22 février 2018

Propos sur la Liberté… à bâtons rompus

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; Humeur du jour; philosophie à deux balles .

Quelques réflexions sur un mot bien galvaudé par son usage commun…

 « Il faut se battre pour défendre la liberté ». « La liberté ne se donne pas, elle se prend ». « Les hommes naissent libres et égaux ». Ce mot « liberté » est omniprésent non seulement dans les ouvrages de philosophie mais dans les discours politiques dont nous sommes quotidiennement abreuvés, bien que ces derniers temps il semble passer au second plan derrière le mot magique « sécurité ».
« Dans les pays où les gens ne sont pas libres, ils sont malheureux. », nous explique-t-on, mais il est quand même nécessaire de restreindre cette liberté pour mieux assurer votre sécurité. Ce genre de propos ne semble pas traumatiser un grand nombre de contemporains, ce qui m’amène à penser que la liberté n’est sans doute pas l’exigence fondamentale de notre société (sauf si l’on réduit le sens du mot à « liberté de consommer »). Peut-être que nos concitoyens s’estiment suffisamment libres dans la mesure où on leur permet de suivre la mode et de choisir leur destination de vacances : Center Park ou Club Med, comme on veut. Quant à la liberté chez ceux qui en sont privés… Il semble que ce ne soit pas une revendication essentielle pour les habitués de l’apéro au café des platanes.  On pourrait se demander si la liberté ne serait pas un luxe, comme l’est devenue l’écologie pour beaucoup. Ce n’est en tout cas pas une revendication prioritaire, d’où l’adhésion (au moins dans les sondages) d’une masse de gens, à l’idée d’état d’urgence et aux subtiles modifications constitutionnelles qui s’en sont suivies : puisqu’on vous dit que c’est pour vous protéger des dangers innombrables qui vous menacent (sauf la neige !). Ce genre de mesures, que je trouve pourtant terriblement anxiogènes quant à l’avenir de ce que certains appellent encore fièrement « nos démocraties », ne semble pas inquiéter grand monde hors des cercles intellectuels, ou disons plutôt d’une frange aisée ou « éclairée » de la population . Historiquement, cela n’a rien de nouveau ; dans l’excellent livre « les luttes et les rêves », Michelle Zancarini-Fournel, montre que la revendication pour « plus de liberté » était fort rare dans les cahiers de doléances du Tiers-Etat en 1789. On peut comprendre que, quand on a le ventre vide, la défense de la liberté de la presse ne soit pas une priorité, d’autant que pour une majorité de futurs citoyens, la lecture est étrangère à la panoplie des compétences…

 Qu’un prisonnier ait envie de liberté, Monsieur Tout-le-monde peut le comprendre. Encore que ? Si cet être humain est derrière les barreaux, pense Monsieur Tout-le-monde, c’est sans doute qu’il l’a mérité. Quand on l’interroge dans la rue, à l’occasion d’un micro-trottoir (pratique courante des médias spécialisés dans l’information de merde), le passant lambda fait généralement du zèle, trouve les tribunaux trop laxistes, et rêve d’éliminer tous les ennemis publics désignés, à grand renfort de Prisons Haute Sécurité ou même de guillotine… Cet état d’esprit est compréhensible puisqu’on cherche depuis toujours à nous convaincre que la répression est un mal nécessaire, la seule solution efficace pour résoudre tous les problèmes.
Emprisonné parce qu’il a volé un paquet de bonbons dans un rayon de supermarché ? Il n’avait qu’à travailler comme les autres… Moi je n’ai jamais rien volé, pense Monsieur Tout-le-monde, et je n’ai jamais fait de prison. Ou alors il n’avait qu’à voler massivement, avec un peu plus de classe et ne pas se faire prendre ! Le patron de l’usine mérite une partie de l’argent qu’il gagne et s’il en vole une autre (la plus conséquente d’ailleurs) sur le dos des travailleurs, l’opinion estime qu’il ne s’agit là que d’une juste rétribution (des compétences, du risque…). Mais là, on s’écarte, pense Monsieur Tout-le-monde. On fait de la politique. Et la politique, se dit Monsieur Tout-le-monde, ça peut conduire en prison si on la pratique de façon trop désordonnée et surtout trop extrémiste. Quand on fait de la politique, ce qui n’intéresse guère Monsieur Tout-le-monde, on doit rester sur les passages cloutés. Conduire brillamment une campagne électorale, voter pour le bon candidat – celui qui a fait les plus belles promesses – c’est correct ; on ne va jamais en prison. Laisser brûler des gens dans un immeuble miteux parce qu’on a préféré réaliser un maximum de profits et envoyer l’argent des loyers aux îles Caïman plutôt que de l’investir dans des travaux de rénovation de grande envergure, c’est moralement condamnable, mais si on possède beaucoup d’immeubles ce n’est pas bien grave.

