9 décembre 2014

La petite bibliothèque noire et rouge du camarade Père Noël

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures .

Maitron anarchistes Les anarchistes – dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone (« le Maitron des anarchistes »)

Cela fait quelques mois qu’il est sorti, mais il m’a fallu du temps pour le digérer. Encore n’ai-je lu que les propos généraux et n’ai-je utilisé qu’un certain nombres de notices. Tel est l’usage qu’en ont prévu les auteurs. Il n’est jamais venu à l’idée de personne de lire un dictionnaire du début jusqu’à la fin ! Ce qui est particulièrement intéressant c’est que l’achat du livre donne droit à un accès libre à la base de données sur la Toile qui est nettement plus conséquente… C’est que des militants libertaires qui se sont fait remarquer dans divers domaines, du syndicalisme à l’édition en passant par l’action directe ou la fondation de communautés, il y en a eu un paquet. Depuis que les historiens officiels du PCF ne sont plus les seuls à « raconter » l’histoire du mouvement ouvrier, on commence à s’en rendre vraiment compte. Le livre regroupe les notices des militants les plus célèbres (500 notices quand même dans le volume « papier »). Sur le site, on trouve des compléments et des mises à jour aux fiches imprimées et beaucoup d’autres notices (3200 répertoriées à ce jour). On trouve des informations biographiques sur des gens connus comme Ernest Cœurderoy, Daniel Cohn-Bendit ou Louise Michel. On découvre aussi une foule d’autres personnages qui n’ont laissé qu’une empreinte discrète dans l’histoire sociale, mais qui, on se doit de le dire, ont quand même apporté leur pierre à l’édifice révolutionnaire. Si l’un de vos ancêtres se nommait par exemple Edouard Ricordeau, le Maitron vous permettra d’en savoir un peu plus long sur la vie mouvementée de cet infatigable militant syndical. Ricordeau joua un rôle clé dans la grève des terrassiers du métro parisien ; son arrestation, en 1908, après une grève des carriers de Draveil particulièrement dure, provoqua une grève générale des ouvriers du bâtiment… Je trouve important que le rôle fondamental joué par tous ces militants méconnus soit, grâce au travail de l’équipe de rédaction, remis sur le devant de la scène. Certes, l’ouvrage des Editions de l’atelier est un peu cher (50 €). C’est le cas bien souvent des ouvrages spécialisés à diffusion limitée et les autres volumes de la collection ne sont pas donnés non plus. Un grand bravo à toute l’équipe de rédaction ; ils sont au moins 7, de Marianne Enckell à Anne Steiner !

mouvement anarchiste Berry Le mouvement anarchiste en France de 1917 à 1945

Un ouvrage peut-être aride, mais ô combien instructif pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’idée libertaire. La période qui court de la révolution d’Octobre à la fin de la guerre de 1939/45 est intéressante à étudier parce que relativement mal connue. Quelles ont été les conséquences des événements qui jalonnent cette période (répression stalinienne, front populaire, guerre révolutionnaire d’Espagne, montée du nazisme…) pour les anarchistes ? Quelles étaient les divisions, et par cela même les forces et les faiblesses du mouvement ? Quels sont les différents courants ayant existé et quelles organisations les ont représentés ? Quelle a été l’attitude des anarchistes pendant la seconde guerre face à l’occupation allemande, face à la Résistance ou à la collaboration ? L’analyse faite par David Berry est rigoureuse et solidement argumentée.  Ce qui est surprenant c’est que l’auteur soit étatsunien et non français… Mais cela présente l’avantage d’avoir un point de vue extérieur sur la question, indépendant des différentes organisations actuelles… Armand Vullier a réalisé, pour le compte des Editions Libertaires et des Editions Noir et Rouge, associées pour cette publication, un excellent travail de correction. Nul doute que certaines idées avancées, certaines conclusions, se prêteront à polémique tant le parcours des organisations et des militants a été complexe et parfois changeant. C’est aussi la problématique de cette époque de notre histoire qui a voulu cela. David Berry démontre que, contrairement à ce qui a été raconté par certains personnages (internes ou externes au mouvement), l’implication des anarchistes dans la Résistance a été importante et que le nombre de ceux qui se sont tenus à l’écart du conflit ou qui ont plus ou moins collaboré avec le gouvernement de Vichy constituent seulement une minorité. Il est clair que l’histoire du Maquis comporte de larges zones d’ombre dont sont parfois responsables des historiens peu scrupuleux ou fortement marqués par leur idéologie et leur soutien – sans faille – aux dictats de Moscou. En 1945, la reconstruction du mouvement libertaire, lourdement frappé par la répression et par l’échec de la révolution espagnole, a été une tâche de grande ampleur. Le travail de mémoire de David Berry s’arrête à ce moment-là. D’autres auteurs, comme Roland Biard, ont brossé un tableau assez complet des années qui ont suivi cette guerre. L’ouvrage coûte 24 € et peut-être commandé dans toutes les bonnes librairies.

