3décembre2008

Bhopal, vous vous souvenez ?

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire.

C’était il y a vingt-quatre ans, exactement, en Inde : la cuve d’une usine de produits chimiques, appartenant à la société US Union Carbide, explose, suite à une défaillance du système de sécurité et à une accumulation de négligences de la part de la direction de l’entreprise. Certes l’accident se produit loin, dans un pays en voie de développement, mais les conséquences sont tellement graves que l’affaire prend bien vite une dimension internationale, avant de retomber, comme pour beaucoup d’autres catastrophes écologiques et humaines, dans l’indifférence médiatique. Vingt mille riverains meurent dans d’atroces souffrances et on dénombre pas moins d’une centaine de milliers de blessés. Depuis l’explosion et suite à la contamination du sol et des nappes d’eau, on estime à environ deux cent mille le nombre de personnes handicapées. De nombreux recours ont été engagés contre la société mais les dommages obtenus par les victimes sont sans comparaison avec les dimensions de la catastrophe. La société Union Carbide a disparu de la circulation après l’accident et n’a jamais effectué ou fait effectuer le nettoyage du site. En 1989, seule l’indemnisation des victimes a été partiellement prise en compte. 470 millions de dollars ont été versés à titre de compensation financière, alors que le coût du désastre est estimé à plus de deux milliards. En 2001, la multinationale Dow Chemical a racheté les actifs financiers d’Union Carbide, mais a refusé, comme il se doit, d’être impliquée de quelque manière que ce soit, dans les « erreurs » commises par cette entreprise. Un procès est en cours et la cour de justice US doit prochainement rendre son jugement, d’où l’importance de remettre cette affaire au premier plan.

Depuis 1984, il faut dire que la situation internationale a passablement évolué. Les relations entre pays du Sud et les puissances occidentales ne sont plus tout à fait les mêmes. Le gouvernement indien, plutôt passif au départ, soumis aux pressions US, a fini par prendre fait et cause pour ses citoyens. Diverses ONG se sont investies dans cette affaire et, localement, les habitants se sont organisés et tentent, avec les moyens du bord, de pousser leur administration à réclamer une véritable décision de justice sur cette affaire. Selon les analyses réalisées ces cinq dernières années par Greenpeace, les nappes d’eau sont toujours fortement contaminées et il ne fait aucun doute que les nombreuses naissances d’enfants malformés qui se produisent ainsi que les morts de foetus en cours de grossesse sont directement liées à cette pollution. Union Carbide n’y est pas allé de main morte puisque, lors de l’explosion, quarante-deux tonnes d’isocyanate de méthyle, un gaz mortel, se sont échappés dans l’atmosphère, puis sont retombés sur le sol avec les précipitations. La catastrophe était prévisible… L’installation était vétuste, les systèmes de sécurité inopérants et, pour accroître la rentabilité d’une filiale en perte de vitesse, UCC avait licencié une partie des cadres de l’entreprise, soit pour les remplacer par du personnel moins qualifié, soit pour ne pas les remplacer du tout. Une fermeture pure et simple du site était même envisagée, mais le gouvernement indien n’en voulait pas car, à cette époque, les investissements étrangers constituaient un « bol d’air » (façon de parler !) pour l’économie fragile du pays. Ce sont les années où les multinationales se sont hâtées d’installer, dans les pays en voie de développement, bon nombre d’entreprises gravement polluantes, dont les populations, un peu mieux informées des pays occidentaux, ne voulaient plus. La prise de conscience « écologique » des uns faisait ainsi le « bonheur » des autres…

Une campagne internationale est en cours pour obtenir justice à Bhopal et il faut la soutenir. Il faut que les habitants de cette région obtiennent réparation, au moins matérielle, des lourds dommages qu’ils ont subis. Différentes mesures doivent être prises rapidement et financées pas ceux qui sont responsable de la pollution. Quelques exemples :
– Vingt-quatre ans après la catastrophe, aucun réseau d’alimentation fiable en eau potable n’a été construit. Les nappes locales sont toujours inutilisables, et les habitants voisins de l’usine détruite sont toujours alimentés, de façon aléatoire, par des camions citerne ;
– Vingt-quatre ans après la catastrophe, aucun projet de réhabilitation économique sérieux n’a été engagé dans la région proche de Bhopal et les personnes handicapées ne disposent d’aucun revenu pour assurer leur subsistance ;
– Vingt-quatre ans après la catastrophe, les anciens dirigeant d’Union Carbide, ne se sont toujours pas présentés devant la justice indienne qui souhaite leur demander des comptes. Tant que la justice US ne les contraindra pas à cette démarche, il est bien évident qu’ils continueront à s’y soustraire alors que la politique d’austérité qu’ils ont menée est directement responsable de la catastrophe ;
– Vingt-quatre ans après l’explosion, un programme de nettoyage complet des terrains pollués doit être mis en œuvre et ce n’est pas à l’Inde de le financer !

Depuis l’affaire de Bhopal, les catastrophes se sont multipliées, mais, heureusement pour la population de cette magnifique planète bleue, peu ont été aussi lourdes de conséquences, à part, bien sûr, Tchernobyl en 1986 (dont le lobby nucléaire cherche sans cesse à minimiser les conséquences). Il est fort probable que bon nombre « d’incidents mineurs » ont été dissimulés ou minimisés; que ce soit dans le domaine du nucléaire ou celui de la chimie ou de la pétrochimie. La vigilance (indispensable) des citoyens rend la désinformation plus difficile, mais les multinationales et les gouvernements à leur solde disposent d’autres moyens pour endormir les populations. Les installations dangereuses (classées « Seveso » dans les dossiers de notre administation en référence à la catastrophe chimique dans la ville italienne du même nom, en 1976) sont nombreuses. Certaines d’entre elles sont indispensables au bon fonctionnement de notre société. Plutôt que de chercher à les délocaliser – « ailleurs », il faut surtout veiller à ce que leurs systèmes de sécurité soient les plus sérieux possibles. D’autres n’ont qu’un intérêt discutable et sont souvent liées à la satisfaction de notre besoin artificiel de consommer toujours plus. Des alternatives existent, par exemple, à l’utilisation de millions de tonnes d’engrais chimiques et de pesticides ; les solutions de rechange ne manquent pas pour limiter l’emploi des matières plastiques, que ce soit l’allègement des emballages ou la fabrication de biens de consommation durables. C’est à ce niveau-là aussi que se situe la lutte contre les prochains Bhopal !

NDLR : Concernant le crédit photo… Illustration n°2 photo d’une manifestation à Bhopal, ©Greenpeace / Kadir Van Lohuizen – illustration n°3 © associated press – illustration n°4 photo de la marche sur New Dehli organisée par des habitants de Bhopal en février 2008 (© inconnu pour l’instant).
Site (en anglais) de la campagne internationale pour la justice à Bhopal
Sources documentaires : le site indiqué, Greenpeace, Wikipedia et Rebellyon.

0 

1décembre2008

La cigale multinationale et la fourmi contribuable

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.

Chers amis lecteurs, chères amies lectrices (quand on commence comme ça, ça craint un maximum…), j’ai deux nouvelles à vous annoncer, une bonne et une mauvaise. Je ne vous poserai pas la question rituelle et je vous annonce tout de suite la mauvaise. Mon système de chauffage personnel est totalement obsolète, absolument inadapté, franchement rétro. Ignorant totalement qu’une crise économique s’annonçait, et que le risque de pénurie des énergies fossiles devenait préoccupant, je me suis totalement laissé déborder par ce problème. Je me chauffe au fuel (horreur), avec une vieille chaudière (horreur croissante), et surtout au bois (ouf !) mais avec une deuxième chaudière elle aussi totalement dépassée (horreur récurrente). Je rejette donc du CO2, je dépense plein de sous, et en plus, l’été, je brûle du fuel pour avoir de l’eau sanitaire car je n’ai pas (bien entendu – horreur sous jacente) de chauffe-eau solaire. Avec la crise, mon portefeuille d’actions a perdu beaucoup de sa valeur. J’avais investi principalement dans l’industrie de l’armement, et comme la France ne se décide pas, une fois pour toute, à se lancer dans une guerre facile à gagner, mes placements ne valent plus tripette. Pendant des années, j’ai touché un salaire correct que j’ai totalement dépensé pour voyager, aller au cinéma, acheter des bouquins (parmi lesquels des ouvrages considérés comme malsains) et boire des canons avec mes potes. Maintenant je suis à la retraite ; je ne gagne plus grand-chose ; je n’ai plus les moyens d’investir les quelques dizaines de milliers d’euro nécessaires à la remise en état de mon système de chauffage. J’en suis sincèrement navré.

Passons maintenant à la bonne nouvelle : à partir de janvier, tous les mois, j’ai décidé que chacun des lecteurs de ce blog m’enverrait , sous forme de virement, une somme forfaitaire, dont je ne vais pas tarder à fixer le montant. Pour vous permettre d’établir vos prévisions budgétaires, disons que le versement se situera entre 50 et 150 euros. Comme ce blog a de plus en plus de lecteurs, ça devrait représenter une somme rondelette, couvrant largement mes besoins en ce qui concerne le chauffage. Ce n’est pas grave : d’un, vous êtes généreux (ou inconscients), de deux, j’ai une capacité à dépenser l’argent des autres qui est impressionnante. En plus, vous allez participer à une bonne action, puisque votre investissement permettra de participer au sauvetage de la banquise et des jolis petits ours blancs ! Au cas où certains seraient réticents et ne voudraient pas, question de principe, souscrire à cet emprunt basé pourtant sur le volontariat, sachez que j’ai le bras long. J’ai un cousin hongrois qui a de nombreux contacts et qui peut, sur un simple signe de ma part, envoyer la maréchaussée à votre domicile, signaler votre dossier à l’administration fiscale, voire même vous aider à perdre un emploi qui n’a d’autre usage que d’alimenter votre sens pervers de la thésaurisation. Donc, c’est clair, vous n’avez pas le choix. Bien entendu, vous avez les moyens de protester en direct, sur les chaînes d’informations nationales, mais, un autre de mes cousins contrôle directement ces médias, et s’occupera activement de traiter vos envois. Nous avons des experts en communication capables de faire dire à une personne plutôt hostile au terrorisme qu’elle n’envisage que cette solution-là pour combattre le capitalisme, alors vous pensez que vos remarques impertinentes… on en fera de la publicité pour les papillotes.

