30mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes.
Elles sont là, bien présentes sur les marchés, depuis quelques semaines : les fraises primeur rouges, grosses, appétissantes. La plupart d’entre elles nous arrivent d’Espagne à des prix élevés certes, mais pas suffisamment pour que la horde des consommateurs, avide de fraîcheur en cette fin d’hiver, ne se jette dessus sans trop se poser de questions. Pourtant, derrière ces jolis petits paniers de fruits rouges, du genre que ceux que le petit Chaperon adorait porter à sa grand-mère, se cache un véritable désastre à la fois social, écologique et gastronomique. Pardonnez-moi de gâcher peut-être votre plaisir, mais je pense qu’il y a des faits que l’on ne peut pas continuer d’ignorer en ces temps « modernes » où l’on parle beaucoup dans les salons de sauver la planète, en oubliant parfois l’homme qui l’habite et qui n’y mène pas toujours une vie conforme à celle des contes de fées. Cette introduction, bien structurée, vous livre déjà le plan de mon exposé : on va étudier successivement le coût social et environnemental de cette culture de fraise primeur. Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus, on parachèvera cette entreprise de destruction massive en parlant gastronomie et santé ! L’analyse faite pour la fraise pourrait tout aussi bien être appliquée à d’autres produits désaisonnés, comme les tomates ou les aubergines par exemple. Autre remarque préliminaire : je n’ai rien contre l’Espagne et les Espagnols et je pense que l’argumentation que je vais développer ici pourrait s’appliquer aussi à d’autres cultures horticoles ou fruitières et à d’autres pays.
Les fraises que vous trouvez dans le commerce en mars-avril arrivent du sud de l’Espagne, plus particulièrement de l’Andalousie, dans la région de Huelva. Le climat de cette région a beau être plus clément que celui de l’Alsace ou de la Normandie, les conditions ne sont pas réunies pour que ces fruits soient cultivés de façon naturelle, en plein champ. Toutes les fraises disponibles en avant saison proviennent de culture sous serre. Certaines poussent dans de grandes gouttières suspendues à un mètre, un mètre cinquante du sol et remplies de tourbe ou d’écorces. Il s’agit de cultures hydroponiques : le substrat est neutre ; les apports d’engrais sont faits par le biais de l’eau d’arrosage qui circule en permanence. Les fraises plus tardives sont cultivées sur d’immenses plates-bandes recouvertes d’un film plastique noir sur lequel elles sont disposées artistiquement. Tout un réseau de tuyaux micro perforés dans lesquels circule un liquide chargé d’éléments nutritifs et de de produits chimiques divers vient compléter le dispositif. Avec une telle monoculture, les risques phytosanitaires (propagation de parasites ou de maladies) sont maximum et il faut donc faire appel à la panoplie complète d’un apprenti sorcier pour éviter toute propagation de bactéries ou de champignons. Les fruits poussent rapidement, sont gros et appétissants mais ce résultat impressionnant n’est obtenu qu’au prix d’un apport massif d’engrais chimiques et de pesticides de synthèse. La culture et surtout la récolte de ces immenses superficies de fraises nécessitent une quantité de main d’œuvre importante. De deux choses l’une : ou la main d’œuvre est rémunérée convenablement mais les fraises sont vendues au prix fort et vous ne les trouvez que chez Fauchon et cie ; ou l’on essaie de tirer le coût de production le plus près possible du plancher pour obtenir une consommation de masse et un profit maximum, et dans ce cas, les propriétaires des exploitations ne font pas dans la dentelle au niveau social. Vous vous doutez bien que c’est le deuxième cas de figure qui est majoritaire. Les plants utilisés pour cette production de primeur appartiennent pour l’essentiel à une variété (« Camarosa ») créée et brevetée par une université californienne. A chaque récolte, les entreprises de production paient des royalties aux USA (environ 1800 euro à l’hectare).
Pour produire les 80 000 tonnes de fraises qui seront (en gros) importées en France d’ici le mois de juin, il faut six mille hectares de superficie, l’essentiel étant recouvert par des serres en plastiques. La majorité des ouvriers agricoles qui travaillent dans ces exploitations sont des travailleurs immigrés, généralement des saisonniers ; une partie d’entre eux sont des clandestins ne disposant pas de papiers en règle, les autres ont un contrat en bonne et due forme mais leur sort n’est guère plus enviable. Une grande partie de ces gens travaille dans des conditions sanitaires déplorables et ne bénéficie d’aucune couverture sociale. Lorsque la saison de la récolte est terminée, ils sont invités « cordialement » à débarrasser le terrain, soit pour rentrer chez eux, quand ils le peuvent, soit à aller se faire exploiter dans une autre région d’Espagne. Les conditions de travail sont exécrables : salaires de misère, journées à rallonges, logements indécents. Les employeurs savent très bien que leurs ouvriers, mal intégrés dans le pays, ne disposent d’aucun recours. Les saisonniers travaillent également à l’arrachage et à la plantation des nouvelles fraiseraies. Contrairement à ce qui se passe dans un jardin potager, les plants de fraisiers sont arrachés chaque année. Avant de mettre en place la nouvelle culture, les terrains sont traités avec des produits extrêmement toxiques, insecticides, fongicides et antibactériens, notamment de la chloropicrine et du bromure de méthyl. Les maladies pulmonaires et les pathologies de la peau se développent de façon alarmante chez ceux qui manipulent ces substances. La chloropicrine, en principe interdite d’emploi dans la CEE, n’est ni plus ni moins qu’un dérivé chloré, possédant quelques ressemblances avec les gaz utilisés dans les tranchées en 1914-18. Ce n’est pas un problème : lorsqu’un travailleur est « hors d’usage », on le jette et on en prend un autre. Après l’Afrique du Nord et l’Amérique du Sud, de nouveaux pays alimentent maintenant ce trafic de main d’œuvre : dans la région de Huelva, grosse productrice de fraises, les saisonniers, principalement des femmes, sont recrutés de plus en plus souvent en Ukraine, après l’avoir été en Pologne ou en Roumanie. Comme ce pays ne fait pas partie de la Communauté Européenne, il est plus facile de se débarrasser du personnel lorsque l’on n’en a plus besoin. Les contrats sont limités à une durée de neuf mois et ceux qui les signent s’engagent à retourner dans leur pays d’origine à la fin de cette durée. Les grosses exploitations (« coopératives » ou autres) font ainsi un recrutement de plus en plus ciblé. Lorsque des problèmes surgissent, on change de pays d’origine. Cela a été le cas dans les années 2001, 2002, lorsque les Maghrébins ont commencé à devenir trop « revendicatifs ». Lorsque le contrat légal est « à peu près respecté », le salaire quotidien pour une journée de huit heures est de 43,12 euro. Dans la réalité, les salaires tournent plutôt autour de 30 euro et parfois moins lorsque les employés sont rémunérés à la tâche. Le prix du billet de retour, lorsque celui-ci est prévu, est généralement retenu « préventivement » sur le salaire par l’employeur…
Pour installer toutes ces cultures sous serre, il faut de la place et il faut de l’eau. Les plantations de fraisiers empiètent peu à peu sur les zones protégées, comme le parc national du delta du Guadalquivir, une réserve extrêmement importante pour les oiseaux migrateurs. Le gouvernement régional fait la sourde oreille aux protestations des écologistes et laisse peu à peu les exploitants installer leurs champs de manière tout à fait illégale en rognant sur les limites du parc. Deux mille hectares de forêt ont été rasés pour laisser de la place aux envahissants fruits rouges et chaque année ce sont plusieurs milliers de tonnes de plastique utilisé pour les cultures qui sont détruites par incinération sauvage ou bien dissimulées par enfouissement dans des décharges à moins que ce ne soit le vent qui se charge de les disperser au large. Pour produire une telle quantité de fruits, la consommation d’eau est phénoménale et les ressources locales de l’Andalousie, largement pillées, ne suffisent absolument plus. L’eau doit être recherchée de plus en plus loin et de plus en plus profondément et les prélèvements sauvages dans les nappes sont tels que les rares zones humides qui existaient encore sont totalement asséchées. Les conflits entre provinces sont de plus en plus nombreux, certains refusant le détournement de « leur » eau pour alimenter toute cette superficie délirante de serres horticoles. Pour satisfaire aux besoins de cette pieuvre agronomique, les projets les plus délirants sont à l’étude. Leur coût environnemental sera à l’échelle des quantités d’eau requise et la facture sera payée par l’ensemble des habitants du pays. Le désastre écologique ne s’arrête pas là : malgré tous les traitements qu’elle subit (y compris le traitement par rayons ionisants), la fraise est un fruit fragile qui doit être transporté rapidement. Pour livrer toute cette marchandise aux pays voisins comme la France, ce sont des milliers de camions qui doivent parcourir un trajet de 1500 km en moyenne chaque année. Le coût en terme d’énergie et de pollution est énorme et totalement aberrant.
Cette véritable avalanche de fraises espagnoles produites à très bas prix (puisque leur coût environnemental n’est pas pris en compte et que leur coût social est minimisé) met en péril les cultures traditionnelles françaises de plein champ, dans des régions comme la vallée du Lot. Sur le plan gastronomique, la fraise de serre espagnole n’est pas plus mauvaise que son homologue française. Si on la compare avec la fraise de production traditionnelle, en plein champ, on ne joue plus dans la même division. Sans doute vaut-il mieux patienter quelques semaines de plus et avoir dans la bouche un fruit qui a vraiment du goût et mérite son appellation de « délice des jardiniers » ! Sur le plan santé, la fraise de culture intensive est l’un des produits sur lesquels on trouve les plus importantes traces de résidus de pesticides. Ce n’est pas le lavage qui limitera le nombre de poisons ingérés puisque la majorité des substances utilisées sont « systémiques » c’est à dire qu’elles circulent à l’intérieur de la plante (elles sont absorbées par les tissus végétaux). Reste le cas des fraises issues de l’agriculture biologique. Les mêmes remarques négatives peuvent être formulées à leur égard s’il s’agit de fruits cultivés hors saison et importés. Leur goût n’est pas supérieur à la moyenne. Seule la quantité de produits toxiques absorbés est moindre. Il serait grand temps toutefois que la réglementation présidant à l’attribution du label « AB » intègre des données environnementales plus larges que la seule culture de la plante (consommation d’eau, impact environnemental de l’exploitation), et surtout des données sociales. Bio ou pas bio, pas de fraises avant la saison de production locale ; pas de fruits ou de légumes ayant parcouru des milliers de kilomètres alors que l’on peut les obtenir sur place (pour les oranges ou les clémentines, la situation est bien entendu différente). Je crois que c’est le meilleur conseil que l’on peut donner au consommateur.
Notes : sources d’information pour cet chronique. Tout d’abord le site du DPH : dialogues, propositions, histoires, pour une citoyenneté mondiale. En complément, un article de Claude-Marie Vadrot, dans la revue Politis d’Avril 2007. Très complet aussi le dossier sur la question figurant sur le site de « Via Campesina« . Une partie des photos utilisées pour illustrer cet article proviennent du site « échanges et partenariat« . Elles accompagnent un dossier sur la production des fraises réalisé par un groupe de volontaires, en 2004, dans le cadre d’un rapport de fin d’études. L’origine exacte des clichés n’est pas spécifiée.
27mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
« La feuille » a été très littéraire tout au long de ce mois de mars et pas mal orientée « voyages » aussi. Il faut dire que pendant la saison des grandes froidures, j’ai lu pas mal d’ouvrages et fait plusieurs découvertes sympathiques. Les giboulées m’ont laissé le temps de vous communiquer une partie de mes découvertes. Je me suis également promené à droite et à gauche sur la toile (surtout à gauche), tel un poulet en quête de nourriture. Le plaisir de déguster des mets inconnus, mais celui aussi, très casanier, de retrouver le poulailler et l’assiette de pâtée habituelle, quand la nuit tombe. Mon errance erratique dans l’immensité infinie de l’univers des blogs ressemble un peu au parcours de ce volatile. Je fais parfois de bien plaisantes découvertes mais, pour une raison que j’ignore, il est des lieux où j’ai envie de revenir et d’autres où je ne retournerai sans doute jamais. Les blogs dont je vous parle dans cette rubrique sont des « familiers », des endroits où je retrouve mes marques et où je reviens « loger » à la suite de mes vagabondages sur la toile.Un blog dans chaque port et, pour mon plus grand plaisir, des ports de plus en plus nombreux. Voici donc quelques-unes de mes escales. Les premières seront principalement littéraires pour rester dans le « ton du mois ».
