14janvier2013
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps.
Première époque : de 1879 à 1894
Des journaux anarchistes, il y en a eu des milliers de par le globe et à travers les époques. On associe souvent les anarchistes et les bombes. Il serait plus judicieux de les associer à la plume et au caractère d’imprimerie, car la volonté de diffuser leurs idées par l’écrit a toujours été bien présente. Recenser la totalité des écrits issus de la mouvance libertaire, chansons, pamphlets, brochures, livres et journaux n’est pas une sinécure. Ceux qui s’y sont attaqués – je pense entre autres à René Bianco ou à Thierry Maricourt – se sont raisonnablement limités à un seul type de publication. Je pense que, dans le futur, les historiens qui analyseront les blogs de la mouvance libertaire auront aussi pas mal de grain à moudre !
Si je m’intéresse au Révolté, c’est parce qu’il cumule un certain nombre de facteurs originaux. Il y a tout d’abord sa longévité, impressionnante et plutôt rare pour les « brûlots révolutionnaires » à la Belle Epoque. On va en parler plus en détails. Il y a aussi le fait que, publiant dans ses colonnes de nombreux compte-rendus de réunions, de publications, de grèves et de manifestations, « le Révolté » permet de se faire une bonne idée de l’activité des anarchistes, non seulement en France et dans les pays francophones mais aussi dans les contrées plus éloignées. Il y a enfin la personnalité peu commune du militant qui a été l’âme de cette revue, Jean Grave, dont le sérieux et la ténacité ont permis, à travers vents et marées, la durée de la publication. D’autres journaux anarchistes ont également une notoriété importante à la même époque : l’En-Dehors, La Feuille, le Père Peinard… J’aurai sans doute l’occasion d’en reparler… plus tard ! En tout cas, aucun n’a connu une telle longévité.
Parler simplement du « Révolté » est un peu une erreur car, dans la réalité, ce journal a porté trois noms différents, en grande partie à cause des persécutions dont sa publication a été l’objet. Dans un premier temps, à sa fondation en Suisse, il s’est appelé « Le Révolté » ; pour éviter des poursuites, une fois la rédaction bien installée en France, Jean Grave l’a rebaptisé « La Révolte » ; le changement de patronyme est devenu plus radical lorsque de « La Révolte », il est devenu « Les Temps Nouveaux », en 1895. La filiation entre les trois titres est indubitable. Le responsable de la rédaction reste le même ; le contenu n’évolue guère, quant à la présentation, elle est identique.
Avec trois titres différents donc, quelques interruptions et divers changements de périodicité, « Le Révolté » va paraître de février 1879 jusqu’en août 1914, soit trente-cinq années. Essayons de dresser un bref historique de cette publication. Cette période présente l’intérêt de voir mises en œuvre, au sein du mouvement anarchiste, diverses stratégies plus ou moins heureuses, de l’insurrectionisme à l’entrisme dans les syndicats en passant par « la propagande par le fait ». Le mouvement va connaître des hauts et des bas et subir, de plein fouet, une répression féroce après la publication des « lois scélérates » en 1893-1894.
Le numéro 1 du « Révolté » paraît le 22 février 1879 à Genève… Ses fondateurs sont Pierre Kropotkine, François Dumartheray, Georges Herzig, ainsi qu’Elisée Reclus. Jean Grave rejoint l’équipe de rédaction en 1883 à la demande de Reclus. Que du beau monde ! Socialiste révolutionnaire à l’origine, le journal devient très vite un organe anarchiste. Le numéro 1 comporte un éditorial prometteur :
«Nous sommes des révoltés.
Oui, nous le déclarons carrément : le spectacle que donne la société actuelle, nous révolte, nul travailleur n’y jouissant du produit intégral de son travail. Elle signifie l’extrême misère des uns, avec cette aggravation : l’insolente opulence des autres.— D’où cela ? De l’accaparement progressif de tous les instruments de travail.»
Pas si décalé finalement cet éditorial avec la situation sociale que l’on connait 134 années plus tard. Il y a de quoi réfléchir ! Dans ce premier numéro, comme ce sera l’habitude par la suite, des « correspondants » envoient des infos sur la situation sociale et politique dans divers pays : Espagne, Italie, Russie, Etats-Unis… Pour l’Angleterre, c’est un compte-rendu de la grève des dockers et des matelots à Liverpool qui est publié. Le rédacteur conclut son texte par ces mots : «Le mécontentement est si général dans la classe ouvrière, que l’agitation socialiste, qui autrefois ne trouvait aucun écho en Angleterre, gagne aujourd’hui du terrain à vue d’œil.» Dans la rubrique « faits-divers » on trouve un bref article intitulé « des municipalités à imiter ». Je trouve amusant de le reproduire ci-dessous :
«Une petite municipalité du Gard a voté, à l’unanimité, 50 fr. pour les amnistiés de la Commune. Très bien !
En Italie, à San Giovanni Rotonde, (Pouille), un maire donne des conférences socialistes ; les conférences sont goûtées par le village, et la municipalité les fait imprimer aux frais de la commune, pour faire la propagande. Très bien aussi. Mais voila encore mieux.
À San Nicandro et à Lesina, dans la même province, les maires poussent les paysans à s’emparer de vive force de toutes les terres qui jadis ont appartenu aux communes et qui, depuis, ont été (comme partout) volées aux communes par des particuliers.
Si ça marche de ce train, ça promet !»
On pourrait publier un tel faits-divers en 2013, en s’amusant à lister des communes comme Marinaleda en Espagne avec sa gestion coopérative des terres agricoles, Barjac en Ardèche, avec sa politique d’encouragement à la conversion en agriculture biologique, ou Tordères dans les Pyrénées Orientales qui tente l’autogestion au niveau de l’administration communale. Il serait souhaitable, bien entendu, que ce mouvement « communal » prenne une ampleur suffisante pour être mentionné autrement que dans les « faits-divers » de la presse bourgeoise. Cela n’a pas été le cas au temps du « Révolté ».
La rédaction du journal déménage à Paris le 12 avril 1885. Les tracasseries administratives se font trop nombreuses : surveillance de la correspondance, saisie des exemplaires envoyés en France à la frontière, arrestations, perquisitions, interrogatoires. Le gouvernement et la police ont engagé une vaste campagne de répression contre les révolutionnaires allemands réfugiés dans les grandes villes en Suisse. Au passage, les anarchistes font les frais de cette politique. Le siège du journal est perquisitionné à Genève. Mieux vaut plier bagage. Après le transfert de la rédaction en France, Jean Grave prend la gestion du journal en mains. Il commence par chercher un local et des contacts fiables. Il s’agit là d’une mission difficile car la Préfecture de Police de Paris est active et les mouchards et les provocateurs pullulent dans les milieux révolutionnaires de la capitale. Les problèmes les plus urgents se résolvent peu à peu. Le 15 mai 1886, le journal devient hebdomadaire. Son prix est de 5 centimes et le tirage varie selon les numéros. Il atteint 8000 exemplaires en février 1887. La situation financière est précaire, malgré le soutien de quelques généreux donateurs (parmi lesquels Elisée Reclus qui engloutira pratiquement tous les bénéfices qu’il tire de la publication de ses œuvres de géographe dans le soutien aux publications libertaires). Il est difficile de tenir un budget et de payer régulièrement l’imprimeur malgré le mal que se donne son animateur, Jean Grave.
Sans qu’il y ait véritablement de censure, ce militant honnête et scrupuleux va contribuer à donner au Révolté, puis à La Révolte, une ligne éditoriale assez claire. Les textes publiés sont très critiques à l’égard de la société mais plutôt « posés » au niveau du ton. Jean Grave rejette rapidement ce que certains camarades appellent « la reprise individuelle » (voler pour survivre et/ou pour financer certaines actions) ainsi que la « surenchère révolutionnaire ». A quoi bon user d’un vocabulaire outrancier et faire peur à une partie du lectorat potentiel, alors que la volonté de ceux qui écrivent dans cette revue est de diffuser largement les idées anarchistes et d’ouvrir le débat sur les questions qui divisent le mouvement. Cette attitude quelque peu rigoriste amènera bien entendu certains militants à désavouer l’attitude de Jean Grave et à le traiter de « père La Morale ». Comme le dit lui-même Jean Grave : «A force de tenir tête aux braillards, nous finîmes par nous imposer». Il faut reconnaître aussi que certains des jugements qu’il a prononcés étaient parfois un peu trop rapides, comme cela a été le cas dans l’affaire de « l’assommoir » à Lyon. Un attentat dans un café a entrainé l’arrestation d’un militant anarchiste, nommé Cyvoct, et à sa condamnation à la déportation au bagne, alors que les juges ne disposaient d’aucune preuve solide pour le condamner. Jean Grave lui-même, selon les propos qu’il a tenus, était convaincu de sa culpabilité et ses écrits au sujet de Cyvoct manquent quelque peu de lucidité !
Point de financement occulte en tout cas pour le Révolté, contrairement à d’autres journaux, mais des moyens conformes à l’éthique de son éditeur : vente au numéro, abonnements, édition de brochures révolutionnaires, collectes et tombolas. C’est l’une de ces tombolas, source de revenus estimée « illégale » par une administration des finances plutôt procédurière (surtout lorsque la procédure permet de créer des difficultés aux journaux révolutionnaires), qui va motiver le changement de titre du journal. Pensant éviter des poursuites néfastes à la trésorerie de la publication, Grave préfère organiser sa disparition, puis le faire reparaître presque à l’identique, grâce à un tour de passe-passe typographique : « Le » devient « La » et le « é » final du « Révolté » devient un « e ». Le journal « La Révolte » nait des cendres du « Révolté » le 17 septembre 1887. Les collaborateurs restent peu ou prou les mêmes et la structure éditoriale ne change pratiquement pas. Dès novembre 1887, un « supplément littéraire » est ajouté à la revue. Il comporte des textes inédits ou non de grands noms de la littérature, pas forcément anarchistes. Jean Grave estime qu’il est important d’acquérir une certaine culture et que la publication de textes bien rédigés ne peut qu’éveiller le goût à la lecture. Le premier supplément propose entre autres des textes d’Alexandre Dumas, de Camille Desmoulins ou du poète Schiller. L’autorisation de publier est toujours demandée au préalable aux écrivains. Cependant, les collaborateurs du journal ne sont pas rémunérés. Cela ne pose pas de problèmes avec certains auteurs, comme Jean Richepin, qui accorde à Jean Grave le droit de publier ses œuvres sans restriction. La lettre fort courtoise que le poète adresse au directeur de La Révolte mérite d’être reproduite :
«Monsieur, Je vous autorise, pour ma part, à reproduire, sans payer aucuns droits, tout ce que vous voudrez de mes œuvres, absolument. Je me trouverai assez rétribué par la joie d’avoir pu faire plaisir à des amis inconnus. Si toutefois il vous est désagréable de recevoir sans rien donner en échange, considérez que vous me servez gratuitement le journal, ajoutez à ce service l’envoi d’une collection complète de La Révolte, et nous voilà quittes ! Pour la forme, du moins ; car je resterai toujours, et de beaucoup, votre débiteur, à vous qui me répandez dans le public le plus vivant, le seul où les idées semées fleurissent en actes.» (Jean Richepin)
Darien, Descaves, Mirbeau, et quantité d’autres auteurs… acceptent volontiers la reproduction de leurs écrits. D’autres publications sont plus problématiques et Jean Grave doit affronter l’ire d’une « Société des Gens de Lettres » particulièrement agressive. Pendant quatre années, de 1890 à 1894, les lettres de menace se succèdent. La société réclame des sommes exorbitantes pour la publication de certains auteurs – droits qui paraissent parfois surréalistes au vu du budget du journal. Il y a parfois même conflit avec le groupement alors que les auteurs ont donné leur accord pour une publication gratuite. La position d’Emile Zola est loin d’être aussi tolérante que celle de Richepin. Je dirais même qu’elle est plutôt équivoque et provoque la colère parmi les anarchistes (sauf au moment de l’affaire Dreyfus, les rapports entre Zola et les libertaires seront souvent conflictuels). Dans un premier temps, il accepte la reproduction libre de ses écrits. La situation change lorsqu’il adhère à la Société des Gens de Lettres puis en devient responsable. A partir de ce moment, il veut que la « loi commune » soit appliquée à La Révolte et trouve parfaitement normal que la SGL s’attaque au journal… L’affaire se termine par un commandement d’huissier signé entre autres par Courteline, Maupassant… et Zola. Voici un autre thème que l’on peut considérer comme d’actualité, si l’on en juge par les nombreux débats et procès qui entourent la question des droits d’auteur. Nul doute qu’en 2013, Jean Grave aurait eu quelques démêlés avec Hadopi ! Ce qui est malheureusement certain, c’est que la publication de « La Révolte » est un combat incessant contre les difficultés de toutes sortes, parmi lesquels les problèmes de trésorerie ne sont pas les moindres.
De 1892 à 1894, nous sommes en pleine période de « propagande par le fait » ; pendant deux bonnes années, les attentats anarchistes se multiplient et les bombes explosent un peu partout. Certaines actions sont d’ailleurs directement téléguidées par les services de police. L’attentat de Caserio est la dernière action importante. La presse anarchiste prend ses distances avec ce mode d’action jugé peu profitable et surtout trop risqué. « La Révolte » a anticipé et ce n’est pas étonnant quand on connait la personnalité de Grave : à la fin de l’année 1886, on peut lire cette mise en garde dans les colonnes du journal :
«Par ce mot de « propagande par le fait » les trois-quarts des camarades n’envisagent que les manifestations à main armée, les exécutions d’exploiteurs, les incendies de bagnes industriels… etc… Le mouvement anarchiste s’étant développé au moment où les terroristes russes livraient leur admirable guerre de représailles contre leurs autocrates, il s’est un peu imprégné de cette manière de faire. Certes, si le mouvement pouvait s’établir et avoir une action continue, cela serait admirable […] Mais cela serait se perdre, croyons-nous, dans l’illusion et l’utopie, que de croire que des actes semblables peuvent devenir l’objet d’une propagande raisonnée active et continue. […] Combien d’occasions se présentent tous les jours où il y aurait à agir d’une manière moins brillante qu’on ne le rêve peut-être mais tout aussi efficacement.»
