30octobre2013

Quelques lectures revigorantes avant les froidures…

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.

Où il est question de voyages mais pas seulement !

 Aux éditions « Les mots et le reste »,  j’avais déjà acheté, il y a quelques temps, « au pays des petites pluies » de Mary Austin. Je vous en ai parlé dans une chronique antérieure. Grâce aux judicieux conseils du libraire de « la lettre thé » à Morlaix, j’ai fait l’acquisition de « la vallée seule » de André Bucher et de « la route bleue » de Kenneth White. Ces deux ouvrages m’ont accompagné pendant notre fin de voyage en Bretagne (épisode héroïque – il va de soi – raconté dans deux épitres antérieurs). Leur lecture a été particulièrement plaisante.
Je commence par celui qui est peut-être le plus difficile à présenter tant il est singulier. Il n’est pas évident de choisir un lieu géographique comme thème central d’un roman. C’est le choix qu’a fait André Bucher en écrivant « la vallée seule« . Ce livre raconte la vie d’une vallée de montagne dont la localisation reste, volontairement, indéterminée. Au fil des saisons, les habitants de la vallée s’adaptent aux humeurs du climat. Sous l’œil du grand cerf, maître des lieux, évoluent en effet un certain nombre d’êtres humains plutôt singuliers. Ce lieu, relativement protégé, est leur refuge, pour combien de temps encore ? A mesure que l’on avance dans l’histoire on découvre les raisons qui ont amené tous ces personnages à vivre dans ce lieu sauvage ; les liens complexes qui les unissent se révèlent peu à peu ; leur faiblesse, leur sensibilité, leur ingénuité parfois les rendent attachants et on les suit pas à pas dans la tourmente de l’hiver ou dans la lumière du printemps. On fait donc un bout de chemin avec Martine, la fugueuse, Mario son ami, le comédien, Simon, le forestier, Alain le guide de chasse, Gisèle et tant d’autres.  Un jour ce voyage s’interrompt. Certains passagers n’ont pas achevé le voyage. D’autres restent, toujours fidèles au poste. Dans la vallée le changement s’accélère… Les menaces se concrétisent : l’isolement, le nomadisme, les turbulences de la nature n’ont guère leur place dans le tableau plus vaste de notre monde actuel…
J’ai eu un peu de mal à rentrer dans ce livre, un peu désorienté par le rythme, très lent, ou par le style très personnel de l’auteur. Peu à peu, j’ai fini par me glisser entre les pages ; les images se sont installées dans ma tête et j’ai ressenti cette impression étrange que l’on éprouve au cœur de l’hiver, blotti contre une source de chaleur ou encore le plaisir que l’on éprouve à enfiler un habit confortable. Je crois que l’une de mes scènes préférées c’est le mariage de Martine et Mario, cette étrange cérémonie proche d’un rituel païen…

« Dès leur arrivée, Martine et Mario avaient planté des noisetiers pour le plaisir de se voir un jour entourés d’écureuils. Les arbustes avaient pris leur temps mais quinze ans plus tard, lorsque les noisettes apparurent, cela finit par marcher. Depuis, les amandes régulièrement étaient consommées, comme par magie, elles s’envolaient des arbres. En vain épiaient-ils le moindre écureuil. A présent, non sans d’infinies précautions, ils en aperçurent enfin un, le ventre gonflé, la queue en panache, qui s’élançait de branche en branche. C’est ce moment que Martine choisit pour formuler le désir de se marier. Mario ne savait comment et par quelle association d’idées ce souhait dans la tête de Martine avait germé, mais pour toute réponse il se contenta d’applaudir et ensuite dans ses bras la faire tourbillonner. Curieusement l’écureuil s’interrompait pour les observer. Cela n’avait point l’air de le déranger ni même le troubler. »

 Je découvre sur le tard les « écrivains voyageurs » et je n’avais rien lu jusqu’à présent de Kenneth White (« inventeur » du « nomadisme intellectuel » et de la « géopoétique ») bien que j’aie trouvé des références à cet écrivain dans différents autres livres.  « La route bleue » a donc été pour moi la porte d’entrée dans l’œuvre de cet auteur et j’avoue que cette introduction m’a donné envie de poursuivre mes investigations. Aussitôt le livre refermé j’ai continué le voyage en lisant « la maison des marées ». Les deux ouvrages, même s’ils se révèlent expression d’une même philosophie, sont nettement différents. « La route bleue » raconte un voyage de Montréal à la baie d’Ungava dans le Labrador. A chaque nouvelle escale, le narrateur croise des personnages hauts en couleurs. Les plus marquants sont sans doute ces Indiens, parqués dans des réserves, déboussolés, parfois abrutis par l’alcool et cherchant désespérément un sens à leur existence. Le style de l’auteur, imagé et poétique, donne un relief particulier à cette quête. Les paysages du grand Nord canadien, constamment présents dans le récit, donnent une couleur particulière à l’humanité des personnages.

« On roule à travers la forêt Kenogami, puis le long du lac Saint-Jean.
Je me demande quand nous allons nous débarrasser de toute cette toponymie évangélique. Je ne connais pas le nom indien de ce lac, mais je suis prêt à parier qu’il était beau et précis. C’était peut-être le lac des Vagues-Bleues, ou le lac des Tempêtes-d’Eté, ou le Lac-aux-Arbres. Nommé par des gens qui le connaissaient vraiment, qui étaient en contact avec sa réalité physique. Mais le lac Saint-Jean, je vous le demande ! Il est venu ici, saint Jean ? Tu parles ! Celui-là, il traînait ses savates en Galilée. Et les gens qui ont baptisé le lac Saint-Jean, eux non plus, ils n’étaient pas réellement ici. Ils avaient l’arrière de la tête collé à leur gros livre noir. Alors ils plaquaient sur la réalité des noms tirés de ce livre… »

  « La maison des marées » est une suite de récits, ayant pour fil conducteur l’installation de l’auteur dans le Nord de la Bretagne. Il nous parle de sa nouvelle demeure, de son environnement géographique, des rencontres qu’il fait, des événements qui créent parfois l’imprévu dans son quotidien. Cela me fait penser au travail conjoint d’un peintre, d’un poète et d’un écrivain profondément humaniste. Les deux premiers  créent à petites touches de pinceau et de plume, un décor attachant ; le troisième donne au tableau une dimension très chaleureuse en intégrant peu à peu au décor les êtres humains et les animaux qui vont le rendre particulièrement vivant. J’ai beaucoup aimé les premiers chapitres ; quand on parle de vieilles pierres, de jardins, de manuscrits, de bibliothèque et de chats pacifiques, je suis vite conquis, d’autant plus si l’auteur est talentueux ! J’ai un peu moins accroché à la fin du livre, histoire d’humeur peut-être ; je l’ai trouvée un peu trop anecdotique, peut-être décousue, je ne sais pas. Il me reste à découvrir l’œuvre poétique, toute aussi abondante, de Kenneth White ainsi que les ouvrages dans lesquels il « théorise » le nomadisme intellectuel !

« Quand, au cours de mon travail, l’envie me prend de faire une petite méditation ambulatoire, je vais faire un tour dans le jardin…
Ici, le jardin n’est pas très grand, mais bien assez pour que l’on puisse y faire une bonne promenade. Et tandis que les Etats, avec leurs bannières et leurs canons, se chamaillent à propos de leur identité et de leurs prétentions, je reste tranquillement assis ici, dans ce coin granitique de la galaxie, à regarder autour de moi.
Lorsque j’ouvre la porte de mon atelier, mes yeux se posent d’abord sur le lin de Nouvelle-Zélande […] D’autres fois, selon les saisons, mon attention se portera sur les étoiles blanches de l’oranger du Mexique, sur les chrysanthèmes coréens, les pavots de Californie, la plénitude rouge des rhododendrons, le bleu profond et parfumé de l’iris de Sibérie […] Un jardin […] est aussi ou il peut être une sorte de tour du monde. »

 

 J’ai lu avec plaisir, pendant l’été, « Les assiégés du Mont Anis » de Laetitia Bourgeois (« grands détectives » 10/18). De volume en volume, de péripétie en péripétie, ses personnages principaux, le sergent Barthélémy et sa compagne Ysabellis, herboriste, prennent de plus en plus d’étoffe. On s’attache à leurs pas, aux difficultés que leur réserve le quotidien, aux chausses-trappes que leur tendent leurs adversaires d’un jour : mercenaires débauchés, jeunes nobliaux en goguette ou miséreux prêts à tout faire pour un crouton de pain. Chaque nouvelle aventure qui survient au couple permet de se faire une idée plus complète de la vie quotidienne des gens simples dans les campagnes ou dans les bourgs. Le cadre des romans de Laetitia Bourgeois privilégie la description des conditions de vie du monde rural et ne s’attarde guère dans les décors fastueux de certaines cours prestigieuses comme cela se passe trop souvent dans les fictions historiques. Dans « les assiégés du mont Anis », on découvre la ville du Puy en Velay au XIVème siècle. Ysabellis et Barthélémy ont préféré fuir sur les routes pour ne pas avoir à affronter le courroux de leur seigneur et maître. Barthélémy ne veut plus exercer les fonctions de sergent que le Sire de Randon lui a officiellement confiées. Le couple pense trouver refuge au Puy. Barthélémy devient apprenti maçon pendant qu’Ysabellis exerce ses talents de guérisseuses auprès des miséreux. Mais le répit n’est que de courte durée. Bien des périls règnent à l’intérieur des murailles de la petite ville assiégée par l’une de ces multiples compagnies de mercenaires qui ravagent les campagnes françaises quand elles ne reçoivent plus leur solde. Le récit du siège du Mont Anis (Anis est l’un des noms anciens donnés à la ville du Puy, Anicium) est particulièrement bien conté… Ce livre est le cinquième de la série ; les histoires sont indépendantes mais il est préférable de les lire dans l’ordre chronologique.

« Dans tous les espaces laissés libres par les hommes, les femmes prenaient position, apportant des pierres dans des brouettes, les montant sur les remparts à l’aide de seaux et de poulies. D’autres récupéraient de nouvelles munitions sur les maisons abandonnées et, pour les plus courageuses, les arrachaient au rocher Corneille à grands coups de marteau. Et toutes abreuvaient d’injures les ennemis, usant d’un répertoire fleuri qui faisait rougir jusqu’aux soldats. »

 « Terrienne » de Jean-Claude Mourlevat, un roman pour ados d’un auteur de littérature jeunesse que j’apprécie beaucoup : un roman dont je recommande la lecture y compris aux lecteurs « adultes » (comme on dit) de ce blog. C’est prenant, c’est bien écrit, c’est à la fois printanier et glaçant : printanier au sens où l’auteur attire l’attention sur la richesse des petits riens du quotidien (un geste, le bruit léger d’une respiration, l’arbre qui disparait derrière la brume) ; glaçant, parce que le monde qui se profile en arrière-plan et dans lequel vont pénétrer les héros, est un monde orwellien. Toutes ces petites choses qui agrémentent la richesse de notre toile quotidienne n’ont plus leur place. Tout ce qui est susceptible de troubler l’ordre public, de heurter la sensibilité de créatures quasi robotisées est proscrit. Si je parle d’un monde en « arrière-plan » c’est parce que l’histoire que nous présente Jean-Claude Mourlevat est une histoire de mondes parallèles, de déchirure dans notre espace temps… Un carrefour sur une route, vers un lieu que personne ne connait… Une jeune fille qui s’aventure sur cette voie mystérieuse, à la recherche d’une sœur ainée disparue une année auparavant de manière inexplicable… Un automobiliste, vieil écrivain sympathique un peu revêche, qui s’inquiète du devenir de cette auto-stoppeuse singulière… Je ne vous en dis pas plus : la suite de cette aventure, l’auteur vous la conte bien mieux que je ne saurais le faire ! De la science-fiction, indubitablement, mais rédigée par quelqu’un qui n’est pas habitué du genre et l’aborde donc d’une manière originale. Jean Claude Mourlevat a écrit d’autres romans excellents à l’attention d’un public plus jeune (12/13 ans) ; si vous ne connaissez pas « La rivière à l’envers » ou bien « Hannah », c’est l’occasion d’enrichir votre bibliothèque. S’il vous faut un prétexte, vous trouverez bien un ou une ado lecteur/lectrice dans votre environnement familial à qui l’offrir !

« On voudrait voir des vrais gens, je veux dire des enfants qui courent et des vieux qui n’avancent pas ! Des ados trop bruyants, des messieurs trop gros, des mamans encombrées de bébés ! Des gens venus de tous les pays avec la couleur de peau qui va avec ! On a envie de voir des chiens, des chats, des oiseaux, des arbres ! On a envie qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il y ait du vent ! Mais il n’y a rien de tout ça : juste le calme, l’espace vide autour de nous et l’incommensurable ennui. »

 Je profite de cette escale dans le riche domaine de la littérature jeunesse pour vous signaler la parution en France d’un petit livre qui a passablement énervé les conservateurs américains : il s’agit de « Vive l’anarchie, petit guide pour penser autrement« . Si vous voulez jeter un froid dans vos relations avec quelques jeunes parents de votre entourage, sûrement pleins de bonnes intentions éducatives, offrez ce petit volume illustré à leur(s) rejeton(s). Complétez le colis avec un tambour et une trompette puis sauvez-vous en courant ou enfilez votre armure ! A part ça, je doute que les conseils contenus dans ce petit livre noir (pardon bleu) soient suffisants pour fabriquer des petits anars en série. L’éducation libertaire me semble quelque peu plus complexe qu’une simple accumulation de refus ; nos voisins d’outre-Atlantique paraissent toujours marqués par le concept « d’enfant roi » qui a fait pas mal de ravages en matière éducative. Mais dans un contexte éducatif de plus en plus « rétro », j’avoue que cela soulage ! Je dirai donc que c’est un bouquin parfait pour des grands-parents un brin anars adorant foutre le bordel dans leur entourage.

