31décembre2013

Il faut y croire… et on y croit encore !

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 

 

Présenter ses meilleurs vœux ça devient tartignole surtout dans le domaine politico-écologico-social tant les choses sont de plus en plus boiteuses. Mais il ne faut pas piétiner sauvagement certains usages, d’autant que cela me fait plaisir de souhaiter une bonne année à toutes les lectrices et à tous les lecteurs de ce blog. Certains·taines sont assidus à mes inepties depuis pas mal d’années et ils ont donc grand mérite… J’en profite aussi pour encourager tous les futurs révoltés à passer à l’action, sous réserve que leur colère ne se trompe pas de cible (en ce qui concerne les cibles on peut trouver quelques excellents conseils à ce sujet dans les nombreux blogs que je recommande périodiquement ou bien ici même !) et que leur indignation d’un jour ne retombe pas comme un soufflé au fromage abandonné sur un coin de table. Comme le dit si bien une chanson révolutionnaire assez célèbre : « il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni Mélenchon ». Enfin je crois que c’est à peu près ça…

Il faut rendre à César ce qui est à César… En ce qui concerne la suggestion de l’un des perroquets, je tiens à préciser que j’ai entendu cette « prédiction » dans la bouche d’un expert en économie du JT de France 2… Alors si c’est un expert qui l’a dit…

Il faut toujours aider son prochain : les mal-voyants peuvent cliquer sur l’image pour la voir plus grande, plus belle et saisir toute la substantifique moelle de l’opinion des volatiles. Que vous fêtiez le Nouvel An avec des épinards en branche et du Tofu grillé, ou avec du foie gras et des mollusques bien mous, mangez bien, buvez bien et marrez vous bien. On se retrouve dans quelques jours  : j’ai des conseils à vous donner pour les J.O. divers et avariés.

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24décembre2013

Il s’est pris un billet de parterre cause à un pessiau qu’était tout de bisangouin…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Le genre de brève que l’on n’entend plus guère dans les bistrots de par chez nous

 Je connais deux ou trois douzaines d’expressions en franco-provençal, patois de mon coin, dans le Nord-Dauphiné. Je n’en connais guère plus. Il m’est resté quelques uns de ces mots charmants qu’employaient les anciens dans leur parler de tous les jours quand je n’étais qu’un mioche… Ces gens là sont enterrés dans le champ de naviots comme dirait Gaston Couté et leur parler fleuri a disparu avec eux… Grosse perte pour la langue française, dégât bien plus important que si l’on abandonnait quelques unes de nos règles orthographiques tordues auxquelles s’accrochent les gars de l’académie comme des morpions à la toison d’or. Enfin ça sert à rien de chougner en bramant que c’était mieux avant. Il en reste pas moins que tous ces gars qui jactent un mot d’angliche tous les trois mots de chez nous, on aurait bien envie parfois qu’ils virent leur meule. Ça me donne au cœur tous ces anglicismes, même si ça me fait pas dégobiller. Nos cousins de l’autre côté de la flaque, leurs z’ont piqué des mots aux habits rouges, mais ils ont fait au moins gaffe de les estampiller à leur manière. Il paraît que tout ça c’est la faute à l’informatique. Y’avait pas les mots qui fallait dans le bon vieux patois de chez nous, alors on a pris les mots des autres pour remplacer.

 Notez bien que les mots qui voyagent je trouve ça sympa… Il paraît que Jacques Cartier quand il est arrivé à l’embouchure du Saint-Laurent il a rencontré des autochtones, les Mic-mac qui utilisaient quelques mots de basque… Tout ça c’était lié à une histoire de morue. Du pareil au même, ça fait plaisir, dans deux ou trois coins d’Europe non francophone, après avoir erré en bagnole dans une ville inconnue, de se retrouver au fin fond d’un « cul-de-sac ». Les Anglais nous ont piqué quelques mots qu’ils ont assaisonnés à leur manière. Ils n’ont pas le même complexe que nous, Français, qui cherchons à faire le plus « british » possible quand nous voulons avoir l’air « branché un max ». Avec les helpers anglophones (je ne suis même plus foutu de dire « aides ») que nous avons hébergés en 2012/2013, nous nous sommes souvent amusés à jouer à ces jeux de mots : médical et medical, garage et garage, orange et orange… Tous ces braves gens ne font aucun effort pour prononcer à la française, alors pourquoi faudrait-il que nous soyons complexés de se renseigner sur le nombre de « smiles » qu’on a gagné au loto SNCF plutôt que de s’appliquer à phonétiser « smile » comme si l’on habitait Brooklyn. Mort des langues régionales, invasion de l’anglais. Au Québec, la loi impose que les titres des films ou des séries télé soient francisés. On n’allume pas sa télévision pour regarder « StarWar » « Breaking Bad » ou « Real Humans ». Dans un texte récent, Michel Serres fait remarquer que l’on voit plus de mots anglais sur les murs de nos villes que de mots allemands pendant l’occupation. C’est pas que je regrette l’époque où toutes les cours d’Europe, de St Petersbourg à Londres jactaient la France, mais je suis pour la sauvegarde des espèces menacées, des wombats au différents dialectes du romanche (le romanche se parle en effet sous cinq dialectes différents)…

 Combat perdu d’avance ? Sûrement, si en plus on ne le livre pas. Francisons tout ce qui peut l’être… Là où le français s’est considérablement appauvri, retrouvons l’usage des jolis mots perdus. Au lieu de se moquer du français tel que le parlent les francophones, de la Réunion au lac St Jean, empruntons leur, avec politesse, quelques belles expressions pour rendre notre langue plus savoureuse. Je ne suis pas accroché au coq qui braille en haut de mon clocher, et je ne tiens pas particulièrement à imposer le patois local comme langue internationale… Disons simplement que comme les Québecois, j’aime placoter, me promener à brunante, lever le pouce quand mon char est en panne ou faire le tour du boisé en dessus de chez nous. Notez bien que je ne fais pas de favoritisme géographique : placoter me plait bien, mais aussi cancaner, jaboter, bavasser ou marner (enfin marner au sens que donnent à ce mot les Lorrains, plutôt qu’à celui qu’on retient vers chez nous). Autrefois, les gones faisaient l’école buissonnière par endroit, alors qu’en d’autres lieux ils gâtaient l’école, faisaient la fouine ou miégeaient allègrement… Autant je sabrerais volontiers dans ces règles orthographiques abracadabrantesques que j’ai dû enseigner à des élèves pendant une bonne trentaine d’années, autant je porte le deuil de tous ces mots que l’on enterre en procession derrière le curé. Ma peine est encore plus grande quand le rouleau compresseur du français standardisé voit ses dégâts renforcés par un second engin arrivé en ferribotte d’outre-Manche.

 Aucune colère contre les anglophones dans tout cela. De la colère juste contre les niais  qui ont gobé la mondialisation comme de la purée en flocons, mais qui n’ont jamais rien compris au mot internationalisme. L’anglais doit supplanter toutes les autres langues, comme outil d’échange international ? Pourquoi pas… Je n’ai rien contre, bien que je ne comprenne pas bien pourquoi l’anglais et pas l’hindoui ou le mandarin… Surtout quand on observe les courbes démographiques (dans quelques années, il y aura plus d’habitants au Pakistan que dans toute l’Union européenne…) ! J’aurais préféré l’espéranto, mais je n’ai jamais fait l’effort de l’étudier. Et puis l’espéranto c’était encore une langue passablement eurocentrée… Va pour l’anglais, c’est la langue que l’on utilise à la maison avec les voyageurs venus d’ailleurs pour observer nos mœurs exotiques… A mes yeux l’anglais a l’avantage de posséder différents niveaux de complexité, ce qui n’est pas le cas du français, dont les difficultés s’accumulent dès les premiers contacts. Mais cela n’empêche en aucun cas de continuer à parler un français pur souche, enrichi de mots empruntés dans nos parlers régionaux, dans l’inépuisable réserve de l’argot ou dans les différentes variantes de notre langue utilisées de par le monde. Ça je n’en démordrai pas. Plus une chose est importante dans un pays, plus le vocabulaire est riche… Savez-vous qu’il existe au moins une centaine de synonymes en français pour le mot « vin » ? De la même manière, les Inuits possèdent un grand nombre de termes pour qualifier la neige selon son état… Quand il effectue sa traversée à pied d’une partie de la France (« Chemins faisant »), Jacques Lacarière commence à dresser un inventaire du vocabulaire géographique utilisé dans les différentes régions du Massif Central pour décrire les paysages… C’est impressionnant pour nous qui ne connaissons plus que colline, montagne, vallée, rivière ou col…

 Bon, je sais que les festivités approchent et je ne vais pas tatasser plus longtemps sur un sujet sans doute un peu trop éloigné des huitres et de la dinde enmarronnée. Un conseil pour finir : avec tous les excès qui vous attendent, buvez bien mais n’allez pas vous barner le cul dans les fossés. Y’a pas que le char que vous risquez d’essampiller ou d’écarmailler ! Parce que des fois, le gnôlon ça carbasse ! Si vous êtes patafioles, mieux vaut rester pioncer au bercail ou alors faites quand moi, prenez du souci avant que les carottes ne soient cuites ! A bas le foie bras, poil au gras !

 

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19décembre2013

Un fauteuil, une p’tite verveine et un bon bouquin

Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; l'alambic culturel.

 Quelques suggestions pour traverser l’hiver sans attraper un torticolis du cerveau

Le fauteuil paraît incontournable à moins que l’on préfère lire sous la couette. La verveine peut être alcoolisée ou non ; un thé savoureux, un Armagnac ou un p’tit rhum agricole peuvent se substituer à la verveine (côté breuvage je suis assez tolérant, à part le gin-tonic ou le coca-cola qui n’ont pas leur place ici). Quant aux livres, je vous en ai suggéré quelques-uns il y a un mois ; je complète ma liste précédente avec quelques nouvelles découvertes ; pour une fois, ma sélection est composée d’ouvrages récents – pour tous les goûts (ou presque !), pour toutes les bourses, sauf les plus plates. Pour ne pas (trop) heurter les âmes militantes sensibles, on commence par du sérieux, on termine par du « récréatif ».

 « Viva la Social ! »
Collection America Libertaria, coédition Nada, Noir et Rouge et les Editions Libertaires, rédigé par un collectif d’auteurs (Joël Delhom, David Doillon, Hélène Finet, Guillaume de Gracia, Pierre-Henri Zaidman, avec une préface de Ricardo Melgar Bao). « Y’en a pas un sur cent, et pourtant ils existent ! » disait ce bon vieux Léo… En tout cas, en Amérique du Sud, ils étaient présents, plutôt nombreux et plutôt vindicatifs, surtout dans les années 1860 – 1930, période dont traite cet ouvrage historique très intéressant à parcourir. « Viva la Social » dresse un portrait du mouvement anarchiste au tournant du XIXème siècle. L’ouvrage est organisé de façon géographique, avec un chapitre consacré aux pays dans lesquels les porteurs du drapeau noir et rouge étaient les plus présents. Une place particulière est accordée aux militantes avec notamment un chapitre très intéressant rédigé par Hélène Finet et intitulé « Ni dieu, ni patron, ni mari » consacré aux militantes les plus actives en Argentine. Ce texte détaille notamment l’aventure éditoriale du journal « La voz de la Mujer » et les heurts que la volonté de certaines femmes de ne pas rester sur le bord du chemin a provoqués jusque dans le mouvement libertaire lui-même. Certains compagnons n’appréciaient guère que leur « moitié » se mettent trop en avant. L’ouvrage montre aussi de quelle manière l’idée anarchiste s’est propagée dans le prolétariat urbain, souvent à partir des migrants et donc fréquemment dans les villes portuaires. Elle a connu aussi une implantation importante dans plusieurs zones agricoles, notamment au Mexique. Si vous n’avez jamais entendu parler de la « semaine tragique » de Buenos Aires, en janvier 1919, ou de la Commune d’Encarnación au Paraguay et que l’histoire d’Amérique du Sud vous intéresse, alors je pense que vous devez lire « Viva la Social », d’autant que le style n’a rien d’universitaire et qu’il est d’une approche facile. Il s’agit bien entendu d’un simple coup de projecteur et non d’un traitement exhaustif du sujet. Celui-ci est si vaste qu’il faudrait sans doute plusieurs gros volumes pour en faire le tour. La collection s’intitulant « America Libertaria », on peut espérer qu’il y aura des suites !

