18juillet2013
Posté par Paul dans la catégorie : Boîte à Tout.
J’avais promis une reprise des chroniques fin juin – début juillet et je m’aperçois que je suis largement hors-délai. Je n’ai nullement l’intention d’arrêter le blog, rassurez-vous (ou consternez-vous !). La pause se prolonge simplement parce que je ne trouve pas le temps de faire aboutir tous les projets après lesquels je cours. Je voudrais apporter quelques modifications au fonctionnement et à la présentation de « La Feuille » (un peu de lassitude sans doute) mais, pour l’heure, je n’aboutis pas non plus dans mon processus de réflexion. Résultat des courses : les projets de chroniques s’accumulent, mais je n’arrive pas à les finaliser.
Il me parait plus réaliste de vous donner rendez-vous au mois de septembre (le bon vieux syndrome de « la rentrée des classes »), plutôt que de reporter les échéances de quinzaine en quinzaine. Les années précédentes, le nombre de lecteurs a nettement chuté pendant l’été – ce qui n’est guère motivant pour retrousser les manches. Seule l’internationale des spammeurs reste véritablement active. Pour l’instant, je garde sous le bras l’idée de remanier et de publier à nouveau d’anciennes chroniques que je juge intéressantes et qui n’avaient pas rencontré une grande audience dans les débuts du blog. La manie du « best of » ne sévit pas encore dans les colonnes de « La Feuille ». Après tout, les billets les plus anciens sont toujours en ligne. A vous d’aller farfouiller dans les dossiers poussiéreux. Peut-être y trouverez-vous chaussure à votre pied !
Profitez bien des congés (si vous en avez !) ; sinon ne travaillez pas trop… Si les projets gouvernementaux aboutissent, ce dont je ne doute guère, le plaisir du salariat risque de se prolonger bien au-delà de la limite viable.
A la revoyure, comme disait ma grand-mère Ouzbek… une véritable encyclopédie linguistique sur pied.
5juin2013
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....
Des nouvelles de la goélette charbinoise et de son équipage
Les dernières chroniques peinent à paraître. Ce n’est point le manque d’inspiration ou la panne de clavier, mais plutôt une accumulation de facteurs un peu pénible…
Le mauvais temps de mai n’a pas arrangé les choses : un retard impressionnant s’est accumulé au jardin et nous profitons des quelques jours de répit que nous laisse la météo pour essayer de faire ce qui n’a pu être fait. Du jardin plaisir, on est passés au jardin « bagne », dans lequel on pose un outil pour en prendre un autre. Ce n’est pas la main d’œuvre qui manquait en mai pourtant, puisque nous avons hébergé trois membres de l’association help’x, dont un couple d’américains, âgés de 71 et 77 ans, ayant adopté ce système pour découvrir l’Europe de l’Ouest avec des moyens financiers limités. Leur ardeur au boulot et leur bonne humeur n’ont pas remplacé les rayons de soleil qui étaient aux abonnés absents.
Le temps aurait pu être propice pour passer de longues heures devant l’ordinateur et prendre de l’avance sur mes chantiers d’écriture en cours. Cela n’a point été le cas, le moral étant quelque peu vacillant, sans motifs bien sérieux rassurez-vous ! Le mois a été riche en spam dans les commentaires – plus d’une centaine par jour ! Les éliminer ne prend pas beaucoup de temps, même si l’on risque de commettre quelques erreurs, mais n’a rien de vraiment enrichissant. Si l’on ajoute à cela un « bric à blog » assez long à mettre au point et perdu dans un trou noir de la galaxie internet au moment de la sauvegarde finale, plus quelques chroniques historiques et botaniques que mon côté « pinailleur » m’a amené à faire et refaire un certain nombre de fois, sans aboutir vraiment, le bilan n’est pas terrible. La dernière station prolongée que j’ai faite devant l’écran, ça été pour remplir ma déclaration d’impôts et constater avec dépit que la situation n’allait pas s’arranger sur le plan financier…
Il ne faut pas compter sur l’actualité, nationale ou internationale, pour se remettre en piste… Quant à la maison, l’unique chantier que nous avons mis en route cette année prend lui aussi un temps infini à se conclure. Les artisans ne sont vraiment ponctuels que pour apporter leurs factures… Bref, le capitaine a la grogne et préfère stopper sa production littéraire quelques temps dans ces conditions.
Rassurez-vous, la pause ne va pas se prolonger indéfiniment. Il n’est point question de mettre le blog sur une voie de garage : j’ai trop de choses à vous raconter encore pour envisager d’arrêter ! J’éprouve un plaisir certain à écrire (à mes moments perdus, plutôt rares en ce moment) ; or je sais que si j’arrête de bloguer, il y a de fortes chances pour que j’arrête purement et simplement d’écrire… Je n’aurai pas la patience, comme mon écrivain de fils, de me lancer dans la rédaction d’un essai ou d’un roman, même si cela me tente parfois. La goélette charbinoise reste donc à flots, même si son image disparait des radars pendant quelques semaines. Je souhaite simplement souffler un peu, ne pas me mettre à considérer la rédaction d’une chronique comme une charge, et revenir un peu plus décontracté devant mon écran. Il est peut-être temps aussi de changer le look de la page de présentation, la même depuis plus de cinq ans !
Faites comme nous, en attendant, profitez du soleil… Il n’est pas certain qu’il soit plus persévérant que moi. En plus, il y a plein de gens sérieux dans la blogosphère, alors profitez du temps libéré pour aller lire un peu ailleurs ! On se retrouve sans doute en fin de mois.
24mai2013
Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.
Certes, c’est un peu un marronnier, comme on dit dans le jargon de la presse, mais, chaque année, chez nous (et chez d’autres), au printemps (?), la nature se met en beauté. Voici quelques instantanés fraichement saisis dans notre environnement immédiat ces derniers jours. L’avantage des photos c’est qu’on peut les regarder à l’abri, sans avoir besoin d’un gros pull-over et d’un imperméable. Et puis, comme ça, on se dit que l’arrivée des beaux jours (?) c’est quand même la fête. Si vous aimez voir la nature en grand, vous pouvez toujours cliquer deux fois sur les vignettes ; cela vous évitera de vous abimer les yeux. Pour revenir en arrière, le mieux c’est sans doute de faire marche arrière grâce à la touche du clavier prévue pour. Quelques précisions sur les photos après l’exposition.
[de gauche à droite et de haut en bas] – Excusez le manque d’originalité !
1 – 2 – Depuis que nous avons adopté un climat typiquement britannique, Hostas et Heuchères sont à la fête. Il y a des années qu’elles n’ont pas été aussi resplendissantes.
3 – 4 – La même remarque s’applique aux érables japonais. Je pense qu’ils apprécieraient quelques degrés supplémentaires. Notez le rouge magnifique de l’acer palmatum « Ruby Star », très décoratif.
5 – La pause lecture au pied du chêne, en admirant le rouge des photinias et le rose des Kolwitzias, c’est raté – pour l’instant.
6 – 8 – Les haies plantées il y a cinq ou six ans ont maintenant belle allure. Les floraisons se succèdent les unes aux autres pour le plus grand plaisir des yeux.
7 – Une belle association de couleurs : spirée, berberis, Millepertuis et en arrière-plan les grappes de fleurs jaunes toxiques de la cytise.
9 – Le cryptomère du Japon peut atteindre une vingtaine de mètres de hauteur. Le nôtre commence à avoir belle allure. Au printemps les aiguilles de cet arbre changent de couleur et passent du brun rouille au vert tendre. Elles sont très douces au toucher… Tout pour plaire !
10 – La douceur, par contre, n’est pas la principale qualité de l’Araucaria. Celui du parc continue son développement géométrique, étage après étage, année après année. Il semble particulièrement heureux, sans doute parce que nous nous approchons des températures de la Cordillère !
11 – Belle couleur aussi pour le Gleditsia doré. Heureusement, ce févier-là est sans épines.
12 – Magnifique floraison pendant un mois complet pour le Viburnum Plicatum (un éminent représentant de la famille des Viornes auxquelles je consacrerai une petite chronique botanique un de ces quatre).
13 – Nouveau venu dans le parc, et dans la collection d’érables, un acer carpinifolia (érable à feuilles de charme). Ses couleurs printanières sont charmantes elles aussi.
14 – Le chêne du Liban, planté depuis une dizaine d’années, commence à avoir une belle forme et à offrir un peu d’ombrage.
15 – Pour finir, c’est la fête aux cousins d’Arsène, du moins pour ceux qui ont échappé à leurs redoutables ennemis gluants.
J’espère que ces quelques vignettes lumineuses et colorées vous permettront d’échapper à la grisaille ambiante, que ce soit dans le ciel ou dans les journaux !
18mai2013
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.
Un anniversaire un peu particulier, puisqu’il s’agit ni de la naissance, ni du décès d’une personne, mais d’un événement économique… Le 18 mai 1827, à Cincinnati aux USA, Josiah Warren installe son premier magasin d’échanges basés sur le coût réel des produits (matière première, main d’œuvre). Ce « magasin général » d’un genre nouveau s’appelle « Time store » et ce nom résume à lui seul le principe qui est à la base même du fonctionnement. On ne réalise pas de profits, ni sur la fabrication, ni sur la vente. Seuls sont rémunérées les heures de travail de celui qui a assuré la fabrication, et ces heures de travail sont payées… en heures de travail. Les traditionnels dollars n’ont pas d’usage au comptoir car le fondateur du magasin refuse l’usage de la monnaie capitaliste. On règle ses achats en « billets de travail », c’est à dire que l’on s’engage à fournir à la coopérative un objet ou un service nécessitant le même temps de fabrication que celui qui a été nécessaire pour réaliser le bien dont on fait l’acquisition. Je vais revenir un peu plus en détail sur ce concept et aussi sur son initiateur. Sachez dès le départ que cette idée a fort bien fonctionné et que, contrairement à d’autres utopies, ce n’est point la dure loi du marché qui a entrainé la fermeture du magasin, mais la volonté propre de Josiah Warren qui souhaitait dépasser cette première expérience et réaliser un projet identique à une plus grande échelle dans un autre lieu. Le travail comme monnaie d’échange, l’absence de profit et de spéculation, la prise en compte des capacités de chacun, nous ne sommes pas loin des principes de base de la grande majorité des Systèmes d’Echanges Locaux, les fameux S.E.L. auxquels je fais allusion dans le titre de ce billet. Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à insister sur le fait que toute cette histoire s’est déroulée il n’y a pas loin de deux siècles. Peut-être gagnerait-on un temps précieux, en matière de changement social, si l’on connaissait un peu mieux notre passé et si l’on en tirait les enseignements nécessaires !