Bon, ma parabole s’arrête là. Comme toute parabole qui se respecte elle ne capte qu’un satellite à la fois et il est donc fort probable qu’une partie des éléments sur lesquels elle est basée ne soit que pure fiction. Elle repose cependant sur une vérité cruelle et facilement vérifiable : vous allez vous faire (nous allons nous faire plus exactement), plumer, en tant que contribuables de ce beau pays pour aider des industriels de l’automobile, puis sans doute du bâtiment, de la confiserie, de la guignolerie… (que sais-je), qui ont accumulé des milliards de profits pendant des années mais n’ont su financer correctement leurs services de recherche et d’innovation pour s’adapter aux nouvelles demandes de la société… Vous trouvez ça plus crédible que mon histoire de chauffage ? Vous avez aimé l’histoire des banques ? Formidable puisqu’il s’avère que ce feuilleton pitoyable possède probablement une saison 2, une saison 3… jusqu’à épuisement de VOS ressources. Prenons l’exemple de nos constructeurs « nationaux » : sur les quatre dernières années d’activité, Peugeot-Citroën et Renault ont engrangé plus de 16 milliards d’euro de bénéfice. Au premier semestre 2008, les syndicalistes (malveillants) de cette entreprise (honnête) qu’est PSA (Peugeot) font remarquer que leur entreprise était encore largement bénéficiaire. Résultats des courses, des milliers de licenciements annoncés dans l’industrie automobile et ses sous-traitants et ces pauvres constructeurs pleurent maintenant auprès des pouvoirs publics pour bénéficier de l’aumône des contribuables, car ils n’ont pas les moyens de s’adapter au changement (climatique… euh, non, pas climatique) : il faut produire des véhicules qui polluent moins, qui consomment moins mais sur lesquels on peut néanmoins brancher une playstation et un distributeur de bières… Leurs ingénieurs n’ont pas prévu le coup. Il faut reprendre toutes les études à zéro. Ce qu’ils ont dans leurs cartons, ce sont uniquement les plans de gros 4×4 surconsommateurs et superpollueurs, que les actionnaires dévalués de chez Lagardère-Matra n’ont plus les moyens de se payer. A vot’bon cœur M’sieur dames, c’est pour notre service recherche-développement.

Leurs copains américains, Chrysler, Général Motors… ont essayé avant eux. Mais nous, bien Français, on s’est dit que c’était normal puisque c’étaient des Américains (donc sans doute des c…). De toute façon, ça faisait des années que leurs usines n’étaient plus rentables, qu’ils perdaient des ronds et qu’ils n’attendaient que l’occasion (qui fait le larron) pour réclamer des sous. Ils n’avaient qu’à s’y mettre avant pour inventer des véhicules qui consommeraient moins, ne pollueraient (presque) plus, et auraient quand même ces grosses carrosseries et ces gros moteurs rassurant les guerriers de l’âge de pierre vivant de l’autre côté de l’Atlantique. Nous, on dormait sur nos deux oreilles : nos constructeurs étaient les meilleurs…. Je vous passe la suite du raisonnement chauvin car vous le connaissez bien. Nos industriels trouvent la chanson de leurs confrères US amusante, et, même s’ils n’ont pas les mêmes problèmes, ils entonnent le même refrain, en prenant pour prétexte la baisse des ventes sur cette fin d’année plutôt morose. « Ce ne sont sans doute que les prémisses de la crise ; il faut anticiper une aggravation de la situation en 2009 et surtout éviter une chute trop importante du revenu des actionnaires l’année prochaine ». Les fonds de pension (ou tout au moins ce qu’il en reste) font la pluie et le beau temps et les salariés et les contribuables n’ont qu’à payer pour l’incurie des gestionnaires et l’avidité des profiteurs. Des deux côtés de l’Atlantique, les menaces sont les mêmes. On licencie quelques milliers de travailleurs, à titre d’avertissement, tout en laissant bien entendre que « si les pouvoirs publics ne font rien, alors ce sera la catastrophe ; ce sont des centaines de milliers d’emplois qui seront supprimés »… L’aubade patronale est interprétée sous les balcons de tous les palais présidentiels et il est bien évident que nos dirigeants ne peuvent y être insensibles (on appelle ça un « renvoi d’ascenseur », je crois : tu finances mon élection et moi je renfloue tes actionnaires).

D’autres secteurs industriels sont à l’affût. L’industrie du bâtiment, après une croissance phénoménale du marché ces dix dernières années, risque de connaître un « reflux » assez conséquent de ses bénéfices. A votre avis, qui paiera l’addition ? Pour beaucoup d’entreprises, la crise passée, présente et à venir, n’est qu’un prétexte servant de camouflage pour des opérations de délocalisation par exemple. L’avant dernière usine fabriquant des skis en France (Salomon à Rumilly) vient de fermer ses portes, laissant 284 travailleurs sur le carreau. Mévente ? Manque de rentabilité ? Non, puisque l’enteprise se réinstalle en Bulgarie, sous prétexte de « compétitivité ». Il faut sans cesse augmenter les marges, verser des dividendes de plus en plus élevés. Si les profits réalisés étaient au moins investis dans le développement de l’outil de travail, comme le fait remarquer la CGT, les industriels n’auraient pas besoin de réclamer de l’argent public pour financer leurs investissements ! Puisque l’on fait état des secteurs en crise, certains mauvais esprits pourraient peut-être réclamer un plan d’urgence pour l’école publique, la Poste, les Urgences hospitalières, les transports urbains… Alors là, non vraiment, vous êtes à côté de la plaque ! Ces services là, ils rapportent quoi exactement et à qui ? Cassons d’abord, privatisons ensuite… Et là, ils dégageront du profit, présenteront un intérêt et il sera temps d’y investir, à fonds perdus, de l’argent public…

1 

29novembre2008

Balade médiévale à Pérouges

Posté par Paul dans la catégorie : tranches de vie locale; vieilles pierres.

Ce n’est pas de la « Perugia » italienne, ville médiévale bien connue de la région de l’Ombrie, mais de Pérouges, un petit village de l’Ain, à une cinquantaine de kilomètres de chez nous, à côté de la bourgade de Meximieux, dont je veux vous parler. Je vais vous dire, pour une fois, beaucoup de bien de ma région ; cela vous montrera qu’il m’arrive parfois de « positiver » ! Nous avons le plaisir d’habiter un secteur géographique plutôt joli, un peu trop peuplé sans doute, mais possédant le privilège d’être entouré, dans un rayon d’action raisonnable, par des paysages très divers et des sites touristiques plutôt intéressants. Me voici donc promu, pour quelques minutes, employé modèle de l’Office du Tourisme local… A moins de cinquante kilomètres de notre charmant domaine, nous vous proposons de découvrir : le lac du Bourget avec l’abbaye de Hautecombe, le massif de la Chartreuse, les contreforts du Jura, les sites historiques de Crémieu, Quirieu, Pérouges…, le château des Allymes, le musée archéologique de Saint Romain en Gal, le marais de Lavours et les vignobles du Bugey, les étangs des Dombes et leur parc ornithologique… etc… J’arrêterai là cette longue liste, car en réalité, pour l’instant, je n’ai ni chambres d’hôtes à vous louer, ni camping trois étoiles à promouvoir ! Mais bon, si vous passez dans la région, on pourra toujours vous proposer un arrangement du style « CouchSurfing » !

Si je fais référence à Perugia, c’est parce que la légende a couru, un temps, parmi les historiens locaux, que Pérouges avait été fondée, à l’époque gauloise, par des émigrants provenant de la ville italienne. D’autres ont avancé l’hypothèse qu’il s’agissait de marchands italiens qui auraient choisi ce nom, en référence à leur région natale, au début du Moyen Âge… J’ai posé cette question à une guide avenante et compétente (les deux ne vont pas toujours de pair) lors d’une visite guidée de la vieille cité, au printemps, et elle m’a répondu qu’aucun fait significatif ne venait confirmer ou infirmer cette théorie… Pérouges est un site très touristique, régionalement très connu, et il vaut mieux choisir ses jour et heure de visite. A certaines périodes, l’affluence est telle qu’il est totalement impossible de cheminer dans les ruelles et encore moins de s’imprégner de l’ambiance que dégagent les vieilles murailles. Un petit matin, au printemps, en milieu de semaine, c’est l’idéal. On peut alors flâner dans les rues pavées, contempler fenêtres et blasons sur les façades, boire un café, à l’ombre d’un tilleul vénérable, sur la grande place centrale. Le village se dresse au sommet d’une colline et il a une structure circulaire. La porte principale se trouve à côté de l’église et c’est par là que l’on entre généralement si l’on a garé son véhicule aux emplacements « prévus pour ».

