9 juin 2014

L’arbre est mort et ce n’est pas si anodin que cela

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Notre nature à nous .

Notre arbre n'atteindra jamais sa taille adulte...

Notre chêne n’atteindra jamais la plénitude de sa taille adulte…

 Portrait de la victime… L’arbre c’est un chêne chevelu (ou chêne de Bourgogne) ; un très bel arbre ; nous l’avons planté à l’occasion de la naissance de notre première petite-fille en 2007, il y a donc sept années de cela. Pendant toute cette période, il s’est développé harmonieusement, gagnant quelques dizaines de centimètres chaque année. Il était trop jeune pour avoir encore ces glands un peu particuliers qui caractérisent l’espèce. Au printemps, il s’est couvert de bourgeons, puis ses feuilles se sont ouvertes nettoyant les branches de leurs compagnes de l’année précédente (ce phénomène s’appelle marcescence). Puis d’un coup, l’ensemble du feuillage s’est desséché et plus aucun bourgeon ne s’est ouvert. Un mois après ce phénomène, les branches les plus fines ont commencé à se dessécher également. Je ne me fais aucune illusion sur l’avenir, et je suis bien triste d’avoir à annoncer à ma petite-fille qu’elle va devenir la marraine d’un autre. Je lui parlerai de coup de gel, ou d’excès d’eau, et je lui proposerai un autre chêne que nous avons planté quelques années auparavant, un chêne du Liban par exemple. Mais je n’ai plus guère de doute quant à la cause réelle de cette mort subite. La véritable raison de la mort de cet arbre se trouve à mon avis dans le sous-sol argileux. Celui-ci renferme encore, presque quinze ans après l’arrêt de la culture intensive du maïs, des poches de désherbant qui empoisonnent les arbres lorsqu’ils atteignent un certain niveau de croissance.

vert-7 Au fil des années, et à un rythme bien supérieur à ce que nous croyons, notre planète accumule les stocks des pires produits chimiques et de temps à autre elle nous les renvoie dans la figure. Si je me permets d’être aussi affirmatif dans mon discours, j’ai plusieurs raisons. Tout d’abord, ce chêne n’est pas le premier arbre que nous perdons, et surtout pas le premier sujet de grande taille. Dans la rubrique nécrologique de notre arboretum, il s’ajoute à la suite d’autres arbres réputés résistants : nous avons perdu, ces dernières années, plusieurs tulipiers, un gingko, deux bouleaux, un saule, un cyprès… Ces arbres ont repris parfaitement après plantation, se sont développés puis sont morts brutalement, sans raison apparente. Pour l’heure, nous n’avons pas perdu tous les grands végétaux que nous avons plantés ; à part un cyprès, les résineux s’acclimatent parfaitement, de même que d’autres chênes… Les arbres fruitiers sont en pleine forme, et les haies se développent régulièrement. Mais nous ignorons quels périls les menacent ! Parmi les innombrables produits qu’emploient les agriculteurs conventionnels, les désherbants à maïs sont parmi les pires saloperies (excusez le vocabulaire, mais mon humeur ne me donne pas envie d’employer un langage fleuri). Or le terrain dans lequel nous avons choisi de créer un espace de détente a servi de support à la culture du maïs pendant plus de trente années, en respectant un assolement bien connu dans notre région : maïs, la première année ; maïs, la seconde année ; maïs la troisième année, puis on recommence. Pour maintenir les rendements, je me doute bien que l’ancien propriétaire n’a pas dû lésiner sur la « drogue » comme on dit par chez nous… « Que voulez-vous ma p’tite dame, si on met pas de drogue, rien ne pousse ! » comme dirait l’un de mes voisins, un grand philosophe de la bêche.

