24avril2009

Les bonimenteurs de foire et autres « calembredaines en temps de crise »

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

charlatan Le G20 est terminé et la grande croisade pour mettre en place un « nouveau capitalisme moral » est en route. Les paradis fiscaux, longuement montrés du doigt pour leur responsabilité dans la crise actuelle, vont trinquer. D’ici peu, les navires de guerre qui tentent de mettre un terme à la piraterie dans le golfe d’Aden au large de la Somalie, iront croiser au large de Monaco, des îles Caïman et autres lieux de perdition pour l’argent durement gagné par les négriers de la finance. Certains lecteurs me feront remarquer sans doute que pour des Etats comme le Lichtenstein, l’intervention des bateaux gendarmes sera plus délicate… Certes, mais ces lecteurs sous informés ignorent l’emploi des porte-avions… N’oublions pas que le lac de Constance ne se trouve qu’à quelques encablures de la montagne bourrée de coffre-forts ! Une fois ces « paradis » rendus un peu moins visibles, on entamera sans doute un débat préliminaire à l’établissement d’une taxe sur les échanges financiers ou l’on nommera un « père la morale » pour fustiger les patrons qui licencient trop, trop vite et sans utiliser de faire-parts sur papier rose. De toute façon, d’ici là, l’essentiel du tissu industriel dans nos contrées florissantes sera démantelé. Trève de plaisanterie, si le sujet n’était pas aussi grave à l’heure actuelle, toutes ces calembredaines gouvernementales feraient plutôt rigoler. Pendant que l’on amuse le chaland, la presse à billets fonctionne, les usines déménagent et la dette publique s’accroît de façon colossale…

capitalisme Il faut cesser d’écouter ces bonimenteurs de foire qui ne cessent de vouloir nous faire croire que l’on peut faire du capitalisme à visage humain, du capitalisme social, du capitalisme respectueux de l’environnement, que l’on peut moraliser le capitalisme, que le capitalisme lave plus blanc… etc… Leur discours est tellement délirant, et il y a si longtemps que ces experts ratés de la politique devraient être au chômage, qu’il faut se poser des questions sur le crédit que, nous autres, simples citoyens, avons tendance à leur accorder. Un siècle, deux siècles, trois siècles peut-être qu’ils cherchent à nous faire avaler les mêmes sornettes, sans même prendre la peine de leur redonner un peu de couleur ou de crédibilité. Nous avons vécu, disent-ils, une période heureuse pendant laquelle le vilain capitalisme d’antan a pris le doux nom de « mondialisation libérale » ; à cause d’une méchante crise, provoquée par de vilains rapaces au bec un peu trop crochu, cette ère de bonheur est terminée et nous devons, pour quelques années, nous serrer la ceinture et avaler un peu moins d’oxygène. Ça me rappelle un commentaire du professeur Philippe Lebreton, pendant un débat sur le nucléaire, où il était opposé à un « gentil » technocrate d’EDF. Ce nucléairophile cravaté nous avait expliqué que certes, il se pouvait que l’eau du Rhône soit un peu trop chaude par moments pour les poissons, mais il fallait que des conditions particulièrement exceptionnelles soient remplies, et que cela concernerait, au pire, un pour cent du temps sur une année. Un pour cent ! Vous pensez ! Lebreton, goguenard, avait fait mine de se diriger vers son interlocuteur tout en lui demandant « si ça ne le perturbait pas qu’il lui serre le kiki pendant un pour cent du temps de la soirée à venir… »
Retour à nos chantres du capitalisme néolibéral bon chic bon genre… Vous l’avez vue passer, vous, cette ère de bonheur liée à la mondialisation des capitaux ? Ne manquez pas de me faire partager votre expérience : personnellement je n’ai rien entendu, rien vu et rien senti à part des odeurs de charogne. Cette ère de bonheur et de prospérité laisse derrière elle une planète exsangue nécessitant des soins prolongés, des continents où les guerres à répétition ont provoqué exodes, épidémies et famines. Les zones qui ont connu ce bref moment d’extase sont contraintes de se protéger derrière des murailles et des miradors. Les portes de l’immigration se ferment devant la misère et devant la détresse de ceux qui croient encore au mirage « des pays riches ». Ces forteresses d’un autre âge sont elles-mêmes minées par la gangrène de la pauvreté qui les ronge de l’intérieur. On ne parle plus que de sécurité, de maintien de l’ordre, de fichage pour le bien commun ou d’arrestations préventives de terroristes imaginaires… Pardonnez-moi, mais j’ai en tête une autre image de la félicité.

gardes-rouges Comment se fait-il que nous acceptions de tels mensonges, alors que, pour la majorité d’entre nous, nous sommes des citoyens responsables et sérieux (enfin on essaie…). A ceux qui disent : « anarchiste à dix-huit ans, qui ne l’a pas été ? Mais à quatre-vingt un (comme le proclamait dans son livre cette chère May Picqueray… ), ma bonne dame ! », je rétorque qu’il ne me paraît guère plus avantageux de croire au père Noël, au petit Chaperon rouge et à la mère Cendrillon, lorsque l’on met dans l’urne un bulletin de vote estampillé « de gauche » en espérant que le changement social se fera tout seul, gentiment, grâce à la magie sentimentale du capitalisme à visage humain. Désolé, mais Lang, Vals, Aubry ou Hollande ne me font pas rêver d’une Europe « meilleure »… Seul un changement radical d’orientation peut permettre de construire une société sur des bases nouvelles et un peu plus humaines. Ce changement radical nous fait peur et c’est logique car la plupart des expériences passées ont échoué d’une manière ou d’une autre (ce qui ne veut pas dire qu’elles n’aient pas été utiles, c’est un autre propos). Soit les révolutions ont avorté dans l’œuf, soit elles ont abouti à un régime dictatorial et l’omnipotence des uns a remplacé celle des autres. Seules les couches les plus hautes de la pyramide sociale se sont interverties, la base restant à la base et continuant à supporter le poids de la domination des nouveaux nantis, s’ajoutant parfois à celle des anciens. La grande majorité de ces changements révolutionnaires a eu lieu dans un climat de violence extrême, quand elles n’ont carrément pas entrainé un bain de sang généralisé. Nos bons apôtres du capitalisme triomphant le savent bien, et jouent à fond sur les peurs que peuvent entrainer ce genre de période d’insécurité. Il faut vraiment vivre dans des conditions où l’on n’a rien à perdre pour accepter de mettre sa vie en danger, et ce n’est pas encore la situation dans laquelle se trouve la majorité de la population occidentale. En 2003, lorsque nous avons mené une longue lutte pour défendre notamment les régimes de retraite par répartition et le droit des salariés à une fin d’existence digne, longue et heureuse, d’autres mouvements populaires se produisaient simultanément en Amérique du Sud, en Bolivie, je crois bien. La répression était sans commune mesure avec celle à laquelle nous étions habitués à l’époque : l’armée tirait à balle réelle sur les manifestants et il y avait eu déjà une soixantaine de morts. Je me rappelle l’interview d’une femme indienne plus très jeune. Elle disait au journaliste médusé : « oui, nous manifestons tous les jours ; oui il y a eu des morts, beaucoup de morts, mais nous retournerons manifester demain. Si nous n’exprimons pas notre colère et si la situation ne change pas, de toute façon, nous mourrons de faim… » Les martyrs ne font plus recette dans notre société et l’adage que nous avons envie d’appliquer est plutôt celui préconisé par le grand Georges : « Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente – D’accord, mais de mort lente… »

blinde-anti-emeute Sans doute y-a-t-il d’autres solutions à trouver et faut-il renouveler un peu le cliché des « Gavroches sur les barricades ». Ce n’est sans doute pas dans la rue que la révolution (le mot étant pris au sens de « changement radical ») doit avoir lieu, du moins en première instance. La panoplie des « troubles sociaux » ordinaires que nous connaissons jusqu’à présent reste sans effet sur nos dirigeants. Si elle fait le bonheur des clowns syndicaux et politiques de service, jouant à compter et à recompter le nombre de manifestants, le nombre de drapeaux et le nombre de CRS, elle n’impressionne guère ceux qui nous gouvernent et ne donne pas le sentiment qu’ils vont changer de politique (pourquoi changeraient-ils d’ailleurs ? On se le demande !). Nous vivons dans un état permanent de dictature molle, une société ressemblant plus à celle qu’ont décrite Huxley ou Orwell, qu’aux exactions d’Hitler ou de Mussolini (ce qui ne veut pas dire que tout recours à ce genre de régime est rayé de la carte bien sûr). Les citoyens, dans leur grande majorité, sont emmitouflés dans un doux brouillard médiatique aliénant ; ils réclament eux-même qu’on leur serre les menottes lorsque leurs poignets ont trop de liberté et ils aboient trop souvent avec les chiens lorsque des brebis s’écartent du troupeau. Nos gouvernants ont mis en place un dispositif militaro-policier parfaitement efficace, qu’ils testent de temps à autre, comme à Londres ou à Strasbourg. Les espoirs de voir une poignée de cailloux ou de bouteilles incendiaires venir à bout de leurs chars blindés, de leurs drones d’observation et de leur barbarie savamment entretenue sont bien maigres. Il va donc falloir faire preuve de beaucoup d’imagination, non seulement en ce qui concerne l’établissement des bases de la société que nous voulons voir remplacer celle-ci, mais également concernant les nouveaux modes de lutte à utiliser. Quelles perspectives y a-t-il autres que le capitalisme privé ou le capitalisme d’état ? De quels moyens d’expression disposons-nous qui ne soient ni le pavé, ni le bulletin de vote, ni la journée de grève rituelle ? Le débat est angoissant, mais il est sacrément plus motivant que celui de savoir si c’est Besancenot, Royal, Bové ou Laguiller qui représentent le mieux l’opposition à Sarkozy. Quand aux agités cagoulés de tout poil, même si leur révolte m’est parfois sympathique (sauf quand ils sont clairement encartés à la préfecture de police), il faut qu’ils réalisent que le schéma qui s’est mis en place au temps de la commune de Paris n’est plus d’actualité. Cela fait bientôt cent cinquante ans que nos Sinistres de l’Intérieur font la reconstitution de la bataille avec leurs cascadeurs et leurs voltigeurs et ils sont parfaitement entraînés ! Tant que cette réflexion n’aura pas eu lieu de façon approfondie, nous continuerons à valser allègrement de journées de protestation, en manifestations à dégénerescence programmée…
L’accouchement ne se fera pas sans douleur : les chiens de garde des médias veillent et tentent de discréditer toute nouvelle forme d’action. Regardez-les, ces beaux messieurs costumés et ces gentilles dames en tailleurs Channel, commenter avec indignation les séquestrations de patrons ! Ils n’ont qu’une trouille c’est que s’enclenche le schéma : séquestration, occupation, expropriation et relance collective de l’activité. A moins qu’ils ne soient suffisamment lucide pour craindre qu’on ne leur fasse payer un jour l’addition pour l’ensemble des mensonges qu’ils profèrent à longueur de temps. Par chance, Monsieur Bernard Thibaut, lui aussi réprouve de tels agissements !

une-solution-intelligente

Pour compléter cette chronique qui ne contient qu’une ébauche de réflexion tant le problème est vaste, je vous invite à prendre connaissance de ce texte de Patrick Mignard, publié notammment dans « Altermonde sans frontières » sous le titre « Ces luttes… à bout de souffle – Matière à réflexion » Sa réflexion va un peu dans le même sens que la mienne. Visiblement nous sommes d’ailleurs plutôt nombreux à nous poser les mêmes questions : « Le doute commence à s’insinuer dans les esprits : et si la méthode que nous employons depuis des décennies, n’était plus efficace, un peu comme un vieux couteau, qui en son temps était tranchant, mais qui aujourd’hui ne coupe plus rien ! […] Face à notre faiblesse, à notre impuissance, le gouvernement ne se contente pas de passer outre à notre agitation stérile, au contraire, il passe à l’offensive. Contre les manifestations de jeunes, les occupations de locaux, d’usine il n’hésite pas à envoyer ses escouades de brutes mercenaires, en uniforme et en civils, ses provocateurs et ses mouchards qui vont jusqu’à mutiler, bien sûr en toute impunité, des jeunes, des manifestants… » Patrick Mignard est professeur d’économie à l’IUT de Toulouse et publie très régulièrement des analyses sur l’actualité politique et sociale dans différents sites d’informations alternatives. Vous pouvez trouver une liste assez complète de ses écrits à cette adresse, avec les liens nécessaires pour y accéder.
Pour finir et pour vous rassurer, vous pouvez continuer à envoyer régulièrement aux îles Caïman les économies réalisées chaque mois sur votre RMI : les gendarmes du globe sont occupés ailleurs !

