17 octobre 2016

Hommage à Célestin Freinet

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour... .

portrait Je ne suis pas un fan des hommages et des commémorations mais, en ce mois d’octobre 2016, je ne peux pas laisser passer le cinquantenaire de la mort de Célestin Freinet sans vous en toucher un mot. Je me dois d’évoquer ce personnage hors du commun. Ce serait, je pense, une forme d’amnésie singulière, sachant qu’une bonne part de ma démarche pédagogique a été guidée par les techniques et la pensée de ce grand pédagogue, dans la mesure de mes moyens. Autre motivation, importante elle-aussi, cette année 2016 a été marquée, pour moi, par la disparition d’un ami qui a joué aussi un grand rôle dans les pratiques pédagogiques que j’ai essayées de mettre en place dans ma classe primaire. Cet ami, Michel Pellissier, dont la carrière s’est déroulée dans le département de l’Isère à part un bref passage aux PEMF à Cannes (Editions du mouvement Freinet), a eu le privilège de côtoyer Célestin Freinet pendant les dernières années de son existence (il a fait sa connaissance en 1957). Il a pu apprécier la rigueur, l’inventivité, mais aussi le sens de la camaraderie de cet enseignant « de base », de ce militant acharné d’une pédagogie véritablement populaire. Michel a joué un rôle important dans la période « soixante-huitarde » pour le développement des pratiques de l’école moderne. Nous partagions, Michel et moi, quelques points de désaccord avec Freinet, notamment ce choix politique étonnant de rester inscrit au Parti Communiste, y compris pendant les purges staliniennes, alors que ses valeurs, profondément libertaires, divergeaient de façon aussi singulière avec l’idéologie du parti en matière éducative. Un autre point sur lequel nous convergions, Michel et moi, c’est pour apprécier, le ton, le style si particulier de l’œuvre écrite de Freinet : nul jargon pseudo scientifique, nul délayage, mais des propos toujours directs, toujours compréhensibles et que le commun des mortels pouvait comprendre sans avoir besoin d’user pendant des années ses culottes sur les bancs de l’université.

ecole-de-vence« On ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif ! » disait Freinet, pour essayer de faire comprendre à ses lecteurs que l’un des moteurs de l’apprentissage chez l’enfant (mais aussi chez l’adulte) c’est la motivation, la curiosité, le besoin de comprendre le monde… Discours révolutionnaire en soi à une époque où l’on estimait que l’enfant n’était qu’un simple réservoir à connaissances, un territoire vierge à défricher, et qu’il fallait réprimer la curiosité, la distraction, l’imagination… L’école de Jules Ferry était là pour former des patriotes et de futurs employés serviles… Discours d’autant plus d’actualité à notre époque de régression où l’on entend à nouveau les sirènes hurler contre la pédagogie, les réformes, la remise en cause de la place centrale de l’enseignant dans le processus d’apprentissage. Un discours révolutionnaire dans les années qui ont suivi la première guerre mondiale, et qui l’est toujours à l’aube de ce XXIème siècle, empreint de conservatisme, d’imbécillité et d’arrogance. Par les techniques qu’il a mises en avant (travail coopératif, créativité, imprimerie et travail manuel, expression libre) Freinet a voulu bouleverser la structure de l’école traditionnelle. Des outils pour aider à faire passer des idées fondamentales… Il insistait pour que l’on parle de « techniques » Freinet plutôt que de pédagogie, récusant l’idée qu’il ait voulu construire un système monolithique. Un choix fondamental aussi : celui de rester au sein de l’éducation nationale afin que les enfants du milieu populaire reçoivent une éducation leur permettant, plus tard, de transformer la société dans laquelle ils allaient évoluer. Les choix de Freinet ont toujours eu une dimension sociale, contrairement à ceux d’autres pédagogues, qui ont préféré s’adresser à une élite capable d’inscrire ses enfants à des cours privés. La pédagogue Maria Montessori est très en vogue actuellement dans les milieux « écolos » ; peu de similitude entre leurs deux démarches même si les conceptions pédagogiques se rejoignent parfois ! Freinet a toujours milité pour une pédagogie populaire, même lorsque les forces réactionnaires en œuvre après la victoire du Front Populaire l’ont conduit à ouvrir une école « hors du système ». Le mouvement Freinet a fait tache d’huile au sein de l’école publique et a disposé d’une assise militante remarquable. Chacun expérimentait dans sa classe et échangeait avec ses collègues. On vantait les mérites de la correspondance et des échanges entre les élèves ; les enseignants adoptaient le même modèle pour perfectionner leurs outils. Le même idéal révolutionnaire habitait toutes ces personnalités qui ont œuvré en commun pour développer « l’Ecole Moderne », vocable regroupant tous ceux qui travaillaient en liaison avec Célestin Freinet et sa compagne Elise.