Qui est Josiah Warren ? L’année où il est né (1798), la Révolution Française et tous les grands idéaux qui l’ont accompagnée sont temporairement moribonds. Notre futur « grand homme national » (enfin pour certains historiens !) a pris progressivement le contrôle des institutions de la République et la proclamation de l’Empire approche à grands pas. Lors de la décennie écoulée, certains ont tenté de faire entendre un discours un peu plus radical que celui de l’élite républicaine bourgeoise qui s’est installée dans la capitale. La charrette de la grande faucheuse a emporté beaucoup de ces communistes avant l’heure vers la guillotine, comme les partisans conservateurs d’un retour à l’ordre ancien qui n’était vraiment plus d’actualité. Les paroles et le souvenir même de ces partisans d’une révolution « jusqu’au bout », c’est à dire jusqu’à un véritable triomphe des couches populaires, ont été rapidement oubliés par l’histoire officielle. De l’autre côté de l’océan, la situation n’est pas la même. La jeune République américaine a proclamé son indépendance 22 ans avant la naissance de Warren et une forte envie de transformer fondamentalement les rapports économiques qui se mettent en place, en partie sur le modèle européen, anime un certain nombre de théoriciens. Je pense en particulier à Robert Owen auquel on fait souvent référence lorsque l’on présente Josiah Warren. Les deux hommes collaborent dans un premier temps au mouvement coopératif lancé à l’initiative du communiste Owen. Mais un désaccord apparait très vite entre eux, au sujet de la place réservée à l’individu au sein de l’organisation sociale. Très rapidement, Josiah Warren affiche des positions beaucoup plus individualistes que celle d’Owen. Le système de pensée qu’il développe est marqué par le refus d’une quelconque organisation pyramidale de la société, et par la prépondérance qu’il accorde à l’accomplissement individuel de chaque membre. Il rédige un manifeste dans lequel il exprime clairement le fait qu’il n’est pas question de mettre en place une structure au sein de laquelle l’individu serait réduit à l’état de simple rouage d’une machine complexe.
« La constitution de sociétés, ou toutes autres combinaisons artificielles, EST la première, la plus grande, et la plus fatale erreur jamais commise par les législateurs et les réformistes. Que toutes ces combinaisons requièrent la reddition de la souveraineté naturelle de l’INDIVIDU sur sa personne, son temps, sa propriété et ses responsabilités, en faveur du gouvernement issu de cette combinaison. Cela a tendance à abattre l’individu – à le réduire à une simple pièce d’une machine ; impliquant les autres dans la responsabilité de ces actes, et étant impliqué dans les responsabilités pour les actes et les sentiments de ses associés ; il vit et agit, sans contrôle propre sur ses propres affaires, sans certitude quant aux résultats de ses actions, et presque sans cerveau qu’il ose utiliser sur son propre compte; et ne réalise par conséquent jamais les grands objets pour lesquels la société est de son propre aveu formée. »
Josiah Warren est considéré comme le premier théoricien d’un courant anarchiste spécifiquement américain, courant au sein duquel se succèderont diverses personnalités tel Benjamin Tucker ou Henry Thoreau (chacun avec ses propres spécificités). Warren est en grande partie autodidacte en matière de politique. Ainsi que je l’ai signalé plus haut, la genèse de ses idées doit beaucoup à l’expérience communautaire de Richard Owen. Ce précurseur d’un forme de communisme très autoritaire, que l’on pourrait considérer un peu comme le pendant américain de Fourier, a servi de révélateur aux idées libertaires de Warren. Suivant la démarche de son maître à penser, notre homme va passer sa vie à lancer de nouvelles expériences communautaires, pour confronter sa vision des choses à la réalité du monde. Les principes fondateurs des collectivités dans lesquelles il va s’impliquer seront simplement différents de ceux du maître. Warren se méfie profondément des institutions, surtout à partir du moment où elles échappent au contrôle de ceux qui les ont créées. Il est avant tout un homme d’action et préfère expérimenter plutôt que discourir. Pour lui le discours est un piège dans lequel on tombe trop facilement. Les mots ne représentent que le ressenti de chaque individu à propos de ses propres expériences : celui qui entend le discours ne leur donne pas forcément le même sens. L’intention du locuteur peut être honnête, mais elle peut aussi avoir pour objet une manipulation des idées de celui qui reçoit le message. Face au danger des mots, mieux vaut la symbolique du geste. A l’époque où il formule cette réflexion, les deux-tiers des titres de presse américains appartiennent déjà à la première banque du pays. L’information écrite est d’ores et déjà confisquée par les grands capitalistes, et l’analyse de Warren ne manque pas de lucidité.
Warren est parfaitement conscient des difficultés qu’éprouvent les gens qui vivent autour de lui et décide, dès le départ, de placer son expérimentation dans le champ de l’économie. Exploité sur son lieu de travail, il n’est pas acceptable que le travailleur soit « tondu » une deuxième fois lorsqu’il souhaite se procurer les biens dont il a besoin pour vivre correctement. Le travail doit être justement rétribué, mais nul profit ne doit être réalisé, encore moins par un tiers, sur le dos de celui qui fabrique. Warren se situe donc dans une opposition frontale aux principes qui gouvernent l’économie capitaliste. Il préconise l’échange le plus direct possible entre le producteur et le consommateur, sachant parfaitement que les rôles s’inversent à un moment ou à un autre, nul n’étant universellement compétent. Il n’est en aucun cas partisan d’un quelconque retour à la vie sauvage de l’homme primitif. Il ne rejette absolument pas l’industrialisation et l’usage de machines et se flatte même du fait que dans certaines des expériences communautaires qu’il a conduites on fabriquait et échangeait des objets relativement complexes. Une partie de sa démarche expérimentale concerne la monnaie : celle-ci doit correspondre exclusivement à la richesse produite par le travail des hommes. Certains historiens, mettant l’accent sur une partie seulement des idées de Josiah Warren, ont dit qu’il s’opposait au communisme. Une lecture attentive des théories qu’il professe montre que ce point de vue est totalement inexact. Ce que le libertaire rejette c’est l’aspect autoritaire du communisme préconisé par Owen, et non l’idée d’échanges égalitaires qui sous-tend le projet communiste lui-même. Pour résumer on pourrait dire que l’opposition Warren/Owen préfigure celle qui existera par la suite entre Proudhon ou Bakounine et Marx ou ses héritiers spirituels.
Rien ne prédisposait particulièrement Josiah Warren à devenir l’un des pères de l’anarchisme américain. Il débute sa vie professionnelle très tôt, dans l’imprimerie, pour pallier au manque de ressources de sa famille, suite au décès prématuré de son père. Il s’intéresse beaucoup à la musique pour laquelle il possède un talent indéniable. Il participe à la fanfare de Boston puis s’assure des revenus complémentaires en donnant des cours de musique et en composant. Il se marie en 1819, puis quitte la ville de Boston pour s’installer à Cincinnati et tenter d’échapper à la crise économique qui fait des ravages dans la grande métropole ouvrière. D’imprimeur, il devient inventeur et fonde une petite fabrique de lampes utilisant le saindoux comme combustible. Digne représentant du « self made man » à l’américaine, il bâtit sa maison de ses mains et gère ses affaires avec un certain succès. C’est à ce moment là qu’il est conquis par les idées du très éloquent Robert Owen. Assez rapidement il s’installe dans la communauté fondé par ce dernier, la « Nouvelle Harmonie ». Il devient chef de l’orchestre de cette communauté qui va regrouper jusqu’à huit cent participants. Il poursuit sa carrière d’inventeur, mais perçoit aussi peu à peu, les limites oppressives du collectif auquel il appartient. Avant même l’échec de la Nouvelle Harmonie, dont il ressent durement les conséquences, il lance sa propre expérience et crée le fameux magasin d’échanges de Cincinnati qui va fonctionner sans difficultés pendant trois années complètes.
Le mode de fonctionnement de ce magasin est en complète opposition avec les règles de l’échange capitaliste. Le prix de vente établi pour chaque marchandise inclut le prix d’achat, le plus juste possible, le coût de l’entreposage mais aussi le salaire du vendeur, ce qui est plutôt original. Ce dernier élément est d’ailleurs distinct des autres dans l’affichage. L’acheteur est donc clairement informé de ce qu’il achète. Le système préconisé est complexe et tient compte de la réalité d’une structure sociale au sein de laquelle la relation directe entre producteur et consommateur n’est pas toujours possible, et dans lequel l’intermédiaire, le vendeur, a un rôle à jouer et doit donc être rémunéré. Il ne s’agit pas d’un simple système de troc, adapté à une société essentiellement agraire, mais d’un mécanisme d’échanges économiques parfaitement adapté à une société dans laquelle circulent de nombreux produits. Comme indiqué dans l’introduction, l’acheteur rentre à son tour dans le système en payant avec une monnaie de temps de travail, c’est à dire qu’il s’engage, à terme, à fournir une marchandise ou un service ayant le même coût horaire que le bien dont il vient de faire l’acquisition.
L’arrêt de cette entreprise est de sa propre initiative. Warren considère qu’aucune expérience ne doit durer longtemps pour éviter de s’enliser, de sombrer dans la routine, et pour pouvoir tester sans cesse de nouvelles modalités de fonctionnement. Il est relativement discret sur ses projets, évitant même d’apposer sa signature dans les manifestes qu’il rédige pour chaque nouvelle tentative. Il préfère attendre de voir comment une idée se met en place, avant de faire état d’une quelconque réussite. Une idée est bonne à partir du moment où il est prouvé par les faits qu’elle peut fonctionner. Cette démarche, faite de modestie et de discrétion, explique sans doute en partie l’oubli dont les initiatives multiples de Josiah Warren ont été frappées. Ses tentatives de réformer le mode de fonctionnement de la société sont pourtant nombreuses ! Après l’arrêt du Time store, qui a servi d’exemple à d’autres expériences du même style, notre expérimentateur s’intéresse à l’éducation, et souhaite tester ce système de monnaie de travail dans le domaine éducatif. Il crée donc l’école polytechnique de Spring Hill et adapte son système de billets. Les élèves paient les cours qu’ils reçoivent (six minutes pour un cours de musique collectif de deux heures par exemple) en participant à une quelconque activité de production ou d’entretien… Ce n’est plus seulement des « S.E.L. » que Warren devient le précurseur, mais aussi d’une façon particulière, des fameux « arbres de connaissance » dont on a tant parlé dans les années 1990/2000. Après Spring Hill, Warren fonde Tuscarawas, une communauté autarcique temporaire. Le lieu est tenu secret pour éviter les « touristes ». Le fondateur de la colonie voudrait qu’il y ait suffisamment de participants pour que la micro-société puisse fonctionner correctement. Il voudrait aussi que chaque participant puisse se retirer quand il le souhaite en récupérant son apport en capital. La communauté ne doit pas être une prison. Malheureusement, le lieu choisi pour l’implantation est particulièrement insalubre. La communauté, insuffisante en nombre au départ, est décimée par deux épidémies successives, l’une de malaria, l’autre d’influenza ; l’expérience tourne donc à la catastrophe la seconde année pour des raisons surtout sanitaires. Malgré la faible durée de fonctionnement de la collectivité, certains résultats obtenus, notamment le fonctionnement d’une scierie moderne actionnée par la vapeur, restent néanmoins intéressants.