En 1891, Kropotkine, à son tour, prend clairement ses distances avec cette stratégie. Il dénonce la « propagande par le fait », conçue uniquement sous l’angle du terrorisme, comme une erreur. Quant à Elisée Reclus, il comprend cette politique, refuse de la condamner (tant il estime légitime la colère de ceux qui posent les bombes), mais ne l’approuve pas. Il devient difficile d’estimer que le journal « La Révolte » et ses rédacteurs soient directement impliqués dans la série d’attentats des années 92 à 94. La politique de l’amalgame va cependant bon train du côté gouvernemental et la publication des « lois scélérates », en 1894, permet d’inculper quiconque touche de près ou de loin à « l’idée anarchiste ». Nul besoin d’être pris avec des explosifs à la main : l’idée d’anarchie elle-même devient un crime et ceux qui la défendent sont passibles de lourdes peines d’emprisonnement. « La Révolte », tout comme « le Père Peinard », doit interrompre sa publication, le 10 mars 1894. Jean Grave est arrêté. La seule chose dont on l’accuse c’est de défendre ses idées puisque c’est la publication de son livre « La société mourante et l’anarchie », deux ans auparavant, qui est retenue comme premier motif de poursuite. Suite à son procès, il est condamné à deux années de prison. Lorsqu’il passe à nouveau devant la justice, quelques mois plus tard, l’accusation de participation à une association de malfaiteurs n’est cependant pas retenue. Il purge sa peine à Clairvaux et bénéficie d’une libération anticipée. Son premier souci est de relancer « La Révolte » et donc de trouver les fonds nécessaires. Le journal va devoir changer de titre une nouvelle fois, pour contourner l’interdiction dont sa publication fait l’objet.
L’aventure continue donc ! (à suivre)
NDLR : ce texte est une version très abrégée d’un travail plus long que j’ai entrepris sur le mouvement anarchiste francophone à l’époque du « Révolté » et de « La Révolte », de 1879 à 1895. Cette période de l’histoire du mouvement anarchiste et de ses rapport avec le monde ouvrier, est passionnante, tant elle est riche en idées et en faits qui vont influencer la suite des événements. Les sources documentaires utilisées pour cet article sont nombreuses ; je me dois de citer au moins deux d’entre-elles : « Le mouvement anarchiste en France » de Jean Maitron et « Quarante années de propagande anarchiste » de Jean Grave. Je complèterai ces indications biographiques à la fin de la seconde partie.
8janvier2013
Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes.
Berceuse gouvernementale ? La vigilance plus que jamais nécessaire…
Dormez braves gens, dormez ! N’ayez nulle inquiétude en ce qui concerne l’exploitation des gaz de schiste : le ministère du développement industriel et le ministère de l’écologie veillent pour vous. Tout est arrêté en attendant sans doute que les experts vous démontrent que vous avez tort d’avoir des inquiétudes. La mobilisation au Larzac a porté ses fruits : les autorisations de forages de prospection ont été retirées. Vous pouvez sommeiller en paix. En ce qui concerne l’énergie, la France est un modèle de démocratie. Rien n’est jamais fait sans le consentement du peuple : prenez l’exemple du nucléaire… Dès que les citoyens sont favorables à une décision gouvernementalo-technocratique, on tient compte de leur avis… Quand ils se trompent en n’étant pas d’accord, comme pour l’EPR, on le fait quand même mais on adopte une démarche plus pédagogique, plus transparente… Il n’y a aucune censure ! Tout le monde sait que la facture de la construction de l’EPR de Flamanville augmente d’année en année, de milliard en milliard… Mais le sondage réalisé auprès des experts d’Areva et de ses sous-traitants, ainsi que des experts d’EDF a donné un résultat sans équivoque : 99% de oui pour qu’on continue à gaspiller l’argent public.
Et pourtant, de vilains petits canards, comme les membres des divers collectifs Rhône Alpes opposés à l’extraction des gaz de schiste par fracturation (seul procédé actuellement maîtrisé contrairement à ce que raconte le Rocard boiteux) prétendent que sur le terrain se déroule une étrange agitation. A plusieurs reprises ont été aperçus, dans des zones sensibles, des camions vibreurs comme celui qui figure sur l’image en tête de paragraphe (1). Il semblerait que les différentes compagnies intéressées par ces autorisations de forage de prospection n’aient pas vraiment été informées qu’elles agissent dans l’illégalité, à moins que… seules certaines autorisations aient été suspendues, mais pas d’autres, plus anciennes… Un esprit mal tourné pourrait se demander si, d’ici quelques temps, il ne serait pas tout simplement question de mettre les populations locales devant le fait accompli.
L’argumentaire du lobby des schisteux dans les médias semble avoir évolué en douce et pris une orientation quelque peu « jésuite » comme pour le nucléaire. Pour justifier la construction du nucléaire on entend susurrer des choses comme : « eh oui, mon pauvre monsieur, le nucléaire pollue à long terme – c’est un fait – mais quelle réponse sérieuse pourrait-on avoir à la demande croissante d’énergie ? La question est grave et la réponse apportée par les énergies renouvelables n’est pas encore satisfaisante… Le nucléaire est donc un pis-aller incontournable ». Les mêmes fieffés escrocs jouent sur le même registre pour le gaz de schiste… « Tous les autres pays donnent leur accord pour cette exploitation. D’ici quelques années les Etats-Unis seront autonomes sur le plan énergétique. Vous voudriez que la France continue à importer son énergie à prix d’or alors que notre sous-sol regorge d’un véritable trésor ? C’est notre mort économique assurée dans les vingt prochaines années que vous défendez là. Certes l’eau du robinet va un peu baisser de qualité… mais nos chercheurs sont d’une efficacité remarquable et d’ici peu, avec l’aide du Rocard boiteux, nous saurons extraire sans fracturer et un gaz très pur abreuvera nos sillons ! »
Alors qui dit vrai ? Si l’on se range du côté des mauvaises langues, on pourrait craindre que les socialos et leurs alliés verdoyants n’amusent l’opinion pendant que les taupes s’activent dans le sous-sol. Si l’on tient compte de la capacité qu’ont François Hollande et ses ministres de retourner leur veste (cf entre autres la TVA « sociale » ou le dossier de Notre Dame des Landes), mieux vaut rester prudents et mobilisés. Le discours officiel, et plus ou moins consensuel gauche-droite, laisse entendre que le dossier est temporairement fermé, mais que si l’on trouve des techniques de forage moins polluantes que la fracturation hydraulique, il sera urgent de le rouvrir pour ne pas prendre de retard sur cette question sensible. Il est amusant de constater que dans les discours de nos édiles traine toujours cette idée que « les autres » (Américains en tête) ne savent pas faire, mais que chez nous, grâce au bon sens « béret / baguette » on trouve toujours une solution aux problèmes. Rappelez-vous ce que les experts se sont empressés de déclarer suite à la catastrophe de Fukushima : ce sont des réacteurs US, les normes de sécurité ne sont pas les mêmes que les nôtres… Toujours le même baratin scientifico-nationaliste. En Rhône-Alpes, le dossier « gaz de schiste » reste effectivement bien embrouillé : des autorisations sont toujours valides, des prospections ont eu lieu dans le passé, et les militants doivent rester sur le qui-vive (écoutez cette interview de Guillaume Vermorel sur Reporterre).
Histoire d’illustrer mon propos et d’étayer mon discours, voici quelques informations complémentaires piochées sur les différents sites des collectifs d’opposants à l’extraction. Quelques exemples seulement car il y en a beaucoup trop et que je vous conseille vivement d’aller vous abreuver à la source (pas celle du gaz, l’eau est polluée). Certaines régions, comme la nôtre (Rhône-Alpes Nord) ont fait l’objet de plusieurs demandes concurrentes concernant plus ou moins les mêmes secteurs. La demande de permis de recherche appelée « Couloir Lyon Annecy », déposée par la société Schuepbach, a bien été refusée le 26/9/2012, mais la demande appelée « permis de Blyes », déposée par la société Realm, et couvrant partiellement le même secteur, court toujours… La principale différence entre les deux dossiers se situe au Nord, la demande d’autorisation de Realm s’étendant plus largement encore (3293 km2). [voir document cartographique n°1]. Les départements de l’Isère, de l’Ain, des deux Savoie et du Rhône sont concernés.

Deux permis de recherche ont été accordés : Les Moussières et Gex (2). De nombreuses demandes ont été déposées et sont en cours d’étude. Quelques dossiers ont fait l’objet d’un refus. Les maires n’ont été, et ne sont toujours pas consultés, que ce soit pour les autorisations accordées ou pour les demandes en attente. De nombreux élus, choqués par l’attitude de l’administration centrale, se sont impliqués dans les collectifs d’opposants. La région Rhône-Alpes s’est déclarée contre l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste sur son territoire en février 2011 (majorité PS – à l’époque dans l’opposition). Cette prise de position n’a eu aucun effet quant au déroulement du processus de validation des dossiers. Le code minier actuellement en vigueur est largement favorable aux entreprises, et leur donne un poids juridique considérable face aux populations locales. Cette situation inacceptable doit changer !
J’ai déjà parlé de l’exploitation du gaz de schiste dans ces colonnes, dans une chronique concernant principalement Canada et Etats-Unis. Je vous invite à relire éventuellement cet article. Je ne reviendrai pas cette fois sur les risques liés aux procédures d’extraction. Depuis la publication de cette chronique, les problèmes se multiplient aux USA. En juillet 2012, en Pennsylvanie, 17 800 litres d’acide chlorydrique ont été déversés sur le site de forage de Bradford. Les rejets de Méthane dans l’atmosphère s’annoncent bien plus importants que ceux annoncés dans les études préliminaires. En mars 2012, dans l’Ohio, une douzaine de séismes mesurés par les sondes sismiques ont été provoqués par l’extraction du gaz. Un an plus tôt, en avril 2011, toujours en Pennsylvanie, c’est un puits qui a explosé, entraînant la dispersion dans l’environnement de milliers de litres d’eau polluée. Cette liste est bien entendu loin d’être exhaustive. Il semble même que le nombre de problèmes rencontrés par les exploitants soit si élevé, que la rentabilité de ce nouvel eldorado soit remise en question.
.Je conseille à ceux qui ont besoin d’une remise à niveau, la lecture d’un excellent article de synthèse en deux parties : «Gaz de schiste et fracking – La naissance de Frankenstein». Il s’agit d’une adaptation, réalisée par le site « Stop gaz de schiste » d’un article rédigé en anglais par Ellen Cantarow et publié sur le site EcoWatch.org. La vue aérienne d’un champ de puits de forage montre à quel point cette exploitation embellit le paysage.
Pour conclure temporairement sur ce dossier, j’estime nécessaire d’ajouter que ce qui est jugé nuisible chez nous, ne doit pas être exporté chez les autres. De nombreuses sociétés françaises lorgnent par exemple du côté de l’Algérie. Le sous-sol de ce pays contiendrait d’importants gisements de gaz de schiste et leur exploitation serait soumise à de moindres contraintes environnementales. Notre bon ministre des Affaires Etrangères, a laissé entendre que la France s’intéresse de près au gaz algérien (3), et pourrait, dans ce pays expérimenter un certain nombre de techniques de forage « alternatives ». Les dites techniques n’étant point encore mises en œuvre, ce beau discours pourrait signifier tout simplement que nous comptons exploiter tout bonnement cette ressource fondamentale pour notre économie. Quand on connait l’ambiance de corruption qui accompagne les forages pétroliers, on peut se poser des questions légitimes sur l’innocuité environnementale de ces prospections : une manière habile de contourner les difficultés rencontrées sur le territoire national. Mais je suis mauvaise langue à mon tour : j’oublie que nous avons un gouvernement « socialiste ».
Notes : (1) Le camion vibreur est utilisé pour des tests sismiques avant les premiers forages…
(2) Une grande manifestation doit avoir lieu à Nantua, dans l’Ain, le 16 mars 2013, afin d’obtenir que le renouvellement du permis d’exploration des Moussières ne soit pas accepté. Informations complémentaires sur « Stop Gaz de Schiste ».
(3) Références de l’article du Point : http://www.lepoint.fr/confidentiels/exclusif-gaz-de-schiste-la-france-va-explorer-en-algerie-20-12-2012-1604170_785.php
sources utilisées pour les informations et pour les illustrations : « stop gaz de schiste (Rhône-Alpes Nord) » – le site Reporterre.net – Le blog « Planète sans visa », en particulier l’article « un branleur parle des gaz de schiste (le cas Rocard) –
4janvier2013
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Dis tonton, c’est quoi un « bric à blog » ? Ben tu vois, c’est un truc, enfin, comment te l’expliquer… Y’a rien à la télé en ce moment ? Regarde voir sur « la chaîne parlementaire »… Je crois que c’est l’heure où ils parlent de la PMA ou des PME… Enfin ça devrait t’intéresser… Parce que, tu vois, le « bric à blog » c’est un truc de grands ; c’est dur à lire ; en plus il y a des liens hyper-texte comme ils disaient dans le temps…. Y’en a même qui le lisent sur leur téléphone cellulaire, c’est dire !
Un dernier grincement pour 2012 avant d’imaginer plein de belles idées pour 2013. Une chose est sûre c’est qu’il y a une tare universellement répartie, c’est la connerie humaine. Limitons nous à ses manifestations les plus exotiques ; sinon il y en aurait trop… Lisez cet article plutôt édifiant… Il y est question de constructions gigantesques en Chine. Il y a de cela quelques mois, avant l’apocalypse, j’avais commencé à rédiger un article sur les tours dans l’histoire de l’humanité. Une étude chiadée, allant nettement plus loin que la simple comparaison avec le phallus impudicus : des pyramides égyptiennes aux gratte-ciel du XXème siècle en passant par les tours médiévales de San Giminiano, il y avait de quoi dire ! Il faudra que je m’y remette, mais là je suis débordé par tous les projets d’écriture en cours. J’ai une capacité phénoménale à me disperser lorsque je suis assis devant mon clavier !
