24décembre2008

Bric à Blog de Noël

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Moi je suis en vacances (le comble pour un feignant de retraité) mais les autres (blogueurs) bossent. Je vous propose une petite sélection de liens vers des blogs que j’aime bien et surtout vers des articles qui pourront égayer ou rendre hautement instructive votre veillée de Noël devant la crèche ainsi que votre repas du lendemain en tête à tête avec la dinde et l’alka seltzer. Allonzi mon kiki.

Sur le blog de « Jean-Pierre Martin, un petit cadre dans une grosse boiboite », j’ai bien aimé le dernier billet intitulé : « nos valeurs communes : le capitalisme familial« . L’auteur prend fait et cause pour le Président de la Sarkozie et explique à quel point il a besoin de repos : « Force est de constater que Notre Président a joué de malchance depuis Son Election en 2007 : alors qu’il met tout en œuvre pour le bien-être de tous, qu’il se lève tôt, qu’il fait des réunions, qu’il déjoue les complots tantôt villepinistes, tantôt ramayadistes, tantôt ultra-gauchistes, il a fallu que, tel un coup du sort, cette satanée crise lui tombe dessus et le prive de résultats qu’il avait pourtant bien mérités… » Heureusement qu’il y a le Brésil pour relancer le commerce et que notre bon Président dispose d’amis industriels riches et fidèles ! Je vous laisse le plaisir de découvrir la suite de cet article. C’est frais, printanier et réjouissant. Le style est agréable, facile à lire, ce qui ne l’empêche pas d’être décapant…

Sur « Vive le Feu », autre blog politique (incendiaire), Sébastien Fontenelle a rédigé, il y a une semaine environ, une très bonne chronique sur l’actualité au Vénézuéla, mais surtout sur la façon dont elle est présentée dans les colonnes du journal « le Monde » par un journaliste du « service international » anti-Chavez haineux au premier, deuxième et troisième degré. C’est édifiant. Il y a bien d’autres articles intéressants dans les archives de ce blog. Je vous suggère d’y faire quelques « descentes » (mais pas de police bien sûr !)

Très intéressant aussi, le blog de Normand Baillargeon, intellectuel québecois, qui apporte un éclairage original sur nombre de problèmes de société actuels ou sur diverses questions d’actualité. Normand a effectué notamment tout un travail sur la façon dont les médias manipulent l’opinion publique et il est l’auteur d’un remarquable « cours d’autodéfense intellectuelle ». Histoire de vous casser un peu le moral, allez donc lire sa chronique sur Omar Khadr, un jeune Canadien de parents Afghans, enfermé à Guantanamo depuis l’âge de 15 ans. Cela fait six ans qu’il est enfermé et torturé dans ce bagne militaire… Cela fait six ans que le gouvernement canadien a oublié son existence, histoire de ne pas fâcher son grand voisin démocrate. Son dernier article intitulé « Internet comme mirage pédagogique » a le mérite de bousculer, de façon argumentée, un certain nombre d’idées reçues en matière de pédagogie contemporaine.

Mes deux blogs préférés de cette fin d’année ne sont pas vraiment politiques, même si l’on prend le terme dans son sens le plus large ! Mon premier coup de cœur va à « Clopineries », blog littéraire mais aussi carnet de bord personnel et réflexion philosophique pertinente sur le monde qui nous entoure. Nous avons beaucoup d’idées en commun sur ce sujet avec l’auteure, Clopine Trouillefou. J’avoue que j’ai parfois du mal à suivre sur le plan littéraire (disons que « Clopineries » joue en première division et moi en dernière !), mais les chroniques « au quotidien » me plaisent beaucoup et sont souvent pleines d’humour. Son écriture est plaisante et certains textes remuent vraiment les tripes. Je vous invite par exemple à découvrir « les courses du soir » qu’elle a rédigé au début du mois…

Mon deuxième coup de cœur est en relation directe avec ma passion pour les arbres et les forêts. Il s’agit d’un blog intitulé « Krapo arboricole » et consacré aux arbres vénérables. Bien que le thème soit très pointu, l’auteur réussit à l’aborder sous des angles très divers. Il tient un véritable registre des sujets les plus remarquables que l’on trouve dans l’hexagone (et en dehors, parfois) mais propose aussi de nombreuses chroniques sur la place des arbres dans la mythologie et sur les livres que l’on peut trouver sur ce thème. Les illustrations proposées sont autant d’invitation à voyager pour peu que l’on soit aussi attiré par toutes ces curiosités que nous offre la nature. Je pourrais vous conseiller la lecture de nombreux articles mais comme j’ai décidé de faire une sélection, je vous propose de consulter le reportage photographique sur le « chêne St Louis » dans le Rhône. J’aime beaucoup l’esprit de ce blog, très lié sans doute à la personnalité de son auteur.

On termine par deux blogs dans le domaine artistique. Je vous recommande tout d’abord d’aller visiter longuement le site « scribouille et peinturlure ». Evelyne propose différents styles de chroniques : une présentation de son travail personnel (huile, fusain notamment), la découverte d’artistes contemporains peu connus (peintres, graphistes, photographes…) et des commentaires sur les événements passés, présents et à venir dans le domaine de l’art. Son dernier article traite de l’érotisme à travers les siècles et commente une animation à laquelle elle a eu le plaisir d’assister : « la nuit des effeuilleuses » à Saint Calais dans la Sarthe. Comme toujours, c’est bien documenté et bien illustré. Peut-être serez-vous attirés par le « Cinérotic » de la Compagnie « Jamais 2 sans 3 » et vous découvrirez-vous une passion cachée pour la bicyclette !
Le dernier blog dont je veux vous parler ce mois ci mérite un détour prolongé. « Carnets temporels » est rédigé et surtout illustré par l’une de mes amies, Anne-Claire. Si je parle de « détour prolongé » c’est parce qu’il est souhaitable de prendre le temps d’observer le travail très particulier de collage, de mise en couleur, de présentation, qu’Anne Claire effectue sur ses différents travaux. Comme le nom de son site l’indique, l’auteure privilégie la mise en carnet de ses œuvres. Le bandeau du blog, déjà, est superbe, et mes chroniques préférées sont celles qu’elle consacre… aux carnets de sa collection et à la manière dont ils ont été réalisés. Découvrez « carnets temporels » par les premières explications que donne Anne-Claire sur le « pourquoi et le comment » de cette présentation (« Pourquoi je fais des carnets, 1 et 2 ») puis feuilletez les pages sur votre écran. C’est surprenant.

Notes : Bric à Blog continue courant janvier. Vous aurez droit à un « bric à blog 2″… Il y a tellement à découvrir chez les autres. Si vous êtes sages, vous aurez doit à une nouvelle série de maximes incontournables et imparables.

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22décembre2008

La trêve des confiseurs

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour.

Nous attaquons une difficile période d’une quinzaine de jours pendant laquelle il va falloir surveiller attentivement le vocabulaire employé et les sujets abordés, que ce soit ici, sur « la feuille » ou ailleurs si vous faites des infidélités à ce blog. C’est en effet le moment de l’année, appelé « trêve des confiseurs », pendant lequel, chaque fois que vous pensez « pouce ! assez ! » ou plus prosaïquement « revendication », « grève », « manif », « augmentation », « pollution », il vous faut remplacer ces mots par « papillote ! », « truffe », « saumon », « foie gras », « huître »… en choisissant à chaque fois le terme le plus approprié. L’exercice est un peu délicat au début mais on y arrive assez vite. Ça donne des trucs du genre : « quelle truffe ce saumon ! S’il continue, il va falloir qu’on fasse papillotte pour obtenir une huître si l’on ne veut pas qu’il nous prenne pour des foies gras… » La « feuille charbinoise », bien élevée et « politically correct », s’engage bien entendu à respecter cette trêve, sauf si, bien sûr, l’actualité devenait par trop agaçante.

Les lycéens et les étudiants grecs se sont un peu calmés et appellent à débattre de la suite à donner au mouvement… le 6 janvier prochain. Les excités français ont remisé pour quelques temps leurs pancartes dans le garage familial… Dark Vados ne cesse d’ailleurs de leur envoyer des messages d’amour et de fraternité. Les potes à Ségolène (ou à Martine ?) ont eu le temps de repérer dans les frétillants syndicats lycéens quels étaient les éléments susceptibles de fournir, par la suite, de bons cadres dynamiques au parti (qui en a bien besoin !). Les flics de la BAC accrochent leurs cagoules au porte-manteau et leurs confrères casqués commencent à décorer boucliers et matraques avec des guirlandes scintillantes. C’est la fête : journaux et télés nous le répètent à longueur de soirée, entre deux pubs pour les parfums « machin » et les « jeux vidéos que votre petit dernier se doit absolument d’avoir s’il ne veut pas passer pour un ringard dans les cours de récré ». Les journalistes font appel aux arguments les plus débiles pour culpabiliser les foules et inciter les consommateurs les plus rétifs à rentrer dans le jeu de la surenchère consumériste. Ça va de Mr Ducon qui explique dans un micro trottoir « qu’avec la crise qui s’annonce c’est peut-être la dernière fois qu’on peut s’empiffrer de foie gras alors qu’il va se lâcher » à Mme Duschmoll qui fait la chasse aux bonnes affaires car « c’est difficile au quotidien, mais pour Noël il faut bien marquer le coup »… J’en passe et des meilleures. J’en ai même vu un, hier soir (Super Dupont ?), qui suggérait que « beaucoup dépenser pour les fêtes, en achetant français bien sûr, ça permettrait peut-être de limiter la casse ! ». Notez bien que ce ne sont pas les gens qui répondent aux micros trottoirs que je méprise, mais ceux qui font faire le trottoir à leur micro. Dans le métier, on devrait les appeler « proxénètes de l’information »…

Tout est fait pour motiver le péquin moyen. Vous avez déjà remarqué qu’au mois de décembre les charges sont réduites à minima ? Les prélèvements d’impôts, d’assurance, les factures d’électricité, d’eau, de gaz… arrivent rarement dans cette période. Dans certaines entreprises on verse une prime « spécial fête » et dans la fonction publique, beaucoup moins généreuse, les pensions et les salaires sont versés une semaine plus tôt que d’habitude. Les mensualités de crédit sont décalées ; on achète en décembre, on paie en janvier, février, juin… mais on paie quand même bien sûr, et généralement avec des intérêts exorbitants. On peut régler ses dépenses en une fois, deux fois, trois fois… C’est tout juste si on n’a pas l’impression que certaines grandes surfaces vont vous offrir les dépenses de votre « petit Noël ». Bien entendu, toute la vie économique ne s’arrête pas. En 2008 par exemple, on continue à licencier ou à mettre au chômage technique même pendant la période des festivités, mais disons que ce genre de pratique se fait un peu moins sous le feu médiatique. Il faut dire que dans un décor de boules et de guirlandes, mettre à la porte trois ou quatre cents ouvriers ou ouvrières qui ne retrouveront sans doute pas de travail en janvier, c’est nettement moins poétique que de parler des douaniers italiens qui distribuent du caviar aux pauvres SDF… On baigne dans la sucrerie, la guimauve et le mielleux (on ne parle pas de confiseurs pour rien !)