D’autres réalisations suivent ces premières tentatives : Utopia, les Temps Modernes… Josiah Warren se réinstalle à Boston et donne de nombreuses conférences pour inciter d’autres citoyens à prendre la relève et à marcher sur ses traces… Il décède en 1874 et ses disciples seront nombreux si l’on en juge du nombre de communautés qui se sont créées aux Etats-Unis, y compris au XXème siècle. Comme dirait Oncle Paul, ceci est une autre histoire et si elle vous intéresse, je vous invite grandement à vous pencher sur l’ouvrage de Ronald Creagh, « Laboratoires de l’Utopie, les communautés libertaires aux Etats-Unis », paru dans un premier temps aux éditions Payot, puis repris chez Agone sous le titre « Utopies américaines, expériences libertaires du XIXème siècle à nos jours » . Du même auteur, ne manquez pas non plus « Histoire de l’anarchisme aux Etats-Unis d’Amérique, de 1826 à 1886 » paru aux éditions La Pensée Sauvage il y a fort longtemps (1981), mais que l’on peut trouver assez facilement d’occasion. Je me suis en partie basé sur ces deux ouvrages pour écrire cette chronique. Je reviendrai probablement un jour sur le sujet tant il est vaste à explorer ! Les anglophones peuvent également consulter un site consacré à Josiah Warren, proposant notamment une bio chronologique du personnage, ainsi qu’un certain nombre de textes originaux.
10mai2013
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sciences et techniques dans les temps anciens.
Une référence pour la médecine pendant cinq siècles et peut-être plus…
La biographie d’Avicenne est plutôt bien connue grâce au récit de sa vie qu’a laissé l’un de ses élèves, Al Djourdjani.
Ibn Sïna nait en 980 à proximité de Boukhara (aujourd’hui en Ouzbékistan) d’un père fonctionnaire de l’administration samanide, sans doute collecteur d’impôts. Sa langue maternelle est le persan. A dix ans, il connaît le Coran par cœur. Il commence à étudier seul la médecine dès l’âge de 14 ans. A l’âge de 17 ans, il réussit à guérir un des princes de la dynastie samanide, Al Mansour, et comme récompense pour cet acte, il est autorisé à consulter la bibliothèque du Palais pour continuer ses apprentissages. A dix-huit ans, il termine ses études de médecine, mais il s’intéresse à bien d’autres disciplines scientifiques, de l’astronomie à la géométrie. Il se passionne aussi pour l’étude de la philosophie, du droit, des arts et de la religion : un bel exemple de l’universalité des connaissances maîtrisée par un esprit humain dont le champ d’investigations s’élargit sans cesse. A 22 ans, suite au décès de son père, il commence lui aussi à travailler dans l’administration. Il est admis de façon permanente à la cour du Prince Nub Ibn Mansur, à Boukhara. Ses qualités intellectuelles et humaines lui permettent une ascension très rapide dans la hiérarchie des fonctionnaires du Palais. Il devient Vizir (premier ministre) et médecin personnel du Prince, ce qui ne va pas sans entrainer certaines jalousies. La vie à la cour n’est pas de tout repos : les complots et les machinations se succèdent et les favoris du Prince sont fréquemment bousculés. Il occupe successivement plusieurs postes de ministre avant d’être écarté du cercle du pouvoir et emprisonné pendant quatre mois au cours de l’année 1021. D’autres Sultans aimeraient s’attirer ses faveurs et ses lumières. Il est finalement obligé de fuir Boukhara pour échapper aux menaces du Sultan Mohammed El-Ghazin qui veut le contraindre à rentrer à son service. Pour quitter la ville, il se déguise en derviche…
Il mène alors, pendant plusieurs mois, une vie de médecin itinérant, vivant de ses seules consultations et parcourant la région, du Turkestan jusqu’à la Mésopotamie. Il se fixe ensuite à Hamadan. Ces faits rocambolesques montrent bien à quel point son existence est chaotique, ballotée au gré du désir d’un puissant ou d’un autre. Il guérit le dirigeant de cette ville du Sud de la Perse, le Prince Chams Al-Dawla, qui est atteint de colique néphrétique. Son succès est récompensé de la même manière qu’à Boukhara : il est nommé Vizir et Médecin personnel du maître des lieux. Une conspiration s’organise pour le déloger de ce poste privilégié : les chefs militaires obtiennent son renvoi et son emprisonnement. Le prince, souffrant à nouveau de violentes douleurs, est obligé de faire machine arrière, de le libérer et de le rétablir dans ses fonctions. Toute cette agitation n’empêche pas notre savant de perfectionner encore et toujours ses connaissances. Mais cette instabilité finit par le lasser et, en 1023, il quitte Hamadan pour Ispahan et se réfugie à la cour de l’Emir Alaa-Ud Dawla. Il va connaître, dans cette cité, une longue période de quiétude qui sera favorable à ses études. Ses vastes connaissances médicales lui permettent d’opérer de nombreuses guérisons. Seul son propre corps semble rebelle à ses méthodes et il n’arrive pas à agir sur les désordres et les humeurs qui le font souffrir. Revenu à Hamadan où il peut maintenant séjourner en paix, car il ne se mêle plus guère de politique, il continue, malgré ses problèmes de santé, à travailler durement. Il meurt brutalement en 1037 d’une affection gastrique. Il n’est pourtant âgé que de 57 ans. Son tombeau se trouve dans cette ville de Hamadan, aujourd’hi en Iran, et constitue un lieu de recueillement pour de nombreux pèlerins.
Ses contributions à la recherche scientifique sont nombreuses. Si elles se situent principalement dans le domaine médical dont nous allons reparler, elles concernent également la physique, la géologie, les mathématiques et l’astronomie. Heureuse époque où les savants pouvaient se permettre d’être des « touche à tout » ce qui leur permettait d’avoir sans doute une vision plus globale et plus équilibrée du monde. Humboldt, le chercheur allemand dont j’ai eu l’occasion de parler sur ce blog, est probablement l’un des derniers représentants célèbres de cette approche plus ou moins universelle de la recherche. Ibn Sina s’est intéressé au processus de formation des montagnes et à l’origine des pierres précieuses. Il s’est préoccupé de l’infiniment petit, et les bases qu’il a jetées dans ce domaine, ont sans doute servi de référence à Leibniz et Newton dans leurs travaux, sept siècles plus tard, sur le calcul infinitésimal. En physique, il a contribué à l’observation d’un certain nombre de phénomènes naturels. Il a déterminé par exemple que la lumière était le résultat de la projection d’un certain nombre de particules lumineuses par une source, que ces particules se déplaçaient et qu’elles avaient donc une vitesse, obligatoirement limitée, que l’on pourrait sans doute mesurer un jour.
Ce sont ses travaux en médecine qui sont à l’origine de sa célébrité à travers les siècles. Ibn Sina identifie et caractérise un certain nombre de maladies du corps. Ses connaissances encyclopédiques et ses talents d’observateur lui permettent de conclure que la dysenterie a pour origine la pollution de l’eau, qu’il est possible d’obtenir une eau saine en la faisant bouillir. Il émet un certain nombre d’hypothèses sur les phénomènes de contagion, notamment pour la tuberculose, et, encore une fois, pour la dysenterie qui est un fléau pour les voyageurs en Perse. Il décrit l’anatomie de l’œil, établit un diagnostic permettant de différencier plusieurs formes de méningites. Il perçoit l’importance de l’origine psychique et cérébrale de certains dysfonctionnements des organes : soigner l’esprit pour soigner le corps… L’idée n’est pas aussi récente qu’on pourrait le croire.
Il s’intéresse à la prévention des maladies et insiste sur l’importance pour la santé d’une bonne hygiène de vie, d’une alimentation variée et d’une pratique sportive régulière. Il met aussi en avant l’importance de l’activité sexuelle, notamment dans la lutte contre les états dépressifs. Plus encore, il estime, dans ses écrits, que renoncer à avoir des rapports réguliers avec l’être aimé peut provoquer des troubles mentaux…
Ses découvertes sont nombreuses, mais plus encore que de véritables innovations c’est surtout la rigueur de son travail d’analyse et de classification des découvertes antérieures d’autres médecins arabes et surtout des savants grecs, qui rendent son œuvre particulièrement précieuse. Sa démarche scientifique n’a rien de révolutionnaire ou d’isolée : elle se situe dans le cadre d’une continuité de travaux et constitue à son tour le socle sur lequel d’autres chercheurs ont pu étayer leurs propres démonstrations.
Pendant cinq siècles (du XIIème au XVIIème), la formation des médecins, aussi bien dans les pays musulmans qu’en Europe occidentale, est basée sur l’œuvre majeure d’Avicenne, le « Canon de la médecine » (Al Qanum-Fi Tibb). Cet ouvrage est traduit pour la première fois en latin par Gérard de Crémone dans la seconde moitié du XIIème siècle. C’est l’époque des croisades… Phénomène singulier : les chrétiens partent en Terre Sainte pour libérer le tombeau du Christ des mains des infidèles et « civiliser » la Palestine. Cela ne les empêche pas de faire appel aux connaissances des médecins arabes pour soigner leurs maladies et leurs blessures. Ce paradoxe est fort bien évoqué dans la Saga d’Arn le Templier, œuvre passionnante à laquelle j’avais consacré une chronique il y a pas mal de temps de cela. Le héros met en garde un novice qui débarque en Palestine ; celui-ci s’étonne que l’on fasse appel aux médecins arabes au lieu de les brûler sur un bûcher… Arn explique que s’il est blessé et qu’il a échappé à la mort au combat, il préfère être soigné plutôt que de succomber dans les mains d’un charlatan de sa propre ethnie.
C’est seulement lorsque Harvey découvre le mécanisme de la circulation sanguine, en 1728, que l’on considère le « Canon » d’Avicenne comme dépassé. En Inde, une partie des médecins suivront encore ses préceptes pendant près de deux siècles.