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22avril2009

« Va voir, Maurice, il y a du bruit dehors… »

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; les histoires d'Oncle Paul.

Vingt heures. Il fait nuit dehors. Ça fait un moment que les volets sont fermés et la porte d’entrée verrouillée. Le seul être vivant qui rôde encore à l’extérieur c’est Radégou le doberman. Il dort d’une oreille, couché devant sa niche, sur la terre battue, devant sa gamelle vide. La longueur de sa chaîne a été calculée juste pour qu’il atteigne la porte d’entrée en cas de nécessité ; la truffe ruisselante de bave entre les barreaux du portail pour décourager les « malotrus ». Dans la salle à manger, une lumière bleutée presque magique vient de s’ajouter à l’éclairage d’ambiance. La messe du soir a commencé : une longue litanie ponctuée d’images de guerre, de voitures brûlées, de visages en larmes, de joueurs de foot contrariés ou de stars du showbiz rutilantes de diamants et dégoulinantes de bons sentiments. Le grand prêtre énumère les exactions qui ont été commises dans le diocèse français et dresse la liste de tous les méfaits dont ses pairs ont été victimes.  « Ouais, ce truc, ça s’est passé pas loin, ils en parlaient en première page du « Pingoin libéré » » Saisie par l’émotion, Martine suspend en vol la trajectoire de sa bouchée de cordon bleu. La friture dégoulinante de gras s’arrête à quelques centimètres de ses lèvres. Le regard est rivé sur l’écran. « Faire ça à des pauvres vieux… Tu te rends compte Maurice ! Mériteraient d’être décapités avant de passer à la chaise électrique, ces sal…. » Bien entendu, c’est le moment que choisit Radégou pour se mettre à aboyer à qui mieux mieux. Au début, personne n’y fait attention. Faut dire que, sa vie n’étant guère palpitante, le cador se met à gueuler dès qu’un hérisson s’approche du passage clouté. Les aboiements continuent. Martine a un geste d’agacement : les hurlements du clebs couvrent la voix du brigadier qui est interviewé. « Va voir Maurice, il y a du bruit dehors… Faudrait pas que ce soient des Roumains… Ils sont sans scrupules ces gens-là… L’autre soir ils ont dit qu’ils avaient arrêté un réseau spécialisé dans le braquage des voitures ; ça s’appelle, je sais plus comment, un nom anglais genre carpejaquing. » Maurice grogne un coup, s’essuie la bouche avec sa serviette, puis se dirige vers la baie vitrée. Le problème c’est qu’avec le grand volet, il ne voit presque rien dehors. « T’as branché l’alarme au moins tout à l’heure ? » s’inquiète Martine. « Il y a rien, c’est peut-être des gens qui passent dans la rue ; ça me gonfle, je vais faire comme les Dunoyer, je vais installer une vidéo surveillance… On ne peut plus être tranquille chez soi… »

gitans Drôles de campagnes dans lesquelles nous vivons maintenant. Aux fermes traditionnelles et aux groupements de maisons anciens des villages et des hameaux se sont ajoutés de nouvelles unités d’habitation : les lotissements. Certains ont été planifiés par les municipalités, possèdent une certaine cohérence architecturale (ce qui ne veut pas dire esthétique…), d’autres se sont constitués au petit bonheur la chance : l’un ajoutant sa villa romaine dans le carré juste à côté de celui qui avait construit son cottage anglais ou sa villa « Île de France ». Le temple grec jure un peu au milieu, mais on s’y fait peu à peu. Heureusement les élus locaux n’aiment pas les chalets savoyards… De nouveaux habitants sont venus grossir les rangs de la population rurale traditionnelle. Certains éléments de leur mode de vie diffèrent, d’autres sont communs. Le grand fédérateur de tout ce chambardement ce sont les médias, la télévision en particulier, et la peur de l’autre qu’elle engendre (c’est drôle, j’ai failli écrire qu’elle engeance… Lapsus significatif ?). Les paysans, dans leur grande majorité, sont traditionnellement des gens méfiants, à l’égard des citadins et de leurs idées et plus généralement envers tout ce qui sort des habitudes et de la norme établie. Ils sont très souvent conservateurs, et en disant cela je m’attache au sens large du mot « conservateur », ce qui ôte à mon jugement toute connotation exclusivement négative. On craignait autrefois le passage des « gens du voyage » ; on se méfiait des citadins que l’on ne voyait que peu souvent, pendant les fins de semaines ou pendant les congés. Ils vivaient bizarrement et gaspillaient beaucoup. On craint maintenant les « immigrés », les « gangsters » et de plus en plus souvent les « politiques ». Parlant d’une maison à vendre dans le hameau voisin où elle habite, une agricultrice à la retraite me disait il y a quelques temps : « pourvu que ce ne soient pas des Turcs qui l’achètent ! » Le terme de « Turc » englobait dans sa pensée tout ce qu’elle craignait le plus, qu’elle avait vu à la télé, mais qu’elle était probablement bien incapable de définir. Dans la bouche d’une personne pleine de gentillesse, prête à secourir son voisin au moindre problème, de tels propos m’avaient quelque peu secoué. Elle n’avait jamais quitté sa ferme, jamais eu ni Turcs, ni Bengalis ni Maliens comme voisins, ne savait pas trop quoi leur reprocher, mais n’en voulait pas, point final. Ce sentiment qui la guidait était probablement responsable des quelques trente pour cent de voix que le Front National faisait régulièrement dans nos villages, sans qu’il y ait pour autant de nostalgiques du nazisme ou d’admirateurs de Pétain. Dans nos campagnes, l’étude des résultats électoraux était frappante : moins il y avait d’immigrés, plus ils faisaient peur.

moissonneuse_batteuse Toutes ces populations rurales ou néo rurales ont en commun le fait d’avoir une vie de plus en plus déstructurée. Les jeunes agriculteurs doivent « faire du chiffre » pour payer leurs emprunts ; ils sont engagés dans une logique de productivisme qui les mène (au choix) droit au mur ou droit dans les bras de leur banquier. Ils font des journées de travail illimitées et perçoivent le monde urbain avec une certaine aigreur : des fainéants qui gagnent gros, travaillent peu et se plaignent tout le temps. Hors de la cabine de leur tracteur, le monde leur paraît totalement hostile et décadent. Ils regardent la télé de temps à autre. Leur source principale d’information ce sont les journaux agricoles ou le canard syndical de la FNSEA ; une vision très corporatiste des problèmes. Les anciens essaient tant et plus de se rattacher aux valeurs qu’ils ont connues, mais constatent que « tout fout le camp » et « rien n’est plus comme avant ». Personne ne s’occupe d’eux sauf quand ils ont des terrains à vendre. Des responsables il y en a bien, puisqu’il en faut des responsables : ce sont les étrangers, les citadins, l’argent facile, le manque de morale… Les retraites agricoles sont très basses et beaucoup d’agriculteurs ou d’agricultrices âgés doivent encore bricoler à la ferme pour joindre les deux bouts. Leur seule richesse c’est la terre qu’ils possèdent – c’est là d’ailleurs que se fait toute la différence avec le monde ouvrier – et ils ne veulent pas entendre parler de changement social et encore moins de socialisme. « Tout ce qu’ils veulent, ces gens-là, c’est collectiviser nos terres. » Vous serez peut-être surpris mais cette crainte existe toujours même si elle est rarement formulée ; elle est enracinée dans le cœur d’un monde paysan qui a dû se battre pendant des siècles pour la posséder, cette terre. Avant ils la travaillaient mais elle ne leur appartenait pas, ils devaient trimer dur pour la conserver. Ce ne sont pas les exemples de collectivisation forcée de la propriété agricole dans l’ex-URSS ou en Chine qui peut les avoir fait changer d’idées. Même si la société actuelle fonctionne mal, il ne faut pas la transformer car « le changement on sait où ça commence… »

lotissementbanal Les citadins qui se sont « ruralisés » ces dernières années n’ont guère plus de raison d’être structurés : ils vivent à la campagne mais n’y travaillent pas et, bien souvent, les temps de déplacement vers le lieu d’activité rallongent les journées jusqu’à plus soif. Ils vivent un peu comme des « zombis » et n’ont guère le temps de « s’intégrer » dans le tissu social local. Celui-ci est bien souvent en très mauvais état… De trente cinq heures au boulot (quand elles sont encore appliquées), on passe facilement à cinquante ou soixante passées hors du domicile lorsqu’on rajoute le temps de trajet et les moments perdus. Quand c’est possible, les deux conjoints travaillent et pas souvent au même endroit. Il faut donc deux véhicules et les crédits s’ajoutent les uns derrière les autres. Il faut jongler avec des emplois du temps inconciliables, gérer les enfants, leur scolarité, leurs loisirs. Pas question de revendiquer un mode de vie meilleur : pas le temps, pas les moyens. On rentre le soir épuisé et on se replie sur soi, sur un noyau familial de plus en plus réduit et bien souvent malmené. Les voisins sont fermés chez eux, à l’abri de leurs volets, comme Maurice et Martine, et le quartier, le village sont morts… Ils sont devenus des cités dortoirs. Aucun loisir à la campagne ou alors l’effort à accomplir est tel que l’on abandonne d’avance. On se replie sur sa rancœur, dans l’attente de jours meilleurs : le loto, un héritage, la réussite professionnelle des enfants. Certes le tableau est un peu pessimiste, mais combien de foyers ressemblent de plus en plus à ceux que je décris là ? On s’installe à la campagne non pas parce qu’on a un projet quelconque à y réaliser mais par défaut : pour trouver moins cher qu’à proximité de la ville, pour être moins mal que dans un immeuble trop sonore dans un quartier « mal famé »… Bien souvent on déchante, mais on n’a pas de solution de rechange. Bien entendu, il y a une minorité qui échappe à ces clichés. Il y a par exemple ces jeunes agriculteurs qui reprennent une exploitation et tentent de lui donner une nouvelle impulsion. Ils ont généralement fait des études assez longues ; ils ont une vision du monde différente de celle de leurs parents ; ils tentent d’impulser une nouvelle dynamique locale en se lançant dans la vente directe de leurs produits, dans une recherche de qualité de production, dans une réflexion sur l’organisation de leur temps, de leur espace… Mais ils ne sont qu’une infime minorité dans le tissu social que nous côtoyons et ils peinent à faire évoluer l’image du monde rural.

journal20h Alors la télé est là, cherchant à fédérer tout ce monde au niveau le plus bas possible, avec des émissions racoleuses et vulgaires, en jouant sur des instincts peut être ancestraux mais guère reluisants quand même. On instille peu à peu dans l’esprit des gens toutes ces idées qui permettent de vivre en démocratie sans qu’aucun changement économique ou politique soit possible. « L’ordre du monde est immuable. Il faut respecter les règles du jeu car ce sont les seules possibles. Toute personne extérieure au maigre réseau de la famille ou des amis proches est un danger potentiel. Les usines ferment parce que (au choix) les « Jaunes », les « Roumains », les « étrangers », « les pays de l’Est » nous piquent notre boulot. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Les étrangers n’ont qu’à aller vivre à l’étranger s’ils ne veulent pas vivre comme nous. Le monde est de moins en moins sécurisé. il faut (au choix) des policiers, des caméras, des militaires, des barbelés… partout. Les infos n’informent pas et se contentent de promouvoir des « vérités incontournables ». Les assertions injustifiées deviennent des raisonnements et les mouvements de foule des décisions de justice. En fait, il y a des jours où je me dis que si la télévision est le seul moyen de connaître le monde, à défaut de voyager, il vaudrait peut être mieux revenir un ou deux siècles en arrière. La « bibliothèque bleue » aux mains des colporteurs faisait moins de dégâts… Le Front National régresse, l’UMP progresse. Droite, Gauche au pouvoir, le commun des mortels ne ressent pas la différence. Le Ministère des expulsions peut ainsi passer des mains d’un politicard d’extrême droite à un politicard de la gauche molle : la politique reste la même. Une dictature molle s’installe peu à peu, en douceur : beaucoup de citoyens ne s’en rendent pas compte et ne se préoccupent pas plus du fichage que des arrestations arbitraires ou des expulsions à la chaîne.

