20mars2013

Loin des bruits et de l’agitation de ce monde…

Posté par Paul dans la catégorie : Notre nature à nous.

petites nouvelles printanières de notre ruralité

 C’est incroyable l’importance que peuvent revêtir, à nos yeux, mais pas seulement aux nôtres – je m’en rends bien compte – ces premières journées ensoleillées de printemps, surtout lorsqu’elles succèdent à un hiver plutôt frais et bien gris. Je crois d’ailleurs que quelle que soit la couleur de l’hiver, l’événement a toujours la même ampleur. Les rayons de soleil ont un effet dopant considérable et c’est le moment où l’on éprouve ce que peut être le phénomène de mue dans le monde animal. Nous ressemblons alors un tout petit peu à la libellule qui se débarrasse du carcan de son enveloppe et déploie ses ailes scintillantes sur les bords de la mare. En ce qui me concerne, plus les années passent, plus je ressens cette métamorphose printanière. Il me semble que je vieillis de deux ou trois années chaque automne et que je rajeunis de façon compensatoire au mois de mars, de façon à respecter la loi commune de l’évolution.
Le plus époustouflant, c’est la vitesse du changement qui s’opère dans la nature, à la faveur surtout du rallongement du jour. Il suffit d’observations régulières, conduites avec un brin d’attention, pour se rendre compte que le comportement des animaux et des plantes change de jour en jour et parfois même d’heure en heure. Les perce-neige ouvrent le bal de façon spectaculaire mais ils ne sont pas les seuls acteurs du monde végétal à ressentir ce besoin d’exubérance. Chaque année, peu ou prou à la même date, les artistes effectuent leur tour de piste, en solitaire tout d’abord, avant de revenir en force pour la grande parade du mois de mai. Dès à présent s’exhibent fièrement les fleurs jaunes des cornouillers mâles, les jonquilles, les primevères, les bourgeons argentés des saules… Les magnolias, les lilas, les bourgeons d’amélanchier, les viornes, attendent leur tour derrière le rideau.

 Avec l’arrivée de journées plus longues et plus ensoleillées, les projets ressortent des dossiers dans lesquels nous les avions enfouis en novembre… La moindre idée prend alors son importance et l’on sent le besoin de la réaliser dans l’heure. Cette année, c’est certain, on fera tout ce que l’on n’a pas réussi à faire l’an dernier : la cabane des enfants aura un beau toit rouge ; je fabriquerai de nouveaux portiques pour les grimpantes ; la cabane « pour les écrivains » verra le jour aussi dans le petit enclos du fond… On corrigera toutes les erreurs de tir : les végétaux les plus grands se rangeront sagement derrière les plus petits ; les plantes frileuses bénéficieront d’un abri pour les jours de frimas…  On sera beaucoup mieux organisés et plus performants : on remettra toujours les outils en place ; les manches tordus seront remplacés et les outils tranchants seront affûtés quand c’est le moment. Bien entendu on économisera nos forces et on profitera longuement de la beauté du spectacle que nous essayons de créer de nos mains ! J’appelle ça « mes utopies printanières ». Fort de mon expérience passée, qui s’allonge peu à peu (une année tous les douze mois), je pourrais sagement me dire que les choses ne se dérouleront certainement pas comme je les planifie, mais à quoi bon ? Le potentiel d’énergie qui se libère au mois de mars balaie toutes les objections de la raison raisonnante. En cas d’échec total ou partiel, tout un tas de bons alibis restent disponibles et il sera toujours temps de les mobiliser pour se donner bonne conscience. « Quand je pense que j’aurais pu faire cela cet hiver, cela m’aurait gagné bien du temps… » ou « avec une météo pareille, de toute façon, personne n’y serait arrivé ». En tout homme il doit y avoir un avocat qui sommeille. Chez moi, en plus, il est gratuit. Je lui ai téléphoné l’autre soir parce que je m’étais bien juré qu’on finirait de couper le bois de chauffage avant le milieu du mois de mars. Sa réponse a été très claire : « impossible cette année ! La météo a travaillé contre vous ! ». Merci et à bientôt !

Dans cette longue liste de projets, il en est toujours deux qui tiennent le haut du pavé.

 Le premier concerne notre environnement végétal. Depuis 2001 nous transformons progressivement un ancien champ de maïs qui jouxtait la maison en parc arboré. Les premières plantations ont une douzaine d’années et certains arbres atteignent maintenant une taille raisonnable. Plusieurs offrent même, au début de l’après-midi, une ombre suffisante pour permettre une sieste réparatrice et bienfaisante. Je ne sais pas combien de trous nous avons creusés pour planter tous ces végétaux, mais cela dépasse indubitablement plusieurs centaines. L’état de mon dos vaut tous les témoignages écrits et tous les serments d’ivrogne… Le résultat est plutôt plaisant, même si les volumes souhaités ne sont, bien évidemment, pas encore en place. Un jour je m’amuserai à dresser une liste complète des essences représentées dans le parc – le côté « arboretum » en quelque sorte ; je dirais au moins une soixantaine d’espèces différentes pour les arbres, avec une jolie collection d’érables et une petite centaine pour les arbustes. En ce qui concerne les sujets de petite dimension, certains sont parfois présents en de nombreux exemplaires. Nous avons appris peu à peu à respecter les exigences de dame nature et abandonné les spécimens qui refusaient obstinément de s’habituer à notre sol et à notre climat. A quoi bon vouloir à tout prix des végétaux méditerranéens ou des arbustes à terre de bruyère, quand on n’a ni le climat ni le sol requis. Parfois nous avons persévéré, malgré plusieurs échecs, comme pour les tulipiers par exemple, et nous avons eu raison. Ces arbres sont allergiques aux résidus de pesticides, et dans un sol qui a subi pendant plusieurs dizaines d’années l’assolement maïs/maïs/maïs à répétition, il faut savoir faire preuve de patience. Quelques arbres fruitiers ont trouvé leur place dans cet ensemble, ainsi que quelques massifs de fleurs et un jardin potager.

 Le second projet concerne l’habitation et les dépendances et il est plus ancien que le premier puisque cela fait une quarantaine d’années que nous habitons au même endroit. Nous aménageons peu à peu les corps de bâtiment qui constituaient l’ancienne ferme familiale de façon à utiliser à fond leur potentialité : l’objectif est de pouvoir accueillir, quand nous le souhaitons, le plus de monde possible, mais aussi de pouvoir disposer de locaux adaptés à différents usages. Il ne s’agit pas de faire dans le luxe, mais de pouvoir partager avec nos amis et relations, le cadre sans doute idyllique mais lourd en charges et en contraintes, dans lequel nous évoluons au quotidien. Faire en quelque sorte de notre « Feuille » (avec un F majuscule mais sans prétentions), un havre de paix et d’hospitalité. Depuis plus d’un an, en plus des voyageurs de passage, adeptes du Couch’surfing ou membres de l’association BeWelcome, nous accueillons aussi des jeunes et des moins jeunes séjournant dans le cadre des échanges de service avec Helpex. Nous offrons logement et nourriture pour quelques semaines, en échange d’une participation aux travaux d’entretien quotidien de toute nature. Cette dernière formule est plaisante pour nous, à deux titres principalement. D’une part, elle nous soulage de gestes parfois pénibles et accroit notre efficacité : il y a deux ans par exemple, nous avons laissé tomber pratiquement toute la récolte des groseilles, faute de temps et d’énergie ; l’année dernière nous avons tout récolté avec quelques mains supplémentaires. D’autre part (et je dirais même surtout) elle permet des contacts humains d’une grande richesse. Nous voyageons en quelque sorte à domicile, grâce à la diversité que nous font connaître tous nos invités de passage. Nous goûtons à la cuisine sud-africaine, enrichissons notre vocabulaire québecois, écoutons des chants traditionnels en swahili… Les uns et les autres nous apprennent les trucs qu’ils connaissent et de notre côté, nous apportons notre propre expérience, notre façon de voir les choses, et nous donnons quelques cours de français aux voyageurs soucieux de connaître un peu mieux notre belle langue. Il n’est pas question pour moi de feuilleter un album de souvenirs, vieux d’une année seulement, mais qui déborde déjà d’anecdotes fort plaisantes. N’empêche qu’un jour je vous ferai une petite chronique sur « les voyageurs », tant nous avons découvert qu’il existe de variétés différentes d’individu(e)s de cette espèce !

 Bref, nous essayons de mettre en place, autour de nous, une qualité de vie que nous souhaiterions peu à peu voir déborder dans un environnement de plus en plus vaste. Nous aimerions aussi, cette année, rencontrer du monde autour de projets musicaux, littéraires, théâtraux… Le temps passe, file entre nos doigts sans que l’on puisse rien y faire sauf marquer chaque heure, chaque minute, chaque seconde d’un doigt d’éternité. Je vous l’ai dit plus haut : le printemps rend possibles toutes les audaces, même les plus romantiques. En octobre viendra le temps des bilans ; d’ici là, mordons dans la vie à pleines dents. Voilà la philosophie qui sous-tend les projets que je vous ai décrits de façon fort sommaire et tous ceux dont je ne vous ai pas encore parlé. Il faut œuvrer dès aujourd’hui pour faire évoluer les rapports humains, en attendant que la société change en profondeur, chose à laquelle nous aspirons de tous nos vœux. Emma Goldman résumait cela en disant : « si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution ». Bref, il n’est pas question d’attendre demain pour respirer, puisque nous avons encore un peu d’oxygène et beaucoup d’ami(e)s autour de nous ! En fait, contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre de ce billet, nous sommes loin de vivre dans un ermitage… Le bruit et l’agitation du monde nous interpellent toujours, mais nous avons parfois besoin de bouchons d’oreille pour supporter les trop nombreux grincements dans les rouages d’une société finalement bien en désordre.

Ouf, j’ai enfin trouvé une conclusion « morale » (à défaut de « politique ») à cet article « petit-bourgeois » décomplexé !

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12mars2013

Pouët pouët, tsoin, tsoin et patin couffin…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante.

Sonnez trompettes, résonnez hauts-bois ! La crise est finie : 1426 gagnants ?

 Le pognon roi est de retour ; il a seulement changé de poches. Pendant que vous regardiez bêtement la télé et ses histoires de papes, de lasagnes et de coureurs dopés, quelques malandrins se sont chargé de vous plumer un peu plus et de remplir leur coffre fort avec le produit de leur larcin. La crise est finie… pourquoi ? Eh bien c’est simple, dans une chronique ancienne, très ancienne, puisque publiée le 16 mars 2009, je vous annonçais la « disparition de 332 milliardaires« … C’est fini tout cela puisqu’ils sont revenus. Le magazine Forbes qui publie chaque année un hit-parade des grosses fortunes (on s’intéresse à ce qu’on peut dans ce bas monde) l’annonce triomphalement : en 2012, nous avons retrouvé 200 milliardaires supplémentaires… Ouf ! Et surtout, le portefeuille global de ces 1426 grosses fortunes a progressé de 17 % en un an. Sa valeur totale, bifton après bifton, s’élève maintenant à 5400 milliards de dollars pour 1426 tirelires cumulées. Je ne gâcherai pas votre plaisir en faisant une comparaison triviale avec des SMIC, des écoles ou des hôpitaux… Non. Mais comme je pense que vous êtes comme moi et que 5400 milliards ça ne représente pas grand chose à vos yeux, je ferai une simple comparaison avec le budget 2012 estimé du plus bel hexagone de la planète, la patrie des droits de l’homme, du reblochon et de la haute couture. La fortune cumulée de tous ces messieurs-dames ce n’est après tout qu’une quinzaine de fois le budget estimé de la France pour 2012. J’espère que vous commencez à vous représenter la beauté du tableau.

 Pauvre monde qui, fin 2008, toujours selon « Forbes », comptait moins d’un millier de personnes intéressantes. En passant à 1426, fin 2012, soit un bon tiers de plus, nous avons enfin rétabli une échelle des valeurs humaines digne de ce nom. Je ne vais pas vous raconter tout ce que je vous ai déjà dit dans le tonitruant billet évoqué plus haut. Je note simplement que pendant ces quatre années au cours desquelles on nous a amusé avec « la crise », et conté à longueur de médias qu’il fallait se serrer la ceinture, d’autres ont sombré dans une obésité financière que je souhaite mortifère à brève échéance (puisqu’il paraît que c’est mal d’être trop…). Du triste passé faisons table rase et intéressons-nous au présent radieux et irradié. Il y en a des choses à dire sur ces 1426 jeanfoutres. Abordons la question sous un angle quelque peu féministe puisque c’est la période. Encore un domaine dans lequel les femmes, non seulement ne sont pas les premières, mais sont en quantité inférieure au quota politiquement correct. Parmi les 20 leaders du palmarès, il n’y a que deux femmes ! Saluons au passage la présence dans le classement de tête, ces dernières années, de notre slalomeuse nationale, Mme Bettencourt, gente dame Liliane, qui se hisse avec courage à la neuvième place, devançant Alice Walton, la mère Thérésa de Walmart. Mais gare ! La concurrente walmartienne reste redoutable ! Point d’autres consœurs dans le palmarès… Nos compétiteurs mâles sont moins mordants puisque notre Saint Bernard (Arnaut) s’éloigne du pied du podium, en n’occupant plus que la dixième place… Grâce à ces deux champions, la France occupe néanmoins deux strapontins au premier rang de la salle des fêtes mondiale… Joie et allégresse !

 Peut-on suspecter le premier de ces heureux élus, le milliardaire Carlos Slim, de recourir au dopage ? La pratique est courante dans le milieu sportif. La compétition financière, par essence même, est beaucoup plus noble. Donc nous ne retiendrons pas cette charge contre lui, ni contre les deux champions suivants. En ce qui concerne le podium des médaillés, nous noterons le départ du prestidigitateur boursier Warren Buffet, titulaire de la médaille de bronze depuis plus de dix ans. Il est remplacé par un outsider espagnol Amancio Orgega, que je n’avais point l’honneur de connaître jusqu’à ce jour. Quant à Billou l’homme qui a gagné des ronds avec le système d’exploitation d’ordinateur le plus contre performant de la planète, il reste sagement avec la médaille d’argent autour du cou. Il est difficile de dire exactement quel moyen a permis à ces gens de posséder une fortune que même une imagination fertile peinerait à dépenser. Les placements financiers et la spéculation à outrance restent néanmoins la principale source de leur enrichissement. Le gain de place réalisé par Mme Bettencourt est ainsi dû principalement à la variation de ses divers portefeuilles boursiers.

Revenons un instant sur la tête de liste du classement, le Mexicain Carlos Slim. Ce personnage, emblématique des fortunes liées à la « mondialisation » libérale, mérite que l’on s’intéresse à son cas. Sa progression dans le classement a été fulgurante puisqu’en 2007, il n’était qu’à la trente troisième place au niveau mondial. Il est président ou actionnaire majoritaire de plus de vingt sociétés dans divers secteurs d’activités. En 2007, selon Wikipedia, l’ensemble de ses participations dans différentes sociétés représente 5 à 7 % du PIB du Mexique. Son nom est associé à quelques marques prestigieuses : il est l’un des principaux actionnaires du New York Times et s’est offert l’équipe de formule 1 Honda racing team. Ce n’est pas un hasard si dans certains médias il est qualifié d’empereur des télécommunications, car c’est surtout dans ce domaine que s’est bâti son immense empire : en 1990, il a réussi à racheter, à bas prix, la société Telmex, « privatisée » par son grand ami, le président Carlos Salinas. Cette société jouit actuellement d’une situation de quasi monopole au Mexique dans le domaine de la téléphonie fixe. Quant à la téléphonie mobile, elle est contrôlée à 80% par une autre société, Telcel, appartenant elle aussi à Slim. Si vous vous intéressez à la Jet Set, sachez que l’homme a un train de vie plutôt modeste par rapport à ses revenus, et qu’il n’est guère intéressé par les soirées mondaines et le clinquant. Sa générosité est notoire : il a eu la main large, aussi bien au Liban, son pays d’origine, qu’au Mexique, le pays où il habite. Il est intéressant de comparer sa fortune personnelle, 73 milliards de dollars, sans doute sous estimée, au revenu moyen de beaucoup d’habitants du Mexique qui se situe autour de 50 à 60 dollars par mois. Carlos Slim est l’exemple type du « self made man » à l’américaine : la belle aventure de sa réussite est contée en termes grandiloquents sur son site personnel. Je vous laisse le soin de la découvrir. Vous aurez alors le choix entre souhaiter la même ascension sociale pour vos propres enfants, ou envisager une révolution sociale bénéfique qui permettrait enfin à tous de vivre avec des revenus décents.