« L’arbre à palabres » c’est le titre de l’une des chroniques que j’ai publiées l’année dernière, consacrée à l’impressionnant baobab. C’est aussi le nom du blog sympathique de Zoë Lucider qui intervient très régulièrement ici-même, à travers des commentaires très pertinents. Chez Zoë, la revue des blogs est hebdomadaire et porte un très joli nom : « le vent des blogs » (le jeu de mots me plait bien aussi). Sur ce site, j’ai bien aimé la chronique au sujet de Christine de Pisan, la première femme de lettres, ainsi que le reportage photo sur la manif du 19 mars à Toulouse. On trouve de très jolies choses sur le blog de Zoë ; les thèmes sont variés et le style agréable. Allez donc y faire un tour, vous ne serez pas déçus !
Le blog de Zoë constitue une transition intéressante entre celui de Clopine Trouillefou qui est l’un de mes ports d’attache habituels, et une autre de mes découvertes du mois : le « cabinet des curiosités, des étrangetés et des singularités d’Eric Poindron« . La mise en page d’un blog a son importance puisque, dans un premier temps, c’est l’en-tête photographique qui m’a attiré l’œil. « Cabinet des curiosités » oblige, c’est une bibliothèque peuplée d’un joyeux fatras d’objets les plus divers qui figure sur l’illustration. Le contenu littéraire du blog est un peu à l’image de ce cliché : nourrissant, parfois farfelu, assez disparate, souvent distrayant. Dans les billets de mars, allez donner un coup d’œil sur celui qui est consacré à la machine à écrire : « machine à écrire, machine à construire ». Ça démarre très fort : savez-vous par exemple comment on appelle un collectionneur de ce genre d’engins ? Eh bien, tout simplement un mécascriptophile… S’ensuit une longue étude sur cette étonnante machine et les rapports plutôt conflictuels qu’ont entretenus poêtes et écrivains avec elle. Vous découvrirez aussi la vénération de Paul Auster pour son Olympia – vénération qui le pousse à faire des stocks de rubans avant leur disparition du commerce. Eric Poindron, écrivain, éditeur, animateur d’atelier d’écriture, scénariste… a visiblement eu un parcours des plus variés. Je termine la lecture de l’un de ses livres et j’avoue que j’y ai pris grand plaisir. Mis à part le fait que cet ouvrage a un rapport avec un écrivain dont j’ai parlé dans une chronique récente, je ne vous en dirai pas plus pour l’instant. Parcourez les archives de ce blog, vous verrez qu’il mérite son appellation… Un dernier mot pour les fans de littérature en tous genres : la liste des liens proposés vers d’autres sites est impressionnante ; je pense qu’il me faudra une année entière pour l’explorer !
Un saut de puce pour aller au Québec. Je vous ai déjà parlé dans un « bric à blog » précédent, du site de Normand Baillargeon. Normand est professeur à l’UQAM (Université du Québec à Montréal). En ce moment, l’UQAM est en grève et Normand est débordé, du coup il écrit peu sur son blog. Je connais ce phénomène : ça m’est déjà arrivé d’être gréviste et épuisé. Il m’arrive aussi maintenant d’être retraité et débordé. Comme quoi ! Avant cette pause pour faits d’armes, Normand a quand même eu le temps de rédiger toutes une série de chroniques passionnantes sur la biographie d’Albert Einstein. Le sujet paraît banal ; vous pensez tout savoir ou presque sur ce personnage génial à plus d’un titre ? Allez donc lire la dizaine d’articles de Normand Baillargeon sur le sujet. Je vous donne le lien pour le premier. Pour la suite, vous vous débrouillez ! J’ai été très discret sur « La feuille charbinoise » au sujet de Barack Obama. « Wait and see » comme on dit chez les anglophones. Mais je crois qu’on commence à en avoir vu pas mal. Normand a écrit un premier bilan du début de carrière du Président étazunien qui correspond plutôt à ce que j’en pense, mais que je n’ai pas encore exprimé pour ne pas décevoir les Obamaniaques. Ce billet, intitulé « Obama au pouvoir » est en fait un article destiné au « Monde Libertaire », l’organe de presse de la Fédération Anarchiste. Vous pouvez donc vous douter du fait qu’il est plutôt critique ; il vaut mieux ne pas le lire encore si vous ne supportez pas que l’on égratigne votre « héros ». Sinon, le fait que Normand écrive dans une presse « sans dieu ni maîtres », ça ne doit pas vous empêcher de le lire : vous n’attraperez pas de boutons. L’anarchisme n’est pas contagieux ; s’il l’est, il existe sûrement un traitement – parlez-en à Mme Alliot Marie.
Retour en Europe et saut « du coq à l’âne » (mon sport favori)… Je suis jardinier dans l’âme mais je n’apprécie guère les blogs de jardinage. Je trouve que les jardiniers, comme les généalogistes ou les protecteurs de crapauds buffles, lorsqu’ils parlent de leur passion, ont un peu tendance à oublier tout le reste, et leur « monomanie » me sature vite. Je me promène de temps en temps sur certains sites où l’on vous explique pour la quarante millième fois comment réussir les plus beaux glaïeuls de la planète, mais je n’y retourne que rarement. Il y a quand même deux blogs sur lesquels je suis plus assidu et je vais vous donner les liens qui permettent d’y accéder. Il y a tout d’abord le « jardin ludique », blog de Claude Lasnier, dont le jardin, assez vaste, semble posséder pas mal de similitudes avec le mien. Il y a aussi « le jardin c’est tout », création de Sophie, une ancienne prof d’histoire, « citoyenne du monde » habitant Charleroi. Elle parle des plantes qu’elle cultive mais aussi des nombreux jardins qu’elle visite, notamment des jardins anglais qui semblent avoir sa faveur. Le « jardin ludique », lui, est situé dans le sud de la France. le contenu du blog est centré sur la faune et la flore locale, et sur la pratique du jardinage bio. J’aime bien l’esprit dans lequel les textes sont rédigés, sur les deux sites.
Je termine mon voyage par un retour sur le blog « carnets temporels » d’Anne Claire, dont je vous ai déjà longuement parlé. Le voyage au Rajasthan se poursuit : il en est à son dixième volet. Un compte-rendu de séjour en Mauritanie apparaît à ses côtés. Tous deux sont superbes : l’intérêt se situe à la fois dans les illustrations et dans les textes, ce qui est assez rare. Beaucoup de blogs artistiques publient des illustrations formidables mais l’accompagnement littéraire en est plutôt plat, dépourvu d’un quelconque intérêt. Ce n’est pas le cas sur les « carnets temporels ».
Je m’aperçois que dans ce « bric à blog » j’ai cité principalement des blogs « féminins ». Ce n’est pas du sectarisme ; ce n’est peut-être pas un hasard non plus. Le même phénomène se produit en ce qui concerne la littérature de SF et de fantastique dont je vous parlerai bientôt, dans la deuxième partie de la chronique sur l’évolution de mes goûts en lecture… Mais ce n’est pas une règle, loin de là, et j’éprouve un très grand plaisir à lire Lacarrière, Poulin, Tillier, Stevenson…. et une multitude d’autres auteurs du genre « masculin » !
NDLR : ne vous cassez pas la tête pour trouver un rapport quelconque entre le texte et les illustrations. C’est juste une « invitation au voyage » : le lac de Côme en Italie. C’est joli non ? Les photos sont prises par ma coéditrice, correctrice, compagne de tous les instants. Merci, lorsque vous les « empruntez », d’indiquer la provenance. Sinon je vous « hadopise » avec mon fulguro déconnecteur : en français dans le texte, je fais sauter votre connexion internet pendant trois jours, en suivant les conseils « judicieux » ou « judiciaires » (?) de cette chère Christine Albanel…
25mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : mes lectures.
De la République des Conseils de Bavière à la détresse des Indiens du Chiapas…
Allez, question bleu blanc rouge pour le « jeu des mille lentilles »… Essayez de deviner de qui je vais vous parler… En plus du sous-titre de la chronique, voici quelques indices : Mexique, aventure, roman social, Indiens, identités multiples… Une petite aide encore ? Une question alors : « avez-vous déjà lu des ouvrages rédigés par un auteur nommé Ret Marut ? » Il est fort probable que vous allez me répondre par la négative… Vous donnez votre langue au chat ? Alors avançons d’un grand pas vers la solution du mystère : B. Traven cela vous dit quelque chose ? Là je pense que votre lanterne doit commencer à s’éclairer. A ce stade-là, certains d’entre vous vont s’exclamer « bien sûr ! » Il est des chances même que le nombre de réponses positives augmente, si je vous cite quelques titres d’ouvrages tels « Le trésor de la Sierre Madre », « La charrette » ou « La révolte des pendus »… Les deux noms que je viens de citer, Ret Marut et B. Traven désignent un seul et même écrivain dont le parcours est suffisamment original pour que l’on s’y intéresse un peu. D’autant que cet écrivain singulier est décédé un 26 mars, en 1969 à Mexico et que demain c’est le quarantième anniversaire de sa disparition. Comme pour beaucoup d’autres personnages dont je parle dans mes chroniques, je doute que cet anniversaire donne lieu à des festivités particulièrement médiatiques. Revenons donc à notre héros du jour… Si l’on est à peu près assuré de son identité réelle, sa parenté, ses lieu et date de naissance, son enfance, relèvent encore du domaine des hypothèses et font l’objet de pas mal de polémiques. Selon les sources auxquelles on se réfère, on apprend qu’il est né à San Francisco, à Chicago ou dans une ville située à l’Est de la Prusse. Le fait qu’il ait vécu en Allemagne les premières années de sa vie fait à peu près consensus : en tout cas, ses romans sont écrits en langue allemande, et le personnage de Ret Marut, auquel sa veuve l’a identifié, est assez connu des services de police allemands dans les années d’après-guerre. Il exerce des professions très diverses, acteur, journaliste, écrivain… et possède, semble-t-il, un passeport de citoyen américain. Pendant cette période, il vit à Munich et fréquente activement les cercles anarchistes de la ville. Il prend une part active à la mise en place de la République des Conseils de Bavière en 1919, au côté d’autres militants libertaires comme Landauer et Eric Mühsam. Pendant le soulèvement, il aurait occupé la place de « responsable de presse » des conseils ouvriers et aurait sans doute édité le journal « Der Ziegelbrenner » (le briquetier), à moins qu’il n’en ait été qu’un simple collaborateur…
L’échec de la tentative révolutionnaire l’oblige à quitter précipitamment le pays, pour échapper à la répression. Il se réfugie d’abord à Londres, puis, après un périple assez long et mal connu au cours duquel il changera plusieurs fois d’identité, on le retrouve au Mexique. C’est dans ce pays qu’il va passer le restant de ses jours. En 1926, il y publie son premier roman « Le vaisseau des morts » sous le pseudonyme de « B. Traven » (B. pour Bruno pensent certains et je vais leur emboîter le pas, mais rien ne prouve que ce ne soit pas Benoît, Ben ou Bertrand…). Les choses ne sont pas si simples car, les premières années, Traven ne va être qu’un nom de plume ; notre fugueur se fait appeler Torsvan dans la vie courante. Par souci du détail, signalons aussi que, selon certains biographes, si la filiation Ret Marut – Bruno Traven paraît évidente, le premier patronyme n’aurait déjà été que la fausse identité d’un certain Otto Max Feige ou bien encore Otto Wienecke. Ce qui est certain c’est que le bonhomme a le goût du mystère. Compte-tenu de cet imbroglio, les hypothèses les plus farfelues courent quant au nom de ses parents. Certains sont même allés jusqu’à en faire un fils illégitime de Guillaume II, de Jack London ou d’Ambrose Bierce ! D’autres évènements survenus au cours de sa vie sont également sujets à débat, notamment parce qu’il aurait eu à nouveau recours à divers pseudonymes. En 1947, le cinéaste John Houston décide de porter à l’écran « le trésor de la Sierra Madre ». Pendant le tournage, l’un des techniciens qui côtoie le réalisateur se nomme Hal Croves… S’agit-il de notre Wienecke-Feige-Marut-Torsvan-Traven ? Encore une fois, la veuve de l’écrivain l’affirme – mais celle de John Houston prétend le contraire.
Il ne faut pas compter sur le romancier pour éclairer la lanterne du public. Le bonhomme est peu loquace et prend un malin plaisir à brouiller les pistes autour de lui. il n’aime pas les photographies et refuse pratiquement toutes les interviews, estimant que la véritable biographie d’un auteur se dévoile au travers de ses écrits et non de ce qu’il en raconte (certains auteurs « people » français pourraient en prendre de la graine !). « Si l’auteur ne peut être identifié par son œuvre, c’est que celle-ci, comme lui-même, ne vaut rien. Un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre« . Il est clair que si l’on partage ce point de vue, ce qui est mon cas, il n’en reste pas moins évident que la biographie singulière de B. Traven apporte un éclairage intéressant sur le contenu de ses romans. Pour ne pas étirer à l’infini une notice sur laquelle nous ne possédons en réalité que peu d’éléments certains, je conclurai en disant qu’à sa mort, le gouvernement mexicain lui a offert des funérailles nationales, et que les Indiens du Chiapas, avec lesquels il a longuement vécu en communion, se sont chargés de la dispersion de ses cendres dans la nature… Tout au long de ses écrits, notre écrivain germano-anglo-mexicain a en tout cas témoigné de son profond humanisme et n’a pas hésité à dénoncer l’exploitation sociale des plus démunis ainsi que le rôle négatif de l’institution étatique. Identités multiples mais respect indubitable d’une éthique libertaire.