  « Francisco Ferrer, une éducation libertaire en héritage »
de Sylvain Wagnon, publié par l’Atelier de Création Libertaire. Francisco Ferrer, assassiné par l’église et la monarchie espagnole en 1909, est très vite devenu un « martyr de la cause républicaine », récupéré par divers courants politiques, et parfois encensé par des gens pour qui il n’avait guère d’estime. Son œuvre militante, le travail pédagogique qu’il a effectué à l’école moderne de Barcelone, et ses écrits politiques, ont souvent été mis de côté, « anesthésiés » pour ainsi dire par l’hommage post-mortem qui lui a été rendu. Peu de place a été accordée à ses idées à travers les multiples biographies qui ont été rédigées. Le livre de Sylvain Wagnon a pour objet de changer l’angle de l’éclairage sous lequel on a étudié la vie de ce grand personnage. « Travailler sur Francisco Ferrer, c’est s’attacher à analyser un mythe qui s’est construit sur une mort tragique. A travers cette fin, toute sa vie a été redessinée, réévaluée et parfois mystifiée ; un manichéisme rassurant et confortable a empêché pendant longtemps tout travail historique. Mais travailler sur Ferrer c’est surtout se poser la question de l’engagement et de l’action ; car Francisco Ferrer est avant tout un homme d’action qui a su organiser une pédagogie de combat, ou tout au moins une pédagogie de l’action… ». C’est donc un Ferrer théoricien et praticien pédagogique, libre penseur et militant anarchiste qui nous est présenté dans ces pages fort bien documentées. Un homme capable d’écrire dans la même journée un article pour la revue anarchiste « Huelga general » (« Grève générale ») et un autre pour le « bulletin de l’école moderne »… En seconde partie du livre figure une traduction de l’œuvre majeure de Ferrer, « L’école moderne », édition intégrale.
Excellent choix éditorial qu’a effectué là, comme souvent, l’Atelier de Création Libertaire. Cette maison d’édition, toujours aussi dynamique, fête cette année ses trente-cinq années d’activité et propose à cette occasion une vaste opération promotionnelle pour « arroser » dignement cet événement : tous les livres encore disponibles au catalogue (à l’exception de ceux parus en 2013) à moitié prix et franco de port.

  « Le niglo facétieux »
de Ricardo, aux éditions Wallada, recueil de dessins humoristiques. On commence par une petite devinette… Savez-vous ce qu’est un niglo ? – pause réflexion – Eh bien… un niglo c’est un hérisson chez les Tsiganes. Le héros de l’histoire, lui, il est sacrément facétieux. Il se moque gentiment des uns et des autres, des « gadjos », mais aussi des « Manouches », des « Gitans », des « Roms », des « Sinté »… comme les appelle au petit bonheur la chance monsieur Toulemonde. Ricardo, ou plus exactement Richard Viscardi, l’auteur, dessine au crayon depuis qu’il est tout petit, avant de découvrir, plus tard, la merveille de la couleur grâce à l’ordinateur. Les dessins publiés sont regroupés par thèmes : « les aires d’accueil », « les métiers traditionnels », « la débrouille », « les cousins de l’Est »… Selon les cas, l’humour est grinçant ou bon enfant… parfois très émouvant comme dans la poignée d’illustrations rappelant l’holocauste dont ce peuple maudit a été largement victime. Sur ce sujet, les éditions Wallada ont publié il y a quelques années, le très bon ouvrage « Les barbelés oubliés par l’histoire ». Je l’ai lu, attentivement ; j’ai commencé une chronique sur ce thème pour le blog et puis j’en suis resté là, un peu étourdi par l’ampleur du dossier et la difficulté de le traiter. La lecture du « Niglo facétieux » et les déversements de conneries racistes de ces derniers étés, me donnent grandement envie de m’atteler à nouveau à la tache et d’aboutir en 2014. En attendant, je vous recommande vivement de lire et d’offrir ce bel album. Le prix est un peu élevé pour un format BD (25€) mais l’impression et le support sont de grande qualité et je crois que c’est un effort à faire pour soutenir une petite maison d’édition qui marche clairement en dehors des sentiers battus.

  « L’art de mon voisin Totoro »
Si vous êtes comme moi un fan presque inconditionnel des films d’animation du japonais Miyazaki, alors vous aurez sûrement un coup de cœur pour « L’art de mon voisin Totoro », publié aux éditions Glénat. Les esquisses, les aquarelles, les crayonnés publiés sont vraiment magnifiques et le livre leur accorde une très large place ainsi qu’aux techniques diverses utilisées pour l’animation. « Mon voisin Totoro » est l’un des films les plus célèbres de Hayao Miyazaki, avec « le château dans le ciel » et « Princesse Mononoké », mais l’ensemble de son œuvre mérite d’être visionné. Les décors sont somptueux, les personnages attachants, et les scénarios font une large place à la mythologie japonaise abordée sous divers aspects. Miyazaki fait partie de la génération qui a été traumatisée par l’emploi de l’arme nucléaire à Hiroshima et à Nagasaki, et la dénonciation de la violence inutile et de la barbarie inhérentes à tous les conflits armés est une constante de son œuvre. Le réalisateur ne s’adresse pas qu’à un public enfantin ; certains de ses films ne conviennent absolument pas à des spectateurs trop jeunes… Je pense en particulier à des titres comme « Nausicaa et la vallée du vent », ou même « Princesse Mononoké » portés par une réflexion philosophique sur le comportement des humains vis à vis de la nature et de la violence. « Mon voisin Totoro » est certainement une très bonne porte d’entrée dans l’univers fantastique de ce grand cinéaste. Le film « Le vent se lève » sorti au mois d’août au Japon (et visible à partir du 22 janvier en France) est le dernier film de sa carrière a-t-il annoncé.

  « Mattéo »
Une bande dessinée de Jean Pierre Gibrat (en 3 volumes). Je ne suis pas un lecteur assidu de bandes dessinées. Certains se diront peut-être que découvrir Gibrat fin 2013 c’est enfoncer une porte ouverte…. En matière de lecture, je suis un peu comme cela, iconoclaste et peu respectueux des chemins tout tracés et des catégories bien balisées. J’ai eu grand plaisir à découvrir, volume après volume, la série Mattéo. Le personnage me plait ; sa personnalité est complexe ; ni héro ni monsieur Toulemonde… Comme tous ceux de sa génération, il est quelque peu bousculé par les événements : difficile d’avoir vingt ans en 1914, d’avoir été éduqué par un père anarchiste dont les propos, les actions, les idées, sont omniprésents dans son esprit… Un père disparu, une mère aigrie qui a intériorisé la misère dans laquelle elle se débat, un amour inaccessible (les classes sociales constituent des barrières bien réelles dans cette France du début du XXème siècle). Pour Mattéo les questions sont nombreuses et les réponses pas toujours évidentes : doit-il prendre le maquis, comme son père l’aurait fait ? Doit-il suivre la masse et partir pour le front pour en revenir estropié comme l’un de ses meilleurs amis…? L’histoire commence par une valse hésitation. Le personnage central ne sait quel chemin prendre, puis un jour il finit par choisir, sur un coup de tête, une direction dans laquelle il n’aurait peut-être pas dû aller. Dans le tome 1, il fréquente les tranchées, côtoie la bêtise des gradés jusqu’au jour où une blessure le fait revenir à la case départ. Hôpital, désertion, fuite en Espagne… Le feu d’artifice de la Révolution de 1917 éclate et notre Mattéo part pour St Pétersbourg envoyé par un groupe d’anarchistes espagnols qui veulent apporter leur soutien aux camarades russes. Les désillusions apparaissent bien vite ; la machine bolchevique, d’une redoutable efficacité, se met en place et gare à ceux qui ne veulent pas que leur rôle se réduise à celui de rouage bien huilé. Retour à la case départ dans les vignes du bordelais. Pourquoi continuer à risquer sa vie pour une Révolution dont il ne comprend plus les enjeux ? Sa désertion va lui coûter cher et sa déportation au bagne va l’occuper jusqu’au dernier épisode, jusqu’à la dernière envolée devrais-je dire : 1936, le Front Populaire, la Révolution en Espagne… Le récit de Gibrat est richement documenté et l’ambiance est toujours forte, que ce soit pour dépeindre un corps à corps amoureux dans les dunes de sable du Médoc, un assaut désespéré sous les obus allemands, ou une soirée de beuverie dans un appartement bourgeois de Pétrograd. Certainement l’une des meilleures séries que j’ai lues ces dernières années, avec « Le magasin général » ou « Hauteville house » (d’un genre totalement différent). Il ne me reste plus qu’à lire « Le vol du corbeau » du même auteur, qui se déroule pendant la deuxième guerre mondiale cette fois.

 Voilà, ce bref panorama d’avant les fêtes est terminé. Peut-être y trouverez vous matière à cadeau (pour vous ou pour les autres). Ce n’est qu’une sélection dans mes lectures récentes. J’ai lu beaucoup ces derniers temps ; les longues veillées hivernales favorisent cette activité ! Certains titres m’ont déçu, d’autres ne m’ont laissé aucun souvenir. Je ne vois pas l’intérêt de vous en parler. Je dois dire aussi que j’ai beaucoup relu histoire de me délasser… Je suis plongé par exemple dans la relecture des premiers volumes du « cycle des dragons de Pern », œuvre majeure de l’une de mes auteures de littérature fantastique préférée, Ann Mac Caffrey… Mais ce sont des livres qui sont parus il y a une trentaine d’années et je ne vais pas vous ennuyer encore une fois avec mes vieilleries… Ce qui me plait en tout cas, c’est que j’ai de solides réserves « à lire » pour résister à cet hiver qui s’annonce plutôt rigoureux…

 

 

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13décembre2013

Quand les sorcières planaient, à cheval sur leur balai

Posté par Paul dans la catégorie : Incursions dans le monde des plantes.

Petite histoire d’une plante hallucinogène, le Datura.

 « Herbe aux fous, herbe du diable, trompette des anges, trompette de la mort, pomme épineuse, endormeuse…», voilà une plante, le Datura, qui ne manque pas de noms populaires évocateurs. Il s’agit d’une plante hallucinogène dangereuse, souvent associée à la magie noire, et l’article qui suit n’a pas pour objet de vous inciter à faire des expériences risquées. Je ne souhaite pas voir augmenter le taux de mortalité parmi mes lec·teurs·trices. Même si le titre de la chronique est aguichant, sachez que le balai est aussi difficile à piloter qu’un Airbus privé d’informatique et que l’on ne confie pas un engin aussi dangereux à un novice inexpérimenté. « Velolib », « Autolib », existent déjà « balailib » avec distributeur de Datura, c’est pas pour demain ! Si c’est la partie « piloter  un balai » qui vous intéresse, je vous recommande vivement l’excellent film « Kiki la petite sorcière » de Miyazaki. Si c’est la partie botanique et ethno-botanique qui vous attire, alors vous pouvez continuer à lire cette chronique.

Le Datura est une plante très répandue à la surface de la planète et les sorcières de nos contrées n’étaient pas les seules à connaître les caractéristiques singulières de cette plante. Il est fait mention aussi de l’utilisation de cette substance hallucinogène dans les rituels vaudous, chez les Indiens Algonquins, entre autres… Les Celtes se servaient d’une préparation à base de Datura pour empoisonner leurs flèches avant un combat ; je vais revenir sur toutes ces festivités, mais je voudrais, au préalable, donner quelques précisions botaniques sur cette plante sulfureuse.

 Le genre Datura appartient à la famille des Solanacées (comme la tomate, la pomme de terre, les piments ou les pétunias). Il comprend une dizaine d’espèces, la plus célèbre et la plus répandue dans nos contrées étant la Stramoine. D’autres espèces, tout aussi toxiques, poussent en d’autres lieux. L’une des plus célèbres est le métel qui pousse en Amérique centrale, en Amérique du Nord, sur le pourtour du bassin méditerranéen et au Moyen-Orient. L’aire de distribution originelle des différentes espèces de Datura fait encore débat parmi les botanistes. La répartition envisagée à l’origine, assez simple, a été très vite remise en cause. On croyait que la Stramoine était originaire de l’Eurasie jusqu’à ce qu’on en découvre des spécimens en Amérique tropicale. La théorie admise actuellement, de façon majoritaire, c’est que l’espèce complète serait originaire d’Amérique centrale, mais que la dissémination sur les autres continents se serait faite avant l’invasion par les Espagnols. Les textes légendaires qui font allusion à cette plante sont si nombreux autour du bassin méditerranéen, et ce dès l’Antiquité, qu’il est pas possible d’envisager une propagation seulement à partir du XVIème siècle. Néanmoins certains botanistes font remarquer que l’étymologie du nom Datura est à rechercher du côté de l’Inde. Il viendrait du mot sanscrit dhattūra et serait arrivé en Europe par l’intermédiaire du portugais. Le nom commun et le nom scientifique sont identiques : « Datura ». Dans la suite de cette chronique, je m’intéresse principalement à l’espèce Datura stramonium, la plus répandue dans nos contrées.

 Ce n’est pas sans raison que l’on considère le Datura comme une plante ornementale et qu’elle figure dans de nombreux parcs floraux et massifs décoratifs. Les jardiniers en ont développé de nombreux cultivars en jouant notamment sur la couleur des fleurs. Dans des conditions favorables, cette plante peut atteindre deux mètres de hauteur. Son port est magnifique, mais ce sont surtout ses fleurs, de grandes cloches tubulaires, de 8 à 12 cm de long, qui attirent le regard. Le fruit apparait à la fin de l’été : il a la taille d’une noix avec ou sans épines selon les variétés. Lorsqu’il est mûr, il éclate en quartiers et laisse apparaître des graines noires mesurant 3 à 4 mm. A l’état sauvage, le Datura pousse dans les friches, les bords des cours d’eau, les talus… Il s’adapte à différents types de sols mais il apprécie quand même beaucoup l’humidité. Les composants toxiques sont répartis de façon assez uniforme dans les différentes parties de la plante : tige, feuille, racines, graines. Ces substances sont suffisamment virulentes pour qu’il soit souhaitable de porter des gants lorsque l’on est amené à manipuler la plante (repiquage, désherbage). Pendant longtemps l’usage médicinal du Datura a été très empirique, mais l’on connait maintenant fort bien ses composés chimiques : il renferme de nombreux alcaloïdes différents, dont neuf en quantité plus importante que les autres, les plus actifs étant la scopolamine, l’hyosciamine et l’atropine. L’ingestion de la première de ces trois substances provoque un véritable délire hallucinatoire, des pertes de mémoire et parfois même des pertes de conscience. Les accidents ne sont pas rares… Se tenir à côté d’un feu dans lequel on brûle des plants de stramoine en quantité importante peut suffire à provoquer des troubles sérieux. Mais les cas les plus fréquents d’intoxication sont liés au fait de consommer, volontairement ou non, un fragment de tige, de feuille ou quelques graines. Parmi les victimes célèbres figurerait Nicolas de Condorcet, mathématicien et député Girondin : il est retrouvé mort dans sa cellule, peu de temps après son arrestation en mars 1794. Parmi les hypothèses retenues pour expliquer sa mort figure un empoisonnement à l’aide de Stramoine… Pour vous donner une idée de la toxicité, sachez que l’ingestion de 5 g de feuille suffit à tuer un enfant.