« Quand on te dit « travaille ! » demande pourquoi ? »

Je vais prendre le temps de réfléchir pour trouver une réponse à cette redoutable question… En attendant, je m’arrête là, bien que je n’aie pas achevé de vous présenter mes dernières trouvailles, mais, comme disait ma grand-mère berrichonne, celle qui n’était pas lituanienne, « il faut savoir mettre un point à la fin d’une phrase » ou encore « ne pas finir une bouteille permet de garder un petit verre pour le lendemain ».  Pour faire durer un blog, il faut bien avoir quelques munitions en réserve !

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21octobre2013

L’éphémère République des Ouvriers et des Paysans dans les Asturies en 1934

Posté par Paul dans la catégorie : Espagne révolutionnaire 1936-39; Un long combat pour la liberté et les droits.

Où l’on commence à parler d’un bourreau nommé Franco.
Où l’on s’intéresse à la combativité des « gueules noires » des Asturies.

 L’insurrection populaire de juillet 1936 à Barcelone en Espagne, en réaction au coup d’état tenté par une fraction de l’armée suivant le Général Franco, est bien connue. Les tentatives révolutionnaires qui l’ont précédée le sont moins.
Le soulèvement de la population des Asturies fait partie de ces événements préliminaires importants qui permettent de mieux comprendre la réaction des Républicains espagnols deux années plus tard.
Après avoir évoqué de nombreuses révoltes sur le territoire français au temps de la monarchie (voir la rubrique correspondante, sur ce blog, « un long combat pour la liberté et les droits ») il me paraît intéressant de sortir un peu de nos frontières et de s’intéresser aux tentatives multiples qui ont eu lieu, dans d’autres pays, pour lutter, chacune à leur manière, contre les inégalités sociales. Un coup d’œil à la carte qui figure parmi les illustrations de cette chronique peut vous permettre de localiser plus précisément la province des Asturies en Espagne. Tout le monde ne possède pas un atlas de géographie dans la tête !

Par rapport au reste de l’Espagne, pendant la période entre les deux guerres mondiales, la province des Asturies est avant tout une région minière, et, de ce fait, relativement industrialisée. Les différents courants existant sur l’échiquier politique espagnol sont ici plutôt bien représentés, et les ouvriers des Asturies, les mineurs en particulier, ont une longue tradition de lutte sociale. Autre particularité régionale : les forces de gauche sont plutôt unies, notamment les deux centrales syndicales, UGT (socialiste) et CNT (anarchiste). Les différentes organisations, malgré leurs divergences, ont constitué une Alliance Ouvrière des Asturies. Des Alliances se sont formées dans les autres provinces d’Espagne, mais elles regroupent essentiellement le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), la centrale syndicale qui lui est proche, l’UGT et le PCE (Parti Communiste Espagnol). Le courant anarchiste, la CNT (Confédération Nationale du Travail) et la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique) refusent d’en faire partie, mais admettent la position divergente de leurs compagnons asturiens.
Le point de vue des anarchistes est simple et l’une des personnalités du mouvement, Buenaventura Durruti, l’exprime ainsi :  « […] L’alliance, pour être révolutionnaire, doit être authentiquement ouvrière. Elle doit être le résultat passé entre les organisations ouvrières et elles seules. Aucun parti, pour socialiste qu’il soit, ne pourra appartenir à l’alliance ouvrière, qui doit se construire à la base, dans les entreprises où luttent les travailleurs. Ses organismes représentatifs seront les comités ouvriers, mis en place dans les ateliers, les usines, les mines et les villages. Nous devons rejeter tout pacte au niveau national, entre Comités Nationaux, au profit d’une alliance réalisée à la base par les travailleurs eux-mêmes. » Une union voulue par la base, mais non décrétée par les états-majors. Compte-tenu du poids politique que pèsent les anarchistes en Catalogne, en Aragon ou en Andalousie par exemple, leur absence fait que, dans ces provinces, les Alliances ne sont que des coquilles plus ou moins vides. La situation est différente dans les Asturies. La cohésion relative du mouvement ouvrier dans cette province  explique, en partie, la vigueur du mouvement révolutionnaire qui va s’enclencher début octobre 1934, mais aussi la violence de la répression qui va frapper les insurgés après leur défaite.

 Le 4 Octobre, le CEDA, un mouvement d’extrême droite dirigé par Jose Maria Gil Robles – dont les sympathies fascisantes sont largement connues des militants – rentre au gouvernement et obtient trois postes ministériels. Cette situation qui se révèle être un pas de plus dans l’accession au pouvoir du leader du CEDA, n’est pas acceptable par la Gauche républicaine espagnole car le CEDA est un parti monarchiste. Dès le lendemain, l’Alliance Ouvrière, à l’instigation du PSOE, appelle le peuple à faire grève massivement pour contrer cette attaque des monarchistes constituant un grave danger pour la toute nouvelle République.  Le mouvement de grève est particulièrement suivi dans la province des Asturies et se transforme en insurrection populaire. Au niveau national, les motivations des dirigeants socialistes sont essentiellement politiciennes, mais le mouvement lancé par le PSOE rencontre un large succès et la base ouvrière se lance dans une lutte dont les objectifs dépassent largement les objectifs des états-majors.

 Pendant la nuit du 5 au 6 octobre, les mineurs des Asturies s’emparent de plus d’une vingtaine de casernes de la garde civile. En de nombreux endroits, des milices populaires sont constituées. A Gijón, des barricades sont mises en place pour assurer la défense des premières conquêtes ouvrières. De nombreux points névralgiques (centrales électriques, usine à gaz, ateliers de métallurgie…) sont contrôlés par les syndicats, en particulier par la CNT qui se trouve très vite en pointe dans le mouvement. Le gouvernement central, à Madrid, réalise sans tarder l’ampleur du soulèvement dans les Asturies et concentre ses efforts répressifs sur cette province. L’état-major des armées, à l’instigation du général Franco, décide de faire débarquer des troupes marocaines dans l’un des ports de la côte, pour restaurer l’ordre dans la province. L’armée insurrectionnelle remporte néanmoins ses premiers succès, tant est grande la détermination des combattants. De violents affrontements ont lieu à Oviedo et les forces gouvernementales sont contraintes à se replier. Les insurgés s’emparent de la fabrique d’armement et récupèrent une quantité importante de matériel. Les ateliers de métallurgie contrôlés par les ouvriers alimentent les combattants en munitions. Cet effort permet d’équiper les milices de façon plus satisfaisante, mais ne suffit pas à compenser le déséquilibre des forces sur le terrain. La province est isolée suite à l’échec de l’insurrection dans les autres grands centres industriels, en Catalogne, en Aragon et ailleurs. Le 7 octobre, un croiseur de la marine bombarde la ville de Gijón, maillon faible dans le système de défense des insurgés. Des troupes sont débarquées sur le port et de violents combats ont lieu dans les faubourgs. Dès le 10 octobre, l’aviation intervient à son tour ; des tracts appelant à la capitulation sont lâchés sur les foyers insurrectionnels : « Les Asturies sont abandonnées de tous, le cercle meurtrier va se refermer. » Depuis les bureaux du ministère de la guerre à Madrid, le Général Franco organise l’encerclement des rebelles. Chaque jour de nouveaux régiments convergent sur différents lieux de combat. Pour éviter tout risque de fraternisation, l’état-major des armées fait appel à la Légion étrangère et à des combattants marocains.  La fabrique d’armes d’Oviedo est reprise le 12 octobre dans la soirée. Le 18 octobre, le comité révolutionnaire provincial estime que la situation est désespérée et demande aux miliciens de déposer les armes. Le 19, les troupes du Général Aranda (qui commande les opérations sur le terrain) occupent la zone minière. L’insurrection est terminée.

 Pendant treize jours, les travailleurs des Asturies ont affronté les troupes gouvernementales, faisant preuve d’une énergie et d’un courage sans failles. Cette lutte n’a pu bénéficier d’un soutien suffisant dans le reste de l’Espagne : les manœuvres politiciennes et la vigueur de la répression gouvernementale sont très vite venues à bout des mouvements insurrectionnels dans les autres provinces. En Catalogne, les forces de Gauche sont divisées : les anarchistes ont été victimes d’une répression impitoyable de la part du gouvernement républicain et refusent de lier leur sort à celui de leurs ennemis de la veille (la situation va s’améliorer en juillet 1936). Dans les Asturies même, la valse hésitation des dirigeants politiques a été un handicap important à l’organisation de la résistance. Malgré la signature d’un pacte d’alliance au printemps, les dirigeants socialistes (PSOE – UGT) ont longuement hésité à impliquer les anarchistes dans l’organisation du mouvement. La CNT, minoritaire dans les Asturies, représentait cependant une force combattante non négligeable sur le terrain et les dirigeants socialistes locaux se rendent compte qu’ils ne peuvent faire longtemps cavalier seul. L’entente entre militants anarcho-syndicalistes et militants de l’UGT est bien réelle sur le terrain. Comme cela se passera deux années plus tard à Barcelone, ces mêmes responsables politiques hésitent longuement à armer le peuple.  On peut considérer comme dangereusement irresponsable ou terriblement cynique, cette initiative prise de pousser ouvriers et paysans à l’insurrection, sans grande préparation, en vue de constituer simplement un moyen de pression préalable à des négociations que l’on espère fructueuses. Lorsque les événements tournent mal, on laisse les militants se débrouiller avec leurs propres moyens sur le terrain. Incompétence, crainte d’un changement social trop brutal, ou volonté délibérée d’éliminer la fraction la plus radicale de la classe ouvrière ? Comme chaque fois que ce type de situation se produit, il est difficile de trancher. La réaction des anarchistes à ces manœuvres politiciennes fut d’autant plus violente qu’ils payèrent un large tribut à la répression qui s’ensuivit.

  Dès le début de la grève générale, les militants de la CNT tentèrent, comme ils le feront par la suite, en juillet 1936, en Aragon et en Catalogne, de mettre en place une ébauche d’organisation sociale qui donne tout son sens au mouvement révolutionnaire naissant. A La Felguera, ville industrielle où la CNT était particulièrement bien implantée, une proclamation du Comité Révolutionnaire annonça l’abolition de l’argent et la fin de la propriété privée des lieux et des moyens de production. A Oviedo, capitale de la région, l’argent est aboli pendant quelques jours et remplacé par des bons distribués par le Comité de l’Alliance Ouvrière. Le mouvement est trop bref pour que ces tentatives de transformation sociale puissent être vraiment significatives. La situation est difficilement comparable avec ce qui se produisit plus tard en Aragon et en Catalogne où les expériences de collectivisation et d’autogestion furent poussées beaucoup plus loin. Elle démontre cependant une chose importante que les militants anarchistes avaient comprise : la révolution devait être menée de front avec la guerre contre l’oppresseur. Il n’était pas question de vaincre d’abord l’adversaire puis de procéder à quelques modestes réformes sociales décidés dans les hautes sphères gouvernementales. Le combat n’avait de sens pour la population que s’il avait pour conséquence immédiate une transformation complète des règles du jeu économique.

 La répression fut aussi terrible que la résistance populaire avait été vigoureuse. Le comité révolutionnaire avait posé comme seule condition de sa reddition que la population ne soit pas livrée à la vindicte des troupes maures et de la légion étrangère. Le général Aranda avait accepté cette clause, mais fut totalement incapable de la faire respecter (à moins qu’il n’en ait eu volontairement aucune intention…). Les pires exactions furent commises par les brigades spéciales de la Garde Civile. Je ne m’attarderai pas sur les détails sordides du processus de « normalisation », mais sachez que le quotidien parisien « Le Temps » informa ses lecteurs qu’une centaine de mineurs avaient été enterrés vivants dans une galerie de mine. Ce n’était là qu’un des épisodes sanglants d’une férocité à laquelle la population, femmes et enfants compris, allait payer un lourd tribut. La Droite avait eu très peur et elle réclama de violentes mesures répressives, non seulement dans les Asturies mais dans les autres provinces aussi puisque des tentatives d’insurrection avaient eu lieu un peu partout. Les tribunaux fonctionnèrent à plein régime et les prisons se remplirent à grande vitesse. Les conditions de détention dans les prisons surchargées des Asturies furent particulièrement inhumaines. La violence des gardiens, la rigueur climatique et la malnutrition alourdirent encore un bilan des pertes difficile à établir. Les historiens estiment qu’il y eut plusieurs dizaines de milliers d’incarcérations (30 000, 40 000 ?). Quant aux pertes humaines, elles sont évaluées à 3000 morts et 7000 blessés, mais ces chiffres sont probablement inférieurs à la réalité. La frange la plus radicale du mouvement attendait des jours meilleurs derrière les barreaux, mais il fallut la victoire du Front Populaire en 1936 pour que les portes des geôles s’ouvrent enfin.