 Celles et ceux qui trouvent que j’exagère en déclarant que la crise est terminée devraient s’intéresser à l’actualité boursière : l’indice S&P (Standard & Poor’s), celui qui fait frétiller de la queue les banksters et autres habitués de Wall street et de la City, atteint, en cette fin d’hiver, son plus haut depuis… 2007. Juste après cette nouvelle – c’est amusant parfois la succession des thèmes dans les fils d’infos des agences – on apprend qu’il sera nécessaire, en France, de faire 2,2 milliards d’économies, d’ici 2016, sur les prestations familiales. On apprend aussi que les pays « les plus fragiles » de la zone euro terminent 2012 en pleine récession économique. On n’avait d’ailleurs pas besoin de l’avis des experts pour s’en rendre compte… Quant aux Grecs, ils sont de plus en plus nombreux à vivre sans électricité, et, bientôt sans doute, sans eau courante. Je crois que la pendule économique qui rythme nos existences par ses battements erratiques est à mettre définitivement à la casse. Le bilan que l’on peut tirer de tous ces faits est proprement accablant : 1426 personnes ont réussi à tirer leur épingle de la « pelote » terre, quelques milliards sont restés sur la touche. Pendant que certains se demandent combien de salles de bains, de saunas et de piscines couvertes ils vont installer dans leurs yachts, d’autres farfouillent dans les tas d’ordure qui submergent les banlieues des mégapoles pour trouver de quoi subsister. On peut rêver mieux en matière d’égalité sociale…

 

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3mars2013

Erich et Zenzl Mühsam : du camp de concentration nazi au goulag soviétique

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

«D’après un communiqué digne de foi, la date de la mort d’Erich se situe dans la nuit du 9 au 10 juillet. Eradt, le chef du groupe a dit, le lundi matin, à Erich : « combien de temps avez-vous l’intention de traîner sur cette terre ? » Erich lui a répondu : « Encore très longtemps ». Puis Eradt, ce chef, lui a alors dit : « vous avez trois jours pour vous pendre ou bien alors on vous donnera un coup de main pour le faire ». Erich est descendu pour raconter cela à ses compagnons. Il a distribué tous les vivres que je lui avais apportés et leur a dit mot pour mot : « Camarades, je ne serai pas mon propre bourreau ». Pendant toute la journée, il dut encore nettoyer les uniformes des SS. Le soir, à 7 heures, on est venu l’appeler. […] Au petit matin, à cinq heures moins le quart, on vit arriver, comme tous les jours, le SA Himmelstoss et il compta les prisonniers. Puis quelqu’un dit : « il manque Mühsam ». Alors il est sorti sans dire un mot. Les premiers prisonniers qui se sont rendus aux cabinets ont découvert Erich pendu par une corde à linge. La corde était accrochée de telle façon qu’Erich, maladroit comme il l’était, n’aurait jamais pu y grimper…»

 Cette brève citation extraite du livre de Zenzl Mühsam paru aux Editions La Digitale, pour se mettre dans l’ambiance. Autant le dire tout de suite, la vie de ces deux militants libertaires allemands n’a rien de bien gai. Ils ont été confrontés tous deux à la guerre de 1914/18, à l’échec de la révolution allemande, à la montée du nazisme, puis Zenzl, restée seule, à la dictature bolcheviste… Erich Mühsam est certes beaucoup plus connu que sa compagne. D’une part il a écrit plusieurs essais politiques sur l’anarchisme, d’autre part il a été largement impliqué dans l’épisode des Conseils Ouvriers de Bavière en 1919. Cet acte de bravoure lui a valu d’être enfermé six années en forteresse. Il a été relativement chanceux dans un premier temps… sachant que plusieurs autres responsables de ce mouvement insurrectionnel ont été assassinés. Arrêté à nouveau, par les Nazis cette fois, après l’incendie du Reichtag, il a été déporté au camp de concentration d’Oranienburg où il a été liquidé par ses geôliers. Zenzl a été sa compagne pendant toutes ces années de lutte et de détention. Elle a dû fuir l’Allemagne, le jour de l’enterrement de son mari, et s’est réfugiée dans un premier temps en Tchécoslovaquie, avant de partir pour l’URSS de Staline. Elle n’a pas vécu longtemps tranquille dans la « patrie du communisme triomphant ». Une fois que les autorités ont eu récupéré les manuscrits de son compagnon, elle a été arrêtée et déportée à son tour dans l’un des goulags installés en Sibérie. Elle n’en est sortie que des années après la guerre et n’a pu rentrer en RDA, en résidence surveillée, qu’en 1955. Un tel résumé est bien entendu un peu rapide, pour deux personnages d’une telle envergure, et mérite quelques développements.

 Erich Mühsam est né le 6 avril 1878 à Berlin. Son père est pharmacien. Il fait des études de pharmacie, ses parents souhaitant qu’il prenne la relève dans la boutique familiale. Mais le jeune Erich ne présente guère d’aptitude pour cette fonction et l’abandonne rapidement. A l’âge de 24 ans, il fait la connaissance du socialiste libertaire Gustav Landauer. Jusqu’à la guerre de 1914/18, il est membre, puis animateur, de l’un des groupes de la Ligue Socialiste fondée par Gustav qui est devenu son ami. Dans les années qui précédent le conflit mondial, il est éditeur et unique rédacteur du journal anarchiste « Kain – journal pour l’humanité ». Quelques numéros de ce journal paraitront à nouveau en 1918/19 avec comme sous-titre « organe de la révolution sociale ». En septembre 1915, il se marie avec Kreszentia Elfinger (plus connue par la suite comme Zenzl Mühsam), également militante anarchiste. Parallèlement à son activité militante, il consacre beaucoup de temps à une carrière artistique et il écrit beaucoup : essais, poèmes, pièces de théâtre. Une partie de sa production a pour thème le pacifisme et la lutte contre la guerre. Durant toute l’année 1916, il se retire de la vie publique et se consacre à l’écriture, mais la révolution russe en 1917 est un puissant stimulant et il se lance à nouveau dans l’agitation sociale. Il s’implique dans le mouvement social de janvier 1918 et incite les ouvriers des usines d’armement à faire grève. Arrêté par la police, il est emprisonné de mars à octobre mais reprend son travail de propagande dès sa libération.

 Il fait partie du Conseil Révolutionnaire des Travailleurs. Le 30 novembre, il fonde l’Organisation des Révolutionnaires Internationalistes de Bavière. Le 7 avril 1919 est proclamée la « République des Conseils de Bavière ». Un gouvernement provisoire est mis en place avec un certain nombre de personnalités, Toller, Landauer, et Mühsam qui se trouve embarqué dans cette aventure.  Ce mouvement révolutionnaire est largement soutenu par les anarchistes et s’oppose au gouvernement précédemment mis en place par le social démocrate Hoffmann. L’épopée des conseils de Bavière est de courte durée, mais elle est complexe et mériterait au minimum une chronique à elle seule. Du côté des Communistes allemands c’est la valse-hésitation : un pas en arrière, un pas en avant. Finalement, avec le feu vert de Lénine, le Parti Communiste s’engage dans l’insurrection. A la suite d’un coup de force interne, deux militants bolchevistes de Munich remplacent les intellectuels libertaires à la tête du mouvement. Une série de proclamations grandiloquentes sont publiées : la Bavière doit constituer le fer de lance de la nouvelle révolution communiste en Europe de l’Ouest. Prenant modèle sur ce qui s’est passé à Moscou, les deux militants et leurs camarades prônent la mise en place d’une dictature du prolétariat et amorcent la mise en place d’un régime de terreur à l’égard des réactionnaires.

 La contre révolution ne se fait pas attendre. Epouvanté par la mise en place d’une dictature bolcheviste à Munich, le leader régional du parti social démocrate, Hoffmann, fait alliance avec les forces conservatrices pour liquider l’embryon révolutionnaire. La présence de nombreux intellectuels juifs dans la structure représentant les conseils, lui permet de faire jouer à fond le ressort antisémite dans un contexte d’opinion qui lui est plutôt favorable. L’équation est simple : juif = pacifiste = traitre à la patrie = responsable de la défaite allemande. Hoffmann mobilise les corps francs, bien entrainés et solidement armés, et « l’armée rouge de Bavière » est rapidement balayée. Les exécutions sommaires sont nombreuses : le socialiste libertaire Landauer fait partie des premières victimes. Les militants qui n’arrivent pas à fuir sont arrêtés, emprisonnés, sommairement jugés et, pour beaucoup, liquidés. Le courant nationaliste, violemment antisémite, sort grand vainqueur de cette affaire. Adolf Hitler peut faire ses premières armes à Munich les années suivantes : sa propagande hostile au judéo-bolchevisme germe dans un terrain favorable. Le jeu de l’Internationale Communiste reste des plus troubles. Ses représentants locaux n’ont guère été  performants mais ils ont  été peu soutenus. Il est difficile à ce moment-là de savoir clairement ce qui se passe en Russie. Dans un premier temps le parti bolcheviste accepte les Soviets (assemblées populaires), pour mieux s’en débarrasser par la suite. Les libertaires allemands, entre autres Erich Mühsam, sont donc convaincus qu’une alliance est possible. Mühsam va même jusqu’à adhérer quelques mois au Parti Communiste, avant de le quitter aussi rapidement qu’il y est entré. Dans cette affaire, les socio-démocrates ne se sont pas couverts de gloire ;  leur jeu est très clair : ils préfèrent l’alliance avec la droite plutôt que le communisme et ils sont largement complices du massacre.

 Arrêté le 13 avril, Erich Mühsam est jugé comme « agent provocateur » et condamné à quinze années de forteresse. En 1924, il bénéficie d’une amnistie qui ne lui est pas vraiment destinée, mais qui a plutôt pour objectif de libérer les militants d’extrême droite (dont Hitler) qui ont été arrêtés, à diverses reprises, en raison de leurs agissements. Il sort de la forteresse de Niederschönenfeld le 31 décembre et il est dans un état physique catastrophique suite à des conditions d’incarcération épouvantables : il est en partie sourd et aveugle. Il s’installe à Berlin. A son arrivée, à la gare de chemin de fer, il est accueilli en héros par des milliers de travailleurs. Sa popularité est encore grande dans la classe ouvrière. A Berlin, il essaie de survivre grâce à sa production littéraire et journalistique, mais la situation politique rend la vie du couple Mühsam de plus en plus difficile. Il s’occupe de la rédaction et de la publication du journal du groupe anarchiste de Berlin « Fanal », mais, à partir de 1931, l’édition de ce titre de presse devient très aléatoire. La nuit même de l’incendie du Reichtag, le 28 février 1934, Mühsam est arrêté à son domicile par les SA. Sa détention au camp d’Orianenburg est un long cheminement vers la mort. Intellectuel, communiste, juif, il cumule aux yeux de ses geôliers toutes les tares d’un « sous-homme » méprisable. Son assassinat, le 10 juillet 1934, n’est qu’une conclusion tragique mais prévisible, de la volonté qui prévaut, au sein du régime nazi, de liquider toute opposition.

 Sa compagne Zenzl Mühsam est une personne plutôt hors du commun. Pendant ses longues années d’emprisonnement, elle soutient Erich de toutes les manières possibles, et fait ce qu’elle peut pour attirer l’attention des personnalités politiques, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du mouvement libertaire, sur la situation de son mari. En février 1934, elle se retrouve bien seule. Nombreux sont les militants de la mouvance anarchiste juive allemande qui ont fui le pays. Ces camarades ont leurs propres problèmes à résoudre et ne peuvent pas toujours consacrer le temps et l’énergie nécessaires au soutien des camarades emprisonnés. Dès le jour de l’enterrement d’Erich, Zenzl comprend qu’elle est en bonne place sur la liste des personnalités à éliminer, d’autant que dès le départ (voir texte d’intro) elle refuse d’accréditer la version des autorités allemandes sur le décès de son compagnon. Elle se réfugie à Prague où elle va survivre grâce à la solidarité de quelques ami(e)s qui peuvent encore l’aider. Le décès de l’homme qu’elle aimait pèse sur ses épaules comme un fardeau terrible. Elle décide cependant de tout mettre en œuvre pour exécuter l’une des dernières volontés exprimée par le défunt : faire tout son possible pour récupérer l’ensemble de l’œuvre écrite d’Erich Mühsam, la mettre à l’abri et essayer de la faire éditer dans différents pays. Elle est en contact avec des personnalités comme Rudolf Rocker ou Emma Goldman, mais aucun projet d’édition ne voit vraiment le jour. Le temps passe ; Zenzl s’épuise à force d’envoyer des requêtes, de voir tourner court certaines promesses et d’aller de déception en déception. Au fur et à mesure des lettres qu’elle écrit à ses ami(e)s on voit progresser ses doutes et sa désespérance. La situation est mûre pour qu’elle cède aux sirènes moscovites.

 Le gouvernement russe, pour des raisons complexes (il est parfois difficile de suivre le schéma de pensée des cerveaux staliniens), souhaite faire main basse sur l’œuvre de l’écrivain révolutionnaire allemand. L’objectif est sans doute de montrer la barbarie de l’ogre nazi qui persécute les militants œuvrant pour « l’émancipation des travailleurs ». Mieux vaut braquer le projecteur sur la répression chez les autres plutôt qu’à l’intérieur de ses propres frontières. Les communistes vont donc se lancer dans une entreprise de charme-séduction, domaine dans lequel leur cynisme leur a permis de devenir de véritable maîtres. Par l’intermédiaire du Secours Rouge et de l’une de ses amies, Hélène Stassova, ils vont proposer à Zenzl Mühsam de se réfugier en URSS et de confier au MOPR (Secours Rouge) le soin de faire éditer les œuvres de son mari. Aucune promesse n’est trop belle pour attirer la « camarade » dans les filets de la dictature bolcheviste. Malgré les recommandations de ses proches, Zenzl finit par céder. Elle envisage un temps de rejoindre Emma Goldman, mais le projet n’aboutit pas. Elle s’installe dans la banlieue de Moscou. Un hommage vibrant est rendu au poète martyr. Quelques unes de ses œuvres sont effectivement publiées, puis, très vite, les manuscrits s’entassent parmi d’autres archives et rentrent dans un long sommeil. L’ambiance change très vite autour de Zenzl. Au début, on est aux petits soins pour elle, mais peu à peu, elle est surveillée de près par la police politique. Des agents la suivent pas à pas, surveillent sa correspondance. Accusée de conspiration trotskyste contre l’autorité de l’Etat, elle est arrêtée et jugée une première fois. En 1936 elle se retrouve derrière les barreaux. Cet emprisonnement provoque d’importantes protestations à l’étranger. Elle n’est libérée que pour être à nouveau arrêtée quelques temps plus tard. De 1938 à 1949 ses périodes de détention se font de plus en plus longues, de plus en plus fréquentes. Le 16 septembre 1939, elle est finalement condamnée à 8 ans de camp de rééducation par le travail. Le 1er décembre 1939, elle est ramenée à la prison de Boutirki et elle est confrontée à un certain nombre d’autres femmes allemandes (parmi lesquelles Margarete Buber-Neumann) qui vont être livrées à la Gestapo.