Que les Indiens aient tenu à lui rendre hommage eux aussi est largement compréhensible car une part essentielle de son œuvre est consacrée à une dénonciation des conditions de vie ignobles qui sont les leurs dans le Mexique du début du XXème siècle. Traven n’a de cesse de dénoncer le comportement des blancs à leur égard, la façon méprisante dont ils sont traités et la grande misère dans laquelle ils vivent. Autant le dire tout de suite, les romans de Traven ne sont pas gais, même s’ils comportent une part « récit d’aventures » et se situent, au moins partiellement, dans la lignée des écrits de Stevenson ou de Jack London. Sans sombrer dans le misérabilisme, l’écrivain n’est pas tendre dans le portrait qu’il dresse de la société mexicaine. Le pivot de son œuvre est un cycle intitulé « Caoba », comportant cinq volumes, dont trois seulement sont disponibles en Français, à ma connaissance : dans l’ordre chronologique, « La Charrette » (1931), « Indios » (1931) et « La révolte des pendus » (1936). Son roman le plus connu en France est « Le trésor de la Sierra Madre » : je ne m’apesantirai pas dessus, ce qui ne veut pas dire que je ne l’ai pas apprécié, mais il faut bien faire des choix. Je voudrais en priorité vous parler un peu plus en détail de deux de ces ouvrages que je trouve particulièrement intéressants et qui sont assez représentatifs du travail de B. Traven : « La révolte des pendus » et « La charrette ».
Dans la « révolte des pendus », Traven raconte la révolte contre les Espagnols, « les ladinos », d’un groupe d’indiens Tsotsils, dont fait partie le héros, Candido Castro. Les Indiens sont contraints à travailler à l’exploitation du bois dans les forêts, par de riches propriétaires qui rivalisent d’ingéniosité en matière d’exploitation et de perversion en matière de répression. Chaque « ouvrier » de l’exploitation se doit de « traiter » quotidiennement trois ou quatre tonnes de bois, faute de quoi il s’expose à un châtiment cruel : être pendu une nuit entière par les quatre membres. Les morts sont nombreux parmi ces esclaves anonymes et le souci des grands propriétaires, les « finqueros », est qu’il faut sans cesse renouveler la main d’œuvre, en puisant dans l’immense réserve des paysans pauvres (mais libres) pour en faire des « peones », assujettis à un patron qui possède droit de vie et de mort sur eux comme sur leur famille. Pour ce travail, les finqueros disposent du soutien diligent des fonctionnaires de l’Etat, qui se chargent de voler les miséreux, de saisir leur modeste propriété, et de leur asséner des amendes impossibles à payer. Une fois surendettés, les Indiens deviennent alors une proie facile pour les rapaces qui les convoitent. Le fatalisme des populations locales facilite, comme au moment de la conquête, leur mise en coupe réglée. Le traquenard dans lequel va tomber Candido Castro, c’est la maladie de sa femme, les exigences exorbitantes du docteur pour l’opérer, le décès de celle-ci et les frais d’obsèques. Le voilà piégé, obligé de se soumettre aux conditions posées par son usurier, mais il n’acceptera pas son sort aussi facilement que les autres… « Ce ne sont point les rebelles qui portent la faute de la rébellion ni des conséquences de la rébellion, généralement désagréables et pénibles pour celui qui ne manque de rien. Les responsables d’une rébellion, des actes des rebelles, ce sont ceux qui croient qu’on peut impunément et éternellement maltraiter des êtres humains, sans qu’ils se soulèvent. » Des propos qui conservent toute leur valeur à l’heure actuelle…
« La charrette » fait partie du même cycle, mais les personnages changent. Ce livre-là raconte la destinée d’un autre péon, Andrès, âgé de douze ans, dont la vie va basculer le jour où son premier maître, Don Leonardo, va le « perdre » à la suite d’une malchance au dé. Andrès devient la propriété de Don Laureano, un gros entrepreneur de transport, et, du coup, se retrouve charretier. A travers la description qu’il va donner de la vie quotidienne du jeune indien, B. Traven va en profiter pour présenter, de façon très réaliste, la façon dont les Tsotsils perçoivent la « civilisation » apportée par les Ladinos. Andrès devient très vite un excellent charretier, capable d’effectuer ses trajets aussi bien de jour que de nuit. Ce n’est pas pour cela qu’il en est mieux traité : « il n’était pas payé régulièrement, tous les mois, ainsi qu’il aurait dû l’être. Don Laureano lui versait son salaire quand bon lui semblait et lorsqu’il estimait que ce prélèvement sur son capital ne porterait pas atteinte à son négoce… » Une fois remboursée la dette contractée par son ancien patron, il est contraint d’acheter une partie de son équipement auprès du nouveau et sa dette se prolonge ainsi à l’infini. A la foire de Balun Canan, Andrés fait connaissance d’une toute jeune fille, Estrellita, dont il devient amoureux : « chère petite épouse, tu ressembles à une petite étoile, une de ces étoiles qui brillent au firmament. […] C’est toi qui es la petite étoile de mon ciel. La plus belle et la plus chérie. Si j’étais roi et si le destin m’avait désigné pour aller à la conquête d’un nouveau soleil destiné aux hommes, tu serais la première étoile scintillante que je voudrais fixer à mon bouclier… » (un très beau passage, un peu long malheureusement, et que je ne peux citer en entier.) Pendant quelques temps, l’idylle d’Andrés et d’Estrellita va se dérouler sous les meilleurs auspices, jusqu’au jour où le jeune charretier va apprendre une bien terrible nouvelle…
Les livres de Bruno Traven ont été traduits dans plus de trente langues différentes et vendus à plus de vingt-cinq millions d’exemplaires. Son œuvre est pourtant relativement peu connue en France ; les raisons de ce désintérêt relatif ne sont pas tellement claires. L’écrivain ne manque pas d’admirateurs, y compris parmi les « célébrités » : Albert Einstein à qui l’on demandait un jour quel roman il emporterait sur une île déserte répondit : « n’importe lequel, pourvu qu’il soit de Traven ». Quant au Sub Commandante Marcos, l’homme au passe-montagne, je ne doute pas qu’il ait été inspiré par Traven. les deux hommes auraient forcément sympathisé !
NDLR : les sources ayant permis la rédaction de cette chronique sont nombreuses et je ne peux les citer toutes. Pour ceux qui voudraient aller un peu plus loin je propose ce lien sur la toile vers le site « A contretemps » comportant une chronologie assez détaillée. Par ailleurs, un livre intitulé « Insaisissable – Les aventures de B. Traven » vient de paraître aux éditions « L’insomniaque ». Il s’agit d’une traduction des travaux de Rolf Recknagel. Je ne peux vous en dire plus car je ne connais pas l’ouvrage.
23mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.
« Aucun endroit ne vit clairement dans l’imagination qu’on ne l’ait d’abord quitté. La teneur de notre expérience, chaque jour se fondant dans un autre, alors s’unifie en une seule image. D’innombrables couchers de soleils, d’innombrables aurores, d’innombrables promenades sous les étoiles, nous extrayons enfin un tertium quid, une essence magnifiée, le miel du miel, la crème de la crème, paysage classique qui, artificiellement composé, est autrement plus vivant, séduisant et vraisemblable que la scène qu’il reproduit : il en exprime la quintessence. Le coup d’œil unique est certes parfois mémorable ; c’est lui qui, plus tard, nous donnera les contours de notre représentation imaginaire. […]
C’est pour cela que les lieux grandissent dans notre esprit après que nous les avons laissés, prennent chaque jour un peu plus les couleurs de notre prédilection, deviennent comme nos enfances chaque jour plus beaux, par la grâce des coupures habiles de l’oubli, jusqu’à évoquer enfin, au regard intérieur dont parle le poète, quelque chose d’aussi familier et précis que les traits d’un ami. »
Je viens d’achever la lecture de « la route de Silverado » de R.L. Stevenson dans la « Petite Bibliothèque Payot », collection « Voyageurs ». J’avoue avoir accroché à certains passages, les avoir dévorés même, alors que d’autres chapitres m’ont un peu lassé et que je me suis contenté de les lire en diagonale. Puis, à un moment donné, je suis tombé sur ce texte, reproduit en exergue, et je me suis arrêté, un bon moment, tellement il sonnait juste à mes oreilles et retranscrivait parfaitement une sensation bien souvent ressentie… Singularité du travail effectué par la mémoire, qui amplifie les sentiments éprouvés face à un paysage, un lieu, une personne, magnifie certains épisodes que nous avons vécus dans un passé plus ou moins éloigné, ou bien au contraire atténue jusqu’à gommer progressivement divers faits ou rencontres qui nous ont marqués négativement. Embellissement des souvenirs positifs ; « évacuation » progressive dans notre inconscient, sans même qu’il y ait besoin de les charger de noirceur, des souvenirs négatifs ; enfouissement et non destruction, sinon les psychanalystes seraient sans doute condamnés à chercher un autre emploi. Je ne m’apesantirai pas sur ce dernier aspect, car ce qui m’a marqué dans le paragraphe emprunté à Stevenson, c’est surtout le côté positif : le lieu ou l’événement qui nous a marqués, notre mémoire se charge progressivement de le grandir, et, plus le temps passe, plus il devient conforme à ce que nous voulons qu’il soit. Nous ne commandons pas ce travail mais celui-ci effectue seul, sans que nous en ayons conscience, les corrections indispensables du tableau que nous avons ébauché. L’artiste quitte son atelier, et, quand il revient, trouve une toile tout à fait conforme à ce qu’il aurait aimé qu’elle soit. Certes, cette mise au point ne va jamais jusqu’à la perfection. Notre mémoire s’amuse à laisser suffisamment de défauts au souvenir, pour qu’il ait une apparence parfaitement réaliste et que nous ne nous posions pas la moindre question sur sa correspondance avec la réalité vécue.
Une trace écrite, texte, photo, dessin ou un récit oral, peuvent servir de déclencheur à ce travail de mémoire. En réalité, tous les sens ont la capacité d’initier ce processus : des sonorités, une saveur particulière ou une odeur ont la capacité de provoquer « le déclic ». Dans mon cas, ce sont souvent les photos qui jouent un rôle essentiel. Nous avons affiché, sur le mur de notre chambre, divers clichés illustrant des lieux que nous avons visités ces dernières années. Il est évident que, lorsque nous avons choisi ces images, nous avons effectué déjà un tri sévère. Il est des villes traversées, des monuments visités, des chemins parcourus, qui ne nous ont laissé aucune empreinte significative ; soit parce que nous n’avons pas su les appréhender, soit parce qu’ils ne possédaient rien de singulier ; ils étaient trop proches de notre quotidien. Lorsque je regarde ces photos au mur, le soir avant de m’endormir, ou le matin à travers la loupe déformante de mes yeux embrumés, certaines d’entre-elles restent simplement « très belles » ; d’autres enclenchent la « machine à souvenirs », et le paysage représenté acquiert alors une dimension toute autre et devient le symbole fort d’un instant particulier. Quelques phrases dans un journal de voyage peuvent aussi jouer ce rôle, mais les images et les mots ne fonctionnent pas de la même manière.