Avicenne a écrit beaucoup d’autres ouvrages que son Canon. Selon la biographie établie par l’association Avicenne, qui s’attache à promouvoir sa pensée et son œuvre, le savant a rédigé « 456 ouvrages en arabe et 23 en persan, dont 40 ouvrages de médecine, 185 sur la philosophie, la logique et la théologie, 30 sur l’astronomie et les sciences naturelles, 3 en musicologie. 160 sont parvenus jusqu’à nous. » . Beaucoup de ses manuscrits ont en effet été perdus, notamment son « Traité de Philosophie ». Grâce à l’œuvre d’Avicenne, les savants européens redécouvrent également les travaux des philosophes grecs. La transition entre Moyen-Âge et Renaissance s’amorce.
NDLR – Cette chronique s’insère dans le cadre d’une série de courtes études que j’ai décidé de consacrer aux savants du monde arabe (Al Idrïsï / Ibn Firmas / Ziryab ont fait l’objet de billets plus anciens) . Ce petit rappel de mémoire me paraît tout à fait utile dans cette période où les écrits racistes se banalisent et où il est de bon ton, dans certains milieux, de dénigrer la culture arabe. Il me semble important de rappeler à tous ces Français « pure souche », descendants hypothétiques de Jeanne d’Arc et de Vercingétorix, que la Renaissance dont l’Europe de l’Ouest se gargarise, a été rendue possible en grande partie grâce à l’or et à l’argent de l’Amérique du Sud, et à l’apport considérable sur le plan scientifique et artistique de la civilisation arabe. Le « génie occidental », à l’orée du XVIème siècle, pouvait compter non seulement sur les lumières de la Grèce ancienne mais aussi sur le socle de connaissances particulièrement robuste ayant survécu sur l’autre rivage de la Méditerranée.
30avril2013
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.
Commémorons un cent vingt deuxième anniversaire puisque la Feuille Charbinoise n’est pas forcément fascinée par les chiffres « ronds »…
Premier mai 1891 à Fourmies, petite ville ouvrière du Nord de la France. L’appel à la grève générale lancé par les syndicats, les partis socialistes, et les groupes anarchistes, a été largement entendu par la population. Dans la plupart des industries, les ouvrières et les ouvriers ont cessé leur activité et se rendent en masse à l’assemblée générale prévue en début de matinée pour élaborer un cahier de revendications à remettre à la mairie. Plusieurs personnalités socialistes, dont Paul Lafargue ou Jules Guesdes, lorgnent sur les postes qu’ils peuvent conquérir aux prochaines élections. Le P.O.F. (Parti Ouvrier de France, guesdiste) espère bien consolider ses positions dans le Nord. Les organisateurs de la journée ont donc préparé un programme plutôt « bon enfant » : après la matinée revendicative, sont prévus également une représentation théâtrale l’après-midi et un bal populaire en soirée. Nous voilà bien loin de la tournure sanglante que vont prendre les événements.
Les patrons des différentes entreprises jouent la provocation : la journée ne sera pas chômée ; les fabriques sont ouvertes ; les ouvriers qui ne seront pas présents à leur poste ce jour-là seront licenciés… Voilà ce qu’annoncent les affiches placardées à l’entrée des usines. Cet ensemble de mesures, élaboré par le patronat local, suffit à faire monter la température d’un cran. Pour que le cocktail devienne vraiment incendiaire ne manque plus qu’une large mobilisation des forces répressives. Le sous-préfet et le maire, sous couvert d’une crainte de débordements, vont y pourvoir : outre la gendarmerie à pied et à cheval dont plusieurs sections sont présentes, plusieurs compagnies du 84ème régiment d’infanterie sont également mobilisées.
En début de matinée, un rassemblement populaire a lieu devant la filature la « Sans-Pareille » pour encourager les grévistes et dénoncer les « jaunes » qui ont cédé aux exigences de la direction. La gendarmerie charge brutalement les manifestants et plusieurs personnes sont blessées. Cette attitude, s’ajoutant aux menaces patronales, provoque une vive montée en puissance de la colère et de la mobilisation. Les conditions de travail sont particulièrement dures dans le textile, secteur d’activité le plus développé sur la commune. Les salaires sont très bas et les journées de travail atteignent allègrement onze à douze heures. Les slogans qui ont été lancés, à l’occasion de cette deuxième mobilisation ouvrière pour le 1er mai, trouvent un large écho parmi les ouvrières et les ouvriers, aussi bien la revendication d’une journée de travail de 8h, que la suppression des amendes, le paiement régulier et la hausse des salaires… L’intervention de la gendarmerie devant la filature est violent et suscite l’incompréhension dans la population. Une quinzaine d’ouvriers sont arrêtés par les forces de l’ordre. Les grévistes réclament des nouvelles de leurs compagnons et exigent leur libération immédiate. La tension monte au fil de la journée. Une première manifestation a lieu vers 15 h. La répression est à nouveau violente : les gendarmes frappent ceux qu’ils peuvent attraper ; les soldats tirent en l’air pour impressionner et disperser les groupes. Les autorités demandent des renforts et des soldats du 145ème Régiment d’Infanterie viennent se joindre à ceux du 84ème. Est-ce parce que l’on craint, à la mairie, que les conscrits engagés depuis le matin ne se solidarisent avec les grévistes ? Beaucoup de ces soldats ont en effet des membres de leur famille parmi les manifestants.
En fin d’après-midi, environ deux cent personnes se rassemblent devant la mairie : il y a là de nombreux ouvriers mais aussi les compagnes et les enfants de ceux qui ont été arrêtés. Une troupe compacte de trois cent soldats (notez le rapport de force !) barre tout accès aux locaux officiels. La foule tente de forcer le passage. Se produit alors un événement d’une violence inouïe : le commandant Chapus du 145ème régiment, sans qu’il n’y ait aucune sommation préalable, donne l’ordre à ses soldats de tirer sur les manifestants. Leur comportement est mal compris : pour mettre en joue, les tireurs doivent reculer d’un pas. Les manifestants interprètent ce geste comme un recul de la troupe et pensent avoir remporté une première victoire. La suite des événements montre à quel point ils ont tort ! Un certain flottement règne dans les rangs des conscrits : certains refusent d’exécuter l’ordre et restent fusil au pied ; d’autres tirent en l’air, mais une section complète, au premier rang, soit une trentaine de soldats, obéit aveuglément et fait feu sur la foule. Ils sont équipés avec un nouveau modèle semi automatique, le fusil Lebel, qui peut tirer 9 balles à la suite sans recharger. En moins d’une minute, 10 personnes sont tuées et 35 blessées plus ou moins grièvement. C’est le sauve qui peut général, d’autant que l’on peut se demander si les militaires ne vont pas renouveler leur exploit sanglant. Pour la petite histoire on cite le rôle joué par le curé, l’abbé Margerin, qui se serait interposé devant les fusils et aurait évité une seconde décharge…
La fusillade de Fourmies a un fort retentissement. Le lendemain de ce jour tragique, la plupart des journaux font leur gros titre sur l’événement, insistant sur le côté tragique, anecdotique de ce qui s’est passé. La presse évite cependant toute analyse politique des faits. Comme d’habitude, on s’en tient au fait-divers. Certains titres de presse cherchent même à atténuer la portée du massacre, en dénigrant le comportement des manifestants, et en insistant sur l’aspect héroïque du comportement des soldats. La pilule est cependant difficile à avaler car parmi les tués figurent principalement des femmes, jeunes, et des enfants : l’une des victimes, Félicie Tonnelier, n’a que 16 ans, une autre, Marie Blondeau, 15 ans ; Emile Cornaille, dangereux révolutionnaire, est âgé de 11 ans. La presse réactionnaire choisit alors un autre axe de propagande. Puisque les victimes ne sont pas des meneurs révolutionnaires, on insiste sur le fait qu’il s’agit de « gens de rien » : femmes de petite vertu, filles mères…
La journaliste Séverine, dont je vous ai déjà parlé, rédige à ce propos un fort bel article intitulé « Choix de mortes », repris ensuite dans ses « pages rouges », un recueil d’articles écrits pour le journal « le Cri du Peuple »… Séverine s’insurge contre cette attitude odieuse de ses confrères, qui au lieu de traiter de la gravité de l’événement et d’exiger des sanctions exemplaires, se contentent de soupeser la vertu de telle ou telle victime pour savoir si sa mort doit ou non provoquer l’indignation. Le journal « Le Temps » donne l’exemple de l’ignominie : pour Elisa Lecomte, vingt-quatre ans, qui a reçu trois balles dans le pied, le rédacteur signale qu’elle portait un enfant de deux ans dans ses bras et que l’on ne sait pas vraiment s’il s’agit d’un enfant naturel ou pas. «S’il a été conçu dans le pêché, peu importent la blessure et la souffrance de la mère ! S’il est le fruit de justes noces, ah ! combien le correspondant du Temps déplore le fâcheux hasard de cette blessure, et plaint celle qui en fut victime !» s’indigne Séverine.
«Si les mortes de Fourmies étaient des ribaudes – ce qui n’est pas ! – elles ne mériteraient que davantage la miséricorde, ayant été des sacrifiées avant même que la fusillade les jetât sur le seul lit où il leur fut permis de dormir seules ! Elles étaient de pauvres filles, travaillant dur pour gagner peu ; qui n’ont guère connu d’autre joie, en leur brève existence, que les quelques caresses, les quelques étreintes, que les puritains de la République leur imputent à crime ; dont ils prennent prétexte pour enrayer la publique douleur…»
Ces manœuvres médiatiques de bas étage n’empêchent pas les nombreux témoignages de colère et d’indignation populaire. Mais le pouvoir n’a que faire de ces réactions. Aucune sanction ne sera prise contre les militaires car il ne faut pas démoraliser la troupe. Aucune commission d’enquête n’est nommée par l’assemblée et les assassins (comment qualifier autrement ceux qui ont donné l’ordre de tirer et ceux qui ont tiré) sont absous par le gouvernement. Le 4 mai, trente mille personnes assistent aux obsèques de ces malheureux que d’autres ont traîné dans la boue. Beaucoup d’ouvriers ont compris, ce jour-là, qu’il n’y avait rien à attendre d’une armée qui avait clairement choisi son camp. Même si l’idée ne deviendra jamais majoritaire, loin de là, l’antimilitarisme va trouver un terreau fertile pour se développer au sein de la classe ouvrière jusqu’en 1914. La guerre va modifier pas mal de données après cela.