 Par contre celui qui ne respecte pas les règles du jeu, surtout quand elles sont très permissives dans un pays comme le nôtre, c’est normal qu’il paie pour les pots cassés et le nettoyage de la matraque pleine de sang de Monsieur l’agent. Caillasser la vitrine d’une banque ce n’est pas jouer en respectant les règles. Une banque, c’est comme une église, c’est une institution sacrée. Monsieur Tout-le-monde pense qu’il y a des pays où les gens n’ont pas de chance, parce que les règles du jeu ne sont pas aussi souples que dans nos belles démocraties. Dans ces pays-là, les gens devraient s’adapter, s’informer sur les passages cloutés et bien traverser au feu rouge. En Chine quand on s’aventure sur la voie sacrée des voitures et qu’il ne le faut pas, on est photographié par une caméra et la photo reste affichée dans un espace public quelconque, un abribus par exemple, tant qu’on a pas fait amende honorable en versant une petite somme d’argent à L’État qui pourra ainsi acheter une nouvelle caméra. En Turquie, on a le droit de penser du bien du gouvernement, mais pas de critiquer les choix politiques ou les pratiques de l’armée de manière désinvolte. Il n’y a pas longtemps, un blog feuillu extrémiste expliquait le cas d’une peintre enfermée en prison parce que sur un de ses tableaux, elle avait placé des drapeaux turcs sur des immeubles détruits. D’une certaine façon, ça fait de la peine à Monsieur Tout-le-monde, mais d’un autre côté, si cette femme avait respecté les règles du jeu qu’on lui a sûrement expliquées à l’école, elle aurait peint des nounours bleus dans une chambre rose ou représenté des coquelicots au pied des cyprès dans un cimetière. A l’heure qu’il est, au lieu d’embêter tout le monde avec ses réclamations, elle pourrait jouir de sa liberté dans les rues piétonnes d’Ankara et choisir librement entre acheter un pull chez Zara ou chez Armani, ou se payer une glace italienne ou une savonnette L’Occitane.

 Je pense que l’un des plus grands holdups qu’ait commis l’internationale capitaliste c’est la confiscation et le détournement du mot « Liberté », ce mot avec lequel on se gargarise nuit et jour quel que soit le bord politique auquel on appartient. Se battre pour plus de liberté, c’est une revendication qui ne fonctionne pas pour la grande masse de nos concitoyens qui considèrent que nous jouissons d’une liberté totale, tant que (comme on le leur a appris à l’école) on n’empiète pas sur les droits du riche qui occupe la place assise à votre gauche, ou sur les consignes du professeur qui est là pour vous apprendre à vivre en société. Très vite, quand on discute de cette idée de liberté avec les gens, on s’aperçoit qu’elle est liée, non pas à imagination, créativité ou accomplissement de soi, mais simplement au libre choix commercial. Les Chinois vivent de plus en plus libres parce que – comme dans les grandes démocraties – ils ont accès à plusieurs enseignes de magasins pour faire leurs courses, peuvent espérer acheter une voiture (y compris d’une marque étrangère à leur pays) et pourront, librement, courir toute leur vie après le confort matériel qui leur manque. Dans les rues piétonnes de nos grandes cités, on évolue librement car l’on peut choisir entre différentes marques de vêtements plus ou moins prestigieuses selon les modes, avant de rentrer chez soi, pour se faire embêtifier non moins librement par telle ou telle chaîne de télé, publique ou non. Pire, même, si l’on est un brin pervers, on peut se faire enculturer par France Culture ou Arte, chaîne alibi. On explique même aux Etatsuniens que c’est pour défendre leur liberté qu’il faut impérativement construire un mur sur la frontière avec le Mexique. Ce qui est grave c’est que ce genre d’assertion entraine une adhésion assez large dans les couches populaires.

