15juin2009
Posté par Sebastien dans la catégorie : Feuilles d'érable.
Un rédacteur invité pour la chronique du jour : notre ambassadeur permanent à Montréal. Du coup on inaugure une nouvelle « catégorie » dans le blog : « chroniques québecoises » pour l’obliger à travailler un peu plus souvent !
Imaginez un mur. Un mur de deux kilomètres en hauteur et plusieurs centaines en longueur. Successions de montagnes, à perte de vue.
Je n’aime pas la notion de pays. Je n’aime pas le concept de citoyenneté. Demandez moi d’où je viens, et je vous répondrais « de Montréal ». Je ne suis pas nationaliste. Je n’attache aucune importance à ces divisions purement administratives que l’on appelle « frontières » et qui, dans ma tête, ne représentent rien. Et pourtant…
Imaginez un fleuve. Un fleuve tellement large, que l’on ne voit pas l’autre bord. Un fleuve tellement large, que l’on peut le prendre pour la mer et qui pourtant gèle en hiver.
J’ai posé les pieds sur ce sol pour la première fois le 7 juin 2000. J’y ai posé mes bagages le 18 avril 2001. Pendant huit ans, le Canada n’aura été pour moi qu’un concept administratif : visas, impôts, assurances, etc… mon pays, c’était le Québec. Un pays suffisamment grand pour mériter de très nombreux superlatifs. Un pays dont j’ai pu me contenter pendant sept ans. Avec tant de choses à voir ici, pourquoi aller ailleurs ? Certes, la tendance est de faire le contraire : ignorer le « ici » pour aller admirer le « ailleurs ». Mais pour moi, « ailleurs » et « ici » se confondent, pour ne faire qu’un : mon « ici » n’est que le « ailleurs » d’un autre « ici ».
Imaginez une plage de sable. Une plage de quelques mètres à peine. De chaque côté, l’océan. Au milieu, une simple route.
Je m’en suis donc contenté sept années durant. Jusqu’à ce que les fourmis dans les jambes se fassent suffisamment fortes, pour vouloir aller plus loin. Ce fut d’abord la concrétisation d’un rêve mis de côté il y a bien longtemps, en allant boire une Guiness à la source ; avant de finalement me décider à poser mes yeux sur le Canada, que je continuais à considérer plus comme un pays voisin qu’autre chose. La raison ? L’aboutissement d’un processus administratif logique : visa étudiant -> résidence permanente -> citoyenneté. Après sept ans à étudier, travailler, vivre à Montréal, je ressentais le besoin de finaliser tout cela.
Imaginez du blanc. Du blanc absolument partout. Tellement de blanc, que les maisons disparaissent. Que tout devient uniforme, fantomatique, irréel.
La démarche n’est pas évidente. Oh, pas du tout au niveau administratif. À ce niveau là, tout ce que cela prend, c’est la même chose que pour toute autre interaction administrative quelle qu’elle soit : du temps, de la patience, de l’argent, et un bon sens de l’humour. Je n’ai pas essayé la seconde méthode, si bien décrite dans les 12 travaux d’Astérix. Peut être marche-t-elle également.
Non, c’est plus dans la tête que la démarche est délicate. Car je me suis retrouvé confronté à un symbolisme contradictoire : revendiquer une citoyenneté, c’est revendiquer une nation, un pays, des frontières, un enracinement. C’est revendiquer quelque chose dont je n’ai jamais voulu, en répondant « je viens de Grenoble » ou « je viens de Montréal » au lieu de dire « je suis Français ». Car Français, je ne veux pas l’être. Pas plus que je ne veux être Canadien. Je veux juste être moi, un être humain, un habitant de la terre.
Je suis devenu Canadien-Français, pour ne plus être ni l’un ni l’autre. J’ai ce sentiment que deux citoyennetés s’annulent au lieu de s’ajouter. Qu’au lieu de préciser mon identité, je viens de lui ajouter un flou artistique. Désormais, je ne suis plus un point précis dans l’espace.
Imaginez une ville. Une ville qui ne dort jamais. Où vous aurez toujours trop de choses à voir. Où vous ferez sans cesse de nouvelles découvertes.
J’ai beau ne pas vouloir être étampé « Canadien », j’ai pourtant le goût que l’on me reconnaisse cette identité. Montréal est une ville qui me passionne, qui vient me chercher au fin fond de mon ADN. Qui me fait vibrer et me dynamise comme ça a pas de bon sens.
Si la politique me fait rire au niveau fédéral et n’attire que bien légèrement mon attention au niveau provincial, j’en comprends directement les enjeux au niveau municipal. Ils me parlent, m’interpellent, me concernent directement. Après sept ans passés dans cette ville, je revendique le droit de donner mon opinion, de participer aux décisions. Droit que l’on donnait à des personnes arrivées à Montréal depuis quelques mois seulement, mais que l’on me refusait. Seule la citoyenneté pouvait me donner cette parole, venait me confirmer dans mon identité montréalaise. Je suis Montréalais. Je suis Terrien. Je suis moi. Ce sont les trois seules échelles auxquelles j’accepte d’être identifié.
Imaginez un arbre. Un arbre qui était là avant que ce « là » ne soit jamais répertorié sur une carte. Un arbre qui chatouille les nuages dès qu’il y a un souffle de vent.
Et puis il y a ce passage stupide, mais obligatoire. Le plus difficile à accepter, et à la fois celui qui a le moins de sens, le plus ridicule de tous. Celui qui vient mettre un point final à tout cela.
Je jure fidélité et sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Élizabeth Deux, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs et je jure d’observer fidèlement les lois du Canada et de remplir loyalement mes obligations de citoyen canadien.
J’affirme solennellement que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté la Reine Élizabeth Deux, Reine du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien.
Car le Canada est encore une monarchie rattachée à la couronne d’Angleterre. Oh, c’est évidemment à titre purement symbolique que la reine Élizabeth Deux est chef de l’état du Canada. Pur symbole, certes, mais méchant symbole (au sens québécois du terme, pas au sens manichéen). C’est ce fait que j’ai eu le plus de mal à accepter. Mes réflexions m’ont pourtant toujours amené à la même conclusion : tout cela n’avait juste aucun sens pour moi. Malgré les hésitations, ce symbole est creux, ne signifie rien, ne m’identifie pas. Que quelqu’un, aujourd’hui, puisse associer mon identité à un concept monarchique est un tel non sens à mes yeux que le problème disparaît de lui même. Je ne suis pas un sujet, mais bien un verbe et un complément.
Imaginez, enfin, un train. Un train qui n’en finit jamais. Cent huit wagons défilent devant vous. Son klaxon retentit puis, d’écho en écho, de falaise en falaise, de rebond en rebond, c’est l’air tout entier qui est empli de cette résonance métallique. Ce train, il va d’un océan à l’autre, les reliant dans un projet d’une démesure sidérante. Ce train, il construit un pays. Et ce pays, depuis peu, m’appartient.
Nous étions 375 personnes, provenant de 58 pays différents. Tous les continents étaient là. Plus du quart de la planète était présent, dans une même salle, à un même moment. Le sentiment est d’une puissance rare. Ce n’est pas une réunion de l’ONU ou de chefs d’états venus jouer les marionnettes se partageant le monde, mais de vrais êtres humains, simples, normaux. Comme moi. En pleine recherche identitaire, la tête pleine de rêves. Le quart de la planète est venu me rappeler que j’étais comme eux. Non pas citoyen de la France ou du Canada, mais citoyen du monde.
C’était, cela doit paraître logique, la première fois que j’assistais à pareille cérémonie. Il y a de fortes chances que ce soit la seule. Surtout à titre d’acteur. Les discours du juge à l’assermentation étaient convenus. Pourtant, ils sonnaient vrais. Ils parlaient de tolérance, de respect, de partage. J’imagine que les juges à l’assermentation disent tous cela, quel que soit leur pays. Ici, à Montréal, et avec un quart de la planète à mes côtés, j’y crois à ce Canada ouvert et respectueux. J’y crois à l’accueil réservé aux passeports canadiens aux douanes. Et j’ai beau ne pas vouloir, j’ai quand même eu du mal, quand il nous a demandé que notre premier geste de citoyen canadien soit de serrer la main de nos deux voisins, à ne pas être fier. Un peu, juste là, ici, au fond de moi.
Et puis la cérémonie s’est terminée. Je pensais déjà aux festivités (en privé évidemment) qui s’ensuivraient prochainement. Il ne restait qu’une toute petite dernière chose. Un nouvel hymne national à chanter. Or, ici on ne me demandait pas de faire couler à flots un sang impur. Non, le « O Canada » est beaucoup plus tranquille. Mon nouvel hymne national commence comme cela :
« O Canada, terre de nos aïeux… »
note de l’auteur : le nombre de 7 années pourrait être mélangeant dans le sens que je me suis installé au Québec en 2001, et que nous sommes rendus en 2009. Le calcul devrait théoriquement donner 8 ans. En fait, la raison est simple : les démarches pour la citoyenneté prennent douze mois (sur le papier). Si l’aboutissement est arrivé en 2009, tout a commencé en janvier 2008. J’ai donc disposé de 17 mois pour mes nombreuses réflexions.
NDLR : les photos illustrant l’article sont (bien entendu) de l’auteur et sont « couvertes » par les mêmes restrictions que toutes les autres illustrations accompagnant nos articles (cf bandeau latéral)
12juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : Feuilles vertes; Vive l'économie toute puissante.
Vendredi 5 juin, la police péruvienne est intervenue avec une violence inouïe contre des militants amérindiens bloquant une route en signe de protestation contre l’attribution de nouveaux passe-droits aux compagnies pétrolières sur les terres qui leur appartiennent. Les chefs de tribu accusent la police d’avoir tiré à l’arme automatique sur les manifestants depuis des hélicoptères de combat. En réplique, les autochtones ont pris en otage un groupe de policiers. La situation a rapidement dégénéré : selon les premières informations disponibles, il y aurait eu plus de 30 morts (certaines sources doublent au minimum ce chiffre) et au moins deux cents blessés… Les enjeux de cet affrontement sont importants à connaître et je voudrais vous en parler un peu, les médias officiels ayant été trop occupés ces derniers jours par diverses commémorations et autres analyses larmoyantes ou triomphantes de résultats électoraux sans grand intérêt, pour le faire correctement…
Il existe au Pérou une loi qui a été promulguée en juin 1974 par le gouvernement de Velasco Alvarado puis inscrite dans la constitution du pays en 1979. Ce texte reconnaît “l’existence légale et la personnalité juridique des peuples autochtones d’Amazonie et leurs territoires, en les déclarant inaliénables, insaisissables et imprescriptibles”. Lorsque le président Fujimori, actuellement condamné pour de multiples malversations, a installé son pouvoir dictatorial, il a fait voter une nouvelle constitution n’incluant pas ce texte. L’actuel président, Alan Garcia, s’est bien gardé de modifier la situation et s’est appuyé sur cette « absence » de texte de référence pour décréter un certain nombre de mesures législatives (sans consultation du parlement) rendant les territoires des Amérindiens de l’Amazonie péruvienne « négociables en fonction de l’économie de marché ». Ceux qui verraient derrière cette décision une quelconque soumission aux demandes des firmes étrangères, et en particulier US, seraient de bien mauvais esprits. Il se trouve que le territoire qu’habitent les autochtones recèle d’importantes réserves de pétrole, de gaz et de minerais. Cette partie de l’Amazonie andine présente par ailleurs des intérêts importants pour les sociétés d’exploitation forestières et les promoteurs du tourisme. Il ne s’agit pas d’une région dépeuplée, puisque 600 000 Amérindiens y vivent. Le gouvernement Garcia a décidé d’accorder un certain nombre de licences pour l’exploitation du sous-sol, dans un premier temps, entrainant un vaste mouvement de protestation dans la province de Madre de Dios, relayé dans les communautés andines de la région d’Abya Yala. Bien que la politique mise en œuvre soit en totale opposition avec certains textes internationaux, notamment la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), prévoyant une consultation préalable des peuples amérindiens ou originaires avant toute intervention dans leurs territoires par des instances étrangères à leurs propres communautés, le président Garcia a décidé de « passer en force ». Les autochtones ont répliqué en entamant un mouvement de grève et de blocage des voies de circulation, en particulier routières. Le ministre de son gouvernement chargé de l’énergie et des mines a dû démissionner suite aux nombreuses accusations de la société civile péruvienne concernant les « pots de vin » qu’il a touchés des compagnies étrangères. Cela n’a pas empêché les mêmes compagnies de se livrer à un certain nombre d’expertises illégales sur les territoires concernés. Par ailleurs, des entrepreneurs profitent du fait que beaucoup d’autochtones ne savent ni lire ni écrire pour leur faire parapher des papiers dans lesquels ils cèdent leurs terres. Une empreinte digitale en guise de signature et le tour est joué…
Actuellement, le mouvement de protestation déborde largement le cadre de la province révoltée, et la soixantaine de peuples autochtones vivant dans la région, bénéficient de larges soutiens au niveau national dans la population, et au niveau international parmi les autres communautés amérindiennes de la Cordillère. Une réunion importante de ces communautés s’est terminée le 31 mai, par la rédaction d’un manifeste commun, la déclaration de Mama Quta Titicacan, faisant mention de « l’engagement unanime de respecter la terre-mère et les ressources naturelles, pour le bénéfice de l’homme » ainsi que du « rejet catégorique de la privatisation de l’eau, de la présence de sociétés multinationales et du modèle économique néolibéral ». Les participants à cette rencontre ont également décidé d’une mobilisation des organisations sociales et autochtones ainsi que d’actions devant les ambassades péruviennes de tous les pays de la zone concernée.