Après l’édifice le plus haut, on termine la construction de celui qui occupe la plus grande superficie (de terres arables ?), en attendant le plus profond ou le plus débile. A quand le « Center Park » ou le « Disney Land » dans une faille océanique ? En matière d’inutilité, cette dernière réalisation chinoise présentée dans l’article, est digne des fastes de l’époque stalinienne. Elle mériterait certainement le Nobel de la connerie s’il y en avait un. Les paysans et les ouvriers de ce pays « communiste » apprécieront certainement le travail réalisé. Heureusement, comme le précisent les architectes, qu’un soleil artificiel, intérieur au bâtiment, permettra de bénéficier d’une luminosité dont les habitants des clapiers de la ville ne jouissent plus depuis longtemps. Finalement, l’histoire du père Noël avec son traineau tiré par des rennes et ses milliards de cadeaux, je la trouve de moins en moins idiote. Des cartables blindés pour les écoliers américains aux émissions de variété à la téloche, une large fraction de l’humanité me désespère…
La p’tite fanny approche en tout cas et nous nous acheminons lentement mais sûrement vers la fin de la « trêve des confiseurs » ! Dans les plus hautes sphères et dans la blogosphère, c’est le temps des bons vœux et des bilans. Ceux qui viennent de tout en haut, je les laisse se perdre dans l’infini des nuages. Plus proche du plancher des vaches, j’en ai lu des bien sympas (pour les vœux) et des fort distrayants (pour les bilans). Il n’est pas inintéressant d’avoir de temps à autre une petite synthèse des dégâts que nous laissons derrière nous, quelle que soit leur nature. Regarder dans le rétroviseur cela permet de ne pas voir le mur dans lequel les oligarques nous précipitent et d’admirer l’efficacité avec laquelle notre environnement proche ou lointain est saccagé.
Pour ceux qui croient encore que les banques et les multinationales traversent une période difficile, lisez par exemple ce bilan boursier des entreprises du CAC 40 dressé par Gilles Devers, sur Actualité du droit, et repris par le blog « humeurs de Marissé » ; vous serez amplement rassurés pour l’avenir de votre portefeuille d’actions ! Pour compléter vous pouvez lire aussi « 2012 année fantastique pour les banksters » qui est assez éducatif dans son genre. Pour que 2013 soit une plus belle année encore (pour eux) il va falloir apprendre à vous serrer la serrure d’un cran supplémentaire, notre « petit père du peuple » socialiste nous l’a promis. Pour réduire le chômage, seules perspectives d’embauche à court terme : les paquebots de luxe, l’armement, les milices privées ou les compagnies républicaines de sécurité…
Stop à la déprime : mieux vaut positiver comme le claironnaient les magasins Carrefour il y a quelques années de cela et faire confiance au « bon sens près de chez vous » comme le susurraient des banquiers « proches du monde agricole » dans les temps bénis d’avant la « crise ». Disons que mon propre bon sens ne me conduit pas à fréquenter ce genre d’entourloupeurs. Des signes d’espoir il y en a dans cet environnement brouillasseux. Il y a pas mal d’articles et de livres à consulter dans ce domaine. En premier lieu, je vous conseille de vous renseigner sur la Coopérative Intégrale Catalane présentée sur UtopLib. La conjoncture actuelle donne des ailes à un certain nombre de projets prometteurs. Nos camarades espagnols ne manquent pas d’initiative, et il y a indiscutablement des modèles à adapter dans les multiples projets qui se réalisent de l’autre côté des Pyrénées. Des initiatives pour changer la vie il y en aurait même une quantité considérable si l’on en juge par le titre de ce livre « Un million de révolutions tranquilles » présenté sur le site Utop’lib ces derniers jours.
Autre visite sympa à faire en ces temps où Tolkien et Jackson occupent les écrans de cinéma… J’ai commencé l’année bricabloguesque 2012 en vous contant l’histoire d’une maison de hobbit écologique et peu coûteuse à fabriquer. L’envie me prend de vous en reparler en vous donnant l’adresse du site personnel du bâtisseur, Simon Dale. Depuis la construction dont je vous avais parlé, plusieurs autres projets ont été réalisés. Le jeune bâtisseur a rejoint l’équipe de l’écovillage « Lamas Project » et réalisé un nouveau bâtiment tout aussi intéressant que le premier, avec l’aide de sa famille et de ses amis. Je vous conseille de visiter ces deux sites car vous y trouverez des idées intéressantes, des conseils et de nombreux liens à explorer. Un œil en Espagne, l’autre au Pays de Galles : pas de jaloux.
Tout cela me ramène au petit bouquin « les sentiers de l’utopie » paru il y a plus d’un an maintenant. Eh bien ce livre a eu un certain succès et commence maintenant une nouvelle vie, format et prix réduits, pour ceux qui avaient jugé la publication initiale intéressante mais coûteuse. Au lieu d’être vendu avec un dvd, l’éditeur vous fournit simplement un lien et un mot de passe pour charger le film gratuitement. Croyez-moi, ça vaut la peine et les deux sont intéressants car le livre ne se contente pas de « décrire » le dvd, mais apporte des éléments informatifs complémentaires. Un blog vient compléter l’ensemble du dispositif en donnant les dernières nouvelles sur le déroulement du projet et les perspectives. Les deux auteurs ont eux aussi intégré un projet d’éco-village.
Au cours de mes pérégrinations sur la toile, j’ai aussi refait un tour sur « archeo SF » : si vous vous intéressez à la bonne vieille science-fiction d’antan, il y a plein de bons petits trucs marrants à glaner parmi les billets publiés en décembre. L’avenir de l’humanité vu par les grands anciens me fait toujours bien rigoler ; un peu moins bien sûr quand les projets les plus débiles sont devenus des réalités qui s’étalent sous mes yeux. En tout cas, la carte postale sélectionnée pour les vœux 2013 du blog me plaît beaucoup… Normal pour un amateur de locos à vapeur et aussi un bon prétexte pour (re)visionner le « château ambulant » du génial Miyazaki.
On approche de la fin de la promenade. Mais alors, me direz-vous, pas de nouveautés, pas de découvertes croustillantes dans ce bric à blog plan plan ? Il n’y aurait que des visites de courtoisie, des retours en arrière, des rétrospectives… Que non, que non, il y a du neuf ! Et ce grâce à Patrick Mignard. Cet auteur auquel je fais souvent référence, en lui piquant un bout de chronique par ci, un bout de chronique par là ou bien une petite illustration humoristique, s’est contenté jusqu’à présent d’alimenter des sites déjà existants avec ses textes de réflexion sur l’environnement social et politique. Les périodes de « fin du monde » étant propices aux initiatives de survie, notre camarade a créé son propre blog intitulé « fédérer et libérer« . Les débuts, textes et dessins, sont plus que prometteurs et il est probable que je ne manquerai pas d’y faire référence dans mes prochaines chroniques d’actualité. Un extrait de la « mise en bouche » : « Ce site compte mener ce combat de la réflexion politique, de la critique sociale, de la résistance à l’oppression, de la dénonciation de l’inacceptable… aussi bien par la réflexion sérieuse, que par l’humour et la caricature.» Je suis très content de cette initiative car, ces derniers temps, la liste des blogs intéressants qui apparaissent sur la toile est nettement plus courte que celle des blogs qui mettent la clé sous le paillasson ! Je considère par ailleurs que Patrick Mignard est quelqu’un dont la parole mérite d’être écoutée au milieu de la cacophonie politique actuelle.
Pour conclure, je ne manquerai pas, comme Floréal l’a fait dans son blog, de féliciter le dessinateur Jacques Tardi pour son refus de la légion d’honneur. J’espère que ce « fait-divers » trouvera sa place à la une des médias (on peut toujours rêver !)… J’ai commencé ce billet en évoquant la connerie des nouveaux aristocrates de ce monde. Je suis ravi de le terminer en évoquant des événements nettement meilleurs pour le moral ! Pour ne pas commencer cette année par un pillage sans vergogne, je précise que les photos qui illustrent cette chronique ont été prises par ma charmante compagne dans notre environnement aussi froid qu’idyllique. Bonne cure de désintoxication après les abus festifs. Je ne vous donne pas de lien à consulter, la rubrique « santé » de Yahoo est prolixe à ce sujet…

31décembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour....

Bénédiction aussi pour les lecteurs et lectrices « infidèles » car l’intégrisme et nous cela fait deux ! Notre « bouteille à la mer » est chargée des bouchons de tous les flacons que nous avons bus, buvons et boirons à la santé d’un avenir que nous souhaitons toujours meilleur même si les signes annonciateurs d’un quelconque renouveau se font attendre… Mais, comme disaient les anciens du siècle précédent, il arrive parfois qu’on fasse de belles découvertes sous les pavés ! Portez vous le mieux possible et continuez à venir faire un tour par ici de temps à autre. On ne le dit pas assez, mais on vous aime bien…
19décembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : La grande époque des chemins de fer; les histoires d'Oncle Paul.
Quand les ambitions ferroviaires du Tsar Alexandre III devinrent des réalités
Aller en train de Moscou à Vladivostok, c’est faire un voyage de 9298 km ! La construction de cette voie ferrée a été un travail colossal effectué en plusieurs étapes. L’achèvement du chantier au tout début du XXème siècle permet de relier l’Atlantique au Pacifique Nord. Sept jours de voyage avec les trains modernes, environ trois semaines il y a un siècle. On franchit pas moins de onze fuseaux horaires entre le départ et l’arrivée. Ces chiffres font rêver.
«L’expérience du Transsibérien abolit toute distinction entre soi et le monde, par une dilatation de l’individu à l’infini» (Dominique Fernandez, Transsibérien).
Rappelons, à titre de comparaison, que le transcontinental canadien mesure 5000 km, ce qui n’est déjà pas si mal ! Se rendre de l’extrémité occidentale à l’extrémité orientale de son empire, le Tsar Alexandre en rêvait. Plusieurs raisons, politiques, économiques et militaires le poussaient à transformer ce rêve en réalité. On sait au XIXème siècle, dans l’entourage du Tsar, que le territoire de la Sibérie offre de nombreuses richesses à ceux qui sauront l’exploiter ; la Chine et le Japon sont des puissances non négligeables et le Tsar éprouve le besoin de contrôler les frontières orientales de son Empire ; le fait que les Etats-Unis aient terminé leur liaison ferroviaire transcontinentale, le 10 mai 1869, joue certainement un rôle aussi dans la décision impériale. Un ukase du 29 mars 1891 traduit la volonté d’Alexandre III de transformer les études théoriques en réalité sur le terrain. De nombreux projets ont été présentés à l’empereur. Les initiatives privées ont été repoussées. Le gouvernement russe souhaite conserver la mainmise sur ce projet, compte-tenu de son importance stratégique. A compter du mois de septembre 1891, c’est le nouveau ministre des finances, Sergeï Witte qui va veiller au bon déroulement des travaux, et mettre fin aux polémiques incessantes opposant les différents ministères, les gouverneurs de province et les généraux de l’état-major. Son rôle sera décisif.
Le tsarévitch Nicolas (futur Nicolas II), nommé président du comité du chemin de fer transsibérien, pose la première pierre du chantier le 31 mai 1891 à Vladivostok, pour la section baptisée « chemin de fer de l’Oussouri ». Le 18 juillet 1892 débute, à son tour, la construction du Transsibérien occidental. A compter de cette date, des dizaines de milliers d’ouvriers, de bagnards et de déportés vont bâtir l’ensemble de la voie dans un délai record, compte-tenu de conditions de travail terribles. On peut estimer que, de nos jours, certains progrès ont été réalisés dans ce domaine-là, mais je vous parle d’un temps où la vie humaine ne valait pas bien cher, que ce soit dans les houillères, l’industrie en général et les grands travaux ! Pour accélérer la construction, on décide également de faire l’impasse sur un certain nombre de normes de sécurité respectées jusque là, notamment lors de la construction des réseaux ferrés dans l’Ouest de l’Europe. La plateforme de voie est réduite en largeur ; les ingénieurs tolèrent des pentes de voies supérieures à celles communément admises ; l’épaisseur de la couche de ballast est réduite de moitié ; les rails sont plus légers… Toutes ces mesures permettent de réaliser des économies substantielles, mais provoqueront quelques mauvaises surprises lors du passage des premiers convois lourds. Pour motiver les troupes, on promet aux forçats employés sur le chantier des réductions de peine conséquentes. La répression conduite par la police du Tsar contre l’opposition politique alimente le dispositif.
Pour aller le plus vite possible, la voie ferrée nouvelle à construire, c’est à dire le trajet Tcheliabinsk -Vladivostok a été divisé en six tronçons : de Tchelabinsk à Novossibirsk (ligne de l’Ouest sibérien ou Transsibérien occidental), de Novossibirsk à Irkoutsk (ligne de la Sibérie centrale), d’Irkoutsk à Misovaïa (ligne du Circumbaïkal), de Misovaïa à Stretensk (ligne du Transbaïkal), de Stretensk à Khabarovsk (ligne de l’Amour), et de Khabarovsk à Vladivostok (ligne de l’Oussouri). Les travaux débutent sur plusieurs tronçons simultanément. Cent cinquante mille ouvriers sont employés à l’ouvrage. La section la plus difficile à réaliser est celle qui assure le contournement du lac Baïkal. Les Russes n’ont pas à affronter le problème de franchissement de relief qu’ont eu les Canadiens avec les Montagnes Rocheuses, même s’il existe quand même quelques chaînes de montagnes à franchir. Leur ennemi principal, outre le froid, c’est la nature particulièrement instable du sol dans l’immense plaine sibérienne. Il n’est pas aisé de construire une voie ferrée suffisamment solide pour porter les centaines de tonnes qui vont défiler dessus, lorsque l’on s’appuie sur de la tourbe ou sur des terrains marécageux.
Dès 1894, deux ans après le début des travaux, le tronçon le plus à l’Ouest est ouvert jusqu’à Omsk. Un vaste pont métallique permet le franchissement de l’Ob. D’autres ponts particulièrement spectaculaires seront construits pour franchir la Volga, l’Ienisseï ou l’Irtych. A partir du 13 octobre 1896, le train circule régulièrement entre Tcheliabinsk et l’Ob (Novossibirsk). La voie ferrée atteint ensuite Irkoutsk, à 80 km de la rive occidentale du lac Baïkal, le 13 janvier 1899 (date de mise en exploitation officielle). Un dernier tronçon permet d’atteindre la rive du lac. La traversée se fait grâce à un ferry-boat qui effectue sa première liaison en avril 1900. Pendant l’hiver, lorsque le lac est pris par les glaces, une voie provisoire permettra le passage des convois. Le contournement du lac par le Sud est provisoirement repoussé. Les terrains marécageux posent de nombreux problèmes.
