1 décembre 2015

En 2015, le « pays des merveilles » d’Alice, c’est le centre commercial !

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Luttes actuelles .

Le reste, elle n’en a pas grand chose à foutre.

Le climat ? on s’en fout : le centre commercial est climatisé. Les libertés fondamentales ? On s’en fout : au centre commercial, il y a au moins dix marques différentes de papier toilette. La destruction des forêts, des terres agricoles ? On s’en fout, au centre commercial on remplit un chariot pour moins de deux cents euros. Les profits délirants de quelques multinationales et des affairistes qui les dirigent ? On s’en fout : au centre commercial, il y a des cartes à gratter. Oncle René a gagné le remboursement de ses courses de Noël l’an dernier. Avec ce qu’Alice a acheté cette semaine, elle a au moins cinq chances de gagner.

Tant que l’on ne porte pas atteinte à la liberté de consommer, de rêver de consommer, d’espérer gagner plus pour consommer plus, il n’y a aucun souci à se faire. Seule une minorité de citoyens est indignée par l’interdiction des manifestations civiles prévues à l’occasion de l’organisation de la vingt et unième kermesse pour le climat. Sous couvert d’état d’urgence instauré après les attentats parisiens, on assigne les militants à résidence, on interdit l’accès au territoire français pour les altermondialistes originaires d’autres contrées. On n’a pas touché à l’essentiel : les marchés de Noël et les compétitions sportives restent autorisés. Que le gouvernement Hollande écrive au Conseil de l’Europe pour avertir que notre pays va sans doute « empiéter », en raison de la situation, sur certains droits fondamentaux…, aucun problème. La nouvelle est présentée par les médias dans la rubrique « faits d’hiver », entre la coulée de boue au Brésil et la crise qui menace l’industrie du tourisme à Paris. Les « droits de l’homme » c’est comme le découvert bancaire : on avertit le responsable de son compte et on peut se livrer à quelques excès raisonnables, surtout si l’on a bonne réputation… Rien n’empêche alors de rétablir le délit d’opinion, la prison politique et l’ingérence dans la vie privée de citoyens lambda. Le délit de sale gueule redevient monnaie courante et la délation une pratique parfaitement admissible. Sur le site de la « Quadrature du Net » vous pourrez consulter, au jour le jour, la nature et le nombre de « dérapages » et de « bavures » commis depuis le début de l’état d’urgence… Vous pouvez aussi lire ou relire « la stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre » de Naomi Klein. La journaliste canadienne a bien fait le tour du problème.

marche forcee la belette

Attentats ou pas, je ne suis pas certain que la « farce à 21 » aurait donné lieu à une mobilisation considérable… C’est dans ce sens là que j’ai écrit le paragraphe d’intro un peu désabusé de ce billet. Plus on supprime des droits de base aux citoyens, plus l’indifférence et la résignation progressent. Seule une minorité d’activistes a conscience des problèmes écologiques croissants et pense qu’il est possible de faire encore quelque chose, d’avoir une action globale sur la société et d’inverser la tendance actuelle à se diriger droit dans le mur. Comme le fait remarquer le vice-président de la fondation Hulot, Dominique Bourg, « il n’existe pas de mouvement de la société civile pour le climat ! il faut arrêter avec ces âneries ». Si je ne partage pas la majorité des conclusions exprimées par l’auteur, je suis néanmoins d’accord avec l’une des raisons qu’il donne de cette absence de mobilisation de masse :  « Cela s’explique par des raisons anthropologiques : nous ne sommes pas du tout des Sapiens (« sapiens » autrement dit « savant ») ! Nous agissons et réagissons quand nous sommes assaillis sur le plan de nos sens, quand nous percevons l’immédiateté d’un danger. Voir un mammouth débouler sur nous nous fait dégager, mais si quelqu’un nous dit qu’il y en a un qui risque d’arriver dans trente ans, c’est une autre histoire ! » J’ai eu l’occasion de faire ce genre de constat à l’occasion de la participation à d’autres luttes que celle contre le changement climatique. Mobiliser contre le nucléaire n’est pas évident non plus parce que les problèmes liés à l’irradiation ne sont pas faciles à percevoir (encore que, avec la multiplication des accidents graves dans les centrales et les usages militaires de l’atome, la démonstration soit devenue plus facile à faire). Par contre, une personne qui se mobilise contre la construction d’une usine nucléaire devient sensible à d’autres problèmes écologiques et sociaux et sera beaucoup plus « perméable » à d’autres thèmes de lutte auxquels elle ne s’intéressait pas au préalable. Mais seule une minorité, dans un premier temps, va effectuer la démarche nécessaire pour appréhender la globalité des problèmes environnementaux, économiques et politiques.