 La Stramoine, tout comme le Métel, est préconisée en médecine traditionnelle, dans de nombreux pays, pour combattre les maladies respiratoires, notamment l’asthme, la bronchite chronique ou la tuberculose. Dans ce cas, ce sont les feuilles et les fleurs séchées qui sont utilisées, sous forme de cigarette. L’effet étant jugé trop violent (les hallucinations peuvent être déclenchées par la consommation de deux cigarettes successives), cet usage est interdit en France depuis 1992, en raison des abus commis par certains clients faisant appel à cette pharmacopée pour des raisons tout autres que médicales. Si vous avez le goût pour les expériences tordues, sachez – avant d’ingérer des graines – que certains jardiniers les utilisent comme raticide. Planté aux quatre coins d’un champ de pommes de terre, le Datura stramoine présente aussi l’intérêt d’empoisonner les doryphores. Cet insecte un peu stupide a la particularité d’apprécier les feuilles tendres de la Stramoine et d’en faire des gabegies mortelles ; le suicide alimentaire parfait. Bref, vous comprendrez en lisant cette brève évocation des vertus du Datura, qu’il vaut sans doute mieux se battre pour obtenir la légalisation de la culture du « chichon », comme en Uruguay que celle d’une plante aussi peu sympathique. Contentons-nous d’admirer les belles fleurs blanches ou légèrement violacées !

  Et nos sorcières dans tout cela ? Eh bien il est probable qu’elles ne connaissaient pas les vertus du Cannabis ou tout au moins qu’elles n’en avaient pas sous la main. Elles auraient aussi trouvé les effets de cette plante un peu « mollassons ». Le décollage sur un balai nécessitait plus sérieux qu’un simple joint ! Pour obtenir l’effet souhaité, elles utilisaient un onguent qu’elles préparaient amoureusement en pilant ensemble diverses plantes dont la plupart ont des effets particulièrement percutants. Outre le Datura, leur pommade contenait en effet de la jusquiame, de la mandragore, de la belladone… le tout aggloméré avec du saindoux. Selon les récits populaires, elles enduisaient avec cet onguent certaines parties du corps aux muqueuses particulièrement sensibles… Le mythe du balai serait lié au fait que l’une de ces zones réceptives se trouvait entre leurs cuisses. Selon quelques auteurs, la stramoine était aussi consommée lors des sabbats ; elle permettait de voir le diable, mais pas de l’attraper par la queue. Tous les délires étant permis lorsque l’on parle de magie noire,  je compte bien sur votre imagination fertile pour en élaborer quelques uns. Ce qui est sûr c’est que les histoires de sorcières, de sabbat et de magie noire ont toujours fait fantasmer les esprits crédules !

   L’église catholique, par l’intermédiaire de ses tribunaux d’inquisition a permis d’enrichir grandement la mythologie qui entoure toutes ces histoires de sorcellerie. Pour échapper à la torture et aux souffrances inimaginables que leur infligeaient les bourreaux, les victimes étaient prêtes à raconter n’importe quoi et laissaient leurs cerveaux divaguer à l’infini pour nourrir la curiosité malsaine de ceux qui les interrogeaient. C’est cette même église catholique qui a rendu « officiel » l’usage du balai par les sorcières. De la dénonciation de la sorcellerie à celle des hérésies il n’y a qu’un pas et bien des pratiques reprochées aux Vaudois ou aux Cathares par exemple sont directement inspirées par les aveux des femmes brûlées sur les bûchers. Même notre grandissime Jeanne d’Arc fut incinérée, avant l’heure, pour sorcellerie, bien qu’on n’ait jamais retrouvé son balai. Trêve de plaisanteries… L’objet de cette chronique étant de vous parler principalement de botanique, je ne m’étendrai pas plus sur la question de la sorcellerie et en particulier sur le fait que la majorité des personnes pourchassées à ce titre étaient de sexe féminin. Les lec·teurs·trices intéress·és·ées pourront se reporter à une chronique plus ancienne publiée sur ce blog et qui fait (modestement) le point sur la question.

 L’usage médicinal et chamanique du Datura est répandu sur d’autres continents. Comme je vous l’ai dit en introduction, cette plante singulière était également prisé dans les rituels vaudous, à Haïti. Dans ce cas, il ne s’agissait plus de voler mais de réanimer les morts et d’amuser la galerie avec des zombis. Il est évident que pour que la cérémonie fonctionne, il fallait que les esprits des participants soient suffisamment « frappés ». On ne sait trop quel moyen était utilisé pour faciliter ce processus. En effet c’est surtout le zombi qui était concerné par la consommation du Datura. Un mélange de produits toxiques provoquait une perte de conscience brutale. On pouvait alors préparer la victime pour l’inhumation. Dans un second temps, le sorcier faisait une brillante démonstration de ses pouvoirs : l’ingestion d’une dose importante de la plante permettait à la victime de reprendre conscience dans un état proche de la folie. On ne se posait pas trop de questions sur les séquelles, souvent catastrophiques, de cette cérémonie, le fait important étant que le sorcier puisse, par cette affirmation de sa puissance, conserver son contrôle sur la tribu. Grâce au travail des ethnologues et des médecins, les différentes substances utilisées au cours de la cérémonie sont à peu près clairement identifiées. Le cinéma a longuement brodé sur ce thème. Je vous rassure tout de suite : le processus est cependant de trop courte durée pour que le sorcier puisse envisager de devenir maître du monde et qu’il envoie ses zombis à la conquête de nos centres commerciaux. Si cela fonctionnait aussi bien, il y a longtemps que les Etats-majors auraient zombifié leurs armées.

 Ajoutons pour compléter ce panorama des rituels qu’une tribu d’Amérique du Nord, les Algonquins utilisaient le Datura dans le cadre d’une cérémonie, appelée wysoccan, qui marquait le passage de l’enfance à l’âge adulte pour les jeunes garçons. La plante n’était pas utilisée pure mais figurait dans un mélange que nos experts en voyages virtuels estiment cent fois plus violent que le LSD… Tout cela mérite réflexion ! Il est d’autres façons de voyager tout aussi passionnantes et nettement moins désagréables. Comme c’est d’actualité, il serait bon de savoir ce qu’ingèrent nos Pères Noëls avant de partir se balader en traineau de cheminée en cheminée, mais ceci est une autre histoire !

 

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6décembre2013

Un bric à blog et ça repart !

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

 Quel sous-titre idiot ! Mais bon on fait avec ce qu’on a comme dirait ma mémé préférée. Et – au passage – mille excuses pour la longue interruption de publication de cette chronique autrefois mensuelle.
Quelle introduction débile ! Je ne vois pas comment je trouverais mille excuses alors que je peine à en trouver une valable. Les formules toutes prêtes, c’est comme le prêt à porter, pas toujours bien taillé, mais on doit parfois s’en contenter (comme dirait… ) ; et puis c’est moins cher que le fait sur mesure ! Donc on va parler des blogs, de l’info sur la toile et tutti quanti (chianti ?) Des blogs, il y en a des biens qui ont disparu, mais aussi (et heureusement) des biens qui sont apparus. Il y en a qui s’essoufflent, d’autres qui s’emmitouflent, et certains qui font dans l’esbroufe. Il y en a qui persévèrent, d’autres qui vocifèrent, et certains qui savent y faire (pour attirer le chaland). Il y a des grosses pointures, des petites mixtures et de bien jolies peintures.

Cessons de tergiverser et « au boulot ! »

 Du nouveau dans la liste des blogs que « La Feuille » vous recommande

« Cailloux dans l’brouill’art » – Grâce aux listes de blogs sympas publiées dans les blogs où je fais régulièrement mes courses (je déteste le recours au terme anglais « blogroll », marre des anglicismes !), je fais parfois d’excellentes découvertes. Il y a aussi des déceptions, mais les amis des amis de mes amis (on peut tout mettre au féminin) ne sont pas forcément mes amis… Le blog de Floréal m’a permis de faire de chouettes découvertes musicales, dont je vous ai déjà fait part. Celui de l’ami Erwan (« les cénobites tranquilles ») m’a permis d’entrer en contact avec « Cailloux dans l’brouill’art », un site qui montre, entre autres, la capacité créative et la réelle puissance imaginative des copains libertaires. Cailloux dans l’brouill’art publie de nombreux billets sur l’actualité, des chroniques musicales, des dessins humoristiques… et plein d’autres textes incatégorifiables. Plusieurs contributeurs participent à la rédaction des articles et la variété de ton est plaisante. Inutile de dire que je souscris entièrement à la « devise » du blog : «C’est avec des petits cailloux que naissent des montagnes» ; ça change un peu de mes éternels «grains de sable dans les rouages». Faudra que je me mette en relation avec la mémé des « cailloux » elle a peut-être plus d’imagination que la mienne ! Pour résumer, encore un blog à rajouter dans la liste des mille lieux sur le web qu’il faut impérativement visiter régulièrement.

 « crapauds et rossignols » – J’ai été long à m’intéresser aux blogs consacrés aux chansons de paroles. Je n’aime pas trop ce qualificatif mais comment décrire cette catégorie bien particulière de chanson dont les médias classiques sont si peu friands : à texte ? à texte intelligent ? d’auteur ? poétique ? d’expression française ? engagée ?… Aucune de ces expressions ne convient vraiment. Faire allusion à Brel, Ferré ou Brassens, c’est très limitatif surtout quand on souhaite que les nouveaux interprètes sortent un peu de ces trois itinéraires balisés (du moins pour les artistes français). En tout cas « crapauds et rossignols », qui a été créé récemment est un blog prometteur. Plusieurs collaborateurs dont l’ami Floréal, des points de vue bien tranchés comme on aime, des sujets traités plutôt variés. Tous les ingrédients sont réunis pour que l’on ait envie de butiner les différentes rubriques, sauf si l’on aime que la musique sans paroles, le « yéyé » période années 60 ou le « yaourt vanillé » musical que diffusent les chaînes de radio et de télé que je n’écoute jamais (Toto lève la main au deuxième rang ; je sais Toto, on n’écoute pas la télé ; arrête de m’interrompre pour un non ou pour un non). Quant à la question qui figure dans le bandeau du blog «Le monde a-t-il encore besoin de chansons», ma réponse personnelle ne fait aucun doute.

 « Rosaelle » – Bien aimé le blog « Rosaelle » que j’ai découvert, il y a quelques jours par un cheminement tellement complexe que je ne m’en souviens plus. J’ai bien aimé les idées défendues, le ton et le style dans lequel sont rédigés les billets… Je parle beaucoup des déclarations qui figurent dans les bannières des blogs. Dans celui-ci, on peut lire « L’utopie n’est pas un luxe, c’est une nécessité ». Cela rejoint cette citation d’Oscar Wilde que j’ai adoptée il y a quelques temps : « Pas une carte au monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas ». Parmi les derniers billets publiés, j’ai bien aimé en particulier « Garderie, cloître, prison : l’école galvaudée « . C’est vrai qu’elle est galvaudée, l’école, et ce depuis pas mal d’année. S’il y a bien un intérêt qui n’est guère pris en compte, c’est celui des enfants. Je crois que cela va en empirant depuis que l’on est revenu au bon vieil entonnoir pour transmettre les connaissances, et que l’on considère le mot « pédagogie » comme désignant une maladie honteuse. J’aime bien les idées défendues dans ce texte ; je les aime plus en tout cas que ce que j’ai lu pour la cinquantième fois sur un blog « ami d’un ami » concernant la méthode globale qui aurait ruiné l’apprentissage de la lecture dans notre beau pays. Il faudra que les gens qui ressassent cette rengaine se renseignent une fois pour toute sur le nombre d’instit qui ont pratiqué cette méthode. Je ne défends pas cette méthode là que je ne trouve pas meilleure que la « syllabique » pure et dénuée de sens. Relisez Freinet et on en reparlera.  « Rosaelle » fait référence à Rosa Luxembourg selon l’auteur. Pourquoi pas ? Ce n’est pas, à mes yeux, le pire choix que l’on puisse faire, même si ce n’est pas tout à fait le mien… Mon coup de cœur aurait plutôt été du côté de Louise Michel ou d’Elisée Reclus…

  A lire sur le Web pour briller en société

Une réflexion globale pour commencer : côté sites d’info et de réflexions plutôt généralistes, mes choix restent les mêmes : Basta mag, agence d’information sur les luttes environnementales et sociales, et Altermonde sans frontières sont mes deux préférés ; je les trouve complémentaires et peu redondants. Leur fonctionnement et leurs objectifs sont d’ailleurs très différents. L’un est professionnel, l’autre bénévole. L’un, « Basta », publie de nombreux reportages « maison » et possède son propre réseau de rédacteurs et de correspondants ; l’autre, Altermonde, sélectionne infos, dessins, billets d’humeur sur d’autres sites et offre chaque jour un panorama de ce qui se publie de pas trop conventionnel sur la toile. Cela n’empêche pas ces deux sites d’avoir régulièrement besoin d’un soutien militant constant. L’indépendance a un prix ! Je consulte régulièrement d’autres sites : « l’autre portail », ancêtre vénérable connu et apprécié par beaucoup, « l’en-dehors », plus axé sur le mouvement libertaire et surtout « Utop-Lib » dont la vocation est de faire l’inventaire quotidien de tout ce qui se dit et surtout se fait de concret pour essayer de faire dévier le véhicule « terre » de la course folle et suicidaire dans lequel il est engagé.