Farmer Spraying Potato Field Dans les terrains perméables, les herbicides dégagent rapidement dans les nappes phréatiques et pimentent l’eau du robinet, à la grande joie de ceux qui la boivent. Ils constituent d’ailleurs la principale source de pollution de l’eau dite potable. Quand le sous-sol est constitué d’une épaisse couche argileuse, comme c’est le cas ici, l’élimination des résidus est bien plus aléatoire. Une partie s’évacue lentement, une autre stagne et s’accumule probablement dans l’épaisse couche d’argile qui sert de filtre… Pratiquement quinze années se sont écoulées depuis nos premières plantations et je me disais que les molécules de désherbant devaient commencer à se décomposer quelque peu… J’ai fait quelques recherches à ce sujet sur internet, notamment sur les sites des fabricants de ces divers pesticides, parmi lesquels le gang Monsanto et affiliés. Amusez-vous, par exemple, à chercher une étude sérieuse et détaillée sur la rémanence de la molécule d’Atrazine, l’une des substances les plus employées pour faire crever les coquelicots, jusqu’à ce qu’elle soit interdite en 2003… Silence radio : si vous trouvez une quelconque information à ce sujet, je serai ravi que vous me la communiquiez. Les fabricants sont d’une discrétion redoutable sur ce genre de sujets ! Le seul point que l’on aborde couramment c’est que, selon les dosages employés, il est quand même possible de procéder à une rotation des cultures. Il est cependant « possible » que la première année d’assolement, la plante que l’on voudra installer dans le champ ait quelques difficultés à germer comme il faut. Ce n’est pas très grave puisque l’assolement idéal, ainsi que je vous l’ai expliqué plus haut, c’est maïs/maïs/maïs. Pourquoi se compliquer la vie ? Plus besoin de prairies puisque les vaches restent en stabulation et mangent – entre autres saloperies – de l’ensilage de… maïs !

atrazine Portrait d’un assassin en liberté... Ce n’est pas sans raison que l’Union Européenne a interdit l’emploi de l’Atrazine. Non seulement la molécule est difficile à dégrader (cette opération nécessite l’intervention de bactéries qui ne peuvent atteindre les couches du sous-sol parce qu’elles n’y trouvent pas l’air nécessaire à leur multiplication), mais sa toxicité pour les animaux à sang chaud a été démontrée à plusieurs occasions : perturbateur endocrinien, cancérogène, mutagène… La sanction n’a pas été trop sévère pour les fabricants d’herbicide qui ont été autorisés à écouler les stocks disponibles. Des produits de remplacement, tout aussi toxiques mais trois ou quatre fois plus onéreux étaient déjà disponibles pour fournir une « drogue » de substitution aux agriculteurs afin de remplir leurs incontournables pulvérisateurs. D’autres pays ont continué à l’utiliser, parallèlement au « Roundup » ; c’est le cas par exemple aux Etats-Unis où l’on en pulvérise des quantités pharamineuses (35 000 tonnes en 2003 par exemple dans ce pays – je n’ai pas de données plus récentes). Bonjour la biodiversité, bonjour le bilan pour la santé humaine ! Comment peut-on imaginer ne commettre aucun dommage sérieux dans l’environnement, comme le pensent les agences gouvernementales américaines, quand on balance des tonnages pareils de pesticides ? Seuls les profits considérables réalisés par les grands groupes de la chimie expliquent un engouement pareil. D’autant que, pendant les fameuses trente années qui constituent le prélude à notre tentative de création de parc arboré, cette denrée n’était pas chère et que l’on faisait bonne mesure pour être sûr de ne pas être enquiquinés par un quelconque développement de plantes indésirables. Au fil des années, les doses à employer ont été restreintes (quand on s’est aperçu de la présence massive de poison dans l’eau des nappes dans lesquelles on puisait), mais il était quasiment impossible de procéder à un quelconque contrôle. Quelques irresponsables laissaient même carrément flotter les bidons vides dans les bassins publics.