« Au fait Maurice, tu sais, les Dunoyer, leur femme de ménage a piqué de l’argent dans la tirelire de leur gosse. Il paraît qu’avant de balayer chez eux elle travaillait dans un hospice de vieux. Tu imagines, une personne pareille, tout ce qu’elle a dû faucher ! ” Le chien s’est calmé. Maurice revient s’assoir devant la télé. Le journal est presque terminé. Ils parlent des pirates somaliens ou d’une famine en Ethiopie… Pas eu le temps de comprendre. De toute façon, il est temps de zapper. Sur l’autre chaîne c’est l’heure du feuilleton et c’est ce soir que l’on va savoir si la fille complètement camée se fait plaquer par son mec ou si elle se fait désintoxiquer. Pour rien au monde Maurice et Martine ne manqueraient l’épisode… Pendant le générique, Martine a juste le temps d’énoncer la sentence finale de la discussion : « Tu te rappelles que dimanche y’a barbecue ? La Jeanine vient avec ses trois gosses. j’espère qu’il fera beau et qu’ils joueront dehors. Faudrait pas que les gamins salissent le tapis ! »

Epilogue : depuis le récit de cette soirée mémorable, Maurice a été viré de son boulot. La crise : sa boîte a fermé, du jour au lendemain. Cent cinquante gars et filles sur le tapis. L’usine rouvrira sans doute ses portes dans quelques temps, en Ukraine ou en Mongolie, le temps que le Conseil d’Administration ait fini d’empocher les subventions du Conseil Régional. Depuis une semaine, Maurice rentre tard le soir car il fait partie du piquet de grève devant l’usine, avec plusieurs collègues marocains et portugais. Ils ont bien tenté de bloquer le patron dans son bureau, mais ça a foiré à cause des gendarmes. « La prochaine fois, je viendrai avec mon clebs. Il  a horreur des uniformes… » Comme quoi, notre soumission au discours des médias n’est peut-être pas irréversible.

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20avril2009

Hommage à un militant républicain espagnol disparu : Abel Paz

Posté par Paul dans la catégorie : Espagne révolutionnaire 1936-39; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Ce 19 juillet 1936, j’ai vu des choses merveilleuses, comme ces gens en guenilles qui attaquaient une banque et en sortaient des caisses pleines de billets. Ils firent un grand feu et y jetèrent les billets, et personne n’en garda un. Et quand quelqu’un disait : «  mais pourquoi brûlez-vous l’argent ? » ils répondaient : «  parce que l’argent est notre malédiction. Il nous a fait pauvres. Si nous supprimons l’argent, là sera notre grande richesse.  »

abelpaz Abel Paz est mort il y a une semaine à Barcelone. Il faisait partie de ces derniers acteurs de la Révolution espagnole de 1936 encore vivants et toujours militants. Nul doute que cette disparition, une de plus, ne fera pas grand bruit dans les médias. Cet épisode de l’histoire des luttes ouvrières du vingtième siècle est encore considéré comme « gênant » par beaucoup de personnes. Trop souvent on le présente comme une simple « guerre civile » entre deux factions opposées de la société espagnole, ou comme un prélude malencontreux à la seconde guerre mondiale, en ignorant toute l’importance qu’il a pu avoir sur le plan social et politique. Certes, de nombreuses contre-vérités écrites par l’histoire officielle ont pu être corrigées ; certes, les témoignages des survivants ont permis de mieux connaître la vérité sur ce qui s’est passé dans les terres de Catalogne, d’Andalousie ou d’Aragon. Les mensonges proférés par les intellectuels ou les politiques asservis par la « bande à Staline » ont été rectifiés, et l’on n’ignore plus maintenant le rôle clé joué par les libertaires pendant tous ces évènements. Mais que d’encre et de salive a-t-il fallu dépenser pour que ces milliers d’anonymes courageux retrouvent la place qui doit être la leur ! Que de calomnies a-t-il fallu gommer ! Beaucoup de compagnons, d’anciens combattants, en rédigeant leurs mémoires, en devenant à leur tour « écrivains » au service de l’histoire, la vraie, ont eu un rôle essentiel dans ce processus. Abel Paz fait partie de ces militants qui, après s’être battus jusqu’à la limite de leurs forces, n’ont pas abandonné la lutte, mais ont, pendant des dizaines d’années, écrit, raconté, témoigné de ce que d’autres anonymes, morts avant l’heure, avaient réalisé : abolition de la hiérarchie, collectivisation de l’économie, alphabétisation des masses, libération des femmes… Ils ont su rétablir en grande partie la véracité des évènements, sans indulgence, sans langue de bois, n’oubliant pas dans leurs récits de faire part des problèmes rencontrés, des désaccords résultant de choix faits souvent dans l’urgence. Les ouvrages ne manquent plus maintenant à ceux qui veulent s’informer sérieusement sur le sujet. J’en ferai une brève énumération un de ces jours sans doute car, à mes yeux, si elle ne constitue pas un modèle transposable, la Révolution espagnole a eu le mérite de laisser derrière elle des questionnements auxquels on n’a toujours pas apporté de véritables réponses… Il est indéniable que « Les luttes d’aujourd’hui se nourrissent des expériences d’hier et qu’elles préfigurent aussi la société de demain. »

36_desmiliciene Abel Paz est le pseudonyme de Diego Camacho, né en 1921 à Almeria, dans une famille d’ouvriers agricoles. Il a pris part à la Révolution de 1936 dans les rangs de la CNT (Confédération Nationale du Travail) espagnole. En 1939, à la victoire du Franquisme, il est contraint de se réfugier en France et comme beaucoup de ses compatriotes, il est promené de camps en camps (Argelès, St Cypien, Le Barcarès – voir à ce sujet également la chronique consacrée à Francisco Ponzan) jusqu’en 1942. Au moment de l’invasion de la zone « libre » par la Wehrmacht, il repasse en Espagne et s’engage dans les maquis anti-franquistes. Il est arrêté par la police espagnole en novembre 1943 et purge une peine de prison d’une durée de neuf ans. A sa libération, il revient en France et milite au sein de la CNT en exil. Son premier livre paraît en 1972 aux éditions de la « Tête de feuilles » et il est consacré à un héros de la Révolution : Buenaventura Durruti. Il faut noter qu’entre-temps Diego a participé aux événements de Mai 1968 à Paris aux côtés des étudiants et des ouvriers français, puis qu’il s’est inscrit à Vincennes, la nouvelle faculté d’histoire, pour reprendre ses études. En 1977, les changements survenus en Espagne lui permettent de retourner vivre à Barcelone. Il va profiter de son temps pour écrire ses propres mémoires et pour rédiger de nombreux autres textes sur cette période de l’histoire de son pays qui l’a tant marqué et pour cause ! En 1999, le réalisateur Frédéric Goldbronn lui consacre un film intitulé « Diego » : un entretien avec le vieux militant qui raconte ses souvenirs et évoque les moments forts de sa vie. Ce documentaire est toujours disponible. On peut se le procurer, ou tout au moins obtenir des informations complémentaires, en contactant CAURI films ou bien l’auteur (videadoc@claranet.fr). Parmi les livres qu’il a écrits disponibles en français, signalons : « Guerre d’Espagne » aux éditions Hazan – « Durruti » aux éditions l’Insomniaque – « La colonne de fer » aux éditions Libertad (CNT-RP) – « Un adolescent au cœur de la Révolution espagnole » aux éditions de la Digitale. En 2007, Abel Paz était présent au salon du livre anarchiste de Montréal. Il y était à nouveau invité, par la librairie « l’insoumise » en mai 2009. Seuls ses livres seront malheureusement présents.

insurrection-barcelone-bus En 1936, lorsque le peuple de Barcelone s’oppose au soulèvement militaire, Diego est encore bien jeune (15 ans) pour se battre avec une arme, mais cela ne l’empêche pas de prendre une part active aux évènements. Il est ouvrier, syndiqué à la CNT comme beaucoup d’autres, et il tient à le faire savoir. Le récit qu’il fait des journées d’insurrection est particulièrement prenant. En voici un extrait pris dans le livre « Guerre d’Espagne » chez Hazan :

« Mon copain et moi, nous contemplions la scène les yeux brillants.
Nous quittâmes l’esplanade de la Rambla de Santa Monica pour remonter en direction de la place de Catalogne; mais en arrivant à la hauteur de la rue Fernando, nous tombâmes sur un groupe de jeunes gens qui sortaient de l’armurerie Berintany avec des fusils de chasse et quelques revolvers. C’étaient les premiers ouvriers que nous voyions armés, maîtres enfin de la rue, car aucun agent de police ne tenta de s’opposer au cambriolage et encore moins de désarmer les garçons. Nous assistâmes ensuite aux premiers instants marquants de ce 19 juillet en voyant descendre des automobiles sur lesquelles étaient peintes les lettres CNT-FAI, et qui klaxonnaient sans arrêt les six initiales tout au long des Ramblas. La situation était devenue irréversible. Le peuple, mal armé, mais plein d’ardeur, était prêt à faire front à toute éventualité.
Nous continuâmes à déambuler, remontant et descendant les Ramblas dans l’attente que se produise l’événement à la fois espéré et redouté. Il devait être deux ou trois heures du matin quand nous entendîmes des ouvriers dire qu’à la Generalitat, on était en train de distribuer des armes. Nous les suivîmes dans la rue Fernando jusqu’à la place Sant Jaime où se trouvaient -et se trouvent encore- le palais de la Generalitat de Catalogne et l’Hôtel de Ville de Barcelone, l’un en face de l’autre. La place était pleine de monde. Le palais de la Generalitat était cerné par un cordon de gendarmes chargés de le protéger et d’empêcher qu’on ne le prenne d’assaut. Le vacarme était énorme et les cris qui fusaient de la foule réclamaient tous la même chose : des armes ! des armes ! des armes !
Je ne saurais dire, pas plus aujourd’hui qu’à l’époque, combien de gens s’étaient rassemblés sur cette place, mais ce dont je suis sûr c’est que, comme on dit chez nous : on n’aurait pas pu y glisser une âme de plus.
C’était une belle nuit étoilée.
La lune brillait haut dans le ciel et il soufflait une brise qui rafraîchissait ce suffocant mois de juillet. Cependant, personne ne regardait les étoiles; des centaines d’yeux étaient fixés sur le balcon de la Generalitat tandis que les voix, rauques à force de crier, continuaient à exiger des armes !..
»

J’espère que ces quelques lignes, ainsi que les brefs articles publiés sur d’autres sites, contribueront à ce que l’on conserve la mémoire de ce que tu as fait. Non pour t’inscrire dans un quelconque panthéon où tu n’avais aucune envie de figurer, mais simplement, parce que, acteur de l’histoire, tu dois y conserver ta place, au rang d’honneur qui est le tien. On peut écouter parler Abel Paz à cette adresse (archive Anarsonore).

NDLR : les photos illustrant cet article proviennent du site « increvables anarchistes« , sauf la première, prise sur Wikipedia.