Depuis le 9 avril, et tout au long du mois de mai, sur place, la lutte s’est durcie, le gouvernement faisant la sourde oreille aux protestations pacifiques. La route goudronnée qui relie les bourgs de Yurimaguas et Tarapoto, en traversant une vaste région forestière à 900 km de Lima, a été coupée en différents points par les autochtones : plus de 3000 personnes ont été mobilisées à tour de rôle pour cette action. Des troncs ont été abattus et placés en travers de la route, des tentes ont été installées sur le bas côté, mais dans un premier temps aucun acte violent n’a eu lieu. C’est à Bagua que la police, en l’occurrence la DINOES (Direction Nationale des Opérations Spéciales) est intervenue avec sauvagerie, provoquant la colère des Indiens. L’action a pris une nouvelle tournure, les manifestants prenant alors en otage un groupe de policiers et menaçant de mettre le feu à une station de pompage de la société nationale Petroperu. Il y a eu des morts et des blessés en grand nombre dans les deux camps, mais il semble que le chiffre de 30 annoncé pour les indigènes soit bien inférieur à la réalité car de nombreuses personnes ont disparu. L’Amazonie péruvienne a été placée en état d’urgence et les forces armées sont venues occuper le terrain. La situation reste très tendue, même si quelques mesures ont été prises pour apaiser les esprits. Les manifestants ont accepté d’ouvrir plusieurs barrages quelques heures dans la journée pour laisser passer des camions de ravitaillement, et le Congrès a suspendu l’application de deux des décrets menaçant les territoires des autochtones. Le Président Garcia compte bien aller au bout de son projet, même s’il doit en différer quelque peu l’exécution ; quant aux communautés indiennes, leur mobilisation va en s’amplifiant malgré la répression sanglante. Le mouvement de grève s’élargit à plusieurs provinces voisines de celle qui est impliquée dans les textes gouvernementaux. Les médias à la solde du pouvoir ont, en ce qui les concerne, commencé une vaste campagne de désinformation présentant les autochtones comme des êtres primitifs, violents (pensez-donc, ils massacrent les policiers avec leurs arcs et leurs lances) et, comme il se doit, manipulés par l’opposition marxiste : « des extrémistes » qui suivent des « consignes internationales » pour « arrêter le développement du Pérou » et empêcher que le pays « jouisse de son pétrole ».
Hier jeudi 11, une importante manifestation a eu lieu à Lima, en soutien à la lutte des Amérindiens. Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées et ont exprimé leur intention de marcher en direction du Congrès pour exprimer leur indignation. La police est intervenue, mais avec des gaz lacrymogènes cette fois, pour disperser le rassemblement. Le leader indigène Alberto Pizango, traqué par la police du régime qui l’accuse d’être à l’origine de la rébellion, a réussi à trouver refuge à l’ambassade du Nicaragua. Cet état lui a accordé l’asile politique, à la grande colère du chef de l’état péruvien. Une réunion d’urgence de l’OEA (Organisation des Etats Américains) a été convoquée pour examiner les violences à l’égard des communautés indiennes. Le seul argument que le gouvernement d’Alan Garcia ait pu présenter pour sa défense a été d’affirmer que son intervention armée était légitimée par le fait qu’il s’agissait d’une agression commanditée de l’extérieur, les populations locales étant manipulées par des éléments subversifs étrangers, sans pouvoir fournir la moindre preuve de cette affirmation. Les gouvernements de la Bolivie et du Vénézuela, mis en cause par les propos du ministre péruvien, ont protesté vigoureusement.
Comment la situation va-t-elle évoluer ? On ne le sait pas pour l’instant ; une mobilisation importante au niveau international est certainement l’une des clés de cette réponse. Il n’est cependant pas facile d’amener nos médias occidentaux à s’intéresser à ces questions… L’Amazonie, certes, mais c’est loin ; le pétrole, bien entendu, mais on en manque cruellement… La fibre écologique qui, paraît-il, se réveille, sera peut-être l’une des cordes sensibles qui pourra jouer en faveur des peuples de l’Amazonie andine… Mais il y a un pas à franchir entre admirer de belles images romantiques sur la terre en péril au cinéma, et accepter de revoir à la baisse, entre autres, la demande énergétique de nos sociétés ; d’autant que l’on voit difficilement comment la situation globale pourrait évoluer sans un changement social profond. Tous responsables de la crise écologique actuelle ? Peut-être, mais certains bien plus que d’autres ; c’est une évidence que les discours moralisateurs et les superbes démonstrations en images ne doivent pas faire oublier. J’y reviendrai, sans vidéo, mais avec des mots.
Je termine par quelques extraits des déclarations de chefs indigènes : « Nous déclarons nos peuples en état d’insurrection contre le gouvernement du président Alan Garcia sur les territoires indigènes amazoniens. […] Nos lois ancestrales ont désormais force de loi et nous considérons comme une agression l’entrée d’une quelconque force sur nos territoires. » (Alberto Pizango) « On est fatigués, il nous manque de quoi manger, mais on ne fera pas marche arrière, car il s’agit d’une terre pour nos enfants » (Reyna Isabel Ortiz, leader de l’ethnie Shabi)).
Notes : en prolongement de ce bref article, on trouve de bonnes sources d’information sur le web. Si vous comprenez l’espagnol, vous pouvez consulter par exemple le texte de la Fédération des peuples de Madre de Dios intitulé « Madre de Dios, capitale de la biodiversité au Pérou« . Le journal suisse « Le Matin » a consacré un article assez complet aux événements qui se sont déroulés. L’Union Socialiste Libertaire du Pérou (pour une fois que les libertaires réagissent rapidement !) a lancé un appel à la solidarité internationale, assez bien documenté. Pour les non-hispanophones, le site « Amérikenlutte » publie un article traduit du journaliste de Lima Carlos Noriega. Deux volontaires de l’ONG belge CATAPA ont assisté à l’intervention de la police péruvienne et témoignent. Un certain nombre de ces textes, ainsi que quelques autres, ont servi de base documentaire à la présente chronique et à son illustration.
10juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire.
Un peu de détente… La chronique d’aujourd’hui est bien dans la lignée des « belles histoires de l’Oncle Paul » sur Spirou. Cette BD présentait toujours des histoires un peu singulières ou des personnages hors du commun. La dame dont nous allons parler aurait bien mérité d’y figurer. J’ai découvert l’existence de Jeanne Barret, tout à fait par hasard l’autre jour, en lisant l’excellent ouvrage de Jean Marie Pelt, « La cannelle et le panda » (dont je vous recommande la lecture). Ce livre dresse un portrait des principaux naturalistes, explorateurs ou non, comme le Père David ou Jean Henri Fabre, dont je vous ai parlé il y a peu. L’un des chapitres est consacré au botaniste Philibert Commerson, et c’est en suivant sa trace que j’ai découvert l’existence de Jeanne Barret. Il ne me reste plus qu’à vous conter, assaisonnée à ma façon, la singulière aventure arrivée à cette modeste Française ayant commencé sa vie comme domestique et l’ayant terminée en touchant une pension royale, après avoir étudié la botanique et dirigé un cabaret.
Jeanne Barret est née le 27 juillet 1740, en Saône et Loire, dans le petit village de La Comelle. Ses parents sont fermiers et peu fortunés ; sa mère décède alors que Jeanne est encore très jeune, et son père la suit dans la tombe quelques années plus tard. En 1762, la jeune femme devient gouvernante chez un notable des environs, le docteur Philibert Commerson. Celui-ci est veuf, son épouse étant décédée à la naissance de son fils, et Jeanne sera chargée de l’éducation du jeune orphelin. Elle devient également la secrétaire du docteur puis la compagne de ses longues nuits solitaires, au grand dam de la bourgeoisie locale qui n’apprécie guère de tels écarts de comportement. Lorsque la jeune femme est enceinte, en 1764, le couple déménage à Paris pour échapper à la malveillance du voisinage. C’est cette liaison avec Commerson, homme savant passionné par la botanique, qui va être le déclencheur de la vie aventureuse de la jeune femme. Leur existence commune à Paris débute mal : l’enfant meurt à la naissance comme c’est assez souvent le cas à cette époque. Commerson, nommé « médecin et botaniste du Roy », est choisi pour accompagner le célèbre Bougainville, dans son expédition autour du monde. Une ordonnance royale de 1689 interdit la présence de toute femme à bord des navires de sa majesté. Jeanne Barret va passer outre cette ordonnance et décide d’embarquer le 1er février 1767 sur l’un des deux navires de l’expédition, « l’étoile ». Les détails de cet embarquement sont connus, mais pas les raisons qui vont pousser la jeune femme à agir. Pour monter à bord, elle se déguise en homme, se fait appeler Bonnefoy, et se targue d’être le valet de chambre du botaniste, fonction qu’elle accomplira d’ailleurs avec ferveur pendant la traversée, poussant le dévouement jusqu’à dormir dans la même chambre que son maître afin de lui prêter assistance en toute occasion. La traversée de l’Atlantique est pénible, et nos deux héros sont sans doute sensibles au mal de mer, ainsi qu’en témoignera par la suite le médecin du bord.
Est-ce l’amour qu’elle porte à Commerson qui la pousse à commettre cette infraction aux édits royaux ? Les motivations de la jeune femme sont méconnues car elle n’a écrit ni journal de bord, ni autobiographie à la fin de sa vie. Les hypothèses sont donc construites à partir des récits (masculins) dans lesquels il est fait mention de son existence. Ces témoignages sont trop partiaux pour qu’on leur accorde une véritable confiance : catin pour les uns, héroïne pour les autres, il est difficile de se faire une idée. D’aucuns avancent la théorie selon laquelle c’est le botaniste, personnage impérieux, colérique et extrême dans toutes ses décisions, qui aurait poussé sa compagne à user de ce subterfuge. D’autres laissent la jeune femme avoir pris seule sa décision, l’idée d’aller faire le tour du monde ayant « excité sa curiosité ». Personnellement je choisirai cette hypothèse que je trouve plus romantique et plus amusante pour la suite de l’histoire. Selon Nicole Crestey, professeure de Sciences Naturelles, qui a consacré toute une étude à Jeanne Barret, le fait qu’une femme se travestisse en homme est très mal perçu par la société moralisatrice du XVIIIème, mais cela a pu se produire en d’assez nombreuses occasions. Le service militaire durait sept ans à l’époque, et une femme, privée de son époux, pouvait se retrouver dans le plus grand dénuement. Certaines n’hésitaient pas alors à endosser un costume masculin et à s’engager elle aussi. De même, l’exemple des femmes pirates est à prendre en considération.
Ce qui ressort de tous les témoignages, c’est que la traversée n’a pas été facile pour les hommes embarqués dans « l’étoile » et encore moins pour la jeune femme qui doit se cacher aux yeux de tous et agir de façon à ce que son comportement n’attire pas l’attention sur elle. Le pot au rose va être découvert lorsque le bateau fait escale à Tahiti, au bout d’une année entière de navigation. Certains des membres de l’équipage avaient-ils des doutes sur l’identité du jeune Bonnefoy ? Là aussi les témoignages divergent et valent ce qu’ils valent. A chaque escale, le valet accompagne son maître, porte son matériel, et participe aux expéditions les plus pénibles, range ses trouvailles, l’aide à classer ses archives. Ainsi témoigne Monsieur de Bougainville, chef de l’expédition : «… Comment reconnaître une femme dans cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous avions vu suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces marches pénibles, les provisions de bouche, les armes et les cahiers de plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du naturaliste le nom de bête de somme ? » Il est fort probable que certains ont eu des soupçons, mais qu’ils ont préféré se taire, Monsieur de Commerson étant le médecin du roi… Ce sont les Tahitiens qui vont dévoiler la supercherie. Notre botaniste se rend à terre pour herboriser, selon son habitude, et il est accompagné de son valet. Un groupe d’autochtones entoure alors le jeune Bonnefoy, se met à crier « ayenene ! ayenene ! » (fille ! fille !) et entreprend de le déshabiller. Il ne s’agit pas là d’une quelconque agression mais, en signe de bienvenue, d’une invitation à participer aux rituels locaux assez festifs. Il faut l’intervention musclée de quelques marins pour que Bonnefoy soit libéré(e) et ramené(e) au bateau. Ce n’est point l’instinct des Tahitiens qui les avait informés, semble-t-il, mais les indiscrétions de l’un des leurs, monté quelques jours auparavant sur le bateau et qui avait dû constater certains éléments « de visu » ou être sensible à la rumeur publique.
Bougainville va se montrer plutôt compréhensif, et sous réserve qu’il n’y ait pas d’incartades de la part du valet, qui va rester habillé en homme, il conserve les deux amants à bord. Le comportement de Commerson est beaucoup plus discutable : il ira jusqu’à dire qu’il ignorait la présence de la jeune femme à bord, et à prétendre qu’il a été abusé… Il faut dire qu’il risque gros pour un tel écart. La justice du Roi n’est pas tendre avec ceux qui ne respectent pas les ordonnances. Sans doute est-ce la raison qui pousse le commandant de l’expédition à proposer à ses deux passagers de débarquer sur l’Ile Maurice. Ils échapperont ainsi à une éventuelle condamnation de retour au pays. A cette époque, l’île Maurice porte le nom d’île de France. Pour Commerson, ce n’est pas un mauvais choix. Il se trouve que l’intendant de la colonie n’est autre que l’un de ses vieux amis, Pierre Poivre, chargé par le roi de développer la « plantation d’épicerie » aux îles Mascareignes : poivre, cannelle, gingembre… histoire de casser le monopole des Hollandais dans ce commerce. Notre botaniste va pouvoir herboriser à tout va, aidé avec application par Jeanne Barret, avec qui toutefois il ne s’est toujours pas marié. La relation entre les deux amants reste assez trouble. Lorsqu’il embarque pour une expédition naturaliste à Madagascar, il ne l’emmène pas avec lui, alors qu’elle a fait preuve pendant toute cette période d’une compétence étendue dans le domaine. En 1773, la situation se dégrade. Pierre Poivre n’est plus gouverneur de l’île et les relations entre Commerson et le nouvel Intendant ne sont pas aussi bonnes. Le botaniste a de sérieux problèmes financiers ; il tombe malade et décède le 13 mars de la même année. Jeanne se retrouve seule, sans argent, et rejetée par la « bonne société » qui n’a plus aucune considération pour elle. Pour survivre, elle n’a d’autre solution que d’ouvrir un cabaret-billard à Port-Louis, la capitale de l’île. Cette nouvelle activité ne va pas sans poser problème car le nouveau gouverneur semble s’acharner contre elle. Elle est ainsi condamnée à une amende parce qu’elle sert de l’alcool le dimanche et que ses clients sont « ivres à l’heure de la messe ». Le séjour de Jeanne Barret à l’île Maurice va prendre fin et elle va bientôt boucler son « tour du monde ».