Le rôle des citoyens qui se mobilisent est essentiel à condition aussi que leur démarche soit compréhensible. Toute action doit être démonstrative et pédagogique : il faut que chacun comprenne ce qu’il a à gagner et à perdre, à titre personnel et immédiat, si les problèmes s’aggravent. Certains insulaires du Pacifique l’ont compris ; les européens prêts à construire des barrières pour endiguer l’arrivée des réfugiés, je n’en suis pas persuadé. De cette manière, nos concitoyens comprendront peut être, si l’on établit le lien entre l’économique et l’écologique, qu’un avenir heureux ne se situe pas forcément dans la direction d’un chariot d’hypermarché un peu plus rempli chaque mois. Quant aux militants, il faut aussi qu’ils se débarrassent le discours sur l’écologie de sa morale judéo-chrétienne omniprésente. Quand on parle de réduction du gaspillage, il faut cibler les gens qui gaspillent réellement, pas ceux qui ne réussissent pas à mettre le minimum vital dans leur panier quotidien (*). La lutte contre le changement climatique rejoint obligatoirement la lutte contre le capitalisme, sinon elle n’a pas de sens. EDF, Engie  ou Total sont d’ardents propagandistes de la croissance verte. Les journalistes des médias dominants se sont engouffrés dans la brèche ouverte par certains environnementalistes pour dépolitiser le problème écologique global. On peut lire à ce sujet l’analyse très lucide du sociologue Jean-Baptiste Comby : « on remarquera que la morale écocitoyenne, si prompte à nous dire qu’il faut éteindre la lumière, s’abstient de dévaloriser par exemple le fait de rouler en 4×4 en ville, un comportement pourtant très énergivore. »

La tâche est considérable car il faut arriver à défaire le formatage de l’esprit humain qui a été mis en place par des siècles d’éducation à la soumission. Nous avons appris, tous autant les uns que les autres, à obéir plutôt qu’à décider, à reproduire plutôt qu’à entreprendre, à réciter plutôt qu’à imaginer, à patienter plutôt qu’à réclamer. Pendant des années, l’école et la famille nous ont appris à nous plier ; l’église, la mosquée, le temple… ont ensemencé nos esprits avec l’idée de culpabilité collective et de plaisir différé. L’armée et les autres structures répressives ont veillé à ce que l’honnête citoyen ne s’écarte pas du droit chemin. Beaucoup sont morts pour que vivent des fictions qui ne les concernaient pas. D’autres ont fait un pas de côté puis se sont contentés de remplacer une idole par une autre, des chaines rouillées par d’autres plus clinquantes… Se démarquer de tout pour construire une société qui permette à tout un chacun de s’épanouir physiquement et moralement n’est pas évident. Obéir sera toujours une solution de facilité. Mais « le pays des merveilles » en direction duquel nous souhaitons nous aventurer a quand même une autre gueule que les promotions de l’hypermarché du coin. Nous ne rêvons pas d’un idéal mais nous souhaitons que chaque pas accompli nous conduise dans la direction d’un avenir meilleur pour l’humanité. L’anarchiste italien Malatesta résumait cela très bien : « L’anarchie […] est l’idéal qui pourrait même ne jamais se réaliser, de même qu’on n’atteint jamais la ligne de l’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance vers elle, l’anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être pratiqué aujourd’hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances. »