Ban-Atrazine-Poster-550 La colère qui gronde en moi me donne encore envie de poser cette question déjà tant et tant de fois formulée : « mais bon sang, quelle terre allons-nous léguer aux prochaines générations ? » Radionucléides, produits chimiques aussi divers que toxiques, plastique non dégradables, métaux lourds, sols épuisés… Cela fait carrément peur ! Certes me direz-vous, les molécules chimiques ont une chance de perdre plus rapidement leur toxicité que les éléments radioactifs éparpillés joyeusement dans le décor dont la périodicité atteint parfois des dizaines ou des centaines de milliers d’années. J’aurais envie de dire que tout le monde s’en fout… ou presque et qu’il est plus important de s’informer sur la future coupe du monde de ballon rond. Ce n’est pas aussi simple que cela. En fait, toutes ces questions sont d’une dimension telle qu’elles ne correspondent pas – semble-t-il – à la capacité de raisonnement de notre cerveau. J’avais déjà pondu une chronique à ce sujet, il y a longtemps et je ne vais pas remettre la question sur le tapis. Ce qui est une certitude par contre c’est que les problèmes environnementaux ne sont aucunement en adéquation avec les profits immédiats que veulent réaliser les géants du monde de la finance. Quel intérêt de protéger la biodiversité de nos forêts, objectif nécessitant des programmes de gestion qui portent sur des dizaines, voire des centaines d’années, alors qu’une coupe à blanc permet des profits aussi considérables qu’immédiats, et offre la possibilité de rendre encore plus productives des parcelles insuffisamment rentables… Célèbre citation d’un chef indien, Elan Noir : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas. »

pesticides_combinaison Les pesticides que j’évoque dans cet article ne sont bien entendu pas les seules molécules hautement toxiques dont nous saturons notre environnement. le pire c’est qu’il existe un véritable marché noir de ces substances et que de nombreux produits, pourtant interdits par la loi, continuent à circuler à l’ombre des pulvérisateurs. Je vous conseille de lire cet article : il est édifiant. Une conséquence parmi d’autres de ces pratiques : le nombre d’espèces végétales ou animales ne peut aller qu’en diminuant de manière de plus en plus rapide. Les espèces les plus fragiles disparaissent en premier ; c’est ce que j’observe autour de moi. Pauvre planète, pauvres arbres… Ceux qui ne meurent pas par les racines souffrent de la pollution de l’air et des aléas d’un climat de plus en plus déréglé. Quel avenir pour la nature dans un pays où l’on ne respecte même plus la vie humaine et où l’on n’hésite pas à pulvériser des produits chimiques toxiques sur une vigne à deux pas de la cour de récréation d’une école ?… La seule inquiétude des responsables est alors que ce fait-divers regrettable ne porte un tort exagéré à la viticulture conventionnelle. Savez-vous que les désherbants utilisés dans les vignes sont à base d’Arsenic ou de molécules chimiques plus récentes mais tout aussi toxiques ? Le nombre de cancers explose de façon spectaculaire chez les travailleurs agricoles qui se servent de ces produits de traitement, notamment chez les arboriculteurs du midi et de la vallée du Rhône. Sujet sur lequel on reste bien discret ; il n’y a que peu de temps que l’on considère comme « maladie professionnelle » les pathologies induites par la transformation des agriculteurs en apprentis sorciers…

Sauver quelques espaces de sérénité...

Sauver quelques espaces de sérénité…

Un monde fou, complètement déréglé, voilà le cadeau que l’on voudrait que je fasse à mes petits-enfants. Et pourtant, je ne m’estime pas coupable. Je fais ce que je peux pour sortir de l’ornière dans laquelle nous nous enfonçons. Mais il y a des jours où j’ai des doutes quant à l’utilité d’un combat qui semble perdu d’avance. Heureusement qu’il y a des gens un peu plus optimistes et un peu plus combattifs pour m’aider à recharger mes batteries défaillantes.
Mais que faire pour un arbre qui refuse de pousser les pieds dans le poison ? La seule réponse que nous avons pour l’instant, c’est que nous n’allons pas nous arrêter là et continuer à remplacer les arbres qui disparaissent… Certaines espèces, indigènes ou non, résistent mieux que d’autres. Notre petite-fille, nous lui expliquerons que son arbre a pris froid, qu’il a eu les pieds dans l’eau trop longtemps, qu’il a pris chaud… je ne sais pas. Je n’ai pas envie que nous évoquions l’empoisonnement ou la maladie ; pour la première cause, le moment n’est pas encore venu peut-être pour qu’elle découvre la folie humaine ; pour la seconde, peut-être suis-je dans le fond encore un brin superstitieux ? Est-ce vraiment une idée intelligente, dans le contexte actuel, de vouloir trouver des parrains ou des marraines pour nos arbres ?… Des questions se posent et restent sans réponse…

illustrations de l’article : photo n°6 © Générations Futures – autres photos glanées sur le web sans mention d’origine (merci de rectifier si nécessaire).