La fondation de la ville remonte probablement à l’époque gauloise, mais c’est au XIIIème siècle qu’elle va véritablement se développer. Située à la frontière entre le Dauphiné et la Savoie, Pérouges va être impliquée à plusieurs reprises dans le conflit de longue durée (baptisé par certains historiens « l’autre guerre de cent ans ») qui va opposer les deux provinces. Territoire dauphinois en 1300, puis savoyard en 1345, sa position est pour le moins instable. En 1468, elle sera définitivement acquise aux Ducs de Savoie et leur servira de place forte frontalière. Etant la seule place forte de la région à avoir résisté, cette année-là, à l’armée dauphinoise, elle sera récompensée pour sa fidélité et bénéficiera très rapidement d’une charte de franchise. Cette mesure très favorable à l’époque entraînera un développement rapide de la cité. En 1601, les régions du Bugey et de la Bresse sont rattachées à la France, et Pérouges perd une partie de son importance militaire. La forteresse est démantelée et la bourgade n’est plus qu’un centre économique prospère dont l’activité principale est le tissage, accessoirement la culture de la vigne.
N’ayant jamais connu de dégâts majeurs même si elle a été assiégée à plusieurs reprises, la ville a conservé un cachet indiscutable. Un soin important a été apporté à la rénovation, entreprise au début du XXème siècle. Même si quelques erreurs ont été commises (les clichés concernant la période médiévale ont la « peau dure »), en parcourant les vieilles rues, on peut se faire une idée assez juste du décor dans lequel évoluait la population à la fin du Moyen-Âge, ou au début de la Renaissance. La plupart des édifices conservés date en effet de cette époque.

La visite commence généralement par l’église Sainte Madeleine. Celle-ci présente la particularité d’être une église forteresse. Ses murs sont intégrés aux remparts de la cité, et ils comportent un chemin de ronde, auquel on accède par le clocher. Les ouvertures vers l’extérieur sont des meurtrières, ce qui est rare dans un édifice religieux. L’église était en construction lors du siège de 1468. Les Pérougiens se servirent des pierres servant à édifier les murs pour consolider les remparts ébranlés par la canonnade dauphinoise. Les assaillants repoussés, la construction reprit et elle fut achevée en 1479. Sur le fronton de la porte d’en-bas de la cité, se trouve une inscription en latin relatant cet épisode historique : « Pérouges des Pérougiens, ville imprenable, les coquins de Dauphinois ont voulu la prendre mais ils ne le purent. Cependant, ils emportèrent les portes , les gonds et les ferrures et dégringolèrent avec elles. Que le diable les emporte ! » Ce n’est pas très gentil pour mes ancêtres mais bon, après tout, ils n’avaient qu’à en rester à l’invention du « gratin » plutôt que d’aller faire la guerre à droite ou à gauche ! Pendant les longues soirées d’hiver je vous conterai cette histoire de la guerre Dauphiné-Savoie. Elle n’est pas sans présenter de nombreuses similitudes avec des conflits territoriaux récents, notamment au moment de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie…

Les plus belles rues sont la rue des Rondes et la rue des Princes. On peut y admirer des échoppes et des maisons avec de magnifiques façades. La rue des Rondes fait le tour de la ville. Elle aboutit à la place du puits où se trouvait le four banal et la maison du Sergent de Justice. La rue des Princes est sans doute l’artère principale de Pérouges. Elle est bordée d’échoppes avec leurs étals en pierre et leurs larges baies cintrées. Au Moyen-Âge on y trouvait côte à côte, notaires et vanniers, bouchers et apothicaire. Elle a la forme d’un « S » et permet d’accéder à la place centrale, dite « place du tilleul ». Celle-ci est vraiment superbe car c’est là que l’on trouve les bâtiments les mieux conservés et les plus typiques, notamment l’Ostellerie, datant du XIIIème siècle et le Musée du vieux Pérouges où l’on peut admirer d’anciens métiers à tisser, une collection de faïences ainsi que de vieux parchemins. Une galerie de style gothique servait d’abri aux marchands drapiers qui exposaient là leurs plus belles marchandises. Ces arcades ne servent plus maintenant qu’à accrocher épis de maïs et vieux outils. Dans un angle de la place se trouve un magnifique cadran solaire orné de deux blasons (Pérouges et région des Dombes) et de différents symboles astrologiques. C’est en 1792 que cette ancienne « place des Halles » a été rebaptisée « place du tilleul », à l’occasion de la plantation de son « arbre de la liberté ». Si vous n’êtes pas un visiteur pressé, d’autres ruelles, comme celle des Contreforts ou celle du Tambour méritent également un détour. On a aussi, par endroits, une vue magnifique sur la plaine de l’Ain…

Il n’y a pas à Pérouges de monument vraiment spectaculaire ; ce qui fait le charme de la cité c’est l’existence d’un ensemble de bâtiments de la même époque, permettant de reconstituer l’ambiance de cette vie populaire au Moyen-Âge qui est à la fois si bien et si mal connue. Plusieurs films y ont d’ailleurs été tournés (Fanfan la tulipe, les Trois Mousquetaires, Mandrin…) Si vous en avez l’occasion, essayez de faire la visite guidée. Celle-ci est intéressante parce que riche en anecdotes concernant la vie quotidienne des habitants. Pour notre part, nous y avons appris, par exemple, l’origine de l’expression « travail au noir ». Dans les ateliers de tissage, comme dans tous les autres ateliers, l’activité devait cesser à la nuit tombée. Cependant, certains maîtres artisans ne respectaient pas la consigne et leurs ouvriers continuaient l’ouvrage derrière les volets fermés. on disait alors qu’ils travaillaient « au noir ». Les risques d’incendie étaient alors importants car l’on utilisait chandelles ou lampes à huile, mais la quête du profit l’emportait déjà sur les considérations morales, religieuses ou simplement sécuritaires. Lors du circuit « accompagné » que vous ferez dans la ville, vous découvrirez le sens d’autres expressions (comme « le haut du pavé ») et l’usage d’autres objets bien singuliers. Si vous n’êtes pas fan de tourisme « organisé » ou simplement peu intéressés par l’histoire, rien ne vous empêche de limiter vos prétentions à une simple flânerie, et de la conclure par la dégustation de l’une de ces célèbrissimes « galettes de Pérouges » que les cafetiers et les aubergistes vous proposent à chaque coin de rue. C’est tout simplement une tarte au beurre et au sucre, mais c’est vraiment délicieux ! Mais ne venez pas vous plaindre après si la « feuille charbinoise » vous a fait prendre quelques kilos superflus !

NDLR : les photos illustrant cette chronique ont été prises par Brigitte Poulin Bergeron, Québecoise nous ayant honoré de sa visite au printemps de cette année 2008.

1 

27novembre2008

Le mont Patichou par la face Nord

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul.

Nous voilà rendus dans cette période de l’année où je me demande, chaque soir, s’il ne vaudrait pas mieux, le lendemain matin, rester sous la couette et tenter une bonne hibernation pour un mois ou deux, histoire d’attendre que les jours rallongent et que le soleil s’amuse à nouveau, telle une mite, à faire des trous dans le coton laineux des nuages. Ce n’est pas tellement le froid que je crains, bien que j’aie une nette préférence pour les températures douillettes du printemps. C’est surtout le cocktail grisaille, brouillard et humidité permanente, avec une petite pointe d’obscurité pour pimenter, qui m’insupporte particulièrement. Avant que la région ne devienne une annexe de la Sibérie, ces derniers jours, nous avons profité des belles journées de l’automne finissant pour nous balader sur les chemins de la commune. L’une de nos plus belles randonnées a été l’ascension du mont Patichou, point culminant du paysage environnant, ce qui représente, par rapport à la maison, un dénivelé d’au moins cent cinquante mètres (je ne parle pas de dénivelé cumulé – dans ce cas, il faudrait au moins doubler !). Ce trekking exceptionnel s’est déroulé sur une après-midi complète. Le jour se faisant progressivement happer par la nuit vers 17 h, et la période post-repas étant consacrée à une sieste bien méritée, cela signifie que nous avons marché, dans le vent et la froidure, pendant au moins deux heures ! Nous avions bien envisagé la possibilité d’installer un camp de base, mais aucun refuge n’offrait d’abri suffisamment confortable et nos sacs à dos, chargés de denrées de première nécessité, interdisaient tout transport d’un matériel de camping, même réduit à sa plus simple expression. Nous avons donc pris sur nous et décidé d’accomplir cette randonnée sans plus tergiverser.

Nous n’avons pas été déçus, lorsque notre regard s’est enfin posé sur ce haut sommet. A cette époque de l’année, son altitude (360 m) empêche encore qu’il disparaisse sous un épais manteau neigeux. Nous avons donc pu bénéficier d’un point de vue exceptionnel sur le champ de maïs qui recouvre son sommet. Cette découverte était d’autant plus émouvante que jusqu’à présent nous n’avions jamais vu le Mont sous cet angle là. En général, on se limite à un bref coup d’œil depuis la route goudronnée qui passe à son pied, côté Sud. Le spectacle n’a rien de comparable ! Le point de vue est d’abord altéré par le lotissement qui, peu à peu, gangrène ce versant méridional. Ensuite, on n’a pas, lorsque l’on jette un coup d’œil par la vitre de la voiture, ce sentiment bien singulier qui naît de l’effort : la goutte de sueur qui ruisselle sur le front et peut, parfois, altérer la vision ; cette soif qui vous agresse le gosier et nécessite une intervention préliminaire à toute contemplation. Lorsqu’enfin désaltéré, mouché, essuyé, bien campé sur ses deux jambes, on peut relever la tête et prononcer une phrase historique du genre : « Ben Magnieu (patois local à traduire sans doute par eh bien bon Dieu) z’ont du courage les gonzes qui labourent une pente pareille ! » On jette ensuite un regard sur le chemin accompli : la pente était rude, le sentier boueux et il y avait même quelques arbres en travers demandant des prouesses d’escalade… Après un instant de silence, propice à la méditation, on se remet en marche en ponctuant les premiers pas harassés d’un : « en tout cas, ça valait le coup ! ». Une centaine de mètres plus loin, après avoir cheminé dans un chemin creux bordé de maïs et donc propice aux embuscades, on retrouve enfin la civilisation : le goudron, les bagnoles et le gazouillis des tondeuses à gazon.