Une promenade à pied dans les montagnes au-dessus de Ljubno en Slovénie, en septembre dernier. Nous faisons un long circuit autour du sommet du mont Golteh, avant de poser, l’air « martial » à côté d’un grand poteau de bois en forme de diapason, qui indique le point culminant de l’itinéraire. L’excursion est suffisamment récente pour que je me souvienne de détails « négatifs » mais ils sont maintenant passés au second plan dans ma mémoire : il faisait froid, bien que ce ne soit que le premier jour de l’automne ; nous nous sommes perdus avant de rejoindre le circuit balisé et nous avons marché bien deux heures de plus que prévu, dans des conditions plutôt pénibles ; le ciel était gris et il y avait un risque assez élevé de précipitations… Voici la manière dont j’ai raconté cet événement, au mois d’octobre, dans les « carnets de voyage » de ce blog. Je lui ai consacré quelques lignes : « La journée de repos à Kladje nous fait le plus grand bien. Elle nous permet de faire une très belle balade en dessus de la ferme : un circuit prévu pour 3 h de marche tranquille dont la durée finale sera d’au moins cinq heures car décidément nous ne sommes pas très doués pour l’orientation. Le sentier chemine à travers des paysages très variés et très agréables et, à force de grimper et de descendre, le dénivelé cumulé finit par ne plus être négligeable. » Certes je parle déjà d’une « belle balade » mais ce compte-rendu rédigé dans un style assez neutre n’évoque plus du tout ce que je ressens en regardant la photo. D’autres éléments, plus psychologiques que matériels, occupent maintenant le devant de la scène : une certaine fierté à l’idée que nous avons fait cette randonnée par exemple ; cette photo « trophée » me sécurise, au sens où je me dis qu’après tout on est encore physiquement capables de faire ce genre d’exercices. Nos jambes nous permettent encore de nous éloigner des chemins battus, de découvrir des lieux sauvages et mystérieux que nous pourrons nous « approprier » (l’important c’est ce que l’on perçoit non ? tant pis si ce n’est pas vrai !). Derrière nos deux visages souriants, il y a beaucoup d’éléments « invisibles » : cet arrêt au bord d’un ruisseau pour écouter le chant de l’eau ou observer le ruissèlement des gouttelettes sur un rocher couvert de mousse. Pour combien de temps encore ? Il passe de plus en plus vite… C’était beau ce circuit du Golteh… Au fond d’un vallon s’ouvrait une faille profonde dissimulée par les éboulis ; les arbres morts se dressaient péniblement au milieu de la caillasse et semblaient en garder l’entrer… Je me rappelle les yeux brillants, le regard silencieux que l’on a échangé lorsque, enfin, nous avons retrouvé notre point de départ. Certes, le ciel est gris sur la photo, mais ma mémoire n’accorde déjà plus guère d’importance aux éléments négatifs… Dans quelques années, restera-t-il dans mon souvenir une trace quelconque du vent glacial qui balayait le chemin ? Les hideux pylônes du téléphérique le long duquel nous sommes remontés, suant et soufflant tellement la pente était raide, existeront-ils encore, ailleurs que dans la réalité ?
Cette analyse à laquelle je me livre pourrait être reproduite en de nombreuses occasions. Je pense par exemple à d’autres images : celle d’une fleur chétive aperçue au creux d’un rocher ; un arrêt au bord de la route dans la région de Burren en Irlande, vaste désert de roches calcaires sculptées par l’érosion… Ce cliché de l’abbaye de Cashel, toujours en Irlande, à la tombée du jour ; le grondement de l’immense océan observé depuis un phare magnifique à la pointe de la Gaspésie. Ces choix particuliers pourraient faire croire que seuls des paysages m’ont marqué. Ce serait faux, car, ainsi que l’évoque Stevenson lorsqu’il décrit l’auberge « chez Simonneau » à Monterey, certains lieux ont laissé une trace dans ma mémoire uniquement à cause des rencontres que j’y ai faites. Je ne vais pas m’amuser à en dresser ici une liste, parce que mon propos n’est pas d’amorcer la rédaction d’une quelconque autobiographie mais aussi parce que certains souvenirs ont besoin de l’écrin protecteur de ma mémoire pour garder toute leur dimension. J’ai l’impression que le fait de les en extraire, les ferait sombrer dans la banalité, de la même façon que certains rêves, une fois oralisés, perdent tout leur côté magique. Nos souvenirs ont des origines très diverses et notre mémoire collectionne des lieux ou des faits de toutes sortes ; leur origine peut aussi bien être familiale que professionnelle, proche ou lointaine… Nous conservons la trace de rencontres parfois fortuites, d’instants fugitifs mais émotionnellement intenses… Il me semble d’ailleurs plus facile de construire des « châteaux en Espagne » à partir d’instantanés que de séquences trop longues. Peut-être est-il plus simple d’idéaliser un lieu ou une personne simplement entrevus… Mais là je crois que la réflexion devient plus complexe et va s’écarter quelque peu de mon propos du jour…
Voyage encore, voyage toujours. J’ai laissé « Silverado » quelques temps sur la table mais je n’ai pas laissé totalement tomber Stevenson. En fait, j’ai commencé à déguster un nouvel ouvrage… Modestine, personnage clé d’un autre récit de voyage de cet écrivain, y joue un second rôle remarqué. Un indice supplémentaire pour ceux qui veulent jouer aux devinettes et découvrir le titre de ce livre, dans le prochain « Bric à Blog » à paraître ces jours ci !

20mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Espagne révolutionnaire 1936-39; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.
Le réseau d’évasion du groupe Ponzan
Je vous ai signalé l’autre jour que je venais de terminer la lecture d’un document, « le réseau d’évasion du groupe Ponzan », rédigé par Antonio Téllez Solà, aux éditions « Le Coquelicot ». Ce livre retrace l’histoire d’un homme, Francisco Ponzan, pendant la révolution espagnole de 1936 à 1939, puis pendant la Résistance contre l’occupation allemande de la France. Le sous-titre choisi par l’auteur, « Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme », évoque assez clairement le contenu de l’ouvrage. Cela fait de nombreuses années que je m’intéresse à ce sujet, mais je dois dire que ma curiosité a été « réactivée » ces derniers mois par la découverte de l’existence d’un camp d’internement à quelques kilomètres de notre domicile. J’avais rédigé une chronique à ce sujet (“D’une recherche dans un domaine… à une découverte dans un autre ! ”) et j’ai, depuis, découvert pas mal de nouveaux éléments. La lecture de cette biographie de Francisco Ponzan m’a fortement impressionné : l’obstination, le courage et la destinée tragique de cet homme, éliminé de façon particulièrement barbare à la veille de sa libération, m’ont largement interpelé. Certes, la situation actuelle n’a plus rien à voir avec celle de l’époque, et l’on ne sait jamais d’avance comment on réagira face à l’adversité, mais je reconnais très honnêtement que je ne me vois pas endosser une destinée pareille. Etre incapable de s’identifier ne veut pas dire être indifférent et j’aimerais vous faire partager mon intérêt pour cette lecture, d’autant que l’éditeur du livre n’est pas une grosse société et que le thème choisi ne bénéficiera certainement pas d’une grosse couverture médiatique.
Lorsque se déclenche le coup d’état militaire franquiste en juillet 1936, Francisco Ponzan, âgé de 25 ans, a déjà derrière lui plusieurs années d’expérience militante au sein de la Confédération Nationale du Travail. Ses idées révolutionnaires lui ont déjà valu plusieurs mois d’emprisonnement. La répression, surtout en Espagne à cette époque là, n’attend pas le nombre des années… Son père, cheminot et militant syndical lui aussi, lui a déjà montré la voie à suivre mais l’homme qui a eu le plus d’influence sur le jeune Francisco est certainement l’un de ses professeurs Ramón Acín, un personnage vraiment remarquable, fondateur entre autres du journal anarcho-syndicaliste « Floreal ». Acín paiera de sa vie son engagement politique. Il fera partie des premières victimes de la guerre civile, fusillé par les Franquistes en août 36 à Huesca. Dès le début du conflit, Ponzan s’engage dans la lutte armée pour la défense de la République. Toute son action sera guidée par deux principes absolus : la lutte contre l’injustice et la défense de la liberté. La ville de Huesca et sa région tombent très vite dans les mains des insurgés et les antifascistes qui ne sont pas capturés et éliminés doivent rapidement prendre la fuite. Heureusement, l’action énergique des hommes et des femmes de la CNT auxquels se sont joints des militants d’autres forces antifascistes et des militaires restés loyaux, a permis de faire échouer le soulèvement dans un certain nombre de provinces, notamment la Catalogne, la Nouvelle Castille, l’Aragon, une grande partie de l’Andalousie… Madrid, Barcelone, Valence… restent loyales au gouvernement républicain. Fransisco Ponzan va d’abord rejoindre la 127ème brigade et participera en son sein à de nombreux combats contre l’ennemi. La marge de manœuvre des anarchistes qui veulent à la fois défendre la Révolution en cours (de nombreuses terres agricoles et entreprises sont collectivisées) et lutter contre les fascistes, est étroite, d’autant qu’ils doivent également faire face aux provocations multiples de l’état-major du Parti Communiste. Cette dernière organisation, insignifiante en début de conflit, du fait de son absence de base populaire, bénéficie de l’appui du gouvernement soviétique, et prend peu à peu le contrôle de l’armée républicaine, en faisant notamment pression grâce à sa mainmise totale sur le matériel militaire livré par Moscou.
En août 1937, Ponzan prend la direction du groupe Libertador, un noyau dur de militants qui effectue diverses sortes de missions en territoire contrôlé par les fascistes : renseignement, sabotage, coups de main et libération de détenus qu’ils font passer en zone républicaine. Ce groupe dépend du SIEP, Service d’Information de l’Armée. A partir de ce moment là, Ponzan va devenir familier de la vie en clandestinité : fausses identités, caches multiples, réseau de contacts laborieusement construit… L’action du groupe Libertador, jusqu’aux derniers jours avant la défaite, sera remarquable, et stupéfiante si l’on tient compte du petit nombre de militants qui en font partie ; mais ces « guérilléros » disposent de larges appuis dans la population et bénéficient de tout l’ancien réseau d’action de la CNT. Malgré des vagues impressionnantes d’arrestations et d’exécutions sommaires, les sbires de Franco n’ont pas réussi à mettre la structure syndicale complètement à genoux. Ce réseau solide va permettre à Ponzan de continuer son action à partir du moment où le mauvais sort va le contraindre à se réfugier en France. Dans un premier temps, les survivants du groupe Libertador sont enfermés dans le camp de concentration du Vernet en Ariège. Les conditions de détention sont épouvantables : en quelques mois, les épidémies font leur apparition et les tombes s’alignent dans le cimetière du camp. L’hiver 39/40 est particulièrement difficile pour ces hommes et ces femmes qui ont fui leur pays et se retrouvent traités comme des parias dans le beau royaume de France.
La résistance antifranquiste s’organise très vite, dès que la zone républicaine est tombée. La tâche n’est pas facile, mais, heureusement pour les Espagnols, un certains nombre de citoyens français s’engagent à leurs côtés et leur fournissent hébergement, moyens de transport, soutien militant et emplois « de couverture ». Il faut en effet « montrer patte blanche » pour échapper à la détention dans les camps. Pour ceux qui sont restés prisonniers en Espagne c’est l’enfer : arrestations, interrogatoires, tortures, exécutions sommaires. Il ne fait pas bon tomber entre les mains des services de la police franquiste. Des dizaines de milliers de camarades de la CNT sont aux mains des fascistes et l’une des premières taches de Ponzan et de ses compagnons va être d’organiser des réseaux d’évasion. Sur place, il faut aider les compagnons à sortir de leurs lieux d’enfermement, puis les faire passer en France, en utilisant les « chemins de contrebandiers » à travers les montagnes des Pyrénées. Très vite, ces filières de passage s’avèreront utiles dans les deux sens. la défaite, puis l’occupation d’une partie de la France par l’armée allemande, va obliger un certain nombre de gens à s’enfuir au plus vite. Dans un premier temps ce seront des « personnalités » recherchées par l’occupant : intellectuels juifs, militants politiques, volontaires pour rejoindre les Forces Françaises Libres… L’objectif de Ponzan est bien entendu la libération de sa patrie, l’Espagne. Il veut que les libertaires soient la première force politique à se réorganiser. En occupant le terrain de la lutte, la Confédération Nationale du Travail et ses militants anarchistes pourront retrouver – il en est convaincu – le rôle clé qu’ils jouaient au début de la Révolution. De nouvelles instances se mettent en place pour diriger la Confédération en exil, mais très vite les oppositions de personnes, les divergences d’opinion, vont compliquer la réorganisation de la centrale.