 Beaucoup considèrent les événements survenus en 1934 dans les Asturies comme le préambule de la Révolution de 1936. Il est indéniable que l’on retrouve dans les deux situations, des contextes proches, des acteurs identiques. Une différence notable doit être néanmoins soulignée : le signal de l’insurrection des Asturies est donné par un appel à la grève générale lancé à l’initiative des partis et syndicats de gauche, principalement le PSOE. Les événements de juillet 1936 ont lieu en réaction au coup d’état militaire initié par un cartel de généraux. En 1934, contrairement à ce qui allait se passer deux années plus tard, la solidarité n’eut pas le temps de s’organiser dans les pays voisins, mais la presse de Gauche, en France, consacra de nombreux articles aux événements asturiens. L’écrivain Albert Camus, participa, en 1935, à l’écriture collective d’une pièce consacrée à ce drame.
Les défaites successives de 1934 et 1939 ne suffirent pas à démobiliser les mineurs des Asturies. En 1963, malgré la dictature franquiste, plus de cinquante mille mineurs asturiens s’engagèrent à nouveau dans un mouvement de grève particulièrement radical pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail et une démocratisation syndicale. Des centaines d’entre-eux furent arrêtés et torturés… Le visage du régime n’avait pas changé ! Plus récemment, en juin 2012, un nouveau mouvement social a eu lieu dans les Asturies, et les « gueules noires » se sont retrouvées à nouveau en première ligne d’un combat contre les directives des instances européennes relayées par leur agence gouvernementale madrilène. Il s’agissait, cette fois, d’un ultime combat contre la fermeture des mines…

Quelques sources documentaires : livres : « Durruti, le peuple en armes » d’Abel Paz – Mémoire d’Aurélien Berger intitulé « La représentation de la commune des Asturies dans la presse française de gauche » –
sur le web : blog « libcom.org », rubrique « histoire » (en anglais) « The asturias revolt« –

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15octobre2013

Deux musées intéressants, consacrés aux métiers et à leur histoire

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Saint Laurent de la Plaine et Argol, de l’Anjou au Finistère…

Sans vouloir pour autant dénigrer ce qui se fait chez nous, selon l’adage « l’herbe est plus verte chez le voisin », j’ai souvent trouvé, jusqu’à présent, des musées globalement plus intéressants à l’étranger (au Canada par exemple) qu’en France. J’apprécie qu’un minimum d’animation soit proposé autour des collections présentées au public, et ce dans le plus de domaines possible.  Dans notre beau pays, on préfère trop souvent encore impressionner le chaland avec des vitrines bourrées d’objets, des collections imposantes certes, mais dont la consultation finit par être plutôt barbante, d’autant que la signalétique n’est pas de première jeunesse. Bien qu’intéressé par la question, je me suis plutôt ennuyé en visitant le musée du Moyen-Âge à Paris par exemple, alors que j’ai trouvé remarquable le musée des civilisations à Hull.
Des deux musées dont je vais vous parler, l’un est d’un style plutôt classique, mais intéressant de par sa genèse. L’autre traduit une volonté très marquée de vouloir faire évoluer la muséologie classique. Tous deux possèdent des collections remarquables de machines et d’outils anciens, regroupés selon leur usage professionnel. L’un se situe à Saint Laurent de la Plaine, en Anjou, et l’autre à Argol, dans le Finistère.

  Trois choses ont attiré mon attention au musée de Saint-Laurent : la richesse patrimoniale du matériel exposé, l’histoire du musée et en particulier la ténacité de ceux qui l’ont créé, la beauté des bâtiments construits ou rénovés pour présenter les collections (Admirez la charpente sur la première photo !). Tout d’abord, il faut dire que, des deux musées dont je vais vous parler, celui de Saint-Laurent possède la plus importante collection d’outils et de machines, notamment en ce qui concerne le gros matériel. Cet élément là, à lui seul, justifie amplement la visite. La genèse du projet est également passionnante. J’ai acheté à la boutique du musée un petit ouvrage qui retrace les différentes étapes de sa création. Je lui emprunte bien évidemment un certain nombre d’informations pour rédiger cette chronique.

  L’histoire commence en 1968. A l’origine du musée, le rêve un peu fou de deux artisans locaux : Victor Perrault (décédé en 2005), et Abel Delaunay. L’un est charpentier et l’autre forgeron et ils approchent de l’âge de la retraite. Tous deux souhaitent que les outils qu’ils ont utilisés et le savoir-faire qu’ils possèdent soient conservés et valorisés. Il s’agit de montrer aux nouvelles générations que les techniques employées par les anciens témoignaient d’une grande habileté et d’une maîtrise élevée des matériaux. Ils ont donc commencé à enrichir leur collection d’outils, puis cherché un local qui puisse permettre de les exposer au public. Ce projet reçoit le soutien de la municipalité de Saint-Laurent qui met à la disposition de l’association nouvellement créée, un ensemble de locaux en très mauvais état situé au cœur du village qu’il va falloir soit rénover complètement soit reconstruire. Les concepteurs du musée souhaitent alors que les bâtiments qui abriteront les collections, soient eux-mêmes un témoignage des compétences des artisans de la région. Ils choisissent alors le modèle architectural des constructions angevines au XVIIIème siècle. La place centrale du village va retrouver, au fil des années, une fort belle apparence. Si vous visitez le musée, un jour, ne manquez pas de vous attarder à observer les charpentes de ses différentes parties. Une grange a été complètement reconstruite et présente une rue pavée, baptisée « rue des échoppes ». La plupart des matériaux choisis pour reconstituer boutiques ou ateliers sont des matériaux de récupération et l’ensemble, particulièrement réussi, a fort belle apparence. Un seul regret, que tout cela ne soit pas un peu plus animé : on aurait aimé discuter quelques minutes avec la repasseuse ou le forgeron, avant d’aller trinquer avec le marchand de vin ! Il y a bien des animations qui sont proposées, mais seulement de façon ponctuelle et surtout à la haute-saison touristique. Pendant l’année, une large place est réservée aux scolaires auxquels on propose divers ateliers d’activités.

  Pendant une quarantaine d’années, de nombreux bénévoles, des stagiaires aussi, vont travailler à la construction du musée, encadrés par des « anciens » ou des artisans en activité qui vont peu à peu leur transmettre leurs compétences. Chaque avancée du chantier est un véritable combat à mener, pour trouver les financements, pour motiver les bonnes volontés, et parfois pour vaincre les difficultés internes à l’équipe, la vision de chacun des participants n’étant pas forcément la même que celle du voisin. En ce mois de septembre 2013, lors de notre visite, nous avons pu voir le résultat impressionnant de ce labeur. Les ressources mobilisées sont considérables. Un vaste local est réservé à des expositions temporaires. Celle que nous avons pu visiter était consacrée aux travaux de charpente réalisés par des Compagnons à l’occasion de l’obtention de leur diplôme. On déborde largement le cadre des traditions artisanales en Anjou pour admirer alors de véritables chefs d’œuvre en modèles réduits. On se rend compte alors à quel point le bois est un matériau qui permet une infinité de créations, la seule limite étant la compétence de celui qui réalise les assemblages. Les photos qui accompagnent cet article ne permettent malheureusement pas de se faire une idée de la richesse des collections. Saint Laurent de la Plaine ? Un détour incontournable si votre chemin passe non loin d’Angers et des bords de Loire !

 

  Au musée des vieux métiers d’Argol, une animation est proposée tous les jours de la semaine aux visiteurs. L’équipe du musée a su mobiliser un certain nombre de bénévoles, retraités pour la plupart, qui prennent un plaisir évident à venir faire la démonstration des techniques de travail  qu’ils maitrisent, soit parce qu’ils s’y sont intéressés pendant leur temps de loisir, soit parce qu’ils les ont pratiquées tout au long de leur vie de labeur. Le nombre de bénévoles mobilisés est suffisant pour que des ateliers soient ouverts chaque après-midi. Nous avons assisté ainsi à des démonstrations de dentelle au fuseau, de broderie, de fabrication de cordes, de vannerie, de sculpture, de tournage sur bois, de ferronnerie… La visite que nous pensions rapide a duré finalement presque trois heures, tant il était plaisant de discuter avec les uns et les autres. Chaque activité est productrice : les artisans présents sur les lieux fabriquent de petits objets destinés à la vente, histoire de payer la matière première, ou profitent des démonstrations pour faire de petits travaux sur commande : réparer un panier, fabriquer un cheval à bascule, refaire l’épissure d’une amarre de bateau… Chacun prend plaisir à expliquer ses gestes et à montrer pas à pas sa démarche. Les personnes présentes sont aimables et patientes, deux qualités nécessaires quand on entend les questions posées par certains visiteurs ! Nous sommes restés un bon moment sur chacun des stands animés alors que nous nous sommes contentés d’un regard, souvent admiratif d’ailleurs, sur les vitrines bien garnies. Le cordier nous a montré comment fonctionne son matériel ; le forgeron nous a expliqué à quelle température correspondaient les différentes nuances de couleur de la barre de métal qu’il exposait à la chaleur du son braséro. Il nous a précisé aussi dans quelles conditions il fallait examiner ces couleurs : seule une obscurité relative et un coup d’œil d’expert permettent de distinguer certaines nuances d’orange plus ou moins rougeoyant.

  La participation de chacun étant plutôt libre, les métiers représentés varient d’une après-midi sur l’autre, mais une grille horaire permet de se faire une idée des pôles qui seront en activité selon les jours de la semaine. Il y a un jour pour le pétrissage du pain, un autre pour la dinanderie… Nous avons été gâtés en tout cas : en plus des activités déjà citées, deux métiers à tisser anciens étaient en fonctionnement, un charpentier de marine travaillait à la restauration d’une barque de pêche ancienne… Que du bonheur ! J’ai beaucoup aimé aussi la présentation de ce que les Canadiens auraient appelé un « magasin général », une épicerie de village offrant aux habitants presque autant de sortes de marchandises qu’un supermarché, la chaleur humaine en plus ; le genre de boutique où l’on repart avec une bouteille de pétrole Hahn, deux bonbons à la guimauve, une poche de clous et une toile cirée. Difficile d’animer un lieu comme ça, mais l’évocation était suffisante pour permettre d’éveiller une certaine nostalgie. Quand j’étais gamin, il y avait au village voisin une épicerie et une mercerie qui rappelaient ce type d’officine, sauf que c’était un peu moins bien rangé et que pour obtenir une boîte de cacao Banania ou une paire de pantoufles il fallait absolument faire appel l’aide de la commerçante.

  Il est clair aussi que la mémoire a tendance à embellir un peu trop ce genre de souvenirs : l’une des deux boutiques du village était aussi le point de rendez-vous des commères et les « cancans » allaient bon train. Gare à celle ou à celui dont les pratiques heurtaient quelque peu les coutumes locales… Peu avant la disparition de la dernière des deux officines, des amis se renseignèrent auprès de la grand-mère qui surveillait la place depuis la porte de sa boutique : ils cherchaient « l’instituteur ». La brave femme, après avoir observé d’un coup d’œil expert leur allure quelque peu « négligée » leur demanda alors : « l’instituteur, celui de l’école, ou celui pour imprimer les tracts ? ». Pour nous qui prenions grand peine à rester discrets sur notre activité militante, ce fut un peu la douche froide.
Certains de ces lieux étaient heureusement un peu plus conviviaux : je me souviens par exemple d’une « quincaillerie » de ce style découverte à Dublin en Irlande, dans les années 70. Nous en sommes repartis, non point avec une boîte de vis, mais avec un violon d’occasion et un disque 33 tours… A la même période, aussi, il y avait, dans un petit village d’Auvergne, un « café-menuiserie » qui nous a fait longtemps fantasmer… A quelle heure la table de la dégauchisseuse se transformait-elle en comptoir ? Qu’advenait-il aux clients qui s’assoupissaient quelque peu après leur énième blanc limé ?

S’intéresser à des musées qui parlent du « bon vieux temps » semble d’un passéisme ringard si l’on en reste effectivement au stade de la nostalgie légèrement pétainisante, du romantisme bon chic bon genre. On peut avoir sur la question le même point de vue que celui que j’ai sur la question du patrimoine en architecture. Les châteaux ont certes été habités par une couche sociale à laquelle je ne voue ni admiration, ni respect, mais ils ont été bâtis par des manouvriers, des artisans, des artistes parfois, auxquels nous devons le respect car ils ont fait de la belle ouvrage. La majorité de ces gens sont nos ancêtres, à nous qui trimons à notre tour pour le plus grand plaisir de profiteurs de plus en plus anonymes. Les métiers anciens avaient un sens que beaucoup d’activités contemporaines n’ont plus. Dans bien des cas, un savoir-faire fragmenté, robotisé, déshumanisé, a remplacé la capacité qu’avaient nos anciens à suivre la fabrication d’un objet de A jusqu’à Z. Une intelligence des mains s’est perdue ou est en train de se perdre. Il est toujours regrettable de perdre quelque chose, que ce soit une langue, une culture ou une technique, surtout, a priori, quand on ne sait pas si ce que l’on met à la place à une valeur supérieure ou non. Sciences et techniques sont devenues complexes, tellement complexes que la vue globale de leur finalité échappe de plus en plus à ceux qui n’en ont qu’une approche partielle. Le carrossier sait se servir d’une visseuse pneumatique mais ne sait plus façonner les tôles ; l’informaticien réalise des prodiges virtuels mais ignore totalement les usages malveillants que l’on peut faire des technologies qu’il conçoit. La rançon du progrès diront certains… Encore faut-il, pour accepter de payer une rançon, que l’otage vaille la peine qu’on fasse un effort pour le libérer !

