12novembre2010

Agriculture bio en Ukraine : pourquoi pas ?

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes.

On en cause entre deux propositions de sortie au cinéma…

pour se remettre des émotions sociales du mois d’octobre. Un film sympa sort ce mois-ci sur les écrans trop rares de quelques cinémas privilégiés : ça s’appelle « Severn ; la voix de nos enfants ». Le réalisateur c’est Jean Paul Jaud, le mécréant qui a commis « Nos enfants nous accuseront ».  Comme on n’est jamais mieux présenté que par soi-même, je laisse la parole à l’auteur :

« En 1992, au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, Severn Cullis-Suzuki, une enfant de 12 ans interpellait les dirigeants du monde entier sur la situation humanitaire et écologique de la planète.
En 2009, Severn est une jeune femme de 29 ans qui s’apprête à donner naissance à son premier enfant. Ce long-métrage documentaire propose une mise en regard du discours de Severn en 1992 avec la vision qu’elle porte sur le monde en 2009. Que s’est-il passé depuis dix-huit ans ? Quels sont les engagements environnementaux qui ont été tenus ? A quelles urgences et nouveaux défis le monde doit-il faire face ? Pour faire écho aux interpellations de Severn et pour répondre de manière résolument optimiste aux désillusions qu’elle pointe, le film prend le parti de mettre en lumière des initiatives positives, menées aux quatre coins de la planète par des personnes remarquables. Ce documentaire ramène chacun d’entre nous à une question universelle et essentielle : quel monde laisserons-nous aux générations futures ? »
La bande annonce du film (que l’on peut visionner ICI) m’a donné envie de rédiger une chronique sur le même thème en choisissant de parler d’une expérience plutôt improbable selon nos stéréotypes habituels, de raconter une histoire qui se déroule dans un lieu où l’on ne croirait pas de telles initiatives possibles… Je ne vous propose nullement un modèle mais un simple exemple que je trouve intéressant car plutôt atypique… L’histoire ci-dessous, même si elle fait l’objet d’une séquence dans le dernier film de Coline Serreau, est relativement peu connue du public. Alors voyageons un peu en attendant de visionner « Severn »…

Quand on parle d’Ukraine, on fait rapidement l’association avec l’accident nucléaire de Tchernobyl, et on en déduit automatiquement pollution et terres radioactives, ou bien on se perd en conjectures sur la pauvreté du pays et les récentes tentatives de changements politiques (vous savez la révolution… « orange », puisqu’il est tendance de distinguer les révolutions en leur attribuant les couleurs de l’arc-en-ciel…) Dans ce pays où le concept même d’agriculture biologique ou écologique n’est pas encore reconnu par les autorités et ne donne lieu à aucune disposition particulière dans la législation, un homme se bat depuis 1978 pour animer un projet unique en Europe et peut-être même au monde : une exploitation agricole de 8000 hectares, ancien kolkhoze, entièrement conduite selon les techniques de l’agrobiologie depuis plus de trente ans. Pour une fois que l’on peut parler des pays de l’ancien bloc soviétique en termes autres que pollution, arriération ou pauvreté, je trouve intéressant de vous raconter cette expérience.

L’histoire débute en 1978, dans les environs de la ville de Poltava, à trois heures de la capitale actuelle, Kiev (et à cinq cent kilomètres environ de Tchernobyl). Semion Antoniets est alors un directeur de kolkhoze tout à fait dans la norme soviétique et l’immense ferme dont il est responsable essaie de cadrer au mieux avec les objectifs des plans successifs élaborés par les bureaucrates du Kremlin. L’Ukraine est l’un des greniers à blé de l’Union Soviétique et les objectifs de production doivent être respectés coûte que coûte. Antoniets s’inquiète cependant des maladies de plus en plus nombreuses qui frappent les ouvriers agricoles sous sa responsabilité, à force de manipuler engrais chimiques et pesticides divers. Il prend alors la décision de renoncer à un certain nombre de techniques nouvelles et d’améliorer les pratiques anciennes. Il s’intéresse à l’agrobiologie, et, petit à petit, met en place, en les adaptant à la configuration de son kolkhoze, les pratiques recommandées par les chercheurs (peu nombreux, mais inventifs) dans ce domaine. S’il ne veut pas perdre sa place, il doit aussi veiller à ce que l’exploitation ne voit pas ses rendements baisser et il y arrive plutôt bien. Lorsque l’Ukraine accède à l’indépendance, il poursuit ses expériences et, ce, bien que la « bio » ne soit pas plus reconnue par le nouveau gouvernement que par l’ancien.

La ferme de Simion Antoniets prend le joli nom d’Agroékologia et on continue à cultiver les terres en respectant les règles de l’agriculture bio. Les huit mille hectares que comporte l’exploitation servent à produire céréales et oléagineux consommés sur place pour nourrir un important troupeau de bétail (5070 têtes dont 1880 vaches et 800 cochons).  Ces produits sont écoulés sur le marché intérieur ukrainien au même tarif que ceux provenant des fermes traditionnelles. il n’y a, en Ukraine, ni label, ni réglementation, permettant une valorisation particulière des produits bios. Seul le lait bénéficie d’une légère majoration tarifaire car il est d’une excellente qualité nutritive et commercialisé pour les enfants. Les rendements étant élevés, l’entreprise est parfaitement rentable. Les pratiques de l’agriculture bio requièrent généralement une main d’œuvre plus abondante qu’en agrochimie, mais les salaires peu élevés dans le pays expliquent sans doute la compétitivité de la ferme. Certes la dimension industrielle d’Agroékologia amène à formuler un certain nombre de réserves (surtout lorsque l’on est partisan, comme je le suis, d’un renouveau de l’agriculture paysanne à petite échelle) mais elle a le mérite, par ailleurs, d’ouvrir un débat fort intéressant sur les surcoûts justifiés ou non de l’agriculture biologique. Dans ce domaine là, je trouve les dérapages de plus en plus nombreux. Il y a sans aucun doute aussi des questions à se poser sur la rentabilité de certains projets.

Pour ceux qui ne réalisent pas bien les dimensions, quelques chiffres permettent de se faire une idée de l’importance d’Agroécologika. La ferme emploie 500 salariés, produit 10 000 tonnes de lait par an, 800 tonnes de viande et 2 à 3000 tonnes de blé… Largement de quoi approvisionner l’AMAP qui fonctionne pas très loin de chez vous ! Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup d’exploitations pratiquant l’agriculture chimique intensive, les sols de la ferme de Semion Antoniets sont en excellent état, et présentent une bonne résistance à la sécheresse de ces derniers étés. Les résultats obtenus commencent à intéresser quelques experts gouvernementaux, mais le développement de l’agriculture bio n’est pas une question prioritaire dans le pays. On estime pourtant qu’environ deux cent mille hectares seraient cultivés sans produits chimiques en Ukraine et qu’il existerait un potentiel important d’extension rapide car de nombreuses terres ont été laissées en friche depuis l’indépendance, faute d’engrais chimiques en particulier. Il est fort probable que d’ici quelques temps les épiciers géants de nos provinces ne manqueront pas de s’intéresser à ce potentiel. Carrefour a déjà fait des démarches pour tenter d’implanter des exploitations bio dans certaines zones agricoles de Roumanie. Les reconversions qui se produiront alors seront faites au pas de charge et destinées essentiellement à alimenter le marché de l’exportation. Il est à craindre que des entreprises du type d’Agroékologica ne prolifèrent mais en s’écartant sensiblement du modèle…

Il est à noter cependant une autre démarche initiée par le gouvernement suisse dans le cadre de sa politique d’aide au développement des pays émergents. Le département fédéral du développement et de la coopération (DDC) a lancé un plan de relance de l’activité agricole en Ukraine basé en grande partie sur le développement de l’agriculture biologique. L’objectif de ce plan est de ralentir puis de stopper le mouvement migratoire important qui se produit actuellement dans ce pays – déplacement rapide de population ayant pour conséquence une désertification des campagnes et l’abandon de zones fertiles importantes. La disparition des subventions étatiques et les incertitudes concernant la propriété du sol poussent les paysans à abandonner tout investissement et à se détourner de leur activité. La DDC, dans le cadre de son plan, assure une formation initiale des agriculteurs aux techniques de la bio, les aide à la mise en place sur le terrain et à la construction d’une filière de commercialisation assurant une meilleure valorisation des produits. La démarche doit permettre le maintien d’un nombre important de petites exploitations, et tente, à sa façon, de répondre aux besoins croissants en nourriture de qualité d’une population mondiale en pleine expansion. Il est regrettable qu’un pays comme l’Ukraine, autrefois grenier à blé de l’URSS, n’exporte pratiquement plus de denrées agricoles suite à la désorganisation générale de son économie – désorganisation dont le monde rural semble subir les plus grosses conséquences. Ce projet est piloté par la haute école suisse pour l’agriculture (SHL) à Zollikofen et par l’Université agricole d’Illinzi dans le district de Vinnitsa (Ukraine).

Pour le clap de fin de cette séquence « et si on parlait un peu d’écologie », retour au cinéma. Je vous propose la bande annonce d’un autre film sympa qui vient de sortir sur quelques écrans un peu moins hollywoodiens que les autres. « Small is beautiful – C’est par où demain ? » est un film d’Agnès Fouilleux qui traite principalement de l’agriculture à dimension humaine et des alternatives qui commencent à se mettre en place pour résister au rouleau compresseur désastreux de l’agro-industrie. Comme pour Severn, je vous invite à aller voir la bande annonce du film et je vous livre un extrait de la présentation :

« Le bon sens paysan qui faisait l’agronomie d’hier a peu à peu, depuis plus de cinquante ans, été remplacé par des logiques marchandes, qu’une poignée d’entreprises multinationales a réussi à imposer en prenant le pouvoir jusqu’au plus haut niveau. Les petites fermes polyvalentes et autonomes des paysans d’hier ont laissé la place à d’immenses “exploitations” qui portent bien leur nom…
Pourquoi, comment et au profit de qui la production agricole s’est-elle industrialisée au point de désertifier les campagnes, d’empoisonner l’eau et les sols, de stériliser les paysages, de confisquer les semences et d’affamer des millions de paysans dans le monde ? »
Certains esprits chagrins me feront peut-être remarquer que l’exemple de la ferme de Simion Antoniets en Ukraine est un peu contradictoire avec les propositions contenues dans ce dernier film. Il est vrai que l’ex-kolkhoze repris par Agroecologika ne se range pas vraiment dans la catégorie des petites exploitations familiales. Il n’en reste pas moins que je trouve l’expérience de Semion Antoniets particulièrement intéressante car on oppose systématiquement agriculture biologique et grandes exploitations agricoles, comme s’il y avait une antinomie entre les deux. Il faut arrêter avec les clichés du genre « la bio en montagne, ça va, mais que voulez-vous ma bonne dame, ça ne marcherait pas dans les grandes plaines à céréales de la Beauce ». Compte tenu de l’urgence environnementale et alimentaire, je pense qu’il est important de tenir compte de toutes les expériences actuellement en cours, sans préjugés nocifs. Comme disait un sage de ma connaissance, il faut parfois apprendre à faire avec… et tenir compte des cartes que l’on a en main avant de les distribuer. Bref, je ne suis pas sûr que l’incohérence apparaissant dans cette chronique soit aussi grave que cela… Et puis, vous avez, vous, une quelconque impression de cohérence dans l’avenir que l’on nous propose aujourd’hui, cet avenir qui, pour beaucoup, se limite à une perspective aussi longue qu’un mandat électoral ?  Quant à moi, j’ai de sérieux doutes !
NDLRCrédit photo – La photo de Semion Antoniets provient du site « Journalistes à l’Est » – Les deux journalistes indépendants qui sont à l’origine de ce site réalisent un certain nombre de reportages pour la presse écrite et pour la radio. Ils sont notamment auteurs d’un documentaire sur la ferme de Simion Antoniets qui a été publié dans « la France agricole », l’été dernier, puis transformé en émission radio, diffusée par RFI, au mois d’octobre.

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9novembre2010

Robinier : « faux acacia » mais arbre précieux… malgré ses piquants !

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

Comment se fait-il qu’on l’appelle « faux » Acacia, cet arbre qui se nomme réellement Robinier et qui n’a de rapport avec l’Acacia que par son appartenance à une famille botanique commune, assez vaste, les fabacées (légumineuses). La question se pose évidemment de savoir quelle est l’origine de cette dénomination singulière, d’autant que c’est l’un des rares cas que je connaisse où la dénomination populaire d’un arbre repose sur une inexactitude flagrante.  Il n’est point question, dans la terminologie courante, de « faux Frêne » ou de « faux Orme ». Certes, il y a les « faux-frères », les « faux jetons »,  les « faux-culs » ou les « faux-semblants », mais nous nous écartons là du sentier végétal balisé, tracé par le titre de cette chronique. Ce serait une « fausse bonne idée » que de continuer sur cette voie incertaine.

Avant de détailler les nombreuses particularités de l’arbre, il est intéressant d’étudier un peu la question de cette appellation contrôlée non conforme, d’autant que certains fabricants de mobilier de jardin, par exemple, tirent commercialement parti de cet « abus de langage » et vendent, sous une appellation que l’on croit locale, du bois exotique importé d’horizons tout aussi lointains que le teck. Les Acacias, les vrais (il s’agit en fait d’une espèce comportant de nombreux spécimens), existent bien, mais ils sont peu connus car peu de représentants poussent dans nos latitudes. Ce sont plutôt des arbres que l’on trouve en Asie ou en Australie. Il y a quand même un représentant célèbre de l’espèce que vous connaissez sans aucun doute : on l’appelle, de manière commune, Mimosa ou Tamarin, et parfois Cassier et il pousse en abondance dans le midi méditerranéen. L’Acacia, le vrai, sous nos latitudes, c’est lui. Si l’on a baptisé le Robinier « Acacia », puis « faux Acacia », avant de lui donner son nom définitif, c’est tout simplement à la suite d’une erreur qui a été rectifiée par le savant Linné. Celui-ci s’est aperçu que ses prédécesseurs avaient été abusés par les particularités botaniques de l’arbre. Certes, le Robinier a des feuilles composées et de belles épines bien piquantes, mais cela ne suffit pas pour le ranger dans la famille des Acacias. Linné a proposé de le baptiser Robinier pour rendre hommage au botaniste Jean Robin, le premier à avoir acclimaté l’arbre sur notre territoire (en 1601), après avoir importé des graines d’Amérique du Nord. Le Robinier, dont nous allons parler principalement aujourd’hui, pousse en effet, à l’état sauvage, dans diverses régions du continent Nord-Américain, en particulier dans les Appalaches.