Pour se rendre au Mont Patichou, en partant de la maison, on doit d’abord rejoindre le village par une petite route charmante qui sert de piste d’entraînement aux conducteurs sportifs de quads ou aux futurs champions de formule 1 fans de techno. Se garer à temps pour éviter le choc frontal, c’est là le péril principal qui accompagne cette première partie du trajet. On emprunte ensuite une montée goudronnée sinueuse qui mène d’une part à l’église et au cimetière, d’autre part au château qui se dresse à mi-hauteur du Patichou. Ce bâtiment a connu son heure de gloire avant d’être vendu pour servir de centre de vacances à l’UFOVAL. Depuis qu’il n’héberge plus que de petits manants, il tombe peu à peu en ruines et n’offre plus que quelques images de sa splendeur passée. Dans la première moitié du XXème siècle, il y a donc moins d’une centaine d’années, il appartenait à une bien brave Comtesse qui venait y prendre ses quartiers d’été. Madame arrivait par le train, à la gare du village, montait dans une calèche blanche, parfaitement assortie à la robe qu’elle mettait pour voyager dans les voitures de première classe. Avant de regagner son auguste demeure, elle suggérait à son cocher de faire un petit tour dans la campagne avoisinante. Cela lui permettait de saluer, de sa main gantée, les gens du peuple qu’elle croisait sur les chemins, s’enquérant de la santé de l’un ou de la qualité des récoltes de l’autre. Tous ces gens n’étaient bien entendu plus « ses » gens, puisque la révolution de 1789 était passée par là, mais, Mme la Comtesse aimait ce contact avec la population locale. Toute cette agitation était si pittoresque !

Lorsque nous abandonnons la route du château pour suivre une large allée cavalière qui s’engouffre dans les forêts obscures sur le versant Nord du Mont Patichou, nous croisons sans doute à nouveau le chemin de Mme la Comtesse. Le château possédait un domaine immense et la forêt dans laquelle on pénètre en faisait certainement partie. Quelques beaux arbres essaimés de-ci, de-là au milieu du taillis en témoignent assurément. Je pense que lorsqu’elle se promenait dans ce lieu, Mme la Comtesse devait abandonner sa robe blanche immaculée pour revêtir une tenue de chasse plus appropriée. Les détonations que l’on entend parfois ne proviennent plus des fusils de ses rabatteurs ou de son garde-chasse. Le peuple s’est émancipé et l’on n’a plus besoin d’une particule pour fusiller les merles et les perdrix ! Comme c’est l’automne, on n’entend plus les hurlements des gamins de la colonie. Pourtant, le parc du château n’est pas très éloigné. Plus on progresse dans la forêt, plus l’ambiance devient singulière : mystérieuse, un peu angoissante même. On s’attend à voir surgir une créature maléfique de l’un de ces magnifiques ronciers qui poussent aux abords du chemin. Il faut dire que, dans l’antiquité, le Mont Patichou était un lieu qui revêtait une importance exceptionnelle. Les adeptes du culte du « Grand Zihou », une religion locale, maintenant presque oubliée, s’y livraient à d’étranges rituels au moment clé des solstices et des équinoxes. Quelques études ont été conduites sur ces traditions populaires, mais leurs conclusions sont floues et souvent contradictoires. S’agissait-il de fêtes paillardes, de libations sans limites, ou bien au contraire de sortes de cérémonies profondément mystiques ? Nul ne sait exactement… Enfin, moi, si… j’ai ma petite idée sur la question, mais ceci est une toute autre histoire, dans la mesure où la chronique d’aujourd’hui a pour but essentiel d’enrichir vos connaissances GEOGRAPHIQUES…

NDLR : Et le mont Patichou alors ? Pourquoi ne voit-on pas sa photo ? Je pourrais vous répondre qu’il vous faudra patienter… Cette histoire a une suite, bien évidemment, et je ne vais pas dévoiler toutes mes cartouches le même jour. Mais comme il s’agit d’une vraie histoire véridique, je suis tenu par l’obligation morale de vous donner une réponse authentique : nous n’avons pas pu photographier encore le Mont Patichou… Son image n’impressionne pas la pellicule numérique. Les gnômes du Mont ont horreur de la publicité. Nous ferons une nouvelle tentative, nocturne celle-là. Il paraît qu’à la lueur des flambeaux…

2 

25novembre2008

Lettre ouverte des parents des neuf mis en examen du 11 Novembre

Posté par Paul dans la catégorie : Vive la Politique.

« Dimanche, 23 Novembre 2008

Lorsque la cacophonie s’accorde pour traîner dans la boue une poignée de jeunes emmurés, il est très difficile de trouver le ton juste qui fasse cesser le vacarme ; laisser place à plus de vérité.

Certains médias se sont empressés d’accréditer la thèse affirmée par la ministre de l’intérieur dans sa conférence de presse, alors que les perquisitions étaient en cours : Les personnes arrêtées étaient d’emblée condamnées.

Personne n’aura pu rater l’épisode de « police-réalité » que nous avons tous subi la semaine passée. L’angoisse, la peur, les pleurs nous ont submergé et continuent à le faire. Mais ce qui nous a le plus blessés, le plus anéanti, ce sont les marées de mensonges déversées. Aujourd’hui ce sont nos enfants, demain ce pourrait être les vôtres.

Abasourdis, nous le sommes encore, paralysés nous ne le sommes plus. Les quelques évidences qui suivent tentent de rétablir la vérité et de faire taire la vindicte.

Les interpellés ont à l’évidence bénéficié d’un traitement spécial, enfermés pendant 96 heures, cela devait faire d’eux des personnes hors normes. La police les suspecte d’être trop organisés, de vouloir localement subvenir à leurs besoins élémentaires, d’avoir dans un village repris une épicerie qui fermait, d’avoir cultivé des terres abandonnées, d’avoir organisé le ravitaillement en nourriture des personnes agées des alentours.

Nos enfants ont été qualifiés de radicaux. Radical, dans le dictionnaire, signifie prendre le problème à la racine. A Tarnac, ils plantaient des carottes sans chef ni leader. Ils pensent que la vie, l’intelligence et les décisions sont plus joyeuses lorsqu’elles sont collectives.

Nous sommes bien obligés de dire à Michelle Alliot Marie que si la simple lecture du livre « L’insurrection qui vient » du Comité Invisible fait d’une personne un terroriste, à force d’en parler elle risque de bientôt avoir à en dénombrer des milliers sur son territoire. Ce livre, pour qui prend le temps de le lire, n’est pas un « bréviaire terroriste », mais un essai politique qui tente d’ouvrir de nouvelles perspectives.

Aujourd’hui, des financiers responsables de la plus grosse crise économique mondiale de ces 80 dernières années gardent leur liberté de mouvement, ne manquant pas de plonger dans la misère des millions de personnes, alors que nos enfants, eux, uniquement soupçonnés d’avoir débranchés quelques trains, sont enfermés et encourent jusqu’ à 20 ans de prison.

L’opération policière la plus impressionnante n’aura pas été de braquer cagoulé un nourrisson de neuf mois en plein sommeil mais plutôt de parvenir à faire croire que la volonté de changer un monde si parfait ne pouvait émaner que de la tête de détraqués mentaux, assassins en puissance.

Lorsque les portes claquent, nous avons peur que ce soient les cagoules qui surgissent. Lorsque les portent s’ouvrent, nous rêvons de voir nos enfants revenir.

Que devient la présomption d’innocence ? Nous demandons qu’ils soient libérés durant le temps de l’enquête et que soient évidemment abandonnée toute qualification de terrorisme.

PS : Nous tenons à saluer et à remercier les habitants de Tarnac qui préfèrent croire ce qu’ils vivent que ce qu’ils voient à la télé.

www.comite-visible.info
www.soutien11novembre.org »

NDLR : par souci de « lisibilité », une page spéciale temporaire est ouverte sur cette affaire ; « solidarité inculpés Tarnac« . Le lien est direct dans la barre de menu du haut. Cela nous parait plus commode que de rajouter sans cesse de nouveaux commentaires aux chroniques déjà publiées.

12 

25novembre2008

Parti Socialiste : cotation suspendue à la bourse de Paris

Posté par Paul dans la catégorie : Le clairon de l'utopie; Vive la Politique.

D’un côté ça ne m’affecte guère car il y a belle lurette (comme dirait un célèbre conteur québécois) que j’ai passé notre illustrissime PS au chapitre comptable des pertes et profits, colonne des pertes bien entendu, de l’évolution du courant socialiste dans notre pays. Rien à faire donc des pitreries de cette collection de clowns qui, à chaque échéance électorale, rôdent autour du trône, espérant, au moins, poser leur postérieur sur le tabouret de courtisan(e) en chef. Mais ça me turlupine quand même car, dans ce parti, comme dans d’autres mouvements politiques ou syndicaux donnant une piètre image de leur fonctionnement, il y a des militants « de base » qui sont des gens honnêtes et surtout profondément croyants (il faut l’être pour supporter l’évolution de la ligne politique d’un courant « socialiste » qui ne fait que dégénérer depuis un siècle), pour lesquels j’ai un profond respect. Je tiens donc à préciser que lorsque je critique tel ou tel parti, tel ou tel syndicat (la CGT par exemple et au hasard), ce n’est généralement pas à la base du mouvement que je m’en prends mais à son « appareil » c’est-à-dire à ses dirigeants et à la façon parfois profondément perverse dont ils font semblant de représenter la pensée du colleur d’affiche dévoué responsable de leur promotion.