Notes : deux sites internet pour avoir un complément d’informations. Celui du Musée des métiers à Saint Laurent de la Plaine et celui du musée des vieux métiers vivants à Argol (Finistère).

 

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10octobre2013

Sur la route de nos vacances : Notre Dame des Landes, Plogoff, Brennilis…

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

De l’allergie salutaire des Bretons aux G.P.I. (*) polluants

Ne croyez pas que nous ayons l’esprit mal tourné ! Si nous sommes passés dans ces trois lieux symboliques, c’est un pur hasard. Nous étions en vacances, messieurs de la DCRI, et nous n’avions pas l’intention d’effectuer un pèlerinage militant ou de prendre des repères pour un sabotage quelconque. D’ailleurs, m’sieur le commissaire, nous ne sommes pas épiciers et nous n’habitons pas Tarnac. Oui nous avons visité aussi Carnac, mais il ne faut pas mélanger. Nous n’avons photographié que des menhirs, des coiffes bigoudènes et des galettes au beurre…

J’ai décidé – après coup – de rajouter ce petit préambule. On n’est jamais trop prudents, surtout vu la façon dont le web est surveillé ces derniers temps. Avec les robots, mieux vaut se méfier. C’est pour ça que j’ai toujours évité d’employer les mots « gaz, marmite et clous », dans une même chronique. Par contre « menhir, beurre et galette » ça devrait passer ; enfin j’espère.

 Difficile de feindre d’ignorer que l’on traverse la zone du plus qu’inutile et contestable projet d’aéroport de Notre Dame des Landes à côté de Nantes. Trente kilomètres avant et ce quelle que soit l’importance du réseau routier emprunté, les affichages contestataires foisonnent et cela fait plaisir…. Plaisir de savoir que tout ce que l’on a découvert sur le web, la télé, les journaux… existe dans la vraie vie réelle et non seulement dans la virtualité. Sans doute me direz-vous qu’il eut été plus militant de se rendre sur place avant, et donc pendant, plutôt que de touristiquer dans le voisinage en attrapant le torticolis au jeu de « tiens encore un panneau, là, dans le champ… » Rassurez-vous, ma défense est prête et j’ai un alibi : 800 km c’est loin, et puis y’a fort à faire sur place chez nous en Rhône-Alpes. N’oubliez pas que « La Feuille » irradie tout azimut son message de bonheur en étant basée au centre d’un triangle « Bugey-Malville-Cruas », qui évoque tout sauf les Bermudes. En plus voilà qu’on nous cause de tout un tas de nouveaux projets sympas ayant comme signal de ralliement une torchère à gaz… En plus c’est un carnet de voyages que je suis en train d’écrire, pas une rubrique nécrologique !

N’ayant pas vocation d’être des « paparazii », nous n’avons pas pris la route de gauche, quand le panneau de signalisation indiquait « NDDL 3 km ». Nous nous méfions de la gauche… La voiture a continué d’elle-même à droite, en direction du café de La Roche Bernard dont je vous causais dans un très récent billet. Je reconnais là que j’ai raté une super occasion de promotion locale et internationale : « Exclusivité ! La Feuille Charbinoise en reportage à NDDL un vendredi après-midi où il ne se passe rien ! Interview de la voisine du cousin de l’ancien propriétaire de l’une des fermes squattée ! ».

 C’est tout à fait par hasard aussi, en visitant le site enchanteur de la pointe du Ratz, que nous avons traversé le charmant petit village de Plogoff. Du coup, quelques jours plus tard, à Morlaix, on a aussi acheté une BD géniale intitulée « Plogoff ». On croyait en fait que l’ouvrage parlait des nombreuses biscuiteries que l’on trouve au cap Sizun. Ce n’est qu’une fois revenus à notre chambre que nous avons lu le sous-titre « un village breton face au nucléaire ». Autant vous le dire tout de suite, il n’y a pas la recette des délicieuses pâtisseries locales, mais les auteurs, Delphine Le Lay (non, pas Patrick) et Alexis Horellou ont fait un super travail de mémoire… et d’actualité. N’hésitez pas à enrichir l’éditeur, Delcourt, cela en vaut la peine.

Jamais deux sans trois, disait toujours ma grand-mère berrichonne. Quelques jours plus tard, en voulant arpenter les sentiers de la forêt de Huelgoat, nous sommes passés à Brennilis, cette unique centrale nucléaire bretonne, qui n’en finit pas de mourir, comme disent ses détracteurs d’hier et d’aujourd’hui. Le réacteur est arrêté depuis 1985 et le démantèlement se fait à la petite cuillère quand il y en a une de disponible. Quand on pense qu’il s’agit d’un tout petit réacteur, que EDF/CEA voulait en faire un modèle de démantèlement exemplaire et que certains propagandistes du nucléaire se sont appuyés sur cette opération pour expliquer que le démontage d’une centrale c’était pas un problème ! Wikipédia publie une très bonne fiche à ce sujet. J’en retiens une information essentielle : « Le coût du démantèlement est évalué en 2005, à 482 millions d’euros par la Cour des comptes, soit 20 fois plus que l’estimation de la commission PEON qui est à l’origine du parc nucléaire actuel ». Je ne vous raconte pas ce que va coûter le démantèlement de « Super Phénix », réacteur de type surrégénérateur, qui se cache au bord du Rhône non loin de chez nous. Ce passage près de Brennilis m’a donné envie de relire « L’ankou », BD de Fournier chez Dupuis, dans la série « Spirou et Fantasio ». Le dessin qui conclue cette chronique en est extrait.

  Le maire du village de Brennilis – un homme qui a de la suite industrielle dans les idées – s’est démené et a tapé tant et plus du poing sur la table, pour que sa charmante petite bourgade des monts d’Arrée, soit sélectionnée par le Grand Jury, pour abriter une centrale à gaz dont les écolos du coin (enfin les vrais) ne voulaient bien sûr pas entendre parler. Tout cela au cœur du Parc Naturel Régional d’Armorique. Il faudra un jour que l’on m’explique ce que veut dire cette appellation « parc » quand on voit ce qui s’y trame parfois ! Il semble que ce soit le site de Landivisiau qui ait été choisi pour implanter ce nouveau fleuron de technologie franco-allemande. Le problème c’est qu’à Landivisiau l’opposition est également fort vigoureuse ! Cette chronique se voulant informative et culturelle, sachez qu’il existe un collectif d’opposants, le GASPARE, qui est bien décidé à ne pas se laisser conter fleurette par les apôtres du développement industriel à tout prix. Sachez aussi que nous nous sommes abondamment documentés sur la question en parcourant les premiers numéros d’un journal sympathique « Passe à ton voisin… », dont la base secrète est située – comme par hasard – dans le café librairie de Berrien, à côté d’Huelgoat… D’où l’on en déduit que, dans ces cafés librairies (voir épitre précédent) on ne fait pas que boire du thé, manger des petits fours, et papoter sur les radotages de Michel Onfray.

Bon, j’ai tout bon là, question militantisme et je vais pouvoir dériver sur des thèmes plus touristiques histoire de ne pas perdre la fraction de mon électorat qui ne s’intéresse qu’aux chapelles, à la protection des mouettes pleureuses et à la technique de broderie des grands-mères bigoudènes.

 L’avantage de se promener hors-saison dans une zone touristique (car il ne faut pas se leurrer, ce sont les adeptes du bain de mer, de la plongée en apnée et des menhirs en beurre salé qui font vivre une bonne partie de la région), c’est que les gens sont plus détendus, généralement souriants et plutôt accueillants. On s’intéresse plus au visiteur de la chapelle quand il est l’unique personne vivante rencontrée depuis trois heures, qu’au mouton numéro 366 dans un troupeau de mille. Cela permet de prendre son temps, de poser des questions, de s’intéresser à la survie de l’autochtone quand son salaire dépend du nombre de crêpes qu’il va réussir à vendre dans le mois. Il y a plus de « locaux » dans la vedette pour l’île de Batz que de touristes anglo-saxons venus juger si les « Frenchies » font d’aussi beaux jardins que les employés de la Queen Elisabeth. Et moi je respire mieux l’air du large ainsi. Je ferme ma gueule et j’écoute les voisins parler de leur beuverie du samedi soir, de la tempête de l’avant veille, ou de la difficulté à trouver un boulot ailleurs que dans l’industrie touristique (le problème c’est qu’en dehors de juillet-août, on bouffe des briques). C’est bien comme ça et ça ne m’empêche pas d’aller regarder si ce bon vieux Georges Delaselle a fait du bon boulot en créant son jardin exotique au début du XXème siècle. On peut sans doute faire du tourisme sans agacer les menhirs et ceux qui les ont plantés. En ce qui concerne le jardin de l’île de Batz, il vaut effectivement le détour comme nous l’avait dit une bénévole (anglaise) rencontrée à l’arboretum des arbres du monde de Huelgoat. Notez que je n’ai rien contre les Anglais, au passage… S’ils n’étaient pas là, nos jardins tomberaient peut-être en désuétude. Il faudrait se méfier un peu d’ailleurs car « ils sont partout » et si l’on recommence la guerre de cent ans ils pourraient bien la gagner cette fois !

 En repartant, nous avons visité le château de Suscinio à côté de Sarzeau, mettant ainsi nos pas dans ceux de Mérimée (Prosper de son petit nom) qui l’avait fait classer en 1840. Quant à Maupassant (Guy « de » de son petit nom) voilà ce qu’il écrit au sujet de la forteresse quelques années plus tard : « Au milieu de cette étendue sauvage, un château carré, flanqué de tours dehors, là, tout seul entre ces deux déserts, la lande où souffre l’ajonc, la mer où mugit la vague. » (**) La bâtisse est impressionnante et je comprends que les Ducs de Bretagne y aient séjourné régulièrement. Ces nobles personnages, passionnés par la chasse et désireux de ne point se faire voler le gibier par les manants du voisinage, avaient décidé de faire enclore la totalité de leur domaine forestier par un mur en pierre. La construction mesurait 40 km de long, mais elle a en grande partie disparu : faute de chevreuils, les voisins ont dû piquer les pierres. Le château lui-même était en ruine lorsque le Conseil Général s’en est porté acquéreur, en 1965. Depuis, des travaux colossaux de remise en état ont été effectués : une partie des murs effondrés ont été rebâtis ou consolidés, planchers et toitures ont été reconstitués… Du bel ouvrage à mon goût, plutôt respectueux du site, bien que certains castellologues de ma connaissance estiment que des erreurs ont été commises. Le savoir-faire des artisans qui ont œuvré sur le chantier est en tout cas indiscutable et la visite des bâtiments restaurés fort intéressante. Mon seul regret : plutôt qu’une boutique classique de souvenirs fort peu intéressante, j’aurais apprécié de trouver en ce lieu un café librairie avec des bouquins sur Plogoff, Brennilis ou NDDL… Peut-être que le généreux Conseil Général du Morbihan prendra note de cette modeste réclamation : son voisin, le CG du Finistère, donne bien un coup de pouce à la fédération Calibreizh !

Pour rentrer au bercail nous avons pris le chemin des écoliers, comme à l’aller, en demandant simplement au GPS d’éviter les chemins empierrés pour traverser le Massif Central ! Le coffre de la voiture étant lourdement chargé de cidre bio, mieux valait en effet éviter l’excès de secousses. Et le climat, me demanderont certains climatobretons sceptiques ? Eh bien voyez-vous, il nous a fallu attendre le retour dans nos pénates pour trouver le petit crachin continu dont on nous avait menacé. Chaque fois que je vais en Bretagne, le soleil me fait un clin d’œil. Faut bien que je fayotte un peu avec le cénobite tranquille mais néanmoins breton !

Notes condimentaires : (*) Grands Projets Inutiles, dont nos gouvernements, tant de droite que de gauche, sont friands…
(**) Mérimée et Maupassant cités dans une même chronique ! Rassurez-vous ce n’est que pour la frime, je n’ai lu ni l’un, ni l’autre, mais je suis reconnaissant à Prosper d’avoir prêté attention à quelques jolis monstres de pierre de notre beau pays.

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4octobre2013

Douceur angevine et lumière de Cornouaille

Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage.

Une première carte postale ça fait toujours plaisir, en attendant la deuxième…

 Je m’étais dit au début que j’allais vous cacher cette escapade en Bretagne… Non point que j’éprouve une quelconque gêne à en parler, mais c’est vrai que je n’ai pas créé ce blog pour étaler ma vie « privée » au grand jour. De surcroît, raconter des visites pittoresques ou des balades en bord de mer alors que la majorité des lectrices et des lecteurs remonte ses manches tous les matins pour aller transpirer au boulot et payer gentiment nos retraites, ça a un côté un petit peu provoc et pour tout dire, un peu cruel ! Mais les « carnets de voyage » ça peut être l’occasion aussi de partager quelques expériences qui sortent des sentiers trop fréquentés par des cohortes de touristes. Bref, ce sont là toutes les pensées qui se sont agitées dans ma tête pendant que je buvais un p’tit noir sur la jolie place d’un village breton, tout aussi côtier que sympathique, portant le nom de La Roche Bernard. Nous n’avons pas rencontré Bernard, mais nous avons eu le plaisir de faire une jolie promenade dans les vieux quartiers du bourg et de nous attabler dans un bistrot où il faisait bon philosopher au soleil. Merci à l’ami Jacques Bertin pour son conseil d’étape.