Voici donc réglée, la question de dénomination. Il ne me reste plus qu’à vous décrire l’ensemble de vertus qui justifient le qualificatif  de « précieux » pour l’arbre  que j’ai choisi de vous présenter dans cette chronique. Le Robinier a une croissance rapide, se multiplie rapidement (ce pourrait être aussi l’un de ses principaux défauts par ailleurs), produit un bois de qualité aux usages multiples, et enrichit les sols dans lesquels il pousse. Si j’ajoute le fait que ses fleurs permettent de réaliser d’excellents beignets et que si l’on en laisse suffisamment, les abeilles en tirent un miel délicieux… j’aurai fait le tour de la question, du moins en version accélérée. Nul n’étant parfait, je préciserai simplement, pour dresser un portrait un tant soi peu objectif, que le bois du Robinier dégage une odeur désagréable lorsqu’on le coupe, que les aiguilles provoquent des piqûres douloureuses, et que la nervosité de sa fibre le rend impropre à certains usages… Bref, si ce n’est sur le plan gastronomique, le Robinier ne fait pas dans la finesse, et mieux vaut exclure son bois de la catégorie « ébénisterie ». On ne fait pas de commodes Louis XV en Robinier, mais l’on réalise par contre des travaux de menuiserie extérieure particulièrement résistants aux intempéries. L’odeur du bois, outre sa nervosité, l’exclut par ailleurs de la tonnellerie (du moins à ma connaissance…). Par contre, les paysans savent bien qu’il n’y a pas de meilleur bois pour fabriquer des piquets (il surpasse le châtaignier dans ce domaine) et il ravit l’âme de ceux qui cherchent un bois performant pour leur chaudière.  Sa couleur jaune verdâtre permet de fabriquer des parquets originaux, sous réserve que l’on ne s’évanouisse pas lorsque les planches travaillent un peu et que des fissures plus ou moins discrètes apparaissent entre les lames. Les séchoirs artificiels permettent de contrôler l’hygrométrie et de limiter ce genre de problèmes.

Le Robinier est un arbre peu exigeant au niveau du sol : il pousse volontiers sur les terrains humides mais peut se satisfaire de conditions hygrométriques plus difficiles. Il s’agit là d’un arbre pionnier, que l’on peut utiliser pour rétablir le boisement sur des sols particulièrement dégradés. Son écorce et ses feuilles sont toxiques et il résiste plutôt bien aux prédateurs pour cette raison. La robine contenue dans l’écorce et la robinine que l’on trouve dans les feuilles et les graines sont toutes deux des poisons pour l’homme. Il ne s’agit pas d’un arbre de montagne : on le trouve en plaine ou sur des vallonnements de faible altitude, rarement au-delà de 700 m. Bien que peu frileux, puisqu’il résiste au froid jusqu’à -20°, il marque une nette préférence pour les zones tempérées pas trop froides et il ne pousse pas dans le nord de l’Europe. Il fixe une grande quantité d’azote dans le sol, grâce à ses racines. Cela se voit très facilement lorsqu’il est planté dans une prairie : l’herbe est généralement plus verte dans la zone qu’occupent ses racines (celle-ci peuvent s’étaler sur un rayon d’une quinzaine de mètres autour du tronc lorsqu’il a des difficultés à s’approvisionner en eau. La floraison a lieu au mois de juin. L’arbre se couvre de fleurs blanches odorantes qui attirent massivement les abeilles. Le miel « d’Acacia » est particulièrement savoureux… Certaines variétés comme le « casque rouge » ont des fleurs roses très décoratives. Il existe une vingtaine d’espèces différentes du genre Robinia. Les horticulteurs ont créé de nombreuses variantes des espèces sauvages : on trouve, dans les jardineries, des Robiniers à feuillage jaune, à branches retombantes et même sans épines. L’arbre ayant la particularité (et le défaut pour certains auteurs) de drageonner abondamment, il est très facile de se procurer des jeunes plants (le drageonnage est la faculté de la plante à émettre de nouvelles pousses depuis ses racines). La croissance du Robinier est plutôt rapide. Arrivé à l’âge adulte, il peut mesurer jusqu’à 25 m de hauteur et conserver une belle forme arrondie, lorsqu’il pousse en situation isolée. Dans ce cas, il peut vivre jusqu’à trois cent ans. Sa durée de vie et ses mensurations sont moindres lorsqu’il pousse en taillis. Son écorce est rugueuse, peu agréable au toucher, et sillonnée de profondes crevasses en diagonale par rapport au tronc. Elle évoque, sur les arbres les plus âgés, un treillis de cordage grossier, plutôt facile à identifier.

Le Robinier a été utilisé à de nombreuses reprises pour des travaux de reboisement en Roumanie et en Hongrie. Cet usage intensif a amené les forestiers à procéder à de nombreuses sélections et les plants originaires de ces pays ont de nombreuses qualités, notamment la robustesse et la production d’un bois de qualité. En ce qui concerne sa résistance aux intempéries, le faux Acacia est largement comparable à la plupart des bois exotiques que nous utilisons encore massivement pour les menuiseries extérieures : salons de jardins, aménagements de parc et autres réalisations soumises aux intempéries. La veine du bois est très décorative et vaut largement celle du teck par exemple. D’autant que nombre de ces arbres importés d’Indonésie ou d’ailleurs sont abattus trop jeunes et n’ont pas une qualité à la hauteur de leur réputation. Les forêts tempérées d’Europe fournissent suffisamment d’essences résistantes : Robinier, Châtaignier, Mélèze, Douglas (dans certaines conditions) pour répondre à la demande locale, sous réserve que ces différents bois soient exploités de façon intelligente et que l’on renonce au gaspillage et aux effets de mode. Pour une utilisation dans des conditions difficiles, le robinier est probablement l’une des meilleures de ces essences. Ses propriétés mécaniques et biochimiques dispensent de l’utilisation d’un quelconque traitement. Je n’ai jamais eu l’occasion de travailler en menuiserie avec ce bois, sauf à raboter quelques échantillons pour ma collection, mais cela ne m’empêche pas de rêver d’un parquet en Acacia dans ma bibliothèque…

Les mythes et légendes concernant l’Acacia sont nombreux, mais présentent aussi un joyeux méli-mélo compte-tenu de l’erreur ayant présidé à sa dénomination originale. On ne sait donc pas trop quel arbre véritable se cache parfois derrière le terme Acacia employé dans les récits : ce qui est certain c’est que nul Robinier ne pousse en « Terre sainte » pour tresser la couronne du Christ, mais que c’est sans doute l’arbre désigné sous cette appellation qui est responsable de divers empoisonnements aux Etats-Unis. Quant à l’Acacia présent dans la mythologie celtique et plus particulièrement gauloise, le mystère est encore plus épais. A quel arbre précis les textes faisaient-ils allusion ? Il est bien difficile de répondre précisément à cette question… Comme il s’agit de récits traditionnels, faisons fi de la botanique ; je vous livre quelques jolies histoires en vrac.
Un petit voyage au Moyen-Orient pour commencer. L’arbre joue un rôle important dans la tradition judéo-chrétienne. Quelques exemples… L’arche d’alliance aurait été construite en acacia plaqué d’or ; la couronne du Christ, quant à elle, aurait été tressée avec de jeunes rameaux d’acacia bien épineux ; se balader avec un truc comme ça sur la tête n’a rien d’une partie de plaisir (le Févier et l’Araucaria ne sont pas mal non plus dans le genre). L’Acacia est abondamment cité dans le récit de l’Exode. Son bois est utilisé pour construire la charpente du sanctuaire et l’autel des parfums.
L’Acacia a également sa place dans les mythologies égyptienne et indienne. La louche sacrificielle de Brahma est en bois d’Acacia ; le tombeau d’Osiris est un coffre assemblé avec le même matériau. Symbole de la renaissance et de l’immortalité, au pays des Pharaons, il a un pouvoir protecteur important chez les Berbères.

En Gaule, jeunes filles et jeunes gens se livraient à une mascarade singulière lorsqu’ils souhaitaient « se rencontrer, et plus si affinité ». Les jeunes filles désireuses de convoler en justes noces portaient une couronne d’Acacia. Pour éviter de se piquer sauvagement, les garçons désireux de témoigner de leur intérêt « et plus si affinité » se devaient alors d’offrir à leur cavalière potentielle une couronne de fleurs d’Oranger, bien plus agréable à l’odorat et au toucher. Au Canada, la symbolique avait trait également à l’union entre les deux sexes mais dans un sens légèrement différent. La couronne épineuse offerte par un garçon à sa future épouse était une invitation (ou bien une incitation, une incantation,  une mise en demeure ?) à ce qu’elle reste, tout au long de sa vie, un modèle de vertu… La coutume ne semblait pas comporter de réciprocité… Sachez, pour clore ce chapitre « nos grands mères savaient », que l’Acacia est également utilisé dans certaines pratiques contraceptives très anciennes. Histoire de ne pas provoquer de vague de protestation parmi mes lecteurs/trices, les plus sensibles, je ne détaillerai pas la recette que j’ai trouvée sur un vieux grimoire, mais je préciserai quand même que l’onguent réalisé repose sur l’utilisation d’épines BROYEES. Nous ne sommes pas chez les barbares ! Des recherches médicales plus récentes montrent que l’épine d’Acacia comporte effectivement une substance à effet contraceptif.

En résumé ? Eh bien comme vous l’avez deviné, cet arbre m’est plutôt sympathique, bien que cette opinion ait parfois été quelque peu bousculée lors de séances d’abattage/ébranchage particulièrement… piquantes ! Le spécimen que j’ai planté dans notre parc (photo ci-dessus en 2008) grandit à une vitesse spectaculaire et nous enchante, chaque année, par une floraison de plus en plus extraordinaire. L’Acacia étant souvent associé au signe astrologique du scorpion, novembre est une période bien choisie pour parler de cet arbre…

NDLR : pour écrire ce billet, je me suis largement servi d’informations disponibles sur la toile, en essayant de les synthétiser quelque peu. Comme il se doit, j’ai fait appel à ma bible personnelle, à savoir « Le livre des arbres, arbustes et arbrisseaux » de Pierre Lieutaghi. Toute personne qui s’intéresse aux arbres et ne possède pas cet ouvrage mériterait de faire trois fois le tour du jardin des Plantes avec une couronne épineuse sur la tête ! Je précise aussi que la photo n°5 provient du site « www.robinia.be », un fabricant belge de mobilier de jardin en robinier.

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3novembre2010

Lyon, avril 1539, le grand tric des Griffarins

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Un long combat pour la liberté et les droits.

Le mot « tric » ne vous fait penser à rien ? Pour vous aider un peu, je vous signale la ressemblance avec « strike » en anglais ou « streik » en allemand… Quant à Griffarin, l’étymologie est un peu plus délicate : il peut s’agir d’une référence à une personne, Sébastien Gryphe (Gryphius est la version non francisée de son nom), imprimeur célèbre, à Lyon, à la Renaissance. L’installation relativement tardive (1515) de son atelier semble toutefois contredire cette hypothèse. Vous avez maintenant les éléments pour déchiffrer le titre de cette chronique ; nous allons parler imprimerie et luttes sociales : le « grand tric des Griffarins » à Lyon est sans doute la première grande grève ouvrière connue en France, un signe avant-coureur des révoltes des canuts, qui vont marquer les XVIIIème et XIXème siècles de l’histoire populaire de l’agglomération lyonnaise (1744, 1831, 1834). Les luttes pour l’obtention de conditions décentes de vie et de travail ne datent pas d’aujourd’hui !

Au début du XVIème siècle, le secteur d’activité de l’imprimerie est particulièrement prospère à Lyon. Selon l’historien J. Boucher, il y a, dans cette ville, en 1545, « 29 libraires, marchands et capitalistes pour la plupart sans presses, et 60 imprimeurs qui travaillent le plus souvent pour eux ». La plupart de ces ateliers se situent dans l’actuel quartier Mercière. L’une des raisons de ce développement important de l’imprimerie à Lyon est le fait que depuis 1512, la ville est ouverte à la « liberté des métiers » et que toute  personne ayant compétence en quelque art ou métier que ce soit, a le droit de l’exercer librement dans la cité. De nombreux imprimeurs étrangers, notamment hollandais ou allemands, vont profiter de ce climat de liberté pour s’installer en ville. Rien que pour les trente premières années du XVIème siècle, on dénombre plus de 2400 ouvrages différents imprimés à Lyon, ce qui représente environ le tiers de la production française pour la même période. Cet accroissement du nombre d’imprimeurs ainsi que de leur production entraine le développement d’autres secteurs d’activités, directement liés : fabrication et fourniture de papier et d’encre, fonderie de caractères, reliure ou encore illustration et enluminure. On distingue deux grandes catégories d’ateliers : ceux qui sont dirigés par un maître-imprimeur et ceux qui sont dirigés par un marchand-imprimeur. Les premiers travaillent sur commande et se contentent de fabriquer les livres ; les seconds, pour simplifier, se chargent en plus du travail d’édition et de diffusion des ouvrages. Les maîtres imprimeurs sont tenus de respecter les délais de livraison, sous peine de fortes pénalités, et les horaires dans leurs ateliers sont extrêmement flexibles.

Certains de ces imprimeurs sont particulièrement célèbres et possèdent un catalogue d’édition impressionnant pour l’époque : Barthélémy Buyet, Etienne Dolet ou la famille de Tournes, par exemple, proposent plusieurs centaines d’ouvrages différents à leur clientèle. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Sébastien Gryphe.  Né dans une famille d’imprimeurs en Souabe, il s’installe à Lyon en 1515 et commence à imprimer différents titres pour la Compagnie des Libraires. Catholique, mais disposant de solides relations dans le camp des Huguenots, il bénéficie aussi d’appuis financiers qui lui permettent d’occuper très vite une place importante parmi ses confrères. De 1530 à 1540, il va réaliser 500 éditions différentes de classiques latins ou grecs traduits ou corrigés par des érudits locaux ou des livres religieux. Il meurt en 1556 mais son œuvre est reprise par son fils Antoine… Une rue porte maintenant son nom… (*) Tous ces maîtres imprimeurs, profondément humanistes, jouent un rôle important dans la vie culturelle lyonnaise en assurant la promotion d’écrivains/vaines comme Louise Labé, Maurice Scève ou Rabelais. Pendant la période de trente années (de 1530 à 1560) durant laquelle aura lieu le grand « tric des Griffarins », l’imprimerie lyonnaise offre une production de qualité : les livres sont richement illustrés et leur mise en page est particulièrement travaillée. En 1550, on peut dire que Lyon est véritablement devenue la capitale de l’imprimerie en Europe. Les compositeurs utilisent largement la nouvelle police de caractères créée par l’un de leurs compagnons, Claude Garamond, dont le nom est resté célèbre dans le domaine de la typographie (**). A partir de 1560 et du développement des guerres de religion, cette opulence va cesser. D’abord aux mains des Huguenots, la ville est reprise par les Catholiques ; le contenu des livres est de plus en plus surveillé et nombre de maîtres imprimeurs, parmi les plus qualifiés, vont fuir la ville pour s’installer à Genève ou aux Pays-Bas, où ils pourront reprendre leur activité dans des conditions de liberté beaucoup plus grandes.