Un peu plus d’un an après le décès de son compagnon, en 1774, elle se marie avec un soldat français, Jean Dubernat. Aussitôt l’union prononcée, le couple décide de rentrer en France. Ce sera chose faite en 1776. Ce retour permet à Jeanne de toucher la part d’héritage que son premier « mari » lui avait octroyé. Il marque aussi un certain retour en grâce puisque sa participation à l’expédition Bougainville est enfin reconnue et récompensée. Le roi lui accorde une pension en 1785 mais il lui faudra attendre 1794 et… la République, pour la toucher. Peu d’informations sont connues sur ce qu’elle fit pendant les dernières années de sa vie, sauf le fait qu’elle désigna comme héritier le fils de Monsieur de Commerson, Archambaud, dont elle n’était pourtant point la mère. Ce détail témoigne, à mon idée, de l’attachement qu’elle portait à son premier « maître ». Le seul personnage célèbre a avoir vraiment rendu hommage à cette femme singulière est Diderot. Un an après que Monsieur de Bougainville ait publié son « Voyage », le philosophe rédigea un « supplément » de 45 pages, publié quelques années après sa mort, dans lequel il accorde une place importante à Jeanne Barret… On y trouve une phrase plaisante, jugement moral qui ravira certainement mes lectrices ardentes féministes : « Ces frêles machines-là renferment quelques fois des âmes bien fortes. »
Sur ce, je vous laisse régler vos comptes avec la gent masculine, et je vous salue bien bas ! Je m’en vais herboriser, accompagné par mon valet car les paniers sont lourds !
8juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Le clairon de l'utopie.
Nous sommes sur le terre-plein de la Chapelle de Notre Dame du Mai, l’un des belvédères de la côte varoise. Nous sommes arrivés en voiture, puis à pied, depuis l’anse de Fabregas, en empruntant une route forestière qui sinue dans la garrigue. La vue est magnifique, surtout du côté de la mer. En arrière, le spectacle est un peu différent ; l’essentiel du paysage est meublé par la rade de Toulon. Au centre de cette rade, un énorme bloc vert de gris, l’une de nos plus récentes poubelles flottantes : le porte avions nucléaire Charles de Gaulle, immobilisé une fois de plus pour une énième remise en état, aux frais du contribuable. Son entretien est un gouffre financier, comme l’a été sa construction… L’engin a coûté plus de trois milliards d’euro. Selon l’un des copains qui nous accompagne, un habitué des lieux, il paraît que ce gros poisson est la première chose que les touristes remarquent dans le paysage… Sans commentaire de ma part… Compte-tenu de la réussite technologique que représente la réalisation de cet engin, et compte-tenu de son efficacité opérationnelle remarquable, il est prévu de lui adjoindre un petit frère dans les années à venir. Une deuxième ponction de trois milliards d’euro est à prévoir sur le revenu national, à répartir sur sept années car un peu lourd à digérer. Certes, trois milliards d’euro ce n’est qu’une paille si l’on considère que le budget consacré à la défonce nationale sera de l’ordre de 377 milliards d’euro (cumul pour les douze années à venir quand même, nous ne sommes pas les Etats-Unis !). Ces chiffres n’ont rien de confidentiel ; ils sont extraits du livre blanc pour la défense présenté par le Petit Timonier en 2008. La décision définitive concernant la mise en chantier du second jouet sera prise en 2012, sauf si, d’ici là, les perspectives politiques évoluent un peu (et là, j’ai comme un doute…).
Vous qui entendez parler de « crise » à longueur de journées, de blocage des salaires, de restriction de crédits pour les dépenses publiques, sachez que les militaires ne sont pas trop malheureux… En 2009, leur dotation « équipement » augmente par exemple de 10 % : 17 milliards de crédit au lieu de 15,4 en 2008. Il faut dire que nous avons de grosses dépenses à faire : achat de 14 avions Rafale, de 8 hélicoptères Tigre, de la frégate de défense antiaérienne Horizon et de 96 véhicules blindés de combat pour l’infanterie… pour ne vous citer que les principaux gadgets. Je ne vais pas pousser la mesquinerie jusqu’à compter les pétoires ou les clairons. Un avion Rafale coûte la bagatelle de 140 millions d’euro (tout nu, sans bombinettes). Selon la Cour des Comptes, organisme éminemment subversif, l’heure de vol de cette merveille aérodynamique coûte environ 39 mille euro. Comme vous avez le goût de la précision, sachez que le kilo d’armement embarqué ne revient qu’à 3400 euro contre 8000 pour le F35 américain. On ne nous a pas fait le coup du chasseur développement durable avec armement écologique mais ça va pas tarder ! Il est difficile d’évaluer le coût au kilo d’un professeur ou d’une infirmière pour comparer, mais l’on peut calculer le prix de revient annuel de l’un de ces salariés dispendieux : environ 50 000 euro, ce qui ramène l’heure de mission de ces petites mains à 24 euro, entretien payé (**) J’espère que vous me pardonnerez une certaine approximation. Conclusion mathématique et nécessairement morale : cela coûte moins cher d’instruire ou de soigner son voisin que de le détruire avec des bombes et des missiles. Cette conclusion est importante car c’est elle qui va assurer la transition avec la suite de cette chronique.
Je reconnais qu’il est maladroit de comparer un coût salarial avec une dépense d’équipement. Je vais donc laisser tranquillement nos bienheureux agents de la fonction publique vaquer à leurs occupations, pour m’intéresser aux coûts de réalisation des installations qu’ils utilisent… Un exemple sur le plan médical… A côté de chez nous, à Bourgoin-Jallieu, un nouvel hôpital est en cours de construction. il sera achevé fin 2010 et pourra abriter 400 malades. Le budget prévisionnel fixé pour sa construction s’élève à 150 millions d’euro, soit guère plus qu’un avion Rafale sans fléchettes ni pétards. Un exemple au niveau scolaire ? La construction d’un grand lycée polyvalent pour 1500 élèves, avec internat et gymnase, revient à 36 millions d’euro, soit, grosso modo, le prix d’un hélicoptère Tigre avec deux ou trois petits équipements pour s’amuser un peu. Voilà, vous avez quelques éléments chiffrés, vous pouvez faire des comptes. Notez bien qu’il serait totalement idiot dans votre prévisionnel d’utiliser la totalité des crédits militaires français des douze années à venir pour construire des hôpitaux neufs. Nous n’avons pas vraiment besoin de 2500 à 3000 hôpitaux ! Quant au budget militaire US n’en parlons pas : il est au moins vingt fois plus élevé que le budget accordé à nos vaillants pioupious. Il y a de nombreuses approximations dans les données chiffrées. Même si les budgets sont explicitement présentés lors du vote par l’assemblée ou le congrès, il y a des zones d’ombres dans chaque pays : rallonges de crédits votées en cours d’année ou crédits officiellement civils, comme une fraction de ceux de la recherche, qui bénéficient en partie à l’armée.
La suite du raisonnement, vous la connaissez et vous allez me dire que j’enfonce une porte ouverte… Peut-être avez-vous raison ? Personnellement, je ne le pense pas. Il y a quelques années, nos voisins helvètes ont eu à répondre à une question clé lors d’un référendum dont l’objet était « pour une Suisse sans armée ». Une courte majorité a permis au « non » de l’emporter et la situation n’a pas évolué. Je constate que, pour une fois au moins, ce problème des dépenses militaires a été abordé dans un pays occidental, de façon démocratique, c’est à dire que les citoyens ont été consultés. En France, au Canada, aux Etats Unis, en Grande Bretagne, aucun débat public n’a jamais eu lieu (pas plus que sur le nucléaire civil par ailleurs). Les dépenses militaires sont admises, de fait, et quasiment par tous les partis politiques. L’augmentation régulière des budgets ne pose pas de problème, c’est une évidence, un postulat : on ne contrarie pas la grande muette sinon elle sort ses griffes comme au Chili, en Argentine (dans un passé récent) ou en Birmanie (dans une actualité brûlante…). Et pourtant ! Dans un pays comme le nôtre, un hexagone minuscule qui se targue sans cesse d’être une puissance mondiale, une référence culturelle, historique et droitdel’hommiste, imaginez un peu le prestige que nous gagnerions au niveau international en amorçant un désarmement unilatéral et total au bout de quelques années (le temps de reconvertir les usines qui fabriquent des tourelles pour le char Leclerc, en unités de production pour chauffe-eaux solaires ou éoliennes). Un virage colossal, exemplaire… Du jamais vu ou presque dans l’histoire de l’humanité. Là je crois que l’on pourrait cocoriquer à tout va…
Oui mais ! Objection votre honneur ! Et les chars russes, les terroristes barbus, les envahisseurs mogols, et… les troubles sociaux que l’on ne pourrait plus réprimer, et le déficit de la balance commerciale, et le nombre incalculable de chômeurs à occuper avant qu’ils ne servent de milice à l’extrême droite. Supprimez la police, Monsieur l’Irresponsable, pendant que vous y êtes ! Vous proposez quoi comme nouvel instrument de Défense Nationale ? Un service civil ? Des alliances défensives avec les pays voisins ? Un peu de sérieux! Ne vous énervez pas Madame. Je sais que c’est frustrant de vouloir supprimer le port de l’uniforme juste au moment où les femmes réussissent à l’endosser avec enthousiasme. Les mythes ont la vie dure, surtout ceux qui touchent à l’uniforme. Quelques exemples au hasard… L’armée serait le grand creuset identitaire dans lequel disparaissent toutes les inégalités, hommes – femmes, riches – pauvres, instruits – illettrés… Cette croyance-là me fait particulièrement rigoler ! Dans une boite de conserve, toutes les sardines sont à pied d’égalité, mais il y a un couvercle et surtout quelqu’un qui possède la clé pour l’ouvrir… Celui-là, il est rarement de la même origine que les sardines. Une autre légende : l’armée est la garante du territoire national : plus d’armée, plus de territoire, plus de nation, le peuple opprimé. Son rôle est uniquement défensif. Le militaire protège la veuve et l’orphelin, les clochers de nos églises et le portail de nos demeures… Vous y croyez sincèrement ? Il est vrai que les manuels d’histoire de France ont quelque peu tendance à donner le beau rôle à nos généraux. Quand l’armée française envahit l’Europe au temps de Napoléon, ce n’est pas une agression, c’est une mission civilisatrice : il s’agit de libérer les peuples opprimés par des monarques arrogants, et de leur proposer à la place un modèle exemplaire d’organisation administrative avec à sa tête un Empereur démocratiquement… (bon j’arrête là)… Les Républicains espagnols l’avaient très bien compris puisque dans un premier temps ils n’ont pas voulu une organisation de type militaire, mais la mise en place d’une milice populaire pour défendre non leur patrie, mais leurs acquis sociaux et politiques. L’armée, elle, a pour fonction de défendre les intérêts des possédants. Une bonne petite guerre comme celle de 1914-18, ça permet de saigner le prolétariat de deux ou trois pays industriels, avant qu’il ne devienne trop revendicatif. On habille tout ça avec un joli drapeau, un beau discours et quelques médailles, mais le fond nauséabond reste toujours le même.
Pour laisser de côté les exemples historiques : quand la France inaugure une nouvelle base dans les Emirats arabes… c’est pour défendre la ligne bleue des Vosges ? Comme le fait remarquer (avec maladresse), un journaliste de France Info, grâce à cette nouvelle installation, l’Iran est à portée de nos Rafales… J’oubliais le « conflit de civilisation » cher au cœur de certains de nos crétins de philosophes. La guerre avec l’Iran, Bush en a rêvé, qui va la lancer ? Si l’on ne veut pas que les chars iraniens remplis de barbus et accompagnés de femmes voilées ceinturées par les explosifs, arrivent à Brest, mieux vaut les arrêter un peu avant. La base d’Abou Dhabi, nouveau fortin dans la ligne Maginot française, ou poste avancé du Salon du Bourget pour exhiber les merveilles de nos constructeurs et équipementiers aériens ? L’opération étant intitulée « camp de la paix », on n’a aucune crainte à avoir bien entendu et on espère que les Iraniens apprécieront cette nouvelle démonstration d’amour des dirigeants occidentaux… Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour convaincre les Emirs que nous fabriquons le meilleur avion au monde et qu’ils devraient nous en acheter une petite centaine au cas où. D’autant que nous disposons d’excellentes filières pour faire de la « reprise » et écouler les armes et munitions anciennes, même un peu rouillées, vers les terrains d’entrainement secondaires. Demandez aux Congolais, aux Somaliens, et autres peuples africains qui bénéficient de nos promotions et s’étripent à grands coups d’armes « recyclées » (vous voyez que l’armée fait dans l’écologie elle-aussi). Il existe d’excellents livres et d’excellents films à ce sujet. on en reparlera sûrement un jour car le sujet est aussi inépuisable que les stocks d’armes sont considérables… C’est tout dire !
Terminons sur une note d’utopie. La réaffectation, même partielle dans un premier temps, des budgets militaires mondiaux, à la résolution de problèmes humanitaires urgents, pourrait peut-être sortir notre planète de l’ornière dans laquelle elle est en train de s’enfoncer. Cet argent permettrait d’aider les pays en voie de développement à bâtir le système de santé, de scolarité, d’éducation pour les adultes, qui leur fait défaut. En 2000, les états membres de l’ONU se sont fixé comme objectif de réduire de moitié la faim dans le monde d’ici 2015. Pour être atteint, un tel objectif demande un investissement annuel de 23 milliards d’euro selon la FAO, une somme inférieure au budget militaire français… Ça ne vous parle toujours pas ? Un Rafale, un F35, un bombardier furtif en moins : un, deux ou trois hopitaux en plus au Bangladesh ou en Somalie. On n’arrête pas de nous seriner que nos soldats sont en mission humanitaire lorsqu’ils partent en Afghanistan, au Tchad ou en Irak. Ils n’ont pourtant pas une panoplie de médecins ou d’alphabétiseurs ! Pas besoin de fusil mitrailleur si l’on a pour vocation d’apprendre à lire. Pas besoin d’arme antichar pour réaliser des opérations chirurgicales. Quand on arrêtera de bombarder à tout va les populations civiles, on aura moins besoin de chirurgie par ailleurs. Dans la bande de Gaza ou dans les zones tribales d’Afghanistan, ce n’est pas l’appendicite qui cause le plus de mortalité chez les enfants en 2009. Il faut arrêter de nous prendre pour des cons. Le jour où elle voudra s’en donner les moyens l’humanité pourra enfin devenir adulte et cesser de jouer au petit soldat de plomb. Il y a tant à faire et dans tant de domaines ! Peace, love and happiness !
Retour à la presqu’île de Saint Mandrier. La forêt de Six Fours s’étale sous nos yeux. Le paysage est magnifique : pas âme qui vive pourvu que l’on regarde dans la bonne direction. Seulement la côte rocheuse, les vagues et les pins maritimes. Pourvu que ces zones continuent à échapper à la rapacité des promoteurs immobiliers. Le Conservatoire du Littoral fait du bon travail dans le coin, mais pour combien de temps encore ?
