3 avril 2009

Paul Robin et l’orphelinat de Cempuis

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs; Sur l'école .

Une expérience de pédagogie nouvelle à la fin du XIXème siècle

Après avoir évoqué l’école moderne de Francisco Ferrer dans une chronique antérieure, je remonte un peu dans le temps et je m’intéresse aujourd’hui à l’un des « inspirateurs » de Ferrer, le pédagogue français Paul Robin, injustement méconnu.

robin Paul Robin naît à Toulon, le 3 avril 1837, dans une famille bourgeoise, catholique et patriote (c’est pas rien !). Pour les fans de calcul mental, c’est donc aujourd’hui le 172ème anniversaire de sa naissance (et toc ! encore une commémoration à célébrer pour les blanc becs réunis à Strasbourg). Paul Robin fait des études brillantes qu’il achève à l’Ecole Normale Supérieure de Paris , en passant une licence de sciences mathématiques et physiques. Son diplôme va lui permettre d’exercer le métier de professeur de lycée et va donc en faire quelqu’un de parfaitement fréquentable (petite flatterie au passage – il faut toujours caresser ses lecteurs dans le sens de la plume). Son expérience sera brève (1861-1865) car, très rapidement, il entre en conflit avec l’administration parce que ses idées en matière d’enseignement sont beaucoup trop novatrices et que, par ailleurs, il s’intéresse beaucoup à l’éducation populaire. De telles préoccupations sont tout à fait « hors sujet » à l’époque. Il faut noter cependant que Robin n’est pas renvoyé de l’Education Nationale ; il demande, de lui-même un congé illimité. Par la suite, ce sont les cours particuliers qui assureront sa subsistance. A partir de 1865, il va changer à plusieurs reprises d’adresse au cours de son existence comme c’était le cas pour pas mal de personnalités ayant un engagement politique à son époque. Expulsé de Belgique pour cause d’incompatibilité d’humeur entre le gouvernement de ce pays et la première Internationale (pour laquelle il milite avec ferveur), il fait un petit tour en Suisse, le temps de rencontrer le camarade Bakounine (le méchant nanar au couteau entre les dents qui fait rien qu’à dire du mal du grand Karl), puis il s’installe une dizaine d’années en Grande Bretagne. Pendant son séjour à Londres, il fait partie du bureau de l’Association Internationale des Travailleurs. Lorsqu’éclate le conflit opposant Marx et Bakounine, c’est sans hésitation aucune qu’il prend le parti de ce dernier et se rallie au camp des anti-autoritaires. Il revient en France en 1879. C’est à l’occasion de ce retour au pays que commence la seconde partie de sa carrière de pédagogue. Après avoir exercé les fonctions d’Inspecteur de l’Enseignement Primaire dans la région de Blois (fonction qu’il exerce en créant un joyeux chaos dans l’institution à cause de ses idées « remuantes »), il devient  directeur de l’orphelinat Prévost à Cempuis, où il va mettre en place diverses pratiques plutôt originales pour l’époque. Paul Robin a de bons contacts avec Ferdinand Buisson (photo n°4), chargé de l’école primaire auprès du ministre Jules Ferry : il a collaboré avec lui à la rédaction d’un « dictionnaire de la pédagogie ». C’est l’appui de ce personnage important qui va lui permettre d’exercer une telle responsabilité et de la conserver pendant quatorze années. La durée de cette expérience la rend d’autant plus intéressante pour la postérité.