Les compagnons imprimeurs sont des ouvriers très qualifiés, souvent cultivés et rarement analphabètes, possédant une certaine fierté et une grande estime de leur travail. Ils constituent une communauté professionnelle particulièrement soudée, et, depuis le début du XVIème siècle, ils ont constitué une association professionnelle pour défendre leurs intérêts. Celle-ci se nomme la « compagnie des Griffarins », et bien qu’elle soit clandestine, pratiquement tous les ouvriers du secteur en sont adhérents : compositeurs, pressiers, correcteurs se côtoient lors des réunions de l’association et évoquent leurs problèmes professionnels. La compagnie fonctionne également comme une sorte de mutuelle, en cas de maladie ou de chômage. L’adhésion à cette confrérie est quasiment obligatoire et entraine le paiement d’une cotisation et la prestation d’un serment. Les « griffarins » doivent respecter un règlement très strict et leurs employeurs aussi : lorsqu’un maître refuse de se soumettre aux règles, la confrérie organise un véritable boycott de l’atelier. Celui qui refuse d’en être membre est qualifié de « forfant » et n’a que fort peu de chances de trouver un emploi dans un atelier. Chaque année, une fête est organisée en l’honneur de Minerve, « la mère de l’imprimerie et la déesse du savoir ». Le nombre exact des compagnons imprimeurs n’est pas connu, mais il faut savoir que chaque presse occupe cinq ou six ouvriers. Compte-tenu du nombre d’ateliers et du nombre de presse fonctionnant dans les plus importants d’entre eux, on peut estimer qu’ils sont au moins un bon millier. L’horaire de travail dépend des commandes en cours, mais il atteint souvent et dépasse, parfois, la douzaine d’heures par jour. La rémunération n’est pas très élevée, mais elle est complétée par certains avantages en nature comme la fourniture, par le maître d’atelier, du repas quotidien. Ce moment dans la journée est important car il leur permet de participer pleinement à la vie de l’imprimerie, et, en mangeant à la table du « patron », ils ont l’occasion d’évoquer leurs problèmes et se sentent ainsi plus impliqués dans le fonctionnement de l’atelier. Les emplois ne sont pas stables et les maîtres embauchent ou débauchent fonction des contrats, mais comme ceux-ci sont plutôt nombreux dans la cité lyonnaise, il n’y a que peu d’ouvriers laissés sur la touche. Les délais de fabrication complète pour un volume relié sont longs et lorsqu’un bon contrat est signé il procure souvent du travail pour plusieurs mois, voire une année.

Au printemps 1539, les conditions économiques (concurrence accrue et augmentation du prix des fournitures) incitent les maîtres d’ateliers à durcir les conditions dans lesquelles ils embauchent leurs ouvriers. Ils veulent surtout remettre en cause un certain nombre d’acquis estimés (déjà à l’époque !) comme des privilèges trop coûteux. Ils considèrent comme une « coutume ancienne et détestable » l’existence de la compagnie clandestine et voudraient considérablement réduire l’influence qu’elle exerce lors des négociations salariales ou de l’embauche des apprentis. En bref, les patrons veulent être « seuls maîtres à bord » et ne plus voir les compagnons imprimeurs intervenir dans leurs décisions. Si j’insiste sur ces éléments, c’est pour montrer que le mouvement de grève qui va suivre n’est pas provoqué seulement par des questions économiques mais aussi par une remise en cause fondamentale d’un statut qui donnait aux ouvriers un certain pouvoir dans les ateliers. Lorsque les maîtres imprimeurs décident de supprimer la fourniture du repas commun, c’est la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. Dès le début, tous comprennent la portée plus que symbolique de cette initiative : même lorsque les imprimeurs proposent à leurs ouvriers de compenser la perte du repas en versant une prime en argent, les intéressés refusent carrément. La compagnie des Griffarins lance alors un mot d’ordre de « tric » général, et le travail s’interrompt dans tous les ateliers. La grève va durer trois mois, se propager dans d’autres villes de France, en particulier à Paris. La solidarité et l’entraide vont permettre aux ouvriers de tenir solidement leurs positions. Les compagnons créent une sorte de milice, armée de bâtons, qui se charge de faire appliquer les consignes de la façon la plus stricte qui soit. Ils interdisent aux patrons d’employer des ouvriers venus d’autres villes et dissuadent, à la manière forte, les apprentis qui seraient tentés de profiter de l’occasion pour occuper les places laissées libres par les grévistes. Plusieurs maîtres imprimeurs tentent de contourner la grève et sont molestés par des compagnons. La compagnie des Griffarins fait sa loi…

Le travail va reprendre mais l’absence de véritable solution va entrainer la poursuite du conflit, de façon sporadique, pendant près de trois ans. La compagnie des Griffarins continue à mener la danse et ce n’est pas du goût des maîtres imprimeurs. Les troubles sont incessants et le fonctionnement des ateliers gravement perturbé. Il faudra l’intervention du Roi, à la fin de l’année 1541, pour mettre fin aux troubles. Les maîtres voient une bonne part de leurs souhaits exaucés par l’édit de Fontainebleau, promulgué le 28 décembre 1541. Les compagnons obtiennent gain de cause sur un point important : leurs employeurs sont contraints de continuer à leur fournir « la dépense de bouche raisonnable et suffisamment selon leurs qualités ». L’intervention royale pèse suffisamment lourd sur la balance pour que la situation se calme un peu et que le travail reprenne de façon régulière dans l’agglomération lyonnaise. Les compagnons ont cependant perdu une partie non négligeable de leur pouvoir d’achat car les salaires ne sont pas revue à la hausse, loin de là même. Le désordre social doit cesser et la sénéchaussée veiller à ce que chacun reprenne le chemin de l’atelier selon la volonté royale.

[…] Le procureur du Roi disait que depuis trois ou quatre mois en ça, lesdits compagnons imprimeurs se seraient débauchés et auraient laissé et discontinué ledit train d’imprimerie, et par manière de monopole tous ensemble auraient laissé leur besogne et débauché grand nombre des autres compagnons et apprentis, les menaçant de battre et mutiler s’ils besognaient et ne laissaient ladite oeuvre et imprimerie comme eux ; tellement que ledit art d’imprimerie serait laissé et discontinué puis quatre mois en çà, et est en doute d’être du tout aboli, au grand dommage et détriment de la chose publique, attendu que c’était un des beaux trains et manufactures de ce royaume, voire de chrétienté, qui a coûté beaucoup à l’attirer et faire venir en cette dite ville. Et seraient lesdits compagnons imprimeurs et apprentis vagants et comme vagabonds en cette dite ville de Lyon jour et nuit, la plupart d’eux portant épées et bâtons invisibles et faisant plusieurs excès contre lesdits maîtres et autres ainsi que disait et maintenait et disait monsieur le procureur du roi qui disait davantage que lesdits compagnons sont monopolés et font serments et promesses illicites, entre autres de cesser oeuvre quand l’un d’eux veut cesser, et ne besogner si tous ne sont pas d’accord -, et que pis, souvent se sont rebellés contre justice et les sergents et officiers d’icelle, ont battu le prévôt et sergents jusques à mutilation et effusion de sang […]
Extrait de la sentence de la Sénéchaussée ; Archives municipales de Lyon. Cité in Histoire du Lyonnais par les textes, p. 70-71

Il est intéressant de noter que ce premier mouvement de grève est le fait d’ouvriers qualifiés, conscients de la valeur de leur travail et soucieux de l’exercer dans des conditions honorables. Les exemples sont nombreux dans l’histoire montrant que les premiers groupements créés pour défendre les intérêts de leurs adhérents (ancêtres des syndicats actuels ou premières sections de l’Internationale ou de l’A.I.T.), sont souvent apparus dans les secteurs employant une main d’œuvre qualifiée. Un exemple intéressant de ce genre de pratique est fourni par la Fédération Jurassienne, syndicat créé dans le Jura au XIXème siècle et dont les membres les plus influents sont des ouvriers horlogers travaillant dans de petits ateliers. La naissance du syndicalisme est un sujet passionnant sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours dans ces « pages de mémoire » !

Sources documentaires : le site de la Fédération Anarchiste Lyonnaise, page « Lyon ville rebelle » – « L’imprimerie à Lyon au temps de la Renaissance », mémoire réalisé par le Centre Ressources Prospectives du Grand Lyon. « Typographes des Lumières », un ouvrage de Philippe Minard et Nicolas Contat.

Notes : (*) C’est dans cette rue Sébastien Gryphe (7ème arrondissement, parallèle au Rhône), au numéro 5 très exactement, que se trouve l’incontournable librairie écolo-libertaire « La Gryffe » à laquelle il ne faut pas manquer de rendre visite lors d’un passage à Lyon. (**) lire à ce sujet l’excellent roman d’Anne Cunéo « Le maître de Garamond ».

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30octobre2010

Bric à blog automnal mais pas trop bancal

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Si je faisais l’effort de travailler comme un pro – et non comme un bricoleur de l’AZERTY – je devrais commencer chaque chronique par un résumé succinct des plaisirs qui vont suivre. Je me rappelle que mon prof de philo préféré me bourrait déjà le mou avec ce concept : thèse, antithèse, synthèse me susurrait-il dans ses commentaires pointus. Le problème c’est qu’à l’époque j’avais un goût prononcé pour les antithèses (y compris les antithèses des antithèses) et que je n’ai guère évolué depuis, genre adolescent très très très attardé… Tout ça pour vous dire, sans fioritures ou presque, que je rentre dans le vif du sujet et que je lui pète la tronche avec un ricanement cruel.

Un soupçon de logique quand même, je commence par l’actualité brûlante franco-européenne, en l’occurrence le dossier « réforme » (démolition programmée serait plus adapté) des retraites : pour arrêter de raconter tout et n’importe quoi, André Martin propose un état des lieux chiffré du présent et du futur. Cela permet d’y voir clair et de disposer d’un argumentaire solide dans les discussions parfois oiseuses dans lesquelles on est entraînés. L’article s’intitule « Il faut répéter encore et partout que la retraite à 60 ans n’a jamais existé« . Un bref extrait de la conclusion (mais il vaut mieux lire l’article complet) : « Avant même la réforme Sarkozy, la France figure déjà parmi les pays qui ont les conditions les plus drastiques, en matière de retraite à taux plein, c’est-à-dire sans décote dissuasive. Des « opposants déterminés » à la réforme Sarkozy refusent le report à 62 ans de l’âge minimal. Ils proposent à la place d’allonger la durée de cotisation. Ils veulent donc repousser à plus de 62 ans l’âge de la retraite à taux plein pour les bacs+3 et à plus de 64 ans l’âge de la retraite à taux plein pour les bacs+5 … »
Quelles sont les perspectives du mouvement actuel ? C’est une question importante à laquelle l’écologiste Jean Zin, comme plusieurs autres, essaie de trouver une réponse. Je trouve intéressante l’analyse qu’il a publiée sur son blog, dans un article intitulé « Ce n’est qu’un début…« . Je lui laisse le soin de résumer le contenu de son texte (car lui au moins prend la peine de faire des entrées en matière !) : « Le mouvement actuel semble dans une impasse. On ne voit pas quels pourraient être ses débouchés, comment on pourrait obtenir le retrait de la réforme une fois celle-ci votée (sauf à passer par une véritable grève générale). On n’est pas dans la même situation qu’avec le CPE, la question des retraites et donc de notre avenir ne peut être mise sous le tapis, mais c’est peut-être justement la chance que la mobilisation dure et se radicalise, même s’il va très certainement y avoir un reflux très important en terme de nombre. De quoi donner le temps de s’organiser et de gagner en consistance, d’élaborer des propositions alternatives majoritaires puisqu’à partir des retraites, c’est bien le travail tout au long de la vie qui est en cause… »

Il n’y a pas qu’en France que c’est le foutoir politique, et les problèmes débordent largement l’hexagone. Sur le site « Le Grand Soir », un article dont le titre dit bien ce qu’il veut dire : Le traitement médiatique et politique des prisonniers d’opinion… On connaissait l’adage « selon que vous soyez riche ou pauvre… » Il faudrait lui ajouter maintenant « selon que vous soyez pro-USA ou non… » Le texte rédigé par Pascal Sacre a notamment le mérite de s’étendre longuement sur le cas de la prisonnière Aafia Siddiqui, matricule 650 pour les tribunaux étatsuniens, qui croupit en prison « officielle », condamnée à 86 années d’enfermement pour des faits non prouvés, après avoir été emprisonnée, violée et torturée pendant 5 années dans les camps secrets promptement aménagés par la CIA après les événements du 11 septembre. Elle a été enlevée en mars 2003, avec ses trois enfants, par les services secrets pakistanais, à Karachi. Depuis, elle n’a aucune nouvelle d’eux. Le 5 août 2008, elle a été emmenée enchaînée, squelettique, en état de choc et tremblante, à comparaître devant  un tribunal de la « plus grande démocratie du monde » à New York… Dans le même article sont évoqués les cas de plusieurs autres femmes au sujet desquelles les médias occidentaux font preuve du plus grand mutisme possible. Il faut dire qu’il est plus facile de dénoncer le non-respect des droits de l’homme dans les pays du « camp du mal ».

On enchaine daredare sur l’écologie, histoire de justifier le fond vert clientéliste  de ce blog. Les multinationales qui font chier leurs salariés pourrissent aussi la vie des autres occupants de cette planète bleue (décidément on fait dans le multicolore !). Cultivés comme vous l’êtes, je pense que vous connaissez Monsieur Bill Gates et les sociétés Blackwater et Monsanto. Mon premier fait dans le monopole informatique, ma seconde casse (entre autres) de l’Irakien à la chaîne, et ma troisième soutire un maximum d’oseille aux paysans en leur racontant des histoires à dormir debout. Mais quel rapport entre ces entités plus ou moins virtuelles ? Pour le savoir, il vous faut lire rapidos l’article de Silvia Ribeiro intitulé Blackwater, Monsanto et Bill Gates, les machines de guerre, sur l’incontournable site d’infos Altermonde sans frontières, bible de l’ouverture et de la politico-diversité.