Francisco Ponzan vise l’efficacité à tout prix, effaré qu’il est par le travail à accomplir : passages frontaliers quasi hebdomadaires de réfugiés, armes et argent à livrer aux militants restés libres dans le pays occupé. Il faut à tout prix vaincre le fascisme et que cette victoire ait lieu le plus vite possible si l’on veut reprendre l’œuvre révolutionnaire là où elle a été interrompue en Catalogne, en Aragon et dans les autres provinces. Ponzan va alors adopter une attitude et faire certains choix stratégiques qui le couperont pour un temps d’une partie du mouvement anarchiste espagnol en exil. L’un de ses premiers « pêchers capitaux » est de rentrer en contact avec les réseaux de l’Intelligence Service anglais. Il va travailler « avec eux » et non « pour eux » car, même s’il accepte cette « association », il est bien conscient des divergences idéologiques existant avec ses alliés d’un jour. Une fois les Anglais repartis chez eux au moment de l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain, il va garder un contact étroit avec des éléments des services de renseignements français qui mènent en quelque sorte « double jeu » avec le gouvernement de Vichy. Ce jeu subtil et ces alliances particulières vont permettre au réseau Ponzan d’accomplir un travail absolument faramineux pendant les années 40 à 44 : il est difficile de connaître le nombre exact de pilotes anglais ou américains qui ont pu rejoindre Gibraltar et retrouver la liberté en passant par le chemin clandestin sans cesse changeant, et les contacts sans arrêt renouvelés (pour cause d’arrestation ou de trahison) de militants. Contrairement à d’autres « anciens » de la guerre d’Espagne qui vont se joindre à l’action directe des maquis, ou s’engager dans l’armée de la France Libre, c’est ce travail de « passeur » dans lequel Ponzan et ses camarades vont s’investir. Rappelons que les premiers engins blindés de la division Leclerc qui sont entrés dans Paris libéré, portaient le nom de batailles célèbres de la guerre civile espagnole, et que ceux qui les conduisaient étaient des combattants qui affrontaient les fascistes depuis 1936. Un espoir immense les guidait dans leur lutte interminable : une fois le régime nazi allemand tombé, c’est sur Madrid que les armées alliées se dirigeraient.
Francisco Ponzan ne va pas connaître la désillusion terrible qui va frapper certains de ses compagnons. Sa fin va être tragique. En 1943, la Gestapo le traque et le « serre » de plus en plus près. La police allemande est consciente du rôle clé que joue ce militant et veut absolument démanteler une filière d’évasion qui est bien trop efficace à son goût. Dans un premier temps, c’est la police française qui l’arrête, presque accidentellement, lors d’un passage de frontière : il n’a pas de papiers règlementaires et possède des cartes d’alimentation trafiquées. Grâce à la « couverture » toute relative dont il bénéficie au sein des services de renseignement français, les hauts responsables vichyssois, et surtout la Gestapo, ne sont pas informés immédiatement de la « pêche » de ce « gros poisson ». Il est simplement condamné à six mois de prison pour un délit somme toute mineur. Malheureusement, cette protection ne durera pas longtemps et, quelques mois plus tard, au moment de sa libération prévisible, il est transféré aux autorités allemandes, grâce à l’action d’un fonctionnaire zélé. En août 1944, peu de temps avant la libération de la ville, il est enfermé avec un certain nombre d’autres prisonniers politiques dans la prison St Michel. La veille de leur départ, les soldats allemands font sortir un groupe de 50 personnes de la prison. Ces détenus sont emmenés en camion jusqu’à Buzet, puis ils sont exécutés et leurs corps sont entièrement calcinés. Fransisco faisait partie de ce convoi funèbre. Sa sœur, Pilar, ne pourra jamais retrouver le moindre souvenir de lui. Cette « boucherie de Buzet » a donné lieu à la construction d’un monument commémoratif. Ponzan a obtenu quelques médailles dorées, à titre de remerciement pour son action, de la part d’un gouvernement français bien peu généreux. Heureusement qu’il a été décoré « à titre posthume » : de son vivant, il avait ce genre de distinction en horreur.
Pour finir, un petit mot sur l’auteur de cet ouvrage passionnant : il se nomme Antonio Téllez Solá ; il était lui-même un ancien de la « révolution espagnole » et partageait l’idéal de Ponzan. Plus jeune que lui, il avait rejoint la France en février 1939, étant âgé seulement de dix-huit ans. Il s’était ensuite battu avec les maquisards et avait participé à la libération de Rodez. Il est décédé en mars 2005 à Perpignan après avoir consacré les dernières années de sa vie à réhabiliter l’histoire des différents réseaux de résistance antifranquiste et en particulier celle des Groupes d’Action. Vous pouvez obtenir d’autres infos sur l’ouvrage et le commander en passant par le site internet de l’éditeur : éditions du Coquelicot
18mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Notre nature à nous.
Prolongement incontournable à la chronique du 6 mars, « Alors le printemps ça vient ?« , puisqu’il faut éviter de laisser les questions sans réponse…
Une jolie succession de journées ensoleillées comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Au point que je me suis réveillé à deux heures du matin pour voir si le soleil ne brillait pas encore un peu et s’il n’était pas l’heure d’aller faire un tour au potager ! En tout cas, mes pronostics se sont réalisés. Il faut tout faire en même temps et on n’y arrive, bien entendu, absolument pas : finir de rentrer le bois, planter de nouveaux arbres et arbustes, tailler les haies, la vigne, les rosiers, les poils du chat, les moustaches du pharmacien. Mais, grâce à un programme de journée délirant, les vingt stères de bois requis pour un prochain hiver sont alignés comme les grognards de Napoléon, les semis en godets se rangent sous la serre, les oignons et les graines de petits pois sont en terre… C’est la taille qui est en retard : je ne suis encore intervenu que sur les fruitiers. Il me reste les rosiers, les arbustes à floraison estivale, les framboisiers, la vigne… Le sécateur va chauffer. Comme prévu également, j’ai le cerveau qui fourmille d’idées toutes plus loufoques les unes les autres. Bien entendu, ce ne sont que des projets qui demandent du travail, encore du travail, rien que du travail…
Je ne veux pas passer mon temps à courir sans avoir le temps d’admirer les étoiles du magnolia qui commencent à s’ouvrir… Que de délicatesse et de discrétion dans cette opération : la coque verte du bouton s’entrouvre et un premier pétale blanc jaillit, tout frémissant dans la fraicheur du matin. Tout se passe comme si la fleur envoyait un éclaireur ; un courageux gaillard chargé de répondre à cette angoissante question : oui, non, aujourd’hui, demain ? Les fleurs jaunes du cornouiller mâle ne se sont pas autant posé de questions : elles se sont ouvertes, d’un coup et resplendissent dans la lumière, comme autant de petits soleils au bout des branches. Juste à côté, un érable du père David s’est couvert de petits pompons rouges, discrets, rappelant un peu les fleurs femelles des noisetiers, mais en plus gros. C’est le seul érable, parmi ceux que nous possédons, dont la floraison est vraiment visible. Quant aux spirées, il faut pratiquement la loupe pour en voir les fleurs (photo 3). Au sol, les perce-neige commencent à faner, mais les jonquilles et les bruyères sont là pour leur succéder. Elles attirent d’autant plus le regard que peu de plantes sauvages ont encore fleuri dans le pré.
J’ai fait la vidange de ma brouette, sorti la pelle, la bêche, la pioche et je me suis lancé dans les plantations. J’ai d’abord installé quelques nouveaux arbres, mais pas beaucoup, car nous n’avons plus tellement de place pour des « géants ». L’arboretum s’est quand même enrichi de quelques cormiers, d’une cépée de bouleaux à papier, d’un érable japonais et d’un érable griseum (érable à écorce de papier, lui ausi…My god, que de papiers à ramasser dans quelques années !). Côté arbustes, il a fallu et il faut encore faire pas mal de trous : guère de nouveautés mais des valeurs sûres qui ont fait leurs preuves dans notre terre lourde et fertile. Les haies intérieures, séparant les différentes zones du parc, ont été complétées par une fournée d’amélanchiers (je rêve d’avance des pots de confiture que nous allons faire), quelques deutzias, fusains, cornouillers, noisetiers… Rien que du classique… Il y a un bel arbuste que j’avais planté dans une haie et dont j’ai décidé d’installer un deuxième spécimen, isolé, afin de bien le mettre en valeur. il s’agit d’un viburnum plicatum (famille des viornes) dont le port étagé est magnifique et la floraison superbe également. Un prunus au feuillage pourpre a bénéficié du même traitement de faveur. Ce que je veux, c’est créer des coins et des recoins, des abris à cabanes, des cachettes. J’y arrive peu à peu : mon terrain plat ressemble de moins en moins à « un terrain de foot », comme disaient les copains au début. Certaines de nos plantations commencent à avoir belle allure et à offrir un ombrage consistant.
Bien entendu, ce n’est pas aujourd’hui que je vais vous écrire une chronique « fleuve » sur le jardin… J’attendrai les prochains jours de pluie pour cela. Les salades ont soif sous la serre et plusieurs paquets de graines ont sauté tout seul dans ma poche. Un petit air d’accordéon et au boulot ! Rassurez-vous, je ne vous oublie pas…
16mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.
Il est temps de s’affoler : la crise devient vraiment sérieuse, à moins que ce ne soit l’un des effets secondaires du changement climatique. On a évoqué jusqu’à présent la fonte des glaces de l’Arctique mais jamais celle des matelas de dollars accumulés aux quatre coins de la planète par de valeureux entrepreneurs méritants. Il y a maintenant moins d’un millier de milliardaires en dollars ; la « terrible » année 2008 a vu un tiers de ces malheureux « fric symboles » s’évaporer dans la tourmente boursière. Qu’un ouvrier de chez Sony, de chez Total, de chez Continental, de chez… perde son emploi : c’est fréquent et puis en fait, ces gens là se chiffrent par centaines de milliers. Leur cas est donc d’une banalité navrante, et leur impact sur la consommation est relativement limité. Lorsqu’un gars de chez Opel est remercié, le marché des yachts de luxe n’en est pas affecté. Lorsqu’un courageux « golden boy » se ramasse dans la fange des moins values boursières, l’action de chez LVMH (la multinationale des riches) dérape, et d’autres intrépides spéculateurs le suivent dans la spirale de la déchéance. Les salons pour « hommes et femmes du grand monde » connaissent une crise de fréquentation et c’est terrible ! Quelle considération peut avoir l’opinion publique pour un gus qui avait autant de Ferraris que de doigts de pied et qui, soudainement, n’en a plus qu’un modèle différent par jour de la semaine ? Je regrette que mes concitoyens s’intéressent de moins en moins à ce classement des fortunes, bassement intéressés qu’ils sont par la gestion de leur propre fin de mois (surtout comme le disait Coluche, quand celle-ci démarre le 2…). Afin d’éviter une trop grande perte de considération pour ces gens qui, à titre personnel et au titre de leurs activités, sont aussi les plus gros pollueurs de la planète, je vais quand même vous donner quelques informations sur ce dossier sensible.
Sachez déjà qu’outre les 332 noms mentionnés au premier paragraphe, ce sont également deux mille milliards de dollars qui sont partis en fumée. Pfffuit ! Quand je parle de fonte des glaces, c’est plutôt l’éruption volcanique que je devrais évoquer pour provoquer une telle combustion. Ça ne vous dit rien des nombres pareils ? Eh bien disons que deux mille milliards de dollars ça représente l’équivalent (en simplifiant un peu les calculs) d’un milliard de salaires mensuels d’ouvriers américains moyens ou 55 millions d’annuités de salaire d’un prof de l’hexagone en milieu de carrière. Comme les magazines bien informés estimaient à 1125 le nombre de milliardaires à la fin de l’année 2007, cela veut dire qu’ils ont perdu presque deux milliards de dollars chacun, en moyenne… Alors les larmes, ça vient ? Bon j’arrête parce que je vois que d’une part vous n’en avez pas grand chose à faire et que d’autre part il n’y a pas l’ombre d’une trace de tristesse ou de commisération sur votre visage ahuri. Je sais qu’on est en début de semaine et que le week-end a été dur mais quand même ! Je vais essayer de « personnaliser » un peu le débat et de mettre quelques noms derrière l’aridité extrême des chiffres. Sachez déjà que notre bon vieux Bill Gates a retrouvé la première place mondiale – cela grâce à un parcours un peu moins mauvais que les autres, mais qui lui a quand même coûté la bagatelle de dix-huit milliards de dollars de pertes. Le goujat qui avait osé lui passer devant, un certain Warren Buffet, auteur, entre autres activités, de best sellers sur les placements boursiers « gagnants à tous les coups », s’est fait remettre à sa place. Espérons que ce sera une bonne fois pour toute, car Bill Gates, avec son air ahuri et ses lunettes d’intellectuel, est quand même fichtrement plus sympathique et puis on s’est habitué à lui. Les grosses fortunes US ont quand même mieux tiré leur épingle du jeu que les autres, les concurrents nouveaux riches, en particulier les Russes, les Indiens ou les Turcs. Plusieurs des nouveaux venus « orientaux » dans le hit-parade seront sans doute obligés de larguer quelques palaces ou quelques yachts à vil prix. Profitez en, il y aura sûrement des affaires intéressantes. Imaginez un peu la revanche pour un ouvrier licencié de chez Continental ! Il investit toutes ses indemnités de licenciement et il peut racheter, d’occasion, la lunette des WC du « bateau de plaisance » d’un ex-riche magnat russe du cuivre ! Un tel exploit pourrait faire l’objet d’une séquence d’info à l’ouverture du journal de 13 h de TF1. Il faut réfléchir beaucoup et ne pas tout le temps gaspiller son temps à se plaindre de sa condition. C’est ce que disait souvent ma grand-mère par alliance, la tant Redoutée Mme Pinault-Printemps…
Pauvres Français, pressurés par le fisc, les syndicats et l’ultra-gauche… Nos trois concitoyens les plus méritants n’occupent que la quinzième place (Bernard Arnault, grand ami du Président), la soixantième (François Pinault, grand ami du Président) ou la quatre-vingt dixième (Serge Dassaut, grand ami du Président). Mention particulièrement catastrophique pour notre très estimée Françoise Liliane Bettencourt : elle n’est plus la femme la plus riche du monde ; comble du ressentiment, c’est une vulgaire épicière, l’héritière de la chaîne de magasins Wal-mart, qui lui est passée devant. Les « jeunes » ont été aussi bien tourneboulés par la crise. Pour tout dire, n’essayez plus d’être riche si vous êtes à la fois femme, jeune et française, vous avez, dès le départ, trois handicaps majeurs. Ce n’est pas pour rien que l’on a créé la « journée des femmes ». Il faudrait aussi créer celle des « jeunes », celle des « Français » et celle des « riches »… Il y a tant d’injustices criantes de par le monde. Notez aussi qu’il ne suffit pas d’être « un grand ami du Président », pour sauver les meubles. Prenez l’exemple de l’irréprochable Vincent Bolloré, ce modèle de générosité : il est carrément éjecté du classement. Certains contacts bien informés pensent d’ailleurs l’avoir rencontré au Restaurant du Cœur du seizième arrondissement…
Je vois que toute cette détresse, même une fois personnalisée, ne vous touche toujours pas ? Toujours pas la moindre petite larme de compassion ? C’est décourageant ! Je parie que pour vous intéresser il va falloir à nouveau sombrer dans le « social » et parler des licenciements préventifs que les patrons se doivent de faire s’ils ne veulent pas tous quitter le classement en 2009. Eh bien, c’est fait, on dit au-revoir aux palaces, aux yachts, aux limousines et à la grandeur d’un certain « art de vivre » pour sombrer dans le misérabilisme populeux… Pour le dernier paragraphe, on va causer « dommages collatéraux » de la crise et parler licenciements, chômage et file d’attente à l’ANPE. Vous verrez, vous allez regretter : que devient le rêve de tout bon citoyen s’il n’y a plus de paillettes, de luxe, de volupté, de larbins obséquieux et de porcelaine de Limoges ?