On commence à nous bassiner avec le centième anniversaire du déclenchement de la première boucherie mondiale, l’année prochaine. Ce n’est pas une raison pour oublier les autres conflits, plus anciens ou plus récents, et c’est l’occasion aussi de s’intéresser à quelques « à côtés » plus ou moins connus de l’histoire officielle. Histoire de vous mettre dans l’ambiance, lisez par exemple ce texte publié sur Médiapart, concernant le massacre de Thiaroye, au Sénégal, à la fin de l’année 1944. Cela montre de quelle manière la France s’est débarrassée des combattants noirs dont elle n’avait plus rien à faire, et, je vous préviens tout de suite, cela n’a rien de glorieux. Sur le même thème, je vous invite aussi à découvrir un autre article, publié il y a quelques temps sur « Rebellyon », concernant un autre massacre, celui qui a eu lieu les 19 et 20 juin 1940, dans les Monts d’or, au Nord de Lyon, quand l’état-major français a envoyé ses tirailleurs sénégalais se faire tuer par centaines dans un « combat pour l’honneur », aussi inutile que coûteux en vies humaines (1333 morts sur 1800 engagés dans l’opération, pour la plupart des Africains).

 Je ne peux pas faire référence à tous les billets écrits par Agnès Maillard sur le Monolecte, mais il en est beaucoup que j’apprécie. Encore un blog où l’on ne parle pas pour rien dire et sur lequel des visites régulières s’imposent ! Difficile donc de faire une sélection parmi les derniers articles publiés. J’avoue avoir un coup de cœur pour « La mort du socialisme » publié en septembre. Un extrait de ce texte pour  vous mettre en appétit : « Je me souviens d’avoir prévenu les associations de blogueurs de gauche que l’antisarkozysme primaire était un piège mortel, que nous ne combattions pas un homme, mais un système, une vision du monde, une organisation sociale fondée sur le creusement des inégalités, l’exploitation de la misère, la prédation de tous contre tous. Remplacer Sarko par Hollande n’a absolument rien changé au programme de destruction sociale en cours, pire, les oripeaux de gauche dans lesquels se drape notre nouveau laquais des pouvoirs financiers bloquent une bonne part de l’esprit contestataire de ce pays, tant les gens sincèrement de gauche ont l’impression confuse, mais néanmoins bien ancrée que de dénoncer la politique économique et sociale du PS reviendrait à tirer contre son propre camp. »

« L’arbre à palabres » de Zoë a fêté son cinquième anniversaire. A cette occasion, l’animatrice talentueuse de ce lieu d’échanges où les palabres sont effectivement nombreux a publié une très belle série de photos autour du thème « 5 ». C’est une chouette idée… Ce que j’aime dans le blog de Zoë, c’est la variété des thèmes abordés, du couvent de Florence réquisitionné par Napoléon qui fut transformé en prison, au festival des Alternatives de Bayonne. L’économie sociale est un sujet souvent abordé, comme dans Utop’lib : il faut dire que beaucoup d’espoirs de changement reposent sur ce secteur d’activité encore marginal mais ô combien passionnant. Pas de catégories pour classer les articles, mais une inspiration au fil du temps et un rythme de publication proche du régime de croisière que j’ai adopté. Je voulais vous donner dans ce bric à blog un lien vers un article concernant la librairie de village « la tartinerie » (depuis les cafés librairies de Bretagne, ce thème me tient à cœur) mais je l’ai perdu. Ce n’est pas grave car Zoë a parlé de cet établissement sympathique dans un billet de septembre. Vous n’avez donc qu’à faire un tour à Sarrant, lieu où se trouve l’échoppe, ou bien tout simplement sous « l’arbre à palabres » !

 Annonces diverses

Tambours, trompettes ! Les anarchistes font leur entrée officielle dans l’histoire du mouvement ouvrier français. Beaucoup d’entre-vous – je n’en doute pas – connaissent le « Maitron », ouvrage de référence de tous ceux qui s’intéressent à l’histoire sociale de notre pays. A l’initiative d’un certain nombre de courageux rédacteurs, un volume vient d’être ajouté à cette collection qui avait déjà de quoi remplir les étagères d’une bibliothèque. Il s’agit du « dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone  » dont la parution est annoncée pour le 1er mai 2014. Cet ouvrage somptueux, colossal, incontournable est vendu en souscription, ce qui permet d’en réduire un peu le prix (élevé sans aucun doute si l’on n’est pas une bibliothèque ou une annexe du Ministère de l’intérieur). Voici un lien pour obtenir toutes les informations importantes concernant ce volume et en particulier un bon de commande « spécial souscription ». Si vous ne connaissez pas ce travail encyclopédique (je parle du dictionnaire dans son ensemble, travail réalisé à l’origine par le camarade Jean Maitron), vous pouvez aller vous balader sur les pages du site web qui lui est consacré, « Le Maitron en ligne« . Comme chez nous le Père Noël passe souvent au mois de mai, je sais ce que je trouverai dans mes petits chaussons !

Patrick Mignard propose une nouvelle version de son livre « manuel d’économie à l’usage de celles et ceux qui n’y comprennent rien » , édité chez AAEL (Association pour l’Art et l’Expression Libre) à Toulouse. L’économie est omniprésente dans notre société libérale mondialisée ; omniprésente par les conséquences qu’elle a sur notre vie quotidienne, mais souvent masquée dans le discours des politiques. Dans un tel contexte, il est indispensable de bien en maitriser les concepts de base ne serait-ce que pour mieux les contrer. Je viens de terminer un autre ouvrage du même auteur, « critique du socialisme, réflexions sur une faillite historique » que j’ai trouvé fort intéressant. Pas de verbiage inutile, un style direct, des explications simples… Ces qualités ne peuvent que me donner envie de lire son « manuel d’économie », d’autant que c’est un domaine dans lequel je ne me sens pas très à l’aise. Vous pouvez aussi retrouver nombre des analyses de l’auteur publiées dans son blog « fédérer et libérer« .

 Les éditions de la Pigne (Jean Marc Delpech – « Alexandre Jacob l’honnête cambrioleur ») viennent d’éditer un petit livre fort intéressant que je vous recommande : « dix-huit ans de bagne » de Jacob Law. Demandez le chez votre libraire préféré ; il sera sans doute épaté de découvrir une maison d’édition qu’il ne connait pas encore. S’il ne veut pas se donner la peine de vous satisfaire, vous pouvez toujours le commander en direct sur le site internet (pas tout à fait en direct puisqu’il vous faudra utiliser ces objets désuets que l’on nomme enveloppe, timbre et chèque…). Pourquoi faudrait-il que vous achetiez ce livre, alors qu’il n’a pas eu le prix Goncourt ? Tout simplement parce qu’il s’intéresse à une période de notre histoire que nous ne devrions pas oublier, celle où, pour un oui ou pour un non, on envoyait les gens crever dans les « bagnes de la République ». Il s’agissait là d’une condamnation à mort déguisée qui avait le mérite de ne pas salir les mains des juges qui la prononçaient. Il n’y a pas eu qu’Alexandre Jacob ou Louise Michel comme bagnards célèbres. Le camarade Jacob Law a été condamné pour avoir voulu régler son compte aux agents de police dans une manifestation. Mais son histoire n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Après avoir parcouru le livre vous en saurez nettement plus long sur le personnage, sur ses motivations et sur la façon dont il a vécu ses années de bagne. « Plus de 70 000 personnes ont été envoyées de 1852 à 1938 dans la colonie pénitentiaire de Guyane, avec pour seules perspectives l’expiation… et une espérance de vie qui ne dépassait pas cinq ans ! »

A part ça, c’est suffisamment rare pour être signalé : l’album photo et le répertoire des citations figurant sur mon blog ont été mis à jour (ou sont en cours). Portez vous bien et à la prochaine. On approche de la « trêve des confiseurs » et il faudra que je fasse un peu plus gai pour le prochain « bric à blog ».  Je vais faire un effort !

addenda (13/12/13) – La liste des liens permanents a été remise à jour. Certains liens ont disparu ; d’autres ont été ajoutés. Je vous laisse le soin de découvrir !

Illustrations : photos « maison ». Objets, paysages, humeurs du temps…. Un bric à brac de photos prises dans notre environnement. Quoi de plus adapté à un article de briques, de blagues et de blogs !

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28novembre2013

L’âge de pierre, l’âge de bronze, l’âge du chariot…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Humeur du jour.

Suis-je encore dans le coup ? That’s the question…

Les courses que j’ai faites l’autre matin en grande surface m’ont plongé dans un abime de perplexité… Suis-je vraiment dans le coup encore, ou vaut-il mieux envisager le recyclage puisque mon développement durable semble fonctionner à reculons ?

 Non seulement mon rasoir jetable ne possède pas cinq lames superposées et un glissoir en omnium Z mégalo-aspirant, mais mon forfait Orange-citron actuel ne me permet pas de tweeter directement sur ma TV. J’avais des doutes sur mon insertion dans ce monde riche en inventions fulgurantes depuis que la dame au téléphone, l’autre jour, m’a laissé entendre que j’étais un peu « has been » de ne pas avoir encore de contrat d’entretien avec « Suez des os » pour ma canalisation d’eau souterraine entre le compteur et la maison. « La majorité des gens ont un contrat d’entretien… Ça évite bien des soucis et bien des frais ! » a-t-elle conclu notre entretien… Voiture, chaudière, sèche-cheveux, que sais-je ? En cas de rupture d’anévrisme d’une de ces maudites machines, mieux vaut être paré ! J’ai bien essayé de lui expliquer que je n’avais pas de compteur d’eau et que j’étais branché directement sur une source, mais j’ai vite abandonné… J’avais peur qu’un commando ne vienne vivendiser tout ça et me remettre dans le droit chemin. A moins que feu la direction des services sanitaires m’intente un procès pour empoisonnement volontaire de mes proches.

Depuis mon dernier bain de civilisation ( on pourrait appeler cet acte héroïque « immersion dans l’âge du chariot ») j’ai donc des doutes existentiels… Ce monde me fatigue… Survivre dans la jungle des zones commerciales me paraît tout aussi complexe que survivre dans la jungle tout court (les serpents à sonnettes en moins car les vigiles me paraissent moins dangereux… quoique ?) Ce n’est pas la première fois que j’évoque ce problème, mais la dernière fois,  je m’étais borné à examiner la situation sous l’angle du parking et du comportement « sauvage » de certains de mes concitoyens. Je rentre maintenant dans le vif du sujet avec la traversée du marécage des rayonnages et je m’intéresse plus aux objets qu’aux bipèdes qui les scrutent.
Le simple choix d’une brosse à dents neuve devient un véritable parcours du combattant ; vous ne me croyez pas ? Prenez le temps d’observer les modèles existants et de lire le baratin commercial qui les accompagne. Je ne sais pas comment j’ai fini par en mettre une dans mon panier : je crois que c’est la couleur violette qui m’a aidé à me déterminer. Pour ce qui est de mieux nettoyer les dents du fond, de profiter du confort d’un manche plus souple, ou d’être impressionné par les lamelles sinusoïdales qui se tracent un chemin parmi les poils rigides multicolores pour brosser plus efficacement, je n’ai pas encore tranché, d’autant que, pour bien faire, il faudrait se brosser avec plusieurs engins à la fois. Il m’a fallu un bon moment pour faire mes courses car je me suis trouvé confronté à plusieurs reprises à d’autres questions angoissantes du même genre. Peut-être que si je regardais plus souvent la télé à l’heure des pubs je serais moins hésitant parce que convaincu au préalable de la bonne décision à prendre. Je n’en sais rien. En tout cas, les couleurs ça aide, tant qu’on n’est pas daltonien. Les sacs poubelles par exemple, je sais qu’il faut les prendre violets. Ceux-là sont parfaitement adaptés à la poubelle de la cuisine (un modèle tout simple, sans puce et qui s’ouvre sans analyse rétinienne). Les shampoings par contre, on ne peut guère compter sur les couleurs pastel ou les parfums chimiques pour se faire une idée.