En fait, il faut vraiment être barbare pour ne pas respecter cette période de « peace love and happiness » ! Des gens grossiers : Palestiniens, Tamouls, grands noirs congolais ou autres talibans… seuls des individus pareils peuvent continuer à s’étriper sous le regard bienveillant de l’âne (en saucisson), du bœuf (au saké) et des Rois Mages (les « golden kings » de Wall Street). Enfin, tant que « ces gens-là » s’adonnent à leurs impiétés dans leur petit monde. L’essentiel c’est qu’ils ne manipulent pas quelques simples d’esprit ultra gauchistes chez nous pour les inciter à rendre explosifs les WC des grands magasins ou à transformer en guirlandes scintillantes les caténaires de notre fierté nationale. Heureusement, nous, dans le monde occidental et bien pensant, nous savons encore vivre ! Regardez Mr Obama par exemple, il sait se plier aux usages mondains : dans un premier temps il donne son accord au père Noël pour envoyer 25 000 rennes (non GI’s pardon) en Afghanistan l’année prochaine, puis il part se reposer une dizaine de jours dans un palace à Haïti. Bon, vous me direz que s’il était vraiment bien élevé, il aurait invité le petit Nicolas à venir avec lui : ça nous aurait fait des vacances à nous aussi ! Mais il faut bien comprendre que Mr Obama il a besoin de se reposer pour de vrai ! Il a fait une campagne difficile pour être élu, et, croyez-moi, c’est bien plus pénible que de bosser à la chaîne chez Chrysler !

Pourquoi il ne fait pas comme Barack l’ami Roger : il reçoit poliment sa lettre de licenciement de chez PSA, il s’inscrit tranquillement à l’ANPE, puis il part quinze jours aux Seychelles, ou à Bombay (il paraît que les palaces ont des places libres et qu’ils consentent des tarifs adaptés aux ouvriers peu fortunés)… Au fait vous savez d’où ça vient cette expression délicieusement sucrée de « trêve des confiseurs » ? Au temps d’autrefois on appelait ça plutôt « trève de Noël ». Certains prétendent que c’est la faute à Saint Louis – le bon roi qui rendait la justice sous un chêne quand il faisait trop chaud… Ce serait lui qui aurait institué cet usage d’un arrêt des hostilités pendant la période qui va de l’Avent à Noël. De façon beaucoup moins poétique, c’était aussi l’usage dans les tranchées en 1914-18. Pendant quelques jours on arrêtait de s’étriper à grands coups d’obus et de baïonnettes. Mais, dans ce cas, il ne fallait pas pousser la trêve trop loin. Fraterniser dans les tranchées, partager les maigres provisions avec « ceux d’en face », c’était déjà jugé comme une pratique « révolutionnaire » par les hauts-gradés… Et vous savez, Madame Michu, dans l’armée, les « révolutionnaires » on ne les aime pas beaucoup. Les soldats ayant pactisé avec l’ennemi connaissaient généralement les joies d’un déménagement forcé, ou bénéficiaient d’un arrosage maladroit de la part d’artilleurs mal intentionnés… Papillote !

Note de la rédaction : la lutte ne cesse pas sur tous les fronts ! La trêve des confiseurs ne concerne pas la page « solidarité avec les inculpés de Tarnac » qui est mise à jour régulièrement sur le blog. Une vigilance extrême s’impose dans ce dossier.

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19décembre2008

Miolans, prison dorée du Marquis de Sade

Posté par Paul dans la catégorie : vieilles pierres.

Du château d’If à l’asile de Charenton, le singulier personnage a laissé sa marque dans bien des endroits. Le château de Miolans lui servit de prison de décembre 1772 à avril 1773. Le lieu, transformé à cet usage par les Ducs de Savoie, est loin d’être accueillant. Les cachots sont sinistres et tiennent plus d’un mouroir que d’un lieu de détention. Notre marquis réussira cependant à y passer l’hiver dans d’excellentes conditions et attendra, à l’abri, les chaleurs printanières pour se « faire la belle ». Les guides du château ne manquent pas de conter aux visiteurs les anecdotes plus ou moins romancées, relatives au séjour de ce prisonnier quelque peu sulfureux. La vocation de Miolans, à l’origine, n’était pourtant pas de se transformer en Quartier Haute Sécurité pour des personnes ayant déplu à l’aristocratie locale. Construit sur les flancs du massif des Bauges, dominant la Combe de Savoie, non loin de Montmélian et d’Albertville, le château occupe une position très stratégique. Il se situe en effet au confluent des rivières Arc et Isère et permet de contrôler la circulation à l’entrée de la vallée de la Maurienne. Les Romains, conscients de l’importance du lieu, y construisent un oppidum au IVème siècle, puis un premier donjon est bâti au Xème siècle par la famille de Miolans. Ces châtelains resteront maîtres du château jusqu’au début du XVIème siècle, date à laquelle, faute d’héritiers, la propriété sera transmise aux Ducs de Savoie. Les Miolans n’auront de cesse d’améliorer le système défensif du château, complétant les fortifications par l’ajout de plusieurs tours et le renforcement des murailles.

Pour les nouveaux propriétaires, la forteresse ne présente plus guère d’intérêt militaire et elle est transformée en prison. Elle servira à cet usage jusqu’en 1794, date à laquelle les derniers prisonniers seront libérés par les soldats français en marche vers l’Italie. Pendant plusieurs dizaines d’années, les bâtiments seront abandonnés et tomberont progressivement en ruine. Il faut dire que du temps où ils servaient de prison, ils étaient déjà peu entretenus. Pourquoi dépenser de bons écus sonnant et trébuchant pour améliorer le confort de détenus qui ne sont là que pour qu’on les oublie jusqu’à leur mort ? Au XVIIIème siècle, le Moyen-Âge redevient à la mode, grâce au travail de certains écrivains ou d’historiens comme Viollet Leduc. C’est l’époque du Romantisme, et l’on s’extasie devant les ruines abandonnées… En 1871, le Préfet de Savoie rachète Miolans et entreprend des travaux de remise en état, en collaboration avec les Beaux-Arts… A chacun son Carcassonne ! De nouveaux bâtiments sont construits à cette époque. De nos jours, la partie ancienne du château peut être visitée et l’excursion ne manque pas d’intérêt. Vous pourrez longuement contempler les trois étages du bâtiment qui a servi de prison. Il y a une douzaine de cellules portant un nom évocateur attribué selon l’emplacement : paradis, espérance, purgatoire et enfer. Je vous laisse imaginer le niveau de confort de chacune d’entre elles, et deviner à quel étage fut logé le Marquis de Sade… Les geôliers et les bourreaux n’ont jamais manqué d’imagination…

Autre point intéressant de la visite, la galerie fortifiée, longue de 200 mètres, qui parcourt la muraille Nord. Elle a été construite au XVème siècle pour faciliter le déplacement des hommes armés, mais les nombreuses canonnières percées dans sa paroi montrent aussi qu’elle joue un rôle direct dans le système défensif. Miolans comporte trois grosses tours : la tour Saint Pierre, sans doute construite au XIIIème siècle sur l’emplacement de la tour initiale ; à la fin du XVème siècle s’y ajoute la tour ovale de la Sauvegarde puis, au XVIème siècle, un donjon de 23 mètres de haut, occupant la place centrale et possédant trois petites toitures en forme de diamant. Comme dans tout château fort on vous montrera sans doute les traditionnelles oubliettes qui sont plus un élément du folklore qu’une réalité historique. Ici, à Miolans, il s’agit sans doute de la glacière du château. Cette pièce ne servait pas au stockage de prisonniers surgelés mais était utilisée pour conserver, tout au long de l’année, des blocs de glace indispensables pour les cuisines. Quant aux marques rouges constellant le plafond de ce local, ce ne sont point des éclaboussures de sang mais des traces de minerai de fer oxydé… Mais bon, il faut bien avoir des histoires à raconter pour que les enfants se tiennent un peu tranquilles !

Comment se fait-il que notre bon vieux Marquis ait atterri dans cet endroit alors qu’il avait maille à partir avec la justice pour une sombre affaire s’étant déroulée à Marseille ? L’anecdote mérite d’être contée, et faute d’avoir quelque sinistre histoire à caser dans les oubliettes, je vais au moins vous raconter cet épisode d’une vie pour le moins mouvementée. En juin 1772, Donatien Alphonse François de Sade loge en l’hôtel des Treize Cantons, à Marseille, avec son fidèle valet Latour. Pour agrémenter l’une de ses soirées, il envoie son serviteur louer les services de quelques filles de joie. Afin que les demoiselles soient en bonne disposition à son égard, le Marquis leur offre quelques bonbons aphrodisiaques qui ne semblent pas avoir l’effet voulu. Ses « invitées » sont malades et portent plainte auprès de la police locale. L’organisateur de la soirée est alors accusé d’empoisonnement. Sur les conseils de son épouse, il se réfugie alors sur les terres voisines du Roi de Sardaigne. Il est jugé par contumace et condamné à la décapitation pour manœuvre d’empoisonnement. Lors de sa fuite il s’installe dans une nouvelle auberge à Chambéry. Mais sa situation devient de moins en moins confortable. Pour éviter qu’il ne soit saisi par la police du Roy (de France), sa belle-mère intervient et demande au gouverneur de Savoie de mettre son gendre turbulent à l’abri au fort de Miolans. Compte-tenu des antécédents du Marquis, il faut que l’opération ressemble à une arrestation véritable. C’est donc sous escorte que Sade rejoint la prison qui va lui servir de « refuge » pendant quelques mois. Les versions divergent quant à cette opération. On peut se demander par exemple comment il se fait que le Marquis ait pu être « inquiété » à Chambéry alors que la Savoie ne faisait pas partie du Royaume de France… C’est pour cela que la thèse d’une mise à l’écart le temps que les esprits se calment est relativement plausible.