Quant aux personnalités politiques impliquées dans les événements, elles vont – comme d’habitude – tirer assez bien leur épingle du jeu. Paul Lafargue est condamné à un an de prison pour provocation directe au meurtre. Elu député en novembre 91, il est aussitôt libéré. Les autres ténors du moment en profitent pour se lancer dans de vibrantes plaidoiries. Georges Clémenceau obtient la libération et l’amnistie des manifestants arrêtés ; il ne va cependant pas jusqu’à déposer une motion de censure contre le gouvernement. Quelques années plus tard, lorsqu’il sera à son tour au pouvoir, l’amnésie aidant, il oubliera les termes employés dans son vibrant discours et fera à son tour tirer sur des manifestants, mais ceci est une autre histoire, celle des manifestations du premier mai en 1905, 1906, que je vous conterai un jour.
Les anarchistes sont relativement peu impliqués dans le déroulement de la journée, ce qui n’empêche pas que Jean Grave, dont j’ai également parlé il y a quelques temps, est condamné à six mois de prison pour un article publié dans le journal « La Révolte »: le compte-rendu de la sinistre journée est fait sur un ton que ces messieurs du Ministère des Armées et du Ministère de l’Intérieur n’apprécient guère. Il faut dire que le texte incriminé est haut en couleurs ; en voici un extrait :
«A Fourmies les fusils Lebel ont fait merveille. Les centaines de millions que l’on extorque au peuple, tous les ans, pour les frais du tulle patriotique, ont produit leurs fruits, un peu amers, il est vrai. Mais si l’on ne peut pas faire d’omelettes sans casser des oeufs, il est encore plus difficile de fabriquer des fusils et d’avoir une armée sans massacrer des hommes. Cette vérité élémentaire que nous affirmons ici pour la centième fois peut-être, a toujours été confirmée par les faits. Les événements de Fourmies en sont encore une preuve assez éclatante, et il ne devrait pas être nécessaire d’insister. Pourtant c’est indispensable. Nous glisserons sur les faits et d’autre part nous en avons donné les détails. Nous savons que la boucherie a été parfaite et que l’expérience […] a pleinement réussi. Les journaux bourgeois ont d’ailleurs, toutes les peines du monde à cacher la joie qu’ils éprouvent d’un aussi bel essai. Mais leur satisfaction éclate malgré eux. Ce n’est pas sans lyrisme qu’ils s’écrient : les blessures faites par le Lebel sont épouvantables ! Une balle, après avoir tué deux jeunes filles, est allée blesser un homme à la cuisse… etc… Quant aux victimes, on les plaint pour la forme et l’on garde ses sympathies pour les gendarmes et soldats assassins pour lesquels M. Paul de Cassagnac réclame la croix de la Légion d’honneur.»
Peu de temps après, « La Révolte » célèbre en ces termes l’élection de Lafargue et l’article « triomphaliste » que Rochefort publie à ce propos dans la presse (cet article est intitulé « les victimes de Fourmies vengées« ) :
« La fusillade de Fourmies n’aura donc pas été vaine, puisqu’un de nos bons socialistes a su s’en faire une réclame électorale […] Les électeurs boudaient les urnes. Dorénavant, quelques bonnes gens fusillés à propos formeront un excellent cortège électoral et le candidat qui pourra se jucher sur le plus gros tas de cadavres, pour débiter ses boniments, aura le plus de chances d’être élu […] Va-t-on se mettre à fusiller les électeurs maintenant pour les intéresser à voter ?… »
25avril2013
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; philosophie à deux balles.
Certes, les gens réalistes m’impressionnent souvent
J’ai toujours eu beaucoup de gens réalistes dans mon entourage, amis ou relations de travail, connaissances proches ou lointaines. Moi, je suis et j’ai toujours été du genre humaniste et rêveur, un brin romantique, utopiste, sans doute. J’ai parfois l’impression d’être le fou du roi, assis sur son rocher, au milieu d’un océan de gens raisonnables. Car, pour leur plus grand bien, les gens réalistes sont généralement raisonnables. Ils ont tout un ensemble de certitudes que j’envie parfois, et se contentent comme pitance intellectuelle de miettes qui ne nourriraient pas un pinson mais satisfont leur appétit et surtout leur ambition modeste. La langue française leur fournit généreusement toute une série d’expressions qu’ils ne se privent pas de marteler :
– j’aimerais t’y voir à leur place ;
– certes ils n’ont pas fait grand chose mais avec leurs opposants cela aurait été pire sans doute ;
– faut être raisonnable ;
– c’est facile de changer le monde avec un papier et un crayon ;
– les gens sont ce qu’ils sont ;
– tu ne peux pas changer la nature humaine ;
– sur un écran, le monde est toujours plus joli que dans la réalité…
J’en passe et des meilleures, de ces formules, toutes plus ronronnantes les unes que les autres. Discuter avec quelqu’un de sérieux, de raisonnable, de responsable, cela donne parfois l’impression de prendre des petites pilules roses et de vivre dans un monde assez reposant. Déplorer certains faits, accepter la globalité sans trop rechigner, se dire que finalement les gens auxquels on accorde sa confiance après avoir mûrement réfléchi, font pour leur mieux… Envie de les torpiller parfois, avec quelques petites phrases assassines, mais le problème c’est que, dans l’ensemble, beaucoup de ces gens réalistes sont aussi foncièrement (ou partiellement) honnêtes. Autant réserver sa morve et sa glaire pour les salopards authentiques.
En fait, les gens réalistes me prennent un peu la tête
Leurs raisonnements posés, réfléchis, réalistes ne me conviennent pas, parce qu’ils finissent par justifier tout et n’importe quoi. Non « je ne sais pas ce que j’aurais fait à leur place », parce que je ne souhaite pas l’occuper, et que je n’en ai jamais eu l’intention. Je ne ressens aucune frustration de ne pas avoir voulu m’impliquer dans une situation alors que je savais d’avance qu’il s’agissait d’une voie sans issue. Malgré de nombreux discours culpabilisants, je n’ai aucune honte de ma modeste radicalité. Partisan de l’autogestion, j’ai toujours considéré feu la cogestion, comme un attrape nigaud. Je ne souhaite pas être associé à la définition des modalités selon lesquelles on va me pendre ; je préfère ne pas être pendu du tout ; je ne considère pas le fait d’avoir obtenu des cordes en chanvre bio pour les prochaines exécutions comme une grande victoire remportée par les condamnés à mort qui font partie du comité d’entreprise de la prison… Il ne s’agit pas de préserver son confort intellectuel, son petit « pré carré » auto-satisfait. Dans une mêlée, il est toujours plus simple de prendre partie pour un camp ou pour un autre, sinon l’on risque d’être piétiné par la foule. L’abstention aux élections est un bel exemple de cette théorie… Que n’ont pas entendu ceux qui ont préféré se taire plutôt que de choisir, il y a quelques années de cela, entre la peste et le choléra…
Lors d’une sympathique soirée en famille ou entre amis, branchez vos invités sur la situation au Moyen-Orient. Expliquez gentiment que vous ne soutenez aucun intégrisme ni dans un camp ni dans l’autre, que la politique passée ou présente des gouvernements israéliens n’est pas votre tasse de thé, que l’assimilation « opposant à l’impérialisme israélien = antisémitisme » est pitoyable, mais que vous n’êtes pas pour autant un admirateur du Hamas. Mieux vaut disposer d’une sortie de secours facilement accessible ! Ce dernier exemple montre qu’une position irréaliste consiste parfois à refuser de soutenir le pouvoir en place dans un camp comme dans un autre…
Globalement les gens réalistes n’aiment pas les opinions péremptoires. Dire d’un tel qu’il est un « pourri » c’est aller trop vite en besogne. Le bon apôtre, diplomate de naissance, vous expliquera probablement que la crapule à laquelle vous pensez avait des circonstances atténuantes ou que d’autres font pire que lui. Dans une discussion avec une personne responsable, évitez à tout prix les jugements à l’emporte-pièce ; vous risqueriez de passer pour un jeune boutonneux en pleine crise d’adolescence alors qu’on est entre gens sérieux, pour discuter de choses sensées, comme par exemple envisager une sortie du nucléaire en 2125, ou un blâme pour Israël à l’ONU en 2050. Vos revendications excessives bloquent toute négociation et rendent impossible une sortie de crise ménageant l’amour propre des banquiers…
Je crois que les gens réalistes sont avant tout les fossoyeurs de toutes les utopies
Or ce sont les utopistes qui ont fait progresser le genre humain depuis les origines. Moi aussi je suis capable d’asséner des propositions tels des coups de massue. « Il est temps de savoir terminer une grève » nous disaient les leaders communistes du temps où ils prenaient leurs ordres au Kremlin. « Il faut accepter de se serrer la ceinture car il faut à tout prix relancer la croissance », nous déclarent benoitement les experts de la Gauche de Droite. « Certes on est un peu déçus parce qu’on est toujours trop impatients » ; « tu verras, avec le temps, Hollande c’est pas un mauvais bougre » ; « Imagine un peu si Fillon était resté à Matignon »… Et les apôtres de la modération, de la réforme (aussi minimaliste soit-elle) vont toujours réussir à trouver quelques éléments pour étayer leurs thèses. On ignore gentiment les faits les plus troublants ; on fait le gros dos aux situations les plus inquiétantes, telle l’ascension lente mais sûre de l’extrême droite… On va torpiller les retraites, ce qui reste des services publics, les minimums sociaux, les salaires… mais les homosexuels auront le droit de se marier et l’on vendra des pièces montées encore plus belles qu’avant, avec des couples d’hommes ou des couples de femme. Tant mieux. Espérons que les couples en question auront de quoi se loger, se nourrir et scolariser leurs gamins dans des classes où les effectifs permettront de remarquer leur présence… Mais il ne s’agit là que de questions annexes, et puis il faut être réaliste : avec les multinationales, on ne sait plus par quel bout attraper l’économie.
C’est vrai papy que c’était mieux avant ? La sociale démocratie a enterré peu à peu l’idée même d’une possible révolution socialiste. Dès la fin du XIXème siècle, les ténors de la Gauche bien pensante se sont précipités sur les strapontins des assemblées, invitant les citoyens à les plébisciter dans les urnes. Que n’ont-ils promis pour être élus, tous ces pantins, pour assurer leur survie politique. Comment ne pas être ému par l’éloquence d’un Jules Guesde parlant au peuple ouvrier du Nord après les fusillades du premier Mai sanglant de Fourmies. Peu de temps après, il était élu triomphalement député. Pensez ! Un tel tribun ! D’ailleurs quand on voit ce que ce bonhomme a fait, tout comme son condisciple Jaurès (auréolé d’un antimilitarisme qui n’aurait peut-être pas résisté d’ailleurs à l’épreuve des événements tragiques qui ont suivi sa mort). Pourtant, à l’aune d’un Guesde ou d’un Jaurès, ces grands héros de la Gauche française, combien paraissent pitoyables maintenant un Valls ou un Ayrault… A force d’être modérés, raisonnables, réalistes, ces gens ont appris l’art de reculer pas à pas, face à un ennemi qui se moquait éperdument de leurs pantomimes. A l’orée du XXIème siècle, la sociale démocratie n’est plus qu’une baudruche moribonde. Les travailleurs des aciéries qui ont érigé une stèle à la mémoire de la trahison de Hollande l’ont bien compris. Au niveau européen, les plus honnêtes ou les plus calculateurs de tous ces partis ont même été jusqu’à renoncer à une étiquette « socialiste » qui n’a plus guère de sens. Il n’y a plus besoin de marquer « Banania » pour vendre du cacao. La majorité des électeurs ne s’y trompent plus guère d’ailleurs, n’établissant plus la moindre différence entre un programme de droite et un programme de gauche, à part quelques réformes n’ayant aucune incidence sur la survie économique des plus faibles.