Notes : (*) le titre de la chronique est emprunté à la chanson « huit secondes » du super groupe québecois « les cow-boys fringants » (disque « la grand messe », l’un de leurs meilleurs).
(**) Sur la base d’un salaire net de 2000 euro par mois et de 40 heures travaillées par semaine (ce qui devrait faire hurler certains salariés concernés, notamment les infirmières)

6juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Humeur du jour.
J’avais un peu la honte d’être obligé d’aller chercher à mon tour sur Google pour savoir ce qu’était le « Barça ». Pour tout dire, la plante de mes pieds commençait à rosir ; certes, même si je ne mesure qu’un bon mètre soixante et que je m’apparente donc à la tribu des hobbits (de préférence aux nains de jardin), il y avait encore un certain chemin à parcourir pour que cette bouffée de chaleur atteigne mon front, mais bon… Enfin, grâce à Zoë et à Fred, mon inculture a régressé d’un pas. Aux grands mots les grands remèdes, j’ai donc décidé de regarder les infos hier soir sur la chaîne privée de l’Elysée, pour être un peu plus branché sur l’actualité du jour d’aujourd’hui. Après une petite demi-heure de contemplation béate, entrecoupée de nombreux zappings (notre antenne satellite nous permet de recevoir près de trois cent chaînes dont environ 280 pornos et 20 de propagande), je me suis senti totalement décomplexé : au lieu de me fatiguer à construire une gentille petite chronique de blog bien comme il faut, avec introduction, thèse, antisynthèse et électrolyse, je pouvais bien aussi ne pas trop me casser les pieds et vous livrer, tout ficelé, un petit paquet du samedi, genre conversation entre copains à la sortie du « match ». Eh oui ! Je peux me permettre d’écrire ce mot sacré maintenant que je sais que le Barça est une équipe de foot et non un abrégé SMS de « Barre tes sales pattes de mon clavier sinon ça va chauffer ». Notez que j’emploie le terme SMS en sachant ce que ça veut dire bien que ma grand-mère, avant de franchir la porte du Paradis qui était grand ouverte pour elle, m’ait interdit d’acheter un téléphone portable.
Exit la catastrophe de l’Airbus qui a quand même fait la une pendant plus de quatre jours dans les journaux télévisés des chaînes bien élevées. Sarkozy est venu, a parlé, mais n’a pas vaincu. Afin de pouvoir faire leur deuil comme il se doit, j’espère qu’il pensera à inviter les familles des victimes à la « garden party » de l’Elysée ; c’est la moindre des choses, sauf si, d’ici le 14 Juillet, une coulée de boue emporte les 114 habitants d’un village de Corrèze ou si un Tsunami fait chavirer le ferry dans lequel Villepin s’était embarqué pour passer ses vacances en Corse. Nul ne peut prévoir… En tout cas, cet Airbus dont la majorité des passagers étaient Français (72 avec l’équipage sur 228 – je pense que c’est notre Sinistre de l’Education qui fait les calculs), c’était un rude coup pour notre orgueil national : la plus grande catastrophe de l’histoire d’Air France. Ça méritait bien que l’on ressorte du placard et que l’on dépoussière un certain nombre d’experts qui commençaient à rouiller depuis le temps. En tout cas, ceux qui suivent assidûment les informations depuis le début de la semaine doivent être hyper-calés en matière d’Airbus, d’électronique embarquée et d’efficacité de la Marine Nationale. Ce n’est pas rassurant tout ça, mais heureusement, cela reste largement moins dangereux de monter dans un avion que d’emprunter sa voiture pour aller à la boulangerie. N’empêche que je n’aimerais pas finir dans l’océan au milieu d’un tas de détritus pour me faire grignoter par les requins. J’avoue avoir quand même rêvé, un instant, d’un Airbus suffisamment gros pour emporter dans les airs (pendant un certain temps, jusqu’au milieu du Pacifique ou de l’Atlantique) un certain nombre de présentateurs télés, de personnalités politiques et autres dirigeants de multinationales. Il suffirait d’un pilote formé par Al-Quaïda qui ait suivi une demi-formation… juste le décollage.
Le président bien aimé du peuple, à savoir Obama (et non notre petit timonier), vient de débarquer en Normandie, accompagné d’une foule de flics, de militaires en retraite et de notables de chez nous. Trois mille policiers en civil et en uniforme mobilisés pour l’évènement, a déclaré, imperturbable, le super journaliste qui présentait la messe. Trois mille policiers dont cinq cents agents US. J’en ai déduit que les 2500 autres étaient là pour notre bon président à nous. Faut-il qu’il se sente aimé cet homme-là. Pourtant, à ma connaissance, il n’est pas question d’étape à St Lô… ?! Pour Obama, je comprends mieux, ne serait-ce que parce qu’on le voit de loin, même sans talonnettes. Et puis c’est un homme très généreux. Le gouvernement US a payé le voyage à plus de deux cents vétérans afin qu’ils puissent faire quelques châteaux de sable sur les plages et déguster un petit verre de Calvados. Or, si j’en juge par l’échantillonnage présenté à la télé, la plupart d’entre eux sont des conservateurs convaincus et l’échec de leur idôle bushienne a raccourci de plusieurs années leur espérance de vie… De là à ce que l’un d’entre-eux ne se ceinture d’explosifs pour aller plus vite au Paradis des vétérans… Vu le déploiement des forces de sécurité, je déconseille vivement aux scouts de France de se rendre sur les lieux de commémoration en chantant leur traditionnel chant de marche : « You Quaïdi, you Quaïda ». Ça pourrait chauffer pour leurs abattis scoutesques (cette bulle est vaseuse, j’en conviens, mais elle me fait rigoler et puis c’est la fin de semaine !). J’en reviens à Obama qui va terminer, grâce à « un dimanche de repos bien mérité en France », le pays des Lumières, des droits de l’homme et du camembert, un périple particulièrement riche en célébrations et délicat sur le plan diplomatique. Imaginez un peu : un arrêt dans les Emirats pour toucher quelques cheiks ; un grand discours au Caire pour exprimer son amour pour la civilisation arabe et les Musulmans dans leur ensemble ; une petite pose à Buchenwald pour rendre hommage aux victimes de l’holocauste et assurer l’Etat d’Israël de son soutien indéfectible ; une journée à écouter cocoriquer Sarkozy… Je doute qu’il ait le temps de rencontrer les salariés de Continental pour boire un pastis avec eux…
En tout cas, la Normandie est à la fête. Les hôtels affichent complet ; les restaurants débordent ; les offices du tourisme se déchainent. On rencontre plus de guignols costumés qu’à la foire du Trône ou au carnaval de Venise. Les vieux half-tracks et les rutilantes auto-mitrailleuses paradent sur les places des villages. Des féministes (?) uniformisées exhibent fièrement leur mitraillette « d’origine contrôlée » achetée à la foire aux puces kaki de Saint Bretzel les Oignons. Il y a même une agence de communication qui a réussi à vendre à la municipalité de Caen une affiche sur laquelle on peut lire : « Yes we Ca(e)n ». J’espère qu’ils l’ont vendu cher leur concept ! Quelle imagination ! De là à ce que l’on ait droit à un « Yes wee kend » d’ici peu… En tout cas, le journaliste était impressionné par un tel déploiement d’intelligence. Ça m’interpelle. Je me demande de quelle école ils sortent ces présentateurs télé et ces créatifs à la con. Comme le disait Patrick Font, dans l’un de ses sketches à l’époque où il était associé à Judas, c’étaient sûrement des « premiers de la classe ». Quand on ira voir Clopine et Clopin là-haut en Normandie, il faudra que je prenne rendez-vous avec les services municipaux de Caen. J’ai plusieurs idées géniales à leur vendre. Des trucs du genre : « un week-end en Normandie, Caen pensez-vous ? » Si j’en tire le profit escompté, on pourra séjourner en « relais et châteaux ». Il paraît que dans cette région c’est plus confortable que les campings municipaux. Sacrés Normands ! « Yes we Ca(e)n » Quand je pense que le présentateur émoustillé ne s’est pas penché plus longtemps sur cette question. On pourrait essayer « Oh Caen en emporte le vent ! » à moins que chacun n’en reste sur son « Caen à soi »… Il faut dire que les Dauphinois mettent des « quand » partout, notamment à la place de « avec ». Ça donne des « tu viens quand nous cet après-midi ? » Pour un Dauphinois émigré dans la province conquise par les Vikings, ça donnerait un petit « tu viens Caen nous » !
J’enchaine sur un sujet un peu plus souriant que l’accident de l’Airbus, l’holocauste ou la crise économique dont on n’entend plus parler que dans les statistiques. Les heureux hasards du calendrier font que, cette année, il y a conjonction astrale (mais non météorologique) favorable entre les « rendez-vous au jardin » et la bienheureuse « fête des mères » mise en place par celui qui vénérait la célèbre trilogie « travail-famille-patrie ». Je ne sais pas si le présentateur d’hier soir l’a fait, car j’ai interrompu la mauvaise plaisanterie avant la fin, alors je vais vous faire une suggestion d’idée grandement originale : au lieu de lui offrir un dixième robot culinaire de chez Moulitruc, emmenez votre maman chérie visiter l’une de ces merveilles fleuries généralement dissimulée aux yeux du grand public par de hauts murs. A l’occasion des trois jours que durent les « rendez-vous au jardin » de nombreux parcs privés sont ouverts à la visite. Comme je suis un bon journaliste, je vais même vous donner un lien internet gouvernemental pour consulter le programme : il suffit de cliquer, là, ici, pas à côté (vous êtes sûrs que vous ne débutez pas un bon petit Parkinson ?) Si votre maman hésite, rappelez-lui que vous lui avez offert un parapluie l’année dernière et que les tulipes, sous l’eau, comme en Hollande, c’est vraiment beau. Faites attention quand même de ne pas employer n’importe quel argument : les tulipes, par exemple, sauf au Groënland, c’est à peu près terminé !
Chères admiratrices et chers lecteurs, je suis désolé. L’actualité était tellement chargée que je n’ai pas eu le temps de vous parler d’un autre événement qui a lieu ce week-end, les élections au parlement européen. Ce n’est pas grave. Quoique, j’avais deux ou trois trucs primordiaux à vous raconter sur le duel Cohn-Bendit vs Bayrou. Cet incident passionnant fera de toute façon l’objet d’un reportage dans notre célèbre émission « l’essentiel de l’info de la semaine ». A ne manquer sous aucun prétexte. J’espère que vous m’excuserez mais il est bientôt vingt heures trente et j’anime un « talk-shaw » à 21 h à la maison de retraite « les jonquilles » à Sarlat en Périgord. D’accord c’est un différé, mais je ne voudrais pas manquer la diffusion sur « Canal Vieux ».
Sauf si, d’ici dimanche soir, un fait-divers important se déroule, nous consacrerons une soirée entière aux résultats. Elle sera animée par Johnny Halliday et par Gilbert Montagné. Ce sera très fun ! Je peux vous donner quand même la dernière estimation des résultats : Nicolas Sarkozy et sa bande l’emportent avec 25 % des voix. 40 % des Français s’étant déplacés pour voter, on peut dire que l’UMP est soutenue par une large majorité des citoyens de notre pays (selon notre Sinistre de l’Education, responsable du service statistique de notre émission quotidienne « vous l’avez rêvé, France 2 l’a fait à 20 h »). Je termine avec le tournoi de Roland-Garros : il n’y a aucun joueur français en finale et on s’en contrefout.
Ouf c’est terminé ! Un dernier truc : je vous parie que ce journaleux-là ne fait pas partie de la charrette de licenciements prévus à France Télévision. Sarkozy y a personnellement veillé : ce seront surtout les rédactions locales de France 3 qui seront touchées… J’en suis convaincu : ils ont énervé notre petit timonier, à l’occasion…
4juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Boîte à Tout.
trois-centième chronique publiée, ça s’arrose…
Le blog consomme et consume chroniques sur chroniques, tel une chaudière réclamant chaque jour sa provision de bois. Et le bûcheron, en amont, abat des mots, les débite, les range, contemple l’état de son stock et se dit que toutes ces bûches, si elles ne s’évaporaient pas en fumée au quotidien, constitueraient sans doute, à terme, un tas impressionnant. Mais ce n’est pas le devenir des mots, du moins des miens. Le blog est resté, dans l’esprit, à peu près comme je voulais qu’il soit : une collection de propos sur le monde tel qu’il est, tel qu’il a été et tel que je (et beaucoup d’autres) voudrais qu’il soit ; un mélange d’opinions, de connaissances, de propos à bâtons rompus ; un patchwork d’almanach, de mini-encyclopédie, et de journal de bord ; un écrit sans doute à l’image de celui qui le produit. Des centres d’intérêt se dégagent peu à peu, des lignes de forces pourrait-on dire, si force il y a dans une pratique aussi légère que celle du blogueur. Mes visiteurs réguliers savent qu’ils ont peu de chance de découvrir une chronique sur Roland Garros, le championnat du monde de football ou le festival de Cannes. Je ne réécris pas le Larousse Universel. Ils auront plus de succès avec la forêt de Tronçay, les vieilles pierres des Vosges ou l’histoire du mouvement ouvrier. Nous vivons loin du tumulte des villes, nous ne collons plus du tout à l’actualité culturelle et aux tribulations mondaines dans lesquelles se complaisent beaucoup de chroniqueurs patentés des salons parisiens. Cela ne veut pas dire que nous ne cultivons que des poireaux, mais que nos choix sont guidés par un coup de cœur, l’émotion du moment ou une découverte inopinée. Il arrive que je parle d’un évènement culturel récent, mais cela ne me dérange pas de traiter d’un sujet hors-champ. De toute façon, la mode passe plus vite que le TGV et les derniers romans publiés ou les derniers films à l’affiche tombent dans les oubliettes un mois après avoir fait la une des médias. Nous n’écoutons pas souvent la radio ; nous ne bâillons pas fréquemment devant la télé ; nous n’achetons plus aucun quotidien ni magazine hebdomadaire bon chic bon genre ; nos seules sources d’infos sont internet, les ami(e)s, les livres et la nature. Du coup certaines « découvertes » enfoncent des portes ouvertes et, quand je parle d’un livre ou d’un chanteur, j’adore quand on me rétorque une phrase du genre : « oui, je connais, ils en parlent dans le Nouvel Obs ou dans Teleratruc, cette semaine ».