Dans le « paradis » de Miolans, le Marquis de Sade mène une vie plutôt agréable. Il est « assigné à résidence » mais non point enfermé. S’il n’a pas le droit de quitter le château, il peut y circuler librement. Ses repas sont livrés par un aubergiste du coin. Sa résidence est aménagée avec grand confort : on lui apporte meubles, tapis, chandelles, écritoire, vaisselle… tout ce qu’il faut pour qu’il soit dans une prison dorée. Il se lie d’amitié avec le Sieur Ducloz, lieutenant des portes de la citadelle, et prend ses repas dans l’appartement de ce dernier, voisin de la cantine. Ce local possède une fenêtre sans barreaux, pas trop haut perchée, et, un soir d’avril c’est par cette ouverture que s’enfuira le Marquis avec son fidèle valet et l’un de ses codétenus, le Baron de l’Allée de Songy. L’exercice n’est guère périlleux et ne requiert qu’une dose d’acrobatie modérée. Il n’est point besoin de faire appel à la traditionnelle corde de draps noués, même si, par la suite, la légende ajoute cet élément au récit… Il faudra attendre le petit matin pour que l’un des gardiens s’aperçoive que la cellule dans laquelle les bougies se sont consumées jusqu’au bout, n’abrite plus aucun prisonnier, ni Marquis, ni serviteur. L’alerte est donnée bien tard, et ce ne sont pas les lettres d’excuses laissées par les anciens détenus qui permettront d’y voir plus clair ! Le Marquis retourne dans son manoir de La Coste en Provence, mais ses ennuis continuent. Obligé de vivre dans la clandestinité, il persiste à s’adonner à ses distractions favorites et les rumeurs se font de plus en plus virulentes dans les environs. En 1774, notre homme s’enfuit en Italie, mais de nouveaux ennuis l’attendent ainsi que de nouvelles prisons : Vincennes, La Bastille, l’asile de fous de Charenton… Mais, pour cette fois, je m’arrêterai là puisque cette chronique est avant tout consacrée à… Miolans !

Notes. Sources documentaires : sabaudia.org, histoire du patrimoine des Pays de Savoie – contreculture.org (Marquis de Sade) – Mairie de St Pierre d’Albigny. Illustrations de la chronique : clichés personnels.

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17décembre2008

Du « lancer de chaussure » comme prochaine discipline aux J.O.

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour.

Une blogueuse de la Jamaïque, nommée Annie Paul, propose d’élire Muntadar al-Zaidi “homme de l’année 2008″ pour avoir effectué de façon bien visible un geste qui a libéré bon nombre de pulsions qui dormaient dans l’inconscient d’une bonne partie des habitants de cette planète. Le geste méprisant de ce journaliste irakien balançant ses chaussures à la tête de ce crétin congénital dangereux, traduit, de la façon la plus efficace, l’opinion que l’on peut avoir à son sujet. Avant d’être ceinturé sans ménagement (un bras cassé et de nombreuses contusions) par les services veillant à la sécurité du prince, il a quand même eu le temps de signer son acte en criant : « Tiens, voilà ton cadeau d’adieu, espèce de chien ! De la part des veuves, des orphelins et de tous ceux qui sont morts en Irak ! » Evènement réjouissant dans la conjoncture actuelle, on peut considérer que Muntadar al-Zaidi a offert à l’humanité son premier cadeau de Noël en avant-première.

Comme le fait remarquer Maxime Vivas dans un article paru sur “le grand soir”, journal militant d’information alternative, reste à voir comment va se comporter notre célébrissime ONG “Reporters Sans Frontières”. Celle-ci a été très occupée jusqu’à présent à défendre les droits des journalistes au Vénézuéla ou à Cuba, et n’a jamais manifesté un très grand enthousiasme à soutenir les confrères irakiens malmenés par la coalition occupante. Seulement voilà, depuis quelques mois, avec le départ de Robert Ménard, les choses ont peut-être un peu évolué… Les liens, un peu étouffants, avec la CIA et l’armée US, se sont-ils quelque peu distendus ? L’avenir le dira. L’ONG dispose d’un réseau de veille juridique, nommé Damoclès, dont la fonction est justement de soutenir les journalistes ayant quelques problèmes avec la justice de leur pays. Si RSF ne bouge pas, d’autres en tout cas sont prêts à prendre fait et cause pour cet homme courageux : toujours selon l’article de Maxime Vivas, il paraît que deux cent avocats, de par le monde, se sont déjà engagés à défendre gratuitement l’homme qui s’est permis de passer outre l’interdiction d’inciter à tout acte de violence contre les forces de la coalition. Compte-tenu des lois d’exception en vigueur concernant les médias, il est fort probable qu’il sera jugé par un tribunal militaire. Quant à laisser entendre que Bush est un assassin, Muntadar al-Zaidi sait de quoi il parle puisqu’il a perdu une partie de sa famille depuis le début de l’invasion.

Je souscris entièrement à la proposition d’Annie Paul : le journaliste mérite totalement cette distinction. Je propose également que le “lancer de chaussures”, sur cible politique vivante, soit inscrit comme nouvelle discipline aux prochains jeux olympiques à venir (désolé de ne pas être plus précis mais je ne sais pas où ils auront lieu). Un jury populaire se réunirait avant l’épreuve et serait chargé de déterminer qui mérite d’être sélectionné comme objectif à atteindre. Bien sûr, certains détails techniques restent à affiner. Il y a des experts pour cela et je n’en suis pas un. Il faudra fixer une distance de tir et adopter des normes quant au choix des projectiles. Chaque concurrent aura-t-il le droit de prendre librement tel ou tel modèle de godasse ? Les brodequins ferrés seront-ils acceptés ? Accordera-t-on un bonus à ceux qui adopteront la babouche (ou babush ?) comme arme de jet, sachant que celle-ci, très légère, a une trajectoire difficile à contrôler ? Arrêtera-t-on la compétition au premier sang ou tolèrera-t-on une poursuite de l’épreuve lorsque la cible n’est plus en état d’esquiver ? Je propose que la France, ce grand pays des lumières, prenne en charge la création d’une commission pour élaborer un règlement (si possible consensuel). C’est une lourde tâche, mais nous avons des ministres qui disposent de pas mal de loisirs ces derniers temps. L’oisiveté étant la mère de toutes les chasses obsessionnelles au terrorisme, je propose qu’on leur octroie cette fonction honorifique… Ma correctrice me fait remarquer, au passage, que l’utilisation de la pantoufle comme projectile pour marquer sa désapprobation est déjà largement répandue lors des matches d’improvisation théâtrale au Québec. Peut-être que nos futurs experts, friands de voyages outre-atlantique, pourraient chercher quelque inspiration de ce côté !

Sur le plan juridique, il faut profiter de l’occasion pour enrichir notre code des lois de quelques articles, ne serait-ce que pour créer une échelle de gravité pour les crimes de “lèse-majesté”. La législation française est assez imprécise et se doit d’être étoffée. Attention, cependant, point trop de précipitation : il faudra prendre en compte bien des facteurs… La jalousie par exemple : d’autres qui se sont fait simplement insulter ou piquer par des épingles virtuelles pourraient en faire une véritable crise. Je propose que l’on réfléchisse à une échelle pénale permettant d’évaluer, du jet de chaussures au “pauv’ c…” en passant par l’entartage, quel est l’acte le plus répréhensible. Cela nous changera un peu des sabotages de caténaire et des bâtons de dynamite périmés.

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16décembre2008

Un avenir agricole pour la planète (2)

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes.

Le maintien et l’aide au développement d’une agriculture paysanne familiale peuvent empêcher ou tout au moins limiter à court terme les dégâts du crash alimentaire mondial vers lequel nous nous dirigeons. Ce modèle agricole, à condition qu’on l’aide à évoluer au lieu de chercher à le détruire systématiquement, est capable de subvenir aux besoins de nourriture des neuf milliards d’habitants que comptera notre planète en 2050. Voilà les deux points sur lesquels cette deuxième partie de la chronique va essayer d’insister, tout en montrant que cette problématique ne concerne pas que les Pays en Voie de Développement.

Le premier point que je veux développer relève de la simple logique économique : faire disparaître des emplois agricoles, dans des pays dans lesquels il n’existe pas de besoin de main d’œuvre dans l’industrie – soit parce que celle-ci est inexistante (Afrique) ou est déjà largement pourvue (Inde, Chine, Amérique du Sud) – est une aberration. Ces transferts de population n’ont alors qu’un but ; grossir les rangs des chômeurs et des demandeurs d’emploi afin de maintenir une pression « à la baisse » sur les salaires. Cette logique, parfaitement capitaliste, crée, au quatre coins de la planète, de véritables poudrières sociales. Conditions de logement désastreuses, malnutrition, absence d’accès dans des conditions correctes aux soins ou à l’éducation, constituent un terreau fertile pour l’implantation de l’intégrisme et du fanatisme religieux par exemple. Les paysans argentins ou indiens chassés de leurs terres ne trouvent pas de meilleures conditions de vie dans les bidonvilles des mégapoles ; leur situation reste misérable. Plus l’exode rural s’intensifie, plus le problème devient grave : dans la plupart des pays du Sud, la main d’œuvre chassée des campagnes, ces dernières années, reste largement improductive.