 Sa vie devient un enfer : elle est transférée de camp en camp, arrêtée, mise en liberté conditionnelle, puis arrêtée à nouveau. Pendant longtemps, interdiction lui est faite de quitter le district de Novossibirsk. La mort de Staline en 1953 lui permet d’entrevoir le bout du tunnel, mais il faut qu’elle attende le 17 juin 1955 pour retrouver Berlin. Jusqu’à sa mort en mars 1962, elle est constamment surveillée, inquiétée… par la police politique de RDA. Pourtant, le 22 juillet 1959, un jugement, rendu par le tribunal militaire de Moscou, la blanchit de toutes les accusations qui ont été portées contre elle en 1936 et 1938. Kreszentia Mühsam a consacré sa vie à promouvoir l’œuvre de son mari… Elle n’a guère eu le temps de s’impliquer dans une conspiration anarcho-trotskyste contre la patrie du « communisme » ! Certes elle n’a jamais caché qu’elle partageait les opinions politiques de son mari et elle n’a jamais accepté que l’on censure les œuvres publiées…
Hommage doit lui être rendu pour le travail qu’elle a accompli et la ferveur avec laquelle elle s’y est adonnée. On s’est aperçu, certes un peu tard, de l’importance et de la valeur des écrits d’Erich Mühsam, qui a laissé derrière lui un grand nombre d’essais politiques et historiques, ainsi qu’un grand nombre de créations poétiques et théâtrales. Mais les dictateurs, allemands, espagnols, russes, chinois ou chiliens n’aiment guère les artistes révolutionnaires. Erich Mühsam n’est ni le premier, ni le dernier, sur la longue liste des martyrs de la création artistique. De l’eau a coulé sous les ponts, en Allemagne comme ailleurs, et de nombreuses stèles ont été construites, de nombreux hommages ont été rendus à cet écrivain. Nul doute que parmi tous ceux qui ont essayé de s’approprier sa mémoire, il en est un grand nombre que Mühsam n’aurait guère apprécié de son vivant !

NDLR – En prolongement de cet article, je vous conseille vivement la lecture du livre « une vie de révolte, lettres 1918-1959 » de Zenzl Mühsam aux Editions La Digitale (site internet). Cet ouvrage n’a rien d’un écrit militant, il s’agit simplement du témoignage, poignant, d’une femme dont la vie a été entièrement consacrée au soutien d’un compagnon militant et à la promotion de son œuvre envers et contre toutes les marées. Outre sa valeur humaine, indéniable, le livre présente également l’intérêt de permettre de se représenter les conflits qui ont traversé tout un courant de la gauche révolutionnaire, confronté à la montée du Nazisme en Allemagne et du Stalinisme en Russie. Cette maison d’édition a publié  également « La République des Conseils de Bavière » d’Erich Mühsam, témoignage instructif et complet sur ce bref épisode de la tentative révolutionnaire en Allemagne dans l’immédiat après-guerre.

 

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27février2013

Le samedi c’est raviolis – intermède culturel et sociologisant

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

 Au risque de décevoir ceux ou celles qui pensaient que la Feuille Charbinoise avait enfin un contenu politique, écologique, botanique, thérapeutique, gastronomique… sérieux, je vais profiter du fait que mon drapeau noir est chez le blanchisseur pour vous parler tout à fait d’autre chose, car ainsi va mon humeur. Je n’aime pas emmerder le monde pour le plaisir, enfin… pas le monde que je côtoie tous les jours, à savoir les gens qui se démerdent avec les gosses, le boulot, les courses, la vie qui n’est pas toujours facile. En tant que bienheureux retraité libre de son temps, j’évite donc d’aller trainer mes groles dans les supermarchés du bonheur le jour où les malheureux travailleurs qui ne chôment pas encore ont la possibilité d’aller remplir leur caddie de boites de raviolis mama mia et de lasagnes imputrescibles, indispensables à la survie jusqu’au week-end suivant. En fait ce n’est pas uniquement par bonté d’âme que j’ai fait ce choix. Je dois dire aussi que j’ai horreur de la foule, des queues aux caisses, des mômes qui braillent et, pire que tout, des animations commerciales incontournables en fin de semaine. Mais on a beau être organisé, je suis parfois obligé de quitter mon refuge de verdure pour aller me plonger dans la jungle des centres commerciaux (si tant est qu’on puisse qualifier de « centre commercial » les quelques empilements de grandes surfaces dont on bénéficie dans nos campagnes urbanisées). Je n’y vais qu’en cas de nécessité et dès que je monte dans ma voiture, ayant une idée quelque peu préconçue de ce qui va se passer, je prends le partie d’en sourire plutôt que d’en pleurer. Sinon, je la jouerais « made in USA », avec un fusil d’assaut.

 Pour être honnête, je dois dire que je regrette parfois de ne pas faire de telles expéditions entomologiques un peu plus fréquemment car il y a quand même de riches observations sociologiques à faire. Une heure de courses un samedi et on a de quoi facilement alimenter une bonne petite chronique pour le lundi. Il semblerait que ce jour-là, ce soit la crème de nos concitoyens qui soit de sortie. Le spectacle commence déjà sur la route… C’est le jour des refus de priorité, des crissements de pneus, des autoradios à fond le « poum poum tam tam poum poum » (j’adore la musique genre disco)… C’est le jour où l’on admire les 4×4 rutilants aussi customisés que les vieux beaux ou les jeunes cadres que l’on aperçoit à l’intérieur. Ce matin, j’en ai vu un vraiment mignon de conducteur : un beau gars avec le chapeau de cow-boy, les écouteurs sur les oreilles, la dégaine à John Wayne, la main en coquille sur les noisettes, genre « on ne sait jamais s’il y a a un écureuil qui traine ». Il a verrouillé son camion japonais surélevé ; il en a fait trois fois le tour, des fois qu’il y aurait une rayure sur la carrosserie, puis il s’est dirigé, fier comme Artaban, vers l’entrée du supermarché de bricolage : il fallait sans doute qu’il rachète un flacon de polish, une peau de chamois et tutti quanti pour pouvoir s’occuper tranquillement de son monstre mécanique le restant de l’après-midi. Sa dégaine avait un effet stimulant sur mon imaginaire et je me disais que sa « grosse » lui avait peut-être demandé d’acheter un balai à serpillère, mais vu l’ambiance, et la fierté du héros, il y avait peu de chance que sa requête soit satisfaite. Ce gars, il avait sa fierté quand même. Ça collait pas avec le Stetson ; elle n’aurait qu’à revenir pour faire ses achats de gonzesse.

  Je vous fais grâce du défilé des téléphones portables et des conversations qui s’égrènent au fil des rayons du magasin… A une époque j’avais envisagé d’écrire un pamphlet là-dessus mais je me suis fait piquer l’idée. Il faut dire que c’est gratiné.. « Je suis contente qu’on divorce, il baisait vraiment mal… L’avocat m’a dit que ça passerait comme une lettre à la poste… Je vais lui faire cracher un max, y’a pas de raison ». « C’est quelle taille que tu mets comme slips… Ouais, je te demande ça parce qu’il y a des promos là dans le rayon ». « La gamine je l’ai fourguée à ses grands-parents. Là j’ai vraiment pas le temps. Je suis stressée un max… ». Bon ce n’est pas la peine que j’insiste, vous connaissez déjà. C’est dans ce genre d’occasions que je me dis que je suis vraiment arriéré question cellulaire. Il va falloir qu’on en achète un, sinon je ne saurai jamais s’il vaut mieux prendre des lasagnes Findus ou des Picard. Je plaisante bien sûr : la suppression des plats cuisinés à base de viande dans nos listes de course ça a été l’une des premières mesures écologiques que l’on a prises ; il y a plus de 30 ans que l’on a renoncé aux raviolis et autres cannellonis en boîte. Déjà, à l’époque c’était fait avec les pires morceaux de barbaque. C’est rigolo d’ailleurs, si j’en voulais des lasagnes surgelées, j’aurais du mal à en trouver car les bacs sont vides. Pour ce qui est des cellulaires, il paraît que ça fait vingt ans qu’on échange des SMS sur la planète. Je n’en ai pas encore envoyé un seul et je ne voudrais pas mourir illettré (pour un gars qui a rédigé – en son temps – une « histoire de l’informatique » suivie d’une « histoire des communications », ça la foutrait mal pour mes nombreux biographes !).

Ma BA effectuée, je peux sortir du supermarket, que je trouve de moins en moins super. Je préfère le « market » tout simple du dimanche matin. C’est plus frais, moins cher et globalement plus sympa comme ambiance. Mais quand même… ce qu’il y a de bien sur le parking des zones commerciales, c’est que c’est comme au cirque Pinder : dès qu’un artiste a terminé sa prestation, un autre s’avance. En plus c’est un art relativement minimaliste et les places sont gratuites. Le prestataire n’a besoin que d’un costume assez simple et de quelques accessoires courants (bagnole, téléphone, pop corn…) pour proposer au bon public que je suis un numéro hilarant. Dès que je franchis la porte de sortie le spectacle reprend. Quelques scénettes choisies presque au hasard pour enfoncer le clou…

 Le papa, crâne rasé façon skinhead, comme c’est la mode en ce moment, descend de voiture, ouvre le coffre et en sort une moto électrique miniature. Fiston descend à son tour et se précipite sur l’engin de ses rêves qu’il va pouvoir enfin essayer sur le parking (un terrain de jeu pour les grands, pourquoi pas pour les enfants ?). Le portable collé à l’oreille, maman se joint à cette sympathique réunion. Elle est indiscutablement très « class », copie conforme des minettes qui défilent dans les émissions de baise-cuisine réalité de M6. Ayant terminé sa conversation d’une importance sans doute vitale, mais que je n’ai pas la joie d’entendre, elle immortalise la scène touchante qui se déroule sous ses yeux, avec le même engin technologique fluorescent, à grands renforts d’éclairs lumineux. On se croirait à la descente des marches au festival de Cannes. A moins qu’elle ne filme ce qui lui permettrait de conserver, pour la postérité, le bruit de casserole du moteur de la moto. Cela me rappelle une histoire vraie collectée dans la classe maternelle de ma compagne. Lors du traditionnel étalage des cadeaux de Noël, un enfant raconte qu’il a trouvé une moto électrique au pied du sapin. Une moto « à ta taille » ? commente la maitresse toujours branchée… « Non, pas Atataï M’dame, une Yamaha… »

Un peu plus loin, sur le parking, une autre scène classique : un mec qui cherche sans doute à séduire les écolos. Madame fait les courses. Monsieur a horreur de ça. Il reste donc au volant et lit le journal. Le moteur tourne au ralenti dégageant une magnifique vapeur blanche par le pot d’échappement : climatisation oblige. Monsieur déteste avoir froid lorsqu’il fait le pied de grue. Il doit faire trop chaud dans sa bagnole car il est en bras de chemise. Je serais lui, j’ouvrirai légèrement la fenêtre… aucune importance puisqu’il y a le chauffage. Il paraît que certains débiles, dans un pays lointain, outre-Atlantique, allument un petit feu dans leur cheminée pendant l’été parce que c’est sympa, et en profitent pour mettre la clim à fond parce que sinon la chaleur est insupportable… En fait, la scène à laquelle je viens d’assister est courante, y compris l’été, mais en sens inverse cette fois… On comprend mieux que les besoins énergétiques de l’humanité aillent sans cesse en croissant. J’imagine aisément l’ambiance sur les parkings des zones commerciales chinoises le jour où le nombre de moteurs tournant au ralenti atteindra les quelques centaines de millions. Le mouchoir sur le visage ne suffira plus pour traverser à pied : faudra envisager la combinaison intégrale de plongée avec les bouteilles pour respirer.

 Bruit d’enfer dans mon dos ; je finis par me retourner ; rien de grave en fait, c’est le trappeur du coin qui vient faire ses courses en quad. Depuis que les marchands de moto du secteur en proposent à leur clientèle, ces engins de merde prolifèrent. Ça s’était un peu tassé du côté des tous-terrains dans les bois avoisinants. Grâce aux quatre roues, les sérénades romantiques ont repris de plus belle. Il faut dire que le moto-cross c’était relativement dangereux et plutôt sportif. Le quad c’est plus peinard et adapté aux besoins essentiels de toute la famille. Un quad bleu pour le mari, un rose pour la femme, et pourquoi pas… si les enfants sont assez grands, un quad junior pour le badinguet de 14 ans qui ne sait pas quoi foutre de son temps. Et puis, avec un quad, on est sacrément proche de la nature… aux premières loges pour entendre le chant du coucou : il suffit d’un ipod dans la poche, de bons écouteurs et l’on entend le chant des oiseaux comme si on y était. Notez bien que pour faire les courses c’est pratique aussi : celui que j’observe ce matin s’est garé sur le trottoir alors qu’il y avait au moins trois places de libres pour stationner juste à côté. Ce gars-là est sans doute membre de la confrérie des fanatiques de la marche à pied qui grimpent sur les trottoirs pour accéder aux distributeurs de billets de banque en ville. Moi, si je fais ça avec ma petite bagnole à deux balles, je bousille mes pneus et je racle le plancher juste ce qu’il faut pour arracher deux trois trucs importants. Si ces gens avaient vraiment de la suite dans les idées, ils arracheraient le distributeur avec leur treuil au lieu de se contenter d’y glisser leur carte bancaire comme monsieur toulemonde.

 Une petite dernière pour la route ? Je manœuvre pour quitter le parking et regagner mes pénates histoire de digérer tous les épisodes de ce feuilleton mirobolant. Une grosse voiture genre BMW se gare, non loin de la porte d’entrée du magasin, sur une place réservée aux handicapés. C’est chouette a l’air de se dire le connard qui ouvre la portière et s’extrait du boitier capitonné en s’étirant avec l’élégance de l’orang-outan descendant de sa branche ; ces places là elles sont presque toujours dispos et pas loin des chariots. Ça évite de saloper ses godasses dans la neige… Dommage que ce mec fasse deux fois mon gabarit en hauteur et en largeur, sinon je lui collerais bien mon poing dans la gueule… C’est fou ce que la vie dans la nature rend agressif. Ce que je lui souhaite en tout cas, c’est de se faire renverser par la première Lada de passage. Un petit choc à la moëlle épinière et il pourra éprouver la joie de circuler en fauteuil roulant et de garer son véhicule aménagé sur les jolies places bleu ciel. Si j’avais un tube de rouge à lèvres, je lui décorerais bien le pare brise d’un superbe logo GIC… J’en connais dans ma famille qui ont fait ça sur les vitres des enfoirés qui bloquent les pistes cyclables en ville. Le rouge à lèvres sur une glace, c’est assez coton à nettoyer.

Autant rentrer, le dernier tour de piste ne m’a pas fait rire du tout. Je reviendrai en semaine. Il me semble que le pourcentage d’abrutis se dilue dans la masse et qu’ils sont moins visibles… Ma conclusion, sûrement pas une pirouette genre « tous des cons », simplement un constat : y’a du travail à faire pour réactiver les synapses de certains. Histoire de me remonter le moral, je me souviens d’une petite phrase attribuée à Lao Tseu : «Mieux vaut allumer sa petite bougie que de s’acharner à maudire les ténèbres.» Ainsi vais-je faire…

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21février2013

Des prisons tsaristes à celles des bolchevistes… Le destin d’une militante anarchiste russe : Olga Taratuta

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs.

Hommage à une victime, parmi des millions, de la répression stalinienne

 Le 8 février 1938, Olga Taratuta est condamnée à mort par un tribunal d’exception, pour activités anarchistes et anti-soviétiques. Elle est exécutée le même jour par la Tchéka. Elle a été arrêtée quelques mois plus tôt à Moscou, le 27 novembre 1937. La justice stalinienne est expéditive. Comme l’annonce clairement la Pravda à la même époque : «L’épuration des trotskystes et anarchistes catalans sera conduite avec la même énergie que celle avec laquelle elle a été conduite en URSS». En réalité, en URSS, les objectifs sont déjà atteints : ce sont les derniers procès de militants anarchistes. La destruction du mouvement s’achève ; le « péril » noir est éliminé. En Espagne, la police politique communiste s’active… Les Républicains espagnols qui commettent l’erreur de chercher refuge dans la « patrie du prolétariat » rejoignent, en 1939, dans des camps de prisonniers, les derniers anarchistes russes qui n’ont pas été fusillés.

Pourquoi choisir Olga Taratuta, figure méconnue de la résistance soviétique alors que des milliers de libertaires ont connu le même sort qu’elle ? Les raisons d’un choix sont difficiles à expliquer. Sans doute à cause du côté tragique de son destin et de la force de son engagement ; probablement aussi parce qu’elle est l’une des fondatrices de la « croix noire anarchiste », organisation de secours aux prisonniers politiques. Je vous conterai prochainement d’autres destinées tragiques comme celle de Zenzi Mühsam, femme de l’anarchiste allemand Erich Mühsam. L’un est mort à Orianenburg, camp de concentration nazi ; l’autre a passé une bonne partie de sa vie au Goulag, après avoir cherché refuge en URSS. Elle n’y est pas morte, mais son sort ne fut guère enviable. Nombreux sont les anarchistes, en Bulgarie par exemple, qui ont goûté aux geôles fascistes, staliniennes et, pour faire bonne mesure, royalistes ou républicaines. Pour l’heure, revenons à la biographie d’Olga Taratuta.