En 1895, 29300 hommes travaillent sur cette portion du réseau. La faible densité de population ne permet pas un recrutement local important. La majorité des ouvriers sont donc des détenus. Les prisons des villes importantes de la région sont pratiquement vidées. Une police spéciale est créée pour surveiller cette main d’œuvre particulière, présentant l’avantage d’être peu coûteuse !

La ligne de l’Oussouri fonctionne dès 1897. Trois années se sont déroulées entre l’inauguration symbolique du Tsarévitch et le commencement réel des travaux. Plusieurs itinéraires ont été envisagés et deux seront construits. Le premier achevé passe plus au Sud en traversant la Mandchourie. L’itinéraire Nord ne sera utilisable qu’en 1917. La réalisation de ce dernier tronçon oriental pose quelques problèmes techniques, comme il se doit, mais les difficultés restent moindres que celles que vont affronter les bâtisseurs dans la liaison Misovaïa – Khabarovsk.
La section la plus longue à réaliser c’est en effet le Transbaïkal. La construction de la voie ferrée entre Misovaïa et Stretensk débute à l’été 1895. La portion la plus délicate se situe lors de la traversée des monts Yablonovoï, juste avant l’arrivée à Stretensk. La fin des travaux est prévue pour 1898, mais les événements climatiques ne permettront pas le respect de ce planning. Les inondations incessantes, particulièrement celle de 1897, retardent les travaux et augmentent considérablement le budget initial prévu. Au printemps 1897 les pluies provoquent une fonte des neiges trop rapide : les fonds de vallée sont inondés, des glissements de terrain emportent la voie ferrée et les ponts qui viennent d’être achevés, des stocks considérables de matériaux sont détruits. Plusieurs mois sont nécessaires pour réparer tous ces dégâts. Les matériaux usinés doivent être acheminés de très loin, par la mer, les fleuves, les voies ferrées existantes (celle de l’Oussouri vient juste d’être achevée). La main d’œuvre qualifiée arrive de l’Ouest du pays (le voyage peut prendre jusqu’à trois mois). Pour le terrassement et le déboisement, on fait encore largement appel aux prisons impériales… Les conditions climatiques sont terribles : non seulement la région est au Nord de la Sibérie, mais l’altitude moyenne est, de surcroît, plutôt élevée. Pour donner une idée des températures, sachez que la terre de surface ne dégèle qu’en été. L’acheminement de l’eau pose des problèmes considérables.
Les derniers rails permettant de boucler la liaison orientale entre le lac Baïkal et Vladivostok ne sont posés qu’en 1900. Neuf années se sont écoulées depuis la pose de la traverse inaugurale. Il est enfin possible de se rendre d’une traite depuis Moscou jusqu’à la mer du Japon, à l’Est de l’empire, mais en empruntant un ferryboat pour traverser l’immense lac Baïkal.
Le chantier ne s’interrompt pas pour autant. Il faut bien entendu terminer le tronçon manquant. De plus, une prolongation de la voie ferrée est construite depuis Vladivostok jusqu’à Port Arthur. Ce port, cédé aux Russes par les Chinois, présente l’immense avantage sur Vladivostok de ne pas être pris par les glaces pendant l’hiver. Ce dernier chantier est achevé en février 1902. Cent mille coolies chinois ont eu « le plaisir » d’y travailler sous les ordres et la surveillance de quelques milliers de cosaques impitoyables. Les événements historiques provoquent aussi une accélération de la construction du tronçon qui contourne le lac Baïkal. Le 8 février 1904, la flotte japonaise torpille trois navires russes à Port-Arthur. Les trains militaires empruntent bien entendu le Transsibérien pour rejoindre le théâtre des opérations. L’utilisation du bac sur le lac Baïkal crée un ralentissement bien trop important du trafic. Un coup d’accélérateur est donc donné à la construction de cette dernière section de voie. Le travail s’achève pendant l’été 1905. La ligne du Transsibérien peut-être considérée comme achevée !
Les Français ont suivi cette entreprise avec beaucoup d’intérêt. Lors de l’exposition universelle de Paris, en 1900, un espace immense est réservé à la Russie. Le clou de l’exposition c’est bien entendu la présentation en grandes pompes du Transsibérien. Les voitures luxueuses de ce train prestigieux sont exposées au Trocadéro. Un train complet, dont les wagons ont été construits par les Ateliers de Saint-Denis, est présenté aux visiteurs de l’exposition : deux wagons restaurants, un sleeping et une voiture salon avec salle de coiffures, salle de bains… Un soin extrême a été apporté à la finition de ces wagons, ornés de boiseries en acajou et meublés en style Louis XVI. Dans une autre annexe de l’exposition, au bois de Vincennes, les Russes exposent également leur matériel de traction. De nombreux panneaux précisent les détails du voyage que l’on propose aux curieux suffisamment fortunés. L’acheminement au cœur de Paris de tout ce matériel a posé des problèmes logistiques invraisemblables et montre bien l’importance que revêt la mise en service de cette ligne de voie ferrée colossale. La Compagnie Internationale des Wagons Lits, créée quelques années auparavant par Georges Nagelmackers, espère bien exploiter ce filon touristique pour une clientèle fortunée pendant de longues années. Les événements révolutionnaires qui se produiront quelques années après vont bien entendu décevoir ses espérances… En 1910, trois trains par semaine relient Moscou à Vladivostok. Deux de ces trains sont gérés par l’administration ferroviaire russe ; le troisième est une rame de luxe dont la gestion est assurée par la CIWL. La vitesse moyenne sur l’ensemble du trajet est de 25 km/h.
Il est extrêmement difficile, contrairement à ce qui a été fait pour le chemin de fer transcanadien par exemple, de dresser un bilan humain précis de la construction du Transsibérien. Les raisons du manque d’informations sur le nombre de morts, de blessés, par accident ou par maladie, sont multiples. La nature du personnel employé (détenus, déportés, migrants) en est une. L’absence d’archives dans ce domaine et la désorganisation de l’administration russe en est une autre. Si l’on ajoute à cela la destruction d’archives pendant la révolution de 1917, et le passage du rouleau compresseur stalinien, on commence à comprendre nettement le problème. Les auteurs russes ayant écrit sur le sujet ne sont pas ou peu traduits. Les écrivains étrangers sont plus sensibles à la performance économique, technique et financière qu’aux aspects triviaux de cette entreprise. Le bilan des pertes humaines se traduit donc par l’emploi d’une collection impressionnante d’adjectifs qualificatifs quand il s’agit de décrire les conditions de travail : « inhumaines », « épouvantables », « effroyables », « inimaginables », « catastrophiques »… Vous pouvez utiliser un dictionnaire des synonymes pour renouveler un peu. Si l’un des lecteurs de cette chronique peut fournir quelques informations chiffrées supplémentaires, elles seront les bienvenues. Pour ma part, j’ai renoncé à cette recherche. Je me contenterai d’affirmer que le bilan est beaucoup plus lourd que pour la construction du Transcanadien pour lequel des milliers de coolies chinois laissèrent leur vie. En matière de massacre, le Transsibérien fut en tout cas largement utilisé par Staline pour déporter ses opposants et peupler la Sibérie avec les victimes de ses purges successives.
Que l’on me pardonne cette conclusion un peu tragique, mais la marge séparant le rêve éblouissant et la triste réalité est parfois bien étroite.
NDLR – La majorité des illustrations de cet article proviennent de la base documentaire Wikimedia commons, sous licence creative commons (utilisation à des fins non commerciales). Les documents les plus anciens appartiennent au domaine public.
13décembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures.
Je termine la lecture du « Corsaire Noir » que j’ai acheté il y a quelques mois à mon bouquiniste favori : un bel ouvrage, publié dans les années 30 aux éditions Delagrave. L’histoire, genre western maritime, m’a bien fait rigoler. Les ouvrages de Salgari, surtout les éditions anciennes, sont assez recherchés. Je vais tâcher de compléter ma série mais en prenant mon temps ; ma manie de la collection n’est pas poussée au point d’acheter n’importe quoi à n’importe quel prix !… Il y a un certain temps que je m’intéresse à cet auteur. Toute une série de titres ont été réédités dans la collection « Bouquins », mais j’ai surtout envie de me procurer les volumes anciens ; ils ont un charme désuet qui accentue leur côté pittoresque. Pendant longtemps, d’Emilio Salgari, je n’ai connu que le nom et je n’avais rien lu de sa plume. Comme je m’intéresse aux « romanciers populaires », de Michel Zévco à Gustave Le Rouge en passant par Paul Féval et autres titulaires de cette qualification, ma curiosité était quand même bien éveillée. C’est Paco Ignacio Taïbo II, brillant écrivain de romans policiers, contemporain, qui a provoqué l’ultime déclic avec la publication de son « retour des tigres de Malaisie », dans lequel il met en scène les principaux héros de Salgari dans une énième aventure, un sursaut post mortem bien distrayant. Bref tout cela m’a donné envie de m’intéresser un peu à la biographie de l’auteur et de vous faire partager ce que j’ai appris.
Emilio Salgari, l’homme à la belle moustache sur cette photo, est beaucoup moins connu en France qu’en Italie. Une bonne partie de sa production littéraire a pourtant été traduite dans de nombreuses langues et a donné lieu à des adaptations cinématographiques ou télévisées plus ou moins fidèles. Le personnage est haut en couleur, et quelque peu mythomane, ce qui fait qu’il n’est pas toujours facile de distinguer la part de réalité dans ce qu’il a lui-même raconté au sujet de sa vie. On possède quand même des informations à peu près fiables sur le déroulement de celle-ci. Il est né à Vérone, en 1862. Il a fait des études à l’institut naval de Venise, mais ne semble pas avoir vraiment réussi. Qu’il ait rêvé de naviguer, c’est une certitude ; la plupart de ses livres mettent en scène pirates ou flibustiers… Qu’il ait réussi à obtenir un quelconque diplôme dans la marine et vogué sur les océans, c’est beaucoup moins certain ! Il revendique pourtant fièrement le titre de « capitaine » Salgari et n’hésite pas à faire mention de son grade lorsqu’il signe ses premières créations. Son premier livre « Les sauvages de Papouasie » est publié en 1883. 82 romans et une bonne centaine de nouvelles, d’articles ou de chroniques suivent ce premier opus. La partie la plus intéressante de son œuvre a été écrite à la fin du XIXème siècle. Les textes qu’il fait éditer après 1901 sont plus irréguliers. A cette période Salgari sombre dans la dépression, et les difficultés matérielles qu’il rencontre le conduisent parfois à bâcler son travail. Une première tentative de suicide en 1910 échoue. La seconde, six mois plus tard, sera la bonne. Il semble qu’il ait choisi une mort spectaculaire, dans la droite ligne de son œuvre, puisqu’il se serait fait sepuku comme les samouraï japonais ! Il meurt ruiné, escroqué par ses principaux éditeurs et accablé par les problèmes familiaux. Avant de mettre fin à ses jours, il aurait fait cette proclamation tragique : «A mes éditeurs : A vous qui vous êtes enrichis sur ma peau, me laissant, ma famille et moi, dans une situation proche de la misère, je demande seulement qu’en compensation des gains que je vous ai procurés, vous vous occupiez de mes funérailles. je vous salue en déposant ma plume.»
Ce que Salgari ne vit pas dans son quotidien, il le crée dans sa tête. Son imagination est fertile, y compris lorsqu’il parle de lui-même. Il ne s’agit point de vantardise mais d’un mélange permanent entre le virtuel haut en couleurs et le réel parfois difficile à supporter. Il n’hésite pas à évoquer sa vie aventureuse, ses longues croisières en mer ; il prétend avoir rencontré Buffalo Bill au Nebraska, avoir baroudé au Soudan et traîné dans les ports d’extrême-Orient. La réalité est beaucoup plus quelconque. Sa rencontre avec Buffalo Bill est bien réelle, mais elle a eu lieu à Vérone lors d’une séance de cirque. Le seul voyage qu’il ait fait en bateau est une traversée entre Vérone et Brindisi à bord d’un cargo. De cette équipée, il rapporte un certain nombre de souvenirs d’Extrême Orient achetés à des marchands rencontrés dans les ports. La réalité de son quotidien est beaucoup moins romantique : ses écrits ne lui rapportant pas de quoi vivre, il travaille dans un bureau à Turin. Il épouse Ida Peruzzi en 1892. Le mariage semble une réussite ; le couple aura quatre enfants. Celle qu’il surnomme affectueusement Aïda (en référence à l’héroïne de Verdi) a une santé mentale fragile et finira ses jours dans un asile d’aliénés. Le prétendu aventurier n’est donc qu’un modeste employé de l’administration. Son sabre d’abordage n’est que virtuel et le décalage entre l’existence qu’il rêvait d’avoir et la platitude de son quotidien est certainement difficile à vivre : une charge familiale importante, des difficultés financières incessantes ! Heureusement qu’il y a les livres, les encyclopédies, les récits de voyage que d’autres ont rédigés et qui vont nourrir son imaginaire. Salgari n’est pas un plagiaire, loin de là ! Les heures qu’il passe dans les diverses bibliothèques de la ville lui permettent de s’évader quelque peu. Il s’imprègne de ses lectures de façon parfaite : certaines descriptions donnent l’impression que l’auteur a réellement visité les lieux dont il parle. Le phénomène n’est pas nouveau : l’un de ses prédécesseurs beaucoup plus célèbre, Jules Verne, a promené ses lecteurs dans les terres lointaines, en ne quittant guère sa péniche amarrée sur les rives de la Seine !
Au fil des années et de l’évolution de son écriture, l’influence des autres grands maîtres du roman populaire se fait peu à peu sentir. Très vite, il crée des séries de romans avec des personnages récurrents comme le corsaire noir ou Sandokan qui resteront parmi ses héros les plus célèbres. Il n’y a pas véritablement d’engagement politique chez Salgari, alors que c’est le cas dans les écrits de jeunesse de Michel Zévaco. Il n’en reste pas moins que l’écrivain défend un certain nombre d’idées et de valeurs plutôt progressistes pour son époque, notamment son anti-colonialisme, qui se manifeste à plusieurs reprises au fil de ses différentes œuvres. Sandokan et ses hommes luttent pour l’indépendance de leur île, Mompracem, dont les Britanniques veulent s’emparer, mais, au-delà de ce combat, c’est pour l’indépendance de l’ensemble de la Malaisie qu’ils affrontent leurs adversaires.