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17avril2009

« Belles étoiles » dans le ciel cévenol

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

belles-etoiles On peut marcher sur les traces de quelqu’un, emprunter les mêmes chemins, poser son baluchon dans les mêmes lieux, sans pour autant faire le même voyage. J’ai lu cet hiver le « voyage dans les Cévennes » de Stevenson ; je viens de terminer le magnifique roman « Belles Etoiles » (sous-titré « Avec Stevenson dans les Cévennes ») d’Eric Poindron et je n’ai pas du tout l’impression d’avoir lu deux fois la même histoire. Le risque existait sans doute d’une réécriture « moderne » ; le piège fonctionne fréquemment au cinéma ou au théâtre, rarement en littérature ; en tout cas, il est ici totalement évité. Le travail d’Eric Poindron n’a rien à voir avec une quelconque réactualisation de Stevenson (qui n’en a par ailleurs aucun besoin). Nous sommes loin de ces fabricants de « remakes » à répétition, coutume typique de réalisateurs de cinéma, souvent hollywoodiens, éprouvant cycliquement le besoin de faire une nouvelle mise en scène pour un long métrage ancien ; la version « moderne » n’est d’ailleurs que rarement intéressante. Que les choses soient claires : dans « Belles étoiles », la démarche est proche de celle de Stevenson (quoique initiée de façon totalement différente), les références à l’œuvre originale de l’écrivain écossais et en particulier au journal qu’il a écrit à cette occasion sont fréquentes, mais la ressemblance ne va pas plus loin. Il faut dire en premier lieu que le décor cévenol est suffisamment vaste, suffisamment riche, pour offrir des milliers de facettes à ses visiteurs. De plus, ce n’est pas tant sur les péripéties ou sur les dimensions géographiques de son voyage que s’arrête Eric Poindron. L’auteur propose à ses lecteurs un cheminement bien singulier se déroulant sur plusieurs plans. D’un côté on se promène  dans les Cévennes à proprement parler, de l’autre on voyage dans l’œuvre elle-même, en découvrant certains aspects méconnus de la personnalité de l’écrivain écossais. Ce voyage virtuel se prolonge également par un certain nombre d’excursions dans le monde peuplé de rêves étranges des écrivains voyageurs. On croise ainsi au fil du chemin des auteurs comme Jacques Lacarrière, Nicolas Bouvier, Kenneth White, et tant d’autres parmi lesquels le sage auteur de « L’histoire d’un ruisseau », le géographe Elysée Reclus. « Belles étoiles » est un magnifique voyage dans la géographie, dans l’écriture mais aussi dans l’âme humaine. J’ai parcouru avec grand plaisir les trois cent pages de l’ouvrage, voguant d’un livre à l’autre, ne sachant plus par instant si j’étais dans le bus Volkswagen de Jacques Poulin, ou en train de me perdre dans l’Alaska de Sean Penn et de Jon Krakauer.

margeride Et l’âne dans tout cela ? Y’a-t-il un âne au moins ? Comment ça se passe avec l’âne ? Je vais essayer de calmer les angoisses de ceux pour qui le voyage dans les Cévennes de Stevenson se résume à ses rapports houleux avec Modestine. Eh bien oui, il y a un âne, plus exactement une ânesse, portant le nom de Pissenlit, puis rebaptisée Noée. Le héros de l’histoire va accomplir son périple en Lozère en partie à cause d’elle. Avec un compagnon de fortune et d’infortune, ils vont convoyer Noée qui change de maison d’habitation et de propriétaire. Tout commence, comme dans beaucoup d’autres aventures improbables, par un télégramme laconique : « As-tu le temps ? Crois-tu encore à l’aventure ? Prévois un bon moment et des chaussures de marche. Arrive avant la nuit. » Il n’en faut pas plus à notre écrivain voyageur pour prendre la route et se rendre dans un petit hameau isolé, Le Villeret, au Nord de la Margeride. Il n’est encore point question de Cévennes ni de Stevenson. Région magnifique que ces Monts de la Margeride dans le Massif Central, je vous le signale au passage. Elle mériterait elle aussi quelque carnet de voyage rédigé par un auteur talentueux. Nous y avons fait quelques séjours trop brefs, plusieurs traversées « éclair », et il me semble que ce mot, « Margeride », est toujours lié, dans ma mémoire, à des péripéties singulières… Un orage de grêle par exemple, un soir où nous voulions camper, perdus au milieu de nulle part. Une auberge accueillante, une chambre souriante par la fenêtre de laquelle on observait des grêlons gros comme des œufs de tourterelle rebondir sur le sol. Un monde de vallons et de reliefs complexes dans lequel le marcheur ressent le besoin incessant de se perdre. Un col dans la brume : un ancien relais postal, « la baraque des bouviers »… Bref, tous les ingrédients nécessaires pour que se révèle l’envie obsédante de rompre avec le train-train quotidien et de partir « vers ailleurs ». L’hôte mystérieux de l’auteur, Lucifugus Merklen, n’a aucun mal à lui faire accepter le projet qu’il lui soumet : convoyer son ânesse jusque dans le Gard. Dès les premiers chapitres, l’ambiance du livre est prenante, à travers les anecdotes, les histoires qui peu à peu vont s’égrener au fil du chemin.

stevenson L’ombre de Fanny, la femme tant aimée qu’il espère rejoindre, suit l’écrivain écossais tout au long de son périple. Dans les bagages de notre cheminot moderne la belle se nomme Selma et vit au Yemen. Lorsqu’ils se sont séparés, à l’aéroport elle lui a dit : « Le premier qui voyage le raconte à l’autre« . Avant le départ, il lui a téléphoné et elle lui a donné ses consignes : « Tu noteras, si tu veux, les herbes qu’on ne trouve pas dans mon pays, la couleur du ciel et les mots français que je ne connais pas« . Contrairement à Stevenson, notre moderne aventurier ne part pas seul : son compagnon, rencontré au hasard de la route, se nomme Daniel. Depuis Clamecy, où ils se sont rencontrés au pied de la statue de Claude Tillier, les deux compères ne se quittent plus. Traverser les Cévennes à pied, pourquoi pas ? Daniel sera de l’aventure. Cette désinvolture me plaît et ajoute un charme supplémentaire au récit. D’autres rencontres tout aussi pittoresques marqueront les étapes du voyage. Je vous laisse le plaisir de la découverte. Le périple de Stevenson n’est pas une sinécure et tous les moments passés ne laissent pas forcément des souvenirs agréables. Le XXème siècle n’a pas arrangé les campagnes, et comme le fait remarquer l’auteur, il n’est guère réaliste d’avoir une vision trop romantique d’une déambulation dans la France profonde : « La campagne n’est pas une sinécure, le bonheur est parfois hors du pré. Qui l’habite le sait. Il faut arrêter de rêver aux veillées, aux charcuteries maison, aux confitures rouges, à l’entraide. Campagne d’Epinal, parfois elle vous étouffe… »

livre-stevenson A travers cette dernière citation, je voudrais aussi insister sur l’un des éléments majeurs qui me séduit dans ce livre comme dans d’autres récits de voyage : ce sont les réflexions philosophiques égrenées tout au long du chemin, au hasard des situations ou des rencontres. J’adhère facilement à des propos tel celui-ci : « Je m’étonne encore de cette absence de patience, hélas si répandue chez le voyageur moderne. Voyager c’est accepter une marche lente, pénible et embellie à travers l’inconnu qui obsède. Pour devenir un autre, je cherche à deviner ce qui se cache derrière le monde. […] Voyager, c’est […] inventer un autre rythme. C’est se planter de nuit devant une cathédrale et attendre qu’un saint quelconque descende de la façade et se mette à danser sur le parvis. C’est traverser le feu, broyer le noir, marcher comme un Indien en file indienne avec une ânesse« . Ou bien encore : « Protégez vos enfants des lignes droites, offrez-leur des poètes, des illuminations, des fermes et des femmes et du vin et des vignes, des certitudes fragiles et des chaussures solides« . Tout au long du livre, j’ai croisé et recroisé des idées qui m’étaient familières et la lecture m’en a paru d’autant plus confortable. Il est agréable de faire un moment route commune avec quelqu’un qui, bien que vous ne le connaissiez pas, ne vous paraît pas totalement étranger.

Si vous ne connaissez pas encore cet ouvrage, je vous invite à le découvrir à l’occasion d’un instant de paresse. « Belles étoiles » se déguste, confortablement installé sur un fauteuil, dans un lieu que l’on aime bien, à l’abri d’un arbre dont les feuilles se balancent au gré de la brise, ou bien encore à la lumière d’une chandelle, dans une demi-obscurité propice à la dérive et aux songes infinis. Je pardonne même à l’auteur d’avoir mis son projet à exécution avant le mien. J’ai rencontré son livre au détour d’une chronique sur la toile, l’œil attiré par le fait que je m’étais fait voler une idée – le pire étant que je n’en avais encore jamais parlé à personne. Je ne suis pas découragé, loin de là, peut-être partirons-nous à deux, un de ces jours, faire la « grande randonnée cévenole ». J’avoue qu’elle m’attire plus que les chemins de Compostelle. Je n’ai point de pénitence à faire et je n’ai rien d’autre à me faire pardonner que mon amour de la vie ! Je laisse le bon Saint-Jacques à ses admirateurs et admiratrices chaque jour un peu plus nombreux.

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15avril2009

L’empreinte de mes sabots sur l’herbe humide…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Feuilles vertes.

trace-dans-lherbe-humide « L’empreinte, pas l’emprunte », me fera sûrement remarquer Pascaline quand je lui dirai le titre de ma chronique, juste au moment où elle va s’installer devant mon écran, histoire de me donner un coup de pouce, de lustrer un peu l’éclat de mes phrases… Les Ardéchois (et surtout les Ardéchoises) sont impitoyables avec les Magnauds… Fichu accent dauphinois faut dire aussi… Empreinte, emprunte, c’est vrai que c’est un peu ridicule cette ressemblance. Parler de l’argent que l’on a empreinté, ça fait plutôt sourire : empreinte de lièvre qui s’enfuit en courant avec la carotte, ou empreinte de renard qui veut le pactole pour lui tout seul ? Quant aux empruntes que l’on a laissé derrière soi… Le banquier n’aime ni l’un ni l’autre c’est certain… Drôle d’accent où les « un » et les « ein » voisinent dangereusement. Après tout, les méridionaux font bien, eux aussi, une belle salade avec le « o », mais, à cause de Pagnol, on leur pardonne beaucoup de choses sans doute. Il n’en reste pas moins que, moi je n’habite ni au Paul Nord ni au Paul Sud…
En tout cas, l’empreinte de mes pas, ce matin, dans la rosée, pendant que je faisais le tour du propriétaire, je ne la dois à personne et je n’aurai pas à la rembourser. Je ne marche pas à crédit ; je suis certes un peu crédule, sans doute plus cigale que fourmi, mais la vie vaut bien parfois que l’on croque dedans à pleines dents. Il est certains plaisirs que l’on peut s’offrir même lorsque l’on est fauché. Je m’arrête ; je me retourne ; tout mon trajet depuis la maison est encore visible, vert foncé sur vert clair… Mes sabots de jardin ont laissé une longue trace dans l’herbe mouillée par la rosée. C’est un phénomène surtout visible au printemps, quand les températures sont suffisamment clémentes pour que les gouttelettes d’eau que la brume a déposées sur les brins ne soient pas aspirées de suite par la chaleur.  Un petit chemin se dirige vers le pêcher ; j’y suis allé pour vérifier l’état des fleurs… Un cheminement un peu incertain, à petits pas hésitants. Quelque chose devait attirer mon attention : les premières trilles d’un rossignol ? Non, c’est trop tôt dans la saison… Je pense que c’était simplement le son des cloches, apporté par le vent jusqu’à mes oreilles. J’ai dû compter, un, deux, six, sept, comme ma petite fille ; une numération encore bien incertaine. Du coup, je ne sais pas s’il est vraiment sept heures, ou si le clocher a égrené ses notes jusqu’à huit. Quelle importance puisque ma journée de travail commencera à l’heure qui me conviendra et se terminera de même.

prairie-fleurie Le temps est encore indécis : une course est engagée entre la grisaille brumeuse et les timides rayons du soleil. Je ne fais pas de pari ; c’est un tort car je suis à peu près convaincu que c’est le soleil qui va triompher. Vers onze heures, midi, l’issue de la lutte est encore incertaine : lançant ses dernières forces dans la mêlée, il se peut très bien que le soleil n’arrive pas à dissiper le malentendu qui entoure son rayonnement,  mais, vers huit heures, si la boule jaune apparaît en transparence derrière le brouillard, c’est plutôt bon signe. Il fera beau, très beau même. Il est rare que je prenne le temps de rêvasser avant de m’activer. Au saut du lit, une ardeur presque intacte m’habite et, après une pause tout aussi rêveuse que philosophique devant ma tasse de thé, j’attaque à bras le corps l’ambitieux programme de journée que je me suis fixé. Je me dis que j’aurai bien le temps de visiter « après », une fois le travail accompli… C’est une promesse que je me tiens rarement : pendant que je m’active, je suis incapable de prendre suffisamment de recul pour juger de mon ouvrage ; quand j’ai terminé, je n’ai pas toujours le courage de contempler. D’autant que pour bien voir ce que l’on a fait, il faut quitter, puis revenir. Deux regards différents, deux attitudes, deux personnages : le manœuvre, puis le touriste. Chaque chose en son temps ! Il me faut revoir, un temps après, un massif de fleurs fraîchement recomposé pour l’apprécier, de même qu’il me faut relire quelques jours, quelques semaines ou quelques mois plus tard, un texte écrit, pour lui trouver un intérêt quelconque. Ecriveur, puis lecteur, deux métiers différents, et non écriveur-lecteur en simultané.