Olga Taratuta, de son vrai nom Elka Ruvinskaia, est née dans le village de  Novodmitrovka, non loin de Kherson, en Ukraine, le 21 juillet 1876 (il y a un doute sur l’année qui varie d’une source à l’autre). Sa famille était d’origine juive et son père tenait une petite boutique. A l’issue de ses études, elle est devenue professeur. Ses ennuis avec les autorités tsaristes ont commencé très tôt. Elle est arrêtée une première fois en 1895 ; la police secrète de l’Empereur n’apprécie guère les opinions politiques qu’elle exprime dans le cadre de son travail. Deux ans plus tard, elle rejoint un groupe d’agitation social-démocrate fondé par les frères Grossman, à Elisavetgrad. Au tournant du siècle, elle devient membre du bureau du parti social démocrate d’Elisavetgrad et adhère à l’Union des Travailleurs de Russie du Sud. En 1901, elle doit s’enfuir à l’étranger et se réfugie en Suisse. Elle rencontre Lénine et collabore régulièrement au journal Iskra. Le climat helvète influence ses idées (comme celles de son concitoyen Kropotkine) et elle devient anarchiste-communiste. La vie trop tranquille de l’émigration ne convient guère à son caractère dynamique. En 1904, elle revient en Russie, à Odessa, et se joint à un groupe de militants nommé « Sans compromis ». Elle est à nouveau arrêtée par la police en avril 1904, pour propagande révolutionnaire, mais libérée à l’automne, faute d’éléments à charge vraiment convaincants dans son dossier. Elle reprend aussitôt son activité militante au sein du groupe anarchiste-communiste d’Odessa. Elle devient l’une des célébrités du mouvement en Russie. Elle est connue sous le pseudonyme de « Babushka » (grand-mère), ce qui est assez amusant quand on sait qu’elle a une trentaine d’années seulement. Ce surnom affectueux va lui rester tout au long de sa vie et sera un peu plus adapté à l’époque où elle fera partie des dernières anarchistes survivantes dans le pays !

 A partir d’octobre 1905, à la suite d’une nouvelle arrestation suivie d’un emprisonnement de courte durée et d’une évasion spectaculaire, son action se radicalise. Elle est signalée comme membre d’un groupe anarchiste fondé à Byalistok en 1903, Chernoe Znamia, qui est connu pour se livrer à de nombreuses actions terroristes. L’objectif de la stratégie mise en œuvre est de déstabiliser le pouvoir tsariste en s’attaquant aux diverses institutions qui le représentent. La violence des anarchistes russes peut surprendre, mais elle s’explique facilement lorsque l’on sait à quelle violence eux-mêmes sont soumis de la part des autorités : tortures, jugements expéditifs, déportation, pendaison, sont le lot commun de beaucoup de militants révolutionnaires à cette période de l’histoire. Parmi tous les attentats commis par le groupe Chernoe Znamia, le plus célèbre est celui du café Libman en décembre 1905 à Odessa – attentat à la préparation duquel Olga participe activement. Le mouvement anarchiste connait alors l’une de ses phases de développement spectaculaire en Russie. L’historien Paul Avrich dénombre alors plus de cinq mille militants actifs dans les grandes villes et un grand nombre de sympathisants. Les groupes de militants se livrent à une intense propagande sur les lieux de travail et Olga Taratuta paie largement de sa personne. En mars 1907, pour éviter une nouvelle arrestation, elle se réfugie à nouveau en Suisse, mais l’exil et l’abandon du terrain de combat social ne sont définitivement pas compatibles avec son tempérament. Elle revient à Odessa après avoir fait étape à Ekaterinoslav et à Kiev. Elle est à nouveau impliquée dans plusieurs attentats contre les généraux de l’Empire, Kaulbars le commandant militaire de la région d’Odessa, puis Tomalchov, le gouverneur de la ville. A la fin du mois de février 1908, ne reculant devant aucune difficulté, elle prépare une évasion massive des anarchistes emprisonnés à la Lukianovka, la forteresse de Kiev. La tentative échoue, le groupe étant infiltré par des indicateurs. La plupart des militants sont arrêtés ; une fois encore Olga réussit à passer à travers les mailles du filet, mais sa chance va tourner. Fin 1909, elle est appréhendée à Ekaterinoslav. Cette fois, son dossier est chargé et elle échappe de peu à la peine capitale largement utilisée contre les révolutionnaires. Elle est condamnée à 21 années d’emprisonnement. Elle va rester à la Lukianovka, la prison dont elle voulait faire sauter les murs pour en libérer les occupants, jusqu’en mars 1917. La répression tsariste met un terme, temporairement, à l’expansion du mouvement libertaire.

 Ces sept années de prison vont lourdement marquer cette femme qui approche la quarantaine d’années. Dès sa libération, suite aux événements révolutionnaires bien connus, elle se retire de la vie politique active et prend ses distances avec le mouvement anarchiste russe. Cette retraite anticipée s’explique en grande partie par la lassitude et le découragement mais aussi par le besoin qu’elle éprouve de retrouver son compagnon Sasha ainsi que leur enfant. Elle ne reste que peu de temps en retrait de la vie politique.  En mai 1918, elle s’implique dans la croix rouge d’Odessa qui aide les prisonniers politiques quelle que soit leur origine politique. Cette fréquentation des lieux de détention provoque en elle un sursaut d’indignation quand elle voit comment sont traités les anarchistes par le nouveau pouvoir politique en place. Très vite, elle éprouve le besoin de reprendre ses anciennes activités militantes, brièvement interrompues. Une nouvelle phase commence dans sa vie qui va l’amener à se confronter aux nouveaux maîtres du pays, les Bolchevistes. Elle quitte l’Ukraine pour Moscou. En juin 1920, elle collabore au journal « Golos Truda », expression anarchiste brièvement tolérée ! Elle adhère également à la confédération syndicale Nabat. Dès le printemps 1918, les militants sont emprisonnés, torturés, exécutés, cependant que le Kremlin explique aux délégations ouvrières qui se rendent à Moscou que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que les anarchistes sont parfaitement libres de s’exprimer…

 A l’automne, en Ukraine, le gouvernement soviétique éprouve de sérieuses difficultés à s’opposer à la contre Révolution menée par les Russes « blancs » du général Wrangel. Un pacte est signé entre le gouvernement moscovite et les troupes de la rébellion anarchiste guidées par Nestor Mahkno. Pour aboutir à cet accord, les tractations sont nombreuses et les discussions serrées. Les Mahknovistes demandent notamment la libération des prisonniers envoyés dans les camps de travaux forcés en Sibérie, qu’ils estiment déjà au nombre de deux cent mille. Il y a là beaucoup de paysans ukrainiens mais aussi un grand nombre de militants anarchistes déportés. Olga Taratuta profite de ce bref printemps dans les relations entre Bolchevistes et Mahknovistes, pour regagner l’Ukraine. A Guliay Polye, elle rencontre le leader du mouvement, Mahkno. L’état-major de cette singulière armée « noire et rouge », lui remet une forte somme avec laquelle elle va financer la création d’une « Croix Noire » anarchiste dont le siège est à Kharkov. Le but de cette organisation est d’aider les détenus politiques du mouvement qui sont de plus en plus nombreux dans les geôles bolcheviques. En novembre 1920 Olga Taratuta est officiellement nommée représentante des Mahknovistes à Kharkov et à Moscou. Lourde responsabilité car ceux-ci ne sont pas en odeur de sainteté dans les allées du pouvoir ! Tout le monde sait que l’alliance conclue entre les frères ennemis, n’a que peu de valeur et sera de courte durée : peu nombreux sont ceux qui sont assez naïfs pour croire à la bonne parole des Bolchevistes, d’autant que, même pendant la période de soi-disant alliance, les arrestations continuent notamment parmi les anarchistes qui militent dans les syndicats et les Soviets.

 Dans son livre « l’épopée d’une anarchiste », Emma Goldman rend un bel hommage  à Olga : «Les camarades de Kharkov, avec la personnalité héroïque d’Olga Taratuta à leur tête, ont tous servi au mieux la Révolution, se sont battus sur tous les fronts, ont enduré la répression des Blancs, de même que la persécution et l’emprisonnement de la part des Bolcheviks. Rien n’a découragé leur ardeur révolutionnaire et leurs convictions anarchistes.»
La trahison des Communistes ne tarde pas effectivement. Une vague de répression sans précédent s’abat sur les Mahknovistes. La Croix Noire est dissoute ; Olga Taratuta est arrêtée. En janvier 1921 elle est transférée à Moscou. Elle fait partie des militants qui sont libérés quelques heures, le temps d’assister aux obsèques de Pierre Kropotkine, avant de retrouver leur cellule. Le 26 avril 1921, elle est conduite à la prison d’Orel avec d’autres camarades, et, pendant le transfert, elle est rouée de coups par ses gardiens. Le procureur du tribunal qui gère son dossier lui fait savoir qu’elle peut être libérée si elle accepte de renier ses engagements politiques en public. On se doute bien entendu de la réponse qu’elle envoie à ses bourreaux. Sa force morale et son intégrité s’opposent à ce qu’elle signe un tel accord. En juillet 1921, elle fait partie d’un groupe de détenus qui entament une grève de la faim de onze jours, pour protester contre leurs conditions de détention. Elle est victime d’une violente attaque de scorbut et perd pratiquement toute sa dentition. Dans un courrier qu’elle adresse à des amis, elle dit que les deux années de prison qu’elle vient de subir lui ont coûté plus de vie que toutes les années passées en camp de travaux forcés au temps des Tsaristes.

En mars 1922, elle est exilée deux années à Velikii Ustiug, dans le lointain gouvernement de Volodga. Début 1924, elle est libérée (temporairement !) et retourne à Kiev. Elle n’a plus d’activités politiques mais reste en contact avec les quelques militants anarchistes qui ne sont pas encore derrière les barreaux. Revenue à Moscou elle trouve encore l’énergie de s’engager dans la campagne de soutien à Sacco et Vanzetti. A cette occasion, les dirigeants du Parti Communiste montrent de quel cynisme ils sont capables. Après l’exécution de Sacco, le gouvernement invite sa femme à venir séjourner en URSS. Dans le même temps, un grand nombre de ceux qui partagent les opinions des deux martyrs croupissent dans les prisons d’URSS ! A titre de consolation sans doute, Staline baptise « Sacco & Vanzetti » une usine fabriquant des stylos et des crayons dans la banlieue de Moscou, histoire que les petits écoliers soviétiques n’oublient pas ces grands héros de la classe ouvrière. Parallèlement à cette campagne, Olga Taratuta se démène en vue d’organiser une protestation internationale pour la libération des camarades emprisonnés en URSS. On se doute que cette attitude ne plait pas aux autorités. Elle se retrouve à nouveau embastillée en 1929 ; cette fois, la tchéka l’accuse de vouloir organiser des cellules anarchistes parmi les cheminots.

 Sa vie continue ainsi, cahin-caha, d’arrestation en libération, jusqu’en 1937. Cette fois, le pouvoir semble décidé à en finir avec cette empêcheuse de réprimer en paix. Elle habite Moscou et travaille dans une usine métallurgique. Comme indiqué au début de cette chronique, elle est arrêtée le 27 novembre 1937, sous l’inculpation de menées anarchistes et anti-soviétiques, jugée et fusillée le 8 février 1938. Ainsi se termine, de façon tragique, la vie de la babushka des anarchistes russes. Contrairement à d’autres, elle a laissé peu de « traces » dans l’histoire, parce qu’elle était avant tout une militante : point de « mémoires » ou de « traité philosophique ». Elle écrivait cependant beaucoup et à plusieurs reprises au cours de sa vie aventureuse elle a exercé le métier de journaliste. Il est fort probable que si sa correspondance avait été conservée, on aurait pu y découvrir une moisson de détails intéressants sur le régime soviétique notamment et les conditions de vie imposées à la population rurale d’Ukraine, sa région natale. Ce n’est pas le cas, mais cette absence d’écrits n’est pas une raison pour l’oublier. Elle fait partie de cette cohorte de presque anonymes qui se sont battus avec courage pour leurs idées. Le nombre d’adversaires qu’ils avaient à affronter, de gauche comme de droite, ne manque pas d’impressionner. Ainsi que je l’ai évoqué au cours de cette chronique, je vous parlerai d’ici peu d’une autre militante, allemande cette fois-ci, Zenzi Mühsam, qui, elle, a côtoyé les camps de concentration nazis avant de faire un long séjour au goulag.

Sources documentaires : sur internet, le dictionnaire des militants anarchistes, le blog libcom.org – Nombre de ces sites font en fait référence au livre de l’historien Paul Avrich, « les anarchistes russes » – J’ai consulté également la brochure « Répression de l’anarchisme en Russie », traduite en français par Voline en 1923 –
Photos : le cliché figurant en tête de cette chronique est le seul portrait connu d’Olga Taratuta. Elle figure sans doute sur d’autres photos de groupes, mais ses traits sont difficiles à identifier.
Remarque : les éléments biographiques pour cette chronique ont été difficiles à rassembler. Au cas où vous constateriez une erreur quelconque, merci de me la signaler !

 

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14février2013

Bourrage de crâne : la méthode fonctionne toujours très bien

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.

La preuve (une parmi d’autres) ? «Selon un sondage CSA, 60% des Français considèrent que le report à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite, contre 62 ans prévu par la réforme de 2010, sera à terme nécessaire.» A force d’entendre marteler toujours le même discours monolithique par les économistes agréés qui sévissent à longueur d’émissions dans les médias dominants, l’idée s’installe peu à peu qu’il n’y a pas d’autres solutions que de travailler jusqu’à l’épuisement ou, ce qui est plus probable, de se contenter d’une pension de survie. De même qu’il n’y a pas d’autres solutions que l’intervention française au Mali, la baisse des salaires, la mort des CDI, la fermeture des usines… «Il va falloir se serrer la ceinture !» nous annoncent posément ceux qui ont suffisamment de crans de réserve pour n’avoir que peu d’inquiétude pour les lendemains qui déchantent. On peut certes discuter de la validité des sondages, et du sens que l’on peut mettre derrière les réponses (« nécessaire » ne signifiant pas « accepté » mais seulement qu’on n’a pas le choix parce qu’on ne peut pas lutter contre la fatalité…), mais l’instantané correspond quand même assez bien à une opinion qui s’exprime de façon courante. Beau travail messieurs les experts… Certes ce n’est pas nouveau, mais quand même ! En anticipant de plus d’un siècle, l’écrivain Bernard Lazare donnait une assez belle définition de ce prestidigitateur de la statistique qu’est l’expert en économie : «un citoyen patenté qui a la charge pénible, mais fructueuse, de prouver aux pauvres la légitimité et la douceur de leur état.» (citation extraite du roman « Porteurs de torches », écrit en 1897).

Le seul exemple relativement récent que je connaisse d’un bourrage de crâne qui ait dysfonctionné, c’est dans le cas du dernier référendum européen auquel la population française ait été conviée à participer. Pendant des mois, le chœur des journalistes a entonné dans les médias la chanson du « oui, c’est la seule solution ; les électeurs sont des gens sérieux ; le oui va l’emporter ; l’Europe du Capital c’est l’avenir ». Les citoyens ont désobéi ; ce n’est pas grave ; on a décidé à leur place. Cette expérience a été grandement intéressante. Elle a démontré la valeur de l’adage selon lequel « si les élections changeaient quelque chose, il y a longtemps qu’elles seraient interdites ».