Il est vrai que ça ne va pas fort du côté de l’emploi des pauvres. Cela fait longtemps que nos industriels n’ont pas eu un aussi bon prétexte que cette crise pour faire le ménage dans les bureaux, dans les chaînes de montage et sur les chantiers. Il faut les comprendre : ces gens anticipent ! Même s’ils gagnent encore beaucoup d’argent, ils en gagnent moins, et pour enrayer cette spirale de la déchéance, ils sont dans l’obligation de remplacer de coûteux ouvriers européens (de l’Ouest) ou américains (du Nord) par d’autres salariés ayant plus de considération pour leurs problèmes. Mettez-vous à leur place ! Imaginez le désarroi d’un Bolloré déchu ! Les ouvriers de chez Continental sont des humains comme les autres, même s’ils sont un peu exigeants en matière d’emploi et de salaire, mais ils n’ont pas une réputation de « jeune loup de la finance » à soutenir. Ce n’est pas leur carrière qui va faire rêver tous ces jeunes ambitieux ! Je ne parle pas de ceux qui sombrent dans l’humanitaire et qui imaginent qu’ils vont s’épanouir dans le cadre d’une mission avec MSF au Darfour… Non, je parle de ceux qui se précipitent dans les grandes écoles, qui s’endorment tous les soirs en dévorant les bouquins de Warren Buffet après avoir gobé le tissu d’inepties d’émissions de télé comme « Capital »… D’ailleurs, tous ces futurs chômeurs, que l’on voit la larme à l’œil dans des reportages dégoulinant de compassion à la télé, ils sont trop nombreux pour que l’on parle d’eux individuellement. Ils sont perdus dans une masse d’anonyme et leur destinée brisée ne fera certainement jamais la « une » de Paris Match.
Et pourtant, quelque part, si je vous livre le fonds de ma pensée (oui, elle en a un même s’il faut chercher loin…), ils ont sacrément raison d’être en colère… Il ne leur reste plus qu’un pas à franchir : passer du système D à la révolte, de la grève à la collectivisation. J’espère entendre rapidement des discours un peu plus constructifs que ceux de nos centrales syndicales embourbées dans le réformisme… Le patron n’arrive plus à gagner d’argent sur notre dos ? On n’a pas besoin de lui ; l’usine, ça fait des mois et des mois qu’on la lui a remboursée par notre boulot et les profits qu’il a déjà réalisés. L’usine elle est à nous : c’est nous qui allons la faire tourner. Les exemples ne manquent pas, de la mine autogérée du Pays de Galles aux entreprises collectivisées de l’Argentine. L’espoir est là : il n’est pas dans les résultats du PS aux élections européennes. Qu’on se le dise ! Qu’on se rappelle aussi une arme que les multinationales sans scrupules craignent beaucoup : il s’agit du boycott systématique de leurs marques. Que Sony, Salomon, Michelin et consorts voient leurs ventes baisser de dix pour cent dans une zone géographique donnée et vous verrez que les revendications des salariés se feront beaucoup plus facilement entendre…
NDLR : un grand merci au Journal du Dimanche et au magazine Forbes, deux bréviaires que je conserve pieusement sur ma table de nuit et qui m’ont fourni une partie de la doc nécessaire à la rédaction de cet article (sauf en ce qui concerne sa conclusion… !). La photo de base qui a servi à illustrer la misérable barcasse de Vincent Bolloré provient de « l’observatoire des médias ».
14mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Des livres et moi.
Le lecteur que j’étais ; le lecteur que je suis (1)
J’ai toujours aimé lire et mes goûts ont toujours été relativement éclectiques mais complexes à définir. Quand je raconte l’histoire de mes lectures, j’ai tendance à employer un raccourci et à dire à ceux qui ont la bonté d’âme de m’écouter que je suis passé directement d’Enid Blyton à Bakounine et à Boris Vian. Du coup, certains dressent une oreille inquiète et un peu plus attentive. C’est un peu caricatural mais ce n’est pourtant pas totalement faux. Il me semble avoir zappé, dans mon évolution, toute la phase « littérature pour adolescents ». Il faut dire qu’à l’époque mérovingienne « dont à propos de laquelle je vous cause », l’offre en matière de littérature enfantine, par rapport à maintenant, était comparable au choix de produits que l’on peut trouver dans une épicerie de quartier, par rapport à la diversité de produits disponibles dans un hypermarché. Quant à la littérature spécifique pour adolescents et jeunes adultes, a posteriori, je me demande si elle dépassait la taille de l’assortiment de denrées culturelles disponibles dans un salon de coiffure. Les jeunes lecteurs actuels ne savent pas la chance qu’ils ont et je ne pense pas qu’en matière de lecture l’existence d’un vaste éventail de choix soit un mal.
J’ai, paraît-il, appris à lire dans le « Dauphiné Libéré » et en particulier dans la rubrique nécrologique de ce quotidien passionnant. Vu le niveau des méthodes de lecture proposées à l’époque, « Rémi et Colette » et autres anthologies du genre que notre ministre œuvre à remettre au goût du jour, ce n’était « pas pire » comme disent nos amis québecois. Je n’ai donc pas trop honte de ce début de confrontation au « monde de la création littéraire ». Il faut croire que la méthode n’était pas trop mauvaise (toute globale qu’elle ait sans doute été) et je me suis vite passionné pour la lecture. J’ai quand même eu droit, rassurez-vous, à « Rémi et Colette » lorsque je suis passé au CP. Ma sœur aînée avait la gentillesse de m’offrir un album illustré toutes les semaines, quand je n’avais pas été trop casse-pieds (je dois prendre des précautions scripturales car je sais qu’elle surveille mes propos). Je suis donc peu à peu sorti de la « nécrologie dauphinoise » pour m’intéresser au vaste monde. L’un de mes albums préférés, dont j’ai oublié le titre, avait pour héros un petit camion drôlement intelligent, une dépanneuse en fait, avec des yeux à la place des phares et une bouche à la place du radiateur, auquel il arrivait plein d’aventures passionnantes. Il y en a eu sans doute bien d’autres, mais je me rappelle plus particulièrement de celui là ; il me semble d’ailleurs qu’il y a maintenant une série télévisée du même style pour les enfants sur la « cinq », sauf que le héros est un tracteur et le décor plus rural qu’urbain. Des albums illustrés, je suis très vite passé aux petits livres de la bibliothèque rose et c’est à cette époque que j’ai sans doute pris la manie, lorsque j’aimais une série, de vouloir la lire complète, et j’ai manifesté un goût marqué, dans les romans, pour les personnages récurrents.
En discutant avec les amis de ma génération (ou presque) – ceux qui ont approximativement mon âge canonique – je me suis aperçu qu’il y avait, à l’époque, trois grands cheminements littéraires : ceux qui avaient été formatés par Enid Blyton, ceux qui ne juraient que par Paul Jacques Bonzon et ceux qui ne lisaient que des illustrés à un sou (et hop un raccourci de plus !). Je fais partie de la première fournée, n’ayant découvert l’auteur des « six compagnons » que beaucoup plus tard et sans vraiment « accrocher ». En fait, je partageais mes lectures entre la série des « club des cinq » et le journal de Spirou. Les « club des cinq » c’étaient vraiment mes titres préférés dans la bibliothèque rose (si vous avez du temps à perdre, vous pouvez vous amuser à relire l’hommage parodique que j’ai rendu il y a pas mal de temps, à cette série). Un peu plus âgé, j’ai découvert les « mystères » du même auteur qui avaient le mérite d’être un peu plus étoffés. J’appréciais beaucoup moins le « clan des sept » ; quant à « Oui-oui », ce héros particulièrement mièvre, il n’existait pas encore quand j’avais l’âge de le lire. Je suis incapable de dire ce que j’aimais dans les romans d’Enid Blyton. Le style n’avait rien d’extraordinaire, mais il y avait un certain suspens, et les gentils gagnaient toujours à la fin. Je n’aime pas les histoires qui se terminent mal et encore moins les auteurs qui massacrent leur héros. Difficile aussi de préciser si l’un des personnages du « club » avait plus la cote que les autres… Peut-être Claude, le « garçon manqué », parce que c’était elle qui avait le plus de personnalité… En fait, ce qui me fascinait sans doute, c’était la relative liberté dont jouissaient les personnages et dont je ne bénéficiais pas. Il faut dire que ce n’était pas dans l’air du temps. Il a fallu qu’un nombre important d’années s’écoule avant que je puisse jouer au « club des cinq » grandeur nature ! Mes parents ne possédaient pas de villa sur la côte et encore moins d’îlot privée que les contrebandiers auraient pu coloniser.
Côté « bandes dessinées » il y avait les journaux « sérieux » comme « Spirou » ou « Tintin », et les illustrés à un sou, imprimés en noir et blanc sur du papier de basse qualité. Moi je lisais régulièrement Spirou (je n’aimais pas trop Tintin, ni le journal, ni le héros). Je dévorais certaines séries : Johan et Pirlouit, Spirou et Fantasio, Gaston, Tif et Tondu, ainsi, bien entendu, que les « histoires de l’Oncle Paul ». Les illustrés, même s’il en existait pléthore, n’avaient pas la cote à la maison ; mes parents en avaient une piètre opinion, considérant qu’ils étaient de « mauvais genre » : mal écrits, violents, d’une moralité douteuse… Ils avaient raison au moins sur un point : les thèmes traités étaient plutôt bellicistes et le racisme s’étalait à pleine page y compris dans les dessins. La deuxième guerre mondiale se vendait bien et les auteurs de ce genre de brochures vouaient une admiration sans limite aux super héros américains massacrant les sous-hommes japonais dans la jungle profonde de Bornéo peuplée de cannibales. Bien évidemment, je regrettais cet « interdit » familial et je lorgnais avec envie sur ces petits journaux que mes copains de classe sortaient de leur cartable à la récréation. En fait, la dernière guerre n’était pas le seul thème abordé, même si c’était le principal. Il y avait aussi les « super héros » des Comics américains, et quelques aventures médiévales ou policières. Cette diversité m’avait quand même permis de trouver un biais pour avoir droit, « moi aussi », à ces horribles illustrés : j’avais la permission d’acheter, tous les mois, la série « Lancelot du lac » (l’illustration présente une version plus récente que celle que j’avais en mains en ce temps là). Cela permettait à mon marchand de journaux de répéter tous les mois la même blague vaseuse : « Lancelot ? mais il ne pleut pas aujourd’hui ! » ou bien, variante adaptée à un ciel pluvieux, « je n’en ai plus, ils sont dans la rue ! » Y’a pas à dire c’était un gars qui avait de l’humour…
Ce « Lancelot » romancé a peut-être participé à l’intérêt de plus en plus grand que j’ai commencé à éprouver, depuis cette époque lointaine, pour certaines périodes historiques ; ce qui est amusant cependant, c’est que ce n’est pas au Moyen-Age que j’ai commencé à m’intéresser en premier. Arrivé à l’âge de onze, douze ans, les premières années de collège, mes goûts ont commencé à se « militariser » sérieusement (à cet âge là, ce n’est pas trop grave, c’est plus tard que c’est inquiétant). Je me suis trouvé deux dadas : Napoléon et la deuxième guerre mondiale. Le premier centre d’intérêt a été fugitif, lié semble-t-il au fait qu’on m’avait offert un grand livre, un très grand livre illustré même, à l’image de l’opinion que la France avait de son Empereur. Pendant un temps j’ai été « incollable » sur la biographie de ce tyran : je connaissais la liste complète des batailles, victoires et défaites comprises, et je lisais, fort ému, le récit de ses derniers jours à Sainte Hélène. En ce qui concerne la deuxième guerre mondiale, la passion a duré beaucoup plus longtemps et j’ai commencé à accumuler pas mal de livres sur le sujet. C’était l’époque où, dans les librairies, on trouvait une avalanche de titres sur ce thème, en particulier les fameux « J’ai lu » à couverture bleue. Je trouvais Bader, l’aviateur anglais, Clostermann, le héros des Forces Aériennes Françaises Libres ou Rommel, le « stratège allemand », nettement plus intéressants que Napoléon, Spirou ou la gentille petite famille de Madame Blyton.
