne fallait pas faire de mauvaise manipulation car il n’y avait pas de retour en arrière possible. La découpe se faisait ensuite avec de gros ciseaux, à l’aide de gabarits variés (technique inventée par un grenoblois, Xavier Jouvin). L’habileté du coupeur était évaluée au volume de ses tombées. le plus compétent était celui qui utilisait au mieux les peaux qui lui étaient confiées, après un étirage régulier. Le salaire des coupeurs était correct car le métier était difficile et les patrons ne voulaient pas perdre les ouvriers les plus qualifiés. Le travail d’assemblage des couturières était misérablement rétribué car il demandait peu de qualification.

grands-parents Cette activité a duré encore bon nombre d’années dans la capitale des Alpes puisque en 1939, la ganterie employait encore 30 000 personnes sur Grenoble et environs, et bon nombre de ces ouvriers et ouvrières travaillaient encore à domicile pour « arrondir leurs fins de mois » ou tout simplement survivre. Pour ma grand-mère, ce triste épisode de sa vie n’a duré que quelques années. Son second mariage avec un ouvrier cimentier qualifié lui a permis de voir « le bout du tunnel » et de sortir du dénuement qu’elle avait connu. Elle n’a certes pas connu l’opulence, mais au moins la satisfaction d’avoir de quoi manger chaque jour à sa table pour elle et pour les siens. De ces années-là elle n’a plus guère parlé, mais il faut dire que j’étais encore jeune lorsqu’elle est disparue. A l’époque toutes ces histoires n’avaient guère de sens pour moi ; j’avais la vie devant moi et je n’avais pas encore réalisé que j’appartenais à une des rares générations à n’avoir pas été impliquée directement dans aucun conflit armé, patriotique ou colonial… un privilège que j’apprécie maintenant dans toute sa grandeur, avec la connaissance que j’ai acquise de la vie des humbles gens qui m’ont précédé sur cette terre. Je conserve de ma grand-mère paternelle un souvenir extrêmement chaleureux : celui d’une personne d’une grande générosité que je n’ai jamais vu pleurer mais toujours sourire, que je n’ai jamais vu demander mais toujours offrir. Elle avait toujours peur que nous manquions de ce dont elle avait manqué et nous repartions toujours de chez elle en emportant les modestes cadeaux qu’elle pouvait nous offrir : des œufs, un lapin de son élevage ou une pâtisserie quelconque. Les épreuves subies (un second deuil puisque son deuxième mari est mort quelques années avant elle), ainsi que le fait de vivre dans une maison située à quelques dizaines de mètres d’un broyeur à ciment, ne lui avaient pas arrangé le système nerveux et à la fin de sa vie, elle perdait un peu la tête. Selon une formule que je trouve acceptable car elle n’a rien de péjoratif à mes yeux, elle était retombée dans l’enfance…

decoupe-gants-emporte-piece Mon autre grand-père, maternel celui-là, a eu la chance de sortir, non pas indemne mais seulement avec une blessure, de cette grande boucherie. Les gaz de combat lui avaient causé d’importants dommages aux poumons et l’ont handicapé tout au long de sa vie professionnelle. Les industriels fabricants de ce genre de produits s’en sont, eux, fort bien tirés. Certains, côté allemand, ont même eu l’occasion de se remettre à l’ouvrage, quelque vingt-cinq années plus tard, pour mettre au point d’autres inventions encore plus toxiques qui ont permis d’éliminer des millions de civils innocents. Quand on s’intéresse à l’histoire de quelques-unes de ces grandes familles de sidérurgistes, de chimistes ou de marchands d’armes, on se rend compte à quel point le malheur des uns a permis d’accroître la fortune des autres… Les propriétaires d’aciéries comme les célébrissimes De Wendel avaient des intérêts dans les deux camps. En Lorraine, les obus qui voyageaient d’une tranchée à une autre évitaient soigneusement certaines usines situées dans le no man’s land. Je n’en dirai pas plus pour aujourd’hui. Une chanson de François Béranger me trotte dans la tête et j’ai envie de l’écouter : « Ma grand-mère qu’était de Clamecy… » Ma grand-mère aussi était couturière, mais, que des gants… que des gants !

NDLR : compte-tenu de la fréquentation un peu plus restreinte du blog, j’adopte une grille de programmes « estivale ». Plutôt que de rediffuser de vieilles chroniques ou d’en rédiger de qualité « série B », je ralentis simplement le rythme. Je vous laisse donc méditer sur ce texte jusqu’au 16 juillet. Je trouve qu’il précède très bien les superbes défilés militaires que vous pourrez admirer sur votre téléviseur…

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