Ses héros évoluent dans des décors certes conventionnels pour ce type de récit : la jungle, une île mystérieuse, les quartiers sordides des ports lointains… mais il sait donner un charme particulier à tous ces lieux. Ses héros ont tous un noble caractère ; ils sont généreux, courageux, romantiques en diable et il est rare qu’ils ne rencontrent pas, au cours de leur vie tumultueuse, une âme sœur avec laquelle leurs rapports seront terriblement conflictuels. Le corsaire noir tombe amoureux d’une femme quasiment parfaite. Elle n’a qu’un seul défaut, et le héros s’en aperçoit un peu trop tardivement : elle est la fille de son ennemi juré, de cet individu malfaisant qui l’a persécuté pendant des années, lui et sa famille. La vengeance du corsaire noir sera terrible et va ruiner cette passion naissante. Romantique à souhait, et bien distrayant si l’on est capable de prendre quelque distance avec le récit.
Le même genre de mésaventure arrive au plus grand des héros créés par notre romancier : Sandokan, « le tigre de Malaisie », comme le surnomment ses adversaires. Lui aussi est amoureux d’une noble et belle dame, Marianne, la « perle de Labuan ». Celle-ci est, comme il se doit, la nièce de l’un de ses ennemis mortels. Sacré personnage que ce Sandokan, sorte de Robin des bois du lointain Orient. Ses aventures sont innombrables ! Depuis sa base, l’île secrète de Mompracem, il a pris fait et cause pour les malheureux et les opprimés, notamment tous ces Indonésiens exploités par les colons blancs européens auquel il va créer mille et un ennuis. Bien entendu, ses ennemis sont aussi nombreux que sournois… Une armada entière est à ses trousses ; il lui échappe dans les brumes de la mer de Java… Le héros est parfois victorieux, parfois vaincu, mais dans ce cas, une ultime issue lui permet toujours de tirer son épingle du jeu. Les péripéties sont nombreuses et le lecteur s’inquiète à chaque page, s’il accepte de jouer le jeu.
Autre aspect progressiste de son œuvre, le rôle dévolu aux femmes est loin d’être de la simple figuration. Sans être féministe à proprement parler, Salgari donne un rôle de premier plan à ses héroïnes et leur fait vivre une existence à la hauteur de leurs aspirations. Les femmes de ses différentes sagas portent souvent la robe mais rêvent de pantalon ; elles n’ont qu’une envie, c’est de brandir un sabre d’abordage ou une solide rapière. Elles ont un sacré caractère et n’hésitent pas à prendre des risques inconsidérés pour tirer leur épingle du jeu. Le premier livre des aventures de Sandokan, « le tigre de Mompracem » paraît en 1900. Il connait immédiatement un important succès, sauf auprès des critiques littéraires qui dénoncent le style trop fruste de l’auteur. Il faut dire que le roman populaire est un genre littéraire qui n’a pas la cote, même si les journaux font leurs choux-gras de tous ces feuilletons qu’ils publient bien régulièrement pour appâter leurs lecteurs. Dix autres volumes racontent les aventures de Sandokan. Le dernier paraît en 1913, après le décès du romancier, et s’intitule « la revanche de Yanez ». L’écrivain Luigi Motta ajoutera quelques titres à la saga.
C’est sans doute dans la série des aventures de Sandokan que Salgari expose le mieux ses sentiments anti-colonialistes. Les portraits qu’il dresse des nababs anglais ou hollandais sont impitoyables. On retrouve dans certaines descriptions les mêmes caricatures que celles qu’avait peintes, quelques décennies auparavant, l’écrivain hollandais Multatuli. Certains romans se déroulent dans un contexte plus original que les classiques histoires de pirates : guerre d’indépendance de Cuba, la guerre russo-japonaise… Même les croisades ne sont pas oubliées ! Capitaine Tempesta raconte l’histoire d’une jeune femme partie à la recherche de son bien aimé disparu en Terre Sainte pendant les croisades. Déguisée en chevalier, l’héroïne acquiert très vite la réputation d’un adversaire impitoyable sur les champs de bataille. Salgari s’essaie dans d’autres genres que le roman de cape et d’épée. « En bicyclette vers le pôle Sud » est plutôt une histoire fantastique : il n’y est point question de flibuste, de trésor ou de vengeance mais d’un voyage tout simplement extraordinaire.
L’existence d’Emilio Salgari n’a donc pas été facile. Son plus grand bonheur, en dehors de la naissance de ses enfants qu’il adorait, a été sans doute le plaisir qu’il a procuré à des centaines de milliers d’adolescents, lecteurs assidus de son œuvre. D’autres auteurs de romans populaires à succès de son époque comme Alexandre Dumas, Gustave Aymard, Mayne Reid on certainement mieux tiré leur épingle du jeu que lui… Même le plus trublion de tous ces écrivains, Michel Zévaco, finira ses jours dans une relative aisance matérielle que Salgari n’a jamais connue. En ayant écrit « le retour des Tigres de Malaisie », Paco Ignacio Taibo II lui a certainement rendu le plus bel hommage qu’on pouvait lui rendre !
références : sur Internet, le site rohpress.com, éditeur indépendant qui propose de nombreux ouvrages de Salgari, en anglais malheureusement. Le site « bibliothèque des grandes aventures » est riche en informations. A consulter également le site de la librairie Mompracem, qui possède un vaste rayon spécialisé dans le roman populaire et présente de façon détaillée de nombreux ouvrages. Autre source : « Le retour des tigres de Malaisie – Plus anti-impérialistes que jamais », roman de Paco Ignacio Taibo II, traduit par René Solis et publié aux éditions Métailié en 2012.
Pour enrichir vos connaissances sur l’ensemble des écrits de Salgari, je ne saurais trop vous conseiller également de visiter le site « La perla di Labuan« . Une seule restriction, il faut lire l’Italien !
5décembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive la Politique.
L’amour des grands travaux pharaoniques, une constante chez les PDG du consortium France SA
«Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. […] Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore.»
«Nous avons d’immenses terres agricoles à valoriser en les transformant en aéroports, en liaisons ferroviaires à grande vitesse, en terrains de foot, en centrales nucléaires expérimentales, en zones de forage pour le gaz de schiste, en parcs d’attraction… Nous avons besoin de drones militaires pour être aussi forts que les Zaméricains, de bases pour les avions et les bateaux de notre glorieuse armée dans la lointaine Arabie, sans oublier les réacteurs à fission nucléaire pour voir si c’est joli quand ça pète… Nous devons assurer la croissance illimitée de notre consommation économique en créant de l’emploi à tout prix pour les chômeurs et rendre notre industrie compétitive en faisant de plus en plus de cadeaux à nos grands capitaines d’industrie.»
L’une de ces citations est parfaitement authentique ; l’autre est un odieux montage digne des agissements de la presse bourgeoise. A vous de deviner. L’une est extraite d’un discours authentique de Napoléon III. L’autre pourrait assez facilement être attribuée à notre bon président des braves gens, François Hollande le sage parmi les sages. A vous de deviner…
Sachez qu’il n’y a rien à gagner si vous trouvez les bonnes réponses. D’une part le jeu est facile, d’autre part la Feuille Charbinoise ne bénéficie pas de la charité de l’Union européenne et gaspille tous ses sous à acheter des livres mal-pensants.

Il n’en reste pas moins que tout cela est bien triste et que ce gouvernement est en train d’enfoncer toutes les portes possibles et imaginables pour trouver celle qui nous conduit vers l’apothéose de l’imbécilité absolue en matière de développement. Le côté subtil (et donc socialiste) de tout cela c’est d’accompagner les décisions déjà prises de pseudo débats démocratiques. On se réunit autour d’une table entre gens convaincus ; on invite un ou deux zozos pour faire part de leur désaccord ; on promet, juré, garanti, que les toilettes du futur aéroport seront équipées de papier toilette recyclé ; et le tour est joué. Ce qui me fait le plus mal au cœur dans tout cela c’est d’être encore obligé, en raison de la malhonnêteté des tenants du titre (comme on dit aux Jeux Olympiques) d’utiliser le terme « socialiste » pour qualifier cette bande d’individus sans consistance, sans idées, et sans aucune grandeur, alors que c’est un terme qui, dans mon esprit, est encore entouré d’une certaine aura. Je viens de terminer la lecture de quelques biographies de militants syndicalistes révolutionnaires du début du XXème siècle (De Pouget à Broutchoux en passant par les Masson ou les Mayoux – un modèle du genre) et je peux vous dire que les socialistes dont ils dénonçaient les malversations à cette époque-là avaient une autre gueule que ceux qu’on se farcit ! Quand Emile Pouget parlait des députés sociaux démocrates de son époque («Faut pas croire au paradis des socialos à la manque pas plus qu’aux sacristains !» – «les bouffe-galettes de l’aquarium, les pisse-froid de socialos»), il n’avait qu’une vague idée des mutations génétiques qu’allaient connaître ces oiseaux-là ! Messieurs Mesdames les portefaix de la rose fanée, je vous en supplie, respectez vos origines, changez au moins de nom et cessez de ternir l’étiquette prestigieuse que vous vous êtes autocollée !
Le débat pour le futur énergétique de la France est ouvert, mais comme les jeux sont déjà faits, on maintient la décision de construire l’EPR de Flamanville dont le coût augmente chaque année de façon ahurissante ; on donne discrètement le feu vert à l’expérimentation du réacteur ITER ; on engage des pourparlers avec le dictateur du Kazakhstan pour de futurs achats d’uranium (d’importants gisements existent dans ce pays). Un rapport avec les énergies renouvelables dans tout cela ? Merci de me l’indiquer ! Notre gouvernement se prenant pour celui de Badinguet rêve de travaux pharaoniques pour employer les chômeurs : aéroports, autoroutes, liaisons ferroviaires à grande vitesse, stades de foot gigantesques… On pouvait trouver un intérêt aux choix effectués par Napoléon bien que certains aient été vraiment douteux : plantation d’arbres, aménagements de canaux, création de voies ferrées dans les zones les plus reculées du territoire… Il faut tenir compte du fait qu’au temps de l’Empire en miniature, on était en pleine révolution industrielle et que la foi en la capacité des scientifiques à résoudre tous les problèmes était à peu près intacte (rares étaient ceux qui doutaient déjà, même s’il y en avait). Il va falloir que les sbires au sage François, petit père du peuple, fassent des prouesses et un gros effort de propagande pour nous convaincre de la grandeur, de l’intérêt et de l’inéluctabilité de leurs choix ! Il vaut parfois mieux améliorer une structure existante, à partir du moment où l’on peut prouver qu’elle n’est plus adaptée, plutôt que d’en ajouter de nouvelles et de rayer de la carte des milliers d’hectares de terres agricoles dont nous aurons grand besoin dans les années à venir pour nourrir la population croissante de notre planète.
Les choix idéologiques et économiques de ce gouvernement sont aussi désastreux que ceux du gouvernement précédent. On pouvait s’y attendre, mais ça fait toujours mal de le constater et je n’ai aucune envie de faire le mariole en rappelant que je me suis abstenu aux dernières élections et que j’ai eu bien raison. Le calendrier de l’avent de ce gouvernement de socialos tendance roudoudou, c’est une annonce calamiteuse par jour. Bon vent au futur drone militaire français : on en aura bien besoin pour surveiller les opposants par dizaine de milliers qui se sont déjà engagés, ou qui vont le faire, pour essayer de mettre un frein au lancement ou à la prorogation de tous ces chantiers pharaoniques. Ils se gargarisent du mot « démocratique » pour justifier le déploiement de leurs hordes policières sur les lieux de contestation. Ils omettent pourtant de préciser que « le peuple de France » (autre expression dont ils se gargarisent) n’a jamais été consulté, ni informé de façon un tant soit peu objective. Ils ont même dans certains cas, été élus sur la base de promesses que bien entendu ils ne tiennent pas. Le gouvernement Sarkozy était insupportable à cause de son clinquant et de son arrogance. Le gouvernement Hollande est écœurant par sa politique du mensonge, du conformisme et de la mystification. Les citoyens finiront par en avoir marre de ce jeu de tarot limité à deux cartes, UMP, PS. La troisième carte montante, celle du Front National, dégage une odeur que nos narines ne veulent plus sentir. Il est grand temps de partir sur des bases nouvelles et d’avoir un vrai jeu de cartes en main ! Le débat sur l’avenir de cette planète appartient à tous ceux qui l’habitent et non à quelques habiles manipulateurs fort peu scrupuleux.
Dernier coup de gueule avant la trêve des confiseurs ? Je n’en sais rien, c’est mal barré ! Je vous offre, pour conclure, ce joli petit dessin réalisé par les défenseurs du site de NDDL (merci Altermonde).

3décembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Sur l'école.
Lorsque l’on parle de la naissance et du développement de l’école laïque en France, il est des personnages dont le nom vient obligatoirement à l’esprit, comme Jules Ferry, Ferdinand Buisson, Jean Macé, François Guizot ; d’autres restent dans l’ombre, malgré l’importance du rôle qu’ils ont joué. C’est le cas notamment de Pauline Kergomard, une cousine d’Elisée Reclus, le géographe. Elle est considérée par beaucoup comme celle qui a le plus œuvré pour la création d’une école maternelle moderne dans notre beau pays. Nous possédons, dans notre bibliothèque, un gros ouvrage en deux tomes consacré à l’école publique française, datant de 1952, œuvre de militants « laïcs » et présentant à la fois l’histoire et l’organisation de l’institution : son nom n’y apparait même pas. L’école laïque, une affaire sérieuse donc une affaire masculine ? On pourrait le croire ! La liste est longue de ces femmes dont le rôle important apparait seulement au gré des études de ces dernières années (je pense à Emilie du Châtelet par exemple, déjà évoquée dans ces colonnes). Outre le fait de n’avoir jamais joué aucun rôle en politique, il faut dire que Pauline Kergomard s’est intéressée principalement à l’école maternelle, longtemps considérée comme une part négligeable du cursus éducatif « à la française ». Ceci explique sans doute cela (sans doute aussi le fait que l’on dispose d’aussi peu de portraits d’elle). Au gré de diverses recherches que j’ai effectuées, son histoire m’a pourtant paru fort intéressante et j’ai décidé de rédiger cette chronique. Les lectrices et les lecteurs assidus le savent : ce blog s’intéresse aux personnages hors du commun, notamment à ceux qui ont suivi des voies divergentes, souvent en opposition aux idées dominantes de leur époque. Ce blog s’intéresse aussi à la pédagogie et aux pédagogues. Il est de bon ton ces dernières années d’en dire le plus grand mal et de les rendre responsables de tout et de n’importe quoi, mais je n’aime guère suivre les boulevards tracés par la pensée dominante… En ce qui concerne Pauline Kergomard, l’emploi du terme pédagogue est parfaitement approprié car cette personne, bien qu’elle ait occupé un poste de premier rang dans la hiérarchie, ne s’est pas contentée d’un rôle administratif ; elle a réellement impulsé une vision nouvelle de l’éducation des jeunes enfants.