 Je crois d’ailleurs que La Roche Bernard a été notre « porte d’entrée » en Bretagne puisque la veille nous étions encore en Anjou, et que nous avons fait quasiment d’une traite le trajet depuis notre gîte précédent. Notre traversée de la France a été bien tranquille. Une étape pèlerinage non loin de l’arboretum de Balaine, lieu grandiose déjà mentionné dans ces colonnes, puis une autre au Sud d’Angers pour rencontrer un ami chanteur de ma douce et tendre. La pause était déjà si agréable que nous l’avons prolongée d’une journée ; les coteaux du Layon méritent bien cela et nous n’en étions pas à un jour près pour atteindre notre objectif touristique final, la Cornouaille (Finistère Sud) et le pays Bigouden que je n’ai point le plaisir de connaître. Mes séjours précédents en Bretagne se sont limités à une exploration plutôt assidue de la Côte Nord, de St Malo à Morlaix. Les bords de Loire auraient mérité d’ailleurs une escale plus longue, tant les contrées au Sud d’Angers regorgent de petites routes tranquilles, de lieux paisibles et de sites patrimoniaux passionnants, sans parler des caveaux de dégustation. Mention particulière pour le Musée des Métiers de Saint Laurent de la Plaine dont je brûle d’envie de vous raconter la visite plus en détail… Nous avons repris nos sauts de puce, de village en village, en suivant des routes départementales dont la sinuosité annonce déjà la Bretagne.

 Sympathique donc, ce bistrot de la Roche Bernard, tout autant que le village, abritant de nombreux ateliers d’artistes. Pendant que le niveau de mon café baissait lentement et sûrement au soleil, j’entendais la voix de ma compagne compatissant aux malheurs articulaires de la patronne des lieux, et lui suggérant de recourir à quelques thérapies naturelles à base d’huiles essentielles pour combattre sa douleur. La vieille dame ne faisait plus le service en terrasse et préférait que les clients fassent le travail eux-mêmes. Résultat de cette consultation « médicale » improvisée, les cafés nous furent offerts. Je trouvai ce geste fort plaisant et de bon augure pour la suite de nos aventures… Il fallait quand même que l’on atteigne le lieu où nous avions rendez-vous le soir même, non loin de Pont L’abbé, et je quittai l’endroit avec une petite pointe de regret. Une heure après, nous escaladions l’escalier impressionnant du donjon de Largoët en Elven, mais ceci est une autre histoire…

 Je ne peux vous parler de tous les lieux où je me suis senti bien au cours de ces derniers jours. Au programme des réjouissances, quelques amas de « vieilles pierres », quelques parcs et arboretum, et de plus ou moins longues excursions à pied, en fonction de l’état de nos propres articulations… Nous avons souvent côtoyé et à de multiples reprises emprunté le sentier de randonnée côtier, le GR 34, souvent baptisé « sentier des douaniers » : entre la pointe du Raz et la baie des Trépassés, au cap de la Chèvre, à la pointe du Millet vers Douarnenez… C’est le meilleur moyen pour apprécier pleinement la presqu’île de Crozon et le cap Sizun. Il existe encore de longues bandes côtières qui n’ont pas été colonisées par les promoteurs immobiliers. L’intervention du Conservatoire du Littoral se fait sentir.
La météo étant entièrement favorable à nos projets, ces heures de marche sinueuses entre les bruyères et les genêts ont été de bons moments de vie. Mes dernières déambulations sur les traces des gabelous remontaient à un bon paquet d’années et c’était plus au Nord, dans la région du Trégor…

 Bien agréable aussi la découverte de quelques uns de ces parcs et jardins magnifiques qui se cachent dans l’intérieur de la Cornouaille. Je pense notamment au jardin botanique des Montagnes Noires, créé par un passionné, il y a une vingtaine d’années de cela. Ce parc possède une remarquable collection de résineux que le maître des lieux a su agencer avec un art paysager indiscutable. Dans le même secteur, le parc du château de Trévarez mérite un détour. Il s’étend sur près de 80 hectares ouverts à la visite. Cette propriété appartient au Conseil Général du Finistère depuis pas mal d’années et d’importants travaux de remise en état ont été entrepris tant sur le château que sur les espaces fleuris et boisés. Le château en lui-même, dernier ouvrage de ce type et de cette ampleur construit en France, appartenait à un « élu du peuple » milliardaire, le marquis de Kerjégu… L’histoire de cet ancien bourreau des communards et de ses ambitions fantasques vaut bien un billet de l’Oncle Paul à elle toute seule. De quoi meubler les longues soirées d’hiver !
Si j’ajoute à cette liste l’arboretum des arbres du monde à Helgoat ou le jardin remarquable de l’île de Batz, certains lecteurs bretonnants ne manqueront pas de me faire remarquer que je m’éloigne quelque peu de la Cornouaille et que mon titre ne veut plus dire grand chose. Restons donc, pour l’instant, dans le Finistère Sud ! Il y a suffisamment à dire tant on découvre de merveilles au détour d’un chemin creux abrité par des haies bocagères plutôt bien portantes si l’on en juge sur l’évolution du paysage local, ici, en Dauphiné. L’art religieux n’est pas ma tasse de thé, mais il y a des chapelles, des calvaires et des enclos paroissiaux qui méritent le détour, ne serait-ce que pour l’ambiance qui règne en ces lieux.

 Entre deux balades « nature » et deux explorations patrimoniales, nous avons eu le temps de trainer un peu en ville. Je n’ai pas grand chose à dire sur celle qui était la plus proche de notre gîte, Pont l’Abbé. Nous nous y sommes rendus à plusieurs reprises. Le bourg ne m’a ni déçu ni emballé, contrairement à d’autres. Par contre, j’ai trouvé la vieille ville de Quimper fort plaisante, surtout après y avoir découvert un bar-restaurant-librairie méritant le détour. Pouvoir siroter un thé ou un chocolat chaud en feuilletant des livres très divers sur le thème du voyage, c’est un grand moment de bonheur. J’ai profité de notre halte pour me procurer « la piste de l’Ouest » de Lewis et Clark qui manquait à ma bibliothèque. Belle découverte que cette escale, d’autant que nous nous sommes aperçus, un peu plus loin dans notre voyage, que cette librairie singulière faisait partie de tout un réseau de lieux similaires, parfois implantés au beau milieu de nulle part comme à la lisière de la forêt d’Helgoat. C’est finalement à Morlaix, dans une autre antre de perdition, « A la lettre Thé », que nous avons compris l’ampleur du problème : nous avions mis les pieds dans une véritable toile d’araignée et notre budget voyage allait connaître les secousses violentes d’une tempête automnale. Il y a en effet en Bretagne un véritable réseau, nommé « Calibreizh », regroupant une vingtaine de cafés-librairie. Ils sont rassemblés en Fédération et on peut même s’informer sur leurs activités grâce à un blog dont voici l’adresse : calibreizh.wordpress.com. Tout cela est en tout cas bien festif !
Je ne prétends pas que ce phénomène n’existe pas ailleurs. Zoë nous a longuement parlé dans son blog d’une librairie tartinerie apparemment fort sympathique aussi, implantée dans le Sud-Ouest. Mais en Bretagne c’est une véritable épidémie et je n’ai qu’un souhait c’est que ces établissements aux activités multiples résistent aux périls économiques qui menacent les gens pleins de bonne volonté et de bonnes idées. Ce qui est sûr c’est que si j’habitais dans le coin, mes commandes sur l’hypermarché de la vente sur Internet se tariraient rapidement.

Ayant mis fort longtemps à rédiger cette chronique, au gré de connexions internet parfois brèves ou hasardeuses, je vais m’arrêter là, mais, promis juré, une seconde carte postale viendra compléter mon envoi dans quelques jours… J’ai encore beaucoup à raconter, sur le musée vivant des vieux métiers par exemple, installé à Argol dans la presqu’île de Crozon. Notre périple nous a permis en effet de découvrir deux musées consacrés « au bon vieux temps », avec des démarches différentes mais certainement complémentaires. Je contacte Oncle Paul aussi pour le château de Trévarez ; je crois que cette histoire va lui plaire !

 

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23septembre2013

Le paulownia, arbre impérial

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres.

 Elle avait un certain charme, la princesse Anna Pavlowna, fille du Tsar Paul 1er de Russie – le tableau en témoigne. Guillaume, Prince d’Orange, futur roi des Pays-Bas, qui l’avait épousée en 1816 aurait pu plus mal tomber ! La princesse russe dut attendre 1840 pour devenir reine. Le botaniste Philipp Franz Von Siebold, officier de santé bavarois, attaché à la Compagnie des Indes Orientales, devait être sensible à la noblesse du regard de la dame, puisqu’il décida d’attribuer son nom à un arbre inconnu des Européens et découvert au Japon en 1835… A moins que le royal serviteur n’ait été qu’un simple opportuniste, veillant à assurer le bon déroulement de sa carrière puisqu’il était au service des souverains des Pays-Bas et transmettait toutes ses trouvailles, graines ou plantes, au jardin botanique de Leyde ! Nous en resterons à la première hypothèse, plus romantique… et nous allons nous consacrer à l’étude, non pas de la vie de la princesse, mais de l’histoire de cet arbre qui reste relativement peu connu hors du milieu des amateurs de jardin. Beaucoup de personnes le confondent en effet avec un autre arbre décoratif, le Catalpa.

  Le paulownia imperialis (puisque tel fut le nom botanique qui lui fut attribué par son découvreur et enregistré par l’Académie) était, et reste un arbre très apprécié dans son pays d’origine, la Chine. Sa notoriété s’est ensuite élargie à tous les pays voisins, Japon et Corée en premier lieu, où il a été largement planté. Parmi les raisons qui expliquent cet engouement, la toute première est tout simplement ornementale. Le spectacle qu’offre, au printemps, un paulownia en fleurs, est tout à fait admirable ! Avant même que ses feuilles ne se développent, l’arbre se couvre, au mois de mai, d’une nuée de fleurs violettes, en forme de cloches, assez semblables à celles de la digitale. Cette floraison est éphémère et ne résiste guère aux tumultes climatiques printaniers. Quelques coups de vent, une violente averse, une fraîcheur excessive… et les fleurs se retrouvent au sol. Elles forment alors un tapis coloré, particulièrement plaisant pour le regard. Les grandes feuilles vertes n’apparaissent au bout des branches qu’à la fin de cette hécatombe. Elles se développent très rapidement, cependant que les capsules contenant les graines remplacent les fleurs. Même lorsqu’il est jeune, le paulownia offre un ombrage conséquent. Il est loin d’être le plus haut des arbres qui poussent sous nos climats, puisqu’il dépasse rarement une quinzaine de mètres. Cependant, ses branches s’allongent très vite et sa silhouette se développe de façon harmonieuse. Au fil des années, ses feuilles, en forme de cœur, prennent de l’envergure. Je me souviens avoir admiré, au jardin botanique de Montréal, quelques spécimens impressionnants de ces feuilles, sur de vieux arbres. Il suffisait d’en poser deux ou trois côte à côte pour qu’elles recouvrent l’assise d’un fauteuil de jardin… Nous ne pouvions faire autrement qu’en planter un, au plus vite, dans notre parc.

 Le paulownia est donc originaire de l’Extrême Orient ; on le rencontre, à l’état sauvage, en Chine centrale et méridionale et en Corée. Il a été importé ensuite au Japon, où l’on a découvert très rapidement ses nombreuses vertus. Outre la beauté de l’arbre, c’est la qualité particulière de  son bois qui a séduit les ébénistes japonais. Le bois est tendre, donc facile à sculpter, léger, et d’une coloration légèrement grisée et plutôt originale. Dans les temps anciens, au pays du Soleil Levant, on plantait un paulownia à la naissance d’une fille. Lorsqu’elle se mariait, on abattait l’arbre et on se servait du tronc pour fabriquer un coffre à kimonos. Le bois du paulownia est très léger, conséquence logique d’une croissance rapide. Il brûle difficilement ce qui est à la fois un inconvénient et un avantage. Du coup on l’utilisait et on l’utilise encore massivement dans la construction. Croissance rapide, c’est une qualité qui ne peut qu’intéresser les entrepreneurs dans une société où tout doit être fini avant même d’être commencé. Du coup, le Paulownia, comme l’Eucalyptus (arme de reboisement massif avais-je intitulé une chronique consacrée à cet arbre) est planté massivement en Chine, de la même manière que le peuplier chez nous, pour faire de la pâte à papier ou du bois d’œuvre. La superficie des plantations dépasserait un million trois cent mille hectares. L’Australie également s’intéresse de près à cet arbre. Tout cela n’est guère romantique et présage d’un avenir bien triste avec toutes ces forêts en monoculture.

 Cela n’empêche pas l’arbre d’avoir conservé une image prestigieuse, que ce soit en Chine ou au Japon. Au pays du soleil levant, le paulownia (la silhouette de l’arbre ou la feuille), présenté sous forme de bijou, est une distinction honorifique. L’arbre impérial figure sur la pièce de 500 yen, et sur les armoiries du cabinet du premier ministre. Quant aux coffrets à kimonos, on n’en trouve plus guère que dans les armoires de grands-mères ou les boutiques de luxe.