imprimerie-a-lecole D’autres mouvements pédagogiques favorables à une réforme du système éducatif ont suivi le cheminement inverse de l’Ecole Moderne. Je me rappelle que mon copain Michel me parlait d’un mouvement pédagogique assez célèbre dans les années post 70. Parti d’une base politique et universitaire après la Libération (dans la lignée de Paul Langevin ou Henri Wallon), ce mouvement cherchait désespérément des enseignants pour mettre en pratique les idées exposées dans ses ouvrages théoriques. A la même période, dans le mouvement de l’école moderne, après la disparition de Freinet, on essayait de trouver quelques universitaires pour donner un peu de « sérieux » aux « élucubrations » de la base. Je me rappelle d’un numéro du Nouvel Educateur (je ne me rappelle plus précisément lequel par exemple) dans lequel figuraient côte à côte un ensemble de propositions rédigées par Freinet et une exégèse (une sublimation ?) destinée à donner une formulation plus sérieuse parce qu’universitaire des idées de l’instituteur. On n’en était pas encore à l’époque où l’Education Nationale a remplacé le mot « ballon » par le terme « référentiel bondissant », mais on n’en était pas loin. Deux pages d’explication pour un texte initial de quelques paragraphes. Dans les années 80/90, Freinet n’était plus à la mode (et ne l’est toujours pas) parce qu’il appelait un chat… un chat, et parce qu’il estimait que mettre les mains dans le cambouis était plus important que de participer à des colloques internationaux. Autre souvenir, personnel celui-ci, une inspectrice en visite dans ma classe, visiblement satisfaite et me demandant, lors de l’entretien qui suivait invariablement toute inspection, « quels étaient mes référents pédagogiques ? ». Je me rappelle son air profondément apitoyé lorsque je lui citai le nom de Freinet, puis son sourire épanoui lorsque j’élargis l’horizon en citant Philippe Meyrieu et un autre chercheur plus en vogue à l’époque. J’ai bien senti à quel moment je devenais « crédible » ! On continue d’ailleurs à évoquer le nom de Freinet avec un peu de condescendance ou un sourire amusé, dans certains hauts-lieux de la discussion pédagogique  » de Gôche ».

invariants-pedagogiquesLorsque je me réfère aux gens qui ont eu une importance fondamentale dans ma formation, je suis fier de pouvoir dire que ce sont des personnes dont les idées s’expriment de manière limpide. Le bonheur de lire Freinet, Reclus, Kropotkine, Fournier, Clastres, Zinn (quelques noms qui me viennent à l’esprit en écrivant ces lignes) c’est, entre autre, que l’on n’a pas besoin d’un dictionnaire à chaque page. Non que je rejette l’emploi d’un tel outil ! Je sais fort bien que pour s’exprimer de façon précise on a besoin parfois d’un vocabulaire précis. Le vocabulaire populaire dans nos régions était d’une grande richesse par ailleurs. Dans son ouvrage « Chemin faisant », Jacques Lacarrière traversant le Massif Central à pied s’est amusé à noter les termes utilisés en géographie dans le langage rural pour qualifier vals, collines, cols et autres mamelons… Que seraient devenus les ébénistes d’autrefois sans varlope, sans gouge, sans bédane ? Mais lorsqu’on a le choix entre deux tournures de phrase, pourquoi choisir la plus alambiquée si ce n’est pour donner un côté précieux à son expression et renforcer son pouvoir de « spécialiste » ? Visiter l’Europe avec Reclus est un plaisir pour l’esprit ; comprendre le fonctionnement des sociétés autochtones d’Amazonie avec Clastres, partager sa réflexion sur la notion de pouvoir dans certaines de ces tribus, quel bonheur ! Heureusement que certains de nos « penseurs » actuels ont compris cela. Pour nourrir la réflexion et enrichir les esprits du plus grand nombre, il faut s’exprimer d’une façon intelligible par tous (ou presque tous), ce qui n’exclut pas le recours exceptionnel à des formulations complexes, dans la mesure où l’on prend le temps de les expliquer. Nul mépris, nul « populisme » dans mon propos… une admiration sans borne pour ceux qui sont capables de se dégager du carcan universitaire… J’écoute de temps à autre France Culture qui diffuse des émissions fort intéressantes. Je suis navré de dire que bien souvent il m’arrive d’éteindre la radio, non pas que les idées présentées soient déplaisantes, mais parce que le style des échanges me donne la migraine au même titre que le bavardage « ras les pâquerettes » du comptoir du café du commerce.