Les autres arguments que je vais évoquer sont d’ordre agricole directement. Dans les exploitations traditionnelles, les agriculteurs possèdent une connaissance approfondie des terres qu’ils travaillent, des conditions climatiques locales ; au fil de longues années de pratique, ils ont su adapter le choix des variétés de légumes ou de céréales qu’ils cultivent. Les échanges de semences et le travail de sélection effectué ont considérablement accru la diversité des variétés disponibles. Contrairement à l’agriculture industrielle, l’agriculture paysanne a contribué et contribue encore à un renouvellement de la biodiversité végétale. Rappelons par exemple qu’il existait, en Amérique du Sud, des centaines de variétés différentes de pommes de terre, adaptées aux terrains sur lesquels elles étaient cultivées en tenant compte de l’altitude (cycle végétal plus ou moins long), de l’humidité (résistance aux maladies cryptogamiques), de la nature des sols (exigences nutritives)… La standardisation du choix proposé a induit un rétrécissement des zones dans lesquelles il reste rentable de cultiver ce légume. Les multinationales veulent maintenant contrôler les semences et, dans un nombre de plus en plus grand de pays, les agriculteurs qui veulent utiliser une partie de leurs propres récoltes sont accusés de « contrefaçon » ! Les dépôts de brevets abusifs sur les végétaux permettent aux géants de l’agroalimentaire de faire main basse sur tout un savoir ancestral sur lequel ils n’ont aucun droit (lire à ce sujet « la vie n’est pas une marchandise » de Vandana Shiva).

Dans beaucoup de régions du monde, y compris en Europe lorsqu’elle subsiste, l’agriculture paysanne est capable d’une grande productivité. Ses moyens financiers étant limités, elle a cherché à utiliser de façon optimale les ressources naturelles disponibles et l’inventivité a su palier, dans bien des cas, au recours systématique à des moyens matériels lourds peu adaptés. L’exemple de l’agriculture de montagne est intéressant : elle a su mettre en valeur, grâce à un réaménagement des pentes à l’aide de murets et de terrasses, des terres que nul ne cherche plus maintenant à exploiter. Les coûts en main d’œuvre étaient considérables, mais, bon gré mal gré, ces parcelles produisaient et assuraient dans bien des cas largement plus que l’autosuffisance alimentaire de la famille. La révolution agricole du XXème siècle a entraîné la disparition de ces exploitations : à grand renfort de mécanisation et d’apport d’engrais, les rendements des grandes parcelles de plaine étaient largement plus rentables. Les prix des denrées ont baissé (dans bien des cas leur valeur alimentaire aussi d’ailleurs) et le surcroît de travail demandé par ce mode de culture n’était plus rémunéré. Peu à peu, dans les vallées de moyenne montagne et dans les régions de collines, les terres agricoles sont retournées à la friche.

Un autre facteur, de plus en plus pris en compte de nos jours (et pour cause !) est l’environnement. Le paysan est obligé de tenir compte de l’écosystème et veille plus attentivement au maintien de son équilibre car il sait que son avenir en dépend. Le jour où le rendement de ses terres diminuera, il sait bien qu’il en subira directement les conséquences et qu’il ne possède pas de « solution de repli ». Des techniques telles la rotation des cultures sur les parcelles, facteur essentiel dans le maintien des sols en bon état, sont couramment pratiquées (ou en tout cas plus faciles à implanter), dans les fermes pratiquant la polyculture que dans les grosses exploitations souvent très spécialisées. Dans ces entreprises, la recherche d’un profit financier immédiat n’incite guère à gérer les sols dans la durée. On compte beaucoup sur le progrès technique pour régler les problèmes : forages en profondeur pour l’eau d’irrigation, utilisation de tracteurs plus gros pour décompacter les sols, augmentation des apports d’engrais pour compenser l’effondrement des rendements… Les gros céréaliers sont largement subventionnés et les réponses qu’ils apportent aux difficultés rencontrées passent par toujours plus d’investissements, une dépense énergétique accrue… et l’exigence de nouvelles aides publiques. Sur ce dernier point, le bilan est largement favorable pour les petites exploitations. La consommation d’énergie fossile est moindre : les denrées alimentaires produites sont souvent commercialisées sur place ; le maintien d’un équilibre sur la ferme entre élevage et polyculture permet d’utiliser moins d’engrais chimiques ; les profits réalisés sont plutôt réinjectés dans des investissements locaux. L’argent gagné par le paysan sert à construire de nouveaux bâtiments, à améliorer la mise en valeur de nouvelles parcelles, à acheter un outillage adapté et favorise donc le développement de tout un artisanat local lié à ces activités. L’argent gagné par le gros exploitant est surtout investi dans l’achat de biens de consommation, d’éléments de confort supplémentaires, de produits industriels qui, dans les pays du Sud au moins, ne sont pas fabriqués sur place.

Dans nos pays occidentaux, les consommateurs prennent peu à peu conscience des problèmes que génère la production agricole industrielle des aliments et sont de plus en plus demandeurs d’une nourriture de meilleure qualité, et surtout n’ayant pas d’effets néfastes sur la santé. Les problèmes récents rencontrés notamment dans l’élevage (grippe aviaire, « vache folle », peste porcine…) montrent à quel point certaines pratiques intensives font courir des risques à l’ensemble d’une population. La détection d’un virus ou d’une maladie dans un élevage industriel entraîne l’abattage de milliers d’animaux car la contagion est rapide et ne peut être stoppée. Lorsque les animaux vivent dans de meilleures conditions, la propagation des maladies est beaucoup moins spectaculaire. Des animaux en bonne santé bénéficient, comme les humains, d’un système immunitaire plus efficace et le temps de réaction dont disposent les réseaux sanitaires sont beaucoup plus importants. La qualité des produits offerts sur le marché n’a plus rien à voir, mais il est clair également que leur prix de vente est souvent bien plus élevé, ce qui est logique puisque l’agriculture écologique demande une part de main d’œuvre plus conséquente. Une nouvelle problématique se pose alors, nécessitant sans doute une politique d’encouragement des pouvoirs publics, mais surtout un travail d’information des consommateurs que seul un dialogue constructif avec les producteurs permettra d’accomplir. J’ai déjà évoqué sur ce blog, dans le cadre d’un article sur les labels de l’agriculture biologique, la mise en place des réseaux coopératifs de distribution, type AMAP ou « voisins de panier ». Nul doute sur le fait que je serai amené à en reparler un de ces jours. Dans une prochaine chronique je reviendrai également sur un certain nombre de démarches qui peuvent permettre l’installation ou la réinstallation d’exploitations agricoles familiales dans notre pays. En attendant une nécessaire remise à jour, vous pouvez toujours relire l’article que j’avais consacré il y a presque un an à l’initiative de l’association « Terre de liens », et, si vous en avez la possibilité, surveillez un peu ce que vous mettez dans vos assiettes en ces périodes festives !

Notes. Un document intéressant concernant le Burkina Faso peut être lu à cette adresse : il illustre, en prenant exemple sur un pays d’Afrique, ce qui a été expliqué ici. Comme précisé dans les notes précédentes, les principales sources documentaires pour l’ensemble de cette étude sont : la revue “altermondes” n°12 de décembre 07 – le site du mouvement “Via Campesina” (liens permanents) – le site du CETIM (Centre Europe-Tiers Monde).
Crédit photographique : cliché 1, bidonville de Jakarta (photo Jonathan McIntosh, notre-planète info) – cliché 2, pomme de terre à chair violette, Vitelotte (wikipedia) – cliché 3, terrasses à Majorque (Wikipedia) – cliché 4, séchoir traditionnel en Slovénie (photo maison) – cliché 5, élevage intensif de poulets (photo www.pmaf.org via notre-planète info).

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15décembre2008

Un avenir agricole pour la planète (1)…

Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes.

Les mouvements altermondialistes et certains syndicats agricoles se sont engagés dans une réflexion qui va à rebours de ce que pensent nos élites intellectuelles gouvernantes. L’idée débattue est la suivante : et si l’agriculture familiale et paysanne, que l’on tend à faire disparaître, était au contraire le modèle à encourager pour éviter les catastrophes humaines et écologiques à venir ? Je vais essayer de développer un peu les arguments qui soutiennent cette théorie. Bien sûr, comme trop souvent, je ne pourrai faire un exposé complet, faute de place et surtout de compétence, mais je souhaite lancer quelques pistes pour avancer dans le débat. Un premier élément consiste déjà à développer ce que l’on entend par « agriculture paysanne et rurale »… Celle-ci peut être définie par un certain nombre d’éléments : il s’agit de propriétés de petite dimension dont l’exploitation repose sur une main d’œuvre familiale et non salariée. Ces deux critères doivent être complétés par la manière dont est conduite la gestion de la ferme : une connaissance suffisamment approfondie du terroir doit permettre sa mise en valeur par des moyens adaptés et d’une façon durable, tant sur le plan économique que sur le plan écologique. Le céréalier français cultivant seul 150 hectares de blé pour l’exportation, avec l’utilisation d’un matériel lourd énergivore et l’apport massif d’intrants, ne peut être considéré comme faisant partie de ce modèle.

Les plus grands des pays en voie de développement (Chine, Inde, Brésil…) suivent actuellement le modèle qui a été celui de l’Europe au XIXème et au XXème siècle : exode rural massif, c’est à dire regroupement des petites exploitations familiales en grandes structures (ou abandon pur et simple des terres trop pauvres et trop morcelées), déplacement de la main d’œuvre ainsi libérée vers les centres urbains. L’exemple de la Chine dans ce domaine est impressionnant : le gouvernement s’est donné dix ans pour inverser la répartition de la population dans le pays : les proportions actuelles, huit cent millions d’habitants en zone rurale contre cinq cent millions en zone urbaine doivent basculer. L’agriculture traditionnelle, les exploitations familiales essentiellement, sont considérées comme dépassées. Seules les métropoles gigantesques entourées d’une flopée de cheminées d’usine représentent la modernité. Les campagnes ne seront plus symbole d’arriération lorsque les exploitations agricoles regrouperont des milliers d’hectares arrosés d’engrais et d’herbicides par hélicoptères et récoltés par des machines à côté desquelles les tracteurs actuels paraîtront des jouets pour enfants. Les dirigeants chinois sont fascinés par un modèle agricole que nous connaissons bien et dont nous mesurons d’ores et déjà les nombreuses limites. Ils sont largement soutenus dans cette démarche par une bonne part des experts de certains grands organismes mondiaux, économistes ou agronomes, qui considèrent « qu’il n’y a point de salut pour l’humanité, hors de l’agriculture industrielle » et que le petit paysan planteur de riz, de soja ou de maïs sur des micro parcelles est une survivance du Moyen-Âge. Les paysans quittent donc massivement la terre : celle-ci ne leur apporte que des conditions de vie difficiles et une grande misère. Ils partent s’entasser dans les banlieues ouvrières des villes nouvelles où le rêve d’une existence meilleure, pour bon nombre d’entre eux, part très rapidement en fumée.