 Je commence à me trouver un peu hors du coup et ça m’inquiète car je ne voudrais pas que cela soit interprété par mon environnement proche comme une forme de sénilité précoce (d’autant qu’il y a d’autres signaux sans doute !) Je n’ai pas encore craqué sur une liseuse (de bonne aventure ?) ni sur une tablette pour faire la liste de mes courses. Je refuse de me transformer en panneau publicitaire quand je m’habille, que ce soit pour une équipe de foot, une équipe de baseball ou une quelconque université privée américaine. Je continue à manger dans une assiette ; je ne suis guère intéressé par la vaisselle genre dinette qui prolifère dans les librairies à l’approche de Noël. Je préférerais que les magasins censés diffuser des livres proposent les ouvrages de petites maisons d’édition plutôt que les boîtes de conserves alimentaires censées remplacer les pages imprimées. Quand j’ai enfin réussi à choisir une brosse à dents, un paquet de lessive et une poêle à frire, j’aime autant déballer mes achats devant une vraie caissière avec laquelle j’échange deux ou trois phrases sympas, plutôt que devant un robot clignotant qui avale ma carte bancaire comme si c’était un carreau de chocolat.

 J’arrive à reculer encore avec ma voiture sans utiliser de caméra et d’écran 3D. Je peux guider moi-même l’aspirateur sans risquer de me fouler une cheville et je suis encore capable de préparer une vinaigrette sans utiliser de mixer spécialisé à rotation funambulesque. Je ne dispose que d’une seule paire de chaussures pour aller me promener en ville, en forêt, ou en montagne. Je n’ai pas besoin de bulletin météo pour savoir quel uniforme mettre pour affronter le monde sauvage de l’extérieur. L’essentiel c’est que mes godasses aient de bonnes semelles et que mes petits petons soient confortablement installés à l’intérieur. J’échappe encore à la batterie de questions angoissantes auxquelles doit répondre le modeste client d’une magasin de sport lorsqu’un vendeur l’interroge : courir ? marcher ? sur terrain plat ? goudron ? gravier ? sec ? humide ? froid ? chaud ? A mon avis, si l’on a la triste de manie de se promener n’importe où, par n’importe quel temps et en n’importe quel lieu, il faut posséder un ratelier spécialisé avec au moins dix ou douze paires de chaussures adaptées. Je n’ose même pas imaginer l’angoisse du randonneur qui, lors de son trajet, passe du goudron au sol rocailleux, ou reçoit une petite averse à mi-parcours, alors qu’il a choisi le modèle 17 A qui ne correspond qu’à la situation initiale. Faire de « l’exercice physique » comme ils disent…. je veux bien mais je n’ai pas besoin d’uniforme ni de tapis roulant pour marcher.

Pourtant j’ai été un bon élève consommateur jusqu’à présent. J’ai joué le jeu pour suivre l’évolution technologique fulgurante de cette société. J’ai bazardé mes disques vinyles pour acheter des CD ; j’ai acheté une profusion de K7 vidéo, avant de passer aux DVD ; j’ai eu quelques doutes concernant les Blu-Rays, et le temps que je me décide, voilà que l’on m’annonce que ce format est bientôt dépassé. Mes ordinateurs successifs ont eu : un lecteur de grandes disquettes (celles-ci elles étaient balèzes, on pouvait les plier en deux et elles se lisaient encore), un lecteur de disquettes 3,5″, un lecteur de CD, un lecteur de DVD, un graveur… Petit à petit, toutes ces inventions mirobolantes ont rejoint la poubelle, le tri à la décharge, les entrepôts d’ordure à ciel ouvert en Afrique… La principale différence entre l’électro-ménager et l’audio visuel ou l’informatique, c’est que dans le premier cas on jette du matériel qui ne fonctionne plus et qui n’est réparable qu’à prix d’or tandis que dans les deux derniers cas, on balance des appareils qui fonctionnent encore mais qui sont obsolètes trois mois après leur naissance…

 Avant même de parler de décroissance ou d’un quelconque renoncement aux innovations technologiques proposées par nos brillants chercheurs, je crois qu’il faudrait tout simplement surveiller le gaspillage. Question de simple bon sens ; mais bon sens qui échappe pour sûr aux chercheurs de profits record à court terme. Ne pas fabriquer du matériel préprogrammé pour se casser ; imposer aux fabricants non seulement le suivi des modèles et des pièces détachées, mais aussi un contrôle du prix de ces mêmes fournitures. On dénonce beaucoup l’obsolescence programmée mais on ne fait rien de concret pour lutter contre. L’espérance vie d’une tondeuse à gazon ou d’un mixer est plus courte actuellement qu’il y a dix ans. Certains ingénieurs font des prodiges en la matière, des engrenages en nylon peu résistants, en passant par des montages qui frisent l’aberration, il y aurait de quoi écrire un ou plusieurs volumes dans la collection La Pléïade. Je ne suis pas un nostalgique de Mao et je ne rêve pas d’un monde uniformisé où tout le monde porterait une blouse grise et un bonnet rouge fabriqués dans des ateliers d’état. Je ne suis pas hostile au progrès technique ; je refuse simplement les améliorations anecdotiques qui entrainent des changements incessants d’outils. Je préférerais que mon lave-vaisselle dure dix ans de plus quitte à ne pas disposer du dernier « senseur » hyper-intelligent qui détermine à quel point j’ai laissé une assiette sale à la fin de mon repas et calcule subtilement s’il ne faut pas chauffer l’eau à 39° plutôt que 40°. Quand j’achète une perceuse portable neuve à 100 €, j’ai du mal à admettre que les batteries (mortes au bout de deux années) coûtent pratiquement le même prix que la perceuse et qu’elles aient, comme par hasard, changé de forme dans le nouveau modèle. Le premier stade de la décroissance se situe là et il n’est pas bien douloureux à franchir. C’est fou ce qu’on peut économiser comme énergie simplement en faisant preuve d’un minimum de lucidité et d’attention.

 Une bonne série d’objets technologiques ont rendu l’âme ces derniers temps dans notre bonbonnière. Nous pourrions nous en passer, mais pas forcément. Je ne suis pas fan des vaisselles à la main quand on est nombreux, quand à la polycopie à la plume de paon sur un parchemin amoureusement préparé, je veux bien réserver cette activité à mes très vieux jours. Un petit panorama des mises en bière récentes :
– Kaput l’imprimante, payée dix fois son prix grâce aux cartouches vendues à prix d’or (le concept « Melita » a fait son chemin des carafes filtrantes aux cafetières électro-nucléaires). Pour être honnête je dois reconnaître qu’elle a fonctionné presque dix ans. Je doute que les modèles récents aient une telle espérance vie !
– Kaput le lave-vaisselle… nous avons eu de la chance  : nous l’avons fait hospitaliser il y a quelques années de cela et le chirurgien avait décrété que son espérance vie ne dépasserait pas trois mois.
– Kaput le gadget à faire des étiquettes : il était tellement merdique que je n’ai pas eu le temps de le payer dix fois avec les rubans… Un petit bourrage et hop ! foutu l’engrenage en plastique…
– Kaput la petite boîte magique estampillée d’une pomme assurant la sauvegarde automatique de mes pensées profondes et leur diffusion dans la galaxie toute proche…
– En partie kaput la tondeuse à gazon toute neuve, dont la garantie s’est achevée la veille du premier accident cardio-vasculaire. Depuis j’ai déjà payé la moitié de son prix en pièces détachées (contactez-moi si ça vous intéresse, je ferai un peu de pub pour la marque et pour le modèle !)

 Comme chaque fois qu’un bidule casse, on se dit qu’on va racheter mieux, plus solide, moins gadget… Et puis on renonce quand la banque nous rappelle que nous ne sommes toujours pas imposables à 75% faute de savoir taper dans un ballon avec la tête sans qu’il y ait besoin de faire intervenir un ostéopathe à la fin de chaque match. Il y a indubitablement des marques qui fabriquent du matériel plus solide que d’autres, dans le domaine de l’électro ménager par exemple, mais est-ce un choix bien raisonnable de payer trois fois plus cher des appareils qui durent deux fois plus longtemps ? En attendant d’avoir une réponse à ce dilemme parkinsonien, je persiste à réparer tout ce qui peut l’être et j’essaie de donner ce qui peut être remis en état par d’autres, plus compétents ou plus bricoleurs. L’autre jour je suis resté baba en voyant un jeune Africain capable de fabriquer une imprimante 3D (ou 4E ou 5F, je ne sais plus) uniquement avec des pièces de bric et de broc récupérées dans un tas d’immondices informatiques occidentaux (cf photo). Je regrette d’avoir suivi une filière littéraire pour mes études ; parfois je me sens un peu handicapé. Heureusement que je sais au moins assembler deux pièces de bois avec un joli tenon et une charmante mortaise… C’est déjà ça ! De plus, le bois je peux le brûler moi-même dans ma chaudière ultra-performante et polluant un peu moins qu’une vache atteinte d’aérophagie…

Tiens, ça me rappelle une chanson de la période yéyé : « t’es plus dans l’coup papa, t’es plus dans l’coup ! » Ça vous fiche un coup de vieux tout ça ! A moins que ce ne soit la « civilisation du chariot » qui soit mourante avant même d’avoir brillé à son zénith ?

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22novembre2013

Rose Pesotta, une figure méconnue du mouvement ouvrier américain

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

 A la question posée : « donnez moi le nom d’un, ou d’une militante syndicaliste célèbre d’Amérique du Nord », il se peut que l’on obtienne la réponse « Joe Hill », dont le nom a été popularisé par une chanson célèbre… mais il y a de fortes chances que la liste s’arrête rapidement. Quelques figures marquantes du syndicalisme français ont laissé des traces dans la mémoire nationale, mais l’Amérique est bien loin ! Il est clair que si l’on aspire à devenir célèbre, mieux vaut choisir une autre voie ! Mais ce n’est pas l’envie de se faire remarquer ou de faire carrière qui ont occasionné la décision de beaucoup de ces militants, restés trop souvent anonymes, de se mettre en avant et de payer de leur personne pour faire avancer la cause ouvrière dans leur pays. Parmi toutes et tous ces inconnus, la personnalité de Rose Pesotta, militante dans le textile aux Etats-Unis, mérite d’être évoquée. Cette femme remarquable qui n’a jamais cessé de se battre pour améliorer les conditions de travail dans un secteur industriel particulièrement dur, déclarait, quelques jours avant sa mort : « Je n’ai aucun regret concernant les choix que j’ai effectués dans le passé. Je choisirais sans doute le même chemin si je devais recommencer ma vie, en évitant simplement quelques erreurs que j’ai commises. J’aurai toujours en mémoire ces mots de Thomas Paine :  » Le monde est mon pays. Bien faire est ma religion. » »

  Rakhel Peisoty (aux Etats-Unis, les services de l’immigration n’appréciant pas les noms compliqués la « renommèrent » Rose Pesotta) est née le 20 novembre 1896, en Ukraine (*), à Derazhnia, dans une famille juive orthodoxe. Elle était la deuxième enfant d’une famille qui en avait dix ! Ses parents tenaient un petit commerce prospère et elle reçut l’éducation que recevait toute jeune fille dans une famille juive orthodoxe de l’époque. L’éducation était considérée comme quelque chose de particulièrement important. Rose étudia pendant trois années, de 1909 à 1912, dans une école privée de très bonne réputation. Elle connaissait et parlait couramment quatre langues. Son père militait activement dans les milieux de gauche, mais, par crainte des persécutions, réprouvait toute discussion politique au sein de sa famille. C’est sa sœur ainée, Esther, proche du groupe « La Volonté du peuple » qui se chargea de son éducation militante. Esther ayant émigré aux Etats-Unis, Rose exprima très vite le désir de la suivre et de quitter l’Ukraine, d’autant qu’elle avait été fiancée, à son insu, à un garçon du voisinage qui ne l’attirait absolument pas. La décision de Rose provoqua une véritable tempête familiale, mais elle tint bon et elle partit pour l’Amérique du Nord, en 1913, à l’âge de dix-sept ans, accompagnée par sa grand-mère. En 1920, son père fut tué lors d’un pogrom ; avoir fui son pays natal était sans doute une bonne décision !

 La vie aux Etats-Unis n’était pas facile pour les immigrés. Esther lui trouva du travail dans un atelier de fabrication de chemisiers ouvert par le syndicat ILGWU (International Ladies’ Garment Workers’ Union) pour aider les nouveaux arrivants. Esther était déjà engagée dans la lutte au côté des ouvrières. Elle avait notamment participé à la « marche du réveil des vingt mille » en 1909, vaste mouvement de protestation des ouvrières US qui réclamaient des conditions de travail honorables. Rose suivit la même voie que son aînée et se syndiqua donc dès son arrivée. Par la suite, elle changea plusieurs fois d’employeur et travailla dans diverses branches de l’industrie textile. Les conditions de travail restaient exécrables et la jeune femme trouva l’occasion à plusieurs reprises de mobiliser ses compagnes d’atelier. Son activité ne se limitait pas au syndicalisme. Dès 1917, elle se fit une propagandiste acharnée de la Révolution russe. Elle se battit également contre l’entrée en guerre des Etats-Unis, et, comme de nombreux autres militants, elle fut arrêtée en 1919 dans le cadre des opérations de police « contre les Rouges » (**). Elle échappa de peu à une expulsion. Son compagnon d’alors, Theodore Kushnarev, fut renvoyé manu militari en URSS. Elle n’en eut plus jamais de nouvelles, mais quand on connait le sort réservé aux anarchistes dans la « patrie du communisme », son destin paraît évident ! Parallèlement à son travail, elle reprit des études dans diverses institutions et améliora son niveau dans différents domaines, notamment l’anglais. Elle s’intéressait de près aux idées anarchistes et devint une militante active du mouvement. Elle collabora à plusieurs revues dans lesquelles elle écrivit de nombreux articles. Elle participa notamment au journal « Road to freedom » aux côtés d’autres personnalités comme Rudolf Rocker, Max Nettlau ou Emma Goldman…


Elle collabora aussi au journal en Yddish « Der Yunyon Arbeter » publié par la tendance anarchiste de l’ILGWU. Elle s’opposa constamment, au sein de cette organisation, aux tentatives de mainmise des militants communistes.