jeux-enfants A Cempuis, Paul Robin va mettre en œuvre un certain nombre de principes qui sont pour lui fondamentaux, notamment celui de l’éducation intégrale ; « Tout enfant a droit de devenir en même temps un travailleur des bras et un travailleur de la tête ». L’école communale a pour objectif de donner une formation générale ; la formation à un métier particulier ne doit intervenir qu’après cette initiation globale. L’apprentissage doit reposer en priorité sur l’observation :« Laissez l’enfant faire lui-même ses découvertes, attendez ses questions, répondez-y sobrement, avec réserve, pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par-dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante ». Les désirs des enfants sont largement pris en compte, que ce soit sur le plan artistique, manuel ou intellectuel. Les manuels scolaires ne sont pas en odeur de sainteté. De nombreuses sorties sont organisées, en particulier un séjour de deux mois à la mer chaque année. Chose incroyable pour l’époque, les classes de l’orphelinat sont mixtes, ce qui va passablement irriter les autorités religieuses (bien qu’elles n’aient rien à voir avec Cempuis qui est un orphelinat laïc). Dans le programme de l’orphelinat, une place très importante est accordée à l’éducation physique. Paul Robin est convaincu qu’une bonne santé du corps est un préliminaire indispensable à une bonne santé de l’esprit. Beaucoup d’activités ont lieu en plein air et la nourriture simple mais variée est essentiellement végétarienne. Une fois terminés les apprentissages de base, les enfants peuvent s’orienter vers un métier manuel. Leur formation est assurée dans divers ateliers dont les productions permettent à l’école d’équilibrer ses comptes. A ce niveau-là, l’influence de P.J. Proudhon est très sensible : c’est le philosophe qui a proposé ce concept « d’école-atelier » dans ses écrits. Le choix d’activités possibles à l’orphelinat est varié : boulangerie, photographie, imprimerie ou maçonnerie… Il n’y a pas à Cempuis de système de punitions ou de récompenses individuelles : les gratifications ou les réprimandes sont collectives. L’entraide est l’un des principes moteur de toute action. Le projet de Robin a une dimension politique indéniable. Il est convaincu que d’une part, une meilleure utilisation des machines et des techniques pourra permettre de réduire le temps de travail (et donc d’avoir des loisirs), et d’autre part, que seuls des ouvriers éduqués peuvent œuvrer à la transformation radicale de la société. Sur ce point, il sera rejoint par la suite par de nombreux militants syndicalistes : Pelloutier, Monate, Pouget et d’autres. Même s’il ne s’agit pas là d’une entreprise à laquelle Robin a travaillé, l’une des premières missions des « Bourses du travail » sera de donner aux travailleurs les connaissances que l’école n’a pas su ou pas voulu leur faire acquérir.

judith-malina-living-theatr Le système de valeurs préconisé par Robin se situe dans la ligne de la pensée de Rousseau, tout en possédant certaines spécificités. Le directeur de l’orphelinat est en effet « féministe avant l’heure », convaincu que les filles doivent recevoir la même éducation que les garçons, et qu’il est hors de question de les préparer par avance à un quelconque statut social prédestiné. Une fois son expérience pédagogique terminée, Robin ne changera pas d’idée et deviendra militant au sein du mouvement néo-malthusianiste : il donnera en particulier de nombreuses conférences sur les moyens de contraception, le but étant « de permettre aux femmes de ne mettre d’enfants au monde que quand elles le veulent ». Pas question par contre d’une quelconque entrave au plaisir : Robin n’a rien d’un « père la morale ». Son objectif est plutôt de permettre d’accéder librement aux joies partagées de l’amour physique sans contrainte aucune. Par la suite il se distinguera encore de l’hypocrisie morale d’une bonne part de ses contemporains en proposant la création d’un syndicat pour les prostituées et une agence de propagande en faveur de l’union libre. Inutile de préciser que tous ces propos et toute cette philosophie heurtent la morale bourgeoise et religieuse de plein fouet. Bref, Paul Robin, comme tant d’autres, est un peu trop en avance sur son époque, et comme on le dit parfois, celle-ci va se charger de bien lui faire sentir le décalage. Les ennuis commencent à Cempuis et continueront après, jusqu’à sa mort. Les attaques contre l’orphelinat vont devenir, au fil du temps, de plus en plus nombreuses et de plus en plus vindicatives. Une véritable cabale se monte contre Robin et contre son action pédagogique. Ses adversaires ne reculent devant aucun moyen, caricatures, articles de presse diffamants, propos injurieux teintés d’antisémitisme. En 1894, il perd le soutien, pourtant discret, du ministère et doit démissionner de son poste. Ses amis ont beau prendre sa défense (Octave Mirbeau écrira par exemple de très beaux textes à ce sujet), rien n’y fait ; la pression conjuguée de l’Eglise et des politiciens réactionnaires se fait trop forte et il doit démissionner de son poste à Cempuis. Cet échec va le marquer profondément, même s’il se relance avec beaucoup d’énergie dans d’autres projets. Pendant la dernière période de son existence, il rédige pas mal de brochures et il voyage beaucoup, notamment en Nouvelle Zélande où il résidera pendant dix-huit mois. Au cours de ses déplacements, il s’intéresse aux phalanstères, aux communautés anarchistes, (l’un des exemples les plus célèbres de ces communautés est la « Cecilia » dont on reparlera un jour) qui s’installent sur différents continents. Ses dernières années seront difficiles : il se replie sur lui-même et devient aigri. Toute cette énergie dépensée, et un monde qui avance à pas de géant vers la guerre… En 1912, complètement découragé, il met fin à ses jours. Cet acte décisif est aussi conforme à ses convictions. 