Les multinationales de l’agroalimentaire poussent largement dans cette direction. Elles préfèrent traiter avec de grosses entreprises agricoles, plus facilement contrôlables, et meilleures clientes pour les produits coûteux qu’elles ont à commercialiser. Elles font pression sur les familles paysannes pour moderniser leurs pratiques et utiliser largement engrais, pesticides, semences OGM et autres variétés « modernes » qui s’avèrent peu adaptées à ce type d’exploitation. Les conséquences écologiques (celles-ci on les évoque souvent) sont catastrophiques mais les résultats humains de ce type d’incitation ne le sont pas moins. L’absence de résultats tangibles, voire même la baisse des rendements agricoles, poussent les familles paysannes au surendettement, au désespoir (comme en Inde où des dizaines de milliers d’agriculteurs se sont suicidés ces dernières années) et à l’abandon de ce qui constituait leurs racines depuis des siècles. Les terres de ces familles ruinées et expropriées, sont alors regroupées et rachetées par de gros entrepreneurs qui mettent en place la politique voulue par les multinationales et le marché tout puissant. Le secteur privé s’empare peu à peu des ressources naturelles de la planète : production, récolte, transformation, transport, commercialisation, tout passe dans les mains de quelques grosses sociétés qui peuvent ainsi faire « la pluie et le beau temps » sur les cours mondiaux des denrées alimentaires. Les anciens propriétaires deviennent simples ouvriers agricoles avec des salaires de misère ou partent pour la ville.

On abandonne les cultures vivrières et on investit à fond dans la monoculture, soja en Argentine, blé au Brésil, haricots verts au Sénégal… L’agriculture n’est alors plus nourricière mais alimente les marchés mondiaux en denrées standardisées sur lesquelles se produit une spéculation effrénée. Les cours connaissent des variations liées non pas à l’augmentation ou à la diminution de la demande, mais à un mécanisme spéculatif complexe. Les denrées produites, sont exportées à l’autre bout de la planète, dans le mépris le plus total des coûts énergétiques. Le soja argentin vogue vers la Chine, pendant que les haricots verts d’Afrique centrale alimentent nos marchés hivernaux. Pendant ce temps-là, les ex-ruraux, néo-urbains, souffrent de la malnutrition dans leurs cages de béton. Des émeutes de la faim éclatent un peu partout dans le monde quand les prix atteignent des limites insoutenables. Dans les Pays en voie de développement, les paysans un peu plus aisés ne tirent guère mieux leur épingle du jeu. Lorsque, de leur propre initiative, les propriétaires d’exploitations de dimension moyenne, se reconvertissent à ce genre de pratiques « modernes », ils connaissent bien vite le même sort que leurs voisins plus pauvres. Ils découvrent que le soi-disant « libre échange » qui règne sur les marchés mondiaux cache en réalité une multitude de barrières, que les produits de l’agriculture des pays du Nord sont largement plus compétitifs que les leurs, car subventionnés. Les cours du coton, du soja, du café… qu’ils produisent, subissent des variations, et ils n’ont pas l’assise financière suffisante pour les supporter ; très vite, ils plient bagages, comme les « petits » l’ont fait avant eux, pour grossir les rangs des fonctionnaires de l’administration ou les cohortes de « chercheurs d’emploi à n’importe quel prix ».

Et si ce choix économique, majoritaire à l’heure actuelle, était, non pas une évolution indispensable de l’agriculture, mais au contraire une régression catastrophique ? Cet exode rural repose sur un postulat que beaucoup d’études actuelles tendent à remettre en cause : « seule l’agriculture industrielle a la capacité de nourrir une planète qui comportera bientôt neuf milliards d’habitants… » Les limites de ce raisonnement sont faciles à mettre en évidence :
– dans les pays qui pratiquent cette agriculture depuis des décennies, les terres ont atteint leur plafond de productivité, et le maintien des rendements repose sur des investissements énergétiques de plus en plus coûteux (carburant pour des engins de plus en plus gros, prix des engrais et des produits phytosanitaires..) ; on estime que 25% des terres cultivables à l’échelle de la planète ont été stérilisées en un siècle par l’agrochimie ;
– les conséquences de ces pratiques sur le plan écologique sont dramatiques (assèchement des nappes d’eau utilisées pour l’irrigation, appauvrissement de la faune et de la flore, bilan sanitaire déplorable pour la main d’œuvre…) ;
– les OGM que certains ont présentés comme solution miracle aux problèmes de la faim dans le monde, non seulement n’accroissent pas les rendements – on assiste même au phénomène inverse dans certains cas – mais posent une multitude de problèmes environnementaux (démontrés) et sanitaires (pour les consommateurs – en cours de démonstration) ; la seule chose qu’ils accroissent vraiment ce sont les profits des multinationales qui les commercialisent ;
– les terres légères des pays tropicaux et équatoriaux, et en particulier celles qui ont été nouvellement défrichées (après déboisement par exemple) résistent beaucoup moins bien que les terres profondes des pays tempérés ; l’usage intensif des engins lourds, les labours répétés, et le lessivage lié à l’absence de couverture végétale pendant une partie du processus de culture ont des effets dévastateurs…

Je me limite à l’essentiel : d’autres arguments démontrant les limites des pratiques agricoles considérées comme « modernes » peuvent être énoncés. On peut se rapporter, à ce sujet, à un livre qu’écrivait il y a déjà près de 40 ans l’ingénieur agronome Claude Aubert : « l’industrialisation de l’agriculture ». Il faisait preuve d’une lucidité exemplaire dans son analyse.

Face à cela, l’agriculture familiale possède de nombreuses qualités qu’il est nécessaire de mettre en avant. Mais il y a, avant cela, un principe fondamental à énoncer : tant que la politique économique mondiale n’aura pas changé, les petits paysans continueront à abandonner leurs fermes. Celles-ci ne seront pas rentables tant que le cours de la politique agricole mondiale ne sera pas inversé. Seul ce changement radical permettra d’amorcer une stabilisation puis un changement progressif des tendances. L’agriculture familiale et paysanne doit être aidée afin de pouvoir pérenniser certains de ses choix, mais aussi pour pouvoir se moderniser. Si les moyens mis en œuvre par les tenants de la monoculture intensive ne sont pas les bons, cela ne veut pas dire que ceux utilisés dans les petites exploitations sont toujours appropriés. Certains pensent, et au vu des éléments en ma possession je suis d’accord avec eux, que le maintien et le développement des petites structures agricoles ne peuvent aller que dans le sens d’une meilleure qualité de vie pour l’ensemble des habitants de la planète. Il faut stopper l’hémorragie qui vide les campagnes. Il faut limiter la croissance des centres urbains qui « dévorent » les terres arables. Il faut redonner aux agriculteurs une véritable dignité et les remettre à la place centrale qui doit être la leur dans notre société. La terre doit pouvoir permettre à ceux qui la cultivent de vivre correctement et non dans un état de souffrance permanente. Cette agriculture à petite échelle a les moyens de nourrir la planète. Nous verrons les arguments qui justifient cette affirmation dans la deuxième partie de cette chronique.

Notes. Crédit photographique : cliché n°1, Orcades, Altermondes – cliché n°4, Futura Sciences – cliché n°6, bjinformation.com. Principales sources documentaires pour cet article et le suivant : la revue « altermondes » n°12 de décembre 07 – le site du mouvement « Via Campesina » (liens permanents) – le site du CETIM (Centre Europe-Tiers Monde).

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12décembre2008

Piazza Fontana, Milan, 12 décembre 1969

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Vive la Politique.

Il me paraît intéressant, à un moment où l’affaire des jeunes « terroristes anarcho-autonomes » de Tarnac tourne à la farce sinistre, de rappeler un autre évènement, quelque peu sorti de nos mémoires, qui entraîna l’arrestation, l’emprisonnement et la mort (pour l’un d’entre eux) de suspects fabriqués de toutes pièces par le gouvernement italien de l’époque. Cette affaire criminelle n’est ni la première, ni la dernière, des grandes manipulations médiatico-politiques jouant sur la crainte légitime du terrorisme. D’autres « coups montés » à des fins politiques ont eu lieu dans l’histoire (Haymarket, Sacco et Vanzetti…), mais il faut reconnaître que dans le registre de l’horreur, les auteurs, les vrais, de l’attentat de Milan avaient frappé assez fort. Rappelons les faits… Le 12 décembre 1969, une bombe éclate sur la Piazza Fontana, devant la Banque Nationale de l’Agriculture, en plein milieu de l’après-midi, alors que la place est bondée. Le lieu et l’heure n’ont pas été choisis au hasard. Il est clair que la volonté des auteurs de cet acte barbare est de faire un maximum de victimes. Ils atteignent leur but puisque l’explosion entraine la mort de 16 personnes et que l’on dénombre plus d’une centaine de blessés. L’enquête est conduite à une vitesse impressionnante. En quelques heures, les « fuites » de l’instruction amènent la presse et la télévision à désigner à la vindicte publique les auteurs de cette tuerie : ce sont les « rouges » extrémistes, les anarchistes qui sont coupables.