 A travers les résultats des élections, des sondages, des micros trottoir, des tables rondes, des interviews, nous montrons à longueur de journée, nous autres citoyens « de base » à quel point nous sommes raisonnables, à quel point nous faisons la sourde oreille aux discours catastrophistes des extrêmes, à quel point, en fait, nous sommes passifs, soumis, et enchaînés au banc de nage sur lequel nous sommes assis pour ramer. Non seulement le bourrage de crâne, le formatage qui se fait de nos cerveaux depuis l’école jusqu’à la file d’attente des caisses des hypermarchés en passant par les heures passées devant le spectacle abrutissant du « petit écran », nous ont convaincus que seuls nos bons maîtres connaissaient la solution ; mais en plus, ils ont réussi à nous enfoncer dans un marécage de passivité dont la consistance évoque celle de la glu arboricole… A quelques soubresauts près, on croirait observer la file des moutons attendant patiemment leur tour devant l’entrée de l’abattoir. J’ai assisté à l’abattage de différents animaux de ferme : la soumission des agneaux à leur futur bourreau m’a toujours impressionné.

Contrairement à ce que le paragraphe précédent laisse supposer, je ne suis pas fondamentalement pessimiste, car les « quelques soubresauts » qui se produisent dans la file d’attente m’intéressent grandement. J’ai suffisamment étudié l’histoire pour me rendre compte que ce sont les responsables de ces mouvements à contre-courant dominant, ces opposants de toujours aux lendemains inéluctables, qui ont influé le cours des événements. Il en sera de même pour les temps présents ; du moins espérons le. N’en déplaise à Monsieur Manuel Valls, la mémoire populaire se souviendra de ceux qui luttent contre les licenciements spéculatifs, que ce soit avec leurs mots ou avec leurs poings, et non de ceux qui les entérinent et ne veillent qu’au maintien de l’ordre en place. Mais il faut reconnaître que le discours ressassé sur l’absence d’alternative, le seul choix raisonnable et autres fadaises, fait quand même des ravages certains jours même dans les esprits les plus combattifs ! On se convainc peu à peu du fait que les choses vont mal tourner, et l’on cherche désespérément des bouts de ficelle, des combines, pour trouver une issue individuelle qui permette de s’en tirer malgré tout.

  Si je m’intéresse au dossier des retraites dans ce billet d’humeur sur le « bourrage de crâne », c’est parce qu’il est très significatif. Le résultat sur la fraction la plus jeune de la population active est particulièrement parlant. Le système de retraite par répartition a été subtilement dénigré pendant ces dix dernières années. Tout en parlant de prendre des mesures pour le sauver, on l’a subtilement torpillé dans l’esprit de ceux qui ne sont concernés qu’à une lointaine échéance. Le discours est habile et jamais global. On ne montre qu’un aspect du problème à la fois dans le trou de la lorgnette. Dans un premier temps, on laisse entendre aux jeunes cotisants ou non cotisants, que de toute façon « ils n’auront pas de retraite » ou que « leur retraite sera d’un montant ridicule ». On leur explique, à grands renforts de schémas, de graphiques et de statistiques, qu’il leur faut épargner dans le privé, construire leur propre réserve (au moins pour assurer une complémentaire substantielle). En parallèle on leur explique que pour « payer la retraite de leurs ainés », il n’y a pas d’autres solutions que d’augmenter les cotisations obligatoires qu’ils paient déjà… ce qui ne leur laisse guère d’opportunité pour une épargne privée… N’importe quel esprit un tant soit peu rationnel, se rend bien compte que les charges qu’on lui prélève chaque mois, sont entreposées dans un panier percé et que l’on ne peut pas cotiser dans deux corbeilles à la fois. Il ne reste plus, dans un troisième temps, qu’à susurrer que les aînés sont des privilégiés, que les pensions sont confortables, que « eux au moins ils en profitent », pour créer dans la population une différenciation malsaine entre les actifs surexploités et les retraités, véritables parasites vivant aux crochets de la société. Certes, comme je l’ai dit plus haut, les idées ne sont pas assénées de façon aussi triviales – nos experts sont trop malins pour cela – mais le résultat est peu ou prou le même. En 2003, l’escroc qui a mis en place le nouveau système de calcul des pensions dans la fonction publique garantissait qu’elles ne seraient plus indexées sur les salaires mais sur l’indice INSEE bidon de l’augmentation du coût de la vie. En janvier 2013, l’un de nos braves ministres « de gauche », laissait entendre que cette indexation coûtait trop cher aux finances publiques. D’ici un an, cette mesure de protection toute relative du montant des pensions aura disparu dans les limbes de l’austérité.
Résultat des courses : les jeunes générations qui réussissent péniblement à trouver une porte d’entrée dans le monde du travail sont convaincues que cette histoire de pensions ne les concerne pas. Il suffit d’ailleurs de voir le public mobilisé lors des manifestations organisées par les syndicats sur la défense des retraites : la moyenne d’âge est plus proche de la cinquantaine que de la trentaine !

 Pas d’autre solution que la hausse des prélèvements, l’allongement de la durée de cotisation et la baisse des pensions versées actuellement ? Mon œil ! Je ne reprendrai pas ici l’argumentaire qui a déjà été exposé à de multiples reprises, ici comme ailleurs… Comment se fait-il que des pays comme ceux de l’Europe de l’Ouest, qui n’ont jamais été aussi riches, ne puissent plus reverser à leurs aînés, de l’argent qui de toute façon leur est dû ? Comment se fait-il qu’on ait pu le faire lorsque ces pays avaient un PIB par habitant beaucoup plus faible et qu’on ne puisse plus le faire maintenant ? La première fois que l’on a parlé de revoir l’âge du départ en retraite c’était en 1983. Depuis, le PIB a progressé de 45 % ! Trop de pensionnés, va-t-on me répondre, et pas assez de cotisants. Certes le pourcentage d’actifs chez les jeunes va en baissant… En Espagne, cinquante pour cent des moins de trente ans sont au chômage… Qui peut considérer comme un argument sérieux le fait que maintenir en activité les travailleurs les plus âgés va résoudre le problème ? Je crois au contraire que les épiciers qui gèrent la boutique sont sacrément incompétents… à moins qu’ils ne veillent qu’à une chose c’est au remplissage de leur propre tiroir caisse plutôt qu’à celui des rayonnages. Ces « costumes-cravate » distingués qui nous affirment, la bouche en cœur, qu’ils veillent au bien-être général, ne s’intéressent en fait qu’au confort du matelas sur lequel eux-mêmes vont s’allonger. C’est logique. Ce qui l’est moins c’est que l’auditoire les approuve, frappe dans ses mains et en réclame une seconde couche.

Magie des sondages, lorsqu’ils font suite à une propagande bien conduite… De même qu’ils sont convaincus que les mesures d’austérité les concernant sont la seule issue à une crise financière avec laquelle ils n’ont rien à voir, nos chers concitoyens ne veulent pas entendre parler du vote des immigrés (qui leur volent déjà leur pain et leur travail), veulent bien que les homosexuels se marient (ça ne mange pas de pain), approuvent que l’on promène nos soldats dans les terres africaines (ça coûte cher mais c’est beau comme un jeu vidéo)… Ils sont consternés par tout un tas de choses, concernés par d’autres, mais souhaitent surtout que les coupures de courant (la neige c’est la faute des fonctionnaires) ne leur fasse pas rater « questions pour un champion », « plus belle la vie », « un dîner presque parfait » ou « C à vous », toutes ces émissions de télé profondément éducatives sans lesquelles on se sent un peu perdu face à l’adversité du quotidien.

 Il y a du travail à faire pour déblayer toutes ces idées reçues, tous ces comportements de soumission et pour trouver la plage sous les pavés. Chaque idée à contresens, chaque geste de révolte, chaque grain de sable que l’on réussit à insérer dans la machine a son importance. Dans une foule rassemblée, silencieuse, entièrement vêtue de gris, les premières personnes sur lequel le regard de l’observateur s’attarde, ce sont celles qui ont poussé l’audace jusqu’à mettre un bonnet rouge. Ni le bruit des bottes, ni le silence des pantoufles ne doivent obstruer notre horizon. Nous avons trop d’espoirs en nous pour nous contenter d’un avenir géré par les technocrates ou pour accepter le retour des fantômes du passé ; trop de colère aussi pour que les mêmes guignols continuent de nous mener par le bout du nez vers l’abattoir. Il y a un siècle, un siècle et demi, beaucoup de nos anciens pensaient que la société pouvait changer radicalement. Ils nous ont ouvert la voie ; nous avons du retard sur leur programme ! Il va falloir mettre les bouchées doubles ! Il serait intéressant que notre belle jeunesse sache que « Louise Michel » ce n’est pas le nom d’un groupe de musiciens de rap peu connus. Il n’y a aucune raison sérieuse, autre que la règle falsifiée du jeu actuel, pour que ceux qui s’insèrent dans le monde du travail en 2013 ne voient pas leur semaine de travail diminuer, qu’ils ne partent pas à la retraite ou ne bénéficient pas au moins d’un temps partiel à 50 ou 55 ans, et que la pension qu’ils toucheront ne leur permette pas de vivre correctement. Il est parfois bon d’entonner une autre ritournelle que la scie que nous diffusent actuellement les éléphants assis au poste de commandement. A bon entendeur salut, on en reparle dans… 30 ans.

D’ici là je vous laisse avec les papouilleries et autres lasagneries du moment. Un célèbre dicton charbinois : « Lorsqu’un petit nuage sort des fumées du Vatican, il faut faire attention, ce sont les lasagnes à la viande pourrie qui brûlent.. »

NDLR – A lire pour compléter, le « petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon aux éditions Lux, et (si vous ne l’avez pas encore fait), « les petits soldats du journalisme » de François Ruffin aux éditions Les Arènes.

 

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8février2013

Au temps où le chemin de fer de l’Est lyonnais venait jusqu’à notre porte…

Posté par Paul dans la catégorie : La grande époque des chemins de fer; tranches de vie locale.

Une histoire du passé pour promouvoir un projet d’avenir

Les quelques faits que je vais vous conter, collectés dans la mémoire familiale ainsi que dans quelques ouvrages d’histoire locale, datent d’un siècle environ, parfois moins, et permettent de se rendre compte à quel point notre monde a changé, en bien comme en mal. Ne voulant point passer pour un chantre du « c’était mieux avant », je conclurai en évoquant les projets qui trainent dans les cartons, pour rétablir, partiellement au moins, ce que le règne triomphant du transport routier a totalement défait. Il s’agit certes d’une histoire locale, mais qui témoigne de l’enthousiasme qui accompagna le développement spectaculaire du chemin de fer au tournant entre le XIXème et le XXème siècle.

 Lyon est une ville ancienne qui a pleinement bénéficié de la révolution industrielle du XIXème siècle. La multiplication des fabriques a entrainé un développement démographique rapide et les communes avoisinantes ont été rapidement phagocytées par la banlieue en pleine croissance. Dans un premier temps, les infrastructures ferroviaires ont suivi le mouvement. A la fin du XIXème siècle, le chemin de fer était le seul moyen rationnel permettant le déplacement rapide, non seulement d’une ville à l’autre, mais également du centre vers la périphérie et vice-versa. Le besoin de construire une ligne desservant l’Est et le Sud-Est de l’agglomération lyonnaise, la région du Bas-Dauphiné, est vite devenu une nécessité. A la fin du XIXème siècle, la France se couvre d’un réseau de voies ferrées construit en étoile autour de la capitale dans un premier temps (centralisme oblige) puis investissant, telle une toile d’araignée, les régions les plus reculées (voir cartes dans un article plus ancien sur ce sujet). Dans la banlieue Est de Lyon, les industries métallurgiques et chimiques sont nombreuses. Dans le Bas-Dauphiné, ce sont les industries textiles et l’envoi des denrées agricoles sur le marché lyonnais qui requièrent un réseau de transport performant. Une première ligne reliant Lyon à Grenoble est construite entre 1857 et 1862.

Dès 1865, les frères Mangini déposent une demande de concession d’un chemin de fer entre Lyon et le petit village de Trept, première étape d’une voie qui continuerait ensuite vers St Genix-sur-Guiers et Chambéry. Cette ligne permettrait, dès son achèvement, d’établir une liaison vers l’Italie, et vers la Suisse. A l’appui de leur demande, les frères Mangini font valoir les multiples intérêts du premier tronçon de leur projet. La voie ferrée permettrait une diffusion rapide des métiers à tisser dans les campagnes (main d’œuvre abondante, notamment à la mauvaise saison, et peu coûteuse) ; elle permettrait de transporter vers le centre ville les pierres des carrières situées le long du Rhône, pratiquement toutes utilisées dans l’agglomération lyonnaise… Argument choc pour conclure leur argumentaire : « Les relations ferroviaires apportent toujours, dans une région, les éléments de civilisation ». Le projet Mangini, soutenu par le département de l’Isère mais refusé par celui du Rhône est abandonné… mais pas l’idée. Les deux frères se consacrent à la construction du « chemin de fer de la Dombes » entre Lyon et Bourg en Bresse…

 En 1869, c’est au tour d’un Lyonnais, l’ingénieur Eugène Bachelier, constructeur mécanicien, de déposer une demande de concession. L’affaire traine en longueur, populations et élus s’impatientent. Un professeur d’histoire au lycée de Lyon, Mr Perrin, se fait l’avocat de ce projet : il écrit à l’empereur Napoléon III pour insister sur l’importance pour la population dauphinoise d’être enfin reliée à la métropole lyonnaise. Encore une fois l’idée d’une grande liaison de Lyon jusqu’à l’Italie via la plaine dauphinoise et le Mont Cenis est mise en avant. Le laudateur du projet insiste sur les bienfaits qu’apporterait la liaison ferroviaire aux petites villes qu’il traverserait. Il cite en exemple Crémieu, important bourg commerçant dans les temps anciens, qui a complètement périclité depuis la révolution : «Crémieu, ville morte s’il en fut jamais, pourrait, contrairement à d’autres que le chemin de fer a tuées, espérer de celui-ci une véritable résurrection…». Argument suprême assené à la fin de la plaidoirie : «La voie ferrée serait de gros rapport ayant à transporter de nombreuses marchandises lourdes et beaucoup de voyageurs». Il est fort probable que les appuis financiers et politiques dont dispose Mr Bachelier pèsent sans doute plus sur la balance que la rhétorique professorale. En tout cas, l’ingénieur obtient sa concession. Il ne lui reste plus qu’à finaliser le projet et à trouver les capitaux pour le financer.

 L’étude du tracé de la voie va prendre un certain temps. La traversée des zones rurales ne pose pas trop de problème, à partir du moment où il est établi que le train ne longera pas les routes existantes mais disposera de son propre parcours. Ce qui prête à de nombreux débats, c’est l’établissement de la gare de départ à Lyon. Faut-il ou non prévoir un raccordement avec les lignes d’intérêt national du PLM, et greffer la nouvelle voie sur celles déjà existantes, ou prévoir une gare complètement indépendante, ce qui limite l’impact du tracé dans la zone urbaine ? Comme dans la plupart des autres projets, les autorités militaires interviennent lourdement dans le débat. L’Etat-Major souhaite que les différentes liaisons soient connectées les unes aux autres, aux deux extrémités du parcours choisi. Même si j’ai insisté dans un premier temps sur la facilitation du trafic voyageur et du transport des marchandises, il ne faut pas oublier la dimension stratégique fondamentale du projet de développement du chemin de fer en France (comme dans tous les autres pays d’ailleurs). Les militaires n’ont pas oublié les leçons de la Commune de Paris, et si le réseau de voies a été construit en étoile autour de la capitale et des autres grandes villes, ce n’est pas uniquement pour un motif politique ou décoratif. L’Etat-Major souhaite pouvoir déplacer rapidement les troupes nécessaires d’une région à l’autre, en cas de soulèvement populaire. La France est – ne l’oublions pas – majoritairement rurale à cette époque-là, et c’est dans les campagnes qu’il faut pouvoir mobiliser les conscrits rapidement pour les amener sur les lieux d’affrontement (internes ou externes au pays, selon les cas).

