8 août 2014

« Anarchists Against The Wall »

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs .

Le travail remarquable d’un petit groupe d’activistes israéliens pour la défense des droits des Palestiniens

La tempête de feu et de destruction qu’a subi la bande de Gaza semble connaître un bref répit. Elément suffisant peut-être pour faire un pas en arrière et s’interroger sur le soutien qu’apporte le peuple israélien à l’action belliciste du gouvernement de droite ultra-conservatrice qu’il a élu. Les médias occidentaux nous vantent sur tous les tons l’adhésion d’une large majorité des citoyens à l’écrasement de toute volonté de résistance à l’occupation de la part des Palestiniens. Qu’une large fraction du peuple soutienne le massacre en cours, je veux bien le croire. Ce n’est pas la première fois que la propagande d’un régime totalitaire fait mouche. Je ne saurais trop vous recommander la lecture de l’analyse du journaliste franco-israélien Michel Warschawski, publiée dans le journal suisse « Le courrier » : « Pour Israël, l’ennemi c’est la négociation ». Dans son texte, l’auteur étudie avec finesse la stratégie du gouvernement Netaniahu, et les différentes réponses que propose la société civile.
Il existe en Israël un courant d’opposition minoritaire mais néanmoins très actif. Parmi toutes les organisations, connues ou méconnues, qui forcent l’admiration, car il n’est jamais facile d’aller à contre-courant dans un pays en guerre, j’ai choisi aujourd’hui de vous parler du petit groupe « Anarchists against the wall » (« Anarchistes contre le mur ») et du travail remarquable auquel se livrent ses militants depuis plus d’une dizaine d’années. Tous les Israéliens ne marchent pas au pas derrière les chars de Tsahal; tous les Juifs ne sont pas Sionistes. Evitons les amalgames rapides.

AATW image 1 Le jeudi 24 juillet 2014, une vingtaine de militants de cette organisation ont bloqué l’entrée d’une base de l’Armée de l’air, dans le Nord de Tel-Aviv. Les manifestant·e·s se sont allongé·e·s sur la route conduisant à cette base, le visage masqué de blanc taché de sang. L’objectif était de marquer, de façon non-violente, l’opposition aux bombardements meurtriers de la population civile de Gaza, et d’arriver à retarder, ne serait-ce que de quelques minutes, le décollage incessant des chasseurs-bombardiers. L’intervention de la police militaire ne s’est pas faite attendre et tous les manifestants ont été arrêtés. Certes, ce genre d’action peut paraître insignifiant, à l’échelle de la catastrophe humanitaire en cours, mais elle a le mérite de rappeler à l’opinion publique qu’il existe des voix divergentes. Plus d’une cinquantaine de refus d’incorporation ont été constatés : tous les jeunes israéliens ne souhaitent pas se souiller les mains en faisant le « sale boulot » pour le compte d’une bande de politiciens nationalistes, réactionnaires et tout aussi intégristes que leurs ennemis du Hamas. Ils n’ont d’autre choix alors que de se réfugier à l’étranger, se cacher, ou être jugés et emprisonnés. Afin d’attirer l’attention sur leur action, ils ont adressé une lettre collective au gouvernement, dénonçant les agissements honteux de l’armée israélienne dans les territoires occupés… Le nombre d’objecteurs de conscience refusant d’exercer un service armé s’élèverait à 2500 à 3000 jeunes par an, ces trois dernières années. Tant que l’opposition reste essentiellement orale ou écrite elle peut s’exprimer, au moins dans les médias plus ou moins marginaux. J’ai fait mention à plusieurs reprises de dénonciations véhémentes publiées dans les colonnes du quotidien travailliste Ha’aretz. Celui-ci fait relativement exception à la règle du « soutien sans faille à Tsahal ». On pourrait même se demander si certains de ces textes n’auraient pas été censurés en France, par nos médias zofficiels, soutiens quasi-inconditionnels de la politique du Likoud.