jeune-araucaria-araucana Bien entendu, quand je suis arrivé au fond de ce terrain que j’appelle fièrement « mon parc », la trajectoire que j’ai parcourue fait plus penser au cheminement d’un ivrogne qu’à celui d’un homme d’affaires pressé d’arriver au Palais Brognard avant l’ouverture des marchés. J’ai fait très attention de ne pas piétiner la touffe de marguerites en boutons, je me suis tordu le pied à cause d’un trou de lapin (heureusement que la nature indulgente n’a pas conservé l’empreinte du juron que j’ai prononcé à ce moment-là, car je reconnais l’avoir emprunté à un registre de langage guère civilisé)… La floraison hallucinante du pommetier m’a contraint à en faire au moins trois fois le tour… Je suis revenu sur mes pas car j’avais oublié de comparer la taille de l’araucaria avec la mienne… Une odeur de feu, pas très agréable aux narines, m’a chassé au moment où je m’approchais de la haie séparant mon domaine de celui de mon voisin, le monomaniaque de l’élevage du pigeon. Il a dû encore faire brûler de la paille, pour ne pas dire du fumier. Soit il n’a pas d’odorat, soit l’odeur des pots d’échappement lui manque. Certains campagnards seraient mieux à leur place dans la banlieue de Tokyo ou de Los Angelès. Quand j’ai atteint le point le plus éloigné de la maison, j’ai fait une large boucle qui m’a ramené jusqu’au potager. Il n’y a plus assez d’herbes pour que ma progression soit visible. A ce moment de l’année, les allées sont à peu près propres et le terrain est sec. Aucun indice visible de mon parcours : nul ne saura, à part moi, si j’ai consacré plus de temps aux petits pois qu’aux carottes. Il y a heureusement des endroits qui échappent encore au délire sécuritaire de la vidéo surveillance. L’avion qui a laissé une traînée blanche dans le ciel, il était bien trop pressé pour s’intéresser à mes oignons. Les passagers étaient des hommes d’affaires très occupés : la crise financière est plus importante que la levée de mes graines de poireaux. ils s’occupent de leurs oignons et moi des miens. La seule chose que je leur demanderais volontiers c’est de faire un peu moins de bruit : pour un peu, on dirait que le ciel leur appartient. La buse qui tournait en rond au dessus du grand peuplier d’Italie en a été toute bouleversée. Elle a pris ombrage de cette agression sonore et il me semble maintenant que c’est elle qui vole le plus haut.

acer-palmatum C’est trop tôt pour travailler. A cette heure-là, les odeurs de la nuit ne se sont pas toutes endormies et je ne suis pas certain que tous les petits habitants du monde souterrain aient eu le temps de se mettre à l’abri. Le trou sous la vieille souche d’aubépine n’est pas bien grand. Si les fées sont en retard, il doit y avoir bousculade au portillon. Je suis revenu à la maison ; j’ai laissé les sabots ; j’ai repris mes charentaises et je me suis installé devant ma tasse de thé du matin. Je suis monté dans mon bureau ; grâce à un petit geste magique, le ronron de mon ordinateur s’est fait entendre. Je crois que j’ai trouvé comment je vais tourner le début de cette chronique dont j’ai l’idée depuis hier soir. Ça va s’appeler « Belles étoiles dans le ciel cévenol »… C’est l’histoire d’un gars, un écrivain, qui, un jour, a décidé de poser ses pas dans les empreintes laissées par Stevenson non loin du Mont Lozère. Les premiers mots apparaissent sur mon écran. En écrivant cette future chronique, je n’arrête pas de penser à « chemin faisant » de Lacarrière… Je suis content de moi : le voyage n’est pas terminé ; il continuera demain ou après-demain et vous aurez la permission de m’accompagner… A condition, bien sûr, que vous supportiez ma démarche hésitante.

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13avril2009

Le charme d’Adam c’est d’être à poil

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

Charme, charmille… charmant, printanier et de bon goût

adameve Pardonnez-moi, mais il me fallait un titre qui fasse monter un peu l’audimat. J’ai eu un pressentiment : je pense que je vais être contacté par Mme Albanel (la lumière qui éblouit notre horizon culturel) pour prendre la direction de la future chaîne nationale qui doit supplanter à terme France Culture. Mon curriculum vitae est presque parfait ; une seule condition n’est pas remplie : « la feuille charbinoise » n’a pas une audience suffisante. Certes elle a plus de lecteurs que la chaîne radio indiquée n’a d’auditeurs, mais ce n’est pas suffisant. Il me faudrait des performances du style RMC ou Europe 1 pour emporter la décision. J’ai bien fait remarquer à Mme la ministre, dans mon dossier de candidature, que « Charlie Hebdo » avait un tirage moindre que « l’équipe » et que cela n’empêchait pas son rédac chef d’être pressenti pour la direction de France Inter. Mais il est vrai que le dénommé Philippe Val, grand pourfendeur d’altermondialistes islamo-arabes antisémites et néanmoins gauchistes rendait bien des services que moi j’étais incapable de fournir. Donc allons-y pour « Adam à poil », c’est plus porteur que le titre prévu initialement, relégué au rang de sous-titre, avant disparition sans doute définitive. Quand je pense qu’il s’agissait, dans mon esprit, avant que je ne me mette devant le clavier, d’une chronique arboricole culturelle, sympa et tout et tout… On est mal barrés. Je crois que je vais continuer à délirer un peu. Ça ne prête pas à conséquence : les sylviculteurs ont le dos tourné ; ils manifestent pour qu’on leur donne les subventions qu’on leur a, pour la énième fois, promises, suite à la tempête dans les Landes. Pendant qu’ils perdent leur temps et que l’ONF est occupé à réparer la forêt avec des ficelles et du carton, on a tout le temps de s’occuper de mythologie catholique, celte et bantoue.

charme-commun Histoire que vous non plus vous n’ayez pas l’impression de perdre votre temps et que vous ne partiez pas manifester pour réclamer plus de beurre dans votre assiette, je vais au moins vous expliquer ce que vient fabriquer Adam, à poil, dans une forêt mixte de Chênes, de hêtres et de charmes, assez courante en France et plus résistante que les forêts de pin. L’un des charmes du hêtre est d’avoir des feuilles poilues (revers pelucheux) alors qu’un être de bon goût comme l’est notre charme possède des feuilles dentelées. Vous me suivez ? C’est parfait ! Ça peut se résumer par « hêtre à poil, charme à dent », avec n’importe quelle orthographe, je m’en fous. la seule chose qui m’intéresse vraiment c’est que tous ceux qui taperont « à poil » sur Google ou sur les pages jaunes de l’annuaire, viendront grossir mes stats. Si par la même occasion je récupère aussi les timbrés qui préfèrent la mignonne petite histoire d’Adam et Eve aux théories lassantes du Signor Darwin, tant mieux. Je veux du chiffre, des liens, des entrées, des sorties, des stationnements payants ou gratuits… Ça va chauffer ! « Insolation » commencent à se dire certains. Il est vrai que si j’étais resté à l’ombre d’un charme ou d’une haie de charmilles au lieu de m’exposer stupidement en plein soleil la semaine dernière, pour désherber mes plates bandes, je n’aurais pas eu le mal de tête que j’ai eu avant-hier… « Démence sénile » penseront certains lecteurs… Eux au moins auront la pudeur de ne pas oser le dire à voix haute… Je ne suis pas certain que certaines de mes lectrices aient cette retenue… J’admets ce verdict terrible mais je dois reconnaître que le « sénile » a du mal à passer. Je n’ai pas ma carte au mouvement jeunesse de l’UMP quand même.

Histoire de ratisser large, je ne m’arrêterai pas aux charmantes histoires de curé, de catéchisme et de petits enfants. De toute façon, cruelle déception, sur les dessins des livres saints, Adam n’a pas de zigounette, y’a un truc qui la planque. C’est pas mieux pour Eve, elle ressemble à une poupée Barbie asexuée. Alors autant passer à la mythologie celtique, elle est plus sympa car elle cause d’arbres. Dans le calendrier celtique, les personnes nées sous le signe du charme, sont des personnes « de bon goût ». Rassurez-vous, ce n’est pas mon signe, ce qui me permets de vous citer ce petit paragraphe d’astrologie, morceau choisi sur le signe du charme, histoire de vous distraire un peu car je suis conscient de l’aridité de cette chronique botanique : « d’une beauté charmante, fait attention à son apparence et à sa condition physique, fait preuve de bon goût, n’est pas égoïste, fait en sorte que sa vie soit aussi confortable que possible, mène une vie raisonnable et disciplinée, recherche la gentillesse et la reconnaissance chez un partenaire de vie, rêve d’amants exceptionnels, est quelquefois heureux de ses sentiments, a peu confiance dans la plupart des gens, n’est jamais certain de ses décisions, est très consciencieux. » Vous vous reconnaissez dans ce portrait dithyrambique ? Encore faut-il que vous soyez né(e)s entre le 4 et le 13 juin ou bien entre le 2 et 12 décembre (du moins dans la version du calendrier donnée dans l’épitre selon Saint Paul, mon auguste patron). « Rêver d’amants exceptionnels » (pourquoi pas d’amantes d’ailleurs ?) ne signifie pas forcément que vous ayez du charme, pardon que vous soyez nés sous le signe du charme.

comparatif-feuilles Retour à mon charme (pas celui-là, indéniable, mais l’autre). Si l’on a besoin d’une phrase mnémotechnique pour distinguer le charme du hêtre c’est bien qu’il y a problème. Bien qu’ils n’appartiennent pas à la même famille botanique, les deux arbres ont la particularité de pousser dans les mêmes lieux et de se ressembler de façon troublante pour un novice. D’où l’utilité, pour une fois bien réelle, de l’histoire d’Adam. Pour vous aider, je joins à ce paragraphe une petite photo comparative des feuilles des deux arbres. L’hiver, la comparaison devient plus ardue, mais elle est possible aussi, sans faire appel aux super-héros bibliques. Les deux écorces ont à peu près la même couleur mais le tronc du hêtre est plus régulier. Celui du charme est plus tourmenté et il évoque un peu l’aspect d’un bras ou d’une jambe très musclée, avec de beaux biceps et de beaux triceps bien noueux, comme on les aime sur certains sites internet consacrés à autre chose qu’à la botanique. Cette particularité de l’arbre à la feuille dentelée est liée à la structure de son bois. La fibre tourne un peu dans tous les sens et le charme est difficile à refendre. C’est à la fois une qualité et un défaut : le bois étant très dur, pour certains usages particuliers, on le tranche non point de fil (dans le sens de la longueur) mais de bout (perpendiculairement) lorsque l’on veut par exemple réaliser des pièces très robustes. Selon Varenne de Fenille (ce n’est pas un apôtre mais un agronome célèbre), « ses fibres contranchées et dures le rendent supérieur à tous les autres bois pour construire des masses, des maillets, et tous les instruments qui doivent, ou frapper un grand coup ou opposer une grande résistance« . Le fait que le bois soit assez tourmenté limite son usage en ébenisterie. Il possède pourtant un joli veinage, un coloris blanc rosé et n’a pas d’aubier périssable. Le charme est à ranger dans la catégories des bois lourds et denses (0,8 – 0,9) de nos contrées, comme le fayard (appellation courante du hêtre), le chêne ou l’orme. Il fournit un bois de chauffage d’excellente qualité, long à se combuster et très calorifique.