Le PS, en France (je ne cause ni des travaillistes anglais ni des sociaux démocrates allemands qui n’ont, pour moi, plus aucun rapport avec la « Gôche ») me fait penser un peu à la Camif et à sa récente évolution… On embauche des cadres dynamiques issus de la concurrence ; on traite avec un mépris de plus en plus grand les principes de base sur lesquels la coopérative (le parti) s’est constitué(e) ; on continue à tenir un discours complètement surréaliste sur le comportement responsable (ou citoyen ou populaire) que l’on a soi-disant adopté – discours qui finit par paraître grotesque tellement il est en décalage avec la réalité ; on « ratisse » de plus en plus large au niveau des produits proposés (ou des idées énoncées) de façon à piquer une partie de la clientèle au concurrent classique (ou droitier selon les cas) ; et c’est la catastrophe… Fuite de la clientèle originelle, récupération très limitée de nouveaux adhérents, fermeture et licenciements pour l’une, mépris profond et désaffection populaire pour l’autre. Je comprends que certains militants du PS, dégoûtés par le spectacle pitoyable du combat des chefs, préfèrent prendre le large et respirer ailleurs. Je regrette simplement que ce soit le spectacle médiatique donné par leur parti, et non le contenu idéologique de plus en plus nauséabond ou de plus en plus creux, qui les fasse fuir. Je ne sais pas si le film lamentable auquel ils viennent d’assister leur servira de leçon et s’ils seront capables de bâtir autre chose. J’ai des doutes car l’empreinte laissée par le moule est bien souvent durable !

De la même manière, certains sociétaires de la défunte « coopérative » des enseignants, ont fini par ne plus répondre « présent », lorsqu’ils se sont aperçus que cette entreprise ne se rappelait de leur existence que pour leur demander du fric en emballant la situation désastreuse dans un discours ronflant : comportement responsable, écologique et patati, et patata, rien à voir avec la « vilaine » concurrence (au diable les Conforama et autres Ikea, alors qu’on fait exactement la même chose). Oser tenir un discours responsable sur le développement durable en proposant dans son catalogue une sélection d’articles de plus en plus coûteux, superflus et énergivore, vous conviendrez que cela ressemble fort au discours d’un parti qui se dit « socialiste » et joue à la surenchère pour vanter les mérites du libéralisme économique (le plus comique étant quand on fait cela quelques mois avant le déclenchement d’une crise économique dont nous n’avons pas fini d’entendre parler). Le même parti « socialiste » ne sait même plus sur quel pied danser pour dénoncer les réformes ravageuses de notre nouveau Napoléon : absent du débat sur l’immigration, absent lorsque la police de Mr Hortefeux expulse, matraque ou enferme les malheureux « sans-papiers », absent lorsque la clique à Dark Vados joue à qui renversera le plus de quilles dans le « bowling de l’éducation », absent lorsqu’il s’agit de contrecarrer les projets énergétiques du lobby nucléaire… Pitoyable ! Beaucoup trop occupé par son congrès pour réagir lorsque la « justice » condamne une association de défense des mal logés à une amende exorbitante… Une politique d’opposition réduite à quelques aboiements de roquets lorsque Monsieur le Président arbore des montres un peu trop chères ou augmente, à tire-larigot, ses émoluments ou le budget du palais impérial. On vocifère un peu lorsque se mettent en place des réformes que l’on a soi-même élaborées il y a un temps (cf le sabotage des retraites…) et l’on retourne dans sa niche pour essayer de piquer l’os de son voisin.

Ils ne comprendront jamais, ces politiciens minables, que leur avenir se joue à gauche, dans la direction où partent les militants conscients qui les abandonnent à leur jeu de pouvoir. Ce n’est pas en jouant le jeu dangereux Sarkozy -Le Pen qu’ils trouveront de nouveaux électeurs. Ceux qui ont voté à droite pour marquer leur soutien à des idées extrémistes, n’auront jamais confiance dans la gauche « vaseline » pour mener avec une poigne de fer la politique qu’ils attendent. Quant à ceux qui ont voté à droite par dépit, ce n’est pas un discours droitier qui les écartera de la surenchère populiste de l’UMP. Ce qu’ils veulent c’est un « programme » de gouvernement qui prenne en compte réellement leurs problèmes quotidiens. Je dis ça, mais, dans le fond, je sais bien que je perds mon temps : il n’y a plus rien à espérer d’un parti dont les fondamentaux sont maintenant complètement pourris ou dont les cadres, issus des mêmes écoles supérieures que leurs concurrents « de droite », ignorent totalement la façon dont vivent les gens des classes populaires. Ce parti est rentré à fond dans le jeu de la politique spectacle, du « one man or woman show ». Il y a un temps où il n’est plus utile de soigner un arbre malade : il vaut mieux l’abattre et brûler son bois pour qu’il ne contamine pas ses voisins. C’est une problématique bien connue des arboriculteurs. Il y a simplement une règle de prudence à respecter : si l’on ne veut pas manquer de fruits, il faut parallèlement, et surtout préventivement, avoir pensé à replanter de jeunes arbrisseaux vigoureux. C’est à mon avis ce qui ne s’est pas passé dans le paysage politique français et que nous allons payer fort cher. Le « miroir aux alouettes », nommé PS, ayant piégé de nombreux militants, notamment en période de spectacle électoral, une énergie considérable a été dépensée par certains pour essayer de redonner vie à un cadavre idéologique ambulant.

Le seul espoir qui nous reste c’est que suffisamment de bonnes volontés se regroupent et se décident à construire un mouvement sur des bases de fonctionnement nouvelles, garantissant le fait que ne se mette pas en place une élite politicarde de dirigeants. L’unique souci de ces gens-là devient en effet, au bout de quelques années de fonctionnement, le maintien de leurs fesses douillettes dans les sièges confortables du pouvoir. Ce n’est donc pas un PCF « réformé », une Ligue Communiste « repeinte » ou un parti vert « fourre-tout » qu’il nous faut, pas plus qu’un énième parti constitué par Mr Mélenchon et ses potes. Il nous faut une structure radicalement nouvelle fonctionnant avec des règles à l’opposé de celles que nous avons connues jusqu’à présent dans la majorité des partis : un mouvement dans lequel le militant de base, le « tracteur-colleur-recruteur », sera l’élément fondamental ; un mouvement dans lequel il n’y aura plus de « permanents à vie » mais des personnes élues sur un mandat précis, pour une durée limitée, responsables directement devant leurs électeurs et révocables dans des délais très brefs ; un mouvement dans lequel les décisions seront prises, le plus souvent possible, au consensus plutôt qu’à la majorité ; un mouvement dont la finalité ne sera pas d’obtenir un score honorable aux prochaines échéances électorales mais de faire avancer de façon profonde et durable le changement de mentalité et le changement de société auquel beaucoup d’entre nous aspire toujours mais sans grandes illusions ! Comme le disait l’un de nos illustres grands anciens : la fin ne justifie pas les moyens mais les moyens utilisés préfigurent la fin. Vive l’utopie !

D’ici là, je crains que nous ne traversions de nouvelles années de plomb et que le comportement erratique de la « Gôche » ne nous coûte fort cher : le fascisme frétille à nouveau de la queue ; Mussolini redevient une « star » de l’autre côté des Alpes, et les slogans populistes font de plus en plus recette dans nos démocraties usées. On envoie les chiens policiers traquer la drogue dans les classes de nos lycées ; on jette en prison des gens pour délit de lectures « malsaines » ; on expulse des êtres humains que l’on traite comme des balles de ping pong ; les files de chômage s’allongent ; la crise a bon dos…

NDLR : à propos de crise, un (et puis non, deux) liens pour avoir une petite idée de ses répercussions dans l’économie française. Deux cartes très bien faites
carte n°1 (Rue89)
carte n°2 (Mediapart)

1 

23novembre2008

« Dans mon village, il y a belle lurette… »

Posté par Sebastien dans la catégorie : Feuilles d'érable; l'alambic culturel.

Le renouveau du conte au Québec

« Dans mon village, il y a belle lurette… »

J’avais pensé commencer ce texte par une devinette… mais plus j’y pense, plus je me dis que cette petite phrase enchanteresse servira mieux mes propos. C’est par elle que tout a commencé pour moi, et je pense qu’elle ne manquera pas d’avoir un petit air de déjà entendu pour certains.
Cette phrase m’a amené dans des brasseries, dans une boulangerie, sur les plages d’une île balayée par les vents, dans le salon d’un appartement bien particulier du Quartier Rosemont à Montréal, dans des bibliothèques, au bord d’un lac au milieu d’une forêt, sur un bateau, sur une sortie d’air chaud du métro, dans des salles de spectacles… pour ne parler que de certains lieux où je me suis retrouvé physiquement. Elle m’a aussi fait rêver, par delà le temps et l’espace…

Habituellement, les histoires commencent par « il était une fois »… mais Fred Pellerin se rattache à ses racines ; il nous conte son passé. Ou plutôt le passé de son village, au travers des histoires de sa grand mère. Au Québec, Fred Pellerin est aux contes ce que Mes Aïeux est à la musique traditionnelle. Ils s’inscrivent dans une grande mouvance visant à faire revivre les racines québécoises ; mais le but, dans le cas de l’un comme de l’autre, n’est pas de s’empêtrer dans le traditionnel, mais bien de le faire revivre en le ré-interprétant à la « sauce moderne ». Fred Pellerin est devenu une personnalité très en vue au Québec (et de plus en plus en France) et St Ellie de Caxton, son village, un haut lieu touristique. Et c’est par lui que j’ai découvert l’univers du conte québécois.

On pourrait s’arrêter très facilement au phénomène Fred Pellerin, son passage à Tout le monde en parle (version québécoise), 4 livres-CD, des salles de spectacle combles, un disque de musique traditionnelle, un livre de photos, et un scénario de film. Il ne faut pas non plus le voir uniquement comme un phénomène médiatique, car ce serait manquer de respect à son talent de conteur. Une simple recherche sur Google vous amènera très facilement où il faut pour écouter des extraits de ses histoires et prendre pleine conscience de son génie.
On pourrait s’arrêter très facilement à lui donc… ce serait admirer le chêne centenaire qui masque un magnifique arboretum… car le paysage du conte au Québec est extrêmement varié, et surtout extrêmement vivant. C’est un renouveau qui, selon moi, a commencé il y a une dizaine d’années de cela, sous l’instigation (entre autre) de André Lemelin qui fonde en 1997 les éditions Planète Rebelle ; une maison d’édition qui se consacre à la publication d’œuvres associant littérature et oralité. Ce qui se traduit généralement par l’édition de livres-CD (et, plus récemment, de livres-DVD). Aujourd’hui, ce sont plusieurs dizaines de conteurs et de poètes qui sont édités, dans des recueils collectifs ou individuels.