AATW image 2 Le mouvement AATW s’est constitué il y a une dizaine d’années, et a multiplié les actions « coups d’épingle » contre l’armée. Malgré la répression incessante, ses militant·e·s ne se sont jamais découragé·e·s, et leurs activités, toujours dérangeantes pour l’establishment, même si elles ne sont guère relayées à l’étranger, montrent qu’il y a quand même quelques grains de sable pour essayer de gripper le rouleau compresseur sioniste. Je voudrais dresser une brève rétrospective de leurs interventions les plus marquantes dans le paysage politique israélien, en précisant qu’il s’agit pratiquement toujours d’actions sur le terrain, la non-violence et la résistance passive étant les choix les plus fréquents de mode d’intervention. Quand on sait les risques que l’on court à s’opposer aux militants conservateurs, aux colons nationalistes et aux militaires de Tsahal, cette particularité mérite d’être signalée. Il est toujours plus facile de s’indigner sur le papier que face aux marionnettes casquées et armées. Les militant·e·s d’AATW sont intervenus fréquemment dans la zone du village de Bil’in. Situé en Cisjordanie, à 12 km à l’Ouest de Ramallah, ce village a été l’un des symboles de la résistance palestinienne contre la colonisation israélienne. En 2006, plus de la moitié des terres de ce village ont été confisquées et dévastées en vue de construire le mur de la honte ainsi que de nouvelles colonies. Des manifestations hebdomadaires de protestation ont été organisées sur une longue période. Les villageois, aidés par des activistes venus de tous les pays, ainsi que par des militants d’AATW, ont fini par remporter, en 2007, une victoire historique contre les occupants : la haute-cour israélienne leur a (pour une fois) donné raison et a bloqué l’extension des colonies existantes. La lutte pacifique menée par des militants déterminés a permis d’obliger l’état israélien à reculer, à démolir certaines constructions illégales et à modifier le tracé de construction du mur, de manière à ce que les terres que l’on a condescendu à bien vouloir laisser aux villageois palestiniens soient regroupées. Le Comité populaire de Bil’in et le mouvement « Anarchists Against The Wall » ont reçu, en 2008, la médaille Carl Von Ossietzky, attribuée chaque année par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme, aux organisations suscitant des initiatives qui font avancer les droits fondamentaux des citoyens de cette planète. Il s’agit là sans doute du premier coup de projecteur qui a été donné sur l’action d’AATW.

AATW image 3 Cette même année 2006, en novembre, une trentaine de manifestants ont occupé des tanks et des bulldozers dans un camp militaire à la frontière de la bande de Gaza  pour protester contre le massacre de Beit Hanoun. Les activistes sont montés sur les engins qu’ils ont recouverts de banderoles dénonçant les agissements de l’armée et de photos des victimes palestiniennes. Cette action s’inscrivait dans le cadre d’un mouvement national de protestation auquel participent d’autres groupes israéliens comme Gush Shalom ou Women’s coalition for peace… Les actions à Bil’in et dans la périphérie se multiplient et ne vont pas sans heurts. Une tour de surveillance est occupée en avril 2007 ; la police intervient sans ménagement et fait un emploi massif de gaz et de balles en caoutchouc. Plus de 20 militants sont blessés parmi lesquels la prix Nobel de la paix Mairead Corrigan Maguire, d’origine irlandaise.
En 2008, d’autres actions ont lieu dans le village de Ni’ilin, pour protéger l’intégrité des terres agricoles. Le bilan de ces actions est lourd : blessures, arrestations, emprisonnements… En juillet 2008, un vigile recruté par le ministère de la défense, n’hésite pas à tirer à balles réelles sur un cortège de manifestants désarmés. En 2009, le village de Ma’asara s’ajoute à la liste des lieux où ont lieu des démonstrations hebdomadaires pour témoigner de la résistance des Palestiniens au démantèlement de leurs communautés de vie. Sur le site de l’organisation AATW, les communiqués se suivent et se ressemblent : répression, arrestations, blessures par dizaines… La presse internationale est bien discrète sur les exactions commises par les colons et leurs soutiens institutionnels : maisons rasées, terres agricoles brûlées, plantations d’oliviers arrachées… La Résistance sur le terrain se poursuit cependant avec des méthodes non-violentes bien qu’il y ait parfois des dissensions entre les militants sur l’opportunité de continuer à jouer la stratégie du pot de terre contre le pot de fer.

AATW image 4 En novembre 2009, pour commémorer la chute du mur de Berlin, les militants démantèlent quelques éléments du mur construit à Ni’ilin. C’est la première fois, depuis qu’Israël a commencé la construction de la muraille, en 2002, que les opposants réussissent à en briser quelques éléments. L’un des participants, Moheeb Khawaja, a déclaré : « Il y a vingt ans de cela personne n’aurait pu penser que le mur qui séparait en deux la ville de Berlin pouvait être renversé. Pourtant, en deux journées du mois de novembre, cela a été fait. Aujourd’hui, nous avons aussi montré que cela pouvait avoir lieu ici et maintenant. C’est notre terre, derrière ce mur, et nous ne l’abandonnerons pas. Nous gagnerons pour une raison bien simple : la justice est de notre côté ».
Difficile de citer toutes les actions de solidarité auxquelles participent les militants d’AATW, tant elles sont nombreuses. La partie actualité du site internet de l’organisation est mise à jour lorsque c’est possible : trop à faire, trop peu de militants et l’action passe en priorité sur l’information… La liste des morts s’allonge aussi du côté des militants palestiniens. Chaque année on commémore le début de la résistance commune à Bil’in ; chaque commémoration donne lieu à de nouvelles arrestations… La non-violence tient toujours malgré les provocations de l’armée israélienne, dont certaines unités se sont fait une spécialité. En mai 2012, un officier israélien membre de l’unité d’élite Metsada chargée de missions « spéciales » de prévention, reconnait que ses hommes ont jeté des pierres sur les soldats israéliens présents à Bil’in pour forcer ceux-ci à faire usage de leurs armes contre les manifestants pacifistes…