Portrait du pasteur Jacques Reclus (Musée Jeanne d'Albret - Orthez)
Pauline Kergomard nait le 24 avril 1838 à Bordeaux dans une famille de vieille souche protestante. Aucun événement au cours de son enfance ne semble la prédisposer à rentrer dans l’enseignement, sauf les deux années qu’elle va passer, à Orthez, chez son oncle et sa tante. Le pasteur Reclus et son épouse, les parents d’Elisée, habitent eux aussi dans le Sud-Ouest. Jacques Reclus prêche, médite et s’occupe de ses ouailles religieuses. Son épouse, Zéline, pour faire bouillir la marmite, a ouvert une petite école, dans le village de Castétarbe ; elle instruit les enfants des familles protestantes des environs et ses propres enfants. En 1840, la famille déménage à Orthez et Mme Reclus ouvre un pensionnat pour jeunes filles. L’établissement connait un succès certain. C’est à cette époque-là que Pauline s’installe chez les Reclus. Cette expérience explique sans doute le fait qu’elle devienne à son tour institutrice en 1856. Si elle déplore le manque de chaleur humaine de sa tante, elle apprécie par contre beaucoup son œuvre éducative. C’est sans doute dans cette école, sans emploi du temps et sans programme, qu’elle puise l’inspiration pédagogique qui la guide par la suite. A l’âge de 23 ans, elle s’installe à Paris, et se met à fréquenter à la fois la bourgeoisie de la capitale, et les milieux républicains anarchisants. Chez Elie Reclus (le frère d’Elisée), elle va faire connaissance avec Jules Kergomard, militant républicain et libre-penseur. Le mariage a lieu en 1863, malgré l’opposition de son père. La nouvelle Mme Kergomard a des idées bien arrêtées sur un certain nombre de sujets et elle fait preuve d’un esprit d’entreprise assez remarquable. Suivant l’exemple de ses parents d’Orthez, elle va ouvrir une pension pour jeunes filles ; elle donne des cours particuliers ; elle écrit divers articles, avant de se lancer dans la rédaction d’un roman… Ces dernières activités vont l’amener à côtoyer les grands personnages du milieu de l’édition. Hachette lui confie la direction de « l’ami de l’enfance » une revue destinée aux « salles d’asile ».
Les « salles d’asile » sont l’ancêtre directe des écoles maternelles. Ces lieux d’accueil pour la petite enfance ont fait leur apparition en France à la fin du XVIIIème siècle. Leur vocation est plus sociale qu’éducative : il s’agit avant tout de soustraire les enfants des ouvriers des dangers de la rue et des mauvaises fréquentations. Les dames de la bonne société trouvent là l’occasion de satisfaire leur appétit pour les bonnes œuvres charitables. Les initiatives sont rares et il faut attendre les années 1830 pour que le nombre de « salles d’asile » ou « salle d’hospitalité » augmente véritablement, suivant l’exemple des « infant schools » du Royaume Uni. En 1831 est créé un lieu de formation pour les femmes chargées d’intervenir dans ce genre d’établissements. Il s’intitule « cours normal pour la formation des éducatrices ». Le coup d’envoi est véritablement donné en 1836, avec l’intégration de ces salles au Ministère de l’Instruction Publique. Cette école maternelle naissante dispose, au départ, d’une totale liberté d’évolution. Une première volonté de contrôle étatique plus strict se manifeste lors de la publication des lois Falloux en 1851, mais la liberté pédagogique reste entière. Le mouvement prend de l’ampleur sous le second Empire, notamment grâce à l’action de Marie Pape-Carpantier. Les salles d’asile deviennent officiellement « école maternelle » en 1881 sous la troisième République. Cette année-là aussi sont publiées les lois sur la gratuité de la scolarité. Un grand pas vient d’être franchi : l’école se libère de la tutelle religieuse (pour rentrer sous la tutelle de l’état, mais ceci est une autre histoire).
Après cet intermède sur l’institution, revenons à la carrière de Pauline Kergomard. En 1879, sur les conseils de Ferdinand Buisson, elle passe le diplôme pour devenir Inspectrice des écoles maternelles. Dès le début de sa carrière, elle va mettre en avant un certain nombre d’idées pédagogiques novatrices. Sa conception globale de l’école rejoint celle de nombreux penseurs républicains de son temps : l’école est un instrument de progrès et de libération du peuple. Il n’est point de salut hors de l’instruction, sous réserve que cette instruction soit donnée en éveillant l’intérêt et la curiosité de ceux et celles à qui elle est destinée. Se situant dans la droite ligne de la pensée rousseauiste, elle est convaincue du fait qu’il faut respecter la liberté de l’enfance. L’éducation morale, essentielle, doit être prodiguée non de façon doctrinaire mais par l’acquisition de « bonnes habitudes » dont l’enseignant(e) se doit de donner l’exemple. Elle part donc immédiatement en guerre contre un certain nombre de dispositifs et de situations qui ne lui conviennent pas. Il n’est plus question de dressage et les claquoirs qui rythmaient le déroulement des journées dans les salles d’asile doivent disparaître. Il en est de même pour les gradins sur lesquels les élèves s’entassaient immobiles. Les enfants doivent avoir des activités naturelles, jouer et s’épanouir le plus librement possible. Elle multiplie les rapports dans lesquels elle dénonce les situations les plus désastreuses observées sur le terrain. Parallèlement à ces écrits administratifs elle rédige de nombreux articles, différents ouvrages, dans lesquels elle insiste sur la singularité de l’école maternelle. « L’école maternelle n’est pas une école au sens ordinaire du mot ». « L’école maternelle est un instrument d’éducation et non d’instruction ». « C’est la grande faillite de notre éducation maternelle : on y confond le développement intellectuel avec l’instruction ». Je remarque au passage que ces propos, tenus il y a plus d’un siècle, retrouvent toute leur actualité ces dernières années. A la demande de l’administration, mais aussi bien souvent des parents, on transforme de plus en plus souvent les classes maternelles en classe de « pré-primaire ». L’apprentissage de la lecture, des maths, de la discipline prend le pas sur l’éveil des sens, le développement de la curiosité voire même de la motricité fine. On veut précipiter les enfants, dès leurs plus jeunes années, dans la course à la réussite, en faire des compétiteurs acharnés… tant pis pour ceux à qui ce rythme d’enfer ne convient pas.

Ferdinand Buisson
L’un des premiers rapports qu’elle adresse au ministre, en 1882, est ainsi commenté par Ferdinand Buisson : « on n’a encore rien écrit d’aussi intelligent et saisissant, ni rien de plus vrai, je le crains à tous égards : voici un tableau authentique bien qu’humoristique ; est-il temps oui ou non d’entreprendre la réforme des salles d’asile, de la méthode, et de l’inspection ? » La manière dont elle conçoit sa fonction d’inspectrice est aussi significative : elle estime qu’elle fait ce travail non pour exercer une quelconque répression mais uniquement pour répondre aux besoins de formation. Elle insiste lourdement sur l’importance qu’elle accorde à la formation des directrices d’école maternelle. Une fois « réveillées », celles ci pourront dynamiser le travail de leurs collègues et impulser de nouvelles démarches de travail… Elle se bat également pour les conditions de travail des directrices et des institutrices, déplorant le fait que les consignes incitant à limiter à 50 le nombre d’enfants confiés à chaque enseignante ne soit pas respectées ; elle dénonce la médiocrité des salaires, les mauvaises conditions de travail, le manque d’hygiène dans les locaux scolaires… Elle va poursuivre dans cette voie jusqu’en 1917, date à laquelle elle prend officiellement sa retraite Malgré de nombreuses désillusions, elle reste optimiste jusqu’au bout de sa carrière et le fait qu’elle soit constamment sur le terrain donne à ses jugements une toute autre valeur. Nous sommes encore loin de ces hauts-fonctionnaires qui régentent la vie actuelle de l’Education Nationale en n’ayant plus mis le pied dans une classe depuis des dizaines d’années (ou n’y ayant jamais mis le plus petit orteil).
Son combat ne se limite pas à la pédagogie. En 1886, elle est la première femme élue au Conseil Supérieur de l’Instruction Publique, puis elle participe à la création des premières Universités Populaires. Dans le cadre de sa lutte pour l’émancipation des femmes, c’est surtout à la coéducation, à la création d’un enseignement de qualité pour les filles que s’intéresse Pauline Kergomard, plus qu’au droit de vote pour les femmes, question qui reste au second plan de ses préoccupations. Dès 1889, elle fait partie du Conseil National des Femmes Françaises, section « éducation ». Lorsque l’existence de l’orphelinat de Cempuis dirigé par le libertaire Paul Robin est remise en cause suite à une cabale des cléricaux, en 1892, Pauline Kergomard fait partie d’une commission d’enquête créée par le ministère. Le rapport très favorable rendu par cette commission n’empêchera pas la révocation de Paul Robin, mais l’enjeu du conflit dépasse largement le cadre d’un simple établissement scolaire. La guerre fait rage entre laïcs et cléricaux et la séparation entre l’église et l’état n’interviendra qu’en 1905.
Pauline Kergomard meurt le ll février 1925 à l’âge de 87 ans. Au cours des vingt dernières années de sa vie, son rythme d’activité ne ralentit guère. On la trouve engagée, dès 1901, au côté de Ferdinand Buisson, puis de A. Binet, dans les débuts de la Société Française de Psychologie. Elle s’en détache au bout de quelques années, n’appréciant pas que l’on considère les enfants comme des curiosités de laboratoire. En 1914 elle trouve encore l’énergie pour organiser un cours afin d’occuper les jeunes devenus oisifs à cause de la fermeture des usines.
J’ai insisté, au début de cette chronique, sur les liens de Pauline Kergomard avec la « tribu » Reclus. Il est clair que la fréquentation de toutes ces fortes personnalités, de Zéline à Elisée en passant par Elie ou Onésime, n’est pas sans influence sur la façon dont elle a exprimée sa vision du monde. On ne peut côtoyer de tels personnages sans que l’échange ne laisse quelques traces ! La manière dont elle relate, avec passion, ses voyages en France et à l’étranger, son amour des paysages, montre par exemple son intérêt pour la géographie… Mais il est clair aussi qu’elle n’a jamais témoigné d’un quelconque engagement politique, que ce soit dans les rangs des anarchistes ou même ceux des socialistes de son époque. Son action s’est limitée au champ éducatif et à un militantisme féministe très axé également sur la question de la coéducation. Même si elle exprime des idées plutôt avancées en matière de justice sociale, notamment en ce qui concerne les droits des femmes, elle ne remet nullement en cause l’ordre établi. La révolution qu’elle préconise se déroule en premier lieu sur les bancs de l’école publique… Bien qu’étant contemporaine de la journaliste Séverine, par exemple, l’action des deux femmes n’est guère comparable. Il n’en reste pas moins que l’on ne peut être qu’admiratif devant l’œuvre qu’elle a accomplie et déplorer que certaines des idées qu’elle a émises ne soient pas systématiquement prises en compte un siècle plus tard.
« Laissez-vous convaincre ; c’est en faisant méthodiquement et sans défaillance l’éducation de la liberté que vous élèverez des êtres libres. » (Pauline Kergomard)

sources documentaires : wikipedia, le site internet « si la pédagogie m’était contée » – différents ouvrages parmi lesquels « la mémoire des femmes », anthologie de Colette Bascou-Bance, « Elisée Reclus ou la passion du monde » d’Hélène Sarrazin, « Pauline Kergomard » de Geneviève et Alain Kergomard…
27novembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Avec le retour de l’humidité automnale, mes articulations grincent et le « bric à blog » aussi… Certains des liens proposés cheminent vers des infos un peu anciennes car j’ai commencé cette chronique il y a presque deux mois (façon élégante de dire que le bric à blog d’octobre a pris la poudre d’escampette). Tout cela ne colle guère avec l’instantanéité du web ; mais d’un autre côté, cet aspect volatile de l’info me déplait souverainement. Goûtons donc au spectacle souvent peu édifiant que nous offre ce monde…
La SNCF continue sa politique de démantèlement du service public. L’histoire du train « Le Cévenol », à lire sur Massif Central Ferroviaire est – encore une fois – édifiante. La procédure pour démolir une liaison ferroviaire reste la même : puisqu’elle fonctionne, inutile d’en changer. Les trains sont de plus en plus souvent en retard ; en raison du mauvais entretien des voies, les vitesses moyennes des rames sont de plus en plus basses ; il est de plus en plus difficile de se procurer des horaires véritablement complets… Au bout du compte seuls les usagers les plus persévérants continuent à employer ce moyen de transport que l’on fait tout pour dénigrer. Au final il ne reste plus à la direction centrale qu’à s’appuyer sur de mauvaises statistiques de fréquentation pour abandonner la liaison tronçon par tronçon.
Sur les grandes lignes la politique tarifaire a de quoi rendre hystérique. Il n’est plus deux passagers qui paient leur place le même prix, mais hors promotion, les tarifs restent prohibitifs. Comparez un Lyon-Barcelone ou un Lyon-Rome par le train avec le même déplacement en avion (y compris sur ligne régulière sans passer par les compagnies à bas coût). Utiliser l’avion revient généralement deux fois moins cher. A ce rythme-là, on va bientôt se retrouver dans la même situation qu’aux Etats-Unis et au Canada où le voyage en train est devenu un luxe. Autre conséquence, souhaitée par ce bon Monsieur Ayrault, on va avoir besoin d’un grand nombre d’aéroports internationaux, bien plus que de gares pour les TER !