Toujours dans le chapitre « écologie mes amis » lire aussi le billet de Fabrice Nicolino intitulé « Gazarem lou Larzac » (Y’a pas à dire, Fabrice il est bon sur les jeux de mots… à moins que ce soit la rédaction d’Altermonde qui se soit lâchée parce que le titre n’est pas le même sur « planète sans visa » !). Vous y apprendrez que le ministère de « l’écologie mes amis y’a que ça de vrai » vient de signer différentes autorisations de prospections à plusieurs multinationales « amies de la nature ». La société Halliburton (comme le fait remarquer le chroniqueur, le seul vrai vainqueur de la guerre en Irak) fait partie des heureuses élues. Son champ de prospection englobe entre autres le plateau du Larzac qui recélerait d’importants gisements de gaz naturel : de quoi mettre en pétard notre bon vieux berger amateur de macdos,  José Bové. Les techniques d’extraction du gaz naturel contenu dans la roche n’ont en effet rien de très « naturel » et relèguent l’environnement concerné au rang de problème mineur, compte tenu des profits espérés. Encore un dossier à tenir au chaud sous le coude… sauf que, le coude il commence à être sacrément trop haut.

La suite n’a aucun rapport avec le Larzac, mais comme il faut bien positiver un peu comme disait y’a pas longtemps l’épicier du coin et admirer son nombril de temps à autre… Mon jardin, comme vous ne l’avez jamais vu et ne le verrez sans doute jamais, est mis à l’honneur sur le blog « Carnets temporels » de mon amie Anne-Claire. J’en suis pas peu fier. Quand je pense que j’ai failli le rater sous prétexte de vadrouille internationale. Heureusement l’œil magique du bric-à-blog veille et m’a tiré l’oreille. Ça se passe à cette adresse, et ce carnet-là, ainsi que bien d’autres, mérite une petite visite ! Tournez par exemple les pages du carnet sur les arbres (adresse du dernier feuillet)… Bon évidemment, vous savez, moi, les arbres… J’en extrais cette brève citation : « Mon grand père aimait les arbres. Il a travaillé dur toute sa vie, devant sa forge dès le petit matin, sans vacance et sans voyage. Il a rempli tous les devoirs dont il s’estimait chargé sans chercher à s’esquiver. Mais, de temps en temps, il disparaissait une journée entière dans les bois. Ma grand-mère lui préparait un sac avec un repas, un vêtement chaud, et le laissait partir. Moi, petite, je sentais bien qu’il s’échappait, qu’il quittait le monde fatigant des hommes pour entrer dans le temps murmurant des arbres… » Comment rester de marbre devant un bel arbre !

Bon, à part ça, c’est le carnage dans les blogs que j’ai l’habitude (un peu) et le plaisir (surtout) de visiter. Plein de collègues ont mis la clé sous la porte, entamant, pour les uns une grève générale bien avant que l’autre, la vraie, la grande, ait vraiment démarré, et pour les autres un simple dépôt de bilan dû à des causes tout aussi nombreuses qu’originales parfois. Exit pour un temps (ou bien définitivement) « Clopineries », « Mo(t)saïques », la page de Normand Baillargeon, « On n’est pas dans l’amer »… et d’autres, que je visitais moins souvent. J’en ai donc profité pour remanier un peu la rubrique « liens permanents » de ce blog et y ajouter le site « Non de non », dont je vous ai déjà parlé précédemment : style et contenu me plaisent bien. Quand vous aurez consciencieusement lu « une intersyndicale européenne ?« , détendez vous en parcourant, sur le même blog, l’excellent « presse purée du mois d’octobre » ; c’est une sorte de « bric à blog » qui n’aurait rien à voir avec un « bric à blog » ! Je crois que c’est l’une des principales nouveautés de cette « rentrée littéraire » comme on dit dans le jargon intello.  Restent en piste bien sûr un certain nombre de sites incontournables et solides comme le roc, de Krapo arboricole aux superbes photographies de Mère Castor en passant par les palabres sous l’arbre de Zoë, toujours aussi divers. Ne croyez pas que je vais me fatiguer à vous « copier-coller » les liens ; la colonne de droite de ce blog est réservé aux amateurs de promenades. Il y a aussi quelques sites que j’ai un peu abandonnés, pour des raisons elles aussi diverses : lassitude à cause du manque de renouvellement ou désaccord avec certaines positions exposées de temps à autre. N’espérez pas que je vous donne des noms, vous êtes assez grands pour vous faire une opinion tout seuls. Quant à notre « Feuille Charbinoise », elle s’achemine tranquillement, le mois qui vient, vers son troisième anniversaire, et persévère dans sa démarche inqualifiable (et donc non qualifiée) de bonimentage et de farfeluterie drolutesque parfois, tristouneuse aussi à d’autres occasions. On en reparle le jour où le vent du large souffle la bougie, mais, pour l’instant, l’aubergiste continue à servir la soupe assez régulièrement dans ses assiettes tricolores (vert, rouge, noir avec un petit point mauve sur le côté – c’est adorablement hideux !).

Addenda (1/11) – sur le dossier « retraites et mouvement de grève », lire en complément ce texte intitulé « Pourquoi cette étrange défaite de la grève des raffineries ? » sur lucky blog… Le questionnement est pertinent et pose, une fois de plus, le problème du rôle joué par les directions syndicales dans ce mouvement, comme dans celui de 2003.

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26octobre2010

Après la cérémonie funéraire de jeudi, François, Jean-Claude et Bernard vont enfin pouvoir se reposer…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Ouf ! Ça a été long et pénible, mais ça devrait tirer à sa fin cette semaine… David l’a dit à la télé donc ça doit être vrai. Ils s’en donnent du mal à la télé, David et ses potes pour raconter tous ces bobards… Quand il entend « reprise » ça le rend tout frétillant ! Quant aux pieds nickelés en charge du dossier, François, Jean-Claude et Bernard (le chouchou de ces dames), ils en ont ras la casquette ! Croyez-vous que c’est facile de feindre la colère, de faire de la marche à pied deux fois par semaine dans la rue, au milieu de la populace, alors que l’on est si bien reçus dans les salons de l’Elysée ? Le plus difficile c’est de manœuvrer pour opérer une fin de conflit que l’incurie du gouvernement ne laissait pas espérer. Dès le début de semaine, le ton est donné : la direction de FO s’occupe de miner la grève des éboueurs, celle de la CGT calme les cheminots en région lyonnaise et les potes à François tentent de remettre les raffineries en ordre de marche. Et croyez-moi, c’est pas de la tarte parce que les syndicalistes de base sont plutôt énervés.. C’est qu’ils en voulaient les salauds ! Ils n’ont rien compris aux consignes de l’état-major : trois petits tours de chauffe pour montrer qu’on n’est pas contents et qu’on veut au moins quelques miettes à la fin des banquets au Fouquet’s… trois petits tours puis on s’en va, bien sages, ranger les drapeaux dans le placard et les brassards sur les étagères, tout en haut. Trois petits tours n’ont pas suffi à les calmer ces ploucs de la base ? On leur en a organisé, 4, 5, 6, promis un septième, un huitième… Mais là, Basta ! L’hiver approche et le temps est venu de se blottir bien au chaud dans les permanences parisiennes, d’autant qu’en 2011 faudra recommencer la comédie pour la sécu, en 2012 pour les salaires… Dieu seul sait ce qu’ils vont encore réclamer… des profs, des sous, des médecins, du travail, des jours de congé !  C’est vrai que cette fois la pilule est un peu raide à avaler, mais avec une bonne dose de sirop médiatique ça aurait dû passer. Plus que belle la vie ! Idyllique ! Quand on va enchainer sur une baisse conséquente des rémunérations (pour faire plaisir au à la commission européenne ou au FMI) ou sur de vraies restrictions sur l’assurance maladie, il va falloir aussi du doigté. Si les gouvernants s’imaginent que les états-majors syndicaux vont continuer à faire tout le boulot pour trois petits fours… D’autant qu’à la base, dans l’ensemble, ils ne sont pas faciles à manipuler et il est de plus en plus dur de leur faire prendre des vessies pour des lanternes…

Sont pas contents les grévistes ? Z’ont perdu des journées de salaire, reçu quelques horions, attendu vainement la mise en place d’une caisse de grève à grande échelle ? Tant pis pour eux, François, Bernard et Jean-Claude ne leur avaient pas demandé d’en faire autant… Faire des piquets de grève, essayer de bloquer l’économie, vouloir provoquer un changement politique radical dans le pays ? Vous avez entendu ça dans la bouche de l’un des trois pieds nickelés ? Même celui qui joue le rôle du communiste avec le couteau entre les dents – j’ai ainsi nommé l’ami Bernard, la terreur des lecteurs du Figaro – avait promis, juré, qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une tentative de blocage de l’économie. La seule chose qu’on leur demandait à ces tordus de salariés c’était de marcher gentiment dans la rue derrière leur secrétaire confédéral bien aimé, entre deux banderoles, trois drapeaux, et quatre gros bras du S.O. La suite, eh bien c’était l’affaire des pros : une petite négociation bien gérée (on lâche le principal et on ramasse les miettes), la cote du prince hongrois baisse de trois points, celle de Martine ou de Dominique monte de deux, et… on enchaine vite fait par de belles et bonnes élections en 2012. Le suffrage universel pour remplacer le clown blanc par le clown rose, mais conserver les pieds nickelés solidement vissés sur leur strapontin au premier rang de la salle de spectacle.

Les choses vont rentrer dans l’ordre, mais que de perturbations ! Les CRS sont épuisés ; les flics en civil se mélangent les pinceaux, tutoient leur chef et se syndiquent en lançant des pierres sur les vitraux des cathédrales ; les patrons comptent leurs sous et les ouvriers déchiffrent avec angoisse les termes ampoulés de leur lettre de licenciement. Faute professionnelle grave : vous avez brûlé deux palettes devant l’entrée de l’usine alors qu’elles étaient consignées ; voici un plan de la ville avec l’adresse des agences du Pôle emploi… Les laquais des mass-médias, eux, conservent leur poste : ce n’est pas facile de trouver des gars et des filles capables d’affirmer, jour après jour, qu’il y a des trains qui roulent (alors qu’il n’y en a pas), que l’approvisionnement en essence est quasiment rétabli (sauf chez toi, pas de bol), ou que les lycéens ne rejoindront pas le mouvement car la réforme que veut le gouvernement, elle est bonne pour eux et qu’il est temps qu’ils aient un peu de plomb (ou de balles en plastique) dans la cervelle. On ne devient pas le ramasseur des crottes du chien de son maître du jour au lendemain. Il faut le temps de prendre le pli ou d’apprendre à frétiller de la queue quand on reçoit un susucre. Autre catégorie professionnelle qui ne devrait malheureusement jouir d’un repos immédiat, ce sont les juges et les procureurs. C’est bien beau de mettre au trou pendant plusieurs jours un bon paquet de « casseurs » (2554 « casseurs » interpellés à ce jour selon le monomaniaque des statistiques) et d’en déférer un bon nombre devant les tribunaux ! Qui est-ce qui doit ensuite trier le bon grain et l’ivraie ? Toujours les mêmes et je vous assure que pour certains, ce n’est pas une tache facile. “Bon, toi, là le jeune basané, on t’a photographié le jour de la manif. Face aux flics tu avais l’air agressif ! T’es quoi exactement ? Un bon jeune dévoyé, un voyou casseur chômeur ou un malotru de syndicaliste ? Allez, au trou pour six mois ; délit de sale gueule (même avec une cagoule) ! Lancer des canettes de bière vides sur les forces de l’ordre ! De mon temps en 68, on prenait au moins la peine de les remplir d’essence… Quoi ? Y’en avait plus à la pompe ? Z’avez qu’à mieux vous organiser ! Au trou, au suivant ! » Le plus beau coup, ça a été le camp d’internement temporaire réalisé par la police place Bellecour à Lyon ; plus besoin de tôle, plus besoin de stade, y’a qu’à gérer l’ordre public dans les espaces ad’hoc.

A part ça, faire porter le chapeau uniquement aux leaders syndicaux, aux journaleux de misère, aux politiciens sans projet autre qu’un maroquin en peau de vache, c’est peut-être un peu limité comme analyse. Il y a une question gênante qu’il va falloir enfin se poser : admettons que les gens veulent du changement… oui, sans doute, mais jusqu’à quel point et par quel moyen ? Globalement, je me demande si la population, dans sa majorité, n’est pas favorable à un mouvement de grève par délégation… Il faudrait que ce soient les autres qui fassent grève, que leurs gosses puissent aller à l’école, que les transports en commun fonctionnent,  que le ramassage des ordures soit organisé, qu’on puisse quand même voir le match à la télé, et… surtout que l’on ne touche pas à la sacro sainte bagnole. La révolution ? Ok, dès qu’on a fini de payer les traites du 4×4, du pavillon de banlieue, de la télé HD-WIFI-RATP-EDF-ultra-brite, et de la baignoire à remous. En 2003, à l’issue tragique d’un mouvement de grève massif et continu en pointillé (nouvelle spécialité syndicale), j’avais été frappé par les déclarations d’une femme indienne à la radio. Il y avait des émeutes populaires, en Equateur, si je me souviens bien. L’armée avait tiré sur la foule, à balles réelles (c’est la formule officielle) et les morts se chiffraient par dizaines. Le journaliste lui disait : « malgré la répression, vous allez retourner manifester ? » La femme répliquait : « mourir comme ça ou autrement…, de toute façon on n’a plus rien à manger et on ne passera pas l’hiver ». Ces propos m’avaient laissé quelque peu songeur…, comparé au discours de certains collègues enseignants qui, au bout de trois jours de grève sur une chaise longue, se plaignaient du fait qu’ils n’arriveraient pas à joindre les deux bouts.

Sur les bons conseils du FMI, le gouvernement roumain a pris les mêmes décisions (spontanées) que le gouvernement grec… Il a baissé de 25 % le salaire de ses fonctionnaires et les pensions des retraités ont perdu un petit 15 % au passage. Quand on connait le montant préalable de ces pensions et de ces salaires, on peut apprécier la manœuvre dans toute sa finesse. 280 € par mois (le salaire d’un privilégié de prof) pour vivre dans un pays où le prix de la vie se situe à peu près à la moitié de chez nous (et encore pas dans tous les secteurs !), ça devient un exercice périlleux. Chez nous, depuis 2003, les pensions des fonctionnaires ne sont plus inscrites dans le grand livre de la dette publique, mais dans le budget de l’Etat. Un budget, c’est une colonne « rentrées » et une colonne « sorties ». Quand il n’y a plus assez de recettes, on coupe dans les dépenses de façon drastique et en évitant, si possible, d’égratigner ses amis ou la frange fortunée de son électorat. Que croyez-vous que le prince régnant va faire, chère madame, si les banquiers pompent encore un peu plus d’argent public et si les cadeaux à répétition à ceux qui pourraient payer des impôts se poursuivent ? Notez bien qu’il reste une solution que pas mal de citoyens de pays un peu moins favorisés (pour l’instant) que le nôtre ont adopté : on peut toujours installer une table de camping au bord de la route et vendre un oignon, deux carottes et trois poivrons… Suffit d’avoir un jardin et pas trop de concurrents !