 Il est donc décidé que la nouvelle ligne du CFEL rejoindra le réseau du PLM à la gare de marchandise de Lyon Part-Dieu. Un bâtiment dédié sera construit juste à côté des édifices déjà existants. Les militaires exigent que le bâtiment soit de construction légère, afin d’être facilement destructible par les batteries de canon du fort voisin. Pour qu’il n’y ait pas de problème particulier pour effectuer ce raccordement, les trains circuleront sur une voie de largeur normale. Dès qu’il obtient la concession définitive, Monsieur Bachelier cède ses droits à une compagnie basée à Bruxelles, la « Société anonyme belge de Chemins de fer ». Cette société exploite déjà plusieurs lignes d’intérêt local en France, et contrôle partiellement la société de constructions métallurgiques qui se chargera de construire les premières locomotives du réseau. La Société anonyme du Chemin de Fer de Lyon est officiellement constituée le 25 février 1878. En bon capitaliste, Monsieur Bachelier ne disparait cependant pas du projet, puisqu’il devient l’un des actionnaires importants de la nouvelle S.A. La ligne à construire ne mesure que 72 km de liaison et n’est gênée par aucun obstacle naturel majeur. Les travaux demandent quand même trois années. Le premier train circule officiellement le 9 octobre 1881 et l’ouverture au public a lieu le 23. Deux embranchements d’intérêt local lui seront adjoints par la suite. Les diverses liaisons construites par la compagnie PLM (Paris-Lyon-Marseille), ainsi que plusieurs petites lignes de tramways ruraux à voie étroite viennent compléter ce quadrillage. A la fin du XIXème siècle, pratiquement toutes les communes importantes de notre région sont reliées par transport ferroviaire aux centres urbains de Lyon et de Grenoble. Cet âge d’or va durer jusque dans les années 1930. La concurrence de la route, définitivement établie à ce moment-là, provoquera alors un vaste mouvement de démantèlement de ce réseau remarquable. La toile d’araignée rétrécit et devient une véritable peau de chagrin.

 Jusqu’à la guerre de 1914-918, le trafic se développe de façon constante et la compagnie augmente le nombre de rames voyageurs et marchandises en circulation. Quelques accidents se produisent mais rien de bien catastrophique. La compagnie est si prospère qu’en 1909 elle négocie à nouveau pour obtenir la concession St Genix – Chambéry qui lui a été refusée auparavant. Les affaires sont en bonne voie : la déclaration de guerre en août 1914 oblige les ingénieurs à remettre leur projet dans les cartons. Nombreux sont les utilisateurs du petit train de l’Est, dans les années qui précédent la grande guerre. Les preuves ne manquent pas à l’appui de cette assertion : statistiques, publicité dans les journaux, cartes postales… Plusieurs courriers trouvés dans les archives familiales en témoignent. Mes grands-parents, domiciliés à Crémieu, s’en servent pour venir en visite dans la ferme dont s’occupent encore mes arrière-grands-parents. Ils rentrent en rapportant avec eux quelques bonnes provisions de la campagne. Lorsque mon grand-père est mobilisé, en 1914, ma mère effectue de nombreux séjours à la ferme. Pendant les années de guerre, le trajet n’est pourtant ni facile, ni rapide. Les pannes sont fréquentes ; le personnel, envoyé en partie sur le front, manque ; les besoins militaires sont servis en priorité. Heureusement pour la jeune voyageuse, la gare du village ne se trouve qu’à deux kilomètres environ et la marche à pied ne fait peur à personne ! Lorsque mes arrière-grands-parents disparaissent, leurs héritiers conservent la ferme, la louent, mais se réservent une partie du logement où ils viennent séjourner de temps à autre. Pendant de nombreuses années après guerre, le déplacement d’un lieu de vie à un autre se fait encore par le train. Les premières voitures sont coûteuses et les gens peu fortunés n’ont pas les moyens d’en acheter.

 Mémoire familiale encore… La gare du village est parfois le théâtre de scènes pittoresques, résurgences d’un passé qui n’est peut-être pas si lointain que ça. Raconté par ma mère cela donnait ce genre d’histoire sur laquelle je prends bien sûr plaisir à broder un peu à mon tour : Madame la comtesse, toute de blanc vêtue, descendait de sa voiture de première et montait dans sa calèche. Avant de se rendre au château qu’avait acheté son époux, elle aimait parcourir la campagne avoisinante, au trot reposant de son attelage. Elle pouvait ainsi juger, par elle-même, de la progression de certains travaux et s’enquérir de la santé des manants du lieu. Les températures étaient si élevées pendant l’été à Cannes qu’il était bien agréable de venir se rafraîchir pendant quelques mois, dans nos campagnes verdoyantes. Vous me direz que finalement cette noble dame se mêlait ainsi au populaire dans les transports en commun alors qu’elle aurait pu profiter des commodités d’une berline vrombissante. Le trafic voyageur s’interrompit sur la ligne, quelques années plus tard, et c’est probablement ce qu’elle aurait dû faire si son notable de mari avait conservé la propriété de la demeure… Mais le château changea de propriétaire en 1920 et cela marqua la fin de sa période de splendeur. Madame Capron, femme du célèbre maire de Cannes, n’était bien entendu « comtesse » que dans la mémoire de ma mère, mais cela en dit long sur l’image qu’avaient d’elle les gens du cru ! Dans la mémoire locale, on évoque, à propos des réceptions données par les Capron, la dernière phase de rayonnement du château, avant une lente décrépitude !

 Les années trente sont passées par là et la compagnie a dû faire face aux premières difficultés importantes. Les autocars ont remplacé les autorails dans le cœur des voyageurs. Pourtant la ligne s’est agrandie : de 72 km, elle est passée à 125 km de longueur avec les nouveaux embranchements. L’équipement roulant est modernisé, bien que les départements concernés, l’Isère comme le Rhône, rechignent à payer. La voie ferrée Lyon-St Genix est l’une des premières à bénéficier d’une signalisation lumineuse automatique, et d’un « block-système » pour la sécurité des trains (dès 1920). Le trafic voyageur, devenu totalement déficitaire, est interrompu en 1938. En raison de la guerre, il redémarre entre 1939 et 1944 puis s’interrompt à nouveau et de façon définitive lorsque les autocars sont à nouveau en mesure de prendre le relai (un million de voyageurs empruntent la voie ferrée en 1944 ce qui n’est quand même pas rien !). Le trafic marchandises se poursuit après la fin de la seconde guerre mondiale, mais certaines sections de voie sont peu à peu abandonnées. Seuls circulent encore, dans les années 60, les convois transportant le charbon dans un sens et le ciment dans l’autre, pour les usines Vicat de Montalieu. Le 31 décembre 1976 la Société anonyme cesse d’exister (fin de la durée prévue par la loi) et la concession aussi. En septembre 1981 on fête le centenaire de la ligne. Le 25 juin 1987, un dernier train circule. Le chemin de fer de l’Est lyonnais a vécu. La trace qu’il laissait dans le paysage a disparu en de nombreux endroits.

 Depuis que les trains ont cessé de rouler, bien des événements se sont produits. La voie a été totalement démontée après Crémieu ; les bâtiments ont été vendus ; l’emprise de la voie sur les terrains n’est plus visible que dans les endroits où des terrassements considérables ont dû être effectués. Il est trop tard pour espérer un quelconque avenir à ce tronçon. Entre Lyon-Est et Crémieu par contre, le tracé est resté visible et l’emprise de voie appartient toujours à la collectivité. Pour faire face à l’accroissement du trafic automobile qui occasionne de nombreux bouchons à l’entrée de Lyon en matinée comme en soirée, une association, regroupant entre autres les élus des communes concernées, met en œuvre tout ce qui est dans ses moyens pour que l’ancien chemin de fer soit réhabilité. Selon les études qui ont été réalisées, il serait envisageable d’utiliser l’ancienne voie du CFEL pour prolonger l’une des lignes du tramway lyonnais jusqu’à Crémieu. Idée intelligente s’il en est… Utiliser ce qui existe déjà, plutôt qu’ajouter sans cesse de nouvelles bretelles d’autoroute, de nouvelles voies, au détriment des terres agricoles dont la superficie dans le Sud-Est de Lyon se rétrécit comme une peau de chagrin. La ligne de tram qui circule jusqu’à l’aéroport Lyon Saint Exupéry, utilise déjà partiellement le tracé de l’ancien CFEL pour sortir de l’agglomération lyonnaise. Espérons que ces voix raisonnables seront entendues. Certains élus ayant compris que l’avenir de l’automobile en milieu urbain était de plus en plus compromis, il faut espérer qu’une suite positive sera donnée à ce projet.

NDLR – illustrations – les vues anciennes proviennent soit de Wikicommons, soit des archives personnelles de l’auteur (cartes n°1, 6 et 7).
documentation – principaux ouvrages consultés : « Le chemin de fer de l’Est de Lyon » de H. Domengie, Y. Alquati, M. Moulin et B. Roze, aux éditions du Cabri (1996) – « Le chemin de fer de l’Est de Lyon » de M.A. Capron (Les études rhodaniennes – 1948)

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30janvier2013

Oncle Paul raconte « Oncle Paul »

Posté par Paul dans la catégorie : les histoires d'Oncle Paul; Petites histoires du temps passé.

De l’origine dans le temps du nom d’une série de mes chroniques…

Il est clair que l’Oncle Paul le plus célèbre – bien plus que son modeste cousin de la Feuille Charbinoise – est celui qui racontait de « vraies histoires » dans le magazine « Spirou ». Ce personnage mythique est associé souvent au dessinateur belge Eddy Paape, décédé en 2012. Ce que l’on sait moins c’est que si la série des histoires de l’Oncle Paul a duré si longtemps dans ce journal, c’est que d’autres dessinateurs et scénaristes y ont été associés. Ce que l’on sait encore moins c’est que le premier Oncle Paul conteur de belles histoires était en fait le naturaliste Jean Henri Fabre. Il avait créé ce personnage pour le besoin de la rédaction de ses premiers livres pédagogiques destinés aux enfants et aux adolescents. Ces ouvrages furent réédités jusque dans les années 30 et firent les délices de plusieurs générations de jeunes lecteurs. Une petite recherche sur le web permettra de compléter ce bref historique, en ajoutant d’autres auteurs qui se revendiquent plus ou moins clairement de ce tonton narrateur de faits divers historiques, ayant pour héros des personnages hauts en couleur mais d’une bonne moralité à toute épreuve.

 Soyons clair, ma référence à cet Oncle Paul héros de BD n’est que sentimentale. Je n’adhère en rien (ou presque) au caractère hautement vertueux de ses récits et à l’ambiance un peu trop « travail, famille, patrie » qui en caractérise un certain nombre. Je dois reconnaître cependant que, grand lecteur du journal Spirou dans mon enfance, j’ai toujours été fasciné par les histoires complètes qui étaient publiées dans chaque numéro. Leur thématique était extrêmement variée, puisque l’on passait, sans transition, d’un preux chevalier partant en croisade au Moyen-âge, à l’épopée de touristes emportés par des morceaux de glace non loin des chutes du Niagara, en atterrissant la semaine d’après sur le valeureux soldat américain ayant fait plus d’une centaine de prisonniers à lui tout seul pendant la guerre de 1914. Nombreuses étaient également les évocations relatives aux deux guerres mondiales. Les personnages clés de ces récits sont choisis pour leur courage, leur dévouement, leur grandeur d’âme… Nulle place n’est réservée aux gueux, aux révolutionnaires ou aux aventuriers sortant un peu trop des normes. Mon Oncle Paul fantasmé aimerait – lui – vous parler de ceux qui ont toujours été opprimés et ont combattu contre l’oppression : des déportés de la Commune, aux combattants des barricades de Barcelone, en passant par toutes ces femmes qui ont essayé de trouver une place dans une histoire dominée par des héros masculins. Là aussi avec des réserves… Tous les combats n’attirent pas mon attention et, entre une Jeanne d’Arc et Louise Michel, par exemple, mon clavier n’hésite guère ! J’aurais aimé entendre cet Oncle Paul-là raconter les mésaventures du mathématicien anglais Turing, l’un des génies scientifiques de ce siècle, persécuté par le gouvernement pour son homosexualité… Cela ne m’aurait pas déplu que figurent en bonne place les fusillés pour l’exemple de 1917, à côté des Guynemer et autres Baron Rouge…

Quand je liste les chroniques que je me suis amusé à placer dans cette catégorie onclepaulesque, je pousse un soupir de soulagement : mon choix est à peu près conforme à ce que j’énonce. Je m’aperçois aussi que nombre de « mes pages de mémoire » feraient d’excellents articles pour l’Oncle Paul. La BD de Spirou avait besoin de héros : chaque histoire devait être personnalisée. Ce n’est pas le cas de ce que je veux raconter… Bien souvent, on ne peut pas faire référence à un personnage central : un récit est alimenté par une succession de héros anonymes et cela ne lui enlève aucune valeur, bien au contraire…

 Les « histoires vraies d’Oncle Paul » font leur apparition dans le journal « Spirou » en 1951. Leur créateur est le scénariste Jean-Michel Charlier. Les dessins sont l’œuvre d’Eddy Paape. Le tout premier récit est intitulé « Cap Plein Sud ». A partir de 1953, seront édités des albums qui regroupent par série les histoires publiées dans le journal. Ces recueils sont très recherchés par les collectionneurs et il est rare d’en trouver en bon état ! Dès le début, Eddy Paape et Charlier ne sont pas les seuls  auteurs du savant tonton. Dès le premier album publié, intitulé « Barbe-Noire », on trouve les signatures de futures célébrités, notamment René Follet et René Goscinny. Nombreux sont ceux qui interviendront par la suite : Mitacq, le créateur de « la patrouille des Castors », Gérald Forton (Bob Morane), Hermann (Jeremiah), Jean Graton (Michel Vaillant)… Dans les années 60, Eddy Paape se brouille avec l’éditeur de Spirou (Dupuis) et passe à la concurrence, dans le journal Tintin. Cela n’empêche pas la série de continuer dans Spirou jusque dans les années 70, puis sa parution devient moins fréquente avant qu’Oncle Paul ne disparaisse des colonnes de l’illustré dans les années 80. Depuis 2009 une partie des récits (ceux qui sont rédigés par Octave Joly) sont publiés à nouveau par l’éditeur « La Vache qui médite ». Malgré ce défilé de signatures célèbres, que ce soit pour les dessins ou le scénario, le personnage d’Oncle Paul reste associé à Eddy Paape dans l’esprit de nombreux lecteurs. En contrepartie, on oublie souvent les autres séries qu’il a créées ou auxquelles il a collaboré, notamment « Luc Orient » ou « Marc Dacier ». Pour votre culture personnelle, sachez que Franquin, Will, Jijé, Peyo et Morris (entre autres) sont issus de la même école belge que lui. Eddy Paape est décédé le 12 mai 2012 à Bruxelles.

 Petit bond en arrière dans le temps pour vous parler, ou plutôt vous reparler – puisque je lui ai déjà consacré une chronique – du précédent Oncle Paul et de son créateur, Jean Henri Fabre. Là aussi, le contenu des récits est intéressant mais un peu trop limité dans son rayonnement. J’aurais préféré, comme parrain, un Elisée Reclus capable de vagabonder d’un sujet à un autre sans oublier une dimension humaine omniprésente. Mais ne boudons pas notre plaisir : il y a dans « la science de l’Oncle Paul », de beaux passages et de belles images. Fabre est un observateur passionné de la nature. Comment peut-on ne pas l’être d’ailleurs quand on est capable de consacrer plus de 3000 pages à l’étude des mœurs des insectes (« souvenirs entomologiques »), dont près d’une trentaine au seul scarabée « bousier »… Que trouve-t-on alors dans ces récits que l’Oncle fait à ses neveux ? De nombreuses disciplines scientifiques sont abordées : la minéralogie, la botanique, l’astronomie, la chimie… Survivance ultime d’une époque où les « savants », dans leur quotidien, côtoyaient aussi bien la Grande Ourse, le Vésuve, les pommes tombant des arbres ou les secrets des alliages minéraux les plus complexes.
Le volume de « La Science » que j’ai sous les yeux est édité chez Delagrave en 1926. L’auteur est décédé depuis 1915. Il s’agit d’une compilation de textes plus anciens. Le premier ouvrage faisant référence à « Maître Paul » s’intitule « La Chimie de l’Oncle Paul » et date de 1881. Il a été suivi par « Simples récits sur la science » qui date de 1889. Revenons à cette « Science de l’Oncle Paul » : le ton paternaliste de l’introduction m’énerve un peu, mais le contenu des chapitres suivants beaucoup moins. Je ne me reconnais guère dans cet Oncle Paul « excellent homme, craignant Dieu, serviable pour tout le monde, bon comme le pain » pour lequel « tout le village a la plus grande estime ». Le seul élément du portrait qui me conviendrait à peu près serait résumé par « il faut vous dire que l’Oncle Paul sait manier la charrue aussi bien que le livre », tant je ressens le besoin, tout au long de mes journées, de varier les activités et d’exercer mes mains autant que mon intellect… Les histoires sont courtes et tous les événements qui surviennent dans la vie familiale sont l’occasion d’apprentissages modestes mais ô combien efficaces… Il n’y a pas meilleure occasion pour parler du fonctionnement des pistons dans le moteur que lorsqu’on met la main dans le cambouis. Freinet, qui préconisait de sortir des quatre murs de la classe aussi souvent qu’on le pouvait, avait bien compris cette dynamique essentielle. La graine ne germe que dans une terre fraichement labourée et la motivation est le principal engrais de l’apprentissage.