Dans l’Empire du Milieu, c’est l’impératrice dont le destin est lié à l’arbre, par le biais du phénix. L’oiseau représente la magnificence et la toute puissance impériale. Voici l’histoire que conte à son sujet, le célèbre poète Zhuangzi : « le phénix vola de la mer du Sud à la mer du Nord, sans se percher ailleurs que sur des paulownias, et sans manger autre chose que des pousses de bambou. » On imagine difficilement la demeure de l’impératrice se dressant ailleurs que dans un parc dont les allées sont bordées par cet arbre gracieux. Ce lien entre le pouvoir impérial et l’arbre aux multiples clochettes bleues lui donne une place de choix dans les traditions de l’Empire du Milieu. Les vertus du paulownia sont innombrables dans la sagesse populaire chinoise : il est censé avoir des pouvoirs magiques, entre autres la capacité de préserver la santé et la beauté. De quelle manière ? Nul ne le sait précisément… Laissez moi imaginer que ce soit tout simplement par le biais d’une sieste prolongée à l’ombre de son feuillage, dans les bras d’un prince ou d’une princesse, amoureux de verdure ! Malgré toutes ces légendes, il ne semble pas que le paulownia soit utilisé de façon conséquente dans la pharmacopée traditionnelle chinoise. Mais dans ce domaine, l’étendue très restreinte de mes connaissances ne me permet en aucun cas d’être trop catégorique…
 En Chine, le bois de paulownia avait également de nombreux usages traditionnels. Il servait par exemple à fabriquer certains instruments de musique comme la Cithare chinoise (cithare Guzheng). Un exemplaire très ancien (remontant à la dynastie des Han) est exposée au musée Guimet. L’instrument possède plusieurs timbres et permet d’exprimer aussi bien la mélancolie que la sérénité grâce à une large palette de sonorités.
Le bois apparait également dans nos magasins de bricolage ou de « loisirs créatifs », sous forme de blocs-portes (usage auquel il ne me semble guère adapté vu sa légèreté) de petits meubles ou de multiples coffrets « à décorer soi-même ». Inutile de préciser que tous ces objets arrivent directement de Chine ou des pays voisins. Si vous souhaitez que l’Impératrice de Chine ou le Phénix veillent sur votre dernier sommeil, vous pouvez aussi faire l’acquisition d’un cercueil réalisé à l’aide de ce bois. N’espérez pas pour autant faire des économies. Ce n’est pas parce que l’arbre pousse vite que le bois est bradé sur le marché européen !

 Quelques précisions botaniques… L’arbre appartient aux scrofulariacées, une famille proche des solanacées (la tomate, vous connaissez ?), qui comporte plus de 3000 espèces de plantes dans son catalogue, mais peu d’arbres. En Europe de l’Ouest, on connait un bon nombre de membres de la famille : digitale, bouillon blanc, Véronique, muflier…, par exemple sont courants dans notre environnement. Le Catalpa, arbre avec lequel on confond souvent le Paulownia appartient par contre à la famille des Bignoniacées.
Comme beaucoup d’autres arbres utilisés pour le reboisement, le Paulownia n’est pas difficile en ce qui concerne le choix du sol. Bien qu’il ait une préférence pour les terrains plutôt acides, il s’adapte facilement à n’importe quel biotope. Il résiste au froid, mais n’apprécie guère les hivers trop humides, à moins d’être planté dans un sol bien drainé. Certes il faut un peu de place pour pouvoir planter un Paulownia, mais si vous avez cette chance, plantez en un dans votre environnement proche, vous ne le regretterez pas.

Voilà, j’espère qu’après avoir lu ces lignes vous aurez appris quelque chose. Quant à nous, nous profitons de quelques belles journées d’automne pour nous reposer en Cornouaille, non loin  de Pont L’abbé. D’ici quelques jours une petite carte postale de voyage sans doute car nous avons déjà quelques belles découvertes à partager.

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16septembre2013

« Un Français sur trois se sent proche des idées de Marine Le Pen » ?

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

Tout va bien à bord ? Euh non pas vraiment…

Une rentrée guère réjouissante, marquée par les bruits de bottes du côté de la Syrie, et le pilonnage médiatique concernant l’état de grâce des droites populistes en Europe et plus particulièrement du Front National en France. Il ne se passe pas une journée sans que l’on ait droit à un communiqué de presse évoquant la sympathie d’une large couche de la population pour les idées nauséabondes du FN. Cela va du « un Français sur trois se sent proche des idées de Marine Le Pen » à « 16 % des électeurs envisagent de voter FN aux prochaines élections municipales », en passant par une large couverture des moindres propos, des moindres faits et gestes de la patronne de la boutique.

 Tout cela est plutôt décourageant pour les militants qui se battent pied à pied contre cette progression rampante des idées fascisantes ; en ce qui me concerne, une envie de plus en plus forte aussi de gueuler « les cons ! », en pensant à un certain nombre de mes concitoyens. C’est le point de vue qui domine dans la première partie de cet article ! S’arrêter à ce stade là dans l’analyse serait une erreur et je vais essayer de positiver un peu plus dans la seconde partie… Il est clair qu’une fraction non négligeable de la profession journalistique contribue à la promotion volontaire ou involontaire des thèses du Front National… Il faut néanmoins garder tête froide et donner à ce matraquage de communiqués et d’informations plus ou moins tapageuses la place qui doit être la sienne : il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil, mais c’est sacrément inquiétant. Le discours frontiste se situe à un niveau de démagogie rarement atteint. Grâce aux propos tenus successivement par les représentants de la droite comme de la gauche depuis 1981, ses idées les plus répugnantes ont été largement banalisées. On peut glisser sans peine des propos tenus par un présentateur de JT à une allocution télévisée des leaders populistes ou de leurs marionnettes. Les idées les plus réactionnaires du moment bénéficient d’un fort courant de sympathie dans l’opinion et les leaders de la droite classique comme ceux de la gauche molle surfent dangereusement sur cette vague.

Le fait que l’on préfère le niveau de réflexion des conversations de bistrot à celui des conférences universitaires n’est pas une nouveauté. Dans tous les pays, à toutes les époques (je suis prêt bien entendu à recevoir des contre-exemples !) la majorité de la population s’est toujours plus préoccupée de sa survie quotidienne que d’un combat pour des idées tout aussi nobles qu’abstraites, parce que d’application lointaine. Les tendances les plus radicales du Front Populaire en 1936 n’ont jamais été soutenues par un raz-de-marée populaire ; quant à la Résistance contre le nazisme – certes héroïque – elle n’a été soutenue que par une fraction de la population. Comme le fait remarquer si justement Emilie Carles dans « la soupe aux herbes sauvages », en 1945, nombre de familles françaises se sont contentées de remplacer le portrait du Maréchal Pétain par celui du Général de Gaulle. Les idées de Pétain et Laval étaient simples, faciles à expliquer et donc faciles à adopter. On avait perdu la guerre ; c’était la faute des autres – non pas les Maghrébins à l’époque mais les Juifs, les Anglais, les étrangers… On devait accepter l’occupation allemande et la vengeance contre ceux qui avaient provoqué la débâcle était tout à fait légitime. On ajoute à cela une pincée de ruralité, une pincée de bon sens près de chez vous plus une pincée de nostalgie du bon vieux temps et la potion de sorcière est prête.

Si je fais cette brève allusion au discours pétainiste, c’est que les mots ont quelque peu changé, mais le fond du discours reste le même : le montage d’illustrations ci-dessus, volé à Patrick Mignard sur son blog « Fédérer et Libérer », le montre bien. Les responsables du mal-être actuel sont les « immigrés » pour l’essentiel, les Juifs pour un peu mais on ne le dit pas (faut bien faire plaisir à certains gros bras nostalgiques d’Hitler), la finance internationale et apatride pour le reste (mais on se garde bien de l’attaquer). C’est plus simple de s’attaquer à l’Arabe, au Turc ou au Sénégalais de l’immeuble d’à côté que d’aller traquer le vrai responsable du licenciement dont on est victime, ou de la crise économique dont on paie les pots cassés. Le film « Louise Michel » constitue une très bonne illustration de mon propos. Le patron (que connaissent les ouvrières) a fermé l’usine de textile… Il est facile à abattre, mais le problème c’est que derrière le patron de la firme, il y a le patron du groupe industriel, puis le fond de pension domicilié fiscalement aux îles Caïman ou ailleurs, qui contrôle toute la situation économique de la filière.

Le réflexe primaire de taper sur plus petit que soi est un réflexe de survie élémentaire. Je me souviens d’une scène à laquelle nous avons assisté dans un charmant hôtel-restaurant d’une délicieuse ville provinciale. Lors du dîner, pris dans une salle à manger gracieusement meublée, entourés de retraités distingués (comme nous maintenant), l’un des serveurs a commis une maladresse et laissé tomber le contenu du plateau qu’il transportait. Nous étions près de la porte des cuisines et nous avons entendu la remarque faite par le maître d’hôtel : “ vous souriez maintenant ; vous verrez tout à l’heure, cela ne se passera pas comme ça ; reprenez votre service ! « . Nous avons alors eu une pensée émue pour le pauvre garçon… Le lendemain, nous avons croisé notre héros de la veille dans une toute autre posture : il traversait à grande vitesse la salle à manger, bousculant une femme de ménage espagnole qui passait la serpillère. Les propos pour s’excuser ressemblaient à un « pousse-toi salope » proféré avec haine… Certes je ne m’attendais pas à ce qu’il rédige un tract appelant à l’expulsion des exploiteurs et à la collectivisation de l’entreprise… Mais je fus quelque peu désappointé. Cette histoire, qui date un peu, est toujours restée dans un coin de ma mémoire.

 La force du discours du Front National c’est donc de s’appuyer sur un certain nombre de lieux communs, faciles à admettre, d’autant que finalement il n’y a plus de complexes à avoir puisque la majorité des politiciens et des animateurs de show télévisé, tiennent le même à quelques nuances près. Que le reste du programme s’appuie sur une analyse économique tout aussi délirante qu’incohérente n’a aucune importance. Il ne s’agit pas de cohérence mais de démagogie. L’artisan qui a du mal à assurer la survie de sa petite entreprise est ravi d’entendre que l’on va baisser ses impôts de moitié, relâcher les contrôles fiscaux, lui offrir une mallette gratuite pour transporter ses économies au Lichtenstein et qu’on fera payer l’addition aux Maghrébins qui volent le pain des Français. Point final, on lève les yeux vers le ciel pour admirer le coq sur le clocher de l’église bleu blanc rouge. Tant que l’extrême-droite ne va pas trop loin dans son programme haineux, et tant que l’on ne touche pas aux intérêts majeurs des grands groupes industriels, le grand capital est prêt à recourir à ses bons et loyaux services. Ne jamais oublier qu’Hitler est arrivé au pouvoir de façon tout à fait légale et avec le soutien massif des patrons de la grande industrie comme de la petite. Certes ses gesticulations exagérées l’ont poussé à aller un peu trop loin, ce qui fait que même les pétroliers américains qui l’ont soutenu jusqu’en 43/44 ont fini par le lâcher. On peut lire à ce sujet l’excellent ouvrage « le mythe de la bonne guerre » de Jacques R. Pauwels, publié aux éditions Aden. En général les financiers soutiennent la droite extrême tant qu’ils ont besoin d’elle pour « remettre de l’ordre » dans la population travailleuse. Après, peu importe, on solde. Les « droits de l’homme » reviennent timidement sur le devant de la scène. Le cas Pinochet illustre bien cette théorie. Celui des colonels grecs aussi. Espérons que la population grecque saura réagir intelligemment avant qu’Aube dorée ne lui serve un dessert aussi épicé que moisi.

 Le premier moyen à utiliser pour faire rempart aux arguments simplistes employés par les populistes c’est d’agir sur le terreau même dans lequel leurs idées s’épanouissent. Notre société se caractérise par un appauvrissement plus ou moins rapide des couches sociales les plus démunies ainsi que de la petite bourgeoisie. Elle se caractérise aussi par une destruction rapide de toute forme de lien social, ayant pour conséquences le repli sur soi, l’isolement et l’angoisse. Cela est vrai aussi bien dans les grands ensembles d’habitation que dans les quartiers pavillonnaires, dans les zones rurales comme dans les zones urbaines. Cet isolement enfonce un peu plus les gens dans la misère. Les familles maghrébines résistent un peu mieux à la crise car de nombreux réseaux de solidarité fonctionnent encore : échanges de services, d’adresses pour des approvisionnements moins onéreux… Ce mutualisme est trop souvent absent dans les familles « françaises de souche » auxquelles s’adresse le FN. Ces dernières ont donc une forte impression de disparité de revenus, et jalousent fortement leurs voisins de palier, parfois moins bien lotis, mais mieux organisés. Le discours selon lequel les étrangers volent les services sociaux et roulent en BMW grâce aux allocs surgit souvent dans les discussions. Le frontiste du coin arrive, la bouche en cœur, et n’a plus qu’à déclarer : « nous on se préoccupe de votre sort… Ce ne sont point les grands groupes financiers qui sont responsables de votre misère. D’ailleurs, ils sont inaccessibles. Votre voisin basané est une cible de proximité plus facile à atteindre ! »
Un certain nombre d’études montrent que la reconstruction d’un lien social de proximité permet de limiter l’enracinement du F Haine. Au moment où j’écris ces lignes, je découvre un article fort intéressant paru dans le journal « Le Monde », sur les pratiques municipales dans une petite ville de l’Oise, Feigneux. Plutôt que de paraphraser cet article, je vous invite à en prendre connaissance. Je trouve qu’il illustre fort bien mon propos.

