17 décembre 2022

Un tour au jardin de mémoire un matin de novembre

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; philosophie à deux balles .

Petit retour en arrière, un matin de novembre… Le jardin porte les marques des premières froidures hivernales. Quelques plantes semblent moins fringantes, un peu affaissées, fatiguées par leur vivacité antérieure quelque peu prolongée par les chaleurs automnales. Cette arrivée de la fraicheur est une chose parfaitement normale, mais, cette année, nous aussi avons été sensibles à la clémence de l’arrière saison. Nous avons été piégés, mais tout à fait consentants à l’idée que tout cela allait durer des semaines encore. Retour un peu rapide à la réalité.

Mon corps et mon esprit aiment la chaleur douce des rayons du soleil à l’automne et au printemps. Mes articulations grincent moins tant qu’elles ne sont pas soumises à des vagues d’humidité insidieuses. Mon cerveau, lui, fourmille d’idées amusantes lorsqu’il bénéficie encore des rayons du soleil. Notre chatte en profite pour lézarder encore plus et elle me donne l’impression d’avoir tout compris à la vie.

Je ramasse quelques beaux légumes pour le repas de midi, mais je ne cherche pas à prolonger mon séjour, à baguenauder dans le parc comme j’aime le faire ; je trouve la réalité matinale un peu ingrate. Rien qu’un petit détail : laver ses mains pleines de terre à l’eau courante ne procure pas le même bonheur que lorsque les brûlures du soleil sont apaisées par la fraicheur. L’eau froide est particulièrement mordante ce matin. Les poireaux sont vite rincés.

En retournant tranquillement vers la maison, quelques idées me viennent en marchant. En fin de sieste d’après-midi, j’éprouve le besoin de les noter pour les mettre au clair. Ecrire consolide ma réflexion.

 Nous vieillissons tranquillement, heureusement sans heurts. Je m’en rends compte non pas à cause d’une quelconque baisse d’enthousiasme : nous faisons toujours autant de projets et nous continuons à avoir envie de mordre la vie à pleine dents, mais je constate que nous ralentissons dans tous les processus que nous mettons en œuvre. Tout ce que nous faisons nous demande des délais rallongés. Par moment, je passe même plus de temps pour trouver une stratégie afin que ce que j’ai à faire soit moins fatiguant, physiquement, plutôt qu’à réellement m’activer. L’entrepreneur, actif sur le terrain, devient bureau d’études et rêve de déléguer tout ce qui est travail pénible.

Il y a une nouveauté aussi pour moi, c’est de faire un certain tri dans ce que j’ai envie de réaliser en utilisant un prétexte que je n’ai jamais pensé employer jusqu’à présent : ce n’est peut-être pas la peine, c’est trop tard, il n’y a peut-être plus assezde temps. C’est à travers des réflexions comme celle-ci, ou aux grincements de ma carcasse, que je me rends compte aussi que j’ai intégré la notion « être plus vieux ». Heureusement, ce n’est pas encore « être trop vieux ». Enfin je l’espère. Quand on habite la même demeure depuis cinquante ans et qu’on a effectué de multiples aménagements, cela devient comme une drogue : les choses imparfaites doivent être améliorées, mais il faut du temps et – soyons réalistes pour une fois – nous ne disposons pas d’un réservoir inépuisable d’années. Surgissent alors ce genre de réflexion : « si on s’y était pris plus tôt, il aurait peut-être été intéressant de faire tel ou tel travail » ; ou encore : « c’est dommage que je n’ai pas dix ans de moins, parce que j’aurais bien lancé tel ou tel projet ». Cette posture intellectuelle ne concerne pas que les travaux mais concerne aussi d’autres projets comme les voyages par exemple. Telle destination ? Trop éloignée (tant mieux pour la planète… au passage)… Tel voyage ? Trop long (mon lit, mon jardin, ma bibliothèque… vont me manquer).

 Alors s’insinue subrepticement dans le quotidien, le fait de vivre certaines idées par procuration. Voir les autres s’agiter à sa place et admirer le phénomène avec compréhension et sympathie. D’où, sans doute, mon intérêt, sans cesse renouvelé, pour les projets communautaires, les innovations agricoles, les nouveaux modes d’habitats collectifs… D’où sans doute aussi ma sympathie pour celles et ceux qui, à vingt, trente ou quarante ans, laissent tomber leur vie bien tranquille et ronronnante pour se lancer dans des aventures plus ou moins périlleuses mais ô combien excitantes. J’ai certes de l’admiration (une pointe d’envie sans doute) pour ceux qui entreprennent des voyages hors du commun alors qu’ils ont largement mon âge, pas aussi canonique non plus que mes propos pourraient le laisser entendre. Je me dis aussi, avec beaucoup de sagesse, qu’il y a des aventures dans lesquelles je ne me serais pas lancé il y a vingt ou trente ans, alors il ne faut pas délirer non plus. Heureusement que toutes les vies ne se déroulent pas selon un schéma préétabli, le monde n’est pas peuplé que de John Muir ou d’Alexandra David-Néel !