Si vous voulez flipper un bon coup, lisez le texte de Xavier Xourkis, intitulé « l’horreur guerrière de basse intensité » publié sur Article XI. Vous découvrirez les « merveilles technologiques » que s’apprêtent à utiliser les forces armées chargées du maintien de l’ordre « intérieur » en cas d’insurrection, ou de « lutte contre le terrorisme ». Electronique, bio-technologie, nano-technologie, sont mises à contribution pour fabriquer des armes de plus en plus meurtrières et surtout de plus en plus sournoises. L’article s’appuie sur l’ouvrage « villes sous contrôle » rédigé par Stephen Graham. On a l’impression de baigner dans un délire de Science Fiction paranoïaque… Ce n’est malheureusement pas le cas : certaines des armes robotisées présentées dans l’article ont déjà été expérimentées. Les labos de recherche étatsuniens et israéliens sont, comme il se doit, à la pointe du progrès. Il faut dire que les armées de ces deux pays disposent de magnifiques terrains de jeux pour expérimenter leurs jouets meurtriers. Il ne faut pas compter sur la « morale socialiste » pour nous protéger de ce genre de dispositifs. Pour traquer l’ultra-gauche « violente » ce cher Monsieur Valls, tout comme son prédécesseur Boutefeux, seraient prêts à utiliser les pires extrémités… Flash-ball et grenades assourdissantes sont passés dans l’usage courant sans qu’aucun de nos grands esprits démocratiques aient trouvé quoi que ce soit à y redire.
Il en fallait un au moins qui réponde pied à pied aux allégations grotesques du dénommé André Vingt-Trois, grand défenseur devant l’éternel de la famille française chrétienne bien sous tous rapports. Il faut dire que cette histoire de mariage pour les homosexuels fait couler pas mal de bave. Merci à Claude Guillon pour son billet incisif sur le sujet. En ces temps de retour offensif des bons vieux pères et mères « La Morale », il est bon de mettre les choses au point. Faites moi plaisir, allez donc lire « Ah Monseigneur… De grâce ! » pendant la pause au boulot. A part ça, je suis bien d’accord aussi avec Floréal, cette histoire de mariage pour les homosexuels on n’en a pas grand chose à faire… Qu’ils ou elles se marient ou non, le problème n’est pas là ; le problème c’est qu’ils vivent en paix et qu’ils aient les mêmes droits que les autres. Je note au passage que notre bon prince socialiste a profité de cette histoire pour nous faire part de sa conception bien singulière de l’égalité républicaine : les maires ne seront pas forcés d’agir contre leur conviction. Cela ouvre des perspectives grandioses : un maire qui n’apprécie pas les blondes, les aryens ou les extra-terrestres pourra sans doute refuser d’en croiser sur le territoire de sa commune ? La seule chose qui me chagrine vraiment c’est que, jour après jour, mois après mois, on a l’impression d’être de plus en plus submergés par les cons ; et ça c’est grave. Les médias font leurs choux-gras de ce genre de sujet et, pendant que les Israéliens continuent leur politique impérialiste galopante, ou que le premier ministre joue à la chasse à courre dans les forêts bretonnes, on amuse la galerie avec les gesticulations des catholiques intégristes ou avec les combats des coqs perchés sur un tas de fumier nommé « droite française ». Coppé, Fillon, Borloo… un jour… Strauss-Kahn, Valls ou Ayrault… le lendemain… Vivement que tout cela change au moins un peu. On ne croit plus au « grand soir » mais on veut bien des lendemains qui chantent un peu !
Puisqu’on cause des médias… Une belle histoire d’information libre, dans un pays démocratique que vous connaissez bien ; une belle histoire comme seule ACRIMED sait la raconter. Voici le lien vers un témoignage dont je vous recommande la lecture si vous avez encore des illusions quant aux images diffusées par votre quotidien préféré ou votre boîte à illusions. Les façons de manipuler l’opinion sont de plus en plus variées : cela va des images truquées au matraquage informatif en passant par les hiérarchies de plus en plus saugrenues que l’on établit entre les informations. Concernant la politique « légitime » d’Israël à l’égard des Palestiniens, on atteint des sommets. La façon d’annoncer les bilans humains est exemplaire… Genre : « les tirs de roquettes s’intensifient… » – « La recrudescence des violences (sans aucune explication de ce qui se cache derrière ces mots) provoque des pertes de plus en plus lourdes sur le terrain. » – « On dénombre plus de 120 morts (nombre à actualiser toutes les heures bien entendu), dont deux israéliens… » Il faut dire que les tirs de roquette sont « des agressions » ; les éliminations ciblées par les drones ou les chasseurs-bombardiers, « de légitimes représailles »… Comme le fait si bien remarquer Amira Hass sur Haaretz.com, « en soutenant l’offensive israélienne contre Gaza, les dirigeants occidentaux ont donné carte blanche aux Israéliens pour faire ce qu’ils font le mieux : se vautrer dans leur sentiment de victimisation et ignorer la souffrance palestinienne. » (Texte complet à lire à cette adresse) Triste monde ! Allez faire un tour sur le site de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix) avant d’être complètement décervelés. Un de ces quatre je vous parlerai des AATW (Anarchists Against The Wall) mais je vais d’abord acheter un gilet pare-balles.
Avec leur vision mégalomaniaque des problèmes, les oligarques qui nous dirigent, arrivent même à pourrir les « énergies renouvelables ». Les oppositions à la création de grandes « centrales » éoliennes ou solaires se faisant de plus en plus vigoureuses dans nos vertes campagnes nucléarisées, on exporte le problème dans les PVD et on arrive à cette situation peu reluisante : les énergies « propres » finissent par avoir des dessous bien sales. Cette chronique publiée sur « Article XI » illustre mon propos à merveille : Bettina Cruz Velasquez, indigène zapotèque en guerre contre les multinationales de l’éolien« . Les paysans mexicains n’apprécient guère le fait qu’on leur confisque des centaines d’hectare de terres agricoles… Aussi longtemps que ce genre de projets sera piloté par des cerveaux formatés par les grandes écoles, et gérés par les multinationales, ils souffriront des mêmes tares : centralisme contre autonomie, gigantisme contre diversité, conformisme contre imagination… Autant j’estime que la présence de quelques éoliennes sur une colline n’enlaidit aucunement un paysage, autant je comprends que l’on ne souhaite pas de centrales avec des centaines de pylônes et les lignes THT qui vont avec.
La dernière chronique était un roman fleuve. Je veux bien ne pas exagérer tout le temps ! Parmi les autres liens sympas que j’ai découverts ce mois-ci et que je vous signale sans trop détailler :
– un article de Normand Baillargeon sur les licenciements au Québec dans l’industrie pharmaceutique ;
– un document sur les « incroyables comestibles » (vous ne savez pas ce que c’est ? Excellente occasion de cliquer sur le lien. Moi non plus je ne connaissais pas !) ;
– une interview de Jean Contrucci (l’un de mes auteurs contemporains préférés de romans populaires) sur « Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur » : « dix questions à… Jean Contrucci ». Histoire de me faire un peu de pub, je vous signale que j’avais déjà écrit un billet sur cet auteur, vous pouvez toujours le relire si vous avez besoin d’arguments avant d’aller chez votre libraire acheter quelques volumes pour égayer vos longues soirées à venir.
En conclusion de cette grinçante chronique, un beau texte de Bernard Pivot sur la vieillesse découvert sur « humeurs de Marissé » parmi beaucoup d’autres articles sympas. Mon seul point de désaccord important avec Monsieur Pivot concerne Mozart. Je reconnais que je vais passer pour un béotien mais si je dois mourir en musique ce n’est probablement pas dans le répertoire classique que je ferai mes choix ! Sans doute ai-je été défavorablement impressionné par le passage correspondant du film « Soleil vert »… Mon passage préféré de ce texte :
« Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien.
Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni à la sexualité, ni au rêve.
Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises.
C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent.
C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie. »
Sur ces bonnes paroles je vous quitte. Je vais méditer sur le fait que je viens de clore ma sixième décennie ou d’entamer la septième. Les copains et les copines ont été assez sympas pour ne pas m’offrir la carte vermeil. Je les en remercie de tout cœur… Cinq ans pour le blog, soixante pour l’auteur, quelle saison grinçante ! Heureusement, je suis plongé dans la lecture du livre de Bernard Ollivier, « la vie commence à 60 ans ».
17novembre2012
Posté par Paul dans la catégorie : philosophie à deux balles.
Chronique fleuve à l’occasion d’un anniversaire symbolique
Certains s’attendent, lorsqu’un blog parle de politique, à ce que ce blog ne parle « que » de politique et se charge de délivrer un message (si possible cohérent) sur l’actualité économique, sociale, environnementale…, propose des analyses lucides (et si possibles brillantes) de la situation globale, voire même esquisse des solutions réalistes aux problèmes rencontrés… Eh bien ce n’est pas le cas de la « Feuille Charbinoise », dont la démarche reste volontairement hors des sentiers battus même si ce n’est pas toujours évident : certains jours je doute fortement d’avoir fait les bons choix… Dans ce blog j’ai choisi, dès le départ, de parler aussi bien de Louise Michel que d’Emilie du Châtelet, des châteaux féodaux comme des révoltes de ceux qui les ont construits, des découvreurs de nature comme des militants syndicaux, de la fabrication du pain ou du plaisir de la fête et de la rencontre avec les autres. Il ne s’agit là en aucun cas de l’expression d’une quelconque neutralité ou objectivité, ou d’une volonté de racolage. J’ai une opinion plus ou moins établie sur un certain nombre de sujets et j’en fais volontiers part ; mes doutes, mes certitudes, mes contradictions font partie de ce bagage. Tout cela histoire d’alimenter le débat et de toucher un public plus large que celui des militants, qui ont à leur disposition nombre d’autres sites d’information. Les sujets sur lesquels j’ai envie de communiquer dépassent largement le champ du « politique » classique ; celui-ci me paraît bien trop restreint. Je ne cache pas mes sympathies à l’égard du mouvement anarchiste, même si je n’approuve guère les gesticulations ayant pour but de l’enfermer dans une tour d’ivoire (*). La vision libertaire que j’ai du monde est plus une philosophie, une éthique, une façon d’appréhender les événements de la vie quotidienne, qu’une simple idéologie politique à transmettre. En fait « tout est politique », comme le disait si bien un slogan de Mai 68.
Pour dire les choses autrement, je dirai que je ne fais pas de propagande car je ne crois guère à la propagande, tout au moins à celle qui a pour objectif de « convertir ». Je pense que l’attention qu’on porte à un discours plus ou moins martelé, peut faire évoluer une opinion mais en aucun cas ne peut remettre en cause fondamentalement le système de pensée dans lequel nous évoluons. Seul un processus de réflexion personnelle, difficile à expliquer et certainement pas généralisable, peut favoriser cette démarche. Les conditions dans lesquelles débute une prise de conscience politique, ou un changement idéologique profond, sont difficiles à déterminer. Les ambiances combattives sont à mon avis un facteur favorable (**). Savoir qu’il existe d’autres philosophies que celle qui domine largement aujourd’hui est important : la connaissance de ce qui existe est une base solide pour découvrir de nouveaux horizons. La propagande peut certes amener quelqu’un à préférer un gourou à un autre ou à vouloir remplacer un parti au pouvoir par un autre. J’imagine mal qu’elle soit un facteur suffisant pour amener à remettre en cause le processus de soumission permanente à une hiérarchie présentée comme naturelle dès les premiers âges de la vie. Point de salut hors de l’obéissance aveugle à un supérieur dont la nature peut être très variée : esprit surnaturel ou vulgaire directeur de conscience, officier de police, enseignant omniscient, chef de bureau ou de cellule… Echapper à un tel processus nécessite un réel bouleversement mental. Bref cela m’intéresse d’exposer, peut-être de convaincre, mais sûrement pas de convertir ; faire connaître une idée, base importante, car il est difficile de s’intéresser à quelque chose qui est enfermé derrière une porte close surtout si elle est invisible. Or je considère que l’anarchisme est un mode de perception de la vie en société qui est à la fois « enfermé » parce que pratiquement inconnu, et « invisible » parce que les accès possibles à cette philosophie de l’existence sont voilés derrière un rideau de clichés et de non sens. Abordez Monsieur Toulemonde dans la rue et demandez lui ce qu’il pense de l’anarchisme et des anarchistes. Les réponses seront édifiantes.
J’ai quand même une restriction à formuler par rapport à ce que je viens d’énoncer. Quand je dis que je ne crois pas à la propagande, ce n’est pas tout à fait exact. En fait c’est à la propagande par le discours, c’est à dire par le simple exposé des idées que je ne crois pas. J’estime nettement plus efficace ce que j’appelle « la propagande par le fait », même si je ne mets pas la même chose derrière cette idée qu’une fraction du mouvement anarchiste à la fin du XIXème. En ce qui me concerne, la propagande par le fait ce n’est pas l’élimination physique des oppresseurs (il y en a trop !), mais une démonstration dans la réalité de la validité d’une théorie. L’autogestion, par exemple, ça peut fonctionner ailleurs que dans un bouquin : il a existé dans l’histoire et il existe de nos jours des entreprises autogérées dont le mode de fonctionnement ou de dysfonctionnement est passionnant à étudier. Les rapports humains doivent se construire sur d’autres bases que la méfiance, la rivalité, la haine ? Essayons de mettre en place des réseaux de proximité qui obéissent à d’autres lois… Le système marchand actuel conduit à la paupérisation matérielle et mentale d’une fraction croissante de la population ? Construisons d’autres systèmes d’échanges. Le seul ennui de cette propagande-là c’est qu’elle prend du temps et n’en laisse guère pour mettre ses idées noir sur blanc sur le papier. Tant pis, le « faire » est plus probant que le « dire » !