L’histoire de l’aviation me fascinait, et, grâce à un beau frère, j’ai découvert une nouvelle série à rallonges et un nouveau héros : « Biggles » le courageux détective de l’air, du Captain Johns, écrivain particulièrement prolifique. Les livres étaient difficiles à trouver car ils étaient déjà un peu passés de mode, mais heureusement, l’inspirateur de mes lectures en possédait une solide collection. Je construisais des maquettes d’avion de la deuxième guerre et j’installais, dans les recoins de mes armoires, des aérodromes clandestins dignes des bases secrètes de l’illustrissime pilote anglais. Comme beaucoup de super héros de la même époque, le personnage était intemporel, pour ne pas dire immortel. C’était un avantage énorme pour l’auteur : son aviateur pouvait participer à des missions toutes plus invraisemblables les unes que les autres, de la guerre de 14 à la guerre de Corée, sans prendre une ride. Les « forces du mal » étaient dignement représentées par l’infâme Von Stallein qui n’arrêtait pas de mettre des batons dans les roues au valeureux chef de la police de l’air britannique… Ce personnage cynique servait tour à tour les Nazis, les Soviets et les pires bandes de trafiquants. Je dois dire très honnêtement qu’avec quelques années de recul, ces bouquins me font maintenant plutôt rigoler, mais, que voulez-vous, la nostalgie ! J’ai conservé et complété ma collection depuis… Le jour où j’aurai droit à une perquisition pour « mauvaises opinions », les inspecteurs de la DCRI seront sans doute fort perplexes en farfouillant dans ma bibliothèque ! En tout cas, « Biggles »a fait disparaître, à cette époque là, mes « club des cinq » dans une armoire. Quelques années plus tard j’en ai prêté pas mal à mes élèves, vu l’indigence de mes bibliothèques de classe et beaucoup ont subi « les derniers outrages ». Je lisais encore quelques « Mystères », mais, peu à peu, les romans cédaient la place aux « documentaires » divers, nettement plus à mon goût.
A côté de cela, il y avait bien entendu le collège, les profs de français et leur sélection de livres « incontournables ». Le programme en imposait la lecture et eux-mêmes les trouvaient incontournables… Ronsard, Rabelais, Corneille, Molière, Hugo, Balzac, Zola…. se sont succédé dans mon cartable. Mais « ça », ce n’était pas de la lecture, c’était « l’école » et c’est une tout autre histoire, dans laquelle « le capital » de Marx et « la liberté » de Bakounine vont bientôt débarquer ! (A suivre)
12mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour.
La politique m’emmerde de plus en plus, je l’avoue franchement et l’économie du pareil au même… Du moins ce que les politicards, les énarques et autres tâcherons des multinationales en ont fait. Du moins la façon dont les journaleux et les experts « hautement qualifiés » nous en parlent. Cette société que l’on nous présente comme un bijou d’organisation, un modèle irremplaçable, le seul que l’homo modernus soit capable d’imaginer ( !) : elle me donne la nausée. J’attendrai des jours meilleurs pour peaufiner les quatre ou cinq textes « politiques » que j’ai sous le coude. Mais attention, pas d’erreur d’interprétation ! Il ne s’agit pas d’un coup de blues printanier ! Même si elle n’en a pas forcément le ton, cette chronique se voudrait éminemment positive. A côté de tous les tordus dont on nous rabat les oreilles, il y a des tas de gens intéressants qui font de l’excellent travail de fond. Leur action empêchera peut-être notre « maison commune » d’être totalement détruite. Je vais continuer aussi à vous parler de vie quotidienne, de contes à dormir debout, de beaux arbres et de belles forêts, que sais-je, de tout ce qui me passe par la tête et me réjouit l’âme. Je voudrais prendre le temps de rédiger quelques notes de lecture, car je viens de terminer des livres vraiment passionnants et sur des sujets très divers. Je viens de « croquer » ainsi : « les croisades vues par les Arabes », d’Amin Maalouf, « le réseau d’évasion du groupe Ponzan » d’Antonio Téllez (Révolution en Espagne et Résistance en France), « des bibliothèques pleines de fantômes » de Jacques Bonnet et je suis plongé dans « la route de Silverado » de Stevenson. Avec tout ce que j’ai lu pendant ces derniers mois, j’ai de quoi alimenter pas mal de chroniques. En fait je crois que c’est plus l’histoire et la lecture qui me ramèneront à la politique que l’actualité du moment par rapport à laquelle j’ai tendance à prendre mes distances… J’ai écrit, il y a quelques temps, un billet intitulé « l’envie d’ailleurs », où je parlais de voyages… Cette « envie d’ailleurs » déborde largement le cadre de simples pérégrinations géographiques.
S’il n’en tenait qu’à moi, je me lèverais le matin, j’écrirais à mes amis, je lirais leur courrier, j’irais baguenauder sur quelques blogs dans lesquels je me sens bien… Ensuite j’irais dans les bois, observer les écureuils et papoter avec les chevreuils. Je me planterais là, en plein milieu de nulle part, et je casserais les oreilles des rossignols avec le son grinçant de mon accordéon, jusqu’à ce que, pour demander grâce, l’un d’entre-eux, le plus dégourdi du lot, se pose sur l’instrument. Les jours de pluie, j’errerais de librairie en bibliothèque, je peaufinerais le rabotage du panneau de porte d’un placard à confiture (celui de ma mémé est rempli à ras bord) ; je trainerais au lit, je miaulerais pour avoir des sourires, des câlins et des croissants. Je me lirais une bonne BD en écoutant le dernier CD des « cowboys » ; je tirerais des plans pour inviter les potes et préparer une bonne petite bouffe des familles ; je ferais le croquis définitif de ma tour bibliothèque… Je téléphonerais à Vandana Shiva pour la féliciter d’avoir botté le cul à Monsanto ; j’enverrais des messages de félicitation aux ouvriers d’Areva pour avoir collectivisé leur entreprise et remplacé la fabrication de réacteurs polluants par celle de chauffe-eau solaires pour les Inuits – bon là je crois que je m’égare… Bref je vivrais pleinement, sans avoir besoin de piquer des coups de sang chaque fois que je vois la gueule d’un de ces cons abrutis dégénérés qui prétendent gouverner nos consciences et nos désirs. Mon espérance vie s’en trouverait rallongée ; ça serait peut-être un drame pour la planète mais pas pour moi. J’ai toujours été un chaud partisan de l’immortalité en bonne santé ou de la réincarnation contrôlée. Je suis un émule de Claude Tilliers, « Mon oncle Benjamin » me plait toujours autant à la dixième vision… Je dois être un infâme petit bourgeois. Le petit neveu de Paul Pot aura ma peau si je continue sur cette pente négatiorévisionniste.
Le problème c’est que le vacarme de la destruction de l’environnement proche, lointain, planétaire, est assourdissant. Le problème c’est que le vacarme du massacre en technicolor de tous ces civils innocents par des militaires bariolés et tous plus croyants les uns que les autres est insupportable. On ne peut pas se réveiller sans avoir dans les oreilles l’éclat des bombes et le hurlement des enfants. On ne peut pas se réveiller sans entendre le bruit insidieux et horripilant des billets de banque qui crissent dans les mains des morts vivants de la finance. On ne peut pas se réveiller sans voir les hectares de forêts qui s’abattent dans le marécage de la folie humaine. On ne peut pas ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir… Il n’y a plus d’endroit sur la planète où la couche de sable soit assez épaisse pour qu’une autruche puisse se placer en état de privation sensorielle. Je ne peux pas faire comme si… Je ne peux pas ignorer un monde qui s’invite à ma porte tous les matins avec ses gros sabots et sa gueule de journaliste de la télé. Je ne peux pas ne pas voir le visage de ces gens dont la haute finance brise la vie comme on casse une allumette. Lundi « boulot », mardi « crise financière », mercredi « l’usine délocalise », jeudi « chômage », vendredi « soupe populaire », samedi « misère » et dimanche « versement du dividende aux actionnaires »…
Je vais donc continuer à gueuler. Rassurez-vous ce blog ne va pas changer de cap, simplement éviter les escales dans les îlots trop mal famés. J’irai peut-être manifester encore le 19 mars, puis le 19 avril, puis le 19 mai… puisque c’est ce jeu là qui amuse les dirigeants pantouflards de nos syndicats institutionnels. Il faut bien défendre pied à pied les acquis sociaux qui nous restent encore : services publics, Sécurité Sociale, retraites… Tout est menacé, chaque jour un peu plus. Ils veulent « réguler » le capitalisme mais se hâtent de démolir l’inspection du travail, le service de répression des fraudes et les tribunaux des Prud’hommes. Et pourtant… Je me sens de moins en moins l’âme militante. Bon nombre d’anars me fatiguent avec leur quête sans fin de pureté idéologique ; une large fraction des écolos me cassent les pieds avec leur discours judéo-chrétien culpabilisant ; le NPA m’excite autant que la lecture des mémoires de Pie IX ; quant au PS… On ne s’acharne pas inutilement sur les ambulances.
On ne peut cependant pas les laisser proclamer à longueur d’ondes et de papier journal que leur système est le seul possible. On ne peut pas les laisser beugler par monts et par vaux, que l’ordre, la loi, les règlements, la police, l’armée, sont une garantie du bien être, un mal nécessaire, pour tenir en laisse un être humain soi-disant immature. Mais qui tient la laisse ? Qui ordonne, qui juge, qui emprisonne, qui moralise, qui décrète, qui légifère ? Et si c’étaient justement les plus mauvais d’entre-nous ?
Ils ont fait des lois pour protéger les plus faibles…. Sans commentaires…
Ils ont fait des lois pour garantir l’égalité des droits pour tous… Sans commentaires…
Ils ont fait des lois pour protéger la planète… Sans commentaires…
Les seules lois qu’ils appliquent sont les lois faites pour réprimer.
Ils (ou elles) mentent comme ils respirent. Quand Madame Boutin, ce matin, déclare, la bouche en cul de poule : « Il n’y aura plus d’expulsion sans solution de relogement ». Vous la croyez ? Vous pensez qu’elle sait de quoi elle parle ? Vous imaginez qu’elle-même croit ce qu’elle raconte ?
Ils veulent un monde où tout sera contrôlé, régulé, aseptisé, neutralisé… Un monde dont Aldous Huxley, Georges Orwell ou Régis Messac, ont été incapables d’imaginer la barbarie. La seule liberté qu’ils veulent nous laisser, c’est la liberté d’acheter ce qu’ils auront décidé de nous vendre, selon les règles qu’ils auront fixées, tout et n’importe quoi : l’air, l’eau, la vie humaine, les arbres, la planète… L’économie de marché, la loi de l’offre et de la demande, les délocalisations, les profits sans limites… ce sont là les seuls mots qu’ils savent employer dans leurs complaintes lancinantes. La liberté, sous les caméras de surveillance, celle d’acheter la soupe de grand-mère plutôt que la confiture de vieille tante ; le droit d’emprunter à telle ou telle banque, de prendre un crédit pour « auto » financer des funérailles somptueuses ; la possibilité de partir en croisade, au pas de l’oie, contre telle ou telle pratique religieuse, au nom de droits de l’homme qu’ils ne respectent que quand ça les arrange. L’essentiel en fait c’est de choisir un camp, et si possible le bon.