  A la suite d’un meeting syndical à Boston, en 1922, elle s’engagea dans les comités de soutien aux anarchistes italiens Sacco & Vanzetti, condamnés à mort à la suite d’un procès totalement faussé. Elle rencontra les deux hommes en prison et échangea avec eux une correspondance suivie jusqu’à leur exécution. Cette intervention lui valut une nouvelle arrestation par la police fédérale. En 1928, sa mère la rejoignit aux Etats-Unis. Elle aurait aimé voir arriver les autres membres de sa famille, mais le gouvernement soviétique refusa les visas.
En 1933, Rose Pesotta devint permanente de l’ILGWU et fut envoyée à Los Angeles pour organiser les travailleurs du textile, des ouvriers mexicains et chinois pour la plupart. Elle effectua un travail si remarquable que, dès l’année suivante, elle devint vice-présidente du même syndicat… Elle accepta ce poste avec réticence, convaincue que « la voix d’une femme solitaire au sein de l’exécutif du syndicat serait une voix perdue dans le désert ». La suite des événements et les difficultés qu’elle éprouva devait montrer qu’elle n’avait pas tort. A partir de ce moment, elle fut amenée à voyager un peu partout sur le continent. Avec la crise économique en plein développement, les conditions de travail, pour les femmes en particulier, devinrent catastrophiques. Le nombre élevé des « sans emploi » permettait aux patrons de maintenir les salaires au plus bas et la durée du temps de travail au plus haut ! Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, elle participa à l’organisation de nombreuses grèves dans le textile et devint la « bête noire » du patronat. Certaines des actions dans lesquelles elle s’est impliquée, comme la grève d’une usine de Los Angeles fabriquant des vêtements de sports, sont restées célèbres dans l’histoire syndicale aux Etats-Unis. Elle convoqua les journalistes devant un hôtel puis elle fit défiler les ouvrières en chemise de nuit avec leurs banderoles. Les grévistes obtinrent satisfaction à leurs revendications.

 Son engagement n’était pas sans risques. A la même époque, elle lutta au côté des ouvriers en lutte de Goodyear dans l’Ohio, puis de General Motors dans le Michigan. Un jour qu’elle participait à un piquet de grève à Cleveland, elle fut sauvagement battue par les membres d’une milice patronale et blessée par un rasoir ; elle en perdit partiellement l’audition. Elle intervint aussi dans la syndicalisation des ouvrières au Québec. Dans ce pays, les travailleuses du textile peinaient à s’organiser face à la répression patronale ininterrompue. Bernard Shane et Rose Pesotta vinrent à Montréal après la dissolution de la Ligue d’Unité Ouvrière et l’échec de la grève de 1934 qui impliquait pourtant plus de quatre mille ouvrières du textile. Les deux leaders syndicaux arrivés des Etats Unis aidèrent à la construction d’une nouvelle centrale, l’UIOVD (Union Internationale des Ouvriers du Vêtement pour Dames). Le travail fut difficile et délicat, car le syndicalisme n’était pas en odeur de sainteté dans un pays où le poids de la religion catholique était considérable. Rose effectua de nombreux déplacements à Montréal avant d’atteindre son but.

« Durant la campagne de syndicalisation, Rose Pesotta a innové en entreprenant une série d’émissions de radio visant à faire connaître l’action syndicale. Elle a embauché du personnel francophone ou bilingue, dont la majorité était des femmes, fait traduire les discours syndicaux dans la langue des travailleuses et organisé des fêtes et des bals, notamment pour célébrer la Sainte-Catherine, fête très populaire au Québec… Elle parvient, par sa détermination et ses méthodes originales, à syndiquer une main-d’œuvre restée jusque-là en marge de l’action syndicale. » (citation extraite du livre « ces femmes qui ont bâti Montréal – éditions du Remue-Ménage)

Une nouvelle vague de grèves débuta en 1937 et elle aboutit cette fois à la satisfaction des principales revendications : le salaire passa ainsi de 11 à 16 dollars par semaine. La grève victorieuse des « midinettes » de Montréal est restée célèbre dans l’histoire sociale du Québec, même si le nom de celle qui en fut l’instigatrice est parfois oublié. Un petit parc porte néanmoins son nom dans le quartier de Rosemont.

 En 1942, Rose Pesotta démissionna de ses fonctions à la tête de la centrale ILGWU. Elle était lassée du machisme qui régnait dans le syndicat. Malgré tous ses efforts, elle restait la seule femme présente dans la hiérarchie et elle peinait à imposer ses idées. 85 % des adhérents de l’ILGWU étaient des femmes, mais le bureau s’opposait à ce qu’il y ait plus d’une femme à la fois parmi les permanents.. Elle redevint simple ouvrière dans un atelier de couture à New York pendant deux années, et profita de cette période pour écrire ses mémoires (***). Contrairement à l’attitude qu’elle avait adoptée pendant la première guerre mondiale, elle soutint l’engagement allié contre le Japon et l’Allemagne. Elle considéra par contre comme une faute grave, l’accord signé par les principaux syndicats (AFL et CIO) avec le gouvernement et leur renoncement au droit de grève pendant la durée du conflit. Elle estimait qu’il s’agissait là d’un trop beau cadeau fait au patronat.

Lors de la 25ème convention du syndicat, en 1944, elle fut rappelée au bureau exécutif et elle reprit ses fonctions. Elle fut profondément choquée en apprenant la Shoah qui avait eu lieu en Europe. Plusieurs membres de sa famille laissèrent leur vie dans les camps. A partir de ce moment là, elle élargit son engagement, et adhéra à la « B’nai Brith Anti-Defamation League » et participa à des conférences contre le racisme et l’antisémitisme, dans tout le pays. L’holocauste l’avait tellement marquée, qu’elle s’engagea dans le courant sioniste ouvrier de gauche, tout en conservant ses relations avec le mouvement libertaire. Il est quasiment impossible de lister toutes les initiatives auxquelles elle participa après guerre tant ses déplacements (Norvège, Suède, Pologne, entre autres) et ses engagements furent nombreux. Elle entra en contact avec d’autres militantes libertaires comme May Picqueray, se dévoua sans limite pour aider les compagnons italiens …  mais elle ne retourna jamais en URSS. Elle décéda le 7 décembre 1965 à Miami. Ses funérailles eurent lieu deux jours plus tard à New York en présence de plusieurs centaines de personnes.

NDLR
Illlustrations

photo n°1 : source « Cornell University ILGWU collection »  – photo n° 2 portrait, source JWA (Jewish Women’s Archive) – photo n° 4 « Road to freedom » éphéméride anarchiste – photo manifestation n° 6 source archives radio Canada.

Notes  : (*) Tout comme son ainée, Olga Taratuta, qui elle est restée la plus grande partie de sa vie en URSS. Voir le portrait de cette militante dans un article publié antérieurement sur « La Feuille ». (**)  Parmi les autres militantes arrêtées, figuraient Mollie Steimer et Emma Goldman qu’elle connaissait bien et avec laquelle elle noua une relation d’amitié. (***) Son premier livre, « Bread upon the waters », fut édité en 1944. Elle en écrivit un second « Days of our lives », qui parut en 1958, et fut dédié aux victimes juives de la barbarie nazie. Le texte intégral de « Bread unpon the waters » est accessible aux anglophones à cette adresse. A ma connaissance, il n’a jamais été traduit en français.

Sources documentaires : dictionnaire des militants anarchistes, archives de l’ILGWU, archives de la FTQ (Fédération des Travailleurs du Québec), ainsi que les sites internet « éphéméride anarchiste » et « libcom.org »…

 

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17novembre2013

Difficile de voir la ligne bleue des Alpes dans les brumes de novembre

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

En m’asseyant devant mon clavier pour écrire ou pour consulter la liste des pistes de recherche que j’ai notées pour rédiger (peut-être) une chronique un jour, je m’aperçois que de plus en plus de sujets qui me tentent concernent l’histoire… Cela me contrarie un peu, car je ne voudrais pas que la « Feuille Charbinoise » devienne un blog exclusivement historique. Certes, je prends grand soin, dans beaucoup de billets, d’essayer de montrer les liens indiscutables existant entre bon nombre d’événements du passé et des faits considérés comme d’actualité… Je suis attentif également à démontrer l’importance à mes yeux d’une solide culture historique pour mieux comprendre les soubresauts du monde qui nous entoure. J’ai aussi tendance à penser que l’on gagnerait un temps fou si l’on ne reprenait pas, sans arrêt, des voies sans issue, ou du moins sans issue satisfaisante au regard de nos attentes. Du coup j’enrage parfois lorsque j’entends ressasser les mêmes rengaines ou que je vois fonctionner – à plein rendement – les éternels attrape-gogos (c’est sans doute le lot des presque-vieux grognons dont je fais partie un peu plus chaque jour !). J’ai envie, au passage, d’illustrer mon propos par un exemple que je trouve tout à fait opportun…

 Une recherche biographique passionnante sur plusieurs personnalités méconnues de l’entre-deux-guerres m’a conduit par exemple à découvrir des textes publiés dans des revues de gauche ou d’extrême-gauche quelques mois après la victoire du Front Populaire en France, en 1936. Les doutes, les inquiétudes et parfois même la colère qu’expriment un certain nombre de chroniqueurs de cette période rappellent sans aucun doute les propos tenus actuellement par les déçus de la Gauche molle. Au cas où vous vivriez sur une autre planète, sachez que ce que je qualifie de « gauche molle » c’est le parti  qui siège actuellement sur le trône présidentiel et domine largement l’hémicycle parlementaire. Un exemple de ce que pensaient les ancêtres des « indignés » actuels ? Voici les fragments d’un texte émanant du groupe « Nouvel Age » (*) relevé dans le numéro de juillet 1936 d’une revue fort intéressante, « Les Primaires » (**)…

« Le fait général à retenir est celui-ci : que le fascisme n’a triomphé que par la carence du socialisme pour l’édification du socialisme. Le fascisme n’a pas à proprement parler battu le socialisme. 11 a expulsé de la vie publique un combattant qui défendait — mollement— des institutions non socialistes. […] Le socialisme a été défaillant partout. Il a occupé les usines en Italie, il a dû les abandonner huit jours plus tard ; il a eu d’énormes morceaux du pouvoir en Allemagne, et la possibilité d’avoir tout le pouvoir, et il n’en a exactement rien fait. Il était le maître à Vienne ; il a construit des immeubles ; il n’a fait aucune réalisation économique. A la suite de ces échecs, le fascisme est venu, parce qu’il n’y avait personne pour oser gouverner. Le socialisme français saura-t-il, voudra-t-il, pourra-t-il gouverner ? […]
Si le fascisme ainsi compris réussissait à s’implanter partout, et d’abord en France (et si la France succombait, les autres démocraties seraient bien sérieusement menacées) qu’en résulterait-il ? D’abord la mort de la civilisation basée sur l’intelligence, le fascisme étant anti intellectualiste : si le phénomène fasciste durait, il mettrait, en péril la civilisation dont, par son inertie intellectuelle systématique, il tarirait les sources. […] Mais bien plus vite encore le fascisme aboutirait à la guerre. En fait, il nous y mène déjà, avec le bienveillant concours des vieilles démocraties. »

 Texte écrit en 1936… « La carence du socialisme pour l’édification du socialisme » responsable de l’arrivée au pouvoir de ce que nous appelons pudiquement maintenant « la droite populiste »… Cela mérite réflexion non ? Je sais bien que bon nombre de ceux qui ont mis un bulletin « Hollande » dans les urnes en 2012 ne se faisaient pourtant guère d’illusions et espéraient simplement que le PS, une fois installé au pouvoir, infléchirait un peu la politique ultralibérale de ses prédécesseurs. Certes, le simple changement de majorité politique de 2012 n’avait rien de comparable avec l’enthousiasme qui a accompagné l’arrivée du Front Populaire au pouvoir en 1936. Certes, les leaders « socialistes » actuels n’ont que peu de ressemblance avec leurs ainés, que l’on pouvait pourtant juger bien timorés à l’époque (le carriérisme politique n’est pas une nouveauté)… S’il n’y avait pas eu l’importante mobilisation populaire, le mouvement d’occupation des usines, les manifestations, il est probable que les conquêtes sociales obtenues à l’époque n’auraient pas été arrachés au patronat par la seule volonté bien tiède d’un gouvernement qui ne souhaitait bousculer personne. La mobilisation sociale de ces dernières années n’a rien de comparable avec celle de 36. Ce qui est dramatique c’est que l’étiquette « socialiste » a conservé une certaine aura qu’elle ne mérite certainement plus. Nos gouvernants actuels se montrent tout juste capables de continuer à avancer dans l’itinéraire clouté que leur a balisé la Finance internationale. Ils essaient parfois de donner une coloration plus humaniste à certaines de leurs décisions, mais sans jamais remettre en cause aucun choix économique fondamental : austérité, accroissement des inégalités, croyance aveugle dans le mythe d’une croissance économique indéfinie et d’une technologie capable de repousser sans fin les limites de l’exploitation de la planète… Les nouveaux maîtres se révèlent parfois pires que les anciens car ils surfent sur l’indulgence de ceux qui les ont portés au pouvoir.