loi du marche

La plus grande partie des officiels qui se sont réunis pour la COP 21 n’ont aucune volonté de sauver la planète et d’améliorer la vie de leurs prochains. Leur objectif reste le même : faire le maximum de profit en un minimum de temps. La seule question est de voir si l’on peut peindre en vert la croissance économique et gagner encore un peu plus d’argent en se drapant vertueusement derrière quelques beaux discours hypocrites. Pendant quelques heures, les managers des multinationales ainsi que les pantins qu’ils ont nommés pour nous gouverner vont jurer leurs grands dieux qu’ils ne veulent que notre bonheur et qu’ils ont trouvé une solution miracle pour que chacun des habitants de la planète puisse rouler dans une berline surpuissante en bouffant des kilos de viande tous les jours. A partir de dorénavant tous nos excès vont devenir durables… Nous serons environnés de centrales nucléaires certifiées sans rejet de CO2, de champs d’éoliennes et de capteurs solaires… Les productions agricoles se multiplieront à l’infini dans de vastes fermes usines. Quand on pense que le film « Soleil vert », en son temps, a été qualifié de fiction ! Si des mesures coercitives sont prises il est probable que c’est Monsieur Toulemonde qui sera visé et pas les multinationales. Si l’on n’y prend pas garde, l’arsenal coercitif et répressif sera renforcé une fois de plus mais ces nouvelles mesures n’impacteront que notre vie quotidienne et non l’activité des grosses industries qui bénéficieront de passe-droits légitimés par le « contexte économique difficile ».

1984 c’est dépassé ; le pire reste à venir à mon avis, dans l’indifférence quasi-générale… Le rêve et l’espérance n’ont plus que quelques niches pour se réfugier, mais ce n’est pas pour cela qu’il faut renoncer à lutter pour une société plus libre, plus juste, plus écologique et – en bref – plus humaine… Comme de tout temps dans l’histoire, les minorités ont leur rôle à jouer, mais seront-elles assez fortes, assez unies et assez mobilisatrices pour stopper le rouleau compresseur du libéralisme ?… Je crois que nous pourrons en juger dans les prochaines années. Cette fin d’année 2015 aura eu au moins un « mérite » : nous apprendre de façon claire et limpide qu’il n’y a plus de gauche en France (ce n’est pas moi qui met cette idée en avant, mais le magazine révolutionnaire « Le Point »). Tsipras, Hollande, même combat, même arnaque.

Notes : merci à « La Belette » pour les illustrations empruntées sur son blog « fédérer et libérer ».
(*) Rapport Oxfam très instructif à ce sujet… « Une personne faisant partie des 1 % les plus riches au monde génère en moyenne 175 fois plus de CO2 qu’une personne se situant dans les 10 % les plus pauvres. »

8 Comments so far...

Patrick MIGNARD Says:

3 décembre 2015 at 10:33.

Voir aussi :

http://fedetlib.overblog.com/la-%22pub%22-ou-la-vie

L'Étrusque Says:

4 décembre 2015 at 10:26.

Hé ! Heureusement que « Soleil Vert » n’est (encore ?) que de la fiction !
Il y a statistiquement un certain nombres de connards dont j’aimerais ne pas bouffer les cadavres…

Paul Says:

4 décembre 2015 at 13:19.

@ l’Etrusque – Tout arrive ! Enfin un commentaire qui n’est pas ejecté par le centre de tri sélectif. on voit que c’est la COP 21 et qu’on s’occupe des espèces en voie de disparition.
Bon, avant de bouffer les cadavres, on va passer par le stade insectes dès qu’on en aura fini avec le surimi et les cordons bleus ! Quant aux cadavres, ça sera comme le don d’organes, faudra exprimer ses désirs sur son testament…

L'Étrusque Says:

4 décembre 2015 at 17:39.

Tu peux corriger ma faute d’orthographe ?
Il y a tellement tout plein de cadavres faisandés partout que j’en suis à mettre « un nombre » au pluriel !
Merchi.

Grhum Says:

8 décembre 2015 at 22:29.

Une petite rectification, concernant les manifestations sportives maintenues, ce n’est pas tout à fait exact. Pour les matchs de foot et autres manifestations dans des endroits « fermés » c’est vrai que le spectacle continue. Mais en région parisienne toutes les courses à pied sont annulées depuis le 13/11. J’aurai préféré que ce soient les marchés de Noël parisiens (sans intérêt, rien à voir avec celui de Strasbourg) qui le soient.
Bon heureusement la Saintélyon a bien eu lieu.

Paul Says:

9 décembre 2015 at 09:01.

@ Grhum – Merci pour la précision !

Anne-Marie Says:

12 décembre 2015 at 18:47.

« Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte écrasant – pour l’éternité – le visage d’un homme. » (Orwell)

Paul Says:

13 décembre 2015 at 08:32.

De belles réflexions à partager dans l’œuvre d’Orwell, même si celle-ci n’est guère réjouissante ! J’aime bien celle-ci qui est très connue : “Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent.”

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