Comme dans tout blog, le lectorat se divise en plusieurs tranches bien distinctes… Un noyau de plus en plus important de « fidèles » plus ou moins bavard(e)s. Au début, le silence de certain(e)s me gênait ; je regrettais de ne pas avoir plus de « réactions » à mes écrits ; je m’y suis habitué et je me suis aperçu que moi-même je restais plutôt discret lors de mes visites « ailleurs ». Il n’empêche que j’apprécie lorsque l’on réagit, que l’on corrige ou que l’on complète mes propos. Les seules critiques qui m’exaspèrent sont les polémiques stériles : le genre « qui dit blanc » lorsque les propos sont noirs et qui n’hésite pas à dire le contraire trois lignes plus bas ou dans le commentaire suivant. Sur certains blogs largement plus consultés que celui-ci, je reconnais ne plus jeter le moindre coup d’œil aux commentaires, mais en rester, par pur plaisir, aux seuls propos de l’auteur(e). Le bouche à oreille est une très bonne forme de publicité et petit à petit, ce noyau de « fidèles » grandit.
Il y a aussi les lecteurs d’un jour, qui arrivent sur le blog grâce aux conseils, parfois stupéfiants, d’un moteur de recherche. Dans ce groupe-là, il y a de bonnes rencontres : des gens qui reviennent, qui témoignent de leur intérêt par quelques lignes envoyées en commentaire ou en courriel à « La feuille ». Certains de ces contacts sont particulièrement émouvants ; d’autres me fournissent des infos qui me permettent de prolonger les recherches entreprises. Ces derniers me posent parfois problème : que faire une fois qu’une chronique a été publiée ? La remanier quelques temps plus tard et la mettre à nouveau en ligne ? C’est ce que je compte faire – j’en parlais l’autre jour – mais sur un site indépendant. La maquette est prête, il n’y a plus qu’à télécharger…. mais j’hésite encore car cela veut dire du travail en plus si je ne veux pas que cette « feuille-bis » soit un enfant mort-né. Le logiciel d’espionnage qui accompagne le moteur de blog me permet de savoir si ces explorateurs d’un jour deviennent des lecteurs réguliers ou pas. Mon plus grand plaisir c’est de les voir rebondir d’un texte sur une catégorie traitant du même sujet, puis élargir leur investigation à d’autres sujets… Après tout, si je peux amener les ornithologues ou les philatélistes à s’intéresser à l’affaire de Tarnac, je n’aurai pas perdu mon temps… La trace éphémère devient durable et je me dis que je n’ai pas écrit pour rien.
Soixante-dix pour cent de mes lecteurs ont un petit drapeau français dans mon tableau statistique, dix pour cent sont des cousins canadiens (québecois pour une bonne part je présume, mais pas seulement puisqu’il y a d’autres communautés francophones au Canada). Les amis belges arrivent en troisième position et mes proches voisins suisses font un peu la tête (2,5 %) car je ne parle pas assez de chocolat sans doute. C’est une lacune que je comblerai un de ces quatre…
Maintenant qu’on a parlé des lectrices et des lecteurs, je peux vous donner quelques infos sur le devenir des chroniques, les échos qu’elles reçoivent, les thèmes à succès…. J’avais consacré ma deux-centième chronique au liquidambar, car ce nom d’arbre était la clé de recherche qui amenait le plus de touristes sur le blog. Cent chroniques plus tard, je peux vous dire que rien n’a changé : « sous l’écorce de mon liquidambar » est toujours la chronique la plus visitée depuis les moteurs de recherche, alors qu’elle ne donne que peu d’informations sur l’arbre. Sa petite sœur « Liquidambar, la star » (la fameuse deux-centième), est beaucoup moins consultée, malgré le lien que j’ai ajouté à la fin de la première. Preuve d’ailleurs que la lecture des textes est souvent superficielle, ce lien n’a jamais été utilisé, à ma connaissance… Dans les dix chroniques les plus consultées (de façon ponctuelle) il y en a d’ailleurs cinq sur les arbres ; outre celle consacrée au liquidambar, les quatre autres, dans l’ordre, sont celles qui traitent de l’aubépine, du charme et du hêtre, du bouleau et de l’amélanchier. Lorsque j’ai rédigé le billet comparatif sur le charme et le hêtre, je m’étais dit qu’utiliser l’expression « à poil » dans le titre stimulerait certains organes (de recherche). Ça n’a pas loupé : les « à poil dans le jardin » et autre « dans le jardin à poil » n’ont pas manqué de rameuter quelques voyeurs cruellement déçus. A part ces billets arboricoles, on trouve dans le top 10 deux chroniques un peu particulières : « les coureurs des bois, routards du XVIIème siècle » et « Naïves les chansons populaires ? Allons donc !« . On trouve également deux textes plus politiques : La misère progresse : disparition de 332 milliardaires et Du pognon pour les riches, les pauvres à la niche !En ajoutant un carnet de voyage (La bibliothèque du Trinity college à Dublin) et un billet un peu plus écolo (Quand le fraisier resplendissant cache la forêt de la misère…), on arrive à onze ce qui est parfait pour « un top 10 ». A mon grand regret, il faut parcourir le « top 50 » pour trouver des textes que j’ai pris grand plaisir à écrire ou qui m’ont demandé un travail de recherche important… Bien entendu, je n’ai pas l’intention de céder aux pressions de l’audimat, d’autant que les indications fournies par le traceur sont très partielles et je continuerai à écrire ce qui me passe par la tête et par les doigts !
Ne comptez pas sur moi pour vous donner trop d’informations sur ce qui se passe dans les coulisses, c’est à dire derrière le clavier de mon ordinateur… Chaque chronique est une aventure singulière. Certaines mûrissent pendant des jours et des jours, alors que d’autres jaillissent en quelques minutes : l’instant d’avant je n’avais qu’une idée lointaine de ce que j’allais écrire. Certains articles demandent des heures de recherche et encore des heures pour comparer et recouper les documents disponibles. Il y en a un certain nombre qui appartiennent à cette catégorie-là. Ce sont ces textes-là qui demandent le plus gros travail de rédaction. Comme je le disais un peu plus haut, certains sujets traités m’intéressent tellement que je continue à les approfondir après. Les trois pages écrites sur « Granuaile (Grace O’Malley), la reine des pirates irlandaise » sont devenues une dizaine de feuillets ; même situation pour le château de Bonaguil et quatre ou cinq autres études. En ce qui concerne le camp d’internement d’Arandon pendant la deuxième guerre mondiale, les documents se sont accumulés depuis la publication du texte, mais je n’ai encore rien rédigé de nouveau… J’ai pratiquement tout le temps une dizaine de brouillons en attente ; s’ajoutent à cela les billets nés de mes coups de sang liés à l’actualité, ou l’idée volée à un papillon sur une fleur du jardin… L’inspiration ne manque pas mais il est évident qu’il y a des jours où je n’ai pas envie d’écrire ou pas le temps de le faire. Pour répondre à la question posée par l’une de mes connaissances, j’ai essayé de mesurer un peu le temps que je consacrais au blog : j’arrive à un minimum de deux heures par chronique… Souvent aussi j’aimerais que d’autres rédacteurs ou d’autres rédactrices, « invité(e)s d’un jour » interviennent sur le blog. Pascaline a déjà le dur labeur de relire, de corriger, de discuter, d’émettre des doutes, d’encourager, de photographier… C’est déjà super, d’autant qu’elle le fait toujours avec le sourire… Comme elle a de plus ses propres travaux d’écriture à assumer, je ne peux pas trop lui en demander… On m’a dit que mon appel resterait sans écho car le phénomène du blog, tel celui du « journal intime », est essentiellement individuel. Je me moque un peu de ce genre de jugement expéditif, d’autant que « la feuille charbinoise » n’est pas un journal, même si ma façon d’écrire, le choix de mes sujets, le questionnement induit par certaines chroniques révèlent sans doute des pans de ma personnalité. Je ne perçois cependant pas ce blog comme un « cahier personnel » ou une quelconque tentative d’autobiographie. Je n’ai nul besoin d’un « divan », ni d’une cellule d’aide psychologique, du moins pour l’instant, et je n’ai point envie d’étaler mes états d’âme, pas plus sur la toile qu’ailleurs. Je parle aux arbres et ils me répondent : ça me suffit. Au pire, en période de doute existentiel intense, je me sers de mon Palantir (référence à Tolkien pour les incultes) et je dialogue avec les grands anciens.
A propos de grands anciens, je continuerai à leur accorder une place relativement importante. Je vous ai déjà causé de Louise Michel, du Père David, de Ziryab, de Georges Vega… Je continuerai à évoquer d’autres personnages hors du commun. J’ai beaucoup d’estime pour les gens qui ont su « déranger » leur époque, petits ou gros grains de sables dans les rouages, que ce soit sur le plan politique, scientifique ou artistique. J’apprécie les gens discrets qui agissent plus qu’ils ne parlent et qui font bouger les choses à leur manière, à leur vitesse et selon leur humeur. Je ne fais pas grand cas de la nostalgie ; je ne fais pas partie de ceux qui estiment que « c’était mieux avant ». Je pense par contre que la connaissance de l’histoire est un savoir fondamental, et qu’il y a beaucoup à apprendre sur l’avenir en regardant dans le miroir du passé (encore un Palantir !). Le chemin continue donc cahin-caha, sans trop de changements pour l’instant, et les thèmes traités vont continuer à l’être en suivant un fil « anarchronique ». Si le melting-pot (pouah un terme anglais !) ne vous convient pas, sachez que parmi les millions d’autres blogs, il y en a qui ne parlent que de Formule 1, de Flaubert, d’homéopathie, de pastis, de l’andropause ou du Nouveau Parti Anticapitaliste. Si vous aimez les cabinets de curiosités dans lesquels on assemble des « papiers » sur des thèmes divers, plus que des objets insolites, cette « feuille » vous est dédiée… et il y en a d’autres.
Sachez aussi que je suis très très content, même si ça n’a (presque) rien à voir avec ce qui précède, parce que nous venons d’acquérir une édition originale en cinq volumes de « L’homme et la terre » d’Elisée Reclus, paru en 1905. C’est le fleuron de notre bibliothèque. Elisée est vraiment un sacré bonhomme. J’en reparlerai.
A peluche comme disent les oursons nouveaux-nés.
Une petite citation pour la route… Elle est de Jacques Lacarrière (extrait de « Un jardin pour mémoire »)
« Écrire, donc. Mais pas écrire pour voir son nom sur une couverture, occuper la première ou la dernière page des journaux, impressionner ses collègues, accélérer son cursus universitaire, épancher les grumeaux non digérés ou les caillots non liquidés de son ego ou encore montrer que l’on maîtrise les métaphores comme en sa cage le dompteur fait avec le tigre, mais écrire pour avancer, progresser en soi-même, inventer son chemin, croiser celui des autres et partager avec eux le pain et le sel des mots. »
2juin2009
Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; le verre et la casserole.
Gastronomie sans conscience n’est que ruine de l’esprit
Ça aurait pu s’intituler aussi « roter, oui voter non » mais ce titre a été rejeté par la commission d’éthique (d’éthylique ?) qui veille à la bonne tenue générale de ce blog. Ce n’est pas la peine d’avoir créé une rubrique « le verre et la casserole » pour ne plus y ajouter le moindre ingrédient depuis des mois. Pour un blog qui se veut polymorphe, polychrome et politique, c’est une insuffisance grave. Je vais donc derechef aborder le sujet par le menu ou plus exactement le menu sera mon sujet. Histoire de jeter toute la lumière sur le flot d’évènements que je vais vous conter ici-même, sachez que le repas dont il est question s’est déroulé hier soir, en nos locaux de la seigneurie charbinoise, que nos invités étaient charmants et que nous avons parlé de tout sauf d’élections européennes. Il est préférable que vous interrompiez votre lecture tout de suite si vous comptez sur votre serviteur (c’est comme ça qu’on parle de façon pompeuse pour désigner le gugus qui écrit) pour vous aider à choisir dimanche entre Front de Gauche mi-cuit, cru ou en conserve.
L’apéro déjà c’était bien : vin d’orange amère maison (pas la nôtre, mais une maison quand même) ou pastis, les deux servis bien frais, mais séparément, avec un assortiment de petites gâteries salées destinées à délier la langue de nos amis (la nôtre étant déjà assez souple comme ça, à jeun). Les olives provenaient du marché de Morestel : elles avaient été préparées avec amour (et sans cyanure) par l’une de mes anciennes élèves qui a choisi une orientation gastronomique très acceptable. Il y en avait au citron confit (des olives, pas des élèves), d’autres à la marocaine (éviter, au moment de l’achat, de dire « à la tunisienne ») et enfin un assort de petites noires à la provençale (pour les olives on n’est pas obligé de dire « de couleur » ou « autochtone »). Le saucisson, débité en fines rondelles (elles-mêmes recoupées en bouts plus petits pour faire durer le plaisir) provenait d’une ferme voisine et fleurait bon le porc de terroir, assaisonné avec amour et donc poivré sans excès. La provenance des biscuits salés ne vous regarde pas, et, de plus, je me suis engagé à ne pas faire de publicité lorsque je ne suis pas rémunéré pour ça. J’y aurais bien ajouté quelques cubes de Beaufort de la fruitière (de Beaufort) mais il faut savoir ne point commettre d’excès dans les prémisses. Des petites noix de cajou bien craquante auraient pu être de la partie, mais celles que je produis au jardin ne sont pas encore mûres. Cette dernière information a pour but de vous mettre la puce à l’oreille : il se peut bien que dans cette chronique l’enthousiasme m’ait malencontreusement poussé à écrire quelques inexactitudes. Qu’importe le fond, pourvu qu’on ait l’ivresse…
A propos de fond, lorsque nous avons aperçu celui de nos verres – un moment toujours empreint d’une certaine tristesse – nous avons servi la salade de saison que nous avions confectionnée : une salade verte garnie de tomates, de fromage de chèvre et d’aromates divers. L’exactitude étant la mère de la Science, je me dois de vous préciser la nature et la provenance de chaque ingrédient. La salade verte d’abord : c’était une « laitue du curé ». Un début de repas est toujours un moment solennel, et il est de bon ton, après l’ambiance un peu débridée de l’apéritif, de prendre une pose un peu plus mystique, pour ne pas dire ecclésiastique. La chair dense et goûteuse d’une tomate cœur de bœuf équilibrait à merveille la saveur un peu neutre de la verdure catholique. Histoire de relever un peu l’ensemble : un demi fromage de chèvre de pays bien parfumé, découpé en fines lamelles, quelques feuilles de basilic rouge et un soupçon de persil. J’ai voulu tenter l’association basilic avec huile de noix dans la sauce ; c’était une petite erreur stratégique ; l’huile d’olive, avec de tels ingrédients, aurait été mieux à sa place. Que dire encore de cette entrée en matière : le vinaigre était balsamique, l’ensemble était bien frais et les portions abondantes car nous avons horreur des salades trop pingres…. Le genre « restau » où l’on vous sert trois feuilles dans un ramequin assaisonnées avec du nettoyant ménager ou de la sauce toute prête en flacon (c’est à peu près la même chose).