Qui va provoquer la prochaine guerre mondiale pour aider les marchands d’armes à nous sortir de la crise ? Que va-t-il se passer quand on manquera pour de bon d’uranium, de lithium, de pétrole, de cuivre, d’eau potable ? La science résoudra tous les problèmes ? Le miracle, ce jour là, aura largement débordé le champ du religieux pour investir celui de la technologie…
NDLR : j’ai « volé » toutes les photos qui illustrent cet article. Je rends hommage à leurs auteurs, sauf en ce qui concerne « le palace ». Des photos comme ça les brochures de tourisme de l’agence Sarkozy en sont remplies. Celle de l’incendie provient de la FAO. Je me renseigne et corrige les omissions dès que possible.
10mars2009
Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; tranches de vie locale.
Quand on tourne à droite, en sortant de la cour, cette petite route se dirige vers le Nord-Ouest ; elle escalade lentement la colline pour arriver dans le petit village de Passins. Je suis convaincu que, si l’on prolongeait la promenade, on arriverait un jour à la Rochelle. Pour arriver à Samarcande, mieux vaudrait se diriger vers le soleil levant, en traversant, dans un premier temps, le gros bourg de Morestel. Quand j’ai passé mes premières années dans cette maison familiale, la petite route n’était qu’un simple chemin empierré, difficilement praticable. Les véhicules étaient rares : une voiture ou un tracteur de temps en temps. Lorsqu’ils passaient devant le portail, ils soulevaient un nuage de poussière blanche qui faisait pester les rares promeneurs. Je vous parle d’un temps… assez éloigné, puisque cela doit faire une cinquantaine d’année que je connais cet environnement champêtre où nous vivons maintenant. Avant de nous y installer définitivement dans les années 70, la maison servait de refuge familial pour les vacances. Nous y venions aux quatre saisons, même si nos séjours étaient plus brefs l’hiver que l’été, vacances scolaires et températures imposant certaines contraintes. Mes souvenirs les plus marquants concernent les trois mois d’été car nous étions plus souvent dehors. Le chemin faisait partie de notre espace de vie. Le trafic était tel qu’il pouvait se passer une journée entière sans que l’on entende un seul véhicule. Les principaux usagers de la route étaient les vaches et les chèvres que l’on menait à la pâture, le matin ou au début de l’après-midi, et que l’on ramenait le soir pour la traite. Il va sans dire que les odeurs n’étaient pas les mêmes que maintenant. Elles étaient, disons, plus rurales et moins gazoil. Si l’on choisissait habilement sa période dans l’année, on pouvait se rendre au village en cueillant des mûres ou des « gratte-culs ». La seule consigne de sécurité à respecter était de ne pas ramasser les fruits trop bas sur les ronces, les animaux divers, domestiques ou sauvages, ayant quelque peu tendance à faire leurs besoins naturels au pied des arbustes. Les premiers champs, tout autour du hameau, étaient des pâturages. Le tracteur n’y passait jamais, et on y trouvait encore des noyers, des pommiers ou des poiriers, ce qui ajoutait encore au charme de la promenade.
Le soir, au mois d’août, on s’installait sur le banc ou sur des chaises dans la cour et l’on devisait allègrement en effilant les kilos de haricots que mon père avait ramassés dans la journée, ou en écossant les petits pois tout frais issus du potager. L’activité n’était pas trop intense, relativement machinale, et permettait d’observer dans le ciel, la trace lumineuse des spoutniks envoyés par les Russes, ou la trainée fulgurante des étoiles filantes. Autant j’appréciais ces moments-là autant je craignais la maison, la nuit, surtout lorsqu’il y avait de l’orage ou un vent tempétueux. La girouette grinçait, la porte d’entrée battait et le lit n’était jamais assez profond pour que je m’y blottisse. Heureusement, le soleil radieux du petit matin chassait les appréhensions et les cauchemars nocturnes.
La chaleur était intense en début d’après-midi. La maison se repliait alors sur elle-même. Les volets clos, dans la pénombre, on attendait que le thermomètre se monte plus clément et autorise les ébats extérieurs. Même si les trois mois d’été semblaient particulièrement longs, il y avait heureusement fort à faire et l’environnement proche ne manquait pas de lieux à explorer et de personnes hautes en couleur à rencontrer. J’allais souvent « en champ aux vaches » avec la vieille mère Martin (pendant la vingtaine d’années où je l’ai côtoyée, je l’ai toujours connue vieille). On se rendait « aux prairies » en accompagnant les vaches, plutôt paisibles ; ce travail de berger n’était pas bien pénible car les bêtes connaissaient l’itinéraire par cœur et le chien faisait le gros du travail de gardiennage. La vieille dame s’installait sur son « pliant » en toile, à l’ombre d’un immense peuplier, ou bien elle s’occupait de son jardin « de la plaine », devisant gaiement tout en tirant quelques carottes pour ses lapins, et gardant l’œil sur les vaches. Il fallait veiller à ce que l’une d’entre-elles, plus téméraire que les autres, n’aille se rompre une patte en glissant dans le fossé de drainage qui longeait les peupliers. Ces tentatives d’évasion tournaient court rapidement. Elles étaient généralement annoncées par un « cré magnaud ! » retentissant qui coupait la conversation ; cette exclamation était suivie de quelques commentaires dans un patois soigneusement choisi (dans le but d’épargner mes chastes oreilles) et le chien faisait le restant du travail en le ponctuant de quelques aboiements en accord avec les termes grossiers entendus par l’animal. J’allais moins souvent « en champ aux chèvres » avec la mère Camus. Autant que je me souvienne, je préférais la première de ces deux femmes, plus chaleureuse et plus généreuse aussi.
Lorsque nous sommes venus nous installer définitivement dans le hameau, seule la mère Martin vivait encore. Elle n’avait plus ses vaches et occupait son temps en venant nous rendre visite à la maison, lorsque nous étions là. Elle nous racontait ses misères quotidiennes et nous parlait de sa vie. Le « Bon Dieu » nous expliquait-elle, lui avait pris tout ce qu’elle avait de bon autour d’elle, ne lui laissant que le pire. Ses parents étaient extrêmement durs avec elle et sur un coup de tête, elle avait renoncé « aux études » pour se placer comme servante à l’auberge à Morestel : des heures et des heures de travail payées une misère car elle était très jeune; les coups de balai pleuvaient sur son dos, plus souvent que nécessaire. A cette époque là, il lui arrivait de donner un coup de main à la ferme que tenaient mes arrières grands-parents. Mon arrière grand-mère était, elle aussi, une patronne redoutable menant son monde à la baguette (cf portrait dans la chronique « Calamity Jane« ). Ce qu’elle avait vécu à cette période l’avait marquée au point que lorsqu’elle s’asseyait à notre table, elle ne manquait jamais de commenter son geste en disant « ça fait drôle d’être accueillie si gentiment dans la maison des maîtres »… Lorsqu’elle disait celà, Pascaline et moi nous tombions de la lune, ne sachant pas trop quoi répondre. Mes ancêtres étaient loin d’être de « riches propriétaires » ! Son mari était mort très jeune, et l’un de ses fils, le meilleur nous disait-elle, avait été tué à la guerre. Le destin ne lui avait laissé que le plus méchant des deux : il buvait ; il était violent et traitait sa mère de façon abominable. Ce n’est pas toujours avec le sourire qu’elle arrivait à la maison ; il nous arrivait de la recueillir, en larmes, et nous avions bien de la peine à lui remonter le moral. La mère Martin vivait dans une grande misère, son voyou de fils lui prenant le peu qu’elle arrivait à économiser sur sa pension. Pendant ces années là, Zola aurait sûrement trouvé source d’inspiration dans la vie quotidienne des habitants permanents du hameau.
Pendant les premières années de notre vie commune ici, au Charbinat, nous avons vu progressivement évoluer la population et le décor environnant. A l’époque, nous étions surtout préoccupés par les travaux à faire sur la maison, les problèmes liés à l’échec de notre tentative de vie communautaire – décidément le monde était plus difficile à changer que prévu – ou, un peu plus tard, le débarquement de nos deux chenapans de fils. Nous n’avions guère le temps de faire l’analyse ethno-sociologique de l’évolution du milieu rural en Bas-Dauphiné. Les habitants et habitantes du hameau, âgés, sont allés grossir la population du cimetière de Passins et il est arrivé un jour où, tous les deux, nous étions les seuls « permanents » à résider dans le groupe de maisons (sans portable, et même sans téléphone fixe !). On ne regardait pas la télé et on n’avait pas peur des gangsters… La majorité du temps, les demeures étaient vides et elles se peuplaient seulement les fins de semaine ou pendant la période estivale. Il a fallu un certain temps avant que ne se reconstitue une population permanente. Il n’y avait plus d’agriculteurs, plus d’étables, plus de vaches sur le chemin. Celui-ci ne convenait d’ailleurs plus aux véhicules « modernes » et cela faisait un certain temps qu’une couche de bitume avait recouvert le cailloutis. Les haies avaient disparu peu à peu car il fallait de la place pour permettre la manœuvre d’engins de plus en plus lourds. Les mûres et les aubépines gênaient les moissonneuses batteuses, et faisaient perdre de précieux mètres carrés dans les prairies devenues champs de blé ou de maïs. La douce odeur du désherbant a alors remplacé celle des bouses de vache ; le délicat parfum du gasoil mal combusté s’est substitué à celui du crottin des chèvres. Les vélos sont restés dans la cour et il a fallu commencer à surveiller un peu les enfants. Certaines maisons se sont vendues ; d’autres se sont louées et l’on a vu arriver toute une population nouvelle de gens qui résidaient là, mais qui, comme nous, partaient tôt le matin pour aller « à l’ouvrage » et rentraient tard le soir. Il n’y avait plus guère de vie dans le hameau…
Cette situation a perduré ou dans certains cas s’est encore plus détériorée. Tout un réseau de petites routes, parallèles à la grande, a été rénové, calibré, bitumé… et sert d’itinéraire de délestage à ceux qui estiment que la voie rapide est trop dangereuse ou bien à ceux qui veulent éviter la maréchaussée. Toute la journée, on assiste au défilé des voitures et des tracteurs, des quads et des motos… Il n’est plus possible de se rendre à pied au village sans avoir à prendre garde et à se pousser dans l’herbe, lorsque déboule un jeune chauffard pressé d’en finir avec la vie, un grand-père mal voyant ne sachant pas trop où il roule, ou le dernier modèle de compétition agricole, trente roues motrices et charrues vingt socs, dont l’emprise au sol déborde largement l’étroitesse du chemin. La petite route qui passe devant la maison est devenue une piste de formule 1 pour conducteurs déchaînés aux neurones défaillants. Je pense que les doux rêveurs qui veulent aller de La Rochelle à Samarcande ont intérêt à choisir une autre voie, plus sûre et plus romantique. Ces derniers temps, heureusement, on voit réapparaître progressivement de courageux randonneurs pédestres ainsi que des petites familles de hérissons casqués et fluorescents en vélo. Papa roule devant pour sécuriser l’itinéraire ; les enfants, en peloton, zigzaguent un peu et s’écartent parfois de la ligne droite qui garantit leur survie ; maman arrive la dernière. Elle est tellement affolée par le comportement de ses chérubins qu’elle n’a certainement pas une minute pour voir le paysage et repérer les derniers buissons où l’on peut ramasser des mûres aromatisées au gaz de pots d’échappement. Une partie de ces promeneurs sportifs sont là pour être « efficaces » et n’ont guère le temps de saluer les autochtones qui lorgnent sur leur équipement dernier cri. C’est la dictature du podomètre, du tensiomètre, du chronomètre… Cinq fruits et légumes par jour, un bol d’air la fin de semaine… Heureusement, il y a encore des gens « normaux », quelques survivants des temps anciens, baguenaudant le long du chemin et prenant le temps d’échanger quelques phrases pleines de saveur sur le printemps qui tarde et le moral qui vacille. La petite route qui passe devant la maison leur appartient. Les autres, on va leur crever les pneus et leur dérègler le podomètre…
NDLR : je ne possède pas ou peu de photos de ces « temps anciens » dans le hameau. On photographiait les personnes ou les lieux d’excursion, mais qui se serait intéressé à la vie quotidienne de gens anonymes au milieu de nulle part. Cette chronique est donc illustrée de cartes postales anciennes des villages voisins. Cela me permet de conserver l’ambiance rétro de ce texte. Il paraît que « c’était mieux avant »… Pour certains aspects de la vie quotidienne, c’est certain…