  Tout cela pour dire que l’actualité nationale, comme celle qui déborde largement le cadre de l’hexagone, me laisse – pour le moins – perplexe, – pour le plus – bouillant de colère… D’où mon appréhension à écrire des chroniques sur le moment présent : inquiétude de lasser en répétant sans cesse les mêmes arguties, incapacité parfois d’apercevoir la moindre lueur d’espoir poindre à l’horizon, ou tout simplement fatigue liée à l’impression d’enfoncer des portes ouvertes. Quand le blues devient trop profond, je me replonge avec délices dans la lecture de textes du passé, ou je parcours avidement les colonnes d’un journal positif comme « l’âge de faire », ou d’un site d’infos revigorant comme « Utoplib ». Dans le premier cas de figure, je me dis que d’autres ont déjà compris et parfaitement analysé certaines situations qui se renouvellent de nos jours, et que leurs lumières ne peuvent que nous éclairer et nous empêcher de renouveler les mêmes erreurs tous les vingt ou trente ans. Dans le second cas, je m’aperçois que certain(e)s camarades, portés par une énergie considérable, n’hésitent pas à jouer les trouble-fêtes et à semer patiemment leurs grains de sable dans les rouages de la machine. Ce que d’autres font, pourquoi ne pas l’imiter et chercher  sans cesse de nouvelles solutions pour faire des trouées dans les nappes de brouillard qui s’accumulent à l’horizon ; montrer dans les faits qu’un autre monde est possible ; que les valeurs de compétition, de mépris, de lâcheté, de violence qui triomphent actuellement ne sont pas les seules que l’être humain est capable de promouvoir… Sans doute courons-nous le risque de ne bâtir que des châteaux de sable, des amoncellements éphémères que les vagues répressives sont capables de niveler ; mais lorsque les tas deviennent suffisamment nombreux, ils permettent de constituer des dunes. Lorsque ces dernières jouent pleinement leur rôle de digues protectrices, les paysages de l’intérieur des terres peuvent alors être modelés, tranquillement, à l’image des gens paisibles et pacifiques qui les habitent.

 Je parlais d’actualité un peu plus haut. Revenons-y… Que dire sur cette triste affaire des « bonnets rouges » qui n’ait pas été dit par d’autres ? Je partage totalement les analyses proposées par Patrick Mignard dans son blog ou celles de Superno (pour ce dernier, lien vers l’article concernant les « bonnets rouges »). Laisser le soin à un consortium privé de prélever des impôts : cela ressemble à s’y méprendre à certaines pratiques de l’ancien régime, lorsque les coffres de la royauté étaient remplis par ces personnages généralement peu scrupuleux qu’étaient les fermiers généraux ! A quand le remplacement du service des impôts par une S.A. Trésor public, dont les actionnaires seraient (au hasard) Suez, Vivendi et quelques fonds de pension d’outre-Atlantique ?
Par ailleurs, l’hypocrisie des politiques et des médias aux ordres me laisse sans voix : que ceux qui, ces dernières années ont apporté avec leurs propos autant d’engrais aux idées nauséabondes de la droite extrême, se permettent de pleurer aujourd’hui sur la montée des idées racistes dans l’opinion publique,  cela me donne la nausée. Il reste qu’il faut quand même surveiller, très attentivement, les gesticulations du Front National. Dans le contexte actuel, celles-ci pourraient bien déboucher sur des lendemains qui déchantent. La vigilance s’impose : après la catastrophe, il sera trop tard.
Politique internationale ? Deux sujets parmi tant d’autres… Les négociations en cours sur le nucléaire iranien ou sur la paix entre Israël et les Palestiniens… ; ces tragi-comédies ne me donnent guère envie d’épiloguer. Le cyclone en Malaisie ? Cela me rappelle de façon tragique la situation en Haïti, il y a quelques années, déjà évoquée dans ces colonnes.
Bref il y a du pain sur la planche et je vais continuer à pétrir, mais il y a des chances que les portraits de personnages plus ou moins connus et les évocations historiques se fassent de plus en plus nombreux, à moins qu’une grosse bouffée d’espoir n’apparaisse enfin à l’horizon brumeux de la ligne bleue des Alpes. Auquel cas je ne me priverai pas d’apporter mon grain de sel dans le fil de l’actualité bien sûr.

Ce texte a été écrit à l’occasion du sixième anniversaire du blog, la première chronique ayant été publiée un certain 17 novembre de l’an 2007.

NDA – (*) L’un des animateurs de ce groupe « Nouvel Âge », Georges Valois, était un personnage dont la trajectoire politique a été plutôt singulière : de l’extrême gauche à l’extrême droite (anarchiste, il est devenu monarchiste), puis à nouveau à l’extrême gauche (proche du courant distributiste)… Entré dans la Résistance, il est mort en déportation, à Bergen-Belsen en 1945.
(**) Cette opinion n’est pas l’expression d’un quelconque corporatisme. Je pense que cette revue, offrant l’opportunité aux instituteurs de témoigner de leurs divers talents artistiques, était une juste réponse à l’arrogance de quelques éminents membres du « secondaire ».

Un coup de pub pour finir !


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11novembre2013

« C’est à Craonne, sur le plateau, qu’on doit laisser sa peau… »

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Petites histoires du temps passé.

Quand on fusillait « pour l’exemple » les survivants de Craonne.

  Avoir survécu aux trois premières années de la guerre, particulièrement meurtrières, être revenu vivant d’une offensive sur le plateau de Craonne, véritable boucherie organisée par le général Nivelle, puis être condamné à mort suite à une décision aussi barbare qu’imbécile de l’état-major français, tel fut le destin du Caporal Vincent Moulia… Cette histoire qui illustre parfaitement l’état d’esprit régnant sur le front en 1917 mérite d’être contée. Il ne s’agit point là d’un travail exhaustif sur les mutineries de 1917 ; les faits d’insoumission lors de cette année terrible furent si nombreux qu’un simple billet de ce blog ne suffirait pas à en dresser la liste… J’ai donc choisi de m’intéresser plus particulièrement à un événement : le 27 mai 1917, le 18ème régiment d’infanterie qui a payé un lourd tribut à la tentative de reconquête du plateau de Craonne, caprice criminel du Général Nivelle, refuse de remonter une nouvelle fois au front alors que sa période de repos n’est pas terminée. L’incident est pris très au sérieux par l’état-major, d’autant qu’il n’est pas isolé, et la politique répressive décidée par le Général Pétain est appliquée à la lettre. On arrête, on juge sommairement, on envoie les rebelles au massacre dans les bataillons destinés aux attaques suicide, ou on fusille tout simplement quelques poilus tirés au sort. Avant de rentrer dans les détails de cette histoire, sachez quand même que le nombre de soldats condamnés à être fusillés par nos propres troupes s’élève à près de 600 pour l’ensemble de la guerre. Ce dénombrement est toutefois très partiel car il ne tient pas compte des poilus qui ont été liquidés, sans jugement, par leurs gradés, ou de ceux qui ont été volontairement éliminés, soit par des tirs intentionnellement mal dirigés de notre artillerie, soit par des assauts tout aussi inconsidérés que meurtriers. Un siècle ou presque après ces événements, certains soldats fusillés « pour l’exemple » n’ont toujours pas été réhabilités : leurs noms ne figurent toujours pas sur les monuments aux morts puisqu’ils n’ont pas été encore reconnus comme « morts pour la France »… Contrairement à ce qui s’est passé en Grande-Bretagne par exemple, en 2006, aucune démarche de réhabilitation collective n’a eu lieu dans notre pays jusqu’à ce jour…

 La bataille du chemin des dames, secteur de front où se trouve le plateau de Craonne, a débuté le 16 avril 1917 à six heures du matin. Quelques objectifs fixés par l’ambitieux plan de l’état-major sont atteints, mais les pertes sont considérables. Les soldats français se heurtent à trois obstacles majeurs : le climat (mois d’avril particulièrement froid, neigeux et pluvieux), position de départ difficile (en contrebas du plateau tenu par les Allemands) et surtout méconnaissance de la complexité du système de défense ennemi. Les Allemands occupent le terrain depuis septembre 1914 et ont largement eu le temps de le fortifier. Selon Nivelle l’offensive doit durer 24 h. La réalité est tout autre puisque les combats vont se prolonger pendant des semaines…  Du 16 au 25 avril, en une dizaine de jours, on dénombre plus de 30 000 morts côté Français. Les officiers décident alors de renoncer à une offensive d’envergure et de se livrer à des attaques localisées pour affaiblir le front ennemi. Le 4 mai, le 18ème régiment d’infanterie attaque et investit le petit village de Craonne dont le nom va rester tristement célèbre dans l’histoire de la première guerre mondiale. A partir du 20 mai, des mutineries éclatent sur tout le front : elles concernent pas moins de 150 unités différentes. Le Général Nivelle est démis de ses fonctions et remplacé par le général Pétain. Le 4 juin, l’état-major décide d’annuler les attaques prévues pour le restant des mois ; les officiers sont inquiets ; le moral des troupes est au plus bas… Au bout de deux mois d’offensive, les pertes sont estimées à 200 000 hommes côté français.

 Le caporal Moulia du 18ème R.I. a pris part aux combats pour la prise de Craonne, le 4 et 5 mai. En deux jours d’affrontement, son unité a perdu 20 officiers et 824 soldats. Le régiment est envoyé en repos à Villers sur Fère. Le 27 mai, on fête la Pentecôte au café du village. Les esprits s’échauffent :  une rumeur circule selon laquelle le 18ème R.I. doit remonter au front, avant la fin de sa période de repos, pour prendre la place d’une autre unité qui s’est mutinée. Une centaine de soldats forment un cortège dans la rue ; des civils se joignent à eux ; des cris de colère et des slogans hostiles à l’état-major s’élèvent dans la foule. On chante l’Internationale. Le colonel Decherf est bousculé par les mutins. Pendant la nuit les soldats s’organisent pour barrer les rues et empêcher l’embarquement de leurs camarades vers le front le lendemain matin. Le 28, dans la journée, l’intervention musclée d’un détachement de gendarmerie permet aux officiers de reprendre la situation en main. Le nombre d’insurgés fond comme neige au soleil. Les uns après les autres, les mutins capitulent et demandent à rejoindre leur unité. Les cinquante hommes les plus déterminés finissent par capituler à leur tour. Les troubles ont duré deux jours ; il n’y a eu ni tués, ni blessés ; aucune dégradation de matériel n’a été commise. Cela ne calmera en rien l’ardeur répressive des autorités.

Le caporal Moulia, soldat discipliné, ne participe pas à ce défilé. Cela n’empêche pas le fait qu’il est arrêté, dès le 28, par la police militaire. Le système répressif mis en place par le Général Pétain est simple : en cas de troubles, on arrête et on fait passer en conseil de guerre un certain nombre de soldats « plus ou moins » tirés au sort dans l’unité. Dans le cas du 18ème, les officiers décident d’arrêter les 12 soldats qui ont fait le plus de prison pour indiscipline. Dans le lot, pour faire bonne mesure, il faut un caporal. Un homme est désigné : le caporal Crouau ; problème : il n’était pas présent à Villers au moment de la mutinerie ; suivant sur la liste, le caporal Moulia fera l’affaire, même s’il a été décoré de la médaille de guerre pour son comportement à Verdun. D’autres soldats sont arrêtés et les sanctions pleuvent : 14 hommes doivent effectuer 60 jours de prisons puis seront affectés à des « sections spéciales d’infanterie », souvent utilisées pour des missions de combat suicidaires ; une centaine d’hommes sont condamnés à des peines de prison de 30 ou 60 jours (compte-tenu des pertes sur le front, on ne peut ponctionner trop lourdement les régiments !).

 Pour les douze « meneurs », les événements se précipitent. Ils passent en conseil de guerre le 7 juin. Malgré l’intervention de quelques sous-officiers qui prennent leur défense, quatre soldats sont condamnés à mort, parmi lesquels le caporal Moulia. Un recours en grâce auprès du président de la République n’aboutit pas. Trois hommes sont fusillés le 12 juin à Maizy : Casimir Canel, Alphonse Didier et Jean-Louis Lasplacettes. Vincent Moulia ne fait pas partie de la liste. Il a réussi à échapper à la vigilance de ses gardiens. Après la conseil de guerre, les condamnés sont enfermés dans les dépendances d’une ferme. A l’occasion d’un bombardement effectué par les Allemands, le caporal Moulia réussit à s’enfuir de son lieu de détention. Malgré les avis de recherches lancés par les autorités, il réussit à rejoindre son village natal, Nassiet, dans les Landes, et à s’y cacher jusqu’en 1918. Au mois de mai, craignant d’avoir été dénoncé, il passe en Espagne, comme bon nombre d’autres insoumis l’ont fait avant lui. Il restera de l’autre côté des Pyrénées jusqu’en 1936. Il bénéficie alors d’une amnistie, mais n’a pas droit à une carte d’ancien combattant, ni aux quelques avantages qui lui sont liés. Sa croix de guerre ne lui est restituée qu’en 1979, cinq années avant sa mort, le 28 décembre 1984.