Quoi ? Qu’ouie-je ? Il y aurait encore une procession quelques jours plus tard ? Le 6 novembre ? Je parie que c’est Bernard qui a poussé ses petits camarades à bout… à moins qu’ils aient joué les dates au poker menteur… On ne peut plus être sûr de rien depuis qu’il y a de la pub pour les jeux de casino à tous les coins de page sur la toile d’araignée mondiale… Bon, après les gars faudra se reposer ! La neige, le ski, le père Noël, la trève des confiseurs, le remaniement ministériel, les interviews de Hollande dans Gala. On n’a pas que ça à faire !

En conclusion (provisoire) je dirais qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer (de rage) d’autant qu’il n’est pas certain que les événements suivent obligatoirement le chemin prévu par les augures… A cette heure, neuf raffineries sont encore en grève et les trois qui ont quitté le mouvement n’ont pas pour autant repris leur activité. La dernière carte à jouer ? La solidarité avec ceux qui ne marchandent pas leur droit de grève.
Et merci à Patrick Mignard pour l’illustration du clap de fin.

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20octobre2010

Les uns… Les autres

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Trois infos relevées dans la presse ces derniers jours pour parler des UNS.
Premier titre : « Le luxe en pleine surchauffe » – « Les chiffres d’affaires du troisième trimestre sont étrennés par LVMH ce jeudi, avec une hausse de ses ventes de 23,6% au troisième trimestre, confirmant la croissance spectaculaire du début de l’année. » Pour les ignorants ou ceux qui fréquentent plus souvent les marchés aux fripes que les boutiques bon chic bon genre, le groupe LVMH ce sont les marques Vuitton, Hermès, Dior, Kenzo… J’en passe et pas des moindres.
Second titre, tout aussi édifiant : « Millionnaires : la France est au troisième rang mondial » – « Selon une étude Crédit Suisse 9% des 242 millions de millionnaires en dollars dénombrés dans le monde vivent dans l’Hexagone. La France devance largement ses voisins européens. » Concrètement, sur le terrain, cela donne 2,2 millions de millionnaires dans notre beau pays. Cela étant dit, on va pouvoir tranquillement causer troubles sociaux, revendications économiques et changements politiques à venir… En toute sérénité, mais avec un réalisme cruel aussi…
Troisième titre, pour faire bonne mesure : « A Paris, place aux nouveaux palaces » – « Les palaces ont la cote à Paris: fort d’un regain d’intérêt massif pour ce type d’établissements, pas moins de quatre nouveaux hôtels de pur luxe sont annoncés dans la première ville touristique du monde. » Quand on pense à tout ce qu’il va falloir réquisitionner pour les sans abris, ça laisse rêveur !

Les AUTRES, la presse est obligée d’en parler aussi ces temps-ci, car ils sont dans la rue pour dénoncer le fait qu’ils ne veulent pas bosser jusqu’à plus soif pendant que certains se rincent les dents au Champagne, ou bien qu’ils en ont marre de vivre des fins de mois qui commencent à être difficiles 30 jours avant l’échéance. Ils sont dans la rue, et ils semblent qu’ils aient bien l’intention d’y rester jusqu’à ce que la bande de marionnettes cyniques qu’ils ont en face d’eux entende leurs cris de colère, perde un peu de sa morgue et de sa suffisance ou mieux encore, aille se faire pendre ailleurs. J’aurais pu reprendre, comme titre pour ce billet, ce beau slogan affiché dans les manifestations : « pour les riches des couilles en or ; pour les pauvres des nouilles encore ! » Je pense aussi qu’il aurait fallu que j’invente un signe de ponctuation plus fort que les points de suspension pour séparer « Les uns » et « Les autres », tant il me semble que deux mondes se côtoient mais s’ignorent de plus en plus. Les pauvres ne réalisent plus à quel point les riches se moquent de leurs problèmes ; les riches, eux n’ont pas l’ombre d’une idée quant aux difficultés que peuvent avoir à résoudre ceux qui n’ont pas le même nombre de zéros sur leurs chèques en fin de mois. Ainsi que je l’écrivais dans une chronique historique à propos des révoltes populaires qui ont précédé la Révolution Française, ce problème n’est pas nouveau… « Ils n’ont plus de pain, ils n’ont qu’à manger de la brioche » n’est pas une provocation récente. Ce qui est nouveau c’est qu’en deux siècles et demi, la société prétend avoir évolué, s’être civilisée, avoir accompli un certain nombre de progrès, notamment dans le domaine de la communication, et que l’on en soit encore là. La plaie pour les citoyens de ce pays au XVIIIème siècle, c’étaient la noblesse et ses larbins ; la plaie pour les citoyens de ce pays au XXIème siècle, ce sont tous ces énarques et autres produits divers de grandes écoles, qui ne sont pas capables de voir plus loin que le bout étroit de leurs privilèges de laquais. Les maîtres ont changé de costume mais nous ne nous en sommes aucunement débarrassés.

La question du grand ménage se repose donc, avec d’autant plus d’acuité, que la folle course aux profits dans laquelle nous sommes lancés nous mène droit au mur. Lucidité d’un Victor Serge, quand il écrivait, juste avant le deuxième conflit mondial : « Une civilisation s’en va, sans invasions de barbares, parce qu’elle a ses propres barbares, d’autant plus inconscients et cruels qu’ils sont ses maîtres » Lui au moins avait compris semble-t-il, que l’on ne sauverait pas la planète en suppliant nos gouvernants de bien vouloir protéger quelques hectares de forêts ou en achetant des coccinelles aux multinationales qui fabriquent les pesticides. Le problème c’est que, depuis des décennies, pour ne pas dire un siècle ou plus, le peuple, dans la rue, se cherche mais ne se trouve pas. Les exploités cherchent de nouveaux maîtres, inconscients de leurs propres forces, et désespérés par la similitude de comportement entre ceux qui les gouvernent et ceux qui se proposent de les gouverner. Tant que la question de la nocivité d’un pouvoir central élu sans programme, sans mandat et sans contrôle ne sera pas posée, il y a des chances que l’errance continue longtemps. De nouveaux maîtres remplaceront les anciens sur la base de promesses qu’il ne tiendront pas, à grand renfort de mensonges et de répression, jusqu’à ce que d’autres, un peu plus démagogues ou simplement plus photogéniques ne se substituent à eux. On appelle ça « l’alternance » droite/gauche, ou, selon les contrées, Républicains/Démocrates.  Certes, le bouleversement complet des règles du jeu que nous espérons en fait n’est pas facile à réaliser : à force de courbettes l’on peine parfois à se redresser… Mais les signes d’espoir, depuis le début des luttes ouvrières, ne manquent pas. Seule, la propagande par le fait, c’est à dire montrer, par l’exemple, qu’un privilège peut être aboli ou qu’un système peut fonctionner, en réseau, à l’horizontale, sans avoir besoin forcément d’un gourou au milieu, seule cette démonstration-là pourra redonner confiance aux gens et les rendre méfiants à l’égard de toute soumission.

Un véritable élan populaire pour le changement suppose que l’on sache ce que l’on va construire derrière, et que ce nouvel édifice présente un attrait quelconque. Expliquez aux cheminots en grève reconductible, ou aux ouvriers qui bloquent les raffineries, que s’ils mènent le mouvement jusqu’à la victoire, il y a des chances que cela permette d’amener le père Strauss Kahn au pouvoir en 2012. Vous croyez que l’enthousiasme des masses va perdurer ? Si je choisis cet exemple c’est parce que le patron du FMI est très en vogue en ce moment dans les journaux qui amusent la galerie avec leurs pronostics au rabais pour les futures consultations populaires. Franchement… lâcher Fillon pour Rocard, Alliot Marie pour Aubry, ça vous soulève un vent d’espoir ? De quoi gonfler les voiles et prendre le large à la prochaine manif ? Heureusement que l’on espère autre chose, un chambardement à la fois violent et pas trop méchant, un autre futur en quelque sorte, comme les camarades espagnols en 1936. Mais que de pouvoirs à abattre, de caquets à rabattre, et de questions à débattre avant cela ! Chimères que tout cela vous diront les camarades « responsables » du lourd appareil des barons du PS. Ce que tous ces politicards ignorent, car eux aussi font partie de cette élite que je dénonçais un peu avant, c’est ce que veulent réellement les porteurs de pancartes, de drapeaux et de mégaphones. Jusqu’à preuve du contraire je ne pense pas que la tronche de Hollande ou de Royal les fasse particulièrement bander. Il y a des leçons de l’histoire qu’ils n’ont pas su tirer, ne serait-ce que pour inventer de nouveaux chemins plutôt que de défiler toujours dans le même sens.

Je reviens à la Révolution espagnole de 1936, car j’adore rabâcher : ce qui a entrainé les foules derrière un drapeau noir et rouge, c’est que le changement social on allait s’en occuper tout de suite. On allait collectiviser les terres (sans obliger ceux qui refusaient tout processus collectif d’y participer), autogérer les entreprises, et veiller immédiatement à ce qu’il y ait la même quantité de pain pour tous. Dans la foulée, on défendait la République et l’on essayait de repousser l’ennemi commun. Tout à fait le contraire de ce que proposaient les « raisonnables de l’époque » qui rêvaient de conscription, de mobilisation populaire pour défendre la République et se débarrasser des fascistes…. Après, une fois la bataille gagnée, on s’occuperait du problème social. APRES, le peuple espagnol était suffisamment lucide pour savoir que trop souvent cela avait été synonyme de « jamais ». Certes, les Républicains ont perdu… mais rappelez vous que cette armée de gueux, mal équipée (les pays voisins ont fait tout ce qu’il fallait pour cela), souvent minée par les divisions intérieures, a résisté trois ans face aux nationalistes surarmés et bénéficiant du soutien clair et indiscutable des deux dictatures fascistes alors en place… Utopique le combat pour la Révolution ? Il est sans doute probable que privée de cet enthousiasme populaire, la contre-insurrection n’aurait pas tenu bien longtemps.

Je ne sais pas ce qui nous attend dans les semaines à venir, et je vous avoue que, très sincèrement, mon espoir de voir les choses évoluer favorablement (du moins à mon idée) est bien mince. Mais toutes les occasions sont bonnes à prendre et chaque fois que l’on donne un coup de pioche, le désherbage des pommes de terre progresse. Les luttes collectives sont d’intenses moments d’espoir, d’échange et de construction, et il ne faut pas gâcher des instants pareils. Si de tels événements pouvaient au moins naître quelques outils de contre information efficaces, cela serait toujours ça de gagné, car notre problème principal, à l’heure actuelle, c’est le fait que les médias, totalement sous le contrôle du pouvoir (par un biais ou par un autre), nous saturent de mensonges jusqu’à plus soif. Un jeune qui ne veut pas se faire canarder comme un lapin par des robocops suréquipés devient un casseur dans la bouche d’un reporter. Les pourcentages de grévistes sont dictés directement par l’Elysée et la retraitée du troisième (qui n’a pas de voiture) se plaint du manque d’essence… Peut-être faut-il, pour gagner, se donner des objectifs raisonnables à court terme, mais ne pas oublier, entre deux manifs, que ce que nous voulons  c’est pas seulement la charité, c’est le droit de vivre, d’espérer un futur meilleur pour tous et pour la planète, le désir d’enlever le cadenas qu’ils ont posé sur nos rêves les plus fous.

Trois articles relevés ces derniers jours sur Internet pour parler des AUTRES et garder espoir :
Premier titre : « Choisis ton camp, camarade » – « Humm, que j’aime le claquement des banderoles dans le petit matin frais ! » Bien sûr c’est Agnès Maillard sur le Monolecte. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer un autre petit morceau choisi de son billet : « Toi aussi, tu les vois, camarade, en train de dépecer notre tissu social comme une meute de charognards excités par l’odeur lourde et collante de la misère et du malheur des exploités. Tu as encore tant de choses à perdre, camarade, que tu refuses encore de descendre dans la rue. Tu as tant de choses à perdre, et eux ne voient là qu’autant de choses à te reprendre. Et ils le feront. Petit à petit. Morceau par morceau. Jusqu’à ce qu’il ne te reste rien de ce que tu t’échines à construire depuis tant d’années. Ce n’est pas qu’une question de retraite, camarade. Et tu le sais bien. C’est une vision du monde, un choix de société. Ce sont les forces de l’argent qui ont décidé qu’elles en avaient marre de concéder des miettes aux pauvres pour avoir la paix. Ce sont nos exploiteurs qui ont décidé que nous étions des gêneurs, des surnuméraires, des empêcheurs de jouir de tout comme des porcs. Alors, ils reprennent tout : le droit de se reposer après une vie de labeur, le droit de ne pas vieillir dans la misère, le droit d’être soigné, le droit d’être instruit, le droit d’être convenablement nourris, le droit d’être correctement logé, le droit à une vie décente… »

Second titre : « En passant devant la réalité, je lui ai donné un grand coup d’épaule » – « Nous ne nous rasons pas devant des miroirs dorés à l’or fin en rêvant d’être les maîtres du monde, mais nous arrivons quand même à réaliser qu’une vie professionnelle riche en formations pointues et régulières n’existe que dans les images de la racaille publicitaire. Notre rêve récurent est simple et quotidien. Échapper au management de la terreur au boulot, à la télé, dans nos vies envasées. Nous avons compris désormais, malgré notre nette infériorité naturelle, que le travail consiste et consistera à faire une activité au maximum de nos capacités pour un salaire voué au minimum, en sachant que nous serons déstabilisés, menacés, humiliés et pour finir jetés dehors. Huit heures par jour rayées de la carte de la Vie, ça fait pas mal, jour après jour… »

Troisième titre : « Générations sacrifiées » Un autre chroniqueur que j’apprécie beaucoup : Patrick Mignard, une analyse lucide et percutante. « Affirmant cette absurdité absolue « qu’il faut travailler plus longtemps puisque l’on vit plus longtemps », le pouvoir déclare sans rire que sa réforme est faite dans l’intérêt des jeunes générations…, prenant ainsi lycéens et étudiants pour de parfaits imbéciles. La manipulation gouvernementale n’a pas fait long feu. Expression d’un gouvernement discrédité et largement corrompu (des exemples ?) elle a vite cédé la place à la menace de recours à la violence. Livrés aux brutes policières sous la direction d’un Ministre de l’Intérieur condamné pour racisme (on ne prête qu’aux riches), estropiés et blessés commencent à se compter parmi celles et ceux « pour le bien de qui, la réforme des retraites est faite » (sic). Que fait la BAC (Brigade Anti Criminalité) dans des cortèges de jeunes ? Que font les « cowboys au flash-ball » dans des manifestations lycéennes et étudiantes ? »

NDLR : les photos sélectionnées pour illustrer cet article proviennent, pour la plupart, du site « Jura Libertaire« .