 Le second axe de lutte utile pour contrer la progression des idées de l’extrême-droite dans l’opinion publique se situe au niveau du discours. Il ne faut en aucun cas laisser le terrain libre à aucune forme de propagande et s’opposer systématiquement,  sans concession aucune mais en veillant à se placer dans un registre adapté au champ de préoccupations du public concerné. C’est difficile parfois, je l’admets, car il n’est pas évident de lutter contre la mauvaise foi et les énormités, surtout quand on est habitué à manier le verbe et à tenir des propos philosophiques de salon, domaine dans lequel trop d’écologistes politiques excellent. Je comprends fort bien que certains de mes concitoyens ne soient guère réceptif à un discours sur la décroissance alors qu’ils ne trouvent pas les fonds nécessaires pour assurer une alimentation suffisante et surtout équilibrée à leur famille. Je ne dis pas qu’il « suffit de » trouver les bons mots (je rédige en ce moment une chronique concernant les « Y’a qu’à » alors je ne vais pas tomber dans ce piège-là !). Je dis que démonter c’est la seule méthode pour réparer. Il est contre productif de vouloir jeter l’interlocuteur avec l’eau du bain, de vouloir ridiculiser ses idées, ou de sembler les accepter partiellement pour essayer de les faire évoluer par la suite – pratiques courantes dans la rhétorique politicienne.. La gauche française joue à ce jeu dangereux depuis des années et l’évolution des opinions montre à quel point elle se trompe. Tenir un discours droitiste pour appâter l’électeur de droite et espérer qu’il va se bonifier comme le vin en fût est une utopie. L’électeur de droite (extrême) n’a confiance que dans les politiciens de droite (extrême) pour mener une politique de droite (extrême). Les gesticulations de Sarkozy aux dernières élections ont bien fait rigoler la clique fascisante… Puisque l’on parle d’élections, il est quand même bon de s’arrêter sur le fait que le nombre de votes d’extrême-droite progresse en pourcentage, mais comme le nombre d’abstentions ou de non-inscrits s’accroit également à grande vitesse, on peut se demander sur quelle base les sondeurs sont si tranchés quant aux soutiens populaires engrangés par la fille à papa.

 Le discours est une chose ; la pratique reste essentielle. Il faut aussi recréer les échanges de proximité, la vie de quartier et sortir les gens de leur isolement de plus en plus mortifère. On a moins envie de parquer, d’exclure, de trucider… un être humain que l’on connait personnellement et non en tant que marionnette d’un quelconque fait-divers. Que de fois n’ai-je entendu, dans la bouche d’enseignants ou de parents d’élèves quand je travaillais, cette phrase lourde de sens « oui mais eux ce n’est pas pareil, on les connait ». Dans notre micro-région, le Nord du département de l’Isère où le Front de la Haine obtient des résultats proches de celui énoncé dans le titre de cette chronique, c’est dans les villages où la population immigrée est quasiment absente que les adorateurs de la déesse blonde raciste sont les plus virulents… Cela mérite réflexion, car cela montre que ce sont les rumeurs, les faits-divers montés en mayonnaise, la main tendue des médias au FN qui font le plus de dégâts dans les mentalités. Les réflexes d’entraide, de solidarité, de convivialité ne sont peut-être pas si morts que cela.
Terminons donc sur une petite note d’optimisme : lors des combats menés contre l’expulsion d’une famille étrangère, RESF ne mobilise pas que des intellectuels de gauche ou des militants. Nombre de simples voisins font souvent partie des comités de soutien et cela gêne considérablement les sbires du Ministère de l’Intérieur, que ceux-ci soient les serviteurs d’une officine de droite ou de gauche par ailleurs.

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11septembre2013

Gerrard Winstanley et les Diggers

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Eh bien non ce n’est pas une chronique musicale et nous n’allons pas parler d’un quelconque groupe de Country ou de Rap, bien que le titre choisi puisse y faire penser ! Un coup d’œil sur Wikipédia ne laisse aucune équivoque : « Gerrard Winstanley, né en 1609 et mort le 10 septembre 1676, est un réformiste protestant anglais, adepte d’une forme de communisme chrétien précursive du socialisme. » C’est précis mais un peu bref pour satisfaire la curiosité. Intéressons-nous d’un peu plus près à ce singulier personnage et à ses copains, les diggers, terme anglais que l’on peut traduire par les « bêcheurs » (au sens originel du terme).

 Gerrard Winstanley fait son apparition sur la scène historique du XVIIème siècle anglais le 1er avril 1649, peu de temps après l’exécution du roi Charles 1er. Un groupe d’ouvriers agricoles, dont il fait partie, prend possession des terres en friche à St George’s hill, au Sud-Ouest de Londres, dans le Surrey et décide, en quelque sorte, de les collectiviser – le terme n’est pas vraiment employé à l’époque. Dans l’esprit de ses initiateurs, cette opération, totalement illégale, est la première étape d’un projet plus vaste de réappropriation des terrains agricoles dans l’ensemble de la région, puis sur tout le territoire anglais par la suite. L’objectif est clair : il s’agit d’abolir la propriété privée… La misère est grande parmi les manouvriers – ceux qui ne possèdent que leurs mains pour travailler – et leur survie dépend pour une grande part de la bonne volonté des employeurs éventuels. L’inspirateur et le théoricien de ce mouvement de révolte sensé devenir une révolution sociale, n’est autre que Winstanley. L’homme n’est pourtant pas issu du milieu agricole. Sa biographie est assez mal connue mais il est sans doute d’une origine sociale plus aisée, probablement fils d’un marchand drapier, né à Wigan dans le Lancashire le 19 octobre 1609. Il déménage à Londres en 1630 et devient apprenti dans le commerce des tissus et des vêtements, avant de prendre la succession de son père. Une série de déboires économiques, sans doute liés à la guerre civile qui ravage l’Angleterre, entrainent la faillite et la fermeture de la boutique qu’il possédait à Londres en 1640. Avec l’aide de l’un des membres de sa famille, il s’enfuit dans le Surrey, mais il est complètement ruiné et devient simple ouvrier agricole au service des propriétaires terriens locaux.

 Les informations fiable, relatives à sa vie antérieure à la révolte des Diggers,  s’arrêtent là. D’autres faits sont énoncés mais ne reposent que sur des suppositions. Ce qui est certain c’est que Winstanley est un lettré. Il aime écrire, et s’adonne avec passion à cette tâche. Au moment où se produit le soulèvement des Diggers, il a déjà publié plusieurs écrits dans lesquels il professe des théories peu conformes à celles de la classe dirigeante au pouvoir. Il prône une forme de communisme chrétien dont il énonce quelques règles fondamentales dans le plus célèbre de ses ouvrages « La loi de justice », publié en 1649 juste avant l’insurrection des ouvriers agricoles du Surrey. Les idées qu’il exprime dans cet ouvrage lui sont venues par des extases divines d’après ce qu’il indique à plusieurs reprises dans ses brochures (1). Il est persuadé que c’est la parole de Dieu qui lui a été révélée et qui doit servir de guide aux changements sociaux indispensables pour mettre un terme à la misère et à l’injustice. La propagande pour ces idées doit se faire par la parole, par les écrits mais aussi par le passage à l’acte. Gare à ceux qui ne suivront pas les enseignements divins ; la main du Seigneur s’abattra sur ceux qui acceptent de travailler au service d’autres hommes. Le servage et le salariat doivent être abolis. L’idée communiste ne saurait être discutée puisqu’elle est l’expression d’un commandement divin.  « La liberté c’est l’homme résolu à mettre le monde à l’envers, comment donc s’étonner que des ennemis l’assaillent… la vraie liberté réside dans la communauté de l’esprit et la communauté des biens de ce monde. ». L’emploi du mot liberté peut surprendre dans la bouche d’un homme dont les idées sont inspirées par le commandement divin et présentées comme incontournables. D’un autre côté on peut se dire aussi que d’autres penseurs ou leaders politiques n’ont pas hésité à se gargariser avec le mot communisme !

 L’expérience de cette communauté agraire, guidée par les principes de la morale religieuse, ne va durer qu’un an. Le pouvoir central à Londres ne semble pas la prendre très au sérieux, même si elle constitue un épisode important de la série de révoltes populaires qui vont embraser toute l’Angleterre. Les propriétaires terriens locaux par contre n’apprécient guère la plaisanterie et vont mobiliser leurs ressources pour venir à bout du soulèvement. Au cours de l’été 1649, les Diggers abandonnent St George’hill pour Cobham quelques miles plus loin, en espérant que le seigneur du lieu, John Platt, sera plus compréhensif à l’égard de leurs revendications. Les événements ne se déroulent pas conformément aux vœux des insurgés. John Platt fait démolir les bâtiments qui ont été élevés sur ses terres. Il accuse les colons d’être des fainéants et des ivrognes. Pour répondre à ces calomnies, en décembre 1649, Winstanley publie une adresse véhémente au « Lord et à son conseil de guerre ». Cette brochure est suivie d’une série d’autres, parmi lesquelles un texte incitant l’armée à se joindre au peuple pour abolir le pouvoir royal et celui de ses représentants, ces seigneurs qui oppriment les pauvres gens. D’autres communautés de diggers se créent à travers le pays, mais la colonie initiale, celle du Surrey est définitivement anéantie en avril 1650. Les maisons qui ont été occupées ou construites sont démolies ou incendiées. Gerrard Winstanley reconnait l’échec de cette première tentative mais ne désarme pas pour autant. Dans une autre brochure qu’il publie cette année là, il prend ses distances avec d’autres personnages importants du mouvement des « levellers », notamment John Lilburne et qualifie ses partisans de « true levellers » (vrais niveleurs).

 En 1652, il publie la « Nouvelle loi de la liberté », son dernier ouvrage. Dans ce nouvel opus théorique, il admet que l’avènement du communisme ne sera pas spontané, et propose à Cromwell, le nouveau maître de l’Angleterre, de promouvoir une constitution qui œuvre « dans la bonne direction ». Il semble que notre insurgé, à ce moment-là, ait mis un peu d’eau dans son vin et que sa vision du changement social soit devenue beaucoup plus légaliste. Jusqu’à sa mort qui survient en 1676, il mène une vie beaucoup plus rangée et rejoint la « société des Amis » (les « Quakers ») qui se développe en Angleterre à cette époque. Sa situation sociale s’améliore et il retrouve une certaine aisance financière. Le mouvement des diggers n’aura été qu’un feu de paille, mais il a contribué à l’embrasement de l’Angleterre qui, bien avant la France, va se lancer dans l’aventure républicaine. Certains n’hésitent pas à accoler l’adjectif « libertaire » au communisme prôné par Winstanley. Si l’on tient compte de l’époque à laquelle l’homme a écrit son œuvre, cet exercice ne relève point trop du grand écart, malgré sa dimension religieuse. L’utopiste anglais défend en effet un certain nombre d’idées que l’on retrouvera ensuite chez d’autres précurseurs du communisme : le caractère éducatif et non répressif des lois, la rotation rapide, grâce à une élection annuelle, des fonctionnaires chargés de la planification économique, la distribution des biens produits par tous à chacun selon ses besoins, la suppression des prisons… A cela on peut ajouter l’abolition du mariage, le droit pour les femmes d’être instruites et l’abolition des sanctions qui seront remplacées par des travaux d’intérêt collectif.

 Pour ceux qui voudraient connaître plus en profondeur l’œuvre littéraire de Winstanley je vous incite à parcourir l’étude que lui a consacré François Matheron dans la revue « Multitudes », étude qui est consultable en version intégrale sur Internet.  Je partage le point de vue de l’auteur selon lequel Gerrard Winstanley n’est en rien un penseur fondamental. L’essentiel des critiques qu’il formule à l’égard de la religion et de l’organisation de la société ont déjà été exprimées par d’autres. Ce qui donne un sens à l’œuvre de ce singulier personnage, c’est la capacité de synthèse dont il fait preuve et le langage utilisé dans ses écrits. Le pamphlétaire s’adresse à la fois à ses concitoyens auxquels il transmet sa vision du monde et aux possédants qu’il incite à accepter un changement sociétal inévitable puisque expression de la volonté divine. On peut trouver de nombreux textes originaux du leader des Diggers sur Internet, mais ceux que j’ai parcourus sont en anglais. Je vous propose un lien vers le blog « Libcom.org » sur lequel on peut trouver le texte de l’adresse à Cromwell cité dans la chronique. Ce blog dont je vous reparlerai prochainement publie plusieurs autres textes intéressants sur les Diggers.
Il existe une chanson, « Diggers song », dont les paroles ont été écrites par Winstanley, puis arrangées et mises en musique par le chanteur folk anglais Leon Rosselson. On en trouve diverses interprétations sur le Web. Une célèbre communauté américaine de San Fransisco a repris le nom de diggers en hommage au précurseur anglais (2). Il existe un nombre relativement important d’ouvrages consacrés à Winstanley, mais la plupart sont écrits en anglais. Un éditeur français, « les nuits rouges » a publié récemment une version française de « la loi de la Liberté ». Pour terminer cet inventaire des hommages, signalons un fim tourné par le cinéaste anglais Kevin Brownlow en 1975 (photo de l’acteur principal en début de chronique) et un festival organisé très régulièrement dans la ville de naissance de Gerrard Winstanley, à Wigan, dans le comté du Lancashire.