Une rafle impressionnante est conduite dans les milieux libertaires : interpellations, perquisitions, garde à vue d’un certain nombre de suspects. Le 15 décembre, grâce au témoignage plutôt vague d’un chauffeur de taxi qui pense avoir déposé le coupable sur les lieux du crime, l’anarchiste Pietro Valpreda est arrêté et inculpé pour cet attentat. Le même jour, un autre militant arrêté par les policiers, un cheminot milanais, Giuseppe Pinelli, meurt en tombant accidentellement par la fenêtre du troisième étage de la Questura où il est interrogé par le commissaire Calabresi. Bien entendu, cette « bavure » sera classée « sans suite » et le responsable blanchi de toute accusation de violences. Heureusement, le souvenir de cet acte, que l’on peut qualifier sans peine d’assassinat, est conservé par l’auteur italien Dario-Fo qui en a fait le thème d’une pièce de théâtre intitulée « Mort accidentelle d’un anarchiste ». Entre-temps, les médias se déchaînent contre l’extrême-gauche et Valpreda, qualifié de « monstre à visage humain ». Seulement voilà, petit à petit on s’aperçoit que le dossier d’accusation est vide de toute pièce sérieuse. Le chauffeur de taxi, témoin providentiel, se rétracte. Plus le temps passe, plus il semble que Valpreda, personnage relativement marginal, peu impliqué en réalité dans le militantisme politique, sert de victime idéale… Les événements de 68 ne sont pas très éloignés et, en Italie, la tension sociale est de plus en plus forte. De grands mouvements de grève ont eu lieu à l’automne, et certains politiciens de droite envisagent une « sortie de crise » sur le modèle grec (le coup d’Etat des Colonels a eu lieu deux ans auparavant).

Peu à peu, malgré tout, l’enquête s’oriente sur une autre piste, celle des groupuscules d’extrême droite, en particulier « Ordine nuovo » et « Avanguardia Nazionale ». La préparation minutieuse de l’attentat, et les moyens dont ont disposé les auteurs, laissent également entrevoir la participation des services secrets italiens ainsi que de la CIA. Les liens sont tellement complexes entre les néofascistes de l’époque et les milieux de l’espionnage, que les preuves sont difficiles à établir. En 1975, un deuxième procès a lieu. Valpreda est toujours inculpé, toujours emprisonné (sans preuves), mais sur le banc des accusés on voit apparaître divers militants notoirement connus pour leur appartenance à la mouvance d’extrême droite et leurs contacts avec le Ministère de l’Intérieur… Deux de ces nouveaux inculpés sont condamnés à la prison à vie : Ventura et Freda. Il semble que ce ne soient que de vulgaires lampistes et que les responsables de l’attentat criminel n’aient pas été désignés. Cela n’empêche pas les juges de maintenir Pietro Valpreda en prison. En 1986, les trois « coupables » successifs sont libérés. Valpreda a fait 17 ans de prison sur la base d’un dossier d’accusation ne contenant aucun élément sérieux. Quant aux deux autres, on ne sait quelle grâce « divine » a permis leur libération.

L’enquête continue, mais il ne semble pas que la justice italienne fasse beaucoup de zèle. Il faut attendre 2001 pour que de nouveaux suspects soient condamnés : il s’agit à nouveau de trois militants d’extrême-droite, Delfo Zorzi, Carlo Maria Maggi et Giancarlo Rognoni. Eux aussi sont condamnés à l’enfermement à vie. Mais en mars 2004, la cour d’appel de Milan les gracie. La justice italienne ne semble pas vouloir conserver les fascistes trop longtemps sous les verrous. Cette fois, « l’affaire de la Piazza Fontana » est définitivement enterrée. La relaxe des trois condamnés se base sur le fait qu’ils ont été accusés sur la base du témoignage d’un « repenti » et que les éléments retenus contre eux sont donc insuffisants. Cela n’empêche pas les mêmes services de justice de réclamer l’extradition de Cesare Battisti, accusé lui aussi par un « repenti ». Comme le fait remarquer Miguel Chueca, dans un article paru dans la revue « la Question sociale » : « la justice italienne applique, à l’évidence, le principe du  » deux poids, deux mesures  » : le fléau de la balance qu’elle tient penche toujours du même côté, et son bandeau ne lui couvre qu’un œil. » Les seules personnes restant emprisonnées des suites de cet attentat, sont deux dirigeants de l’organisation « Lotta Continua » accusés (eux aussi par un « repenti ») d’être responsables de l’assassinat du commissaire Calabresi, en réponse à la mort de Pinelli.

Certes, les deux affaires, Milan et le soi-disant sabotage des caténaires par un soi-disant groupuscule d’ultra-gauche n’ont que peu de points communs. Cette dernière histoire judiciaire ne serait pas si grave, si le procureur en charge du dossier n’avait pas eu recours au chef d’inculpation de terrorisme (outre le fait que c’est risible, car le dossier ne comporte aucune preuve tangible selon les avocats, cette qualification fait quand même encourir aux personnes inculpées le risque d’une peine de prison jusqu’à vingt ans) et si deux pseudo suspects n’étaient pas maintenus en prison depuis leur arrestation. On peut non sans raison, se demander quels sont les objectifs réels du Ministère de l’Intérieur : simple opération de propagande, amorce d’une opération de répression beaucoup plus importante ou avertissement pour ceux qui auraient des « velléités d’agitation sociale » ? L’avenir (espérons-le proche) nous le dira. Le lien que j’établis entre ces deux histoires a deux objectifs : le premier, de garder certains faits vivants dans notre mémoire ; le second de montrer comment on peut manipuler, avec les moyens appropriés, une justice manquant parfois d’indépendance, et des journalistes à l’affut de « scoops », peu habitués à un travail d’enquête sérieux sur le terrain.
Ce qui est certain, c’est que les conséquences de cette affaire ont été lourdes en Italie. Quelques années plus tard, un autre attentat encore plus meurtrier frappait la gare de Bologne (85 morts) et la responsabilité des fascistes, ainsi que des services secrets était mise en évidence. Dans un premier temps, pourtant, le gouvernement avait attribué l’opération aux Brigades Rouges, mais cette fois la manipulation était trop grossière. L’affaire de la Piazza Fontana devait être aussi à l’origine de la décision de pas mal de militants d’extrême-gauche de passer dans la clandestinité et de commencer la lutte armée. Cet attentat de Milan est l’un des facteurs qui ont entraîné la naissance des Brigades Rouges. Répondre à la violence par la violence… Ce qui n’a sans doute pas été, par la suite, à mon avis, un choix stratégique des plus judicieux, mais ceci est une autre affaire. La procédure consistant à utiliser dans un jugement le témoignage des « repentis », largement employée par la justice italienne, demanderait elle aussi à être approfondie.

NDLR. Sources documentaires pour cet article : un article paru dans la revue « la Question sociale« , rédigé par Miguel Chueca ; le livre « l’Etat massacre » (paru en 1971) ; le livre « la ténébreuse affaire de la Piazza Fontana » de Luciano Lanza ; différentes autres références documentaires sur la toile.

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10décembre2008

Interrogations, perplexité et colère

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Il paraît que c’est le soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, signée à Paris en 1948. J’attendais avec impatience le discours de Mr Hortefeux sur ce sujet, mais mon internet favori m’apprend que c’est Rama Yade qui va animer le cirque, « diversité » oblige dans le pays des « lumières ». Personnellement, je dédie cette journée aux milliards de citoyens de cette planète à qui cette déclaration a apporté des droits dont ils ne bénéficieront jamais. Je ne vais pas vous dresser une liste exhaustive de tous ces gens. Symbole pour symbole, disons que le premier nom qui me vient à l’esprit, ce matin, est celui du jeune Grec qui a été assassiné par un policier à Athènes, une balle dans le cœur, sans autre forme de procès. Sa mort illustre parfaitement le comportement d’une société de plus en plus répressive, qui ne sait comment contenir sa jeunesse autrement qu’avec des tasers, des flash-balls et des grenades lacrymogènes ; une société qui connaît sa énième crise économique, une crise de grande ampleur, avec son cortège de bouleversements sociaux, de révoltes et de colères. Si les peuples ne sont pas encore pleinement conscients de la gravité de la situation, les gouvernants, eux, se préparent activement aux troubles à venir. Dans la majorité des pays européens, et ailleurs aussi sur la planète, les gens qui sont arrivés au pouvoir ne sont pas des « enfants de chœur » et leurs premières « bavures » montrent bien qu’ils n’hésiteront pas à faire régner « leur ordre » à n’importe quel prix. On remet sur le devant de la scène toute une collection d’anciens nervis de l’extrême-droite, car « ce sont des gens compétents pour gérer les situations difficiles ».

Je suis en colère, certes, et ce n’est pas la première fois, mais aussi perplexe parce que je pense que certains ont encore besoin qu’on leur fasse un dessin, une démonstration brillante des conséquences de « la crise » dont on ne fait que ressentir les prémisses. Ces disciples de Saint Thomas ne réagiront sans doute que le jour où ils perdront leur emploi, verront leur retraite divisée par deux ou par dix, ou devront payer pour permettre à leurs enfants d’étudier, des sommes dont ils n’ont même pas idée. Je suis perplexe parce que la tâche est immense quand on se heurte à l’incrédulité, au doute systématique et que l’on ne sait plus par quel bout attaquer. Ce système est incapable de gérer les problèmes qui se posent à l’humanité, aussi bien sur le plan écologique que sur le plan économique et social. Nous fonçons droit dans le mur ; cela me paraît évident quand on voit le nombre de questions sans réponses qui se posent à l’heure actuelle. Je peux vous donner quelques exemples, mais il y en aurait des milliers à fournir pour illustrer mon propos. Quel avenir pour l’homme sur cette planète ? Peut-on m’expliquer comment une société basée sur le libéralisme, sur la recherche du profit immédiat, va pouvoir gérer de façon durable la crise alimentaire colossale qui se profile à l’horizon ? Les multinationales n’agissent qu’en fonction de leurs intérêts. Peut-on confier l’avenir de la planète à des gens qui ne voient pas plus loin que leur profit sur les dix années à venir (et encore !) ? Nos dirigeants, simples laquais à leur service, n’ont pas de souci plus important que leur propre réélection. La pantomime effrénée à laquelle ils se livrent au jour le jour absorbe toute leur énergie. Peut-on demander à ces gens de gérer des forêts dont le cycle de vie se mesure en siècle, de programmer l’utilisation de ressources fossiles dont la gestation a pris des millions d’années ? Ils ont laissé et laissent encore les océans se transformer en poubelles, les villes absorber les terres cultivables, les paysans s’entasser dans les bidonvilles… et n’ont, comme solution ultime à proposer, que la répression, toujours et partout. Ils rêvent d’une planète, devenue une vaste prison, avec quelques espaces naturels préservés pour leur servir de terrains de jeu.