Cet intérêt pour ce qui se passe chez les autres a un côté très positif : celui de m’amener à avoir envie de les rencontrer, de les écouter, bref de garder une vie sociale importante. Je ne fais pas partie des gens que le fait de vieillir pousse à un repli sur soi et à un besoin d’ermitage. Très peu pour moi. Je m’enthousiasme facilement encore et je supporte difficilement les tempéraments grognons de ceux qui dénigrent sans arrêt les travaux entrepris par les plus jeunes qu’eux. Je ne considère pas que les plus jeunes sont des cons car je ne considère pas que j’ai fait des conneries quand j’étais plus jeune. J’assume mes choix et n’exprime que fort peu de regrets. Mon regard autocritique vers les années passées a une portée très limitée et ma philosophie personnelle me pousse plutôt à dire qu’à un moment donné j’ai fait des choix qui n’étaient pas faciles, mais que j’ai toujours choisi le plateau de la balance qui comportait le plus d’avantages. Ce que j’ai fait n’a pas été toujours très réfléchi, mais a posteriori, je n’ai jamais remis en cause mes choix antérieurs. Orgueil diront certains ; moi je pense plutôt simplicité de vie…

Je trouve que mon séjour prolongé dans l’Education Nationale, par exemple, a consommé trop de mon énergie, que j’y suis resté trop longtemps, mais je ne regrette pas ce choix professionnel qui m’a beaucoup apporté et qui me correspondait plutôt bien. Rien ne me prouve, à part quelques fantasmes, que j’aurais été plus heureux en tant qu’historien, journaliste, menuisier, paysan jardinier, écrivain ou autre orientation, tentation passagère aujourd’hui oubliée. J’ai d’ailleurs eu la chance d’avoir quelques fenêtres ouvertes et d’y être passé pendant ma carrière pour aller me promener. Rien de tel qu’un peu d’oxygène quand on a l’impression d’être trop cloîtré entre quatre murs. Le travail du bois, le jardinage, l’agitation syndicale, le métier d’éditeur… m’ont détourné à plusieurs reprises de ma carrière d’enseignant. Ils ont contribué au plaisir que j’ai eu à travailler. Je suis content d’avoir renoncé à ces orientations, excitantes au premier regard, angoissantes vues dans les lorgnettes du « retour vers le passé ». Ce long voyage, nous l’avons vécu jusqu’à présent à deux, ce qui a été très agréable. Cela explique sans doute que certaines options aient été abandonnées, mais je ne vis pas cela comme un coin de ciel gris dans le paysage. Tenir compte de l’autre amène aussi à avoir un nouveau point de vue sur son environnement.

… Trois semaines ont passé depuis cette expédition philosophique au jardin. Trois semaines qui m’ont permis de faire une petite halte à la station Covid, de mesurer la chance que j’avais d’être en bonne santé et de ne pas être trop affecté par les maux du siècle. Pourvu que ça dure ! J’espère maintenant être armé comme il faut pour affronter le « gros » de l’hiver. Je crois que je commence à comprendre un peu le rythme des saisons sous notre climat tempéré, et à accepter l’idée de tirer parti de tout ce qui se présente. Admettre une forme d’hivernage en quelque sorte. Consentir, en quelque sorte, à ce que le printemps ne dure pas douze mois !

Comme conclusion provisoire, je vous offre deux photos des concerts que nous avons organisés à domicile en novembre et décembre. Tous les deux des moments sublimes : le premier avec Martine Scozzesi et sa bande, le second avec nos amis et voisins Nathalie et Laurent. Un répertoire orienté chanson française à texte, et l’autre jazz, bossa et… humour. Des gens formidables à voir et à revoir… Tant de spectacles organisés depuis 2012 !  Les photos illustrant cette chronique n’ont pas de rapport direct avec le jardin (j’ai quelque peu élargi notre environnement), mais traduisent bien l’ambiance de cette saison. Elles sont l’œuvre de ma compagne, Caly. Vous pouvez en trouver plein d’autres, ainsi que toutes sortes d’informations confidentielles et/ou philosophiques sur son blog « pas assez de temps« . Bonnes fêtes comme on dit dans le grand monde. On se retrouve quand c’est le moment !

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