Notes : (1) Il est fort probable qu’il ait été inspiré aussi par les idées de John Lilburne, un autre leader important du mouvement des niveleurs.
(2) – Voici ce qu’en dit Wikipédia : « Les Diggers est un collectif contre-culturel anarchiste basé à San Francisco, actif entre 1966 et 1969, animé notamment par Kenny Wisdom, alias Emmett Grogan. Issu en partie de la San Francisco Mime Troup, ce collectif s’est dissous par la suite dans plusieurs projets communautaires, communalistes et écologistes. Ce collectif est précurseur de collectifs actuels tels Food not bombs. »

Addenda bien triste – Cette chronique est plus particulièrement dédiée à mon beau-frère, François Suchod, historien et lecteur assidu de ce blog, décédé le samedi 7 septembre, peu de temps avant que je boucle mes recherches. Connaissant sa passion humaniste pour la justice et son intérêt marqué pour les luttes populaires émancipatrices, j’imagine qu’il l’aurait lue avec plaisir…
Une mauvaise nouvelle n’allant bien souvent jamais seule,  j’apprends quelques heures après la publication de ce billet, le décès de Jean Emile Andreux, l’auteur talentueux du blog Mo(t)saïques, également lecteur et commentateur assidu de La Feuille. Je me sens obligé de lui dédier, à lui aussi, ce texte que je viens de publier, un peu pour les mêmes raisons que pour François.

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5septembre2013

Propos de rentrée : maux roses, mots roses… morose ?

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

   Madame est professeur d’histoire à la retraite… socialiste je présume, enfin de gauche, c’est sûr….
– A propos, me dit la dame… Je suis allée sur votre blog (petit silence suivi d’un raclement de gorge), la Feuille Charbinoise, c’est bien vous ? C’est intéressant ce que vous écrivez, mais, vous êtes vraiment anarchiste ?
– Sans doute, bien que je n’aime guère les étiquettes. Mais rassurez-vous, je suis de l’espèce qui ne mord pas. Vous me connaissez d’ailleurs depuis pas mal d’années et vous n’avez pas dû me voir souvent le sabre d’abordage à la main…
– Enfin, vos trucs sur le Rhône, sur les événements historiques, les arbres, même, j’aime bien ; mais quand même, faire l’apologie de ces gens qui ne rêvent que de tout casser ! J’ai du mal à suivre.
– Je comprends, je comprends… C’est un peu difficile et c’est vrai que du Figaro au Dauphiné Libéré en passant par Le Parisien, quand les journalistes parlent d’anarchistes, on entend boum boum à toutes les fins de ligne et c’est fatigant pour les oreilles.
– Encore, si vous faisiez campagne pour Mélenchon ou Che Guevara, ça se comprendrait, mais Louise Michel, la pétroleuse, et Ravachol, l’ancêtre d’Al-Quaïda !
– Permettez que je vous signale deux petites erreurs ? Pour Che Guevara, mieux vaut parler d’éloge funèbre que de promotion électorale ; quant à Ravachol, ce n’était pas vraiment un Musulman intégriste.
– Ne finassez pas, cher ami, vous m’avez très bien compris. Il y a une limite à l’incongruité. En fait, je suis ennuyée parce que j’avais suggéré à notre Président que vous fassiez partie de l’association locale des amis du patrimoine et de la tartiflette réunis… Depuis qu’il connait vos opinions, il préfère différer votre adhésion. Il craint que cela n’ait une influence négative sur l’attribution des subventions par la Mairie et le Conseil Général…
– Ce n’est pas si grave que ça et je m’en remettrai.
– Vous avez raison de positiver, moi aussi je vois la vie en rose, comme vous.
– Pardonnez moi, je la vois plutôt en noir et rouge… Le rose en ce moment commence à me donner sérieusement la nausée.

 Monsieur est un homme responsable, lui
– Vous écrivez plutôt bien, me dit le monsieur – sûrement un notable, vu son attitude condescendante… Mais autant vous prévenir tout de suite, je ne lis pas tout ! Politiquement parlant, par exemple, vos trucs sont un peu durs à avaler…
– C’est vous qui le dites.. Ces « trucs », d’autres en ont parlé bien avant moi ; je les ai lus avant de me mettre à écrire à mon tour, et, pour parler franchement, je les ai plutôt bien digérés !
– Vous croyez vraiment que les gens veulent qu’elle change cette société ? (petit sourire narquois) Je vais vous dire ce qui leur fait envie. Ils veulent la bagnole de leur médecin qui en a une plus grosse, la télé de leur voisin qui est plus grande, et les vacances de leur cousin qui est prof…
– Je pense que beaucoup souhaitent un monde nouveau, d’autres valeurs, plus de considération, mais on leur a tellement bourré le mou sur le fait qu’il n’y avait pas d’alternative… alors ils se sont rabattus sur le loto, sur les mirages télévisuels et sur les débats météorologiques.
– Voilà un bon sujet, la météo, pourquoi vous n’en parlez pas plus dans votre blog ? Vous avez remarqué, depuis que la Gauche est au pouvoir, il n’y a plus de saison et il pleut, même sur la Côte d’Usure !
– C’est vrai que les manifs sous la pluie, c’est pas marrant-marrant, mais à Notre Dame des Landes, ça ne les a pas empêchés d’être plusieurs dizaines de milliers pour faire la chaîne un des quatre samedis de ce printemps pourri.
– V’là que vous ramenez encore la politique… C’est une obsession ! De toute façon, ces mecs qui manifestent à Nantes, y veulent rien. Ils sont même contre les aéroports alors que je suis sûr que la plupart d’entre-eux passent leur temps en avion pour aller trainer leur pataugas au Mexique ou aux Maldives.
– Les Maldives… c’est ça… Ça tombe bien je dois aller y faire un tour. Bien le bonjour à Marine quand vous la verrez, et dites-lui de remplir sa piscine avant de sauter connement les yeux fermés !

  Quadra, très geek, un peu jaloux des retraités, visiblement
– Ouais, c’est vrai, j’ai eu une phase blog, mais là c’est fini, c’est un peu démodé ce truc. Pis y’a jamais d’échos sur Facebook. C’est naze. Je t’aime bien mais les trucs que t’écris… J’ai pas le temps mon vieux ! Je bosse moi…
– Je comprends, je comprends… Moi je ne bosse plus ; je m’active c’est tout ; je fais des journées à rallonge et le pire c’est que j’y prends plaisir.
– T’as du bol : la retraite, la carte vermeil, et si t’allais taper le carton au bistrot du coin…
– C’est vrai que le carton, c’est mieux que la pétanque, vu la météo du moment… Non je préfère écrire mes conneries comme tu dis et raboter deux trois planches pour les laisser sécher. J’aimerais pas être enterré dans du bois humide.
– Ben t’es pas gai toi ! Un cercueil ? Pis quoi encore… Tu testes des cordes et tu joues avec les barillets de revolvers ?
– C’est vrai que je suis pas gai. Mais les gens que je croise c’est pas le panard en ce moment… Leurs mots et leurs maux me rendent morose…
– Ouaf, moi c’est plutôt se lever tôt et les taux d’imposition qui me gonflent…
– Quel humour ! Tu devrais faire un blog plutôt que de te limiter à envoyer une photo de toi en train d’embrasser des gonzesses différentes chaque fois que tu montes dans un train. Facebook c’est un peu naze tu crois pas ?

 Militant de la première heure jusqu’à la dernière
– Eh bien me dit le copain anar, un brin doctrinaire sur les bords – genre militant sérieux qui n’a guère le temps de rêvasser, entre deux meetings et trois manifs… Eh bien, ça manque un peu de cohérence ton truc. Les chroniques politiques sont sympas ; la plupart des billets historiques aussi, mais quand tu t’égares sur les petites fleurs, les oiseaux, ou le mal être des bourgeoises du temps jadis, là, je t’avoue franchement que j’ai du mal à suivre.
– Je suis conscient du fait que ces divagations par rapport à une ligne idéologique claire nuisent à mon audimat. Trop pour les uns, pas assez pour les autres, je reconnais que ça peut être perçu comme du centrisme d’extrême gauche.
– Fais un tri ! Balance les recettes de courgette, les chroniques gnan-gnan sur les fleurs qui fleurissent, je sais pas moi… Le lundi tu pourrais parler de Louise Michel, le mardi de Bakounine, le mercredi de Kronstadt…
– Et Oscar Wilde j’aurai le droit de temps à autre ? Certes il était très individualiste, mais passablement libertaire quand même.
– Oui c’est vrai, il faut divertir les lecteurs de temps à autre…
– C’est marrant y’a un autre gars qui me faisait le même genre de suggestions que toi ; simplement, le lundi c’était Engels, le mardi Lénine, le mercredi Trotski, avec une petite variante tolérée de temps à autre, Rosa Luxembourg ou Fidel Castro…

 Passionné de botanique et d’entomologie, ardent défenseur des espèces en voie d’extinction, signataire de la pétition pour sauver le rat poilu du Kazakhstan
– Oui c’est sympa ! Je lis tout ce que tu écris sur les arbres et les plantes. Du coup, je fais une petite visite tous les trimestres. Mais il faut dire que le reste ne m’intéresse pas beaucoup !
– Je vois… Tu sais qu’Elisée Reclus était à la fois géographe et anarchiste ? Même chose pour  Pierre Clastres, ethnologue et anarchiste, Noam Chomsky, Henri Laborit ou Paul Signac…
– Je vois pas le rapport.
– Si ! Le fait d’être traumatisé par la disparition des lémuriens à Madagascar n’empêche pas d’être indigné par le comportement de la forteresse Europe à l’égard des immigrants clandestins. On peut aussi avoir un penchant libertaire et avoir le goût de planter des arbres, de jouer de l’accordéon et de manger du chocolat. L’anarchisme dépasse de loin une simple vision politique du monde… A mes yeux il s’agit avant tout d’une philosophie de l’existence, d’une éthique en quelque sorte. Dans l’encyclopédie de Sébastien Faure on ne parle pas que de parlement, d’élections, de grèves ou de barricades !
– Je comprends ton point de vue, mais les humains me désespèrent. J’aime mieux les petites bêtes. … Tu te rappelles ton article sur l’onagre ? Il était vraiment passionnant. Tu en feras d’autres ? Allez, je te promets de lire au moins un des trucs que tu as écrits sur le gouvernement Hollande !

  Caricature d’ado à capuche, non représentative de sa génération… mais quand même
– Non, c’est sûrement sympa ton blog, parce que toi t’es un mec cool, mais je ne lis que ce qu’écrit ma copine Emilie. L’autre jour, faut voir ce qu’elle a envoyé dans la tronche à Pedro. Faut dire qu’il avait publié une photo de fesses de babouin sur son mur facedebouc en disant que c’était les miches d’Emilie. Elle l’a écrasé comme un cafard ! Elle n’y est pas allée par quat’chemins. Le jour où ils vont se croiser, ces deux là, ça va cartonner. Je sais pas ce qui lui a pris ; pourtant je pense pas qui z’aient couché.
Oui, sur ton blog, pourquoi t’écris pas sur les groupes de rap de Saint Martin d’Hères  ? J’en connais au moins deux vraiment top et puis ça te plairait, c’est politique !
– Ben, je sais pas… Louise Michel t’a entendu parler ?
– C’est pas le nom d’un lycée de Grenoble ça… Je la connais bien sûr. Je crois que c’est une femme qui faisait de la peinture, autrefois… Elle était célèbre parce qu’elle peignait tout en noir.

Eh bien, je crois qu’elle a eu le dernier mot, la môme. Elle est bien mignonne, mais visiblement, sa prof d’histoire (la dame du premier paragraphe peut-être ?) n’a pas fait son boulot comme il faut… A moins que ce ne soit son prof de philo.

Tout ça pour vous dire que la Feuille Charbinoise reprend son rythme de publication, cahin-caha, sans changement fondamental, toujours aussi foutraque, au grand dam de la demi-douzaine de lectrices et de lecteurs tout aussi dubitatifs que sceptiques ayant fourni la matière à ce billet sans prétention ni cravate. Je ne prétends pas bien entendu, que les spécimens choisis soient représentatifs de leur catégorie sociologique ou de leur tranche d’âge. Je n’ai rien contre les profs d’histoire, les passionnés de botanique ou les militants encartés… Disons qu’il y a des jours où ils me gonflent – sans plus. Quant aux illustrations, ma foi, elles donnent une image un peu schématique peut-être du lectorat potentiel !

Dans les semaines qui viennent on va donc parler des détenteurs de vérité éternelle, d’arbres tout droit venus de l’Empire céleste, d’un révolutionnaire anglais du XVIIème siècle, de quelques ruines médiévales… sans oublier les piscines de Fukushima et les grands projets inutiles que nos technocrates promotionnent à tout va. Sans une gueulante de temps à autre, la Feuille Charbinoise ne serait plus la Feuille Charbinoise ! Bonne rentrée à tous.

 

 

 

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3septembre2013

« La Feuille » fait sa rentrée

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

On ne peut pas rester éternellement en position d’abonné absent (position que l’on nomme aussi « autruche dépressive » dans le Kama-Soutra et dans le Petit Livre Rouge). Après avoir terminé sa « garden party », son université d’été, son séminaire déterminant, sa révision de conscience, quelques actes de contrition et avoir acheté quelques indulgences papales, la « Feuille Charbinoise », le blog le moins lu dans les terriers de l’UMP, fait sa rentrée officielle le 5 septembre. Qu’on se le dise… Le comité central a décidé de ne rien changer à la ligne historico-idéologique de la rédaction. Un peu de stabilité ne peut nuire, dans ce monde de brutes où le Parti dit Socialiste nous entraîne dans un tourbillon de transformations révolutionnaires incessant…
Qu’on se le dise une deuxième fois ! Objectif impératif pour la journée du 5 : plus de lecteurs et de lectrices sérieux que de spammeurs ! Ce n’est pas gagné mais vous serez tenus au courant des résultats de ce pari sensationnel !

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