Les médias sont aux ordres. Le couvercle est prêt pour étouffer les révoltes. Ceux qui descendent dans la rue, qui hurlent leur indignation et réclament un avenir meilleur, ne sont que des « casseurs », des « terroristes », des « étrangers trop intégristes et mal intégrés », ou, pire encore, « des jeunes », le fléau principal de nos sociétés. Ce sont des brutes barbares qui se permettent de siffler la Marseillaise, ne connaissent même pas le contenu de la « Déclaration » que l’on commémore aujourd’hui et doutent de la politique « sociale » de leur gouvernement. Dans l’indifférence quasi générale, jusqu’à aujourd’hui au moins, on distribue aux banquiers, aux industriels, l’argent qui déjà manque pour financer les services publics. Demain, on vous dira : « que voulez-vous, mon bon Monsieur, il n’y a plus rien dans les caisses ! C’est la crise ! Il fallait sauver les banques, l’industrie automobile, le bâtiment… Il a même fallu faire quelques cadeaux à nos électeurs les plus riches… L’école maternelle, l’hôpital public, l’électricité au même prix pour tous, l’aide judiciaire… C’était au temps de l’Etat-Providence ! » On teste aussi les réactions de la population à l’emploi de mesures répressives qui vont se généraliser dans les mois, les années à venir. Les chiens policiers sont impatients de mordre et il n’y a plus guère de barrières pour les arrêter.

Dans le même temps, des experts, des politiciens, des ministres compétents, vous expliquent que tout ça c’est juste un « dérèglement temporaire », que le libéralisme (ils appellent comme ça le « bon » capitalisme) reste la seule solution, mais qu’il faut le remettre sur les rails et surtout éviter pendant quelques temps que la locomotive ne s’emballe. « Il n’y a plus d’alternative ! Quel autre modèle avez-vous à proposer mon cher ? Vous trouvez que le goulag c’est mieux ? » On trouvera des boucs émissaires à vos malheurs actuels : quelques grands capitaines ayant eu la maladresse d’amasser des profits trop visibles, trop rapidement ; quelques pitoyables golden-boys rêvant de croisières, de golf et de palaces… On appellera à la rescousse nos « philosophes de salon », intellectuels véreux qui ne manqueront pas d’inciter le peuple à la croisade. Ils cracheront sur « l’intégrisme » des autres, parleront de « conflit de civilisation »… On se gardera bien de nommer le vrai responsable : un système économique dont la devise n’est pas « le respect des droits de l’homme » mais qui, au contraire, élève à leur plus haut degré désordre, injustice, inégalité, et misère. Méfiez-vous des boucs émissaires que n’importe quel pouvoir oppressif garde à portée de main ! Rappelez-vous qu’après 1929, les responsables c’étaient « les juifs accapareurs » qui profitaient de la misère du peuple… Aux Etats-Unis, pendant la phase « sauvage » de l’accumulation du capital, à la fin du XIXème siècle, les crises se répétaient à l’envie et chacune d’entre elles avait un nouveau responsable : généralement la dernière vague d’immigrés arrivés sur le continent. Un certain Théodore Roosevelt déclarait alors : « j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin (1897) ».

Personnellement j’en ai par-dessus la tête de cet « ordre » dont on nous vante les mérites à longueur d’images télévisées et de matraques sélectives. Je commence à rêver sérieusement d’un désordre nouveau. Il ne reste plus qu’à savoir comment l’organiser afin de ne pas retomber dans les ornières précédentes. Nous avons un besoin urgent de changer les règles de base du fonctionnement de cette société afin que, comme le disait Alexandre Jacob, « chaque homme ait droit enfin à participer pleinement au banquet de la vie » (J’espère que, depuis sa tombe, il me pardonnera d’avoir quelque peu modifié la tournure de sa phrase). Ce jour-là, on pourra commencer à commémorer des trucs sérieux.

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8décembre2008

J’aime le bouleau

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

J’aime le bouleau, « arbre de la sagesse », son écorce blanc et noir semblable à du parchemin, ses rameaux aériens et son feuillage lumineux. Arbre d’une grande importance écologique, économique et symbolique, le bouleau joue un rôle aussi essentiel dans les pays du Nord que l’olivier en bordure de la Méditerranée. Dans la mythologie, le bouleau est l’essence qui exprime la plénitude des forces féminines contenues dans la terre et dans l’eau, sa blancheur virginale n’étant pas pour rien dans l’origine de cette image. Certains botanistes, dans les temps anciens, utilisaient d’ailleurs le féminin pour désigner cet arbre, souvent habité par les fées. Combien d’écorces de bouleau ont reçu la marque de prénoms écrits dans deux cœurs entrelacés ! Il est en effet souvent choisi par les amoureux : inscrire au beau milieu d’un tronc, à la hauteur des yeux, le prénom de l’être aimé témoigne de la vigueur et de la durée que l’on souhaite inspirer à sa passion. L’arbre conservera la marque de cet amour pour toute la durée de son existence et la sève, abondante, en diffusera le témoignage jusque dans ses plus fines ramifications.

Plus matérialistes sans doute, les Slaves baptisent l’arbre « puits du peuple » car il donne aux hommes la chaleur, par la combustion de son bois, la lumière, grâce aux torches que l’on confectionne avec son écorce, et la santé, par les vertus multiples de sa sève que l’on récolte au printemps. En Sibérie, pour les chamanes de certaines peuplades, il représente l’axe du monde et il est au cœur des rituels initiatiques. Placé au centre de la yourte circulaire, ses branches s’échappent vers le ciel dont elles captent l’énergie. Elles servent aussi à faire connaître aux Dieux les aspirations humaines. Le bouleau joue à la fois un rôle de lien entre le ciel et la terre et un rôle protecteur face aux forces malfaisantes. Peu sensible à cette tradition mythologique, cela ne m’empêche pas d’apprécier la blancheur de cette écorce qui illumine nos sombres forêts de chênes et de châtaigniers l’hiver, mais aussi le vert luminescent dont se parent les branchages, aux premiers jours de printemps. Pour moi, le bouleau (pas son homonyme bien sûr !) évoque la lueur d’espoir qui subsiste en nous pendant la longue nuit hivernale, et l’approche des festivités printanières.

Dans le nouveau monde aussi, où l’on compte de nombreuses espèces locales de bouleau, l’arbre joue un rôle considérable. Il existe par exemple une variété appelée « bouleau à papier », dont le tronc est très blanc et ne possède pratiquement pas les traits noirs qui ponctuent la circonférence de nos bouleaux européens. L’écorce de ce bouleau là s’exfolie en larges plaques que l’on retrouve, traînant sur le sol et qui font penser parfois à des morceaux d’affiche arrachées par le vent. Les Amérindiens lui accordaient une place très importante car ses usages étaient nombreux et précieux : avec ces morceaux d’écorce, ils habillaient les canots ultra légers qu’ils fabriquaient pour se déplacer sur les rivières tumultueuses, leurs seules voies de communication rapide. Ils avaient remarqué aussi que les aliments se conservaient particulièrement bien au contact de cette écorce ; avec une technique proche de celle employée pour la réalisation des embarcations, ils habillaient de nombreux contenants. La fine pellicule d’écorce de bouleau, rendue étanche par l’emploi d’une résine fabriquée avec de la graisse d’ours et de la gomme de sapin, permettait de fabriquer des outres pour transporter l’eau. Les trous creusés dans la terre pour conserver certains aliments étaient habillés d’écorce de bouleau à papier et devenaient ainsi d’efficaces garde-manger !

Le bouleau a une importance écologique considérable, car il s’agit d’une espèce d’arbre qui se propage et se développe rapidement, sur tous les sols, à partir du moment où elle peut bénéficier d’une quantité importante de lumière. Après un incendie de forêt dévastateur, le bouleau a tôt fait de coloniser le sol et cela permet d’éviter l’érosion catastrophique de la mince couche de terreau superficiel. Lorsqu’il fournit un couvert suffisant, d’autres espèces n’appréciant pas trop les rayons du soleil peuvent alors germer et grandir. Quand la concurrence des nouveaux venus se fait trop rigoureuse, les bouleaux disparaissent car ils n’aiment pas l’obscurité, mais, pendant les années où ils ont occupé l’espace, leurs graines se sont propagées vers d’autres lieux colonisables. Le bouleau ne vit d’ailleurs pas très vieux : dans des conditions très favorables, sa durée de vie est de l’ordre d’un siècle et il atteint une hauteur d’environ 25 mètres. Ce sont là des performances médiocres à côté de celles du chêne ou du hêtre. Le botaniste Varenne de Fenille, dans un ouvrage écrit en 1792, résumait très bien ce qu’il y a lieu de penser sur les usages du bouleau européen : « Il n’a aucune qualité excellente, mais il en a beaucoup de médiocres dont la réunion lui donne du prix. »

Le bois du bouleau est peu employé en ébénisterie, mais il est apprécié des tourneurs, et il était utilisé autrefois par les charrons et les tonneliers. Les premiers en faisaient des essieux ou des jantes, parfois même courbes, car il a la faculté de se cintrer facilement ; quant aux fabricants de fûts et de cuviers, ils se servaient des branches pour cercler leurs récipients. De nombreux autres objets, vaisselle, sabots, bobines peuvent être réalisés avec ce bois. De nos jours on l’utilise surtout pour fabriquer de la pâte à papier ou du contreplaqué. Il y a peu de fûts exploitables en scierie car, depuis des décennies, cet arbre n’a pas fait l’objet de plantations systématiques. Sur les terrains pauvres dont il s’accommode facilement, on préfère planter des résineux, en particulier des pins, dont les charpentes et les planchers font une consommation vorace. A l’abattage, le bois du bouleau est lourd car il est chargé d’eau. En séchant il connaît un retrait considérable, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les ébénistes le boudent. Comme bois de chauffe il était apprécié par les boulangers et par les potiers, car il brûle « à flamme », dégage une chaleur considérable, mais ne laisse ni charbon ni braise, ce qui veut dire qu’il faut alimenter très souvent les feux. Pour le chauffage, on préfère les bois qui se combustent plus lentement tout en dégageant une chaleur régulière. Le bois est très putrescible au contact de l’humidité et il ne se prête aucunement à la réalisation d’ouvrages extérieurs.