marceldiaz-couv1 Nombreux sont les exemples qui témoignent de l’engagement politique et social de Freinet.  Je voudrais en citer un, peut-être moins connu que les autres, c’est son implication personnelle, et celle du mouvement dans son ensemble, dans l’accueil des enfants des militants républicains espagnols de 1936 à 1940. Dans la vie de Célestin et de sa compagne, Elise, la solidarité n’a jamais été un vain mot. Lorsque la guerre fait rage en Espagne entre les Républicains et les partisans de Franco, des enfants, orphelins ou non, sont envoyés à l’abri en France. Cette migration s’accentue avec la « Retirada » en 1939. Ce sont alors des familles, complètes ou éclatées, qui traversent la frontière et sont confrontées à la brutalité de l’hospitalité française (eh oui ! Nos gouvernements n’ont pas attendu Calais pour se distinguer !). Malgré ses moyens limités, les enseignants du mouvement de l’école Moderne et Freinet en premier lieu vont donner l’exemple d’une véritable politique d’accueil  : collecte de fonds, de matériel, scolarisation des enfants, recherche de logements pour les adultes… Une période épique fort bien racontée dans ce texte publié sur le site de l’association des amis de Freinet, « L’école Freinet et la guerre d’Espagne« . La démarche d’un autre militant d’origine espagnole est intéressante à connaître parce qu’elle a suivi un parcours inverse : scolarisé à l’Ecole Freinet de St Paul de Vence, Marcel Diaz est parti combattre aux côtés de la CNT et de la FAI en Catalogne. Il raconte cette partie de sa vie dans « De Freinet à la lutte antifasciste », publié à l’Atelier de Création Libertaire.

le_maitre_insurge Pour finir je voudrais vous signaler un autre ouvrage développant l’engagement politique de Célestin Freinet. Vient d’être publié aux éditions Libertalia : « le maître insurgé ». Il s’agit d’un recueil d’écrits publiés entre 1920 et 1939. Le travail de synthèse a été réalisé par Catherine Chabrun et Grégory Chambat. Je vous en recommande aussi la lecture. Difficile de vous engager à découvrir l’ensemble de l’œuvre écrite de Freinet d’autant que nombre d’ouvrages sont épuisés et n’ont pas été réédités. Mais le hasard des vitrines des librairies d’occasion fait parfois bien les choses… Commencez par « Pour l’école du peuple » (Maspéro) ou « L’éducation du travail ». Vous aurez déjà matière à réflexion.

freinet-elise-celestinEtrange biographie de Freinet que je vous présente là, tant elle est incomplète !… Mais je pense que ce n’est pas là l’important. On trouve beaucoup d’articles, de livres, sur ce pédagogue, qui vous permettront d’apprendre à quel point sa carrière a été mouvementée, ou de comprendre quel a été le moteur de son besoin de transformer le système éducatif. Du début jusqu’à la fin, ses idées auront soulevé des vagues et provoqué l’indignation des « bien pensants », tant mieux. Quant au cinquantenaire de sa disparition, il n’a pas occupé l’écran d’accueil ou la première page de nos médias actuels. Mais il en est ainsi de beaucoup d’hommes ou (encore plus) de femmes qui ont passé leur vie à marcher hors des sentiers battus ou à en créer de nouveaux.

PS : je découvre, en terminant la rédaction de cet article, un très émouvant portrait de Freinet rédigé par mon ami Michel sur le site des « amis de Freinet ». Je ne veux pas le gâcher en n’en publiant que quelques extraits. Je préfère vous indiquer le chemin pour aller le lire complet (attention, il s’agit du second texte publié sur cette page).

2 Comments so far...

Paul Says:

18 octobre 2016 at 08:06.

Début d’amnésie ou constance dans les idées ?! C’est amusant, je m’aperçois que j’ai publié un article très proche de celui-ci en Octobre 2009. La question est de savoir si je vais m’intenter un procès pour plagiat ou pas ?

la Mère Castor Says:

24 octobre 2016 at 18:54.

Je connais un peu- fille d’institutrice puis directrice aux idées pas éloignées de celles de Freinet, ma mère avait, dans son école d’Asnières en préfabriqué, des lapins, des poules, des choses qui poussaient dans des pots, des jardinières, toute une vie qui grouillait à deux pas du bidonville – et il m’arrive d’acheter sur les brocante un BT, j’aime beaucoup ces petits fascicules. J’ai remarqué ce qui est dit dans l’article sur Montessori, devenue une marchandise pour parents bobos, en effet, et par là même une idéologie pas très loin du sectaire pour petits enfants de familles aisés (il faut voir le prix du matériel, par exemple)

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