10 Comments so far...

Clopin Says:

9 juin 2014 at 18:49.

En plein dans nos combats ! Je te demanderai peut-être l’autorisation de publier cet article dans la prochaine feuille de l’ARBRE l’an prochain, ce sera malheureusement toujours d’actualité…

Paul Says:

9 juin 2014 at 20:30.

@ Clopin – J’aurais préféré raconter une belle histoire de mésanges qui nichent dans une boîte aux lettres, comme Clopine, mais là j’avais trop les boules contre toutes ces saloperies invisibles.
Reproduction de l’article autorisée tous azimuts bien entendu.

Rem* Says:

9 juin 2014 at 22:52.

Ton article est TRÈS important, très émouvant aussi.
L’image de l’arbre au sommet de la bille m’a fait penser à Henri Michaux.
Voici quelques lignes d’un de ses poèmes que j’affectionne beaucoup :

Les arbres frissonnent plus finement,
plus amplement, plus souplement,
plus gracieusement, plus infiniment
qu’homme ou femme sur cette terre
& soulagent davantage.

Cela me fut envoyé il y a bien 15 ans par la courageuse éditrice-imprimeuse de l’artisanal atelier nommée « l’Arbre », qui fabriqua mon petit ouvrage sur le jardin… (je ne sais si elle a cessé de s’activer ou pas)…
Peut-être connaissais-tu ce poème de Michaux ? Je te l’envoie en guise de consolation, peut-être, mais surtout pour que tu continue de « frissonner » auprès du grand-frère arbre si sage, alors que les puissants sont de plus en plus fous-dangereux à nous empoisonner tous, arbres ou pas… BON COURAGE !

Zoë Lucider Says:

9 juin 2014 at 23:32.

Cela expliquerait des disparitions de ce type que je ne m’expliquais pas. Notamment un bel abricotier qui nous donnait abondamment des abricots charnus et juteux et qui est mort en 15 jours de façon inexplicable.
Quelle terre allons-nous laisser en effet!!!

Patrick MIGNARD Says:

10 juin 2014 at 09:21.

Merveilleux et triste article ! Je le mets sur un site où il a parfaitement sa place ! ! ! Pour méditation !
http://adap31.overblog.com/2014/06/la-mort-dans-l-arbre-a-mediter.html

Merci Paul !

fred Says:

10 juin 2014 at 09:25.

Du coup, je m’en veux un peu d’être reparti du Charbinat avec un mini chêne portatif ! j’hallucine un peu en pensant à ces poches de désherbant qui stagnent même 15 ans après ! Cela dit, par chez nous, on retrouve bien des obus datant de 14/18 alors …

la Mère Castor Says:

10 juin 2014 at 13:26.

Triste pour l’arbre, pour ta petite fille, pour tous les petits enfants.
(ton voisin t’appelle ma p’tite dame ? il a décidément tout faux)

Lavande Says:

11 juin 2014 at 11:30.

Voilà une nouvelle qui m’attriste profondément. La plantation de l’arbre de François a été un tellement beau moment que la disparition du premier arbre de la série des « arbres parrainés », dédié à une si charmante demoiselle, me désole vraiment.

Paul Says:

12 juin 2014 at 10:23.

@ tous – Merci pour vos commentaires qui m’encouragent à persévérer. Les pesticides ne tuent pas que des arbres et je vous invite à lire, à propos des vignes du Bordelais, l’excellent texte de Fabrice Nicolino, repris par Altermonde à cette adresse :
http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article26098

Lavande Says:

15 juin 2014 at 18:03.

Contente d’avoir appris un nouveau mot (j’aime bien les mots) : la MARCESCENCE.
Pas sûre que ce soit facile à placer dans une conversation de salon … quoique … les jeunes qui poussent les vieux pour se faire une place dans la vie active pratiquent la marcescence sans le savoir; pas facile d’ailleurs car parfois les vieux rechignent à laisser leur place, surtout si elle est bonne!

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