Si vous avez la chance de posséder un coin de jardin ou un petit bout de pelouse, plantez un bouleau ! Il existe des variétés de taille relativement réduite. Vous ne ferez certainement pas un placement financier mirobolant, mais vous verrez, au fur et à mesure qu’il se développera et que le tronc prendra sa configuration adulte, le charme opèrera et vous ne pourrez plus vous passer de cet arbre. Vous ne serez pas le seul à être conquis : dès qu’ils ont un branchage suffisant, les bouleaux accueillent de nombreux hôtes ailés et le ravissement des oreilles viendra compléter celui des yeux. Vous pourrez aussi, de temps à autre, tailler quelques branches et vous en servir pour réaliser un balai à feuilles, plutôt qu’un faisceau de verges à fouetter. Mais ne comptez pas voler avec, je vous l’ai dit, question bouleau on est plutôt du côté des fées que de celui des sorcières (celles-ci préféraient le genêt) ! Au fait, pardonnez-moi de vous avoir parlé « bouleau » un lundi matin, mais j’avais envie de m’évader d’une actualité que je trouve de plus en plus démoralisante !

NDLR : (A propos du crédit photographique) la photo des sabots provient du site « esprit des pyrénées », une boutique qui vend de bien jolis objets traditionnels – celle de l’écorceur indien des archives gouvernementales de l’Ontario (Canada) . Celle du canot provient aussi d’archives canadiennes et le magnifique bouleau à papier multicaule du site « flore laurentienne ».

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5décembre2008

Séparer l’ivraie du bon grain

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Sur l'école.

Avertissement : toute ressemblance entre cette histoire et des faits qui se déroulent ou pourraient se dérouler dans les années à venir n’est bien entendu que purement fortuite.

Au début du mois de Septembre, la maman du petit Nizam est venue inscrire son fils à l’école maternelle du quartier. Il est âgé de trois ans et c’est sa première année de scolarisation. Le directeur était un peu fâché car cette inscription a eu lieu deux jours après la rentrée « officielle ». La maman lui a expliqué que toute la famille était partie en Turquie, et qu’ils avaient attendu que le prix des billets d’avion baisse un peu avant de rentrer. « Vos papiers sont bien en règle ? » a demandé le directeur un peu inquiet… Madame Z. l’a rassuré et a produit les documents nécessaires à tout séjour régulier dans notre beau pays. Quelques mois auparavant, le directeur, fonctionnaire consciencieux et bien noté par sa hiérarchie, avait dû signaler à la gendarmerie le cas d’une famille roumaine en situation irrégulière. L’arrivée peu discrète des forces de l’ordre venues s’emparer des trois enfants concernés avait provoqué un peu d’émoi parmi les parents, et compliqué ses relations avec l’une de ses collègues, trop sentimentale et légèrement extrémiste dans ses positions. Le directeur a inscrit Nizam dans le registre de l’école, tout en notant (dans un coin de sa mémoire), le comportement un peu « insouciant » de la famille, et surtout le fait que Madame Z. portait un foulard qu’elle n’avait pas ôté en pénétrant dans l’établissement.

Le comportement du petit Nizam a très vite posé quelques problèmes dans la classe. Sa maîtresse l’aime bien mais le trouve quelque peu agité, désobéissant et parfois même arrogant à son égard et agressif envers ses camarades. Lorsqu’il joue dans le bac à sable avec son ami Tristan, il n’accepte pas que d’autres viennent se mêler à ses jeux, et encore moins qu’ils endommagent ses constructions. C’est ainsi que, lors d’une récréation au cours de laquelle les enfants étaient passablement excités, il a lancé, à toute volée, son râteau et sa pelle en plastique, sur la tête de la petite Rachel Y., une adorable poupée que sa mère protège comme s’il s’agissait d’une porcelaine de Sèvre. Madame Y. a bien entendu fait tout un remue-ménage au sujet de cette affaire. Elle a demandé un entretien avec le directeur et lui a expliqué à quel point sa pauvre petite Rachel était victime des agissements de ce trublion de Nizam. Profitant d’un congé de maladie de sa « gauchiste » de collègue, le directeur, fonctionnaire consciencieux et bien noté par sa hiérarchie, a convoqué un conseil des maîtres, afin d’évoquer le comportement du petit Turc. Un véritable procès s’est alors déroulé, et compte-tenu de la multiplicité des incidents, il a été décidé (à l’unanimité des présents) de signaler le cas de l’enfant à l’Inspection, et de créer une fiche à son sujet sur la nouvelle base de données concernant les « primo-délinquants ». « Cela fait quelques années que ce fichier a été créé, dans l’intérêt des enfants concernés, a expliqué le directeur, et, selon notre Inspecteur, les résultats sont vraiment satisfaisants ! Si la famille Z. déménage, ce qui est souvent le cas avec ces gens-là, les futurs enseignants de Nizam pourront bénéficier des informations que nous allons rentrer et adopter le comportement disciplinaire adapté ». Bien entendu, personne n’a été informé de la décision prise par l’équipe enseignante.

Les années ont passé. Nizam est arrivé à l’école primaire. Bien que très dégourdi et capable de raisonnements très évolués, il a eu de sérieuses difficultés pour apprendre à lire. Sans doute était-il trop jeune, ou plus probablement a-t-il été pénalisé par le fait d’être placé dans une classe de 28. La maîtresse a rarement eu le temps de s’occuper des enfants « à la traîne », d’autant que Madame Z. travaillant en équipe, n’a jamais pu venir à l’école car ses horaires coïncidaient rarement avec ceux des enseignants. Cette absence de relations avec la famille a été mise sur le compte d’un comportement laxiste, puis, grâce à une suite de déductions pour le moins complexes, sur celui d’un comportement religieux jugé visiblement « intégriste ». Ce fait, considéré comme important par la maîtresse, a été mentionné dans le fichier géré conjointement par l’école, les services de police et le juge pour enfants de la circonscription. Nizam a redoublé son Cours Préparatoire et il a bien grandi. Les deux années suivantes se sont bien déroulées. Les problèmes ont recommencé au Cours Moyen. Sa petite sœur est rentrée au Cours Préparatoire cette année-là et Nizam a décidé de la protéger car plusieurs de ses camarades se moquaient d’elles, de ses robes trop voyantes et de son accent « bizarre ». La situation a dégénéré et quelques bagarres plutôt violentes se sont déroulées dans la cour de l’école. Nizam était de petite taille mais plutôt nerveux et il n’hésitait pas à se servir de ses poings et de ses pieds. Le directeur, fonctionnaire consciencieux et bien noté par sa hiérarchie, a très vite considéré que ce petit « poison » constituait un véritable danger pour ses camarades, et le cas du garçon a été évoqué à de multiples reprises en conseil des Maîtres. Bien entendu, tous les débordements, réels ou supposés, auquel il se livrait, ont été consignés dans le précieux fichier. A la fin de sa première année de Cours Moyen, Nizam a été exclu trois jours. Les parents ont été convoqués et sermonnés à la gendarmerie.

La dernière année d’école primaire n’a pas été facile pour le jeune garçon. En situation d’échec de plus en plus marqué, rejeté par une partie de ses camarades, affecté par « tirage au sort » dans la classe d’un enseignant qui ne voulait pas de lui, il s’est replié sur lui-même et s’est enfermé dans un comportement de plus en plus difficile. Sermons et punitions se sont alternés pendant une année, jusqu’à ce que le directeur, dans un grand ouf de soulagement, puisse apposer le tampon « passage au collège » sur son dossier scolaire. « Je souhaite bien du plaisir aux profs qui vont l’assumer celui-là », a commenté notre fonctionnaire modèle (bien noté et tout et tout). Nazim n’est pas resté bien longtemps à trainer sur les bancs de la classe de sixième. Pendant l’hiver, il a été arrêté par les gendarmes, alors qu’il traînait dans la rue, avec des gaillards plus âgés que lui et peu recommandables. Il a été impliqué dans une affaire de vol de scooter avec menaces. Les preuves manquaient, les témoignages étaient contradictoires, mais, auprès d’un juge pour enfants, un peu plus sévère que ses collègues, le dossier a semblé suffisamment chargé pour qu’une sanction exemplaire soit décidée. Le passé scolaire a lourdement compté dans le jugement : le magistrat a estimé qu’un garçon qui, dès l’âge de trois ans, était capable des pires violences à l’égard de ses camarades de jeu, présentait le profil type d’un racketteur. « Autant lui donner une bonne leçon avant qu’il ne se serve d’un couteau à cran d’arrêt ou d’un rasoir. Il faut protéger la société contre ce genre d’individus ! » Nazim, âgé de douze ans et demi, a été condamné à trois mois de prison ferme, suivis d’un maintien « sécuritaire » en centre d’éducation surveillée pendant neuf mois. Le juge l’a bien prévenu : « la nationalité française, ça se mérite, et ce n’est pas parce que tes parents ont leurs papiers en règle que nous ne pouvons pas décider de te reconduire dans ton pays, la Turquie, lorsque tu auras dix-huit ans ! Tu sais chanter la Marseillaise seulement ? »

NDLR : la suite n’est pas fiction.
Propos tenus par Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP :

«Moi, je souhaite qu’on aille même sans doute un peu plus loin, sur la question de la détection précoce des comportements. Cela a été dans beaucoup de rapports. On dit qu’il faut le faire dès l’âge de trois ans pour être efficace»
« Je ne suis pas un spécialiste, donc je ne déterminerai pas à quel âge il faut le faire, mais quand vous détectez chez un enfant très jeune, à la garderie, qu’il a un comportement violent, c’est le servir, c’est lui être utile à lui que de mettre en place une politique de prévention tout de suite ».
Propos tenus par Rachida Dati, Garde des Sots :
« Dire qu’un mineur d’aujourd’hui peut justifier une sanction pénale à partir de 12 ans me semble correspondre au bon sens… Sanctionner ne veut pas dire emprisonner »…. Mais « Les juges pour mineurs doivent pouvoir disposer d’une palette de réponses adaptées qui vont jusqu’à l’incarcération ».
A propos d’expulsions, une affaire récente en Isère, pour ceux qui considèreraient « Oncle Paul » comme un peu parano. Récit sur Indymedia Grenoble.

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