La dernière goutte de vinaigrette « lichée » avec un bon morceau de pain au noix (du vrai, cuit au four à bois, fabriqué avec de la bonne farine bio de marque Borsa – l’une des plus goûteuses sur le marché), le maître de maison (c’est le même gus que « votre serviteur ») a procédé au débouchage du vin qu’il avait choisi pour accompagner la suite des plats. Une petite goutte au fond du verre pour dépister le catastrophique mais heureusement rare « goût de bouchon » et puis en piste. Un vrai bonheur : un Pinot noir d’Alsace, année 2007, viticulteur Fernand Engels (non ce n’est pas le pote à Marx qui s’est reconverti – arrêtez l’humour facile !). Un petit bijou rapporté de notre dernier voyage au pays des Alsaciens. Le domaine est cultivé en biodynamie et, visiblement, le vin est traité avec autant d’amour que la vigne. Bref, un bouquet d’arômes excellent au nez et un délice au palais. Ne comptez pas sur moi pour vous parler d’odeur de violette, de fruits rouges, de crotte de bique dans les Alpages… Je ne suis pas œnologue, pas plus que castellologue ou politologue. Je ne suis QUE gourmet. La raison pour laquelle mon choix s’était porté sur ce vin, c’est que je supputais qu’il allait accompagner merveilleusement la suite du grignotage et – pardonnez moi ce moment de fierté abyssale – je ne m’étais pas trompé.
La table a vu atterrir une jardinière de saison, le plat que mon estomac attend depuis des semaines, l’unique raison pour laquelle je consens encore à cultiver des petits pois dans mon potager. La recette est simple : deux oignons blancs rissolés dans de l’huile de tournesol (achetée à la ferme), deux portions de pommes de terre nouvelles, deux portions de carottes (nouvelles aussi), deux portions de petits pois cueillis le matin même. Le fin du fin consiste à ajouter, en début de cuisson, deux petits cœurs de laitue, du sel, du poivre, quelques lardons non fumés (ou – à défaut – quelques rondelles de saucisse de Toulouse pas trop grasse). Tout cela mijote une demi-heure à quarante minutes, à feu très doux, avec un verre d’eau pour éviter les accrochages de fond de cocotte, toujours déplaisants au goût. Pas de cuisson vapeur : vous allez provoquer une explosion dévastatrice des petits pois et votre plat va ressembler à une bouillie mal décongelée. Le fin du fin du fin, c’est de faire cuire en deux fois : comme le bœuf bourguignon et tant d’autres, ce plat est meilleur réchauffé. Cette assertion a été vérifiée : nous avons englouti les deux portions restantes à midi. J’espère que cette précision finale permettra aux esprits matheux qui me lisent de calculer le nombre d’invités que nous recevions hier soir, avec un peu plus d’aisance qu’il n’en faut au Sinistre de l’Education feu Nationale pour digérer le résultat d’une « règle de trois ».
Cette succulente jardinière accompagnait un plat de viande simple, maigre, mais néanmoins de très bonne tenue : des aiguillettes de canard poélées, aromatisées au Gewurtztraminer et à l’origan frais (du potager). La recette est simple, mais le résultat est quasi paradisiaque (la moindre des choses quand on a commencé par une laitue « du curé »). On fait revenir les aiguillettes dans le beurre, une minute d’un côté, une minute de l’autre, puis on ajoute dans la poêle un demi verre de vin blanc. Histoire de faire « régime », on verse ensuite un demi verre de lait (de vrai lait) ou deux cuillerées de crème liquide. On termine avec l’origan découpé en fines lamelles, un peu de sel et un soupçon de poivre. Un petit mot sur le lait : nous avons la chance de pouvoir aller chercher du lait frais, directement dans une ferme, faisant partie d’un réseau « voisin de panier » (genre AMAP mais moins contraignant). Le lait est bio et il n’est pas écrémé. Depuis que cet ingrédient, oublié depuis une bonne vingtaine d’année, a de nouveau franchi le seuil de la maison, je l’utilise presque systématiquement à la place de la crème du supermarché. Lorsque la bouteille a reposé quelques heures au réfrigérateur, un gros bouchon de crème se forme dans le col. Selon l’épaisseur de la crème que je souhaite utiliser en cuisine, je verse le lait avec plus ou moins de précautions… Des quiches ou des sauces béchamel fabriquées avec ce breuvage exquis n’ont plus aucun rapport avec ce que l’on peut réaliser avec du lait industriel écrémé et reconstitué… Côté conservation, ça ne vaut pas tout à fait le UHT, mais le litre se conserve une semaine sans soucis… Une suggestion : faites raser les centres commerciaux à côté de chez vous et proposez aux municipalités qu’on y installe des fermes avec de gras pâturages.
Buveurs raisonnables nous étions, d’autant que nos charmants invités travaillaient aujourd’hui, c’est-à-dire le lendemain d’hier soir donc, et la bouteille de Pinot a tenu le repas, jusqu’au fromage compris. C’était chanceux car je me demande encore quel vin j’aurais pu servir après, assurant à la fois la continuité et une saveur suffisamment relevée pour accompagner les petits « chèvres » figurant sur le plateau. La période estivale approchant, l’assortiment de fromages que nous faisons se restreint un peu. Les fortes chaleurs ne se prêtent guère à la dégustation de Maroilles, Epoisses ou autres Coulommiers crémeux. Notre sélection s’est resserrée géographiquement et la plupart des fromages que nous avons servis provenaient du point de vente fermier (groupement de producteurs de diverses denrées) qui se trouve à deux pas de la maison et où nous pouvons nous rendre sans peine à pied, à cheval ou en bicyclette à assistance électrique. La grosse faim était calmée ; la petite soif aussi ; les langues étaient déliées et les yeux brillants. L’écart d’âge entre hôtes et convives ne semble pas avoir posé problème. Bref tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous avons dégusté tranquillement les cerises ramassées sur notre cerisier. La seule question un tant soit peu « politique » qui a été abordée, je ne m’étendrai pas trop dessus, pour des raisons déontologiques : Nicolas Sarkozy se trouvait-il dans l’Airbus qui avait crashé dans l’océan ? La réponse à cette grave interrogation étant négative, je ne vous dirai rien sur les réflexions qui ont suivi. Un blog n’est pas un journal intime et il faut bien laisser un peu de boulot à la DCRI.
Il est temps de nous quitter. Ma tasse de darjeeling est presque terminée…. Froide même : j’ai été, encore une fois, un peu trop bavard. Pour les élections européennes, ne vous pressez pas : attendez encore une mois ou deux pour faire votre choix. Si le confit de Gauche est bien stérilisé, il ne devrait pas perdre en saveur. Je vous propose une devinette pour la bonne bouche. Trois personnalités célèbres ont vécu dans notre région proche : le bon curé d’Ars, le chevalier Bayard et Brillat-Savarin. A votre avis, lequel des trois m’inspire le plus ?
NDLR : les dessins sont de Toto quand il était à l’école. L’origine de cette chronique ? Un texte que j’ai lu hier soir sur le ouaib, écrit par un « gars » assez agressif, expliquant que les blogs c’était rien que des c…, qu’il n’y avait rien de tangible à l’intérieur et que les gars et les filles qui dévoilaient leur intimité à tout va ça le faisait gerber d’ennui. J’ai donc fait acte de gentillesse : c’était dommage que ce « gars » il ait écrit toutes ces c… pour rien !
30mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : Bric à blog.
Bien que je joue un peu à l’autruche en ce moment et que la politique ne soit pas ma préoccupation principale, je vous propose en premier lieu une série de liens vers des blogs ou des sites appartenant à ce domaine-là. Je complèterai cette sélection un peu austère par quelques adresses artistiques ou littéraires… Quelques nouveautés mais aussi des « classiques » sur lesquels je fais un peu le forcing tous les mois, tant je suis convaincu de leur intérêt. Je ne sais pas si c’est l’ambiance du mois de mai qui m’inspire ou la libération de Julien Coupat, le dernier anarcho-autonome de Tarnac encore incarcéré… Difficile à dire… En ce qui concerne cette sinistre farce terroriste, ce qui est sûr c’est que les camarades interpelés sur ce dossier n’ont pas fini d’être enquiquinés par la justice. Il est fort probable que, par ailleurs, notre bien aimée Sinistre de l’Intérieur ne lâchera pas comme ça le superbe os à ronger qu’elle avait déniché au mois de novembre. Restons donc vigilants, et allez faire un tour sur la page « solidarité Tarnac » de ce blog : il est très rare que les lecteurs réguliers aillent sur cette page, sur laquelle la majorité des connexions se fait à partir des moteurs de recherche. C’est un peu pour cela que je l’ai mise en veille ces dernières semaines. Je pense d’ailleurs que plus le temps va passer plus je vais me recentrer : une seule page à mettre à jour, ça me laissera du temps pour créer un site permanent permettant d’accéder plus facilement à des archives plus étoffées… Je pense que « l’album photo » et les « sitachions » y seront mieux à leur place. C’est mon vieux dada ; seul le manque de temps m’empêche de passer à l’exécution. On en reparlera. Pour l’instant on n’est pas là pour parler de cette petite feuille qui ballote dans le vent, mais du travail que font les autres pour vous distraire et vous informer !
Bien que cela fasse belle lurette que je ne suis plus encarté à aucun parti, mouvement ou syndicat, et que je m’adonne plutôt au tourisme politique (merci de noter ceci MAM, en plus du fait que je ne suis jamais allé à Tarnac), mes sympathies assez marquées pour le mouvement libertaire sont bien connues des lecteurs. Les quelques propositions de liens que je vais vous faire ensuite ne devraient donc pas trop surprendre. Je ne suis pas rebelle à toute forme d’organisation, mais la langue de bois m’exaspère et les excités en tout genre m’inspirent plutôt méfiance. Comme je suis un brin humaniste, un zeste écolo et un rien naïf, tout ce qui touche à l’utopie et à une possible remise en état du navire disloqué dans lequel nous sommes contraints de naviguer m’intéresse vivement. J’aime que l’on me parle de « lendemains qui chantent » et je préfère les prairies fleuries aux décharges à ordures sur lesquelles trônent nos politiciens pour ânonner leurs slogans. Cela équilibre un peu la grande désespérance à laquelle semble nous pousser l’actualité quotidienne. C’est sans doute pour cela que j’ai trouvé sympa le site « Utoplib » et que je vous invite à aller y faire un tour. Ce blog consacré aux utopies libertaires, recense toutes les initiatives passées, présentes et futures, susceptibles de faire avancer la « bonne cause » dans la « bonne direction ». C’est un peu fourre-tout diront certains esprits dogmatiques… Certes, mais dans un fourre-tout, c’est comme dans un « cabinet de curiosités », on trouve des merveilles ou des choses surprenantes. Dans les derniers articles publiés, beaucoup d’agendas, de compte-rendus… Ceux qui croient que la France alternative sommeille n’ont qu’à faire un tour sur Utopies libertaires, ils verront qu’il n’y a pas que Besancenot, Royal et les élections européennes dans la vie ! De bonnes références de lecture sont données également. Une petite citation, extraite de l’en-tête du blog, pour vous mettre en appétit :
« Construisons notre avenir ! Dès aujourd’hui, imaginons une société différente, construite sur des bases de liberté, de solidarité, d’égalité et de bien-être pour tous. Ne nous contentons plus d’être sur une continuelle défensive, de vouloir aménager la société capitaliste en croyant pouvoir la contrôler. Ne nous laissons plus mener par elle, contournons-la. Créons NOTRE futur. Partout des initiatives fleurissent, à petite échelle, dans tous les domaines. En les développant et en les fédérant, nous bâtirons pierre à pierre cette société dans laquelle nous aimerions vivre. Ce blog veut être un carrefour. Plutôt que d’attendre un Grand Soir, construisons nos Petits Matins. »
Inutile de vous dire que la dernière phrase est tout à fait en phase avec ma pensée profonde ! J’espère que vous avez noté qu’en plus je vous ai mis de la couleur !
Il y a un autre site consacré aux libertaires et aux utopies ; il ne s’agit pas d’un blog mais d’une véritable base documentaire, intitulée « Ressources sur l’utopie, sur les utopies libertaires et les utopies anarchistes« . L’auteur, Michel Antony, a mis en ligne une bibliographie très complète sur le thème. L’ensemble est très structuré et facile à consulter. Il s’agit d’un véritable travail universitaire (mis en ligne sur le site de la fac de Besançon d’ailleurs), comportant de nombreux dossiers thématiques et une multitude de références. Il vous faudra pas mal de siestes prolongées pour en venir à bout ! Le mieux est de se servir de l’index ou de l’arborescence pour aborder un chapitre particulier. Une initiative intéressante à suivre… Dans la même lignée, Normand Baillargeon propose sur son blog une chronique en deux parties sur Voltairine de Cleyre, militante anarchiste et féministe américaine, méconnue des libertaires et totalement ignorée en dehors du mouvement. Je pardonne à Normand de m’avoir « emprunté » (sans le savoir) le thème de l’un de mes vingt prochains billets, car le travail qu’il a réalisé est clair, bien documenté, et surpasse largement ce que j’aurais pu écrire. Une fois que l’on a découvert Voltairine, on peut élargir son champ de connaissances : des gens qui voulaient changer le monde dans lequel ils vivaient, il y en a déjà eu beaucoup dans l’histoire. Pour mieux connaître certains d’entre eux, je vous invite à consulter un autre monument documentaire : le « dictionnaire international des militants anarchistes« , déjà bien rempli et toujours en construction. Vous y découvrirez une multitude de militants anonymes, de toute époque, impliqués dans toutes sortes de luttes : syndicalisme, politique, action directe, lutte armée, féminisme, écologie… Beaucoup d’entre eux ont perdu la vie dans le combat qu’ils menaient, mais que de leçons à tirer de la façon dont ils ont conduit leur barque, sans changer de cap, quel que soit le vent, quelle que soit la tempête affrontée. L’équipe qui est à l’origine de ce site, travaille actuellement sur un autre « répertoire » tragique lui aussi, celui de la « Retirada« , l’exil forcé des Républicains Espagnols en 1939 et après. Les archives s’ouvrent peu à peu, les langues se délient et on peut espérer que la parole et les écrits de ces hommes et de ces femmes exemplaires vont avoir enfin une place digne de ce nom dans l’histoire officielle… Le site est pour l’instant en construction, mais l’initiative mérite d’être suivie de près.