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18octobre2010

Isabelle Eberhardt : un long voyage au pays des sables

Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire.

De l’anarchisme à l’Islam… en Algérie, au début du siècle dernier.

« Moi, à qui le paisible bonheur dans une ville d’Europe ne suffira jamais, j’ai conçu le projet hardi, pour moi réalisable, de m’établir au désert et d’y chercher à la fois la paix et les aventures, choses conciliables avec mon étrange nature. »

C’est une jeune femme de 23 ans qui tient ces propos. Nous sommes en 1900 à El Oued, aux portes du Sahara. Isabelle Eberhardt est tombée follement amoureuse du désert. Elle s’habille en homme pour évoluer plus facilement parmi les bédouins, s’est convertie récemment à l’Islam et fustige régulièrement, dans ses écrits, le comportement des colons européens à l’égard des Maghrébins. Cette attitude provocante lui attire de nombreuses inimitiés, tant du côté des intégristes religieux ne supportant pas qu’une femme prétende occuper une telle place, que des autorités françaises qui n’apprécient guère le ton de ses leçons d’humanité. Par quel étrange cheminement une femme, née à Genève, dans la bonne société, peut-elle se retrouver ainsi, au milieu de nulle part, menant une vie que la majorité de ses contemporaines aurait jugée, au mieux farfelue, au pire immorale ? Il n’y a pas toujours d’explication rationnelle aux chemins complexes que peuvent emprunter certaines existences, mais les premières années de la vie, le contexte dans lequel on a grandi et les influences auxquelles on a été soumis, fournissent néanmoins des éléments explicatifs. Le milieu familial dans lequel Isabelle Eberhardt a évolué, n’a, déjà, par lui-même, rien de commun. Sa mère, Nathalie Moerder (née Eberhardt) est d’origine allemande, mais elle a vécu en Russie, à Saint Pétersbourg, dans un milieu aristocratique, jusqu’à son exil pour raison de santé en 1871. Elle a épousé le Général Pavel de Moerder, beaucoup plus âgé qu’elle, mais elle est veuve depuis quatre années lorsqu’Isabelle naît. Son « vrai » père, même s’il ne la reconnaîtra jamais, est très certainement Alexandre Trofimowsky, surnommé « Vava », un Arménien, anarchiste, ancien prêtre défroqué.

Trofimowski a été engagé comme tuteur par le couple Moerder pour ses trois premiers enfants. Après le décès du général, il devient l’amant de Nathalie Moerder. Cet homme est un grand érudit et va servir de professeur à la jeune fille. Il lui enseignera, à sa façon, la philosophie, l’histoire géographie, la chimie… et lui fera partager son goût prononcé pour les langues étrangères : Grec, Latin, Turc, Arabe, Russe… figurent au menu des leçons auxquelles notre future aventurière participe assidûment. Comme dans toute bonne famille aristocratique au début du XXème siècle, la langue d’usage reste néanmoins le Français. L’éducation que reçoivent les enfants de la famille est plutôt contradictoire : très stricte par certains aspects, incitative à la liberté par d’autres. De nombreux révolutionnaires russes, proches des idées de Tolstoï ou de Bakounine, cherchent refuge en Suisse, et Isabelle Eberhardt, de par les relations de son père, est amenée à côtoyer ce milieu marginal. Le couvercle familial lui est cependant de plus en plus pesant et, dès l’adolescence, elle cherche à s’en évader. En premier lieu, elle voyage de façon virtuelle en entretenant des relations épistolaires avec de nombreux correspondants. Elle écrit beaucoup et échange quantité de lettres avec divers personnages, parmi lesquels un ami de ses frères, de nationalité turque, qui l’initie à l’Islam, ou un jeune officier français en garnison au Sud d’Oran. Au gré de sa fantaisie, elle signe ses courriers en employant des pseudonymes masculins ou féminins. Elle lit aussi, énormément, et dévore les ouvrages de l’officier de marine Pierre Loti auquel elle voue une grande admiration. La singularité de sa personnalité s’affiche peu à peu… En 1895, sa première nouvelle, « Infernalia », est publiée dans la nouvelle revue parisienne…

A l’âge de 20 ans, en 1897, Isabelle incite sa mère à quitter Genève pour s’installer à Bône (actuelle Annaba en Algérie), répondant ainsi à l’invitation d’un ami de la famille. Dans un premier temps, elles logent chez leur hôte, dans le quartier européen, mais le pays, sa culture, sa religion et surtout ses habitants, fascinent Isabelle et les deux femmes migrent très rapidement dans le quartier populaire arabe. Après le décès de sa mère, Isabelle Eberhardt change à nouveau de domicile. Le désert l’attire de plus en plus et elle se déplace souvent, comme les nomades auxquels elle s’intéresse tant. « Nomade je resterai toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés, car tout voyage, même dans les contrées les plus fréquentées et les plus connues, est une exploration ». Elle s’installe notamment à Batna, dans les Aurès, puis dans la ville d’El-Oued, aux portes du désert. Beaucoup de choses vont changer dans sa vie à partir de ce moment-là. En 1899, elle apprend le décès de son père, puis celui de son frère, Volodia, qui s’est suicidé. Elle devient Mahmoud Sadi, « celui que Dieu a gratifié de sa miséricorde » et décide de se convertir à l’Islam, tendance soufiste.  Elle écrit beaucoup, et s’habille en homme afin de pouvoir se mêler plus facilement au milieu environnant (habitude qu’elle acquise, dans sa jeunesse, à Genève – les jeunes filles n’ayant pas le droit de se déplacer dans les rues de la ville sans être accompagnées). Ce qu’elle veut c’est faire connaître au monde les valeurs d’une société qu’elle apprécie de plus en plus et au sein de laquelle elle se sent de plus en plus à l’aise. Cette volonté de défendre et de valoriser une culture que les nouveaux arrivants, principalement français, méprisent et dénigrent ouvertement, va l’amener à s’opposer violemment, à l’oral comme à l’écrit, aux colonisateurs du Maghreb. Un tel état d’esprit, ferment de rébellion, totalement  contradictoire avec la manière de voir de ses « condisciples européens », provoque de violents remous et entrainent à son égard différentes mesures répressives de la part de l’administration coloniale. Elle est expulsée d’Algérie (ce qui est facile puisqu’elle est de nationalité russe et donc « étrangère ») et retourne vivre pendant un an auprès de l’un de ses frères à Marseille. Elle épouse Slimane Ehnni, un musulman de nationalité française, officier des spahis, et acquiert ainsi la nationalité de son mari, ce qui lui permet de retourner vivre en Algérie. Elle écrit pour différents journaux et notamment pour Akhbar, en Algérie, ou pour le Mercure de France. Un grand nombre de ses textes ont été conservés. Ils constituent un témoignage d’une grande valeur à la fois sur la personnalité de leur auteure et sur la culture des sociétés du Maghreb. La jeune femme est une observatrice attentive, passionnée, mais parfois aussi critique du monde qui l’entoure. Certains conservateurs islamistes n’hésitent pas à la traiter « d’espionne » et elle est victime d’une tentative d’assassinat perpétrée par un bédouin habilement endoctriné (*).

A la fin de l’année 1903, la jeune femme change encore une fois de statut professionnel et devient l’une des (sinon la) première journaliste de guerre. Elle couvre les incidents violents qui se déroulent  à la frontière entre Maroc et Algérie, et notamment la bataille de Figuig. Chose étonnante pour une fille d’anarchiste, elle côtoie à cette époque le Général Liautey qui apprécie, à la fois,  sa connaissance de l’Afrique et des autochtones, et son esprit d’indépendance. Brève période de lucidité dans la carrière de ce grand pourfendeur de colonisés ? Pourquoi pas ? A cette époque, Liautey rêve encore d’une colonisation pacifique de l’Afrique… L’homme est également amoureux des belles-lettres et il ne se cache pas du fait qu’il apprécie beaucoup le style de cette écrivaine hors des sentiers battus. Cet état d’esprit ne durera malheureusement pas et les idées de la jeune femme n’influenceront pas longtemps le futur Maréchal. Cette brève relation est aussi à l’origine de l’une des multiples calomnies qui ont circulé au sujet d’Isabelle Eberhardt : certains n’hésiteront pas à l’accuser d’avoir espionné pour le compte du général…. Cela équilibre l’opinion de ceux qui considéraient qu’elle n’était qu’un agent subversif poussant les paysans algériens à la révolte ! Il est évident en tout cas que de son côté Isabelle Eberhardt continue à afficher ouvertement ses opinions anticolonialistes. Son ami et éditeur, André Barricand, écrit à cette époque (dans un courrier adressé à Liautey) :  « D’un point de vue qui n’est pas étranger à la civilisation, nous avons nous-mêmes beaucoup à apprendre des musulmans, mais cela, nous ne le savons pas encore. Isabelle Eberhardt va plus loin, trop loin sans doute. » Quant à Liautey, voici ce que lui écrit au sujet d’Isabelle : «Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal ! Je l’aimais pour ce qu’elle était et pour ce qu’elle n’était pas. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi tout ce qui en elle faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poils. » Comme déclaration d’amour, on ne ferait pas mieux !

Lors des reportages qu’elle effectue, notamment à l’occasion de l’affaire d’El-Moungar (insurrection de Cheikh Bouama), elle est indignée par le comportement des militaires français et ne manque pas d’en faire état. Il semble même qu’à cette époque elle ait repris contact avec les militants du mouvement anarchiste qu’elle connait en métropole pour les inviter à venir, en Algérie, enquêter sur les exactions commises par l’armée (**). Cela n’est guère du goût du Général Liautey et le contenu de ses textes n’appuie guère la thèse de ceux qui voudraient qu’elle soit devenue son agent ! Mais la vie agitée qu’elle mène à cette époque-là n’est pas sans conséquences pour sa santé. Elle attrape le paludisme et doit être hospitalisée. Au grand dam de son médecin, elle quitte l’hôpital le jour même et préfère se retirer dans la petite ville d’Aïn-Sefra pour se reposer et méditer sur le sens de sa vie. Elle espère aussi profiter de ce havre de paix pour revoir son mari, Slimane, qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Très affaiblie par la maladie, elle n’aura pas la force d’évacuer sa maison à temps et elle meurt, le 21 octobre 1904, de façon tout aussi singulière qu’elle a vécu, emportée par une coulée de boue qui ravage le village. Une crue subite de l’oued Aïn-Sefra est à l’origine de cette catastrophe. Elle vient juste de s’installer dans l’une des petites maisons de la bourgade. Elle n’est âgée que de 27 ans, mais sa vie, pourtant brève, est déjà bien remplie. Outre les nombreuses lettres et articles de journaux qu’elle a écrits, elle laisse derrière elle un roman et une collection de nouvelles passionnantes. Bien que le personnage de Liautey ne me soit guère sympathique, il faut lui rendre grâce sur un autre point : c’est lui qui prend en charge les obsèques de la jeune femme et veille à ce qu’elle soit enterrée conformément aux rites de sa religion.

Les écrits de la jeune femme, même s’ils ont pour objet principal la vie quotidienne en Afrique du Nord (en particulier dans le désert) au tout début du XXème siècle, couvrent également bien d’autres domaines de préoccupation, et permettent, grâce aux nombreux détails qu’ils laissent transparaître sur sa vie quotidienne, souvent tapageuse, de dresser un portrait nuancé de la jeune aventurière. Derrière son goût prononcé pour la provocation et le plaisir qu’elle prend à remettre en cause des idées « trop vite faites » et les mœurs policées de son époque, se dissimule un être humain d’une grande sensibilité, témoignant d’une grande attention aux autres…  un cœur généreux débordant de tendresse. Elle prend un malin plaisir à embrouiller les fils et à compliquer la tache de quiconque voudrait essayer de démêler l’écheveau de sa personnalité. Elle joue avec l’ombre et la lumière, le masculin et le féminin, la débauche et la religion. Son jeu est si complexe qu’il désoriente effectivement nombre de ceux qui la fréquentent. Son amour immodéré pour l’absinthe, le kif et des liaisons parfois dangereuses, évoquent parfois l’image d’un Rimbaud au féminin. A cette vision peut-être trop simple, s’oppose la profondeur de ses convictions religieuses et son goût pour la méditation et l’introspection.  Isabelle Eberhardt semble pénétrée d’une véritable mystique du désert : « Il est des heures à part, des instants très mystérieusement privilégiés, où certaines contrées nous révèlent, en une intuition subite, leur âme, en quelque sorte leur essence propre, où nous en concevons une vision juste, unique et que des mois d’étude patiente ne sauraient plus ni compléter, ni même modifier. »

Ces dernières années, Isabelle Eberhardt a retrouvé la place d’honneur qu’elle mérite parmi les écrivains voyageurs, et beaucoup de ses écrits, parfois inédits, ont été publiés.  Ses textes les plus célèbres bénéficient également de rééditions régulières, notamment aux éditions Joëlle Losfeld ou Actes Sud. A découvrir par exemple : « Amours nomades », « Au pays des sables », ou « Rakhil », son premier roman.  Vie d’aventure, mais aussi vie de littérature… un personnage aussi mystérieux que fascinant : «Il n’y a qu’une chose qui puisse m’aider à passer les quelques années de vie terrestre qui me sont destinées : c’est le travail littéraire, cette vie factice qui a son charme et qui a cet énorme avantage de laisser presque entièrement le champ libre à notre volonté.»
De nombreuses biographies, parfois contradictoires, ont été rédigées. On l’a présentée comme étant la fille de Rimbaud ou bien comme étant juive ou homosexuelle. Il semble qu’un certain nombre d’auteurs aient projeté leurs fantasmes en racontant sa vie. La simple réalité est suffisante, avec les zones d’ombre qui environnent certaines parties de son existence ou diverses facettes de son comportement,  pour contribuer à la construction d’une véritable légende. De mon côté, j’ai essayé de m’appuyer sur les sources que j’estimais les plus fiables. Les militants/tes de diverses causes n’ont pas résisté à la tentation de rallier cette femme hors du commun à leur point de vue , la qualifiant de « féministe » de « fervente anticolonialiste » ou de « sainte femme » (pour sa conversion). Il s’agit là d’une vision bien réductrice pour une personnalité d’une stature aussi exceptionnelle qui ne saurait être résumée par une simple étiquette. Il n’en reste pas moins que le regard qu’elle porte sur les problèmes du monde qui l’entoure, conflits entre les religions, inégalités entre les sexes, impérialisme culturel… restent d’une actualité brûlante.