 Les thèmes abordés dans les récits sont, comme je vous l’ai dit, variés.On sent quand même la fascination du chercheur pour les insectes : ses neveux fictifs sont instruits du fonctionnement de la fourmilière, de la nidification de l’épeire, ou de la génèse des papillons. Le chapitre 32, consacré à l’ortie et à ses mérites, plairait beaucoup à nos modernes écologistes jardiniers. Les histoires s’enchainent presque naturellement : les poils urticants de l’ortie évoquent ceux de la chenille processionnaire : « Mais voilà un mot qui appelle une histoire… » Le tonnerre, les éclairs et une pluie violente viennent troubler la sérénité de cette après-midi studieuse et obligent nos jeunes apprentis à se mettre à l’abri. Ce n’est point un problème pour le pédagogue qui enchaine sur l’orage, l’électricité et les travaux de Benjamin Franklin. Les dialogues entre le maître et ses élèves donnent le ton de l’ouvrage : Emile, Jules et Claire vont d’émerveillement en émerveillement. Quant à l’Oncle il ne manque pas de ponctuer ses récits de quelques sentences morales bien dans le ton de l’époque. Il y a donc une certaine filiation entre ces deux ancêtres célèbres, celui de Fabre et celui de Paape et Charlier.

 Ces deux là sont ils les deux seuls représentants de leur espèce ou ont-ils des descendants ? Le meilleur moyen de faire un peu de généalogie est de regarder ce que nous proposent les moteurs de recherche sur la toile. J’ai donc poursuivi ma petite enquête… L’une de mes premières découvertes, c’est un blog intitulé « les lectures de l’Oncle Paul« , dont l’animateur est Paul Maugendre. Ce site se présente comme une « petite encyclopédie de la littérature populaire », une accroche qui devrait me plaire d’autant qu’un superbe décor de bibliothèque ancienne orne le bandeau de la page d’accueil. Dans les dernières chroniques, les seules que j’ai vraiment pris le temps de lire, les références au roman policier sont nombreuses mais d’autres genres littéraires sont abordés. Les notes de lecture concernant « Colère en Louisiane », me donnent très envie de découvrir ce livre… Ce blog très intéressant ne publie pas que des fiches de lecture mais fait souvent place aux événements d’actualité : salons, expos, concours… Bref, il s’agit là d’un outil tout à fait intéressant pour les amateurs de ce genre de lecture, même si j’ai des doutes sur le fait que cette sélection eut été celle de l’Oncle Paul des origines ! Le rythme de publication est aussi intense que sur « Actu du Noir » que je fréquente assidument. Je n’ai pas vraiment trouvé de références à la « littérature populaire » des origines. Il ne s’agit donc nullement d’un blog qui se prétend exhaustif,  ce qui friserait le prétentieux si c’était le cas. En résumé, une belle découverte sur laquelle je reviendrai sûrement dans mon « bric à blog » futur…

La suite de ma recherche est moins convaincante : un téléfilm de Gérard Vergez, en 2000, un autre de Marcel Moussy en 1978, une pièce de théâtre d’Austin Pendleton, mais l’on s’écarte de mon champ d’investigation. Si l’on ajoute une librairie de l’Oncle Paul à Paimpol, d’ouverture récente, je pense avoir fait à peu près le tour de la question… Il ne me reste plus qu’à faire de « mon Oncle Paul à moi », un descendant, non pas conforme au portrait de ses ascendants, mais conforme à l’image quelque peu singulière que je m’en fais : un Oncle Paul pour les Bourses du Travail ou pour les causeries estivales, sous l’ombre d’un tilleul, au milieu des ami(e)s.

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24janvier2013

bric à blog verglacé

Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.

Le deuxième « bric à blog » du mois ! C’est du surmenage… Vous croyez qu’il y en aura un en février ?

Le deuxième bric à blog de ce mois-ci va avoir du mal à échapper à l’actualité et risque donc d’être plus politique que jamais… Mariage pour tous, guerre au Mali, licenciements en série, 2013 débute très fort, maintenant qu’on a échappé temporairement à la fin du monde. Désolé pour la frange de mon électorat qui ne s’intéresse qu’aux liquidambars, aux chansons populaires et aux recettes de tartiflette. Malgré le verglas, on va voyager. Cela ne nous empêchera pas de revenir plus tard aux plaisirs terrestres.

 Sur le mariage pour tous, et surtout sur la PMA, quelques liens qui ont le mérite d’ouvrir le débat de façon intelligente et de faire entendre un son de cloche légèrement différent de ce que l’on entend actuellement que ce soit du côté des jupes plissées et chemises blanches, ou celui des chevelus barbus. Le premier texte provient d’un blog du Monde intitulé « Droits des enfants ». Le second provient du blog de Fabrice Nicolino et reprend un éditorial de la revue l’Ecologiste. Encore une affaire pour laquelle la position « mitigeur » du robinet ne semble pas fonctionner. L’eau est soit froide, soit chaude et on ne tient pas compte de toutes les mains qui passent sous le robinet. La position de la Ligue des Droits de l’Homme, exprimée dans un texte intitulé « La République, c’est pour toutes les familles« , me paraît une réponse équilibrée aux inquiétudes intelligentes exprimées dans les deux premiers articles cités. Je vous propose les liens vers ces différents articles, non parce que j’adhère entièrement aux propos de ceux qui les ont rédigés, mais parce qu’ils me paraissent fournir des éléments de débats, relativement dépassionnés et donc propices à la réflexion.
J’avoue, très honnêtement, avoir du mal à élaborer une position aussi tranchée que celle exprimée par certains, même s’il est clair que je rejette en bloc l’hypocrisie des conservateurs de tout poil qui ont défilé un certain dimanche. Quels sont les facteurs qui m’amènent à nuancer mon discours ? Je pense qu’il y a principalement deux raisons que je vais essayer d’expliciter sommairement.

 D’une part le mariage n’a jamais constitué, à mes yeux, un enjeu digne d’intérêt, mais je comprends tout à fait que l’ensemble d’une population veuille bénéficier des mêmes droits – c’est bien le minimum exigible. Je ne vois aucun problème non plus en ce qui concerne l’éducation des enfants par un couple homosexuel… Je dirai même – en me plaçant du point de vue de l’enseignant que j’ai été pendant longtemps – que cela ne peut être pire que dans nombre de ces couples hétérosexuels que l’on nous cite sans arrêt en exemple. Il semble souhaitable en tout cas que l’enfant, dans son intérêt, puisse bénéficier pour son éducation de « référents » nombreux en dehors de ses parents génétiques. Une vie familiale, intelligemment organisée, en réseau ou en communauté, peut permettre de contrebalancer les carences éducatives de la cellule familiale classique, et autorise la personne centrale du débat, l’enfant, à avoir le choix de la ou des personne(s) avec lesquelles il désire avoir une relation privilégiée.
D’autre part, l’adoption pose un certain nombre de problèmes, souvent esquivés, et ce quel que soit le sexe des adoptants. On ouvre à l’occasion de la polémique que suscite le texte de loi en cours d’élaboration, un débat qui couvre une champ beaucoup plus large et qui aurait mérité d’être ouvert depuis longtemps et pour l’ensemble des publics concernés par la question. J’y reviendrai plus en détail un jour, quand mes propres idées seront un peu plus limpides.  Je suis très sensible au discours selon lequel l’enfant ne doit pas être considéré comme un bien marchand, que l’on acquiert, au même titre qu’une voiture ou un écran plat, pour combler le désir individuel et social de constituer une cellule familiale épanouie… Je me méfie aussi beaucoup des références constantes à la « Nature » avec un grand N… Les décisions qui ont été prises en s’y référant de façon plus ou moins intelligentes, n’ont pas toujours été brillantes.
Pour conclure, temporairement – j’en suis conscient – sur ce chapitre, je vous propose aussi un article paru en novembre dernier sur RUE 89, intitulé « Adoptée, il ne me viendrait pas à l’idée de parler au nom des autres« . Quand je vous dis que le débat doit prendre en compte tous les points de vue.

Deuxième dossier brûlant de l’actualité :  le Mali. Sur ce point là, l’Union Sacrée semble presque réalisée… Comme d’habitude c’est le « presque » qui m’intéresse et donc les voix divergentes du consensus médiatico-politique. Des voix, on peut en trouver parfois qui surprennent, comme la position de Dominique de Villepin, baron déchu du régime précédent, qui exprime, pour une fois, une opinion que je trouve intelligente et bouleverse un peu le traditionnel clivage droite/gauche. Son discours mérite d’être lu, même si, rassurez-vous, il n’a pas encore viré dans l’anarcho-pacifisme (Je sens que cette référence à Villepin ne va pas plaire à tout le monde – tant pis, j’assume).
Patrick Mignard a le mérite dans un court billet intitulé « la formule magique » de rappeler que la mobilisation de l’opinion sur une guerre extérieure au pays et pour une « juste » cause, est l’une des tactiques de base utilisée par les gouvernants pour distraire les citoyens de la gravité des problèmes intérieurs. Sans aller plus loin dans l’analyse, comment un pays « en difficulté financière », comme la France, envisageant mesure d’austérité sur mesure austérité, peut-il se payer le luxe d’une guerre d’intervention en Afrique ? Les raisons sont multiples, outre le mérite d’amuser les guignols : l’uranium qui permet à notre pays d’assurer son « indépendance énergétique », en est sans doute une bonne ainsi que le rappelle SuperNo dans une chronique reprise par Altermonde, intitulée « war for uranium« . Dans le Nord du Mali, nous sommes en plein cœur du problème, il suffit d’observer une carte détaillée des ressources du coin. Ce n’est pas un hasard si le personnel d’Areva figure parmi les otages qu’AQMI prend un plaisir sadique à capturer. Pour compléter l’article de SuperNo, on peut lire aussi « Des Islamistes très utiles au pouvoir français« , texte de Stéphane Lhomme qui dirige l’Observatoire du nucléaire. Notons au passage que Stéphane Lhomme est assigné à comparaître le 1er février pour avoir dénoncé la corruption d’Areva au Niger.
Intéressant aussi de savoir qui se cache derrière ces initiales AQMI. Les bandes de miliciens armés qui se sont emparés du Nord du Mali, bénéficient d’un armement relativement sophistiqué. Ce matériel leur a été généreusement distribué au moment du conflit… en Lybie. Là encore, la lecture d’une carte est précieuse. Je ne mets pas en doute leur fanatisme religieux, mais je pense que d’autres motifs poussent ces bandes armées à l’action. Il faut dire que le découpage post-colonial des frontières de tous les pays du secteur ne se prête guère à une unité quelconque des populations. Les Touaregs du Mali pourraient bien faire les frais de l’opération en cours, leurs velléités d’indépendance n’étant guère appréciées ni par un parti, ni par l’autre.
En guise de conclusion, là aussi temporaire, sur le Mali, je vole cette jolie petite phrase au confrère du blog les Cénobites Tranquilles : «vous avez aimé Tintin au Congo, vous allez adorer Flanby au Mali !». Nous sommes visiblement sur la même longueur d’onde sur la question.

 Ces jours-ci le sable du désert et les flocons de neige recouvrent peu à peu les problèmes environnementaux « mineurs » dans les médias. On ne parle plus guère de l’opposition à l’aéroport de NDDL ou des autres projets pharaoniques de ce gouvernement au service des grandes entreprises. Le gaz de schiste hiberne (au moins dans l’agenda des journalistes) ; quant au nucléaire, il n’irradie plus que par intermittence. A signaler quand même cet article intéressant paru dans Rue 89 au sujet de notre bon vieux CNRS et de l’accident de Fukushima. Décidément le lobby nucléaire ne recule devant rien pour faire de la propagande, y compris à faire passer comme « données scientifiques » des chiffres qui sont loin de faire consensus dans la communauté des chercheurs. Thierry Ribaud, chercheur au CNRS, en poste au Japon, annonce clairement qu’il se dissocie des auteurs du dossier sur le nucléaire rendu public ce mois-ci par le CNRS. Il n’est pas question pour lui de corroborer les affirmations de certains de ses collègues. Je cite : «Dans ce dossier «  scientifique  » aux desseins animés, les affirmations dénuées d’argumentation et prenant des allures d’évidences indiscutables sont légion…» Il qualifie même ce document de «parodie de dossier scientifique» et ses arguments à lui sont parfaitement étayés. Bref la vérité ne sort pas toujours des jolies animations distrayantes : l’enfumage continue ! Il faut dire que la pilule nucléaire devenant de plus en plus difficile à avaler, il faut du sucre glace en quantité pour l’enrobage !

 J’ai trouvé très intéressant cet article sur la biochimie du pouvoir, rédigé par J.M. Traimond, sur le site libertaire belge Divergences : « ce que le pouvoir fait au cerveau…« . Lisez le attentivement et vous en tirerez deux avantages indiscutables. Premièrement vous serez moins bêtes après qu’avant, si vous êtes aussi incultes dans le domaine que je le suis. Deuxièmement, vous pourrez libérer sans crainte les pulsions anti-autoritaires qui dorment – je n’en doute pas – dans votre moi profond. Autre conséquence possible, cela vous donnera peut-être envie de vous replonger, comme je vais le faire, dans certains des ouvrages d’Henri Laborit qui a pas mal travaillé sur la question. Plus sérieusement, cet article est en quelque sorte une fiche de lecture de l’ouvrage « The winner effect » de Ian Robertson. Ce Monsieur n’est pas n’importe qui puisqu’il est professeur au Trinity College de Dublin. Mes lecteurs/trices les plus assidus/es savent à quel point je vénère la « Long Room », bibliothèque de cette vénérable institution. Certes, cela n’a aucun rapport, mais tout le plaisir était pour moi… L’introduction pour vous mettre l’eau à la bouche ? Allez, je cède à la pression :

«Le pouvoir est une drogue. Ceci n’est pas une métaphore, mais une constatation médicale. Le pouvoir entraîne accoutumance et dépendance, comme l’héroïne, comme la cocaïne. Le pouvoir, réalité sociale, modifie la réalité biologique, hormonale et neuronale des personnes qui en ont. Une personne dépendante a sans cesse besoin de ce dont elle dépend. Peu à peu, la quantité ou l’intensité de ce dont elle dépend doit augmenter pour retrouver le même plaisir. Il faut donc de plus en plus de pouvoir à la personne qui dépend du plaisir procuré par le pouvoir. La victoire déclenche la même accoutumance que le pouvoir. Gagner déclenche de puissantes décharges de testostérone et de dopamine. Les conséquences politiques sont claires : écraser autrui procure du plaisir, un plaisir addictif.»

 Envie de promenade par ces temps de grisaille : deux adresses alors devraient vous convenir… L’inépuisable Zoë en voyage à Venise dont elle parle et montre les images avec son talent et sa verve habituelle ; les pérégrinations hivernales de notre fiston voyageur, de Munich à Milan en passant par Prague (un long arrêt) et Rome (autre séjour prolongé). Les reportages photos sont – en toute objectivité impossible – somptueux, avec une mention particulière pour les 12 panoramiques pour 12 jours. Prenez la peine de lire aussi : les observations au fil du chemin fort intéressantes à découvrir. Je ne saurais que partager les considérations sur le charme du voyage en train et le regret du prix du billet pour la solution ferroviaire, toujours la plus onéreuse.