Et ces gens-là, il n’y en a pas un sur cent pour leur résister ?
Peut-être…. Mais ce n’est pas pour cela que tous les descendants de Diogène dans son tonneau se trompent. Les opinions minoritaires sont parfois les bonnes. Je resterai isolé sur mon rocher, ou dans ma cabane à la fourche d’un chêne centenaire, tant que la tempête ne m’en délogera pas. Je ne suis pas une autruche. Je ne refuse pas de m’impliquer dans la vie de la cité. Je ne me considère pas comme un angelot au milieu des diables à queue fourchue. Je ne suis pas « au dessus de la mélée », attitude aristocratique que je méprise totalement, mais en dehors, cherchant une brèche dans laquelle m’engager. Tant mieux si d’autres réussissent à sauvegarder trois grenouilles dans un espace protégé « Natura 2000 » de vingt mètres carrés : j’aime bien les grenouilles. Que l’on me propose de me battre pour une réforme véritablement radicale de nos vies et je m’engagerai si j’en ai encore la force. Voyez combien je deviens raisonnable et responsable : je ne parle même plus de révolution mais de réforme radicale… Le terme « révolution » m’inquiète d’ailleurs un peu car il est employé à toutes les sauces. Les situations qui en découlent ont fait trop souvent le lit de gens qui, n’ayant plus besoin des autres et de leurs vociférations indignées, sont devenus d’honnêtes tribuns réformistes, ou des mégalomanes sanguinaires.
Non, en fait, je ne veux simplement plus perdre ma vie, mon temps, à me battre pour des causes perdues d’avance. L’une des maximes qui me sert de ligne de conduite, c’est cette phrase magnifique d’Oscar Wilde : « la sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit ». L’un des drames de cette société, c’est que les gens réalistes ont trop souvent égaré leurs rêves les plus fous (sous réserve qu’ils en aient eu un jour, car à 18 ans certains avaient déjà leur carte au Rotary club du coin). Vouloir changer le monde à 18 ans c’est bien ; conserver cet objectif tout au long de sa vie c’est encore mieux ; plus excitant en tout cas que de suivre la courbe descendante des profits de son plan épargne retraite… Je ne suis pas un vieil anar aigri par l’incapacité des masses à adhérer massivement à mes idées ; je suis au contraire convaincu que les choses iront mieux un jour, tant j’ai l’occasion de rencontrer aussi des gens passionnants… Ainsi parlait le vieil hibou sur sa branche… Ugh !
Post scriptum : quelques conversations avec des gens raisonnables rencontrés tout au long de l’hiver m’ont donné l’envie de pousser cette chansonnette. Ils sont bien gentils ; je les aime bien ; qu’ils continuent à vaquer à leurs occupations importantes, mais que l’on me laisse une ou deux demi-bouteilles d’oxygène pour entretenir mon utopie. Mieux vaut humour que morosité. Vous ne croyez pas ?

18avril2013
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.
Chronique publicitaire, voire même bassement commerciale.
Avis au lectorat : en ces temps où il paraît que la transparence économique est de bon ton chez les socialistes roudoudous, j’ai éprouvé le besoin d’ajouter ce sous-titre, pour vous prévenir du fait que la chronique ci-dessous a pour objet de vous vanter les mérites d’un produit, de vous inciter à mettre la main au portemonnaie et qu’elle n’est donc nullement objective.
Notre fiston bourlingueur, le plus jeune des deux, Sébastien, vient de commettre un livre, ce qui, dans l’échelle de la criminalité, est moins grave que de détourner des fonds ou de s’enrichir sur le dos de ses administrés. Il témoigne par ce fait d’une incapacité certaine à devenir un politicien plein d’avenir, mais fait preuve d’un réel talent d’écrivain, ce qui – aux yeux de ses parents – n’est pas si mal que ça. Après avoir raconté en long et en large, par le biais de différents blogs, ses excursions sur la planète, du Québec, à l’Australie en passant par l’Ouest canadien et les Montagnes Rocheuses, il a posé son sac pour quelques temps dans sa région natale. Le livre qu’il a rédigé, « A Vancouver, tourne à gauche », est bien entendu l’un des résultats tangibles de toutes ces expéditions. Il ne s’agit cependant pas d’un récit de voyage au sens traditionnel du terme. Les paysages ont leur place dans son histoire, mais une place restreinte, car il s’agit surtout de témoigner d’une aventure humaine particulièrement riche : de ville en ville, en partant de Montréal, indiscutablement, mais surtout de rencontre en rencontre. Il s’agit donc avant tout d’un roman profondément humaniste. Au fil des pages, les amitiés se nouent, le narrateur se raconte à travers ses expériences, les personnages croisés au détour d’un chemin se révèlent à nos yeux.
La démarche d’autoédition, mûrement réfléchie, est courageuse parce qu’elle n’est pas évidente. Une fois qu’il se retrouve avec son stock de livres sur le pas de la porte, l’auteur doit ajouter, à son talent d’écriture, la longue et difficile démarche de la commercialisation : parler de soi, de son livre, sur un ton suffisamment chaleureux pour convaincre, sans donner l’impression que l’on se prend pour le centre du monde et que l’on a réalisé l’unique ouvrage qui manquait sur les rayons des libraires. Le web est un bel instrument pour faire cette promotion… Si je vous invite à découvrir ce livre et à le faire connaître, c’est bien entendu parce que j’en suis très fier, mais pas seulement… Après avoir douté un temps de l’aboutissement du projet, j’ai été réellement surpris par la qualité du travail réalisé. J’ai lu « A Vancouver, tourne à gauche » d’une seule traite et j’avoue que je suis plutôt impatient de lire la suite puisqu’il s’agit du tome 1 d’une trilogie. L’histoire se termine et ne laisse pas le lecteur sur sa faim, mais les éléments sont présents pour annoncer la suite de ce voyage principalement initiatique.
Quête de relations humaines, d’amitié, d’amour peut-être, mais sans être trop introspectif, ce livre est donc un récit de voyage un peu à part. Cela explique sans doute que les éditeurs d’écrivains « voyageurs » contactés dans un premier temps, n’aient pas donné suite. On ne lit pas le livre de Sébastien parce que l’on prépare un voyage dans l’Ouest mythique du continent Nord-Américain. L’auteur n’a pas manqué, à plusieurs reprises, dans son récit, de faire référence à l’œuvre de l’écrivain québecois Jacques Poulin, dont je suis, moi aussi, un grand admirateur. Il est clair que l’influence du « maître » se fait sentir, mais « l’élève » a suivi son propre cheminement et il ne s’agit nullement d’un plagiat du célèbre « Volkswagen Blues » : les deux livres n’ont en commun qu’un point cardinal, l’Ouest, et un van aménagé. Générations différentes, les préoccupations ne sont pas les mêmes et le récit diverge d’autant. Bref « A Vancouver tourne à gauche » ne rentre pas vraiment dans une catégorie bien définie. La quête d’un éditeur, tout au long de l’hiver, a été vaine et je comprends un peu pourquoi. Il est plus aisé de faire publier un livre facile à cataloguer ; il s’agit là d’un roman trop voyageur et pas assez « littéraire », pour les uns, pas assez voyageur et trop bavard pour les autres. Il est indubitable aussi que vouloir rentrer dans une grande maison d’édition lorsque l’on ne connait pas une main pour vous ouvrir la porte, ou lorsque l’on est totalement inconnu du public, est un challenge raté d’avance dans 99,99 % des cas. Nul doute qu’un Cahuzac aura moins de difficultés pour faire éditer le récit de ses turpitudes, qu’un blogueur apprécié par son seul petit réseau de connaissances.
En tout cas, moi je lui tire mon chapeau, et vous invite à la découverte. Notre fiston, informaticien, graphiste et artiste patenté, a créé un site pour la promotion de son livre. Allez y faire un tour ! Si vous êtes du genre prudent, vous pourrez télécharger le début du roman et vous faire une idée « sur pièces ». Si vous souhaitez l’acheter en un ou plusieurs exemplaires, tout est prévu pour que vous puissiez aller jusqu’au bout de votre démarche. Vous pourrez aussi laisser une trace de votre passage en partageant vos impressions de lecture. Le site vous donnera également toutes les informations que vous pouvez souhaiter avoir sur l’avancement de la suite, car – c’est certain – le tome 2 est déjà largement en chantier ! Nous avons déjà fait plein de suggestions (idiotes) pour le titre même si – lecteurs privilégiés – nous n’en connaissons pas encore le contenu.
Avec cette chronique bassement commerciale, je reprends le fil de mes publications, après un repos catalan bien mérité. Il y a de nombreux sujets sur lesquels j’aimerais écrire mais le manque de temps est un obstacle sérieux à mes projets ! « La Feuille Charbinoise » aussi aime bien recevoir des commentaires autres que les milliers de spam qui remplissent notre boîte chaque mois…. Alors si vous avez envie de sourire par écrit, de grincer des dents, ou plus encore d’ajouter votre grain de sel au fil anachronique des thèmes choisis, n’hésitez pas.
4avril2013
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.
et il est grand temps que nous apprenions à gérer la nôtre… sans eux
» La fête du temps », c’est une belle chanson de François Béranger, dans laquelle le chanteur suggérait de mettre dans un zoo tous ces politicards et ces banquiers, s’il leur prenait idée de revenir mettre leur sales pattes dans le monde bienheureux où l’on fête toute l’année la fête du temps. Une petite piqûre de rappel pour ceux qui ont oublié ce petit bijou de la chanson à paroles intelligente :
« … Mais gare à celui-là qui voudrait profiter d´nous autres
En s´amenant là-bas avec son fric et des soldats
Pour ouvrir une banque ou encore clôturer nos champs
Y pourrait bien aller, sans bien avoir compris comment
Dans l´parc zoologique à la place des pauv´ zanimaux
Qu´ ça fait déjà longtemps qu´on a rendus à leur Afrique »
Une excellente introduction à mon propos du jour.