AATW image 5 Ces dernières années, le gouvernement israélien a changé de tactique à l’égard de certains mouvements d’opposants solidaires avec les Palestiniens. La violence ne suffisant plus, les procès se multiplient et les amendes aussi, visant à asphyxier toute velléité de résistance. Sur son site internet, AATW a lancé un appel à la solidarité internationale pour faire face à des dépenses toujours plus nombreuses… Les besoins sont estimés à 1500 dollars chaque mois pour pouvoir fournir une assistance juridique aux militants et sympathisants arrêtés. La solidarité telle que la conçoit AATW ne s’arrête pas aux modestes limites de son groupe et les détenus palestiniens sont aidés chaque fois que cela est possible. Je vous invite à lire en détails la page « qui sommes-nous » rédigée par l’organisation. Elle a le mérite d’exister en version française. Le groupe AATW a le mérite aussi de débattre du rôle que peuvent jouer des militants issus du camp de l’occupant en solidarité avec les « occupés » et a tenté d’adopter à ce sujet une position originale. En aucun cas, les militants opposés au mur de l’apartheid ne doivent se substituer aux Palestiniens dans ce qui est leur combat. Ils n’ont pas un rôle moteur à jouer, mais doivent se présenter comme un appui. L’objectif de leur action est clair lui aussi : il ne s’agit pas, comme pour d’autres organisations, d’un combat mené pour que les citoyens israéliens puissent vivre enfin en paix, mais d’un combat pour que justice soit rendue au peuple palestinien. Ce choix situe l’engagement des militants d’AATW à un tout autre niveau sur le terrain, même s’ils ne se font aucune illusion sur leur importance numérique et sur leur impact face au rouleau compresseur de la machine de guerre israélienne.

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addenda – à propos de la non-violence, extrait du livre « anarchy alive » d’Uri Gordon (Editions Atelier de Création Libertaire 2012)
« L’action directe en Palestine-Israël soulève deux points spécifiques concernant la violence politique. […] Aujourd’hui, les anarchistes israéliens et internationaux n’entreprennent que des actions non-violentes et Palestine. Ce choix de la non-violence joue là un rôle tout à fait différent de celui qu’il tiendrait dans un pays du G8, par exemple. Il prend place dans un décor constitué par un conflit extrêmement violent, dans lequel la lutte armée s’avère plus la norme que l’exception. En même temps, l’ISM et d’autres organisations (tout comme les lois internationales d’ailleurs) reconnaissent la légitimité de la résistance armée tant qu’elle ne s’en prend pas à des civils. D’une façon intéressante, la « diversité des tactiques » met, dans ce cadre, les anarchistes dans une position plus confortable que celle d’un pacifisme strict. En s’engageant dans des actions non-violentes, sans pour autant dénoncer l’opposition armée, les libertaires israéliens ont, à leur manière, accepté une certaine diversité des tactiques. Certes, dans ce cas, ce sont eux qui prennent l’option non-violente. Ils contrebalancent ainsi l’accusation consistant à avancer que ladite diversité n’est qu’un euphémisme visant à défendre la violence. Il s’agit aussi d’octroyer une visibilité, de faire en sorte que le public occidental puisse identifier des aspects de la lutte des Palestiniens qui ne sont pas violents.
Le second point concerne le degré, rare, de violence étatique que subissent les anarchistes israéliens et internationaux. Celle-là est à la source d’un grand nombre de stress post-traumatiques et d’épuisement dans leurs rangs… »

2 Comments so far...

Rem* Says:

9 août 2014 at 10:08.

J’ai mis le lien – en commentaire – de ton excellent article, merci, sur mon article sur l’actualité, paru sur Cailloux dans l’brouill’art
http://rodolediazc.blogspot.fr/

patrice Says:

9 août 2014 at 10:26.

Dans L’EXPRESS n° 3289 du 16 au 22 juillet 2014, il y a une interwiew intéressante de l’historien ZEEV STERNHELL qui répond à la question: » un accord de paix peut-il être imposé? »: « les pressions extérieures sont d’une importance capitales. Aujourd’hui nous ne sommes pas capables d’une mobilisation intellectuelle et morale suffisante pour dire nous même que la guerre d’indépendance s’est terminée en 1949 et que la poursuite de la colonisation après 1967 a été une erreur historique qu’il faut maintenant réparé »…
Il dit tout haut ce que d’autres pensent ( je le pense aussi). Preuve qu’il n’y a pas que des jusqu’auboutistes en Israel.

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