 Point final. Pour Monsieur Tout-le-monde, tant que ces choix de consommation sont respectés, tout baigne dans le meilleur des mondes. Je me souviens que l’une des critiques que l’on adressait aux Maoïstes à une certaine époque, ce n’était pas les enfermements arbitraires et la torture, mais le fait que les ouvriers n’étaient pas heureux parce qu’ils étaient tous habillés de la même façon. Même connotation lorsqu’on parle d’architecture soviétique ou de la construction automobile dans les pays de l’Est : un choix trop limité, des couleurs tristes, ces gens sont malheureux parce qu’ils ne sont pas libres. A cette époque, le citoyen américain du Nord, grâce au capitalisme, pouvait choisir la couleur de sa cafetière et la cylindrée de son moteur de voiture. Le discours qui accompagne ces images dans les démocraties libérales est très subtil. Le mythe du « self made man » est largement valorisé. Certes, la vie est plus facile si on est du côté du manche plutôt que du côté de la pelle, donc il faut faire le bon choix. La responsabilité est individuelle : celui qui échoue dans cette course à la richesse financière (clé de la liberté) ne doit s’en prendre qu’à sa propre incapacité.  La carotte et le bâton : tout le monde peut réussir, avec beaucoup de travail, l’esprit d’entreprise et un peu de chance. « Regardez Steve Jobs, Bill Gates ou Warren Buffet : la construction de leur empire financier a démarré dans leur salle à manger ou dans leur garage ». Ceux qui ne sont pas dans la course, le même discours libéral se charge de les culpabiliser et surtout de leur faire trouver des coupables de substitution s’ils refusent de s’auto-flageller. On touche alors au grand art de la propagande : réussir à convaincre les exclus, les victimes de ce système, que ce sont peut-être eux les coupables de leur propre échec, à moins que ce ne soient « tous ces étrangers qui leur volent leur travail et leur pain ». Comme l’exprime si bien un slogan que j’ai lu il n’y a pas longtemps : « l’art des gens qui gagnent 10 000 euro par mois, c’est de convaincre ceux qui gagnent 1800 euro, que c’est la faute de ceux qui gagnent 450.  » D’où l’explosion des discours et des comportements racistes.

 Tout cela ouvre la porte à des débats d’ampleur. Voir derrière l’idée de « liberté » autre chose qu’une simple éventail de choix entre plusieurs chemins balisés, ce qui est une définition bien étriquée ; émettre l’hypothèse que vivre « libre » c’est aussi la possibilité, non de choisir dans le préexistant, mais de construire sa propre voie y compris si elle dévie des itinéraires les plus communément choisis… Penser cela c’est déjà faire un pas de côté quant à la norme sociale, notamment parce que cela amène à dénoncer les valeurs mises en avant par  notre système éducatif. Cette démarche n’est pas quelque chose d’évident pour Monsieur Tout-le-monde, ne serait-ce que parce que cela demande un brin de réflexion et que c’est fatiguant, surtout quand on passe les neuf-dixième de son temps d’éveil et plus de la moitié de sa vie à bosser et à se faire transporter pour aller bosser. Circonstances atténuantes donc pour s’être fait berner aussi facilement, d’autant que le parcours éducatif initial a bien préparé le terrain. Notre système actuel ne propose pas une éducation à la liberté, mais une éducation à l’intégration… La société comme moule et non comme terreau favorisant l’épanouissement individuel. Dans quelles conditions peut-on échapper à cette vision très restreinte de la liberté ? La réponse n’est pas évidente. Elle n’est en tout cas pas compatible avec la précarité qu’offre ce monde à ceux qui voudraient y trouver leur place.

Certains penseront que j’enfonce des portes ouvertes. Tant mieux si c’est le cas, mais je crains que l’on ne vive dans un contexte de plus en plus répressif et que pour beaucoup les portes ne soient fermées. Sans nul doute, il faudrait aller plus loin dans la réflexion, mais un blog n’est pas un ouvrage de philosophie ; ce n’est pas sa vocation. Les ouvrages à lire, pour approfondir, ne manquent pas : Albert Camus, Michel Bakounine, Henry David Thoreau, par exemple, mais pas que… Tant d’autres ont abordé ce thème !

One Comment so far...

Lavande Says:

22 février 2018 at 13:41.

Ben si, il y en a qui ont une haute idée de la liberté et la défendent ardemment:
« Eric Dupond-Moretti supplie d’éviter la prison à Jérôme Cahuzac »

http://www.lemonde.fr/recherche/#CCCqDKUWvuErHFHV.99

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