aspect-du-bois-de-charme Contrairement à d’autres arbres ou arbustes évoqués dans ces colonnes, le charme n’occupe qu’une place très limitée dans le folklore et les croyances populaires. Il ne possède que de bien maigres vertus médicinales et la pharmacopée traditionnelle de nos campagnes n’y avait que très rarement recours. Les feuilles, riches en tanin, ont des propriétés astringentes et leur infusion a quelques effets contre les maux de gorge ou la diarrhée, mais dame Nature nous offre d’autres substances bien plus efficaces. Lorsqu’il est jeune, le charme, portant alors le nom de charmille, possède de nombreux usages décoratifs. On s’en sert pour réaliser des haies beaucoup plus agréables à l’œil et beaucoup plus utiles pour la faune que les hideuses alignées de cyprès, de lauriers tins ou de troënes. La charmille peut pousser librement ou bien se tailler. On peut lui faire épouser toutes sortes de formes : portiques, colonnades, chandeliers, pyramides… pour peu que l’on soit un fanatique du taille-haie ou de la cisaille. Personnellement ce n’est pas ma « tasse de thé » (je parle de la taille systématique- je vois bien qu’il y en a qui ne suivent pas !).  Je préfère que les arbres ou les arbustes conservent leur forme naturelle. La haie de charmille constitue un excellent brise-vent. Elle conserve ses feuilles desséchées une grande partie de l’hiver, et les jeunes pousses se développent très tôt au printemps. Cette particularité est à prendre en compte dans les régions où les coups de vent printaniers occasionnent des dégâts dans les vergers ou dans les potagers. De nombreux oiseaux adorent se réfugier ou nicher dans l’entrelacs des branches de ces arbustes. Leur présence contribue à augmenter le charme de ce type de haies « sauvages ». L’idéal est bien sûr de diversifier la plantation ; on peut associer ainsi comme plantes de base : charmille, sureau, aubépine, noisetier et photynias…, ajouter quelques amélanchiers, cornouilliers et fusains… Le résultat esthétique sera des plus réussis, et les conséquences écologiques seront également excellentes.

charme-houblon Pour parfaire vos connaissances en la matière, sachez qu’il existe plusieurs variétés de Carpinus, d’apparence et d’usage proches de la variété commune. l’une des plus singulières est sans doute l’Ostrya, appelée couramment charme-houblon. Le tronc de l’Ostrya est quelque peu différent : au lieu d’être lisse et gris-clair de façon uniforme, son écorce se fissure peu à peu, lorsque l’arbre est âgé, et devient plutôt écailleuse et brunâtre. Ce sont surtout ses grappes de fleurs serrées et pendantes, qui le font comparer au houblon. C’est un arbre de moindre dimension que la variété commune : il ne dépasse que rarement la quinzaine de mètres alors que le charme peut atteindre 20 m. Il pousse principalement dans le Sud de la France, dans les collines et les montagnes peu élevées, en compagnie des chênes verts, des pins d’Alep ou des pins maritimes. Son bois ressemble à celui du charme, tout en étant un peu plus coloré. Il n’a pas d’usages particuliers chez nous. Nos voisins italiens s’en servaient autrefois pour fabriquer des navettes de tisserand. Comme le cormier, dont j’ai parlé il y a quelques temps, le charme est un arbre qui n’est plus tellement à la mode. On ne le plante guère. Même si quelques efforts de diversification ont été faits ces dernières années, il faut reconnaître que l’éventail des suggestions faites aux forestier donne la priorité à quelques espèces ayant des propriétés bien définies (rapidité de croissance, valeur d’usage du bois, résistance aux parasites) plutôt qu’à des essences dont l’intérêt principal est le maintien indispensable de la biodiversité végétale. J’espère que ces quelques lignes un peu arides vous auront « charmés » plutôt que « barbés », mais je ne suis pas inquiet car je ne doute pas que vous soyez des personnes « de bon goût »… Méfiez-vous toutefois d’un excès de charme car pour les forestiers, un bois « charmé » est un arbre que l’on a gâté par le pied pour le faire périr !

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10avril2009

Animation médiévale au château du Haut Koenigsbourg (II)

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres.

La Compagnie de Saint Georges en images

Voici un petit complément photographique à l’article précédent. Le système est simple : un clic sur la photo pour l’agrandir un peu, un second clic pour qu’elle soit encore plus large ! On revient à la galerie en faisant « page précédente » une ou deux fois… Un grand merci à ma photographe préférée…

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9avril2009

Animation médiévale au château du Haut Koenigsbourg (I)

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; vieilles pierres.

La Compagnie de Saint Georges à l’œuvre

Fin de semaine à rallonge dans les Vosges alsaciennes… Au programme : randonnées, vieilles pierres et gastronomie locale, avec un petit détour par le musée du chemin de fer à Mulhouse. Le prétexte invoqué ? Une animation médiévale de trois jours proposée par la célèbre « Compagnie de Saint-Georges » au château du Haut Koenigsbourg. Cette expédition a été l’occasion de découvrir également bon nombre de ruines médiévales fort intéressantes dans les environs de Sélestat, mais aussi (ne soyons pas hypocrites) celle de déguster quelques bons crus locaux pour reposer les gambettes et dérouiller les neurones. Rien de tel qu’une petite escapade printanière pour prendre conscience, à son retour, de la vitesse à laquelle la nature se transforme, grâce aux premières chaleurs d’avril. J’ai derrière la tête l’idée de vous raconter quelques-uns de nos meilleurs moments de ce voyage, ce sera l’occasion d’évoquer un peu le patrimoine historique d’une grande richesse que l’on peut découvrir en Alsace.

vue-partielle-chateau Notre parcours médiéval a donc débuté au château du Haut Koenigsbourg, un lieu bien singulier. A la fin du XIXème siècle se dressait en cet endroit une ruine majestueuse, assez bien conservée, malgré les aléas du temps et les diverses péripéties militaires traversées au cours de son histoire. Il se trouve qu’à ce moment-là, l’Alsace avait été quelque peu annexée par notre voisin germanique, suite aux aventures malheureuses de ce galopin plutôt bêta de Napoléon III. Le château du Haut Koenigsbourg avait certes été classé « monument historique », mais la ville de Sélestat, qui en était alors propriétaire, n’avait pas les moyens de faire les travaux de consolidation nécessaires à la conservation du bâtiment. La ville décida alors, à l’occasion d’une visite de l’Empereur Guillaume II, de lui faire cadeau du monument embarrassant, en espérant que le Kayser ferait le nécessaire pour son maintien en l’état. Il se trouve que la vieille forteresse intéressa beaucoup l’Empereur tout puissant. Celui-ci adorait jouer à la guerre, et se complaisait dans l’atmosphère romantico médiévale très en vogue des deux côtés du Rhin à cette époque-là. Ce personnage ayant la chance d’avoir les pleins pouvoirs, et les moyens de faire exaucer ses vœux les plus loufoques, décida de faire restaurer la forteresse par l’un de ses architectes les plus compétents, Bodo Ebhardt, et d’en faire, au passage, un témoignage de plus de sa grandeur et de sa générosité. C’est ainsi que le Haut Koenigsbourg devint le « jouet favori » de Guillaume II. Le chantier entrepris en cette année 1901, dépasse tout ce que l’imagination d’un être raisonnable (et dépourvu de moyens impériaux) peut concevoir. En sept ans, la ruine est transformée en un château médiéval de contes de fée : entièrement rebâtie, murs, toitures, cheminées, au prix d’un travail colossal. Il fallut dans un premier temps dégager la ruine, puis creuser de nouvelles carrières, installer un chemin de fer temporaire pour transporter les matériaux, monter deux énormes grues… L’architecte s’inspira des gravures anciennes lorsque c’était possible ou improvisa lorsque les documents manquaient. Quand l’Empereur prit possession des lieux, pas un bouton de guêtre ne manquait : cheminées, tapisseries, mobilier, artillerie, armures, vaisselle… tout ce qu’il faut pour jouer au soldat de plomb et au chevalier de la belle époque était présent. L’inauguration, le 13 mai 1908, donna lieu à une fête costumée somptueuse. Guillaume II prononça un discours grandiloquent, dans lequel il évoqua le fait que, par le passé, la forteresse avait appartenu aux Hohenstaufen, puis aux Habsbourg et qu’il était donc « légitime » qu’elle soit maintenant dans les mains des Hohenzollern… Je vous rassure tout de suite, en 2009, c’est le conseil Général du Bas-Rhin qui s’en occupe : c’est moins prestigieux, mais assez efficace néanmoins puisque ce « monstre sacré » voit défiler plus d’un demi million de visiteurs chaque année.

tours-multiples Pour être honnête, il faut reconnaître que la veille forteresse rénovée possède un charme certain et qu’à défaut d’une historicité indiscutable, elle peut constituer un décor de première grandeur pour du médiéval fantastique : le labyrinthe des escaliers, le dédale des couloirs, la multitude de bâtiments et de salles, les coins et les recoins dissimulés, à l’abri du regard, sont autant d’éléments propices à stimuler l’imaginaire, pourvu qu’il n’y ait pas trop de visiteurs le jour de votre passage. Se limiter à la visite du Haut Koenigsbourg et se dire ensuite « je connais l’architecture castrale alsacienne », c’est se faire une sacrée illusion. Un parallèle peut être facilement établi entre le travail de Bodo Ebhardt en Alsace et celui de Viollet Leduc, à Pierrefonds ou à Carcassonne. Une certaine authenticité historique a été recherchée, mais elle est conforme aux connaissances et aux clichés de l’époque. Dans la mesure où il s’agit d’une reconstruction, des choix ont été faits ou imposés : c’est avant tout la vision de l’architecte du projet que l’on a. A ce sujet, une petite pointe de nationalisme habite aussi ceux qui ont critiqué le travail de Bodo Ebhardt tout en étant relativement indulgents avec la restauration méthode Viollet Leduc. Il faut dire qu’après le retour de l’Alsace dans le giron républicain français, tout ce qui avait été réalisé par « l’occupant » était bien entendu jugé avec une grande sévérité. Le Haut Koenigsbourg cristallisa donc la haine de certains envers l’impérialisme allemand. Le temps écoulé permet maintenant d’avoir une vision plus équilibrée des choses et de replacer cette visite dans l’ambiance qui doit être la sienne : une évocation romantique de la vie au Moyen Age dans un grand château alsacien (le plus grand de tous même, sauf erreur de ma part). Le travail remarquable effectué par la Compagnie de Saint Georges, en cette fin de semaine du 3, 4 et 5 avril, permet de donner une profondeur supplémentaire à cette vision. La présence de figurants costumés et actifs dans les différents recoins du château le rend particulièrement vivant.

compagnie-st-georges-1 La Compagnie de Saint-Georges, responsable de l’animation, est constituée par un groupe de passionnés d’histoire vivante. Créée il y a une vingtaine d’années, elle a acquis, grâce au sérieux de son travail de reconstitution, une renommée internationale. L’association est basée en Suisse, mais recrute dans divers pays d’Europe. L’objectif de la compagnie est très précis et permet une recherche historique d’autant plus approfondie : faire revivre une compagnie d’artillerie de l’armée du Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, entre 1460 et 1480. Le Moyen-Âge est une vaste période, et de nombreux éléments du mode de vie des paysans, des artisans ou des nobles, ont changé d’un siècle à l’autre ou bien d’une région à une autre. La plupart des sociétés qui veulent effectuer un travail un tant soit peu sérieux, se spécialisent sur une période et une région bien précises. L’époque où l’on pouvait voir des chevaliers participer à la bataille de Crécy avec des casques normands est révolue, de même que celle où l’on servait allègrement des pommes de terre dans les banquets « médiévaux ». Les membres de la Compagnie de Saint Georges, ainsi que je vous le disais plus haut, sont originaires d’une dizaine de pays différents, et se regroupent à l’occasion de rassemblements festifs comme celui du Haut Koenigsbourg. Ils incarnent à cette occasion des gens de guerre, des musiciens, des artisans ou des membres de leur famille. Les adhérents de l’association, d’ailleurs souvent impliqués dans la gestion de collections ou de musées, attachent une grande importance à la rigueur de leur démarche. Ils ne proposent pas une vision du Moyen-Âge résumée à quelques combats à l’épée, deux ou trois tournois ou une mêlée sauvage. Ce sont surtout les détails de la vie quotidienne au temps des châteaux forts et de la féodalité qui sont mis en avant. Dans les différentes salles et cours du château sont donc installés des ateliers de couture, de broderie, de poterie, de gravure… On peut observer de près le travail d’un forgeron, d’un scribe ou d’un tailleur de semelles de chaussures en bois. Ecuyers et chevaliers apprennent le maniement de l’épée pendant que, non loin de là, un groupe d’artilleurs s’entraine à monter et à démonter un canon sur affût mobile en un minimum de temps. Les artisans sont là pour expliquer leur travail et répondent aux questions du public (parfois avec l’aide d’un interprète), avec beaucoup de gentillesse et de patience (il en faut parfois quand les visiteurs sont des collégiens peu motivés !). Dans un recoin de la basse cour, un feu a été allumé et un groupe se charge de la préparation de la « popote » collective, de l’épluchage des racines au tranchage du pain et du jambon. Des serviteurs, portant de lourdes cruches, se chargent de ravitailler les artisans assoiffés. Bref, l’ambiance est très prenante. Notre seul regret à l’issue de la visite sera lié au succès de la manifestation : le public est important, trop parfois, et il faut souvent faire du coude à coude pour observer certaines activités. Une petite précision concernant la Compagnie de Saint-Georges, pour les fans de Tolkien ou du film « le Seigneur des anneaux », sachez que John Howe, le célèbre dessinateur, est l’un des membres fondateurs de cette société. Bien que nous ayons longuement recherché son visage parmi les acteurs présents, nous ne pensons pas l’avoir rencontré !