histoire mondiale anarchie Histoire mondiale de l’anarchie (Gaetano Manfredonia)

Voici qu’ARTE se lance dans l’édition de livres sur l’anarchisme, en partenariat pour ce volume avec les éditions Textuel. Gaetano Manfredonia est quelqu’un de connu dans le milieu de l’édition libertaire. Il est l’auteur, entre autres, du livre « Anarchisme & Changement social » aux éditions ACL, dont j’ai trouvé la lecture très intéressante. On peut donc s’attendre, de sa part, à un travail sérieux et il faut reconnaître que le sujet abordé est d’ampleur. Le seul défaut que je trouve à cet ouvrage c’est son coût…. 45 € en l’occurrence. A ce prix-là, on tape dans la gamme du livre d’art quasiment pour collectionneur et je ne vois pas l’intérêt d’un tel choix, d’autant que l’édition n’a rien de particulièrement luxueux : ni la reliure, ni le format, ni la qualité de l’impression ne justifient un tarif aussi élevé. Il faut reconnaître que le travail de recherche iconographique effectué est remarquable. Une multitude de documents, photos, fac-simile de journaux, de tracts, viennent illustrer le propos de l’auteur. C’est sans doute un joli cadeau à demander à votre beau-père ou à votre grand-tante, surtout s’ils ont une sympathie marquée pour le FN ou l’UMP. Avec un peu de chance ils auront un infarctus en lisant votre lettre au Père-Noël ou votre liste de mariage déposée chez Amazon… Pour être sérieux, je vous parle d’un livre que j’ai eu en mains, que j’ai feuilleté, mais que je ne me suis pas encore décidé à acheter, tant il y a des usages variés possibles pour ces quarante-cinq euro. Je ne dénigre en aucun cas le travail de Gaetano Manfredonia (cela serai malvenu de ma part car je n’ai lu que peu de textes), mais je m’interroge simplement sur le choix des éditeurs. N’hésitez pas cependant à consulter cet ouvrage (un coup d’œil sur le site dédié au livre permet de se faire aussi une idée de l’iconographie). Votre opinion peut être différente de la mienne et l’on dit aussi que quand on aime, on ne compte pas ! Information importante, je trouve, il paraît que le livre sera suivi d’un film documentaire dont la diffusion est prévue par la chaîne ARTE en 2015. A suivre donc…

Emma-couv1 Emma Goldman – Une éthique de l’émancipation (Max Leroy)

Encore un bel ouvrage (l’Atelier de Création Libertaire propose des mises en page et une impression de qualité indiscutables) mais à un prix plus raisonnable ! Un chouette bouquin sur une femme remarquable… Emma Goldman fait partie des figures féminines de proue du mouvement anarchiste, avec Louise Michel, Voltairine de Clayre et quelques autres dont j’ai déjà évoqué l’histoire sur ce blog. Beaucoup de ces militantes étaient avant tout des femmes d’action qui se sont investies principalement dans la propagande, l’organisation syndicale ou la solidarité. Leur pensée, leurs convictions étaient solides, mais elles n’ont guère eu le temps de philosopher et de laisser des traces écrites de leur action. Ce n’est pas le cas pour Emma Goldman qui a rédigé un certain nombre de livres, mais une fraction réduite de ses œuvres a été traduite en français, ce qui fait qu’elle ne jouit pas de la même popularité de ce côté de l’Atlantique. Seule son autobiographie intitulée « l’épopée d’une anarchiste » a eu un certain écho, mais la version française est largement tronquée. L’ouvrage de Max Leroy est intéressant de par son contenu, mais encore plus de par sa forme. L’auteur nous raconte la vie d’Emma Goldman, nous parle de ses idées et de leur évolution, tout cela en parallèle avec les principaux événements qui surviennent dans l’histoire populaire de ces années riches en péripéties diverses. Contrairement à d’autres militants connus, Emma est issue de la classe populaire dont elle défend les intérêts avec ardeur. Elle a travaillé longtemps dans des ateliers de couture pour effectuer des labeurs pénibles, mal rétribués, enfermée dans des ateliers où aucune condition d’hygiène et de salubrité n’étaient respectée. Le parcours qu’elle a suivi depuis sa Lithuanie natale est riche en événements. Jeune adulte, aux Etats-Unis, elle a été influencée très tôt par les idées anarchistes qui rencontraient une certaine audience dans les milieux ouvriers émigrés. Suite à cet engagement, les événements se sont succédé jusqu’à ce qu’elle devienne « Emma la rouge » ennemie jurée des patrons américains et de leurs sbires. Sa vie militante l’a conduite ensuite à parcourir l’Europe, à rejoindre la lutte révolutionnaire de ses camarades de Russie, à s’engager, enfin, aux côtés des militants anarchistes espagnols lors de la guerre révolutionnaire de 1936 : une belle histoire, racontée avec talent, d’autant plus que l’auteur sait, au fil des pages, interroger le lecteur sur les questions très actuelles que nous posent l’action et les idées de Mme Goldman. Le récit, rythmé comme une œuvre musicale, s’articule autour de quatre mouvements et d’une ouverture intitulée « la brèche socialiste libertaire » qui est une réflexion d’ensemble sur le parcours de cette militante exemplaire. Quelques textes, inédits en français, ainsi qu’une biographie résumée, viennent compléter cet ouvrage passionnant.

