6 janvier 2014

Du pain et des jeux, comme disait l’autre…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Vive l'économie toute puissante .

 Enfin, du pain, pas trop, si l’on en juge par l’évolution de la crise pour ceux qui n’occupent pas les barreaux les plus hauts de l’échelle sociale, ou alors il faut aller le chercher aux restaus du cœur ; des jeux, un max, si l’on en juge par le programme des réjouissances à venir… Choisissez vos paradis artificiels : jeux olympiques d’hiver en Russie, Coupe du Monde de football au Brésil, à moins que vous ne préfériez attendre celle qui aura lieu en Russie en 2018 ou au Qatar en 2022. Tout dépend de vos critères de sélection : pays où la mortalité sur les chantiers est la plus élevée, pays où l’on méprise le plus les droits de l’homme, pays où les travailleurs sont traités pire que des esclaves ? Vous avez l’embarras du choix… Les paradis artificiels sont de plus en plus nombreux et l’on n’a même plus besoin d’une pipe d’opium ; la misère des uns à moins que ce ne soit la fortune des autres suffisent à faire rêver.

L’organisation de ces rencontres internationales nécessite des chantiers colossaux et génèrent des profits sans limite pour les géants de la planète qui se partagent le gâteau. Tous les moyens sont bons pour assurer des gains financiers maximum, d’autant que l’on sait que les gouvernements locaux, éblouis par les retombées médiatiques de tel ou tel événement sportif, ne feront rien pour contrarier les esclavagistes des temps modernes. Du coup tous les moyens sont bons aussi pour influencer des instances dirigeantes que ce soit dans le milieu du foot ou ailleurs… A de multiples reprises, on a pu s’apercevoir que leur cœur penchait du même côté que leur portefeuille. Histoire d’éclairer un peu ce paysage qui n’est guère reluisant, faisons un petit tour d’horizon des pratiques en vigueur dans les endroits où auront lieu les prochains spectacles de cirque. Cela n’a rien de rassurant. Les arènes sont déjà ensanglantées avant même que les gladiateurs n’y aient posé leurs sandales. Histoire de ne pas être taxé de parti pris, je vais me contenter de suivre l’ordre chronologique annoncé.

 Petit tour à Sotchi, dans le Caucase russe, au bord de la Mer Noire, où auront lieu, au mois de février 2014, les prochains jeux olympiques d’hiver. Malgré tout le mal que se donnent les autorités russes pour « blanchir » le paysage, les informations sur les conditions dans lesquelles s’achèvent les divers chantiers commencent enfin à circuler. Plusieurs ONG ont dénoncé les conditions de travail misérables des ouvriers embauchés par les entreprises impliquées. Le budget annoncé (plus de cinquante milliards d’euro à ce jour, soit cinq fois le budget initial) est suffisamment colossal pour attirer les spéculateurs en tout genre. La plupart des travailleurs de Sotchi viennent de l’étranger. Ils sont venus en Russie attirés par l’annonce de contrats de travail mirifiques dont ils n’ont jamais vu la couleur. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés face à une réalité peu reluisante : conditions de travail infernales, règles de sécurité non respectées, papiers d’identité saisis par les autorités, salaires non payés pendant des mois, violence et emprisonnement lorsqu’ils tentaient de faire valoir leurs droits. En fin de parcours lorsque l’on n’avait plus besoin de leurs services, ils ont été expulsés manu-militari. Human Right Watch s’appuie sur un certain nombre de témoignages pour étoffer son dossier. L’ONG cite par exemple le cas d’un ouvrier ouzbek, Nourmamatov Koulmouradov. L’homme a travaillé pendant une année à la construction du centre destiné à abriter les journalistes étrangers. Il n’a jamais été payé, puis il a été emprisonné le 11 septembre pour défaut de visa, puis expulsé le lendemain sur décision du tribunal… Au mois d’octobre un autre ouvrier s’est cousu les lèvres pour essayer d’attirer l’attention des médias sur le fonctionnement des chantiers.  Les habitants de Sotchi non plus ne sont pas à la fête : coupures d’électricité, routes défoncées par les engins, vastes espaces agricoles réduits à néant… Ne parlons pas d’un quelconque bilan environnemental, on n’en est pas encore là ! Le seul choix du site est une aberration : la région de Sotchi possède l’unique micro climat sub-tropical de l’immensité russe. On peut se demander à quoi serviront par la suite les cinq patinoires géantes construites à l’occasion des jeux. Mais il paraît que la ville est l’un des endroits privilégiés par le Président Poutine pour se reposer pendant ses brèves vacances. En tout cas les conflits d’intérêt entre les différents oligarques qui constituent la cour rapprochée du tout puissant président ne manquent pas de rappeler ce qui se passait à la cour impériale. Quant à ceux qui souhaitent jouer les empêcheurs de saccager la nature en paix, comme Evegueni Vitichko, leur séjour derrière les barreaux est assuré… Ce militant écologiste a été condamné à trois ans de prison avec sursis pour avoir dénoncé les dommages causés au patrimoine naturel par les travaux en cours ; cette peine vient, récemment, d’être transformée en prison ferme.