Le discours de ce blog ne saurait donc se contenter d’être politique, ce qui déroute plus d’un lecteur – et notamment ceux qui sont militants – mais se veut une approche globale du monde dans tous les aspects qui m’intéressent. Cette dernière limite est d’importance. Même si je parle d’encyclopédie désordonnée, il ne s’agit en réalité pas du tout d’une démarche encyclopédique (cela est clair dans le texte d’introduction puisque je me réclame, entre autres, du « Père peinard » ou des almanachs populaires qui n’ont rien d’encyclopédique). Je pose une pierre pour bâtir un mur qui nécessite l’intervention de pas mal de maçons… Dans la mesure du possible, je pose une pierre que j’ai eu du plaisir à tailler, même si je suis conscient de ses imperfections. Mais il faudrait un bon milliard de « feuilles charbinoises » et une solide base de données pour donner une dimension un peu plus sérieuse à ce projet. Dans la présentation du blog, j’ai fait assez souvent référence à la démarche d’éducation des Bourses du Travail, il y a un bon siècle, ou au principe qui avait présidé à la création des « Bibliothèques de Travail » par Célestin Freinet. Je n’oublie pas non plus les athénées libertaires de la Révolution espagnole. Chacun apporte au moulin le grain qu’il a à moudre et partage. Selon les années, les régions, les choix culturaux, le moulin pourra ne proposer que de l’orge ou du seigle. Cela n’empêche aucunement le moulin d’à côté de distribuer du blé ou du sarrasin. Les cours du soir des Bourses ou des Athénées étaient assurés par des bénévoles. Lorsqu’un camarade maitrisait à peu près l’italien, il apprenait cette langue à ses compagnons. La démarche a été et est toujours un peu la même au sein du mouvement de l’école moderne (Freinet) et le bon millier de Bibliothèques de Travail (familièrement BT) qui ont été publiées ne couvrent pas – loin de là – l’ensemble des sujets qu’il aurait été intéressant d’aborder à l’école.
A mes yeux, une démarche libertaire ne saurait être que globale : philosophique, politique, écologique, historique, artistique… Cela, il m’a fallu quelques années pour l’intégrer. C’est l’une des convictions que j’ai acquises au fil des années et de mes lectures. J’aime beaucoup le terme de « voie libertaire » employé par Michel Ragon. Je pense aussi à la démarche de Sébastien Faure avec son encyclopédie par exemple. Elisée Reclus parle principalement de géographie dans ses ouvrages, mais il aborde ce sujet avec le point de vue d’un historien, avec une vision profondément humaniste et libertaire de notre planète commune. Le même commentaire peut être fait au sujet des travaux de Pierre Clastres en ethnologie (quelqu’un à qui je voue aussi une profonde admiration et dont je reparlerai bientôt), ou en contemplant les tableaux de certains peintres de la « belle époque ». Lorsqu’un Zévaco écrit des romans populaires de cape et d’épée, il ne manque jamais une occasion de moquer gentiment ce peuple qui bâtit de ses propres mains le carcan dans lequel on l’enferme, et qui n’a qu’un rêve, celui de remplacer un maître par un autre. Ceux qui, dans l’histoire du mouvement libertaire, ont limité leur approche à un champ très étroit et ont perdu de vue la globalité du projet, se sont, à mon avis, fourvoyés et ont rendu leur fraction de projet plus facilement assimilables par d’autres systèmes ne partageant pas du tout leur idéal. En disant cela je pense notamment aux naturistes, aux féministes devenues « suffragettes », ou aux écologistes qui limitent leur projet à un simple environnementalisme. On peut militer pour l’union libre, la contraception, la vie au grand air, le vote des femmes, la défense des bébés phoques (ne prenez pas mal ce choix d’exemples, je suis conscient du fait qu’ils ne se situent pas au même niveau !) ou la sauvegarde du chardon bleu de Pennsylvanie, sans pour autant aboutir à un changement fondamental sur la planète. Il ne faut jamais perdre de vue l’importance de la « globalité ». Pire même, certains de ces objectifs sont parfaitement intégrables. L’industrie chimique élève des coccinelles, et les multinationales les plus pollueuses protègent quelques mètres carrés de forêt tropicale, histoire de redorer leur blason.
Mes centres d’intérêts sont divers. La « Feuille Charbinoise » en témoigne. Je parle d’arbres et de forêts par exemple, car je suis convaincu de la place importante qu’ils doivent occuper dans notre environnement. Une société, non pas « idéale », mais améliorée devrait veiller au bon équilibre entre la vie animale, la vie végétale et l’empreinte humaine de plus en plus lourde sur la planète. Je m’intéresse au patrimoine car je pense que celui-ci, même s’il symbolise parfois l’exploitation, a été construit avec les mains et la sueur de nos ancêtres et que je suis convaincu que seule une bonne connaissance de nos racines permettra de construire quelque chose de véritablement neuf. Il n’est nul besoin d’incendier les cathédrales ou de démolir les châteaux pierre à pierre pour bâtir un monde nouveau. Nombre de « révolutionnaires » se sont largement trompés à ce niveau-là et leur bref passage au pouvoir a plutôt été une calamité pour l’humanité. La société à laquelle j’aspire (et je ne crois pas être le seul) ne se bâtira pas sur un lavage de cerveau. Je reste convaincu de l’importance du rôle que l’éducation a à jouer dans le processus de changement. Comme je le disais dans l’une de mes chroniques précédentes, la nécessité se fait sentir de disposer de moyens d’informations permettant de rendre visible aux yeux d’un large public tout le travail de transformation profonde de la société qui s’accomplit actuellement de partout sur cette planète. Aucun des objectifs atteints ne constitue en soi une finalité mais une brique de plus pour construire le nouvel habitat social.
Mon idée première en écrivant ces chroniques n’est donc point de vous convertir à mon point de vue. Je veux simplement faire valoir le fait que dans l’étang dans lequel nous barbotons, l’immense majorité des poissons est rouge et qu’elle est solidement encadrée par de gros requins aux dents longues (***). Il n’empêche qu’il y a quelques individus noirs, jaunes ou bleu fluo (selon vos goûts) qui réussissent à perturber ce bel ensemble homogène et que ces créatures ont des idées à proposer concernant la façon de frétiller de la queue ou de gérer l’étang. Ma sympathie pourrait aller aux requins ; j’en tirerais certainement plus de confort matériel et intellectuel. L’une des choses qui m’intrigue c’est que, de tous les poissons qui ont proposé une solution à leurs congénères pour améliorer le fonctionnement du biotope, les poissons noirs sont les seuls qui n’aient pas les mains couvertes de sang. Prenons par exemple ceux qui sont convaincus que leur « Dieu est amour » et qu’ils détiennent les clés du paradis : ils ont laissé dans leur sillage des millions de morts. Ceux qui sont persuadés que la solution peut venir d’une prise de pouvoir par un parti représentant les poissons rouges les plus pauvres, ont commis abomination sur abomination pour rejoindre finalement le camp des requins. Quant aux requins eux-mêmes et aux poissons rouges qu’ils ont su convertir, leur approche libérale de la vie en société, a généré et génère chaque jour des guerres de plus en plus nombreuses, une mise à sac de la planète, et la désespérance du plus grand nombre. La liste des soi-disant exactions commises par les poissons noirs révoltés est sérieusement plus réduite. Les crimes commis par Bush, Staline et autres « leaders d’opinion » ne se situent pas à la même échelle que l’élimination de quelques têtes couronnées par Caserio, Ravachol, Vaillant et leurs compagnons… Quant aux exactions attribuées aux militants anarchistes pendant la Révolution Espagnole, il serait de bon ton que ceux qui s’y réfèrent pour un oui ou pour un non s’intéressent de près au rôle joué par la bourgeoisie et surtout l’église pendant les décennies qui ont précédé le soulèvement populaire. Certains gestes de colère seraient alors plus simples à expliquer. Bref il me plait donc de me référer à un système de pensée qui n’a jamais tenté de s’imposer par un bain de sang.
Toutes les tentatives qui ont été faites jusqu’à présent de confier la gestion du monde à des gens qui se prétendaient « représentants démocratiquement élus du peuple » ont échoué. L’état d’anarchie est peut-être une utopie ; la démocratie parlementaire l’est tout autant ; clientélisme et corruption y font des ravages. L’exemple de nos sociétés occidentales est tout à fait parlant. Les puissances financières contrôlent la totalité de nos vies, et contrôlent surtout ceux que nous avons soi-disant librement choisis pour qu’ils nous représentent. Tous les canaux d’information sont sous la coupe de quelques grands groupes multinationaux. La dictature a changé de forme certes, mais elle reste dictature. Nous sommes gouvernés par quelques marionnettes animées par les oligarques capitalistes. Point final. Les volontés de révolte sont fermement réprimées ou soigneusement canalisées vers des voies de garage. Insécurité, chômage, misère… Ce ne sont jamais les « puissants » qui sont responsables mais les autres, de préférence plus misérables que vous. Ce n’est pas le patron qui licencie mais l’immigré qui te pique ton travail. Plus c’est grossier, mieux ça marche. On parle de « morale », de « valeurs occidentales », de « droits de l’homme » ; on se prétend « modernes » et au nom de la lutte contre les archaïsmes on est prêt à se lancer dans de nouvelles croisades. L’ennemi est tout désigné : le voisin est un terroriste ; les Etats-Unis sont un modèle de civilisation. Ces élus de droit divin se moquent de l’arbitraire chez les autres, mais ne se privent pas d’exécuter, de torturer, d’enfermer ceux qui n’acceptent pas leur totalitarisme. La société est de plus en plus normée, enfermée dans des carcans ; le nomade dérange ; les portes ouvertes inquiètent. Les mêmes parlementaires qui sont prêts à noyer sous un tapis de bombes l’obscurantisme des autres, ne se privent pas de remettre en cause la théorie de l’évolution ou considèrent, comme un brillant sénateur US il y a peu, qu’un viol suivi d’une grossesse n’est pas un viol mais l’expression d’une volonté divine…
Toute hiérarchisation permanente des rapports humains n’instaure qu’un ordre apparent car elle finit par aller contre la volonté du plus grand nombre et repose sur une répression plus ou moins visible. Je partage entièrement le point de vue de Reclus lorsqu’il écrit « l’anarchie est la plus haute expression de l’ordre ». Il s’agit certes d’un pied de nez au discours ambiant, mais ce jeu de mots ne repose pas sur du vide. Je ne dis pas qu’il faut sans cesse intervenir dans tous les domaines, notamment ceux dans lesquels on ne possède aucune compétence (cela peut s’acquérir) mais surtout dans ceux pour lesquels on n’a aucun attrait. J’admets tout à fait la notion de délégation. Je veux simplement que celle-ci soit temporaire, non reconductible, et soumise à un contrôle permanent. Je n’accepte pas de donner un blanc-seing à quelqu’un qui fera le contraire de ce qu’il a annoncé ou prendra une décision sans avoir explicité ses choix avant d’être désigné. Je veux bien être représenté mais par une personne munie d’un mandat précis. Cette personne doit être révocable au premier faux pas non explicité, et son mandat doit être d’une durée limitée et – dans la mesure du possible – non reconductible. A-t-on déjà essayé un tel système de représentation dans des conditions d’expérimentation correcte, c’est à dire hors d’un contexte de guerre et au sein d’une communauté territoriale suffisamment vaste ? A ma connaissance non, alors pourquoi ne pas essayer. Certains faits historiques ou contemporains montrent que cela marche à petite échelle. Les deux seules expérimentations importantes qui ont été faites (je pense à l’Ukraine en 1921 ou à l’Espagne en 1936) l’ont été dans un contexte de guerre particulièrement pénalisant et elles ont pourtant – en grande partie – fonctionné.
Pour moi, l’anarchisme va donc bien plus loin qu’une simple révolte, qu’une crise d’adolescence mal résolue, ou qu’un comportement bohème facilement admissible chez les artistes… Disons que mon approche est un peu différente de celle que j’avais il y a quarante ans de cela, mais, pour les valeurs fondamentales, elle reste grosso modo la même. Je dirais même qu’au fil des années, les raisons que j’avais de me méfier de tous les autres systèmes de pensée, idéologies ou mysticismes divers se sont mêmes renforcées. La pensée libertaire est un « tout », une vision globale du monde et cela ne me dérange pas plus d’écrire sur les savants arabes de la Renaissance, que sur les lignes de chemin de fer en perdition. Le monde dans lequel je veux vivre ne se limite pas à des débats parlementaires et à des promesses électorales. Je rêve d’un monde où… (relire les 565 chroniques précédentes pour plus de précision). A part ça, même si je me trompe de chemin, je vais continuer ma route bloguesque, un temps au moins…
Notes destinées à alourdir ce texte et à fatiguer un peu plus le lecteur
(1*) J’aime bien l’idée ; j’ai parfois du mal avec la langue de bois de certains de ceux qui s’en revendiquent… Les slogans à l’emporte-pièce m’ont toujours donné des boutons. Je suis partisan d’une certaine ouverture d’esprit, même si je dois reconnaître que, historiquement parlant, chaque fois que les libertaires ont collaboré avec d’autres mouvements politiques, ils se sont fait laminer assez rapidement : trop de naïveté, faible expérience du jeu politique (deux éléments qui les rendent d’autant plus sympathiques à mes yeux).
(2**) J’ai remarqué cela à plusieurs reprises dans ma brève carrière militante. Dans le cadre de la lutte antinucléaire par exemple, j’ai noté que des personnes ayant des idées plutôt conservatrices étaient ouvertes à d’autres sons de cloche simplement parce que la présence d’une menace directe dans leur environnement proche les déstabilisait profondément. Après quelques années de lutte axées sur l’opposition à la construction d’une centrale, des personnes n’ayant pas d’idées politiques bien arrêtées devenaient plus « compréhensives » par rapport à une grève ouvrière par exemple, dans un secteur pourtant profondément différent. Même observation lors de luttes syndicales à orientation fortement corporatives. Tant que l’on n’est pas confronté directement à un pouvoir répressif, on peut – sans trop de peine – feindre d’ignorer son existence.
(3***) Ecouter à cette occasion l’excellente chanson de Michel Bühler « les poissons sont des cons ». Je pense que c’est lui d’ailleurs qui m’a inspiré cette métaphore !
Notes concernant les illustrations
La couverture de « l’escarmouche » provient de l’excellentissime site « anarchoefemèrides » (voir liens permanents). Le tampon « Ateneo Libertario » a été volé sur l’excellentissime site « Ephéméride anarchiste » (voir liens permanents). La carte postale finale est l’un des fleurons de ma collection. On peut la trouver par ailleurs sur l’excellentissime site « cartoliste » (voir liens permanents).
Note d’humour finale
Cette chronique dépassant largement mes « standards » est considérée comme comptant double et je vous laisse donc quelques temps pour la digérer ; peut-être même pour la commenter (on peut toujours rêver !). Vous l’avez remarqué d’ailleurs, je n’écris plus à la même cadence que dans les premiers temps !