NDLR – Illustrations
« la terre est plate » : la photo provient du site Divergences2, plus précisément du blog de Maya le Maner. « le p’tit train jaune de Tchéquie » : la photo provient du blog familial « Rue du Pourquoi Pas » (photo Sébastien Chion). Le dessin « ils sentent bon le sable chaud » est emprunté au blog de Patrick Mignard « Fédérer et Libérer« .

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19janvier2013

Histoire d’un journal anarchiste : « le Révolté » (2)

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.

Deuxième époque : l’aventure des « Temps Nouveaux » de 1895 à 1914

 Jean Grave sort finalement de la prison de Clairvaux, après amnistie, en 1895. Un an de prison pour délit d’opinion… Cette mesure répressive est loin d’avoir découragé un militant dont les convictions semblent inébranlables et dont l’obstination n’est pas la moindre des qualités. Les lois scélérates de 1893-94 ont permis les pires excès répressifs. Jean Grave a échappé de peu à une seconde condamnation pour incitation à créer une « association de malfaiteurs », accusation qui lui a valu de figurer parmi la liste des inculpés du célèbre « procès des trente », mais dont il a été acquitté.

En 1895, l’ambiance est un peu plus sereine et Jean Grave décide de faire reparaître son journal, en changeant à nouveau le titre. Il prend contact avec un certain nombre de rédacteurs potentiels. Pierre Kropotkine et Elisée Reclus soutiennent son projet. D’autres annoncent leur participation mais ne donneront pas suite comme l’écrivain Lucien Descaves ou le photographe Nadar, célèbre portraitiste des personnalités du moment. Le 4 mai 1895 parait le numéro 1 des « Temps nouveaux ». Le tirage est conséquent : 18 000 exemplaires. Le journal est hebdomadaire, mais ne comporte que 4 pages à ses débuts. A partir de février 1904, 8 pages sont proposées aux lecteurs, avec un « supplément littéraire » conséquent, dans chaque numéro, comme dans « La Révolte ». 982 numéros seront publiés jusqu’en août 1914, ainsi que deux hors-série. Une collection importante de brochures de propagande (72 livrets) complète ce volume conséquent d’écrits. La filiation entre « La Révolte » et le nouvel hebdomadaire ne fait aucun doute : elle s’affiche clairement en dessous du titre de l’hebdomadaire : « ex-journal La Révolte », et Grave ne manque pas de la rappeler à chaque numéro anniversaire, comme dans le numéro 1 de la onzième année, daté du 6 mai 1905, que j’ai sous les yeux :

«A nos lecteurs : ce numéro constitue la onzième année des Temps Nouveaux, mais en réalité, avec Le Révolté et La Révolte dont ils sont la suite, c’est notre vingt-sixième année d’existence qui est en cours. Malgré des vicissitudes de toute sorte, voilà vingt six ans que nous avons pu mener la lutte. Avant de tenter un nouvel effort, c’est reposant de mesurer le chemin parcouru, la besogne faite, d’y puiser des forces pour une nouvelle étape. En marche !…

 Les collaborateurs réguliers ou épisodiques des « Temps nouveaux » sont nombreux et plus ou moins connus. Parmi les rédacteurs, on retiendra les noms de Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, les compagnons des débuts, mais aussi Paul Delessalle, Bernard Lazare, Octave Mirbeau, Pierre Monatte, Amédée Dunois… Les journaux bourgeois privilégient la publication de feuilletons pour distraire leurs lecteurs. Dans les colonnes des « Temps Nouveaux », on s’adonne à des lectures plus sérieuses. La panoplie d’auteurs publiés est vaste. Tous ne sont pas anarchistes, loin de là : la rédaction fait preuve d’une indéniable ouverture d’esprit. Des artistes plus ou moins connus participent également à l’illustration du journal et surtout des nombreuses brochures publiées en supplément : Aristide Delannoy, Camille Pissaro, Van Dongen, Willette, Granjouan, Jossot, Hermann-Paul… entre autres. La collaboration entre Grave et Camille Pissaro qui se revendique très clairement de l’anarchie, est déjà ancienne, puisque le peintre a déjà répondu à certaines « commandes » pour « La Révolte ». Camille Pissaro participe aux albums de lithograhies que Jean Grave édite pour soutenir financièrement la publication des Temps Nouveaux. Les consignes de l’éditeur aux illustrateurs sont à la fois précises et ouvertes : «Le dessin devrait, par quelque côté que ce soit, avoir trait à l’idée, mais l’auteur aurait la liberté la plus complète pour le choix du sujet et pour l’exécution…»

 Le problème des Temps Nouveaux reste le même que celui de la Révolte : trouver des finances pour boucler chaque numéro et mener à bien un projet qui se voudrait de plus en plus ambitieux. Mais la notoriété du journal est supérieure à sa diffusion, et la publication de chaque nouvelle revue se traduit systématiquement par un déficit qu’il faut combler à grand renfort de tombolas et de souscriptions. Une fois encore, le débat n’a guère avancé un siècle plus tard, et les internautes qui déplorent le fait que nombre de sites d’information parallèle dépendent du bon vouloir de leurs lecteurs pour survivre auraient été confrontés au même problème auparavant avec les revues militantes. La couleur est affichée clairement dès le n°1 en 1895. Voici reproduite « l’adresse aux lecteurs » que l’on trouve en page intérieure :

«Par ces temps de tripotages financiers, de réclame sans vergogne, la presse est devenue la servante de la banque et du commerce. Il est admis, aujourd’hui, qu’un journal ne peut vivre sans bulletin financier et qu’en abandonnant sa quatrième page aux petites correspondances amoureuses, aux marchands de « curiosités », aux charlatans de la « spécialité ».  Sans capitaux et sans avance, nous lançons notre journal, ne comptant que sur l’appui du public intellectuel et la bonne volonté de ceux qui nous connaissent. Nous n’insérerons ni bulletin financier, ni réclame payée, ni annonces commerciales, n’espérant pour faire vivre notre journal qu’en la seule vente de ses numéros. Cette tentative réussira-t-elle ? – Au public d’en juger s’il doit continuer à servir le puffisme qui se fait sur son dos, ou apporter son concours à une œuvre d’idée. (L’administration)»

 Les textes de réflexion politique et les actualités tiennent toujours une place prédominante. Toujours dans ce même n°1 de 1895 on trouve un texte de présentation justifiant le titre du nouveau journal (l’idée provient, semble-t-il d’Elisée Reclus, que Grave est allé visiter à Bruxelles).

«C’est dans une nouvelle phase de la lutte que nous entrons, en effet. L’idée que nous défendons est enfin sortie de l’obscurité dans laquelle on avait essayé de l’étouffer. Aujourd’hui, grâce à la persécution, grâce à des lois d’exception telles qu’on en fait dans les pires monarchies, nul n’ignore qu’il existe des hommes qui, ayant recueilli les plaintes de ceux qui souffrent de l’ordre social actuel, s’étant pénétrés des aspirations humaines, ont entrepris la critique des institutions qui nous régissent, les ont analysées, se sont rendu compte de ce qu’elles valent, de ce qu’elles peuvent produire et, de l’ensemble de leurs observations, déduisent des lois logiques et naturelles pour l’organisation d’une Société meilleure.[…]
Pour que l’homme se développe librement, dans toute son intellectualité, dans toute sa puissance physique et morale, il faut que chaque individu puisse satisfaire tous ses besoins physiques, intellectuels et moraux ; mais cette satisfaction ne peut être assurée si la terre n’est rendue à tous, si l’outillage mécanique existant, fruit du travail des générations passées, ne cesse d’appartenir à une minorité de parasites et n’est mis à la disposition des travailleurs sans prélèvement d’impôt par le capitaliste. […]»

 On retrouve dans ces quelques lignes le style particulier de Grave et de ses collaborateurs : le ton est posé mais le propos est clair et sans équivoque. Les objectifs sont clairement exposés. Tout sera mis en œuvre pour qu’ils soient atteints.Dans un article intitulé « L’effet des persécutions », Pierre Kropotkine, à son tour, enfonce le clou :

«Pendant quinze mois on a tout mis en mouvement pour étouffer l’anarchie. On a réduit la presse au silence, supprimé les hommes, fusillé à bout portant en Guyane, transporté dans les îles en Espagne, incarcéré par milliers en Italie, sans même se donner le luxe de lois draconiennes ou de comédies judiciaires. On a cherché partout jusqu’à affamer la femme et l’enfant en envoyant la police faire pression sur les patrons qui osaient encore donner du travail à des anarchistes. On ne s’est arrêté devant aucun moyen afin d’écraser les hommes et étouffer l’idée.
Et, malgré tout, jamais l’idée n’a fait autant de progrès qu’elle en a fait pendant ces quinze mois.
Jamais elle n’a gagné si rapidement des adhérents.
Jamais elle n’a si bien pénétré dans des milieux, autrefois réfractaires à tout socialisme.
Et jamais on n’a si bien démontré que cette conception de la société sans exploitation, ni autorité, était un résultat nécessaire de tout le monceau d’idées qui s’opère depuis le siècle passé ; qu’elle a ses racines profondes dans tout ce qui a été dit depuis trente ans dans le domaine de la jeune science du développement des sociétés, dans la science des sentiments moraux, dans la philosophie de l’histoire et dans la philosophie en général.
Et l’on entend dire déjà : ― « L’anarchie ? Mais, c’est le résumé de la pensée du siècle à venir ! Méfiez-vous-en, si vous cherchez à retourner vers le passé. Saluez-la si vous voulez un avenir de progrès et de liberté ! » […]»

 Bel optimisme dans cet extrait de l’article… mais les visions du prince russe ne se sont pas réalisées. L’histoire a montré que l’anarchisme n’était pas la « grande idée » du XXème siècle, malgré les efforts et les sacrifices de certains… Mais les libertaires n’ont certainement pas dit leur dernier mot…
La lecture des billets d’actualité des « Temps Nouveaux », tout au long des vingt années ou presque que va durer la publication, permet de se faire une idée des débats qui traversent le mouvement. Le temps de la « propagande par le fait » s’achève, en France tout au moins. Nous sommes en pleine période « syndicaliste révolutionnaire ». Les anarchistes retrouvent les ouvriers en lutte dans leurs syndicats et leur influence est indéniable. Tous les militants ne sont pas d’accord avec ce choix, les anarchistes individualistes en particulier, mais ils ne sont pas les seuls. Certains théoriciens, comme Errico Malatesta par exemple, font part de leur méfiance et estiment que les syndicats ne peuvent jouer qu’un rôle réformiste dans la société ; les anarchistes perdent leur temps et leur énergie en entrant dans ces structures. Les positions des pro et anti syndicats se font de plus en plus tranchées. Le mouvement libertaire se ramifie et explore différentes pistes (certains diraient « s’égare sur un grand nombre de chemins !) : les expériences communautaires, l’hygiène de vie, la propagande néo-malthusianiste, les coopératives ouvrières…
Les syndicalistes révolutionnaires marquent des points. La charte d’Amiens, votée lors du congrès de la CGT en 1906, témoigne de la forte pénétration des idées libertaires dans le mouvement ouvrier syndiqué. Ces années précédant la première guerre mondiale constituent en quelque sorte l’âge d’or du mouvement anarchiste français malgré ses divisions nombreuses. Selon René Bianco, Les quatre-cinquième de l’édition anarchiste en France (livres et brochures) s’est faite entre 1880 et 1914. Il cite comme exemple la brochure d’Octave Mirbeau, « la grève des électeurs », dont les tirages successifs cumulés ont dépassé 300 000 exemplaires…
La réponse du patronat aux nombreux mouvements sociaux qui vont marquer le début du siècle ne se fait pas attendre : une répression féroce dans un premier temps (dont Clémenceau sera l’un des instigateurs les plus redoutables), puis le premier conflit mondial dans lequel les populations ouvrières et paysannes d’Europe de l’Ouest seront décimées. Les grèves ouvrières et paysannes donnent lieu à des manifestations spectaculaires réprimées par l’armée qui n’hésite pas à employer les armes contre les manifestants. Parfois les conscrits refusent d’obéir et sympathisent avec ceux qu’ils sont censés briser. Les syndicats s’implantent dans des secteurs où ils n’avaient pas le droit d’apparaître comme la Fonction Publique. Bref, en ce début de siècle, l’agitation sociale est à son comble. Il ne se passe guère un numéro sans que les « Temps Nouveaux » ne rendent compte d’une grève, d’une manifestation ou d’une réunion publique plus ou moins animée. La propagande va bon train.

 Les informations que l’on peut découvrir dans « les Temps Nouveaux » débordent largement le cadre national et dans chaque numéro des billets rédigés par divers correspondants dressent en quelque sorte un « état des luttes » dans les pays voisins, mais aussi en Amérique. A partir de 1905 par exemple la tentative révolutionnaire en Russie est suivie pas à pas par les rédacteurs du journal. Examinons le contenu d’un numéro quelconque, mars 1907 par exemple : le lecteur est informé sur le mouvement social en Bulgarie (grève des employés du chemin de fer), en Russie où se déroulent des élections, sur l’état du mouvement anarchiste au Portugal où l’on apprend la naissance d’une revue « A conquista do Pao » (à la conquête du pain) ou en Allemagne. Dans ce pays il est question de la répression qui frappe les rédacteurs du « Freie Arbeiter ». Une mine d’or pour les historiens ! Rien n’est laissé de côté dans l’actualité sociale… L’exécution du grand militant anarchiste Francisco Ferrer provoque un mouvement d’indignation qui déborde largement le cadre du mouvement libertaire.
Autre exemple : le premier numéro de l’année 1911 s’ouvre sur un dossier consacré au travail clandestin des enfants dans les verreries. Dès la page suivante, on enchaine sur « l’affaire Kotoku » au Japon : la condamnation à mort de vingt-six personnes, pour complot contre la famille impériale. Une affaire sordide car la réalité est tout autre de ce qu’annonce la propagande gouvernementale : ces militants et militantes ont simplement dénoncé les conditions de travail inhumaines dans les usines japonaises. Comme en Russie, le passage brutal du féodalisme au capitalisme, ne se fait pas sans briser des vies…

 Je ne vais pas vous raconter, par le menu, les trésors que l’on découvre à feuilleter cette revue. Deux collections au moins peuvent être consultées sur le web. Aucune des deux n’est complète, mais elles sont suffisamment conséquentes pour permettre de faire des découvertes conséquentes. La première se trouve sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF. On y trouve une bonne série de numéros des Temps Modernes. La seconde est publiée sur le site « la presse anarchiste », qui effectue un travail de recensement et de mise en ligne absolument remarquable (prolongement du travail entrepris par le camarade René Bianco, dans le cadre d’un travail de thèse). Il est plaisant d’aller fureter dans quelques exemplaires de ces collections admirables et je vous invite à le faire. Certes bien des choses ont changé, mais l’on découvre, parfois avec stupeur, que des questions qui font la une dans les médias contemporains, étaient déjà largement débattues il y a plus d’un siècle. A se demander parfois si l’on avance ou si l’on tourne en rond…
Le déclenchement de la guerre de 1914/18 a stoppé la publication de nombreux journaux révolutionnaires, et la question du pacifisme a provoqué un véritable séisme dans le mouvement socialiste en général. Les anarchistes n’ont pas échappé à cette problématique : la rupture fut violente, entre ceux qui estimaient suffisamment « juste » la cause de la triple entente pour la soutenir et ceux qui pensaient que la paix était la seule issue pour laquelle il fallait s’engager. Au sein du mouvement libertaire, on reprocha, et l’on reproche toujours, à Grave et Kropotkine leur prise de position favorable à l’alliance entre la Russie, l’Angleterre et la France, et hostile à l’Allemagne. Le débat est certainement plus complexe qu’il n’y paraît, mais il fait l’objet d’une autre histoire que je vous conterai peut-être un jour !

NDLRSources des illustrations – La carte postale présentant l’exécution de Ferrer provient du site « Cartoliste » (voir liens permanents) – Les reproductions d’illustrations publiées dans la revue proviennent de Gallica, le fonds documentaire de la BNF –

Sources bibliographiques – Outre les ouvrages déjà cités dans la première partie, je signale également : « Regards sur l’édition libertaire en France » de René Bianco, extrait de « la culture libertaire » aux éditions ACL – « Histoire de la littérature libertaire en France » de Thierry Maricourt (Albin Michel).

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