Il ne se passe pratiquement une semaine sans que l’on apprenne dans quelle fange se vautrent les hommes politiques de tout bord, rose pâle ou bleu horizon, quel que soit le pays où ils sévissent, pour mettre les populations en coupe réglée. Du cynique Cahuzac à l’outrecuidant Berlusconi, en passant par toute une collection de ministres grecs, espagnols ou cypriotes, tous compromis jusqu’au cou dans des scandales financiers. « Ne faites pas comme moi, serrez-vous la ceinture ! » Etaient-ils plus insupportables tous ces nobliaux dégénérés de l’ancien régime qui se moquaient du peuple et de ses famines à répétition ? Rien n’est moins certain. Le lien entre ancien régime et République n’est pas si ténu que cela puisque l’on apprend ces jours-ci que l’infante d’Espagne, fille du roi Juan Carlos, est impliquée à son tour, comme son mari, dans un scandale de détournements de fonds ; une affaire parmi d’autres qui donne la nausée à nos amis espagnols, et l’on comprend pourquoi.
Il n’y a aucun doute possible sur le fait que ce discours « tous pourris » profite à l’extrême droite. La blonde héritière à son papa et la bande de fachos qui gravitent autour d’elle vont en profiter pour tirer les marrons du feu, comme me le faisait remarquer une copine dans un courriel reçu à propos de « l’affaire Cahuzac ». Ne pas se faire d’illusion, ils ne valent pas mieux que les autres. L’extrême droite ne lave pas plus blanc que les autres formations politiques. Ses capacités de nuisance sont simplement plus réduites du fait de son éloignement relatif des affaires. Le pouvoir et le pognon ont la même odeur et exercent la même fascination dès que l’on approche des postes clé, quelle que soit la formation à laquelle on appartient. Le côté « épicier » domine plus vite chez certains, c’est tout. Pour d’autres c’est seulement « l’ivresse des cimes » qui compte dans un premier temps : voir par exemple les magouilles auxquelles on se livre même dans les bureaux politiques des organisations minoritaires (sur Planète sans visa, par exemple, Fabrice Nicolino décrit très bien les mœurs de l’état major des Verts). Ce n’est pas un mauvais calcul car, quand on atteint des sommets, on peut plus facilement faire le ménage autour de soi et arranger les choses à sa manière ensuite. Ce n’est pas sans raison qu’un Berlusconi s’active du croupion pour essayer de se refaire une virginité en politique, et que l’on oublie les vierges auxquelles lui-même s’intéressait avant. Les peuples ont la mémoire courte et l’électorat se renouvelle souvent. On peut échouer dans un jeu télévisé et se présenter dans un autre : le choix ne manque pas ! Parfois c’est difficile : le retour en politique d’un Carignon ou d’un Tapie par exemple, n’est pas forcément facile, mais l’on peut toujours espérer un avenir meilleur dans le privé.
Certains m’objecteront que dans tous les troupeaux il y a toujours une « brebis galeuse », et qu’un mouton malade ne doit pas obligatoirement entrainer la liquidation pure et simple de l’ensemble du cheptel. Je suis d’accord avec cette objection et prêt à reconnaître qu’il y a des gens très bien en beaucoup d’endroits, notamment dans les formations politiques dites de gauche (ne croyez pas que j’aie une quelconque sympathie pour les olibrius qui sont prêts à défiler au pas sous le portrait de Pétain, et rêvent de transformer notre pays en forteresse concentrationnaire). La compromission d’états majors syndicaux dont les membres vivent depuis trop longtemps dans l’antichambre du pouvoir ne signifie pas que les militants de base et certains leaders ne soient pas encore des gens honnêtes, sincères et convaincus. Cela démontre simplement qu’ils ont tort de déléguer leur pouvoir toujours aux mêmes individus, et d’accepter d’être représentés, en permanence, par des gens sur lesquels ils n’ont plus aucun contrôle. Qu’un Gérard Filoche, dénonce avec une sincérité incontestable la crapulerie d’un Cahuzac, très bien. Son témoignage mérite d’être entendu. Qu’il ait la naïveté de croire que de tels faits ne remettent pas en cause le modèle même d’organisation du Parti Socialiste, c’est dommage. Il devrait être plus attentif aux discours de notre bon François (pas le pape, l’autre), autrefois militant du même parti, qui reconnait – enfin – avec sincérité, qu’il n’a plus rien de socialiste du tout… Il est dommage d’en être réduit simplement, pour une personne de qualité, au rôle de pantin gesticulateur que l’on montre en public quand on a envie de se donner une image « de gauche ». Le salut viendra de la base et non du sommet, quel que soit le gourou auquel on se réfère !
Bref cette affaire Cahuzac n’est qu’un pas de plus sur le sentier de la dégénérescence du politique tel que nous le concevons et le pratiquons dans nos démocraties occidentales bien mal portantes depuis qu’elles ont confié leur âme et leur destinée aux fonds de pension et aux banksters mafieux. Mes arrêts devant l’écran à l’heure des informations du soir sont plutôt rares. Le sommaire du journal télévisé d’Arte du jeudi 3 mars était particulièrement représentatif de ce qui se déroule en politique actuellement. Les sujets s’enchainaient : fuite des capitaux à Chypre avant que le gouvernement ferme le robinet des banques, affaire Cahuzac (Je vous jure, sur ce que j’ai de plus sacré, que je n’ai pas de compte bancaire à l’étranger : six cent mille euro, une paille), problèmes de corruption à répétition en Espagne, privatisations à tout va au Portugal… pour finir par une interview de la militante noire américaine Angela Davis, rappelant qu’un quart des détenus au monde sont enfermés dans les geôles de la soi-disant plus grande démocratie sur la planète bleue. Les traditionnels experts ponctuaient les reportages de leur discours sentencieux : « tout cela est bien pitoyable et ne peut profiter qu’aux extrêmes ! » Ces messieurs ont encore des efforts d’analyse à faire et il serait temps de confier l’étude de la situation économique globale à des personnes qui sortent un peu des sentiers libéraux battus. Enfin bref, comme je l’ai fait remarquer en éteignant la télé au bout d’un quart d’heure : il n’y a plus qu’à distribuer des euphorisants à tout le monde maintenant.
Quand serons-nous assez grands, et surtout assez mûrs, pour réaliser que dans le domaine politique, comme dans le domaine économique, nous n’avons plus besoin de ces clowns sinistres pour nous diriger et que nous pouvons prendre – nous-mêmes – notre destin en main, même si ce n’est pas facile et que cela nécessite des apprentissages. Les exemples ne manquent pas d’usines gérées par leurs employés qui sont maintenant bénéficiaires alors que les anciens gérants capitalistes racontaient à qui mieux mieux qu’elles ne valaient plus un rond ! Une démarche autogestionnaire – le mot est lâché, celui qui fait si peur – ne signifie pas que tout le monde doit s’occuper de tout, tout le temps. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’autorité du tout et que c’est le chaos. Cela signifie simplement qu’à un moment donné une personne est chargée de représenter les autres, pour un mandat limité en durée et sur un objet bien précis. On ne délègue pas pour cinq ans un pouvoir illimité à une personne qui s’est contenté de faire un sourire colgate et qui s’est fait élire sur un ensemble de promesses qu’elle ne tiendra pas. On choisit un représentant et l’on conserve le pouvoir de le contrôler. Rien à voir avec le jeu électoral « démocratique » actuel dans lequel on charge un élu de nous représenter sur toutes les questions qui lui passent à l’esprit. Je fais confiance à mon cordonnier pour réparer mes chaussures, mais non pour décider à l’improviste de la construction d’une centrale nucléaire.
Un beau thème de réflexion qui est lancé là, et ce n’est pas la première fois ! Le jour où enfin nous déciderons de prendre la gestion de notre vie en mains, de la maternité au cimetière, nous serons capable d’enfermer dans un zoo tous les banksters, généraux d’opérette, fanatiques religieux et autres députés en tout genre, qui veulent nous faire passer sous les fourches caudines de leurs profits matériels ou spirituels.
Post Scriptum : il est probable que vous ne lirez la prochaine chronique que dans une bonne dizaine de jours (sauf changement d’humeur ou événement particulier). Nous profitons de la conjoncture pour prendre quelques jours de repos et aller faire un petit tour en Espagne, non loin de la principauté d’Andorre, au cœur de la Catalogne. Il est grand temps qu’Oncle Paul mette ses capitaux à l’abri, au cas où Gérard Filoche deviendrait Ministre du Budget.
30mars2013
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Encore un mois où j’aurai du mal à réussir une liaison tant les ingrédients de ce carnet d’adresses sont variés. Je vais quand même essayer de démêler l’écheveau que j’ai tissé au fil de ces journées par ailleurs fort occupées ainsi que j’en ai témoigné dans ma chronique précédente. Mais je me dois de garder un certain « standing » d’autant que l’audience du blog croît lentement mais sûrement. Fléau des temps informatiques modernes, le nombre de spams dans les commentaires augmente de façon spectaculaire et particulièrement tannante aussi. Ces derniers temps on dépasse largement la centaine de messages à contenus oniriques, pornographiques, financiers ou médicamenteux chaque jour. Heureusement que le filtrage fonctionne à peu près. Le dommage collatéral de ce bombardement navrant c’est que je ne vérifie plus les commentaires rejetés comme « spam ». Ne soyez pas trop en colère si l’un de vos précieux messages passe à la trappe. Contrairement à nos modernes armées, quand je suis un brin énervé, je ne fais pas dans la « précision chirurgicale ».
L’une des premières adresses que j’ai notées ce mois-ci c’est celle du site « geographica.net », à cause d’un texte intéressant sur les quartiers chics de la capitale. On apprend, en lisant ce texte, que ce cher Elisée Reclus pour lequel j’ai une si grande estime, a donné son nom (bien involontairement !) à l’un des boulevards les plus chers de Paname. Pauvre Reclus, lui qui, de toute sa vie, n’a jamais eu un sou à empiler sur un autre. Chaque fois qu’il en gagnait deux, notamment en écrivant les volumes de sa grande géographie universelle, il versait l’excédent de recettes à la « Cause » et finançait nombre de publications dans la mouvance anarchiste : livres, brochures, journaux (notamment « le Révolté » dont nous avons parlé ici-même il y a quelques temps). Beaucoup lui ont d’ailleurs reproché, souvent à demi-mots, ce côté ascète particulièrement marqué de sa personnalité, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une vie sociale intense et d’être plutôt un joyeux luron. Nul doute qu’il serait effaré s’il savait à quel prix se vend le m2 dans les immeubles cossus qui se dressent tout le long du boulevard qui porte son nom. A part ça, le site geographica.net propose d’autres articles intéressants sur des sujets très divers ainsi que de magnifiques portfolios.