Le nom de André Lemelin s’associe également à celui de Jean-Marc Massie, avec qui il fonde en août 1998 les Productions du Diable Vert, un OSBL ayant comme but de faire la promotion du conte, des conteurs et des conteuses. Le principal évènement organisé par les Productions du Diable Vert est incontestablement « les dimanches du conte », présenté tous les dimanches soirs à la micro-brasserie du Sergent Recruteur, à Montréal. Si à sa fondation « les dimanches du conte » restait plutôt une soirée marginale, c’est désormais un incontournable des soirées culturelles Montréalaises, et il est conseillé de venir longtemps à l’avance (voir même de réserver) si l’on veut avoir une place assise.
Beaucoup plus intimiste cette fois, et en référence directe aux veillées d’antan, André Lemelin fonde « les contes des mardis-gras » avec Claudette L’Heureux. Cette fois-ci, c’est le troisième mardi du mois qu’il nous invite, directement dans son salon, autour de son poêle à bois, à écouter des conteurs invités.

Mais le conte ne reprend pas vie uniquement à Montréal. Parallèlement à cela, des festivals de contes sont nés un peu partout au Québec. Si bien qu’aujourd’hui, chaque région à son festival, que ce soit le festival des contes abbitibiens, le festival de contes de Trois-Rivières, le festival contes en îles (aux îles de la Madeleine), et puis celui du Lac St-Jean, celui de l’Estrie…

Le conte, ici, est à l’image du Québec et on ne peut qu’être impressionné par son multi-culturalisme. Si il y a assurément un mouvement fort pour faire revivre les contes traditionnels, la porte est grande ouverte aux conteurs modernes. Ainsi, on pourrait presque comparer un spectacle de Jean-Marc Massie à un « one man show » et la distinction semble parfois très difficile à faire entre conteurs et humoristes (je vous recommande à ce propos un très bon texte de André Lemelin ). Et bien sûr, il y a également tous ces conteurs qui viennent du bout du monde et qui vous permettent, le temps d’un festival, d’être au Japon le lundi, à Madagascar le mardi, en France le mercredi, au Venezuela le jeudi, et de retour au Québéc le vendredi soir. Et tout cela sans télécommande, mais bien avec des vrais gens, en chair et en os !

Le conte devient alors une excuse pour s’évader de son quotidien ; mais plus seulement par l’esprit, plus seulement le temps d’une histoire. Il devient une excuse pour découvrir de nouveaux lieux. La Maison internationale du conte offre très régulièrement des ballades contées dans les rues de Montréal, et sur le Mont-Royal. Les festivals vous invitent également à des ballades contées dans des lieux inusités. Pour les enfants, ce sont les goûters contés. Dans des boulangeries ou dans des salons de thé, vous pourrez satisfaire vos papilles gustatives en même temps que vos oreilles…

Tout cela pour finalement revenir s’asseoir, les yeux brillants et les oreilles grandes ouvertes, un verre de bière à la main, écouter la prochaine histoire…

NDLR : avez-vous seulement remarqué que cette chronique est rédigée par un nouvel auteur ? Il s’agit de « l’ambassadeur permanent » de la « feuille charbinoise » au Québec. « La feuille charbinoise », entreprise familiale multinationale à but non lucratif… Les photos illustrant l’article : Fred Pellerin (© Micheline Sarrazin), le logo du « Sergent recruteur » (© Sergent recruteur), André Lemelin et Christian-Marie Pons (© Photo Manie).
Sources consultées pour la rédaction : les productions Micheline Sarrazin – les contes des mardis-gras – les éditions Planète Rebelle – les dimanches du conte.

4 

21novembre2008

Ça c’est passé un 21 novembre… mais en 1831

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

La révolte des « Canuts » lyonnais

Un silence inquiétant règne dans les ateliers de tissage de la Croix Rousse, ce 21 novembre au lever du jour. On n’entend pas le bruit régulier et coutumier des « bistanclaques », ces métiers à tisser la soie qui tirent leur nom de leur vacarme métronomique et assourdissant. Les ouvriers se regroupent dans les ruelles ; des cortèges se forment et convergent vers le bas de la Grand’côte : il faut aller manifester dans Lyon, faire savoir aux tribuns que le peuple n’en peut plus d’étouffer dans sa misère. Soudain, des coups de feu éclatent ; trois ouvriers sont tués, d’autres blessés… La colère gronde. Dans les ruelles jaillit ce cri du cœur : « aux armes, on assassine nos frères ! » Pelles, pioches, bâtons, quelques fusils apparaissent dans les mains. Les manifestants ne peuvent quitter leur colline au cœur de Lyon. Ils s’y retranchent alors, construisant quelques barricades et désarmant la garde Nationale, plutôt passive, pour se procurer les armes qui font défaut. Le tocsin sonne à toute volée : il faut se mobiliser, s’armer, ne pas laisser la troupe investir le quartier. La préfecture s’affole : le Général Roguet veut donner l’assaut ; le préfet veut négocier encore une fois, et promettre, promettre, des mesures qui ne seront pas appliquées, donner des garanties que les patrons ne respecteront pas. Le préfet est pris en otage par les Canuts qui ne veulent plus de paroles, de phrases en l’air, mais des actes. Quel a été l’élément déclencheur de ce soulèvement ? Quelle est la situation de ces ouvriers du tissage, représentant une fraction importante du prolétariat lyonnais ?

Pour chanter Veni Creator
Il faut une chasuble d’or (bis)
Nous en tissons, pour vous, grands de l’Eglise
Et nous pauvres Canuts, n’avons pas de chemises
C’est nous les Canuts
Nous sommes tous nus.

L’organisation du secteur industriel du tissage sur la région lyonnaise est assez particulière. Tout en haut de la pyramide, on trouve les « soyeux » ou « fabricants » qui commandent, financent et commercialisent les pièces de tissu. Ils font travailler environ huit mille maîtres artisans tisserands, appelés « Canuts ». Ceux-ci possèdent plusieurs métiers dans leur logement et emploient environ trente mille « compagnons », des ouvriers salariés à la journée. Ce personnel est complété par des apprentis, des garçons de course, des femmes (dont le salaire est nettement inférieur à celui des hommes et l’emploi encore plus précaire). En 1831, en raison de la concurrence, de l’introduction du métier mécanique Jacquard mais aussi du désir des patrons d’accroître leurs bénéfices, la conjoncture est morose dans la soierie. Les tarifs minimum pour les commandes ne sont plus appliqués et les salaires des Canuts et de leurs compagnons baissent de façon considérable. Le 18 octobre 1831, après intervention du préfet du Rhône, les tisserands obtiennent la mise en place d’un tarif limitant la baisse des prix. C’est l’allégresse du côté de la Croix Rousse : selon le Maire de ce quartier, « le retour des ouvriers a eu lieu dans le plus grand ordre. Des illuminations spontanées, des danses sur la place publique ont été improvisées. » Mais un grand nombre de fabricants lyonnais refusent d’appliquer cette mesure, en s’appuyant (déjà à l’époque !) sur le principe de non intervention de l’Etat dans l’économie. Ils considèrent par ailleurs le montant de « l’augmentation » demandée par les artisans comme exorbitant. Je place le mot augmentation entre guillemets puisqu’il s’agit en réalité d’un simple maintien du pouvoir d’achat, selon les termes actuels employés dans ce genre de négociation. Le non respect d’un accord signé avec la garantie du préfet provoque une grande colère chez les Canuts qui ont l’impression d’avoir été « roulés dans la farine », d’où les évènements du 21.

Pour gouverner, il faut avoir
Manteau et rubans en sautoir (bis)
Nous en tissons pour vous, Grands de la Terre,
Et nous, pauvres Canuts, sans drap on nous enterre !
C’est nous les Canuts,
Nous allons tout nus !

Le 22 novembre, le mouvement prend une ampleur considérable et des ouvriers d’autres branches d’activités se joignent aux Canuts. La caserne du Bon Pasteur ainsi que plusieurs armureries sont pillées. La Garde Nationale prend le parti des insurgés. Ces derniers forment un immense cortège ; en tête sont brandis des drapeaux noirs sur lesquels on peut lire : « Vivre en travaillant ou Mourir en combattant ». Ils se dirigent vers le quartier des Capucins où résident les principaux fabricants… Une terrible bataille se déroule aux alentours du pont Morand. Elle fera près de 200 morts et 400 blessés répartis dans les deux camps. L’infanterie du Général Roguet est vaincue et doit évacuer la ville. Les insurgés sont maîtres de la capitale régionale, mais ils sont quelque peu dépassés par leur succès. Leur revendication, à la base, est principalement économique, et ils n’ont pas de véritable programme politique. Il y a peu d’ouvriers qui ont une formation dans ce domaine car les associations professionnelles ainsi que toute autre forme de regroupement, sont interdites. Le principal souci des Canuts révoltés c’est d’éviter le désordre ou le pillage. L’un de ces révoltés, Joseph Benoit, notera dans ses mémoires : « La victoire, achetée au prix de tant de sang, pesait aux ouvriers. Ils s’étaient battus pour une question de salaire, une question de vie contre les fabricants, et non contre le gouvernement. » Ce n’est pas un hasard si c’est le drapeau noir, et non le rouge qui a été choisi (le noir est la couleur du deuil, de la révolte, et il sera tout d’abord l’étendard de la révolte populaire avant d’être revendiqué – beaucoup plus tard dans l’histoire – par les anarchistes). Quelques militants républicains essaient d’imposer leur point de vue mais sans grand succès. Faute de prolongement politique, l’insurrection victorieuse est dans une impasse totale. Le gouvernement va profiter de cette incertitude et s’organiser rapidement pour reprendre en main cette situation considérée comme potentiellement « très dangereuse ». Le président du conseil, Casimir Périer, annonce à la Chambre des députés que le Duc d’Orléans et le Maréchal Soult prennent la tête d’une armée de vingt mille hommes pour reconquérir Lyon et rétablir l’ordre au plus vite. Le 3 décembre, la troupe rentre dans Lyon, sans effusion de sang et sans négociation préalable : le mouvement des Canuts s’est évaporé semble-t-il. Le comité insurrectionnel qui s’est mis en place a disparu de la scène publique, faute de soutien de la part des Canuts, faute surtout de véritable représentativité.

Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira. (bis)
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la révolte qui gronde !
C’est nous les Canuts,
Nous n’irons plus nus !

Selon les instructions données par Louis Philippe, la répression est relativement modérée : quelques ouvriers sont arrêtés et ceux qui font l’objet de condamnations seront acquittés l’année suivante. Par contre, la décision est prise de construire un fort militaire pour contrôler de façon plus efficace le quartier « rouge » de Lyon ; le Préfet, jugé trop compréhensif à l’égard de la populace, est limogé et le tarif minimum garanti est aboli. C’est donc l’échec sur toute la ligne pour les Canuts. Une nouvelle révolte éclatera en 1834, trois ans plus tard, mais celle-ci sera beaucoup plus politisée. Les Républicains ont compris la leçon : diverses sociétés secrètes se sont formées sur Lyon et le nombre de militants possédant une conscience politique élevée augmente peu à peu. Cette nouvelle insurrection prendra le nom de « semaine sanglante ». La répression sera confiée à un personnage tristement célèbre, Adolphe Thiers, qui fera là ses premières armes face à un soulèvement populaire. Il profitera de l’expérience acquise à Lyon pour combattre, des années plus tard, les « Communards » parisiens. Je vous raconterai sans doute un jour cette « semaine sanglante » qui doit absolument rester présente dans nos mémoires…

NDLR : concernant les sources documentaires et iconographiques, je me suis servi du livre de Fernand Rude « c’est nous les Canuts », d’une synthèse parue sur le site Rebellyon, de l’article correspondant à ce sujet sur Wikipedia, ainsi que d’une étude publiée sur le blog « Lyon au XIXème ». A ma grande colère, je me suis aperçu que cette révolte populaire avait été reprise à son compte, et réécrite de façon assez tendancieuse, par le site d’un mouvement d’extrême-droite dont je ne donnerai évidemment pas les coordonnées. D’où l’importance, je réitère, de défendre avec vigilance ce qui appartient à la mémoire populaire !

2 

19novembre2008

La crise s’aggrave dans le secteur automobile

Posté par Paul dans la catégorie : Boîte à Tout.

Les voitures rutilantes s’accumulent sur les parkings des fabricants et des concessionnaires désespérés. Plus moyen d’attirer le client : il y a des visiteurs certes, mais point d’acheteurs. On essaie le véhicule, on teste le confort des banquettes, on admire les gadgets multiples. Le vendeur a beau cocoriquer de sa plus belle voix, se dressant fièrement pour vanter les qualités de sa berline écologique ; rien n’y fait… Ni l’argument concernant la ventilation parfaite du véhicule, ni la présence (de base) d’un faisceau de câbles permettant de brancher simultanément la cafetière, la wifi et la console de jeux du petit biquet. Pourtant les sièges sont moelleux aux pattes et le rétro réglé de telle façon que l’on ne puisse s’encorner dessus. « Le problème c’est un peu le crédit vous comprenez ! Et puis aussi le suréquipement ! Nous avons déjà autant de voitures qu’il y a de jours dans la semaine. A ce prix là d’ailleurs, votre berline devrait avoir un revêtement intérieur type peau de caméléon : ce tissu chamoisé ne va pas du tout avec mon pelage poitevin ! »

Les questions pleuvent sur le malheureux vendeur
– Vous êtes sûr que la ventilation est suffisante ? Certains passagers laissent parfois derrière eux une de ces odeurs de bouc ! Il faut de l’air ! de l’air !
– Vous ne pourriez pas diviser le prix par deux ? Il y a comme une marque de sabot sur le capot moteur…
– Vous en vendez beaucoup des voitures comme ça ? Allez, va, dites-moi la vérité, vous me proposez un truc difficile à fourguer à vos clients habituels ! Vous me prenez pour un mouton peut-être ? Vous pensez que parce que la note est salée cela va m’attirer ?

Finalement, les clientes s’en vont, laissant le pauvre vendeur à ses sombres réflexions. « Décidément, le marché est bien volatile ces temps ! Si ça continue, je vais me recycler dans la traction hippomobile… Elles vont me rendre chèvre ces bonnes femmes ! Dire qu’avant la crise on ne recevait que des poules de luxe. » Quant aux dames, charmantes, bêlantes et froufroutantes, elles échangent entre elles des propos fort inconvenants que je ne transcrirai pas ici. Disons que l’on entend des choses comme : « pour qui il nous prend cet emplumé de première ? On n’est pas des bœufs quand même et on ne va pas être les dindons de la farce ! Allez, viens Martine, on va faire un tour au salon du yachting… »

Moralité : Renault était un précurseur lorsqu’il a fermé ses usines à l’île Seguin. Que les ouvriers de Billancourt me pardonnent !

3 

18novembre2008

Ça ne peut pas passer : il faut que ça casse !

Posté par Paul dans la catégorie : Sur l'école.

Grève dans l’Education Nationale Jeudi 20 novembre…

Très bien mais pas suffisant ! Il va falloir que les enseignants (avec ou sans leurs syndicats englués dans une bureaucratie immobiliste) fassent preuve d’un peu plus d’imagination face au feu nourri de réformes, toutes plus nocives les unes que les autres, proposées par Dark Vados et sa bande de joyeux démolisseurs. Cette fois, c’est carrément l’avenir du service public d’Education qui est en cause. Sa « mise à mort » est programmée depuis des années par les chantres de l’ultra-libéralisme ; le gouvernement français est en retard sur le programme. L’école coûte cher, trop cher, et l’on a besoin d’argent, de beaucoup d’argent, pour les banquiers nécessiteux et les patrons dans le besoin. Un qui a du mérite en tout cas dans cette histoire, c’est notre collègue Alain Refalo qui a réussi a jeter un beau pavé dans la mare, en adressant le courrier reproduit juste en dessous à son « supérieur hiérarchique ». Ce texte, qui n’a pourtant rien d’un brûlot révolutionnaire et qui n’est pas inspiré par l’ouvrage maudit « l’insurrection qui vient » a commencé à provoquer une vague d’une ampleur telle que le Ministère a ordonné enquête, et, bien entendu, sanctions. On ne plaisante pas avec la hiérarchie dans l’Education Nationale, même si celle-ci est systématiquement absente lorsque l’on peut avoir besoin d’elle au quotidien.

Voici donc le courrier qu’Alain Refalo a adressé à son Inspecteur ; je me joins à la vingtaine de blogs et sites internet qui l’ont déjà reproduit… Je m’empresse de participer à cette entreprise de déstabilisation financée par le terrorisme international !

Colomiers, le 6 novembre 2008

Monsieur l’Inspecteur,

Je vous écris cette lettre car aujourd’hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d’obéir.
Depuis un an, au nom des indispensables réformes, un processus négatif de déconstruction de l’Education Nationale s’est engagé qui désespère de plus en plus d’enseignants. Dans la plus grande précipitation, sans aucune concertation digne de ce nom, au mépris de l’opinion des enseignants qui sont pourtant les « experts » du quotidien sur le terrain, les annonces médiatiques de « réformes » de l’école se succèdent, suscitant tantôt de l’inquiétude, tantôt de la colère, et surtout beaucoup de désenchantement et de découragement. La méthode est détestable. Elle témoigne de beaucoup de mépris et d’arrogance vis-à-vis de ceux qui sont les premiers concernés. La qualité d’une réforme se juge autant par son contenu que par la façon dont est elle est préparée, expliquée et mise en oeuvre. L’Éducation Nationale n’est pas l’armée ! Il n’y a pas d’un côté ceux qui décident et d’un autre côté ceux qui exécutent ! L’honneur de notre métier est aussi de faire œuvre de raison, de critique et de jugement.

Aujourd’hui, la coupe est pleine ! Le démantèlement pensé et organisé de l’Education Nationale n’est plus à démontrer tant les mesures décidées et imposées par ce gouvernement l’attestent au grand jour : des milliers de suppressions de postes qui aggravent une situation d’enseignement déjà difficile, la diminution du volume horaire hebdomadaire, la préférence accordée à la semaine de 4 jours, pourtant dénoncée par tous les chronobiologistes, l’alourdissement des programmes scolaires malgré une rhétorique qui prétend le contraire, la suppression des IUFM, la disparition annoncée des RASED alors qu’aucun bilan de leur action n’a été réalisé, la réaffectation dans les classes des enseignants travaillant pour les associations complémentaires de l’école, ce qui mettra à bas grand nombre de projets éducatifs dont l’utilité n’est plus à démontrer, la mise en place d’une agence chargée du remplacement avec l’utilisation de vacataires, la création des EPEP où les parents et les enseignants seront minoritaires dans le Conseil d’Administration, la dévalorisation du métier d’enseignant dans les écoles maternelles et les menaces qui pèsent sur celles-ci, la liste est longue des renoncements, des coupes franches et finalement des mauvais coups portés à notre système éducatif. Sans compter, ce qui m’est le plus insupportable, l’insistance à dénoncer le soit disant « pédagogisme », c’est-à-dire les mouvements pédagogiques qui, depuis des décennies, apportent des réponses innovantes, crédibles, raisonnables à l’échec scolaire.

Le démantèlement des fondements de l’Éducation Nationale est un processus que je ne peux accepter sans réagir. L’objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction d’un système, certes imparfait, mais qui a vocation à éduquer et instruire, à transmettre tout autant un « art de faire » qu’un « art de vivre », en donnant toutes ses chances à chaque élève, sans aucune distinction.