« Au lieu du silence et du recueillement des autres villes de l’Islam, ici, c’est un grouillement compact et bruyant, une tourbe qui se démène et roule dans la vase des rues. On dirait qu’un vent de fièvre a passé sur Oudjda. Les gens semblent se hâter, eux qu’on s’attendait à voir marcher lentement, gravement. Ils se pressent, se bousculent. Pour quelles affaires urgentes, pour aller où, puisque c’est le soir et que les portes vont être inexorablement closes ? D’abord quelques ruelles misérables, puis une première place bordée de maisons jadis blanche et qui s ’écroulent, étalant de l’argent, lèpres noires, montrant des lézardes profondes comme des blessures. S’ouvrant sur la fange noire du sol, des boutiques, alvéoles étroites où s’entassent des marchandises et des victuailles : olives noires, luisantes, dattes, brunes pressées en des peaux tannées, jarre d’huile verdâtre, pains de sucre enveloppés de papier bleu. Sur les sentiers un peu secs, la foule se tasse le long des murs que le continuel frottement des mains polit et souille. Quel mélange de races, de types, de costumes ! » (extrait de « Ecrits sur le sable » – éditions Grasset)

NDLRillustrations : la photo de l’arbre dans le désert provient du site de l’association « arc en ciel, défense de la biodiversité, Aïn Sefra ». D’autres photos très belles sont également visibles sur ce site. Les portraits d’Isabelle Eberhardt proviennent de diverses autres sources sur le web.

Notes : (*) en fait cette affaire de tentative d’assassinat est assez complexe. Ceux que le sujet passionne peuvent compléter en lisant un article détaillé paru dans les cahiers de la Méditerranée.(**) Louise Michel, alors âgée de 74 ans, se rendra en Algérie en octobre 1904, quelques jours avant le décès d’Isabelle qu’elle ne rencontrera pas. La militante est venue donner une série de conférences dans les grandes villes. Elle est accompagnée par Ernest Girault. Louise n’ira pas jusqu’à la frontière algéro-marocaine ; son état de santé fragile ne lui permet pas d’effectuer un aussi long déplacement. Seul Girault tiendra jusqu’au bout et n’hésitera pas à dénoncer le comportement des militaires français. Isabelle Eberhardt, selon plusieurs sources, aurait dû se joindre à la tournée pour faire valoir son témoignage. A la suite de ce voyage, Girault rédigera un livre intitulé « Une colonie d’enfer », récemment édité par les Editions Libertaires, dans lequel il dénonce les méfaits du colonialisme. Cet ouvrage prolonge, en quelque sorte, les écrits les plus engagés d’Isabelle Eberhardt.

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15octobre2010

Pourcentage de grévistes : déclaration de la Fédération CGT des cheminots

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Une fois n’est pas coutume… J’invite la CGT cheminots à participer à mon blog… J’espère que nous n’avez pas loupé ce communiqué. Si c’est le cas, « La Feuille Charbinoise » vous donne l’occasion de vous mettre à jour !

« La Fédération CGT des Cheminots est aujourd’hui fondée à dénoncer et à contester les chiffres donnant le pourcentage de grévistes cheminots fournis par la direction SNCF à la presse dans le cadre du conflit social en cours.
En effet, la Fédération CGT des cheminots peut affirmer de source sûre et vérifiée, que la consigne suivante a été donnée aux directions locales SNCF lors des réunions avec les managers et dirigeants avant-hier, le 12 octobre 2010 :
« Le nombre de grévistes et le pourcentage afférant doivent être fournis à la Direction nationale pour transmission à l’Elysée avant toute communication à la presse ou aux organisations syndicales. L’Elysée donnera par la suite les chiffres à communiquer officiellement ».
Par conséquent, la Fédération CGT des Cheminots est légitime à condamner et contester la véracité des chiffres concernant la réalité du nombre de grévistes à la SNCF et ce depuis le 12 octobre.
Cette situation atteste de la mainmise de l’Élysée et de la majorité gouvernementale sur la Direction SNCF à l’instar des injonctions de Xavier BERTRAND (UMP) lors du conflit d’avril 2010 sur les retenues de jours de grève des cheminots. Les pourcentages officiels étant le fruit d’une manœuvre politique.
Elle atteste de la fébrilité du gouvernement et de la majorité parlementaire, face à un mouvement social interprofessionnel qui s’amplifie, à l’appui d’une opinion publique favorable, contre le projet de loi portant réforme des retraites.
Cette manœuvre renforce la détermination de la Fédération CGT des Cheminots à poursuivre la mobilisation pour gagner une réforme des retraites justes socialement et efficace économiquement. »

Bon  c’est sûr, on s’en doutait de ce genre de manipulation de l’info. Les pourcentages de grévistes donnés par le gouvernement sont toujours ridiculement faibles et pourtant… pratiquement aucun train ne roule. Raffineries, transports, courant électrique, gaz… allez, encore un effort ! Il devrait y avoir de l’animation dans les chaumières les semaines qui viennent. Espérons le en tout cas car l’arrogance de ce gouvernement est vraiment sans limites !

Histoire d’équilibrer les temps de parole et pour que l’on ne croit pas que j’ai adhéré à la CGT (même celle des cheminots), je vous mets une petite image de la… CNT !

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12octobre2010

Retour au bercail dans la douceur automnale

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; philosophie à deux balles.

Il est plaisant de retrouver la quiétude de son « chez soi », en particulier lorsque l’on éprouve le sentiment de plénitude à la fin d’un périple touristique, et qu’aucun problème majeur ne vous attend à l’arrivée. Pour une fois, je rentre, sans éprouver le sentiment de frustration que j’ai souvent ressenti en fin de voyage jusqu’à ce jour. Trois raisons majeures, je pense, à cet état de fait : la richesse des paysages observés et des quelques rencontres inopinées que nous avons pu faire ; la liberté presque complète quant à la durée de notre absence et à la date de notre retour ; enfin, pas de séparation pénible avec quelqu’un que nous aurions laissé quelque part sur le quai d’une gare ou le hall d’un aéroport. Nous sommes rentrés à notre rythme, le sac de souvenirs bien rempli, le sentiment du devoir accompli et la quasi-certitude que nous n’aurions pas à nous confronter à un avenir immédiat particulièrement problématique. Certes l’artisan qui devait, promis juré, commencer à installer notre nouvelle chaudière de chauffage central, a profité de notre absence pour aller pointer ailleurs… Mais ça c’était quasiment acquis dès le départ. Connaissant cet artiste de longue date, je me doutais de ce qui aller se passer. Ce qui me réjouit c’est d’essayer d’imaginer le prétexte qu’il va invoquer pour justifier cette défaillance. J’attends de ses nouvelles avec impatience (une intervention lourde sur un système de chauffage central n’a rien de drôle en plein hiver) mais aussi avec curiosité, un peu comme je me réjouissais, en des temps pas si lointains que ça, de lire les mots d’absence rédigés par certains parents d’élèves particulièrement imaginatifs.

Si nous avons retrouvé la maison en ordre de bataille en rentrant, c’est aussi parce que nous avons la chance d’avoir des voisins et amis qui ont le sens de l’entraide et qui n’ont pas hésité à payer de leur personne et de leur temps pour éviter notamment les gaspillages au jardin. En septembre, les cueillettes ne manquent pas et l’on ne planifie pas les récoltes comme l’on établit un planning de production dans une entreprise. Certes cette main d’œuvre bénévole n’a pas tout fait, ni tout géré, et il va falloir maintenant donner un solide coup de collier pour rattraper certains retards, mais cela peut se faire sans stress et sans trop d’heures supplémentaires. Tous les voyages que nous avons faits jusqu’à présent devaient être soigneusement calibrés au niveau du déroulement spatio-temporel, pour des raisons difficilement contournables : date impérative de reprise du travail ou de décollage de l’avion, ou pour des raisons familiales ou domestiques. Il ne faut pas croire qu’il suffit d’être à la retraite pour pouvoir profiter librement de son temps. C’est incroyable le nombre de contraintes que l’on s’impose dans la vie quotidienne. Il suffit de tenter d’organiser un planning de façon optimale pour essayer d’avoir un peu de liberté et c’est à ce moment-là qu’on se rend compte à quel point c’est difficile. Lorsqu’il n’y a plus le prétexte « travail » (je reconnais honnêtement que c’est un solide coup de pouce pour avoir du temps libre), il y en a des tas d’autres et il faut faire de gros efforts pour éviter bêtement de remplir son  carnet de rendez-vous avec des dates trop serrées par rapport au retour que l’on envisage. Je crois que le sentiment de plénitude sera total pour moi si j’arrive, au moins une fois, à quitter la maison pour une durée totalement indéterminée… besoin d’un changement temporaire radical d’horizon, sans doute fort contradictoire avec les racines solides qui nous attachent à « notre terre ».

Ce contexte favorable est d’autant plus difficile à créer que nous sommes environnés de gens qui sont, en ce qui les concerne, terriblement stressés par leurs conditions de travail (je comprends le problème car ça a été notre cas pendant notre vie professionnelle), et auxquels il est difficile de dire qu’ils devront arroser le jardin, surveiller la pousse de l’herbe ou nourrir notre vieille chatte caractérielle, pendant un délai…. indéterminé, en plus de la charge de leurs occupations habituelles. Difficile aussi de dire à tout le monde que l’on ne sait pas si… on pourra garder nos petites filles pendant les prochaines vacances scolaires, rendre visite ou recevoir nos parents encore vivants d’une façon suffisamment régulière pour satisfaire à leurs exigences de rituels immuables, être présents pour l’anniversaire d’un tel ou d’une telle, ne pas manquer le rendez-vous chez l’ophtalmologiste pour se faire soigner le dos ou l’estomac – rendez-vous qu’il a fallu six mois de patience pour l’obtenir… J’ai bien peur que la grande cavale ne soit pas pour demain. De plus, si notre monde continue à évoluer comme il évolue, j’ai bien peur aussi que la zone dans laquelle on pourra bourlinguer se réduise comme une peau de chagrin, entre les catastrophes écologiques, les régimes para-militaires, la psychose du terrorisme, et l’évolution du coût de la vie. Enfin, ne soyons pas trop pessimistes, le moral au beau fixe du jour ne le permet pas !

Je voudrais revenir sur cette histoire de racines, en apparence contradictoire avec le besoin de migration et de rencontres d’autres gens en d’autres lieux. Le fait de vivre longuement en un endroit fait que l’on s’y construit une histoire personnelle solide et que l’on y acquiert un certain nombre de réflexes et de comportements rituels. J’en parle en connaissance de cause puisque cela fait presque quarante ans que nous vivons au même endroit, qu’il s’agit en plus d’une maison de famille et qu’une partie de la propriété existe sans doute depuis au moins deux siècles… Depuis tout ce temps, nous transformons peu à peu ce lieu à notre image, en fonction de nos envies (le plus possible) et de nos moyens financiers. Certains travaux cycliques ont déjà été faits et refaits au moins une fois depuis que nous sommes là. Plus le temps passe, plus je vois avec précision à quoi devrait ressembler le lieu idéal dans lequel j’ai envie de vivre et cela suppose, bien entendu, de nouveaux travaux, de nouveaux déménagements internes, trop de travail ou des moyens que nous n’avons pas, pour remplacer nos bras par d’autres plus vaillants mais plus coûteux aussi. Tout cela concourt à dessiner le profil d’une vie très sédentaire, avec ses routines, ses avantages, ses inconvénients, et paraît en totale contradiction avec l’envie de tout plaquer et de partir un, deux, trois ou six mois, sur les routes d’ailleurs et de souvent trop loin. Eh bien non ! Il me semble que l’on peut, tout à la fois, être nomade et sédentaire, aventurier et casanier, agité et posé, voyageur et jardinier, car chacun de ces états a la particularité d’enrichir l’autre. Je m’explique. Cette vision du micro-monde idéal que j’ai envie de construire n’est pas née dans ma seule imagination, mais elle a, au contraire, été construite par toutes les personnes qui sont passées ici ou que nous avons vues ailleurs, dans leur propre cadre de vie, par toutes les idées que nous avons glanées au fil de nos pérégrinations. Voyager c’est s’ouvrir l’esprit, comparer des pratiques, des habitudes, d’un œil parfois critique, parfois complaisant… puis rentrer ensuite au bercail et tirer les leçons de ce que l’on a découvert au contact des autres. Revenir chez soi devient alors un véritable plaisir parce que le voyage va faire évoluer tranquillement notre mode de vie. Certains rituels vont continuer, immuables au moins en apparence, d’autres, plutôt désuets, vont voler en éclats sans que cela ne provoque de rupture fondamentale non plus. « Le changement dans la continuité » comme disaient certains de nos leaders de gauche il y a quelques décennies, avant d’oublier le début de leur slogan.

Notre maison fonctionne de façon plutôt ouverte, ce qui veut dire que nous avons l’habitude de recevoir du monde, généralement des amis ou des personnes préalablement connues. Notre inscription au réseau CouchSurfing, il y a un an, adhésion impulsée par notre grand voyageur de fils cadet, a fait évoluer ce mode de fonctionnement puisque nous recevons maintenant des gens que nous ne connaissions absolument pas, ou seulement de façon virtuelle (échanges de courriels), avant leur arrivée. Avant les premières expériences, nous nous demandions un peu comment cela allait se passer – un peu d’inquiétude sans doute, après tout on n’échappe pas à l’atmosphère ambiante de méfiance à l’égard de tout ce qui ne fait pas partie de sa sphère habituelle. Nous n’avons pas été déçus par nos premiers pas en tant qu’hébergeurs, tant était grande la richesse des personnes que nous avons rencontrées. Pour ce voyage en Roumanie, nous avons expérimenté, avec grand succès et immense plaisir, le fonctionnement inverse du CouchSurfing, en débarquant, de façon inopinée, chez cinq personnes différentes qui avaient accepté de nous recevoir dans leur lieu de vie. Cinq hôtes ou hôtesses différents : cinq rencontres passionnantes, cinq occasions aussi d’avoir une approche un peu plus humaine des endroits géographiques que nous visitions. De ce voyage, nous revenons renforcés dans l’idée de prolonger notre expérience CouchSurfing, et nous rapportons quelques nouvelles pistes quant aux propositions à faire à nos prochains visiteurs ou aux services à leur offrir. Nos convictions quant à la nécessité absolue de créer de nouveaux outils d’échange, de nouveaux réseaux sociaux, professionnels ou non, pour lutter contre l’individualisme exacerbé qu’encouragent les médias pourris abreuvant nos concitoyens, sortent plus que renforcés de cette expérience. Nos désirs et nos griefs sont les mêmes aux quatre coins de cet empire européen de plus en plus dérégulé par un libéralisme cynique, même s’ils ne revêtent pas forcément la même apparence et ne s’expriment pas avec les mêmes mots. Il faut échanger, non seulement pour comprendre, mais aussi pour bâtir, à défaut d’un monde nouveau que nous espérons depuis trop longtemps, une collection de lieux de vie acceptables pour tous. Très idéaliste tout ça me direz vous, et vous n’avez sans doute pas tort, mais ça ne mange pas de pain de faire un effort dans ce sens là, plutôt que de se contenter de cultiver son lopin de terre en donnant, cycliquement, une aumône intellectuelle ou matérielle, à tous ceux à qui la vie n’offre pas les mêmes perspectives. Un jour, ce monde changera… Que cela passe par un effondrement général avant ou pas, je n’en sais rien, mais l’autoroute sur laquelle nous roulons va droit dans un mur d’une solidité à toute épreuve. Ça j’en suis convaincu.