Puisqu’on est chez les Anars avec un grand A, restons-y. Parmi les news qui ont ému le landerneau militant en fin d’hiver, il y a eu l’adhésion à la Fédération Anarchiste de l’intellectuel gauchiste Philippe Corcuff, bien connu des lecteurs du Monde Diplomatique. L’intéressé explique le pourquoi d’une trajectoire politique plutôt sinueuse dans une chronique sur son blog Mediapart intitulée « Pourquoi je quitte le NPA pour la Fédération Anarchiste« . C’est amusant de lire ce qu’exprime Corcuff en parallèle avec les jugements à l’emporte-pièce du médiatissime libertaire Michel Onfray, grand pourfendeur des organisations anarchistes en général et de la FA en particulier. L’un équilibre l’autre. A lire aussi sur la même question, le point de vue de l’ami Floréal dans son blog, que ces frétillements des ténors de la politique d’extrême gauche n’impressionnent guère. Perso, en tant qu’adhérant du FARC (Front Anarcho Rural du Charbinat), je ne me sens pas trop concerné. Le seul poids lourd qui ait rejoint cette organisation quasi clandestine, c’est moi. Ma trajectoire militante éblouissante a foudroyé l’état-major révolutionnaire. J’ai pu, en quelques années, cumuler le poste de président, de secrétaire, et de responsable de la propagande pixellisée – le tout sans la moindre manipulation scandaleuse !
Quand vous aurez laissé tomber un temps mes élucubrations pour aller faire un tour chez Floréal, profitez-en pour parcourir les divers billets qu’il a publiés ce mois. Comme disait si bien ma grand-mère tchetchène, il y a du grain à moudre. Ce serait dommage de passer à côté des liens concernant Henri Laborit par exemple. Il y a pas mal d’années de cela, alors que j’étais un jeune et fringant travailleur actif, Radio Libertaire avait diffusé un certain nombre d’émissions consacrées à des interviews de ce brillant chercheur. Cela a été l’occasion pour moi de relire un livre sympa, « Dieu ne joue pas aux dés », que j’avais parcouru un peu trop rapidement au moment de sa sortie en livre de poche. Cet ouvrage est beaucoup moins célèbre que d’autres (comme « La Nouvelle Grille »), mais il témoigne d’une réflexion intéressante sur le monde qui nous entoure et la façon dont les scientifiques, entre autres, l’appréhendent. Comme l’annonce la quatrième de couverture, en conclusion : « un livre humaniste. Mais aussi un livre lumineux qui combine le savoir et le rêve, la science et la poésie ». Une façon aussi de qualifier, à mes yeux, l’œuvre d’Henri Laborit. A écouter (grâce aux liens de Floréal, à lire et à méditer).
Au fil des jours, j’ai déniché quelques liens originaux concernant l’économie au quotidien. Le problème du « discount » est intéressant à étudier, d’autant que de plus en plus de salariés et de retraités fréquentent ce type de magasins ou de fournisseurs de services au rabais : beaucoup par nécessité, quelques uns par conviction. Un documentaire intéressant a été diffusé à la télé (alleluia !) à ce propos. Il s’intitule « Nos vies discount » et il a été réalisé par Frédérique Brunnquell. Certaines séquences de ce documentaire sont disponibles sur la toile. Le site UtopLib a notamment diffusé quelques séquences concernant un bel exemple de service au rabais, celui fourni aux voyageurs par la société Ryanair. L’intérêt du documentaire c’est d’enchaîner le point de vue des salariés de cette compagnie et celui de leur patron de droit divin. C’est particulièrement instructif et je vous laisse le plaisir de découvrir. J’ai beaucoup apprécié les déclarations du Pdg concernant le métier de pilote et je comprends que ceux-ci préfèrent trouver du travail dans une autre compagnie quand c’est possible. Sachez donc, chers consommateurs, si vous ne le savez pas encore, que les prix au rabais ont un coût social élevé pour les travailleurs des sociétés concernées… Des billets d’avion à 50 €, au rôti de porc à des prix sans concurrence en passant par les fraises rutilantes du Lidl du coin, le bonheur des uns fait le malheur des autres et il arrive que ces étiquettes désignent les mêmes sujets. Il paraît qu’un petit bouquin vient de sortir ; il est intitulé « Le toujours moins cher : à quel prix ? ». Ne l’ayant pas lu je ne peux vous parler du contenu, mais le titre est bien trouvé…
Un autre petit reportage – photographique cette fois – dans le monde des inégalités planétaires… « Ce qu’ils mangent en une semaine« … L’auteur de ce mini documentaire s’est amusé à photographier le « panier alimentaire » hebdomadaire de différentes familles, en divers lieux de la planète, à l’échelle de temps d’une semaine. La quantité d’aliments consommés est directement visible sur l’image ; le budget correspondant est indiqué en dessous. Le propos de l’auteur n’a rien de misérabiliste. Il s’agit seulement de montrer la diversité qui règne dans ce domaine essentiel de notre vie. La lecture détaillée des photos est extrêmement intéressante. L’analyse que l’on en fait peut être très diverse. La première page constitue une sorte de synthèse, ou bien de hit-parade, puisque les photos sont classées en fonction de la dépense hebdomadaire. Il ne faut pas s’arrêter à cette première page et bien visionner l’ensemble dans le détail. Parmi les critères de comparaison que l’on peut retenir, certains sont très instructifs : part de l’eau en bouteille et des boissons, quantité de produits frais, aliments plus ou moins élaborés à l’achat, part de l’alimentation carnée… Je trouve sympa l’idée d’un reportage qui associe à la fois le côté artistique (la plupart de ces tablées sont appétissantes et les gens sont souriants) et le côté informatif. Ce n’est pas si fréquent que cela.
Et le pape dans tout ça ? Même pas un petit mot sur le pape ? Nous avons été littéralement gavés, comme les oies du Sud-Ouest, par les médias, à ce sujet ; il est temps de se rappeler que nous vivons dans un pays « laïc », au sein duquel Eglise et Etat ont été séparés depuis pas mal de temps me semble-t-il. C’est sous ce dernier angle que j’aborderai la question papale et je serai bref. « Habent papam« , c’est le titre d’un très bon article de Yann Fievet, repris sur Altermonde. Ce texte nous rappelle qu’il n’y a plus que 2% de catholiques pratiquants en France, et que proclamer « nous avons un pape » comme le font les journalistes de la télévision publique, c’est s’égarer quelque peu en dehors du passage clouté de la laïcité. Je ne saurais que souscrire aux propos tenus par l’auteur ! Quand au nouveau porteur de tiare, il ne semble pas être en odeur de sainteté auprès de tous les chroniqueurs de son pays d’origine. Beaucoup ont rappelé le rôle assez trouble joué par ce personnage au bon vieux temps de la dictature argentine. Bref, « leur pape », ne mérite pas tant que ça le qualificatif de « saint homme » dont les médias nous ont arrosé.
Il a beaucoup neigé cet hiver et les stations de skis ont fait le plein. Comme l’or noir en d’autres lieux, l’or blanc aussi n’est pas sans conséquences sur la nature et sur la beauté des paysages. Un petit rappel à ce sujet sur le site écolo Reporterre. L’article s’intitule « Les Alpes défigurées par le lobby de l’or blanc« . Mieux vaut éviter de faire des commentaires « déplacés » sur le gaspillage d’eau, d’énergie, l’utilisation à outrance des canons à neige et le mépris total des promoteurs à l’égard de la nature quand on travaille dans une station. C’est une attitude tout aussi risquée que de parler d’espèces protégées dans un club de chasse, ou des dangers du nucléaire dans une réunion de la CGT chez EDF. Certains l’ont appris à leurs dépens, comme le gardien du refuge du col de Sarenne, non loin de la station de l’Alpe d’Huez, que l’on a essayé de remettre dans le droit chemin de la pensée unique à grands coups de batte de baseball. On ne touche pas au loisir sacré de 3% de la population. Je n’ai rien contre le ski par ailleurs et il y a de petites stations qui ont su conserver, d’après mes amis, un caractère sympathique et familial. A part ça, il y a, sur Reporterre, comme sur Basta Mag, beaucoup d’autres reportages passionnants. Deux sites que l’on peut visiter régulièrement à mon avis.
Je suis abonné depuis des années à l’excellent magazine papier « La Garance Voyageuse« . Si vous vous intéressez aux plantes, et notamment à l’ethno-botanique, c’est à dire l’ensemble des relations existant entre ces mêmes plantes et l’être humain, je ne saurais trop vous conseiller de faire de même. Dans son dernier numéro, le journal annonce que l’un de ses illustrateurs, Philippe Prou, est parti faire un long voyage en vélo (tout comme nos amis portugais de 2numundo en leur temps – voir liens permanents). Cet étonnant voyageur a ouvert un blog et propose de communiquer ses impressions de voyage par le biais de croquis et de photos que je trouve magnifiques et que je vous incite à aller admirer. Je pense que je vais suivre attentivement la suite de son périple ! Aux dernières nouvelles, il est en Italie…
A part ça, je trouve qu’on ne cause pas assez musique sur ce blog… J’étais tout content d’avoir trouvé un site à ajouter à ma courte liste d’escales régulières, mais je me suis aperçu que les dernières mises à jour dataient de 2010. C’est bien dommage, mais ça n’empêche pas d’aller vagabonder dans le sommaire déjà copieux de carrefour d’influences musicales intéressant. Ça s’appelle « Sforzando« . Comme vous êtes des musicologues avertis et des latinistes convaincus, je n’ai pas besoin de vous préciser que ce terme signifie « en renforçant le son » tout simplement. L’auteur avait un joli texte d’introduction : « Comme mon dada est surtout musical, la plupart des billets consisteront à renforcer sur la toile des découvertes à faire. Je ne dis pas faire du bruit, ou du buzz, mais ouvrir quelques fenêtres culturelles… » En temps ordinaires j’aurais souhaité une longue vie à « Sforzando ». Dans le cas présent je me contente de souhaiter que le site réapparaisse sous une forme ou sous un autre (peut-être est-ce déjà fait ?).
Je remercie Mme Batho, Mme Lagarde, Mr Valls, Mr le pape François et le brave Kim Jong un, d’avoir collaboré à la rédaction de ce billet. Leur vision prophétique du monde me dispense d’avoir à trop réfléchir ! Portez vous bien et n’oubliez pas de visiter tous les blogs figurant dans la liste officielle ci-contre. Interro écrite un de ces quatre. Euh pardon… Excusez cette séquelle professionnelle !