  1. Les « nouveaux » programmes constituent une régression sans précédent. Ils tournent le dos à la pédagogie du projet qui permet aux élèves de s’impliquer dans les savoirs, de donner du sens à ce qu’ils font, de trouver des sources de motivation dans leur travail. Cette vision mécaniste et rétrograde des enseignements, qui privilégie l’apprentissage et la mémorisation, va certainement enfoncer les élèves en difficulté et accentuer l’échec scolaire. Ces programmes sont conçus pour pouvoir fournir des résultats « quantifiables, publiables et comparables » Or, « en éducation, tout n’est pas quantifiable, ni même évaluable en termes d’acquisitions immédiatement repérables ». (Philippe Meirieu). Nous sommes bien dans une logique d’entreprise et de libéralisation de l’école. Désormais, les enseignants seront évalués sur les progrès des acquis des élèves, c’est-à-dire sur la progression des résultats chiffrés. C’est notre liberté pédagogique qui est ainsi menacée. Dans la mesure où les programmes de 2002 n’ont fait l’objet d’aucune évaluation sérieuse et que d’autre part nous ne savons toujours pas qui a élaboré et rédigé les programmes 2008, d’ailleurs sans aucune concertation digne de ce nom, nous sommes en présence d’un déni de démocratie et de pédagogie. Pour toutes ces raisons, je considère que ces programmes sont totalement illégitimes. C’est pourquoi en conscience, j’ai décidé de ne pas les appliquer et de continuer à travailler dans l’esprit des programmes de 2002.
  2. Tout particulièrement, je refuse de m’inscrire dans la logique d’une « Instruction morale et civique » aux relents passéistes. C’est une insulte faite aux enseignants et aux élèves de penser que l’inscription d’une règle de morale au tableau, apprise par cœur par les élèves, fera changer un tant soit peu leur comportement ! Aujourd’hui, plus que jamais nous avons besoin de mettre en place dans nos classes des dispositifs qui offrent aux élèves la possibilité de se connaître, de se rencontrer, d’échanger, de se respecter. Nous avons besoin d’une éducation au vivre ensemble, car si nous ne le faisons pas, qui le fera ? L’éducation citoyenne est l’un des piliers de l’école pour construire une société ouverte, démocratique et libérée de l’emprise de la violence. La priorité aujourd’hui est d’apprendre aux élèves à se respecter, à réguler positivement les inévitables conflits du quotidien par la parole, la coopération, la médiation. Aujourd’hui, comme hier, en conscience, j’ai fait le choix d’une éducation citoyenne qui permette aux élèves de découvrir leur potentiel créatif et émotionnel au service du mieux vivre ensemble.
  3. La réduction du volume horaire de la semaine scolaire de 26h à 24h apporte des bouleversements tels dans l’organisation des écoles, qu’il faut aujourd’hui parler de désorganisation structurelle. Le dispositif d’aide personnalisée pour « les élèves en difficulté » n’est qu’un prétexte démagogique pour supprimer les RASED. Ce dispositif porte un coup fatal à la crédibilité du métier d’enseignant. En effet, de nombreuses expériences pédagogiques d’hier et d’aujourd’hui ont montré et montrent que la difficulté scolaire se traite avec efficacité avec l’ensemble du groupe-classe, dans des dynamiques de coopération, de tutorat, de travail différencié, d’ateliers de besoin, etc. Le dispositif actuel considère que la difficulté doit être traitée de façon « médicale », avec un remède individuel, en dehors de toute motivation et de tout projet de classe. C’est une grave erreur. Ce dispositif est une faute contre l’esprit et la pédagogie. Dès la rentrée, en conscience, je n’appliquerai pas ce dispositif d’aide personnalisée tel qu’il est actuellement organisé. Ces deux heures seront mises à profit pour mener à bien un projet théâtre avec tous les élèves de la classe, répartis en demi-groupe, le mardi et le vendredi de 15h30 à 16h30, ceci avec l’accord des parents.
  4. Les stages de remise à niveau pendant les vacances scolaires à destination des élèves de CM1 et CM2 sont eux aussi des dispositifs scandaleux et démagogiques destinés à caresser l’opinion publique dans le sens du poil. Mis en place sous le motif populiste qu’il est anormal que seuls les riches peuvent se payer des heures de soutien scolaire (dixit notre ministre), ces stages dont certains ne seront pas animés par des enseignants, ne règleront en rien l’échec scolaire. Ils sont destinés à appâter les enseignants qui souhaitent effectuer des heures supplémentaires avec bonne conscience, alors que dans le même temps des milliers de postes sont supprimés, aggravant ainsi les conditions de travail dans les écoles. Parce que je respecte profondément les élèves qui ont des difficultés et leurs parents et que je suis persuadé que ce dispositif est néfaste, je continuerai à refuser de transmettre des listes d’élèves pour les stages de remise à niveau.
  5. La loi sur le service minimum d’accueil dans les écoles les jours de grève n’est pas autre chose qu’une loi de remise en question des modalités d’application du droit de grève. Il est demandé aux enseignants de se déclarer gréviste 48h avant la grève afin que ce service minimum d’accueil puisse se mettre en place. Ce qui signifie clairement que les enseignants doivent collaborer à la remise en cause du droit de grève ! On ne saurait être plus cynique ! La commune de Colomiers ayant décidé de ne pas organiser ce service minimum d’accueil les jours de grève, il devient inutile de se déclarer 48h avant. En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l’administration et j’informerai les parents trois jours avant de mon intention de faire grève.

Dans son dernier ouvrage, « Pédagogie : le devoir de résister », Philippe Meirieu écrit : « Nous avons le devoir de résister : résister, à notre échelle et partout où c’est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit. Notre liberté pédagogique, c’est celle de la pédagogie de la liberté. […] Nous n’avons rien à lâcher sur ces principes pédagogiques. Car ils ne relèvent pas de choix passagers de majorités politiques, mais bien de ce qui fonde, en deçà de toutes les circulaires et de toutes les réformes, le métier de professeur dans une société démocratique.
Et devant les errances de la modernité, le professeur n’a rien à rabattre de ses ambitions, bien au contraire… Face à la dictature de l’immédiateté, il doit travailler sur la temporalité. Quand, partout, on exalte la pulsion, il doit permettre l’émergence du désir. Contre les rapports de force institués, il doit promouvoir la recherche de la vérité et du bien commun. Pour contrecarrer la marchandisation de notre monde, il doit défendre le partage de la culture. Afin d’éviter la sélection par l’échec, il doit incarner l’exigence pour tous.
Personne ne prétend que la tâche est facile. Elle requiert détermination et inventivité. Echanges, solidarité et travail en équipe. Elle exige du courage. Et la force de nager à contre-courant. Il ne faut pas avoir peur de la marginalité. Car, plus que jamais et selon la belle formule de Jean-Luc Godard, « c’est la marge qui tient la page. » »
Si aujourd’hui je décide d’entrer en résistance et même en désobéissance, c’est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. C’est parce que je ne pourrais plus concilier liberté pédagogique, plaisir d’enseigner et esprit de responsabilité qu’il est de mon devoir de refuser d’appliquer ces mesures que je dénonce. Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l’espérance que cette résistance portera ces fruits. J’espère que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces prétendues réformes. Cette action est une action constructive car dans le même temps il s’agit aussi de mettre en place des alternatives pédagogiques concrètes, raisonnables et efficaces.

Monsieur l’Inspecteur, vous l’avez compris, cette lettre n’est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l’adresser et de la faire connaître. Le propre de l’esprit responsable est d’agir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. C’est ce que je fais aujourd’hui.

Je vous prie de recevoir, Monsieur l’Inspecteur, l’assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.

Cette lettre a déjà été lue plus de 26 000 fois sur le blog « résistance pédagogique » où elle a été publiée en premier lieu. La presse régionale et nationale a commencé à s’emparer du sujet. La procédure disciplinaire engagée contre Alain Refalo suit son cours. L’Inspecteur d’Académie s’est permis de mettre en cause l’intégrité professionnelle de notre collègue dans des propos qu’il a tenus sur France 3 régional et dans la « dépêche du midi ». Les syndicats commencent à réagir ; les collègues de l’école, les parents, se mobilisent. De telles initiatives d’insoumission aux règles imposées par le système doivent être soutenues à tout prix. Si un seul grain de sable ne peut suffire à gripper la machine, l’inertie et la résistance passive peuvent devenir des armes redoutables dans les mains d’un groupe de personnes déterminées. Les terrains de lutte ne manquent pas dans l’Education : de la fameuse « base élèves », préambule d’un fichage systématique de tous les citoyens, au rejet des nouveaux programmes en passant par le nivellement par le bas de la formation pédagogique des enseignants, il y a matière à « ruer dans les brancards ! Je reprends également à mon compte cette très belle citation de Henri David Thoreau : « Si la machine gouvernementale veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine. Il faut que je veille, en tout cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne. »

NDLR : face à un augmentation assez insupportable du « spam » dans les commentaires de chronique, j’ai été obligé d’ajouter une procédure de contrôle supplémentaire destinée à empêcher l’envoi systématique de messages publicitaires ou incohérents par des « robots ». Ce dispositif « vigi-merde » sera maintenu tant que nécessaire…

1 

Parcourir

Calendrier

avril 2026
L M M J V S D
« Avr    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930  

Catégories :

Liens

Droits de reproduction :

La reproduction de certaines chroniques ainsi que d'une partie des photos publiées sur ce blog est en principe permise sous réserve d'en demander l'autorisation préalable à (ou aux) auteur(s). Vous respecterez ainsi non seulement le code de la propriété intellectuelle (loi n° 57-298 du 11 mars 1957) mais également le travail de documentation et de rédaction effectué pour mettre au point chaque article.

Vous pouvez contacter la rédaction en écrivant à