buisson-ferdinand Ce qui est certain, c’est que Cempuis a été l’une des premières (sinon la première) expérience concrète d’éducation libertaire et qu’à ce titre elle servira de modèle à beaucoup d’autres. Sébastien Faure, lorsqu’il crée « la Ruche », ou Francisco Ferrer lorsqu’il ouvre son « escuela moderna » ne manqueront pas d’y faire référence. Même s’il ne le cite pas explicitement (à vérifier d’ailleurs !), un pédagogue comme Célestin Freinet a probablement appuyé sa réflexion et construit sa pratique pédagogique spécifique en s’appuyant sur les expériences de ses prédécesseurs. Il est donc légitime de rendre à Paul Robin la place de précurseur qui est la sienne, même s’il n’a laissé aucune trace écrite majeure de ses réalisations. Robin n’était pas un intellectuel de salon, c’était avant tout un homme d’action ! Je lui laisse cependant le mot de la fin en ce qui concerne le bilan de son œuvre principale : « Le premier en France, j’ai pendant quatorze ans donné à des enfants une éducation qui les a tous rendus d’une bonne vigueur physique, leur a procuré une instruction, sinon étendue au moins uniquement basée sur des vérités objectives indiscutables, leur a donné l’esprit d’observation, d’expérience, et enfin, malgré leur ignorance et leur dédain de toute conception extra-humaine, les a faits ou laissés des êtres moraux et bons. Dans l’orphelinat Prévost, cet établissement sans Dieu, les garçons et les filles de 4 à 16 et 17 ans furent élevés en commun, en grande famille, dans la plus grande liberté possible, chacun réunissant en lui les qualités des deux classes aujourd’hui ennemies, la culture du cerveau et le métier, présentant ainsi un premier type de ce que doit à court terme devenir tout être humain. »

Notes : très peu d’archives photographiques sont disponibles sur Robin, et pour cause ! Heureusement que déjà, à l’époque, la préfecture de police faisait son travail consciencieusement… Cela permet d’avoir certains portraits (pour Ferdinand Buisson, le pote à Ferry – Jules – c’est le ministère de l’éducation qui a œuvré). Ceux qui ne voient pas ce que vient faire là Judith Malina du « Living Theater » ont qu’à s’intéresser à la carrière de cet actrice ; ils comprendront alors le rapport direct avec le féminisme, et indirect avec la chronique ! Pour ce qui est de la documentation, je me suis  appuyé, entre autres, sur l’excellent ouvrage de Nathalie Brémand, « Cempuis, une expérience d’éducation libertaire à l’époque de Jules Ferry » aux éditions du Monde libertaire. Je vous invite à vous y reporter si vous souhaitez approfondir votre connaissance du sujet… La bibliographie citée à la fin de l’ouvrage est impressionnante. A part ça, le blog prend quelques jours de pause. Le vieux s’en va méditer sur la montagne. Prochaine chronique dans une petite semaine, le jeudi 9 sans doute. Cela ne vous empêche pas de lire et de commenter. « La feuille charbinoise » is watching you !

6 Comments so far...

fred Says:

7 avril 2009 at 09:42.

Finalement, je suis assez surpris de voir que tu t’intéresses plus au cas de ce Mr ROBIN plutôt qu’à son mentor, le célèbre Marcel BATMAN. M’enfin … tu fais ce que tu veux après tout !

Eric Poindron Says:

8 avril 2009 at 11:21.

Cher Monsieur,

Pardonnez ma réponse tardive, suite au mot aimable que vous aviez laissé sur mon blog, « le Cabinet de curiosités d’Eric Poindron ».

Oui, oui, bavardons quand bon vous semblera, de Stevenson, de littérature voyageuses ou de toute autre chose. Non, vous ne m’avez pas dérangé en me laissant long et aimable commentaire.

J’ai commencé à regarder votre blog de qualité et vais m’empresser de l’ajouter dans mes liens favoris.

A très bientôt et toujours au plaisir de vous lire.

Très cordialement Eric Poindron.

P.S. merci aussi pour les gentillesses à mon égard écrites sur votre blog.

Paul Says:

8 avril 2009 at 19:59.

Depuis le commentaire que je vous ai adressé, j’ai terminé « Belles étoiles ». Bien entendu, je me suis régalé, et me voilà d’autant motivé pour aller trainer les brodequins dans les Cévennes. je reparlerai de tout cela, et en particulier de votre livre, dans ces colonnes. Puisse votre « cabinet de curiosités » continuer à s’enrichir de perles rares et de trouvailles insolites !

martin Says:

10 octobre 2013 at 08:51.

quel HOMME!!!!je suis plus qu’admirative…..

cempuisien Says:

29 novembre 2013 at 03:26.

Bonjour!
Merci de faire remonter la vie de cet homme exemplaire!
Cordialement+++

Paul Says:

1 décembre 2013 at 10:11.

@ cempuisien
Merci pour votre commentaire. Robin, Faure, Ferrer, Freinet… la liste est longue et le sujet est loin d’être épuisé ! Que de militants et de praticiens remarquables ! Si certains sortaient de leurs tombes maintenant je pense qu’ils seraient bien déçus par ce qui se passe dans certaines salles de classe…

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