Petite transition vers des sujets plus littéraires ou picturaux, mais tout en restant quand même dans l’histoire. Je vous ai déjà touché un mot, dans ma chronique de ce mois sur Ernst Friedrich, du blog de l’écrivain François de Beaulieu. Ce blog est un prolongement du livre que François de Beaulieu a écrit au sujet de son père, ouvrage intitulé « Mon père, Hitler et moi ». Au fur et à mesure des découvertes que l’écrivain fait dans les archives familiales, il publie de nouvelles notes qui viennent compléter ou corriger le texte initial. L’intérêt principal de ce travail, outre le sérieux avec lequel il est fait, est de montrer l’existence en Allemagne nazie d’un important mouvement de résistance à la dictature. Les difficultés rencontrées au quotidien et la répression qu’ont dû subir ces militants est quelque chose de terrible qu’il est bon de ne pas méconnaître, afin d’éviter les idées préconçues ou les schémas trop simplistes en noir et blanc. La lecture des textes de François de Beaulieu permet de mieux connaître la vie quotidienne d’un certain nombre de personnages anonymes de ce mouvement pacifiste : des tranches de vie racontées parfois de façon très émouvante. Pour en finir avec les « souvenirs d’antan », je vous signale aussi que l’Atelier de Création Libertaire héberge un autre blog tout aussi singulier que celui consacré à Marius Jacob (voir bric à blog avril) : il s’agit d’un site essentiellement photographique intitulé « histoire en images des libertaires lyonnais« . C’est plutôt réservé aux « anciens combattants » et aux amateurs de souvenirs en noir et blanc. Cela permettra sans doute à la Préfecture de police de compléter sa collection plutôt tristounette. Les photographes amateurs sont en général beaucoup plus doués pour les clichés artistiques que les flicards en civil… ! Je conclue sur ce chapitre : vous noterez avec quelle habileté je vous ai guidés du très général au bien particulier ! Ce sera ma dernière référence historico politique du mois. Vous avez déjà de quoi butiner !
Quand vous serez épuisés par l’effort intellectuel accompli, allez donc vous détendre sur le blog « carnets temporels« . Je trouve la série de chroniques consacrées à « la plage » absolument superbes. Je ne vous donne pas le lien direct pour vous obliger à feuilleter ces carnets de bord bien particuliers… De plus, Anne Claire débute une nouvelle tranche de « notes de voyage » consacrée au Cap Vert, alliant croquis, collages, poésie et prose… Un régal en perspective… Je lui vole l’illustration de ce paragraphe histoire de vous mettre l’eau à la bouche. Sachez que sur « carnets temporels », il est possible de voir ces dessins en grand format, pas sur « la feuille charbinoise ». je ne veux pas vous mâcher tout le travail. Après les carnets, si on a le goût de belles images, on peut aussi aller contempler le travail d’Evelyne J. sur son site « Scribouille et peinturlure« . Je vous en ai déjà parlé, et le lien mérite toujours un détour… Ne manquez pas de donner un coup d’œil au superbe « projet à l’acrylique » que l’artiste vient de terminer. Ce blog propose aussi de nombreuses infos sur des expos et des concerts mettant en scène des artistes relativement peu connus du grand public. On termine par un blog que j’ai découvert ce mois-ci, celui de « Vinosse« , proposant une approche superbe de la nature, à la fois par le biais de photographies de très haut niveau, de textes poétiques plaisants ou de notes en prose. Le rythme de publication est relativement lent, le temps d’apprécier la beauté des choses et la qualité de leur représentation. Ce blog fait maintenant partie de ceux que je visite régulièrement, mais sans y laisser de « traces » car il y a peu à dire et beaucoup à contempler. Je trouve que l’auteur résume très bien son travail par cette brève description : « journal à l’humeur qui fait des vagues, comme l’océan et ses marées ».
Je laisserai à Vinosse le mot de la fin pour ce bric à blog, n’ayant plus rien à ajouter à ses magnifiques photos et à leur légende : « Tout le monde parle de tout… Moi je parle de rien avec une fleur délicate ». Que la lumière de juin vous éclaire !
NDLR : les illustrations de ce bric à blog ont des origines diverses. La première image a été empruntée au site d’infos « Bellaciao » et me plait beaucoup… La deuxième c’est la reproduction d’un tableau de Paul Signac, grand connaisseur en « utopies ». La troisième provient du site « la retirada » mentionné dans la chronique. La quatrième c’est la couverture du livre de François de Beaulieu, dont au sujet duquel je vous ai causé plus haut (soyez un peu attentifs !) et la dernière est lâchement volée sur le site « carnets temporels ». Ce serait extrêmement grossier de votre part si vous la reproduisiez sans indiquer son origine ainsi que le nom de l’artiste, Anne-Claire Thévenot. En cas d’infraction, vous pourriez bien vous voir retirer le droit d’accès à « la feuille charbinoise ». J’envisage de faire promulguer une loi allant dans ce sens là avec l’aide des fournisseurs d’accès concernés.
28mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : Carnets de voyage; Feuilles vertes.
Cinq jours de détente, dans le Var : farniente dans une propriété pleine de charme, de douceur de vivre, et tourisme aux alentours… Dur après ça de se remettre à l’ouvrage bloguesque et jardinesque… Les arbres et les fleurs qui poussent chez les autres donnent beaucoup moins de soucis et surtout beaucoup moins d’ouvrage. Prenez les puyas par exemple, ces magnifiques fleurs originaires du Chili dont les boutons commençaient à s’ouvrir dans le « jardin des Méditerranées » au domaine de Rayol : je suis convaincu qu’elles ont à leur disposition toute une armée de jardiniers aux petits soins. Nous autres, visiteurs de ce lieu enchanteur, n’avons que le souci de grimper et de descendre les multiples sentiers et escaliers qui permettent de découvrir les coins et recoins du domaine. Le seul effort intellectuel que nous avons à faire consiste à pousser un « ah ! » ou un « oh ! » exclamatif à bon escient ou bien à mémoriser, tant bien que mal, le nom de toutes les merveilles que nous aimerions voir pousser à portée de notre regard quotidien. Peine perdue par avance puisque la plupart des curiosités exposées aux visiteurs ne s’épanouissent que sous un chaud soleil estival et ne résistent que lorsque le thermomètre consent à ne pas descendre en-dessous de zéro trop souvent. Nous verrons bien déjà si le callistémon « rince bouteilles » planté au printemps et l’olivier ajouté à l’automne veulent bien nous faire la grâce de croître et, pourquoi pas, de se multiplier. Un grand merci en tout cas à ceux qui ont placé cet espoir entre nos mains ! Tout le monde n’est pas dans l’état d’esprit béat du visiteur ; l’entretien de ce magnifique jardin du Rayol doit par contre demander pas mal de travail aux jardiniers qui s’activent… Il leur faut gérer à la fois la relative pauvreté du sol, sa tendance à dévaler la pente au moindre orage violent et le manque d’eau criant en période estivale, surtout ces dernières années.
Il n’y a pas que des Puyas au Rayol, même si la photo publiée en début de chronique fait rêver : il y a aussi une multitude d’autres plantes, originaires de toutes les zones de climat méditerranéen autour du globe. Le parc est découpé en plusieurs secteurs abritant des végétaux d’Amérique du Sud, d’Australie, de Californie. Plus qu’un catalogue d’espèces végétales, les créateurs ont surtout voulu restituer une ambiance. Des photos de différents lieux ont servi de source d’inspiration. Gilles Clément, l’un des architectes du domaine, exprime très bien sa philosophie dans cette brève citation : « Contrairement à la majorité des jardins, exécutés en vue d’atteindre une image prévue (car dessinée), les jardins du Rayol ne cessent d’évoluer en état constant de prospective. Comme si la recherche, en tant que principe actif, dominait toujours l’aménagement, et comme si la pédagogie qui s’y trouve obligatoirement associée prenait le pas sur l’ornement et la simple promenade ». Le résultat est plutôt une réussite. Des solutions écologiques ont été recherchées aux problèmes qui se posaient. La tondeuse à gazon ne règne pas en maîtresse absolue et de vastes prairies fleuries servent de lien entre les différentes parties. Elles ne sont fauchées qu’après avoir grainé, ce qui assure une biodiversité végétale et faunique importante. Les sols sont paillés, protégés par du broyat de jeunes branches ou de tiges de bambou ; un arrosage goutte à goutte permet d’assouvir, sans gaspillage, les besoins essentiels des plantes en eau. L’emploi des produits chimiques susceptibles de causer des dommages à l’écosystème fragile est réduit au minimum voire totalement banni, au fur et à mesure que de nouvelles solutions sont trouvées. Seuls les végétaux s’acclimatant facilement trouvent leur place dans le parc.
Le domaine du Rayol appartient au Conservatoire du Littoral depuis trente ans. La propriété a bien entendu une longue histoire, antérieure à cette acquisition. Le domaine a été acheté puis aménagé par un riche homme d’affaires parisien, Alfred Théodore Courmes, en 1910. Il fait construire sa demeure sur un promontoire dominant la baie des Figuiers. Il fait construire une vaste pergola, puis fait planter en grand nombre palmiers, agaves, eucalyptus et mimosas dans ce qui va devenir « son jardin d’agrément ». En 1925, la famille Courmes fait construire une seconde villa et revend la première qui devient un hôtel, intégré à la nouvelle station balnéaire du Rayol. Changement de propriétaire en 1940 : c’est le constructeur d’avions Henri Potez qui devient le nouveau maître du domaine du Rayol. La propriété lui sert de refuge pendant les années noires. Un escalier colossal est construit en dessous de la pergola : il permet de descendre en bord de mer par un chemin plus direct. La guerre terminée, Henri Potez se relance dans les affaires et le Rayol ne sert plus que de résidence secondaire. La propriété est immense, et, faute de personnel en nombre suffisant, les jardins tombent peu à peu en désuétude. La côte se bétonne de plus en plus et l’intérêt des promoteurs immobiliers pour ce vaste territoire en friche se fait de plus en plus pressant. Par chance, de nombreux défenseurs de l’environnement se mobilisent et obtiennent que ce lieu magnifique soit dans un premier temps préservé, puis dans un second temps restauré et ouvert au public.
L’aménagement du jardin a été fait en respectant au mieux ce qui existait déjà, tant au niveau architectural qu’au niveau végétal. Du coup, même si le « jardin des méditerranées » est une création récente, il bénéficie des plantations effectuées par les anciens propriétaires. On peut admirer ainsi de magnifiques pins d’Alep, de nombreux eucalyptus, des chênes lièges, des chênes verts, des pins parasols… Ces ancêtres donnent au parc un charme particulier. De nombreuses plantations ont été réalisées ensuite, correspondant au besoin particulier de chaque « ambiance » reconstituée. Les amateurs de fleurs originales et de cactées sont également à la fête. Je ne vous abreuverai pas de noms latins que je peine à retenir. Je vous invite simplement à observer les photos qui illustrent cet article. Pour cette visite, en fin du mois de mai, nous avons été particulièrement gâtés. Le printemps a été plutôt humide et chaud et le décor était à la fois vert et multicolore, de nombreuses plantes ayant prolongé leur floraison ou l’ayant au contraire anticipée. Vous pourrez découvrir vous aussi, à l’occasion d’une visite, la biodiversité incroyable qu’offre le climat méditerranéen : 2% de la superficie des terres habitables hébergent 20% des espèces végétales de notre sphère vert et bleu. Des panneaux explicatifs présentent les différents biotopes et expliquent le comportement des plantes par rapport à la sécheresse (les méthodes permettant de lutter contre la pénurie d’eau sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit) ou par rapport aux incendies. Bien des idées reçues sont battues en brèche. Une exposition est consacrée également à l’organisme propriétaire de ce petit bijou, le conservatoire du littoral, et présente son action en faveur de la protection des zones sensibles. A propos d’information justement, la seule critique que j’aurais à formuler concernant l’aménagement, est l’insuffisance d’étiquetage botanique. Le nombre d’indications fournies par le dépliant de visite est vraiment restreint…
En fin de visite, nous avons fait une halte fraîcheur à la librairie du centre, particulièrement bien achalandée. il a fallu, comme d’habitude, que je fasse de gros efforts de volonté pour ne pas transformer le coffre de la voiture en bibliothèque ambulante et le compte en banque de la maison en passoire à nouilles. Que les deux amis à qui nous devons cette découverte soient chaleureusement remerciés ici, d’autant que ce n’est pas le seul lieu magique où ils nous ont entrainés. L’abbaye du Thoronet ou l’île de Porquerolles nous ont laissé également un souvenir ému… Mais il faut bien dire que ce n’est qu’au Rayol que nous avons vu des puyas en fleurs !


NDLR : photos « maison » comme il se doit. C’est Pascaline qui se cachait derrière l’objectif ! Informations pratiques pour la visite sur le site du domaine du Rayol.
20mai2009
Posté par Paul dans la catégorie : le monde bouge; Vive l'économie toute puissante.
L’autogestion, on en a beaucoup parlé dans les années qui ont suivi les évènements de mai 68. La CFDT, du temps où c’était encore un syndicat de lutte, en avait même fait son cheval de bataille. Certes, par rapport à la définition qu’en donnaient les libertaires, le terme avait été quelque peu dénaturé, mais les idées débattues, les propositions formulées, allaient quand même dans la bonne direction. La chute du mur de Berlin a marqué symboliquement le début de l’ère du capitalisme omnipotent et triomphant, et certaines idées, comme celle de l’autogestion ouvrière par exemple, sont passées de mode. Les technochrates comme Rosanvallon (1), qui avaient commis un livre ou de doctes études sur le sujet, sont rentrés dans les ministères, ou sont devenus les chantres du néolibéralisme, nouvelle religion planétaire, seul moyen, disait-on à l’époque, de favoriser le développement universel et le bien-être des peuples. Fort heureusement, il en est des miracles comme des feux de paille ou d’artifice : ils éblouissent un temps, puis tout ce que leur fumée avait masqué se révèle au grand jour. Il en est un peu du néolibéralisme et de sa mondialisation des trafics d’argent comme du nucléaire : incontournables selon les prophètes qui propagent leur culte, il s’avère vite qu’ils trainent derrière eux un lot de scories dont il est difficile de se libérer… Nous nous retrouvons donc face à une énième crise structurelle du capitalisme, en attendant la prochaine, et, comme lors des soubresauts précédents, ce sont ceux qui sont tout en bas de l’échelle qui prennent le plus de gravats sur la figure. En ces périodes d’agitation, parfois propices au changement, les idées révolutionnaires qui ont été mises de côté pendant un temps reviennent à la surface et l’on s’aperçoit que la réalité sociale « immuable » peut fort bien évoluer à condition que l’on fasse certains choix et que l’on se mobilise pour qu’ils réussissent.