 Un petit survol de l’Europe et de l’Océan Atlantique et nous voilà au Brésil pour aller taper dans un ballon rond sous les ovations du public. On pourrait croire que l’homme de la rue brésilien serait ravi de l’honneur qui est fait à son pays ; c’est du moins ce que laissaient entendre les diverses filiales médiatiques des multinationales : des gens souriants, très festifs, ces Brésiliens. Donnez leur la samba, le carnaval et le foot, et ils vous fichent royalement la paix. Vous pouvez alors vous concerter tranquillement à l’ombre des palaces de verre : politiciens corrompus, policiers nostalgiques du bon vieux temps des dictatures, hommes d’affaires sans scrupules, tous unis pour un même combat. Que la fête commence pour les coffres-forts ! Les violentes émeutes qui ont eu lieu au printemps dernier dans les grandes villes du Brésil ont fait entendre une note plutôt discordante. Les jeunes qui défilaient dans les rues auraient préféré avoir du travail plutôt que des stades géants, des écoles plutôt que des complexes hôteliers, des enseignants et du personnel hospitalier plutôt que des hôtesses d’accueil et des policiers casqués. Ces manifestations ont ramené sur le devant de la scène les problèmes économiques que posent dans les pays accueillants ces festivités sans lendemains. Plus de dix milliards d’euro sont engloutis dans la rénovation ou la construction de nouveaux stades ainsi que dans la mise en place d’infrastructures adaptées à la venue de touristes fortunés qui ne sauraient se contenter du régime de misère que vivent des millions de Brésiliens. L’une des réflexions que l’on entend le plus souvent dans la bouche des gens interrogés par les journalistes c’est que l’argent public pourrait être mieux employé. Plus de 300 000 personnes sont descendues dans la rue à Rio de Janeiro au mois de juin pour dénoncer cette gabegie. De nombreuses irrégularités ont été dénoncées dans les passages de marché entre le gouvernement et les entreprises engagées dans les travaux de construction. A Rio de Janeiro, le prix des logements s’est multiplié par cinq en quelques années et les infrastructures utiles à tous ne bénéficient pas des sommes dépensées pour la Coupe du Monde. Nul besoin de rallonger les lignes de métro qui desservent les quartiers défavorisés : leurs habitants n’auront pas les moyens de se payer une place dans les tribunes et devront se contenter des retransmissions télévisées de la grande messe sportive internationale.

 On peut boucler ce tour d’horizon au Qatar… L’échéance est plus lointaine… Les matchs de foot n’auront lieu qu’en 2022 mais la coupe de l’horreur économique déborde déjà. Pour donner corps à leur folie des grandeurs les Emirs ont fait venir des milliers d’ouvriers depuis les pays tels que l’Inde, le Pakistan ou Ceylan, leur habituel vivier de main d’œuvre à bon marché. 90% de la main d’œuvre est constituée d’ouvriers immigrés. Il serait plus juste d’utiliser le terme « esclave » plutôt que celui d’ouvrier quand on découvre, au fil des jours, la situation sur les chantiers. Selon le journal le Monde, du 4 juin au 8 août 2013, soit une période de deux mois, 44 travailleurs népalais sont morts sur les chantiers : « Jeunes pour la plupart, ils ont été victimes d’attaques et insuffisances cardiaques ainsi que d’accidents sur leur lieu de travail. » Selon la Confédération internationale des syndicats, si un tel rythme de mortalité continue, ce seraient alors plus de 4000 ouvriers qui seraient condamnés d’ici à 2022. Les conditions de travail sont inhumaines : température extérieure atteignant parfois 50°, refus d’accès à l’eau potable, logements déplorables (jusqu’à douze personnes dans de petites chambres), nourriture insuffisante et de mauvaise qualité… La situation est telle que même la Fédération internationale des Footeux commence à trouver que c’est exagéré et que cela va nuire à l’image du sport… Il est temps d’y penser ! Quant aux autorités gouvernementales du Qatar, elles ont « lancé une enquête »… Je vous laisse imaginer l’impact environnemental du gigantesque chantier. Quant à son coût prévisionnel, il s’élève à cent cinquante milliards d’euro, sans tenir compte du problème que vont poser les températures si les matchs ont lieu en plein été comme c’est prévu…