Alors, à part le CouchSurfing, quoi de concret dans tout ça ? Vous devenez végétaliens, macrobiotes, orthodoxes, bouddhistes ? Vous adhérez au NPA, à la LPO, au WWF ? Vous allez créer une rubrique foot dans La Feuille Charbinoise ? Vous seriez gentils de me laisser un peu de temps pour faire un bilan plus détaillé. D’ici un an ou deux, je serai capable de vous dire ce qui a vraiment (et non temporairement) changé à cause de ce voyage-là ou de ses petits frères. En tout cas, je suis bien content de retrouver mon thé matinal, même si je me suis remis, de temps à autre, au café. Difficile d’avoir un bon thé noir en Roumanie : il semble bien que ce mot ait un sens beaucoup plus large là-bas qu’ici, à savoir infusion et pas forcément thé. Pourtant, Mme Baluchon a fait preuve de ses compétences à plusieurs reprises dans ce domaine ! Une autre remarque bien terre à terre histoire de flatter notre nationalisme mesquin : il est clair que la France est le seul pays européen, à ma connaissance, dans lequel on sache fabriquer autant de bons fromages différents. Vous voyez bien que tout n’est pas perdu au pays du camembert et que certaines coutumes ne sont pas forcément à jeter avec l’eau du bain ! Par contre, les viticulteurs français feraient bien de commencer à se questionner sérieusement… Leur soi-disant savoir faire ancestral et leur auto-satisfaction béate, ne suffiront pas éternellement à leur assurer une suprématie (bien ébranlée déjà), sur le marché de la « picole »… En Roumanie, on ne mange pas mal du tout (même la polenta a l’air réjoui… cf photo) et l’on boit d’excellents vins !

NDLR : Vous allez nous trouver gonflés, ou pire, déconnectés de la réalité, de vous parler « voyages » depuis un mois, alors que la France entière se prépare pour une grève générale reconductible qui va définitivement nous débarrasser de tous les politiciens que nous trainons comme des boulets depuis des années. Je vous rassure… Après ce dernier article « touristique », La Feuille se branche sur l’actualité et vous rendra compte, en direct, de l’incendie de la Bourse, de la prise de l’Elysée, et de la mise en place de conseils ouvriers pour gérer les entreprises. Au cas où cet optimisme débridé serait quelque peu déplacé, n’ayez crainte, les douceurs roumaines n’ont point émoussé le couteau que nous avons entre les dents. A propos de douceurs roumaines, d’ailleurs, grâce aux bons conseils du FMI (cette institution dirigée par notre futur président « de gauche » (paraît-il, pour les deux affirmations), les salaires des fonctionnaires, dans ce doux pays, viennent d’être abaissés de 25%, les retraites de 15 % et la TVA remontée de 5 points. Petit jeu du jour : vous savez combien ça gagne un instituteur dans un petit village en Roumanie ? (sachant qu’un litre d’essence vaut environ 1,15 €)

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8octobre2010

Madame Baluchon-La Feuille vous parle de la Roumanie et surtout du roumain dans le texte…

Posté par Pascaline dans la catégorie : Carnets de voyage; Le sac à Calyces.

Et voilà que monsieur Baluchon – ou monsieur La Feuille – me lance :
« Et si tu rédigeais une chronique sur l’art de parler roumain ? »
Oups ! On était sur un chemin de randonnée et j’en étais plutôt à parler l’ours, là, tous les sens en éveil, surveillant les indices, guettant sous bois le déplacement discret d’une masse sombre. Jusque-là, la présence de chevaux libres, mais non sauvages, avait été un élément fort rassurant de ma quête et notre petite balade se déroulait dans la plus totale sérénité.
J’ai une bonne pratique du français dont je maîtrise en outre plutôt bien les formes argot et québécoise. Au lycée, j’avais acquis un bon niveau en anglais, puis en espagnol, niveaux qu’il me faudrait reconquérir pour affirmer que je parle ces langues.
Envies de voyages aidant, j’ai appris des quantités variées de minimum vital dans d’autres langues. Il ne me reste rien du hollandais si ce n’est la formulation phonétique de “trop cher” qui m’avait tant amusée : “tédur”.
Rien non plus du grec, mais cette langue m’avait fascinée car j’y trouvais sans arrêt les fondements de ma langue maternelle. Ayant touché au latin (et détesté cela, j’étais jeune, j’ignore comment je ressentirais une éventuelle replongée dans une langue dite “morte”, et surtout si complexe !), je m’apercevais, à chaque nouvelle page du voyage en Grèce, de tout ce que le français doit à ces deux idiomes.
Je garde en revanche de très vagues notions d’italien et d’allemand, quelques mots pour ce dernier, le tout acquis à l’occasion de diverses escapades hors Hexagone.
Je ris encore en pensant à cette dame, en Slovénie, à qui j’avais dit dans son parler “je ne parle pas slovène”. “Mais alors qu’est-ce que vous êtes en train de faire ?” m’a-t-elle demandé sans doute, et aujourd’hui je force un peu mon hésitation pour affirmer que je ne parle pas le ceci ou le cela, histoire de mieux convaincre.

Pour le portugais il y a un an, ces multiples expériences m’avaient motivée à faire un réel effort, à tenter d’avoir une vraie capacité à communiquer, même sur peu de sujets.
Me lancer dans la langue roumaine un an après avait un côté décourageant (repartir de zéro, et à quoi m’aura servi le portugais si je ne le parle plus ?) et enthousiasmant. Apprendre une langue étrangère est une activité que j’adore. Est-ce une tare ou une qualité, ça m’est égal !
J’ai donc commencé à me constituer une minuscule bibliothèque de mots, de ces petits mots pour dire bonjour au revoir, que j’ai eu beaucoup de mal à retenir au début, et même à déchiffrer ! Je ne vais pas acheter une méthode complète pour chaque nouveau pays où me traîne monsieur Baluchon (sans d’ailleurs que je lui résiste fort). Il me faut le minimum vital dans un livre de petite dimension, indispensable pour l’avoir partout avec soi.
Mais avant de prononcer quoi que ce soit, il m’a fallu chercher des démonstrations orales sur internet, et j’ai eu du mal à trouver comment prononcer cet étrange parler.
Quant à la qualité de ma prononciation, je nourris des doutes.
Quand j’ai demandé notre route à un brave homme, il me l’a expliquée, puis m’a fait un long discours, à quoi j’ai compris que je devais lui dire “je suis française”. Ce monsieur me trouvait un accent, et je pense qu’il le trouvait tout-à-fait marqué et peut-être même déroutant. Or non seulement il est resté poli, ne s’est pas moqué, mais encore il a sauté sur son vélo quand il a réalisé qu’il nous avait dit “tout droit” là où il nous fallait tourner à gauche. Un kilomètre plus tard, nous potassions la carte, et nous l’avons vu arriver.

Avouons-le, le roumain est une langue difficile.
Dites “i”, en rentrant la langue au fond de la bouche. Il y aurait ce son dans le turc, et aussi dans le roumain. Ça commence bien ! Et ces accents circonflexes dans tous les sens, et ces virgules en bas des lettres ?
Bon, il n’y en a pas des tonnes : le “A” s’écrit de trois façons. Sans accent, avec le circonflexe dans un sens… ou dans l’autre, à l’envers quoi – mais j’ai vu parfois écrit à la place le tildé espagnol. La virgule, elle, se place sous le “S” ou le “T”.
Pour la prononciation, c’est autre chose. Mais à part “copii” qui veut dire enfants ou copies selon l’accent tonique, la position de celui-ci ne semble pas d’une grande importance. Ce terme, “copii”, devrait d’ailleurs être empaillé et placé dans un musée : selon l’article qui l’accompagne, il lui arrive de s’écrire “copiii”, oui, avec trois “i”, et ce n’est pas le petit verre de “palinca” (écrire le deuxième “a” avec un circonflexe à l’envers, prononcer “palinque”) que je viens de déguster qui explique cette graphie surprenante.
J’avance de découverte en découverte : le “s” se prononce tout le temps “ss” sans exception, et “ch” s’il est muni de son appendice que j’ai vu appeler cédille ; le “t”, lui, se prononce “t”, mais muni de sa virgule, se prononce “ts”.
Pour moi c’est passionnant. Mais l’ami que nous nous sommes fait à Sibiu n’aime pas ce “ts” à l’origine slave, rappel d’oppression.
Nous avons rencontré un professeur de français de nationalité roumaine, qui nous a expliqué que pour dire au revoir, “la revedere”, il fallait accentuer la première syllabe. Je suis formelle, certains accentuent l’avant-dernière, d’autres la dernière. Mon professeur a eu une moue indulgente quand je le lui ai dit.
Forts de nos connaissance, nous lui avons demandé s’il trouvait lui aussi une connotation guerrière fréquente dans le vocabulaire d’origine slave, où l’on retrouverait les mots de l’ordre, du commandement…
Il n’a pas relevé la question, mais a été affirmatif pour ce qui concerne le latin. Le vocabulaire originaire du latin concerne la femme et ce qui l’entoure : la maison, la nourriture (dont le pain), la boisson, le fils…

Difficile le roumain ? Et comment !
J’ai fait l’impasse sur les déclinaisons.
Il faut dire que l’on a parfois cherché la difficulté, je cite “Roumain express” de Olimpia Badea et Jean-Yves Conrad édité chez Dauphin :
« Suite à la réforme orthographique de 1993, les “î” à l’intérieur des mots ont été remplacés par des “â”. Par contre les “î” au début des mots ont été conservés. »
Je confirme, nous avons vu des “teren de vînzare” et des “teren de vânzare”. Car cette réforme n’a fait qu’ajouter une écriture supplémentaire, sans supprimer la précédente !
Ce “î” devenu “â” se prononcerait “u”, sous toute réserve.
Et des mêmes auteurs je cite encore :
« Le roumain trouve dans ses origines du latin, du dace, du slave, du hongrois, du grec moderne, du turc, de l’allemand, de la langue tzigane, du latin savant, de l’italien, de l’anglais et du français. »
Notre professeur de français, pour sa part, estimait que les mouvements de la population roumaine, plus récents qu’en France, expliquaient que la langue ne soit, en quelque sorte, pas encore “fixée” comme le français, qui a vu les déplacements de peuples dans une histoire plus ancienne. Oh je sais, les mouvements ne cessent jamais, il ne s’agit que de proportions différentes.
Autre rencontre, autre révélation : la Roumanie se trouvant à l’extrémité orientale d’une unité géographique, et le Portugal à son extrémité occidentale, les peuples les plus baladeurs ont effectué la grande traversée continentale, expliquant les racines communes à ces deux idiomes.
“Bouna zioua” en roumain se dit “bom dia” en portugais, sachant que le son “z” peut glisser vers le son “d”, et puis même : les ressemblances sont évidentes et il n’est pas besoin d’un grand savoir universitaire pour le vérifier. L’abondance des exemples remplace une connaissance plus approfondie.
Mais qui m’expliquera la relation entre le romanche et le roumain ?

J’ai découvert sans les chercher les innombrables relations du roumain avec un grand nombre d’autres langues. Voilà qu’en ouvrant une porte et malgré mes précautions, ce sont des tonnes de questions qui me dégringolent dessus. Le peu de linguistique que j’ai eu l’occasion d’apprendre était infiniment barbant, mais sans doute est-ce le mode d’enseignement qu’il faut incriminer et non pas le contenu.
Les yeux fermés j’imagine ces cartes sur lesquelles des flèches de tailles et de couleurs variables, orientées ouest-est, racontent la lente installation des peuples, les interpénétrations des langues, cette grande marmite d’où sortent des soupes si diverses…
Faut-il connaître l’histoire et la géographie pour apprendre le roumain ?
Non bien sûr, on peut bien faire du monsieur Jourdain sans le savoir.
Mais l’idée d’une langue internationale, même si je dois repartir à zéro pour l’étudier, cela me parlerait quand même bien. Je trouve très amusant d’apprendre les mots d’une autre langue, et j’apprécie la réaction de la personne en face, qui m’a entendue parler français à monsieur La Feuille, quand je lui dis quelques mots dans sa langue.
En même temps j’arrive vite au bout de mes rudiments et c’est toujours extrêmement inconfortable. Je pense souvent aux étrangers qui n’ont pas choisi de l’être, aux migrants, aux expulsés… Nous, au moins, nous sommes libres dans nos déplacements et nous retrouverons la terre de notre langue maternelle quand nous le voudrons.
Et pour ce faire, après avoir traversé à l’aller Suisse, un bout d’Allemagne, d’Autriche, la Hongrie, au retour nous reverrons la Hongrie, puis la Slovénie et l’Italie.
On ne devrait étudier une langue que par plaisir. Plus généralement on ne devrait étudier que par plaisir.

Rencontrer les gens quand on visite leur pays est une dimension incontournable du voyage. Comment faire ? Une vraie langue internationale, ça manque cruellement. Mais l’étude de celle-ci ne doit pas se faire au détriment de la langue maternelle, incontournable pour chacun d’entre nous : le bilinguisme me semble donc la solution. Si nous avions plus en commun, il y aurait peut-être plus de fraternité et moins de peur de l’étrange étranger.
En même temps, il disparaît des parlers à une vitesse inquiétante, des parlers qui sont la langue maternelle d’une population trop petite ou trop disséminée. Des parlers qui sont aussi la conservation de la culture ancienne, et à ce titre ont une inestimable valeur.
Bilinguons donc, en espérant qu’il en reste toujours quelque chose.
En Roumanie, n’oubliez pas de demander du “bronze dé bourdouf”, on vous servira du fromage de brebis.

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