Après avoir visité le Haut Koenigsbourg, nous nous sommes attaqués à une autre partie de notre programme : découvrir, le plus souvent possible à pied, un grand nombre de ruines médiévales des environs de Sélestat et de Colmar. Nous avons visité ainsi une dizaine de châteaux, dans un état de conservation plus ou moins bon, mais dégageant tous une formidable impression d’authenticité et beaucoup de romantisme : deux éléments qui manquaient un peu dans le « palais » de Guillaume II. Rassurez-vous je ne vous conterai pas l’histoire de chacun de ces lieux, mais quelques-unes de ces vieilles bâtisses de pierre méritent quand même un arrêt significatif… Je pense entre autres au château de Saint Ulrich ou à celui d’Ortenberg… Auparavant, je vous proposerai un second volet, exclusivement photographique, de notre rencontre avec les artilleurs du Duc de Bourgogne… Pour les personnes allergiques à l’histoire médiévale, sautez directement deux cases et rendez-vous à la semaine prochaine !

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3avril2009

Paul Robin et l’orphelinat de Cempuis

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs; Sur l'école.

Une expérience de pédagogie nouvelle à la fin du XIXème siècle

Après avoir évoqué l’école moderne de Francisco Ferrer dans une chronique antérieure, je remonte un peu dans le temps et je m’intéresse aujourd’hui à l’un des « inspirateurs » de Ferrer, le pédagogue français Paul Robin, injustement méconnu.

robin Paul Robin naît à Toulon, le 3 avril 1837, dans une famille bourgeoise, catholique et patriote (c’est pas rien !). Pour les fans de calcul mental, c’est donc aujourd’hui le 172ème anniversaire de sa naissance (et toc ! encore une commémoration à célébrer pour les blanc becs réunis à Strasbourg). Paul Robin fait des études brillantes qu’il achève à l’Ecole Normale Supérieure de Paris , en passant une licence de sciences mathématiques et physiques. Son diplôme va lui permettre d’exercer le métier de professeur de lycée et va donc en faire quelqu’un de parfaitement fréquentable (petite flatterie au passage – il faut toujours caresser ses lecteurs dans le sens de la plume). Son expérience sera brève (1861-1865) car, très rapidement, il entre en conflit avec l’administration parce que ses idées en matière d’enseignement sont beaucoup trop novatrices et que, par ailleurs, il s’intéresse beaucoup à l’éducation populaire. De telles préoccupations sont tout à fait « hors sujet » à l’époque. Il faut noter cependant que Robin n’est pas renvoyé de l’Education Nationale ; il demande, de lui-même un congé illimité. Par la suite, ce sont les cours particuliers qui assureront sa subsistance. A partir de 1865, il va changer à plusieurs reprises d’adresse au cours de son existence comme c’était le cas pour pas mal de personnalités ayant un engagement politique à son époque. Expulsé de Belgique pour cause d’incompatibilité d’humeur entre le gouvernement de ce pays et la première Internationale (pour laquelle il milite avec ferveur), il fait un petit tour en Suisse, le temps de rencontrer le camarade Bakounine (le méchant nanar au couteau entre les dents qui fait rien qu’à dire du mal du grand Karl), puis il s’installe une dizaine d’années en Grande Bretagne. Pendant son séjour à Londres, il fait partie du bureau de l’Association Internationale des Travailleurs. Lorsqu’éclate le conflit opposant Marx et Bakounine, c’est sans hésitation aucune qu’il prend le parti de ce dernier et se rallie au camp des anti-autoritaires. Il revient en France en 1879. C’est à l’occasion de ce retour au pays que commence la seconde partie de sa carrière de pédagogue. Après avoir exercé les fonctions d’Inspecteur de l’Enseignement Primaire dans la région de Blois (fonction qu’il exerce en créant un joyeux chaos dans l’institution à cause de ses idées « remuantes »), il devient  directeur de l’orphelinat Prévost à Cempuis, où il va mettre en place diverses pratiques plutôt originales pour l’époque. Paul Robin a de bons contacts avec Ferdinand Buisson (photo n°4), chargé de l’école primaire auprès du ministre Jules Ferry : il a collaboré avec lui à la rédaction d’un « dictionnaire de la pédagogie ». C’est l’appui de ce personnage important qui va lui permettre d’exercer une telle responsabilité et de la conserver pendant quatorze années. La durée de cette expérience la rend d’autant plus intéressante pour la postérité.

jeux-enfants A Cempuis, Paul Robin va mettre en œuvre un certain nombre de principes qui sont pour lui fondamentaux, notamment celui de l’éducation intégrale ; « Tout enfant a droit de devenir en même temps un travailleur des bras et un travailleur de la tête ». L’école communale a pour objectif de donner une formation générale ; la formation à un métier particulier ne doit intervenir qu’après cette initiation globale. L’apprentissage doit reposer en priorité sur l’observation :« Laissez l’enfant faire lui-même ses découvertes, attendez ses questions, répondez-y sobrement, avec réserve, pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par-dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante ». Les désirs des enfants sont largement pris en compte, que ce soit sur le plan artistique, manuel ou intellectuel. Les manuels scolaires ne sont pas en odeur de sainteté. De nombreuses sorties sont organisées, en particulier un séjour de deux mois à la mer chaque année. Chose incroyable pour l’époque, les classes de l’orphelinat sont mixtes, ce qui va passablement irriter les autorités religieuses (bien qu’elles n’aient rien à voir avec Cempuis qui est un orphelinat laïc). Dans le programme de l’orphelinat, une place très importante est accordée à l’éducation physique. Paul Robin est convaincu qu’une bonne santé du corps est un préliminaire indispensable à une bonne santé de l’esprit. Beaucoup d’activités ont lieu en plein air et la nourriture simple mais variée est essentiellement végétarienne. Une fois terminés les apprentissages de base, les enfants peuvent s’orienter vers un métier manuel. Leur formation est assurée dans divers ateliers dont les productions permettent à l’école d’équilibrer ses comptes. A ce niveau-là, l’influence de P.J. Proudhon est très sensible : c’est le philosophe qui a proposé ce concept « d’école-atelier » dans ses écrits. Le choix d’activités possibles à l’orphelinat est varié : boulangerie, photographie, imprimerie ou maçonnerie… Il n’y a pas à Cempuis de système de punitions ou de récompenses individuelles : les gratifications ou les réprimandes sont collectives. L’entraide est l’un des principes moteur de toute action. Le projet de Robin a une dimension politique indéniable. Il est convaincu que d’une part, une meilleure utilisation des machines et des techniques pourra permettre de réduire le temps de travail (et donc d’avoir des loisirs), et d’autre part, que seuls des ouvriers éduqués peuvent œuvrer à la transformation radicale de la société. Sur ce point, il sera rejoint par la suite par de nombreux militants syndicalistes : Pelloutier, Monate, Pouget et d’autres. Même s’il ne s’agit pas là d’une entreprise à laquelle Robin a travaillé, l’une des premières missions des « Bourses du travail » sera de donner aux travailleurs les connaissances que l’école n’a pas su ou pas voulu leur faire acquérir.

judith-malina-living-theatr Le système de valeurs préconisé par Robin se situe dans la ligne de la pensée de Rousseau, tout en possédant certaines spécificités. Le directeur de l’orphelinat est en effet « féministe avant l’heure », convaincu que les filles doivent recevoir la même éducation que les garçons, et qu’il est hors de question de les préparer par avance à un quelconque statut social prédestiné. Une fois son expérience pédagogique terminée, Robin ne changera pas d’idée et deviendra militant au sein du mouvement néo-malthusianiste : il donnera en particulier de nombreuses conférences sur les moyens de contraception, le but étant « de permettre aux femmes de ne mettre d’enfants au monde que quand elles le veulent ». Pas question par contre d’une quelconque entrave au plaisir : Robin n’a rien d’un « père la morale ». Son objectif est plutôt de permettre d’accéder librement aux joies partagées de l’amour physique sans contrainte aucune. Par la suite il se distinguera encore de l’hypocrisie morale d’une bonne part de ses contemporains en proposant la création d’un syndicat pour les prostituées et une agence de propagande en faveur de l’union libre. Inutile de préciser que tous ces propos et toute cette philosophie heurtent la morale bourgeoise et religieuse de plein fouet. Bref, Paul Robin, comme tant d’autres, est un peu trop en avance sur son époque, et comme on le dit parfois, celle-ci va se charger de bien lui faire sentir le décalage. Les ennuis commencent à Cempuis et continueront après, jusqu’à sa mort. Les attaques contre l’orphelinat vont devenir, au fil du temps, de plus en plus nombreuses et de plus en plus vindicatives. Une véritable cabale se monte contre Robin et contre son action pédagogique. Ses adversaires ne reculent devant aucun moyen, caricatures, articles de presse diffamants, propos injurieux teintés d’antisémitisme. En 1894, il perd le soutien, pourtant discret, du ministère et doit démissionner de son poste. Ses amis ont beau prendre sa défense (Octave Mirbeau écrira par exemple de très beaux textes à ce sujet), rien n’y fait ; la pression conjuguée de l’Eglise et des politiciens réactionnaires se fait trop forte et il doit démissionner de son poste à Cempuis. Cet échec va le marquer profondément, même s’il se relance avec beaucoup d’énergie dans d’autres projets. Pendant la dernière période de son existence, il rédige pas mal de brochures et il voyage beaucoup, notamment en Nouvelle Zélande où il résidera pendant dix-huit mois. Au cours de ses déplacements, il s’intéresse aux phalanstères, aux communautés anarchistes, (l’un des exemples les plus célèbres de ces communautés est la « Cecilia » dont on reparlera un jour) qui s’installent sur différents continents. Ses dernières années seront difficiles : il se replie sur lui-même et devient aigri. Toute cette énergie dépensée, et un monde qui avance à pas de géant vers la guerre… En 1912, complètement découragé, il met fin à ses jours. Cet acte décisif est aussi conforme à ses convictions. 

buisson-ferdinand Ce qui est certain, c’est que Cempuis a été l’une des premières (sinon la première) expérience concrète d’éducation libertaire et qu’à ce titre elle servira de modèle à beaucoup d’autres. Sébastien Faure, lorsqu’il crée « la Ruche », ou Francisco Ferrer lorsqu’il ouvre son « escuela moderna » ne manqueront pas d’y faire référence. Même s’il ne le cite pas explicitement (à vérifier d’ailleurs !), un pédagogue comme Célestin Freinet a probablement appuyé sa réflexion et construit sa pratique pédagogique spécifique en s’appuyant sur les expériences de ses prédécesseurs. Il est donc légitime de rendre à Paul Robin la place de précurseur qui est la sienne, même s’il n’a laissé aucune trace écrite majeure de ses réalisations. Robin n’était pas un intellectuel de salon, c’était avant tout un homme d’action ! Je lui laisse cependant le mot de la fin en ce qui concerne le bilan de son œuvre principale : « Le premier en France, j’ai pendant quatorze ans donné à des enfants une éducation qui les a tous rendus d’une bonne vigueur physique, leur a procuré une instruction, sinon étendue au moins uniquement basée sur des vérités objectives indiscutables, leur a donné l’esprit d’observation, d’expérience, et enfin, malgré leur ignorance et leur dédain de toute conception extra-humaine, les a faits ou laissés des êtres moraux et bons. Dans l’orphelinat Prévost, cet établissement sans Dieu, les garçons et les filles de 4 à 16 et 17 ans furent élevés en commun, en grande famille, dans la plus grande liberté possible, chacun réunissant en lui les qualités des deux classes aujourd’hui ennemies, la culture du cerveau et le métier, présentant ainsi un premier type de ce que doit à court terme devenir tout être humain. »

Notes : très peu d’archives photographiques sont disponibles sur Robin, et pour cause ! Heureusement que déjà, à l’époque, la préfecture de police faisait son travail consciencieusement… Cela permet d’avoir certains portraits (pour Ferdinand Buisson, le pote à Ferry – Jules – c’est le ministère de l’éducation qui a œuvré). Ceux qui ne voient pas ce que vient faire là Judith Malina du « Living Theater » ont qu’à s’intéresser à la carrière de cet actrice ; ils comprendront alors le rapport direct avec le féminisme, et indirect avec la chronique ! Pour ce qui est de la documentation, je me suis  appuyé, entre autres, sur l’excellent ouvrage de Nathalie Brémand, « Cempuis, une expérience d’éducation libertaire à l’époque de Jules Ferry » aux éditions du Monde libertaire. Je vous invite à vous y reporter si vous souhaitez approfondir votre connaissance du sujet… La bibliographie citée à la fin de l’ouvrage est impressionnante. A part ça, le blog prend quelques jours de pause. Le vieux s’en va méditer sur la montagne. Prochaine chronique dans une petite semaine, le jeudi 9 sans doute. Cela ne vous empêche pas de lire et de commenter. « La feuille charbinoise » is watching you !