L’histoire du caporal Moulia est symbolique à plusieurs titres. Il s’agit d’un soldat exemplaire selon les critères militaires classiques, et non d’un militant antimilitariste et/ou communiste. Il est pourtant victime comme les autres de l’aveuglement et de la stupidité de l’institution. Il partageait sans doute le « ras le bol » des mutins, mais n’a pas participé directement aux événements ; cela n’empêche aucunement certains de ses officiers de le trainer dans la boue le jour du conseil de guerre. Considéré comme un quelconque numéro matricule parmi d’autres, il montre le peu de cas que faisait l’armée de ses combattants, même les plus valeureux, traités comme de la viande à mitraille. Vincent Moulia est le seul « poilu » condamné à mort à avoir réussi à échapper au peloton. Pour ce faire, il a dû faire preuve d’une persévérance et d’un courage exceptionnels, même si la chance, pour une fois, lui a donné un solide coup de pouce. Ils sont nombreux, les simples soldats, comme lui, qui ont été victimes de la bêtise de l’état-major : envoyés à l’abattoir lors d’offensives improvisées ou tombés sous les balles de leurs frères pour avoir refusé de mourir pour les intérêts financiers de quelques grands de ce monde.

 « Ceux qu’ont le pognon, ceux là reviendront, car c’est pour eux qu’on crève », comme le dit si bien l’un des vers  du refrain de la célèbre « chanson de Craonne ». Vincent Moulia ne faisait pourtant pas partie de ceux qui chantaient la suite du refrain « Mais c’est fini, nous les troufions on va se mettre en grève ». Il était prêt à se laisser trouer la peau pour une patrie bien « chimérique ». Les officiers du conseil de guerre ont préféré qu’il se fasse trouer la peau par des balles françaises. Contrairement à beaucoup d’autres, lui a réussi à échapper à son destin.
Dans une future chronique, je vous conterai une autre histoire d’insoumission, d’un tout autre genre… Il s’agit de celle d’Eliacin Vézian, déserteur, arrêté en 1921 et déporté en Guyane. Il paraît que l’on va commémorer le centenaire du début de la grande boucherie, l’année prochaine. Il faut bien que la Feuille Charbinoise participe à sa manière à ces festivités macabres !

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8novembre2013

L’histoire de Charles Babbage et Ada Lovelace, précurseurs de l’informatique

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sciences et techniques dans les temps anciens.

   Au début du XIXème siècle, l’Angleterre, en pleine révolution industrielle, a des besoins croissants en matière de calcul. Les tables de navigation, effectuées manuellement, sont parsemées d’erreurs aux conséquences parfois catastrophiques. Les machines industrielles, en cours de réalisation dans le tissage ou dans la sidérurgie nécessitent, de la part de leurs concepteurs, des calculs longs et fastidieux. C’est dans ce contexte d’un besoin de plus en plus pressant de l’industrie que se met au travail l’ingénieur Charles Babbage. Il conçoit les plans de deux machines à calculer complexes : une « machine à différences » et une « machine analytique ». Les deux projets s’avèrent aussi complexes que coûteux à réaliser : depuis les travaux sur les calculateurs de Pascal (la Pascaline) et de Leibniz, au XVIIème siècle, les possibilités technologiques n’ont guère évolué. La « machine à différences » ne va être que partiellement construite, malgré l’aide du gouvernement anglais, et la « machine analytique » restera à l’état de projet. Charles Babbage va recevoir le soutien d’une scientifique de premier ordre, la mathématicienne Ada Lovelace. Cette femme va utiliser son talent et sa fortune pour essayer de promouvoir, puis de prolonger les travaux de l’ingénieur. Elle va être l’une des pionnières de la notion de programmation en informatique, et va rédiger notamment le descriptif de ce que doivent être la structure et le fonctionnement d’une machine à calculer. Nous allons revenir plus en détail sur l’histoire de ces deux personnages et sur l’importance de leurs travaux.

Une remarque cependant, avant de rentrer dans le vif du sujet : Charles Babbage est resté relativement célèbre dans la communauté scientifique bien que, à l’origine, certains aient considérés ses travaux comme plutôt farfelus. Ada Lovelace a été oubliée pendant plus d’un siècle et sa « réhabilitation » est relativement récente. On s’est aperçu alors que les prolongements qu’elle avait donnés aux travaux de son ami étaient tout sauf négligeables. Selon un mouvement de balancier bien connu, correspondant à l’humeur d’une époque, il y a des chances que leur importance ait sans doute été exagérée aussi. Il faut bien contrebalancer la misogynie évidente de certains historiens des sciences !

 Charles Babbage est né le 26 décembre 1791 à Londres, dans une riche famille de la bourgeoisie anglaise. Son père travaille dans la finance. Charles fait d’excellentes études à l’école privée Forty Hill puis à la maison avec un professeur privé originaire d’Oxford, et enfin au Trinity college. Son indiscipline sentimentale va mettre un terme à cette ère de prospérité. En 1814 il se marie avec Georgiana Whitmore, alliance que son père n’approuve absolument pas. Il est alors obligé de se débrouiller en grande partie avec ses propres moyens financiers, mais cela ne freine pas ses projets scientifiques dans un premier temps. A 29 ans, il est membre à la fois de la société royale de Londres et de celle d’Edimbourg. Passionné par les mathématiques, les statistiques, l’astronomie, la technologie, il travaille dans de nombreux domaines et invente, entre autres, un pare-buffle pour les locomotives ou un compteur à vitesse particulièrement performant… Il met au point des tableaux statistiques de mortalité pour les assurances et suggère aux postes anglaises d’utiliser un timbre à valeur unique pour le courrier, quelle que soit sa destination (s’il revenait à la vie, il aurait du travail en perspective avec La Poste française…). Il réalise aussi une avancée spectaculaire dans le domaine du décryptage en réussissant à « casser » un système de codage largement employé dans les dépêches secrètes : le code de Vigenère. Il s’intéresse tout particulièrement aux statistiques, aux méthodes avec lesquelles elles sont réalisées et à la recherche de moyens permettant d’éviter un trop grand nombre d’approximations dans les tables de calcul. La mécanisation du processus lui semble être la bonne solution et dès 1819, il se met  à dessiner les plans d’une machine capable d’effectuer de tels travaux. Cela fait déjà plusieurs années qu’il rêve de la construire.

Le projet est ambitieux et sa réalisation – partielle – va demander trois années. La taille de la machine à différences de Babbage et sa complexité sont impressionnantes : 2,40 m de haut, 2,10 m de long, une masse de plusieurs tonnes comportant environ 25 000 pièces. A mi-chemin de sa réalisation, la machine a déjà coûté le prix d’une vingtaine de locomotives à vapeur de l’époque. En 1923 il reçoit, pour ses travaux, la médaille d’or de la Royal Astronomical Society. Le gouvernement anglais lui vote une subvention pour qu’il perfectionne sa machine, en lui permettant notamment d’imprimer les résultats. Il n’arrivera pas au terme de cette seconde étape de développement et va abandonner sa première machine à différences en 1842. Entre temps il a eu l’idée d’un autre calculateur, plus perfectionné, la machine analytique. Celle-ci est plus complexe puisqu’elle se divise en cinq parties : un dispositif d’entrée des données, utilisant des cartes perforées, comme le métier à tisser de Jacquard ; un dispositif de contrôle assurant le transfert des données dans une sorte de mémoire stockant les résultats, appelé « magasin » ; un second dispositif de calcul et une imprimante de sortie. On n’est pas loin du schéma d’organisation des premiers ordinateurs !

Jusqu’à une période relativement récente, les historiens de l’informatique pensaient que les plans de Babbage n’étaient en fait pas réalisables avec les moyens techniques de l’époque. Une équipe de chercheurs du musée des Sciences de Londres a finalement réalisé le projet de l’inventeur en 1991. Les premiers essais réalisés ont prouvé que le principe général de fonctionnement du calculateur était parfaitement correct et sa construction possible au XIXème siècle avec les matériaux disponibles. Une seconde machine a été achevée en 2008 : elle a été exposée un temps dans un musée d’histoire de l’informatique en Californie avant de figurer dans une collection privée.

 Pour mener à bien son projet, Charles Babbage s’est entouré d’un certain nombre de collaborateurs ainsi que d’une collaboratrice, Ada Lovelace. Le terme d’admiratrice conviendrait mieux pour qualifier leur relation. Voici en quels termes la jeune femme parle des travaux de son ami : « Sa machine tisse des modèles algébriques de la même façon que le métier de Jacquard tisse des fleurs et des feuilles. » Mais qui est donc cette ardente propagandiste ? Ada Lovelace est plus jeune que Charles Babbage, puisqu’elle est née le 10 décembre 1815. Elle est la fille du célèbre poète Lord Byron. Sa mère, Annabella Milbanke, est déjà une passionnée de mathématiques. Le mariage « forcé » du couple est une catastrophe ; un mois après la naissance de leur fille, Lord Byron et Annabella Milbanke se séparent. La mère quitte le poète avec armes et bagages, ainsi qu’avec son enfant. Ada ne reverra jamais son père. Lady Milbanke veille à ce que sa fille reçoive une éducation intellectuelle complète et lui choisit des tuteurs compétents dans le domaine scientifique. En 1832, Ada fait la connaissance d’une éminente chercheuse du XIXème siècle, Mary Sommerville. C’est par l’intermédiaire de celle-ci qu’Ada va rencontrer Babbage. Très vite, les travaux de l’ingénieur la fascinent. Son admiration est si grande qu’elle l’aide dans ses travaux, mais devient aussi l’une des propagandistes les plus acharnées de ses machines. Il est probable que Charles joue, dans l’histoire de la jeune fille, le rôle du père qu’elle n’a jamais eu !

 Il est difficile de déterminer la part exacte d’Ada Lovelace dans les recherches pour la mise au point de la machine analytique, mais il est certain qu’elle est importante. Ada Lovelace rédige notamment le premier algorithme destiné à être réalisé par une machine. Elle contribue donc essentiellement à la partie théorique des travaux de son ami. En 1842, paraît dans un journal suisse une description très complète du calculateur de Babbage. Ce texte, rédigé par un mathématicien italien, est publié en français. Ada va se charger d’en assurer la traduction en anglais et va le compléter par de multiples annotations. Pour Ada Lovelace la machine à différences, une fois perfectionnée, pourrait être bien plus qu’un simple calculateur. On lui doit notamment cette idée, plutôt visionnaire : « la machine pourrait composer de manière scientifique et élaborer des morceaux de musique de n’importe quelle longueur ou degré de complexité ». Il semble qu’elle ait l’intuition de ce que permettront, dans le futur, les « machines à calculer » plus élaborées. En ce sens, elle mérite à part entière ce qualificatif de « pionnière de l’informatique » souvent accolé à son nom. Les travaux de Babbage, ainsi que les siens, sont le franchissement d’une étape supplémentaire dans le long chemin qui va conduire à la mise au point de l’informatique, puis de la micro informatique au siècle dernier. Il manquait aux deux savants anglais l’apport considérable que vont représenter, dans ce domaine, la connaissance des phénomènes électriques puis la découverte de l’électronique…

 Lady Lovelace disparait le 27 novembre 1852 à Londres. Elle n’est âgée que de 37 ans. Ses grossesses répétées (elle a eu trois enfants) viennent à bout de sa santé fragile et les saignées à répétition des chirurgiens n’ont pas contribué à soigner le cancer de l’utérus qui est à l’origine de sa mort. Son enthousiasme pour les travaux de Charles Babbage a contribué à sa ruine économique. Pour financer les recherches de son ami, et compenser le fait que ni les banquiers ni le gouvernement ne veulent plus courir le risque d’investir sur un projet qui leur paraît chimérique, elle n’a pas hésité à jouer sa fortune sur les champs de course. Ses talents mathématiques n’ont pas suffi à combattre les lois implacables du hasard. Son maître à penser et ami est plus chanceux qu’elle et va lui survivre de longues années. Il meurt en octobre 1871 dans sa quatre-vingtième année. Le prénom de Lady Lovelace, sera donné à l’un des premiers langages informatiques utilisé par les universitaires : ADA ; il s’agit là d’un hommage bien mérité. La jeune femme retrouve peu à peu la place qui doit être la sienne dans l’histoire des sciences. Le langage Ada, bien qu’il soit ancien, intéresse encore de nombreux programmeurs.

NDA – auto-pillage : cette chronique est un plagiat honteux d’un texte beaucoup plus conséquent que j’ai publié dans des temps anciens dans le cadre de la collection Périscope des Presses de l’Ecole Moderne Française (PEMF) sous le titre « histoire de l’informatique ». Cet ouvrage est épuisé ; les PEMF ont disparu du paysage de l’édition mais l’ouvrage se trouve encore dans certaines bibliothèques. Que l’auteur me pardonne les quelques corrections et mises à jour que je me suis permises !
Autres sources d’information : Wikipedia et bibmath.net. Illustrations provenant de Wikicommons. L’image n°4 représente une partie de la machine originelle de Babbage. La copie réalisée dans les années 2000 est représentée sur la photo n°6. La dernière illustration est une gravure du XIXème siècle : elle permet de se faire une idée de la complexité des empilements de rouages !

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