Quand on évoque la « crise », le peuple argentin est particulièrement bien placé pour savoir de quoi l’on parle. Deux crises successives ont en effet frappé ce pays au cours des dix dernières années. La première d’entre elles a eu lieu en 2001. Elle était l’aboutissement d’une longue politique de transformation, conduite sous la houlette du FMI, et qui a conduit l’économie florissante de ce pays au bord du gouffre. Dans les années 90, l’Argentine était citée comme l’un des modèles exemplaires des réussites que pouvait entrainer l’adhésion sans conditions à la politique néolibérale du FMI. La crise de 2001 a été terrible et a touché de plein fouet les couches populaires et la classe moyenne. En quelques semaines, la monnaie nationale a perdu une bonne part de sa valeur, un grand nombre d’entreprises ont fermé, le taux de chômage a grimpé en flèche pendant que le patronat et les financiers pliaient bagage et allaient se réfugier sous des cieux plus cléments. Un vent de panique a soufflé entrainant la fermeture d’entreprises, parfaitement viables, mais qui manquaient de liquidités financières à court terme, à cause des faillites bancaires. Dans certains cas, c’était tout simplement le patron « voyou » qui en profitait pour clore la boutique et déménager à la cloche de bois en attendant des jours meilleurs. Les employés d’un nombre important de ces entreprises ont alors décidé qu’il n’y avait pas de raison de se retrouver à la rue alors qu’ils avaient sous la main un outil de travail performant et adapté. Si le patron était incapable de s’en occuper,c’était aux ouvriers de le faire à sa place. Ils connaissaient leur boulot, étaient capables de fabriquer des produits de qualité et compte tenu de l’incompétence de leur ancien gestionnaire, ils pouvaient fort bien essayer de redémarrer l’usine sans patron. C’est ainsi que sont nées, en 2001, bon nombre d’entreprises coopératives.
Dans un premier temps, le gouvernement argentin a laissé faire, l’idée étant que tout ce qui pouvait limiter la casse, était tolérable. Lorsque l’économie nationale a repris peu à peu des couleurs, le temps de la répression est venu, en 2003 en particulier, et les nouvelles coopératives ont dû faire face à un sérieux retour de bâton. Dans beaucoup de cas c’était la question de la propriété des murs et des machines qui servait de prétexte. Certains patrons, voyant que leur usine fonctionnait toujours, et parfois mieux qu’avant, se sont rappelés qu’ils avaient un titre de propriété et ont souhaité récupérer le bien dont ils n’avaient plus rien à faire quelques temps auparavant. Les procédures légales d’expropriation entamées par les nouveaux occupants des locaux, se sont heurtées à de nombreuses difficultés juridiques. Les tribunaux ont parfois tranché en faveur des ouvriers, mais ont donné bien souvent raison aux patrons démissionnaires. Les employées de ces entreprises autogérées ont dû alors faire face aux menaces et aux violences policières. Certaines coopératives ont tenu bon grâce à la solidarité nationale et internationale ; d’autres ont dû cesser ou n’ont pu redémarrer leurs activités. Il y a donc eu un ralentissement dans la vague d’occupation et de relance des usines. Après un temps d’arrêt, le mouvement a repris de la vigueur en 2008 avec la nouvelle crise financière internationale dans laquelle nous baignons actuellement avec calme et volupté. De nouveaux ateliers, de nouvelles fabriques sont occupés ; les patrons sont partis, les travailleurs prennent le contrôle de l’entreprise et tentent de redémarrer l’activité. Aux mêmes maux, les mêmes remèdes, sauf que, depuis 2001, une prise de conscience politique a eu lieu du côté du peuple, et cette fois, visiblement, le gouvernement argentin n’est pas prêt à accepter la tournure prise par les évènements.
Beaucoup d’expériences, qu’elles soient achevées ou bien en cours, mériteraient d’être racontées en détail, afin de mieux comprendre à la fois l’ampleur et la richesse de ce phénomène d’expropriation et de récupération de l’outil de travail. Les entreprises concernées appartiennent à tous les secteurs de l’économie. Ce sont principalement des PME, sociétés de service ou de production. Je voudrais vous en présenter quelques-unes et vous indiquer plusieurs liens vers des sites internet (2) qui collent à cette actualité nettement plus révolutionnaire que les pantomimes auxquelles se livrent nos syndicats nationaux. Je précise que le panorama que je vais dresser est loin d’être exhaustif et se limite à quelques exemples particulièrement spectaculaires. Le mouvement des entreprises autogérées a concerné en effet et concerne sans doute encore actuellement dix à vingt mille travailleuses et travailleurs. Le nombre en soi n’est pas énorme mais la problématique est posée et la solution proposée interpelle de nombreuses personnes dans la société civile argentine. La propagande par le fait accompli est parfois plus efficace que nombre de discours. Faute de place, je ne traiterai pas certains aspects pourtant intéressants du problème, telles, par exemple, les réactions, souvent hostiles, d’un syndicalisme bureaucratique totalement intégré à l’appareil d’Etat et peu soucieux de changement profond dans l’économie. Je n’ai pas la place non plus de détailler les relations complexes qui se sont établies entre le mouvement autogestionnaire, dans le domaine économique, et les comités de quartiers et autres structures de « récupération » et de partage du pouvoir sur le plan politique.
L’entreprise textile Bruckman est l’un des symboles de cette lutte, ne serait-ce que parce qu’elle a été l’une des premières et a servi de modèles à beaucoup d’autres. Elle a été occupée et la production a redémarré en décembre 2001, sans statut particulier. L’usine fabriquait des vêtements de travail masculins et employait essentiellement des ouvrières. Celles-ci ont décidé de se passer de patron et de relancer le même type de fabrication pour leur propre compte. Les décisions sont prises en assemblée générale et le principe d’une égalité des salaires pour toutes les employées est rapidement adopté. La nouvelle entreprise fonctionne pendant dix-huit mois jusqu’à ce que les ouvrières se fassent expulser de l’usine par la police lors d’une intervention particulièrement musclée, en avril 2003. En décembre de la même année, le conseil municipal de Buenos-Aires restitue l’entreprise aux ouvrières qui la transforment en coopérative. Depuis, les ouvrières de Bruckman témoignent à de nombreuses occasions de la lutte qu’elles ont menée. Un documentaire canadien, dont le réalisateur se nomme Isaac Isitan, a été tourné sur cette expérience passionnante et circule actuellement en France dans les réseaux militants.
Le cas de l’entreprise de fabrication de carrelage Zanon, en Patagonie, est également exemplaire. En 2001, suite à l’abandon de l’usine par son patron, une bonne partie des ouvriers licenciés (260 sur 331) décident, en assemblée générale, d’occuper les locaux et de relancer la fabrication. En mars 2002 l’usine rouvre ses portes et la production reprend. L’entreprise s’appelle maintenant FASINPAT. Un comité de solidarité se constitue et va permettre aux employés de donner suite à leur projet malgré sept tentatives d’expulsion. La viabilité économique est largement démontrée et deux cents emplois supplémentaires sont mêmes créés. Le statut juridique est compliqué puisque seule une expropriation temporaire et théoriquement reconductible a été obtenue de la part des tribunaux. Conscients de la fragilité de leur situation, les ouvriers de Zanon ont veillé à tisser tout un réseau de relations avec les acteurs sociaux : les comités de chômeurs, les assemblées de quartier et même les partis politiques. Selon leur conception, l’usine n’est pas la propriété de la coopérative mais appartient à la collectivité. Ils souhaitent une « étatisation » de la fabrique, mais avec maintien de la gestion ouvrière. Dans la réalité, le gouvernement argentin ne fait rien pour encourager l’expérience. Comme le déclare avec philosophie l’un des porte-parole de la coopérative : « nous parlons d’une entreprise sans patrons, qui est passée de 260 à 450 ouvriers, qui est rentable et ne reçoit aucune aide, où tous les travailleurs gagnent 800 pesos par mois et bénéficient de transport gratuit et d’assurance médicale. Et qui plus est, se consacre à aider la communauté ! Ca ne fait pas du tout bon genre, ce n’est pas l’exemple qu’on voudrait voir se répandre…»
La démarche qui a concerné l’usine Sasetru, une fabrique de pâtes alimentaires, est un peu différente car il ne s’agit pas d’une tentative de sauvetage de l’outil de travail après occupation d’usine, mais d’une volonté délibérée (et donc idéologique à la base) de relancer une activité viable stoppée longtemps auparavant. L’entreprise se situe à Avellaneda, dans la banlieue de Buenos Aires. Cela faisait vingt ans que la production était arrêtée, les machines ayant été démantelées ou déménagées dans d’autres usines. Cette situation était relativement fréquente en Argentine : des entreprises abandonnées dans les années 80 ou 90, dont les locaux restaient en grande partie équipées. Le matériel était parfois hors d’usage ou obsolète, mais il pouvait être remis en état moyennant une solide révision. La politique de la banque mondiale et les conseils judicieux du FMI ont ainsi créé un véritable désert industriel dans des zones qui étaient parfois florissantes. Les nouvelles orientations agricoles imposées au pays ont eu, par exemple, de lourdes conséquences pour les industries du secteur agroalimentaire. Un groupe d’anciens ouvriers de la fabrique, aidés par des volontaires chômeurs du comité de quartier, ont tenté le pari d’occuper les ateliers et, suivant l’exemple d’autres entreprises, de les rénover et de relancer la production sur la base d’un fonctionnement en autogestion. La réaction du pouvoir a été hostile dans un premier temps et, en mars 2003, après deux mois d’occupation, une violente intervention policière a causé de nouveaux dommages aux locaux et au matériel. En août 2003 les travailleurs ont finalement obtenu l’autorisation légale de lancer leur chantier de remise en état. Un appel à la solidarité a été lancé dans le pays car il fallait de l’argent en quantité importante pour effectuer les travaux de rénovation indispensables. Je n’ai pu trouver d’information fiable quant au devenir de cette entreprise, mais il semble qu’elle ait connu de sérieuses difficultés et que les initiateurs du projet aient dû renoncer à leur démarche en 2005.
Pour terminer avec les mouvements les plus récents, citons la coopérative textile Quilmes créée en mars 2009 et déjà en butte à la répression. Tout au long de l’année 2008, les licenciements se sont succédé jusqu’à ce que pratiquement tous les travailleurs se retrouvent à la rue sans indemnités. A ce moment-là, le personnel a appris que le patron négociait pour embaucher d’autres employés « au noir » afin de faire tourner l’usine au ralenti. Ils ont alors décidé de reprendre la production mais la situation est difficile, tant sur le plan juridique que sur le plan commercial. Aux dernières nouvelles, le tribunal a décidé l’expulsion des travailleurs et ceux-ci ont lancé un appel à la solidarité locale.
Les exemples choisis sont volontairement très divers. Certains ont abouti et fonctionnent encore cahin-caha. D’autres ont échoué face à la répression. Le mouvement, principalement social au départ, s’est politisé et les débats sont nombreux. Une organisation fédérant les différentes usines autogérées s’est créée et tente d’acquérir une dimension et une représentation nationales. La situation n’est pas toujours très claire mais il n’en reste pas moins que la démarche est intéressante et montre que des alternatives sont possibles à la gestion capitaliste actuelle. Que les entreprises ne soient pas viables à long terme dans un contexte capitaliste ne démontre pas que le principe est mauvais ; il faut probablement qu’il prenne une ampleur beaucoup plus considérable et débouche sur un changement du « contexte ». Il faut aussi que cette idée d’autogestion « économique » trouve son prolongement indispensable dans le champ politique. Ce n’est pas seulement dans l’entreprise que le pouvoir de décision appartient à tous. Nous n’en sommes pas encore là et il y a du chemin à parcourir, surtout chez nous, mais toute expérience est bonne à connaître et à s’approprier à partir du moment où elle démontre qu’il reste un espoir de construire un monde sur d’autres bases… Les travailleurs argentins ont agi avant tout pour sauvegarder leur emploi : cela n’empêche qu’ils ont donné à la population mondiale un modèle de lutte fort intéressant…
Notes informatives: (1) Pierre Rosanvallon, ex-militant du PSU comme Rocard a bien mal tourné, allant même jusqu’à signer une pétition pour la défense de la réforme de la Sécurité Sociale, prônée par… Alain Juppet. Daniel Chauvey, autre chantre de l’autogestion cééfdétiste, ne semble pas avoir connu la même évolution tragique et l’on ne parle plus guère de lui… Quand je pense qu’à cette époque-là j’étais syndiqué à la CeFeuDeTeu ! (pas taper, pas taper !)
(2) Une chronologie des événements de 1999 à 2005 figure à cette adresse. L’actualité des luttes peut être suivie sur le site du CALPA (Coordination de soutien aux luttes du peuple argentin). Une analyse des luttes de la première période (2001-2003) a été rédigée sur le site d’Alternative Libertaire. Je trouve le discours un peu trop « langue de bois » mais il n’en reste pas moins qu’elle est intéressante et documentée. Une autre étude intéressante figure sur le site « El correo » (de la diaspora argentine). Elle propose notamment une bibliographie intéressante. A découvrir également, le livre de Cécile Raimbeau et de Daniel Hérard, intitulé « Argentine rebelle », publié en 2006 chez Alternatives. On peut finir ce panorama par l’excellent film de Solanas, « mémoire d’un saccage » (illustration n°2) et sa suite « la dignité du peuple » (illustration n°6), disponibles en DVD.
Note de frais : cette chronique « fleuve » mérite bien un peu de repos. Je vous laisse pendant une semaine, le temps de faire un peu le point, de mettre à jour un certain nombre de textes et d’en rédiger de nouveaux, le temps aussi d’aller faire un petit tour dans le Sud. Je vous retrouve dans une semaine, sans doute jeudi 28, avec un « bric à blog » de mai et de nouvelles chroniques. D’ici là, bien sûr, je lis avec attention vos commentaires, et j’espère qu’ils seront nombreux !