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1avril2009

Plongée livresque dans la contestation et dans la science-fiction

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Des livres et moi.

peril-jeune Le lecteur que j’étais ; le lecteur que je suis (2)

Cette chronique fait suite à celle du 14 mars intitulée « lectures d’enfance« . Je ne suis pas un « soixante-huitard attardé » mais un « post soixante-huit tard éveillé ». C’est par ce constat péremptoire que j’ai décidé de commencer la rédaction de la deuxième partie de la biographie de mes lectures. L’année 1969 va marquer un tournant important dans mon mode de réflexion, dans mon mode de fonctionnement et par conséquent dans mes lectures. Cette année-là, je suis fortement impressionné par plusieurs camarades un peu plus âgés, qui vont avoir une très mauvaise saine influence sur moi. Un certain nombre de lycéens décident de créer un « Comité d’Action », comme c’était la mode à l’époque, histoire de mettre un peu d’animation dans un établissement de petite ville dans lequel il ne se passe pas grand chose. Ces dangereux agitateurs, dont j’avoue avoir fait partie (inutile de mettre à jour le fichier, MAM, vous possédez déjà cette information), bénéficient de la complicité active d’un certain nombre de profs en pleine crise d’adolescence. Les copains lisent beaucoup, pendant leurs moments de temps libre, entre deux tracts, un bombage et une manif. J’embraie activement sur leur démarche et je me procure un certain nombre de brûlots en tous genres dans lesquels je me trouve plutôt à l’aise ; je dévore « Liberté » un recueil de texte de Bakounine paru chez JJ Pauvert ;  je mémorise avec assiduité « l’anarchisme » de Daniel Guérin, les œuvres « incomplètes » de Proudhon… Pour quelqu’un dont le seul acte d’insoumission majeur jusque-là a été le refus de tout enseignement religieux quelques années auparavant… le pas franchi est grand. Je ne me souviens pas avoir eu particulièrement de difficultés à remplacer Enid Blyton par Louise Michel. Il faut dire que quelques années s’étaient écoulées quand même et que le programme de « lectures imposées » des cours de français avait sans doute eu le mérite de me dérouiller les neurones à défaut de m’avoir fait aimer les grands classiques de la littérature française.

summerhill Je lisais beaucoup de journaux aussi, de « l’enragé » à « Informations et Réflexions Libertaires » en passant par « Noir et Rouge » (je cite de mémoire, il se peut qu’il y ait quelques approximations). La vie au lycée, entre un morceau de musique des Stones, deux chansons de Polnareff et trois réunions à la Bourse du travail, devenait beaucoup plus attrayante. A la fin de la première, mon orientation a bifurqué : je suis passé de la filière scientifique, qui me fatiguait, à une filière « lettres » beaucoup plus reposante. En terminale, j’ai eu un prof de philo qui a apporté la touche finale à ce portrait de révolutionnaire en herbe. Ce prof, lui, était un vrai soixante-huitard pure souche, nourri au petit lait de la pensée marxiste, un brin léniniste. Ses cours étaient intéressants ; il était ouvert d’esprit et, peu à peu, je m’apercevais que je n’étais pas tout à fait d’accord avec ses choix politiques : les polémiques incessantes que nous avons eues en cours m’ont beaucoup aidé à me « construire » politiquement (si tant est que je le sois, ce dont je doute un peu, en fait !). Un semblant de vocation pour la pédagogie s’est aussi dessiné cette année-là. J’en avais assez des études ; j’avais envie de mettre les mains dans le charbon, mais pas dans n’importe quelles conditions. J’ai commencé à lire « Célestin Freinet », à m’intéresser à Neill et à l’expérience de « Summerhill » et je suis rentré dans l’enseignement primaire en me disant que la réponse à une bonne partie de nos maux se trouvait là : il suffisait de changer la manière rétrograde dont les enfants étaient éduqués. Un coup de butoir dans l’école, deux-trois bonnes grèves et quelques barricades pour assaisonner le tout et le monde vivrait – enfin – libéré de toute oppression… Je reconnais que je caricature un peu mais peut-être pas tant que ça. Pendant mes deux années d’études au couvent (non pardon à l’Ecole Normale), j’ai complété mes lectures politiques et syndicales par d’autres, un peu plus distrayantes quand même. Quelques sinistres braves individus parmi la bande de copains que je fréquentais, s’intéressaient à la Science-Fiction, genre littéraire qui prenait de l’essor en France à cette époque-là, après être resté, pendant bon nombre d’années, enfermé dans un cadre presque exclusivement anglo-saxon. Les années 70 étaient aussi marquées par la naissance de l’écologie politique autour de journaux ou de groupes comme « la gueule ouverte » ou « survivre et vivre » (excellente revue d’écologie, à tendance libertaire, qui m’a beaucoup interpelé). Il faut dire aussi que les manifestations politiques quasi-hebdomadaires commençaient à marquer le pas, malgré le cortège de martyrs « indispensables » dont elles étaient entourées. Puisque la société ne voulait pas évoluer aussi vite qu’on le souhaitait, étant donné que la « prise de conscience des masses » prenait plus de temps que prévu par les gourous pro-chinois, l’idée d’une révolution limitée géographiquement mais immédiate dans le temps commençait à enthousiasmer certains : pas de hiérarchie, un environnement propre et musical, une alimentation saine, vive les communautés.

depossedes-le-guin Cet environnement idéologique imprimait sa marque sur nos lectures. J’ai dévoré un nombre impressionnant d’ouvrages de Science-Fiction. Pas tellement les ouvrages traditionnels dans ce genre, mais plutôt ceux écrits par la « nouvelle vague » qui déferlait sur les étagères des libraires. Il s’agissait d’auteur(e)s déjà en vogue aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, ou d’inconnus qui tentaient de percer en France (Jarry, Pelot, Klein…). Il y a trop de livres pour que je vous parle de tous, mais certains auteurs découverts à ce moment-là ont conservé un grand prestige à mes yeux. C’est surtout sur ceux-là que je veux insister. Je n’étais pas trop branché « guerre dans l’espace » et je me suis très vite désintéressé des pistolets lasers, des méchants martiens et des insectes venimeux de Thésorus III pour me concentrer surtout sur la SF écolo et le médiéval fantastique. J’ai alors découvert un certain nombre de « grandes dames » de la SF qui ont monopolisé pas mal d’années de mon temps de lecture : Kate Willem, Ursula K. Le Guin, Anne Mac Caffrey, Elisabeth Lynn, Elisabeth Vonarburg, Marion Z. Bradley, Vonda Mac Intyre… Chacune avait son monde, ses spécificités, et tous leurs romans juxtaposés constituaient vraiment un univers philosophique très complet. Il n’y avait que très peu d’auteurs masculins dans ma sélection, et, à part Robert Silverberg, J.R.R. Tolkien ou David Eddings, peu figuraient dans mon « hit parade ». J’ai abandonné très vite beaucoup d’auteurs français de l’époque (autour des années 80) car je les trouvais trop marqués par une conception dogmatique de l’écologie. Pour être édité, en tant qu’auteur français, il semble qu’il y ait eu, à l’époque, un mode d’emploi à suivre, tellement certains ouvrages se ressemblaient : le pessimisme absolu régnait en maître. Anne Mac Caffrey et ses dragons, Marion Zimmer Bradley et son univers médiéval revisité tendance féministe, Kate Willem et sa façon très particulière d’aborder la reconstruction de la planète terre après l’apocalypse, toutes ces histoires me fascinaient. Une mention particulière pour Ursula Le Guin, dont les romans ont un contenu philosophique et ethnologique passionnant. J’ai lu et relu, « la main gauche de la nuit », « les dépossédés » ou le seul cycle fantastique qu’elle ait écrit, à savoir la trilogie de Terremer. Certes ce n’était que de la SF, une « sous-littérature » pour certains intellectuels auxquels j’accorde l’excuse de la « sous information », mais les personnages d’Ursula Le Guin ont, par exemple, une épaisseur psychologique que beaucoup de héros du roman classique n’ont pas, et la description des différentes sociétés dans lesquelles ils évoluent est d’une richesse indiscutable…

empreinte-du-diable Pendant un temps, je me suis peu à peu coupé de la lecture d’ouvrages à caractère politique. Mon esprit vagabondait, fort à l’aise, dans tous ces mondes imaginaires. Peu à peu, le côté ethnologique et historique des histoires lues me plaisait de plus en plus, et progressivement, je suis passé à la littérature policière, phase 3 ou 4 de mon évolution. Il faut dire que j’avais largement satisfait mes besoins en matière de fiction et de fantastique, en créant, avec quelques ami(e)s, en 1985, une société d’édition centrée principalement sur le jeu de rôle. Cette période a aussi été celle de l’entrée de la micro informatique et surtout du traitement de texte dans mon existence. J’ai enfin trouvé un outil qui correspondait parfaitement à mon mode de travail intellectuel, et je me suis mis à écrire et à faire de la mise en page de façon intensive : articles de presse, brochures, éditoriaux… J’ai créé mon propre « univers médiéval fantastique », en faisant la synthèse de toutes les images qui traînaient dans ma tête. Ce temps consacré à l’écriture a quelque peu empiété sur le temps de lecture dont je disposais : il fallait aussi « gérer », « vendre », « coordonner », « prévoir », « mettre en page »…. bref, suivre au pas de course une société qui se développait un peu trop vite, dans des conditions périlleuses. L’aventure se termina en 1990. La maison d’édition rendit l’âme, victime de l’inexpérience de ses fondateurs et de la rapacité des banquiers. Après cette expérience, coûteuse mais passionnante, je me suis rebranché sur d’autres préoccupations : la pédagogie à nouveau, le syndicalisme… J’ai découvert de nouveaux auteurs, dans le domaine du polar, des gens comme Ellis Peters et son moine Cadfaël (côté polar historique) ou bien comme Arthur Upfield ou Tony Hillerman (côté polar ethnologique). Ce sont tous des auteurs dont j’aurai sans doute l’occasion de vous reparler un jour.

chemin-faisant Rendu au jour d’aujourd’hui, après ce panorama marathonien de mes lectures anciennes, vous comprendrez que ma collection de livres soit assez hétéroclite. J’ai acquis une certaine sérénité : mes lectures se sont largement diversifiées. Il me semble que mes goûts sont un peu moins tranchés. J’ai découvert quelques auteurs de romans dits « classiques » qui me conviennent, notamment les écrivains voyageurs. Poulain, Lacarrière, Stevenson, Monfreid, Lapouge et beaucoup d’autres, sont venus compléter mes rayonnages. Je relis certains volumes appréciés autrefois ; je me plonge avec délectation dans les documentaires historiques, notamment sur le Moyen-Age ou le mouvement ouvrier… L’écologie, la passion pour le bois, les arbres, le jardin… sont venus compléter cette palette. Bref, les livres envahissent de plus en plus mon univers. Je rêve d’une immense bibliothèque. Ça ne s’arrange pas, ainsi que je l’exprimais dans une autre chronique ancienne : « In libris mégalo Paul is« . Ce n’est pas la pire des maladies non plus ! Une dernière chose, histoire de casser vos illusions, ne croyez pas que le statut de « retraité » libère plus de temps à consacrer à la lecture… Ce n’est pas le cas pour l’instant !

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