 Cinquante milliards d’un côté, dix d’un autre, cent cinquante par ailleurs… tout ceci ne représente que des coûts prévisionnels, non des bilans financiers définitifs… Plus de deux cent milliards si je compte bien, sans doute trois cents au bout du compte. Un peu cher comme paradis artificiel non ? A ceux pour qui, comme pour moi, ces sommes énormes ne représentent rien, sachez que cela représente plus que le PIB d’un pays comme la Grèce, l’Irlande ou le Pakistan… Que l’on ne vienne pas après cela me bassiner avec les vertus humanistes du sport collectif, ou encore moins avec l’idée que la loi du marché est la seule permettant d’assurer un développement harmonieux de la planète. Je ne suis pas d’un naturel violent, mais il ne faudrait pas trop m’asticoter. Un jour je vous parlerai des Olympiades organisées à Barcelone en juillet 1936 par le Front Populaire. Cela sera sans doute la première chronique sportive publiée sur ce blog, mais l’intérêt du sujet vaut bien un petit effort rédactionnel ! Cette idée d’organiser un boycott des J.O. de Berlin, de refuser de parader devant les leaders nazis, de participer à une rencontre véritablement populaire avait quelque chose de plutôt sympathique, bien éloignée de la corruption, de la fraude et des malversations actuelles… Certains sportifs venus aux Olympiades sont d’ailleurs restés aux côtés des Républicains pour combattre le fascisme, comme ce footballeur polonais qui déclara : « Nous étions venus défier le fascisme sur un stade et l’occasion nous fut donnée de le combattre tout court »… Mais je m’égare un peu…

 Si tout cela ne suffit pas à endormir les peuples on fera appel à une bonne vieille recette qui a toujours marché : le drapeau. Là aussi les lieux de villégiature ne manquent pas, si vous avez l’âme mercenaire, en attendant que l’on vous trouve un bon petit motif de haine, local, pas trop loin de votre chaumière. Les pantins de ce monde s’agitent : déploiement de forces, appels à la croisade, renforcement des budgets militaires (l’une des rares courbes économiques en hausse avec celle des possessions des plus fortunés)… Quel sera le prochain terrain de jeu planétaire ? Les paris sont ouverts. Le résultat, quel qu’il soit, me fait froid dans le dos. Le nationalisme a le vent en poupe et l’on s’intéresse de plus en plus à la paille qui traine dans l’œil du voisin.. La course aux matières premières n’arrange pas la situation. Certains découvrent que les ressources planétaires ne sont pas illimitées et se prennent de passion pour l’îlot rocheux boudé jusqu’à ce jour mais qui pourrait abriter quelques hydrocarbures bienvenus. Attendez un peu que les Chinois commencent à restreindre leurs exportations de « terres rares », histoire de faire monter un peu l’ambiance. Pour l’heure, les chars des démocraties occidentales zigzaguent entre les derricks de pétrole et les mines d’uranium. Depuis que le nucléaire nous a apporté « notre indépendance énergétique », nous sommes à nouveau passionnés par l’exploration de l’Afrique… Ah le bon vieux temps de l’AOF et de l’AEF, quand les petits Sénégalais apprenaient en chœur « nos ancêtres les Gaulois » ! Bref tout cela dégage des odeurs de plus en plus nauséabondes ; les pacifistes ont de sérieuses raisons de s’inquiéter !

Post Scriptum : j’ai une perception de l’avenir qui n’est parfois pas très optimiste, malgré tous les bons motifs de me rassurer que j’essaie de trouver dans l’actualité quotidienne. Ne prenez pas ce billet pour autre chose que ce qu’il est. Je n’ai ni l’intention de vouloir jouer les trouble-fin-de-fête ni la volonté de gâcher la digestion de vos agapes de fin d’année. Autant démarrer 2014 avec les pendules bien à l’heure et une vigilance accrue. Le péril à venir dépasse largement le cadre des Municipales !

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