Walden Walden (Henry D. Thoreau)

Les éditions « Le mot et le reste » publient (entre autres) une série d’ouvrages  rédigés par des auteurs passionnés de nature (« nature writing » dit-on chez nos voisins anglo-saxons !). Je vous ai déjà présenté, dans ce cadre, au moins deux volumes qui m’ont interpellé : « le pays des petites pluies », de Mary Austin et « la route bleue » de Kenneth White… L’auteur du livre « Walden », Henry David Thoreau, que je vous propose d’ajouter dans votre hotte noire et rouge, est sans doute connu par une large part des lectrices et lecteurs de « la Feuille Charbinoise ». Je vous ai présenté ce personnage hors du commun de la mouvance libertaire, considéré comme l’un des pères de la « désobéissance civile » aux Etats-Unis, dans une chronique de septembre 2009 que j’avais intitulée « L’homme des bois, la cabane et le nouveau monde ».  « Walden » raconte la période de sa vie où, ayant décidé de se mettre en partie à l’écart d’une société dont il réprouvait la morale et le fonctionnement, il a choisi de vivre au fonds des bois en optant pour un mode de vie le plus sobre possible. Au fil des pages de son journal, Thoreau parle de ses motivations pour un tel choix et décrit avec talent la nature qui l’environne. « Walden » n’est pas seulement un journal de bord, mais aussi un ouvrage de réflexion philosophique. Plusieurs années ont été nécessaires pour rédiger ce livre qui est considéré aussi comme son chef d’œuvre littéraire. Le traducteur, Brice Matthieussent a bien su rendre l’ambiance originale du livre. Parmi les idées développées, souvent assez radicales, certaines peuvent prêter à sourire mais d’autres ont conservé toute leur actualité. David Henry Thoreau est considéré comme un « maître à penser » par de nombreux Américains de la mouvance altermondialiste, partisans de la décroissance et de la simplicité volontaire. D’autres ouvrages du même auteur sont disponibles chez cet éditeur. Un extrait de Walden :

« Quand j’ai écrit les pages suivantes, ou la plupart d’entre elles, je vivais seul au milieu des bois, à un mile de mon voisin le plus proche, dans une maison que j’avais construite moi-même, sur la berge du lac Walden, à Concord, Massachusets, et je gagnais ma vie grâce au seul travail de mes mains. J’ai habité là deux ans et deux mois. A présent, je séjourne de nouveau dans la civilisation… »

Le mot de la fin. J’aurais pu ajouter d’autres ouvrages à cette sélection tant les éditeurs qui s’intéressent aux publications « noir et rouge » ont une production abondante. En disant cela je pense à la BD de Florent Calvez, chez Delcourt,  consacrée à Sacco et Vanzetti, « American Tragedy ». Je pense aussi à l’émouvante autobiographie de Marcel Diaz, parue chez ACL, « De Freinet à la lutte antifasciste – Espagne 1936-39 ».  Une sélection a toujours quelque chose d’arbitraire. Mon idée était aussi de me limiter à des ouvrages ayant une portée plutôt générale. J’espère que l’un au moins des ouvrages cités vous intéressera…

pere-noel-noir-et-rouge  renne-protestataire

 

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