11 février 2019

Lectures hivernales (deuxième fournée craquante du petit mitron)

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures .

La première chronique « lecture de l’hiver » était parrainée par le vigneron… mais quoi de plus craquant que l’odeur du pain chaud sorti du four ? La seconde est donc chapeautée par le petit mitron. Désolé Prince de l’Elysée, mais il y a des jours où nous avons envie de bon pain bio ET de brioche, de belles amitiés ET de bons livres…  Cinq plats pour le menu du jour… C’est Byzance !

 Ces temps-ci, je vous promène pas mal à la campagne (normal c’est mon environnement au quotidien !)… Eh bien, restons-y avec un excellent bouquin qui est loin d’être une nouveauté puisque publié pour la première fois en 1904 : La vie d’un simple, d’Emile Guillaumin. J’ai tardé à lire ce livre bien que j’en ai entendu parler depuis longtemps, notamment dans les écrits de Poulaille. Ayant déjà eu pas mal de déceptions avec des romans basés sur la vie paysanne, je craignais de découvrir un énième roman de terroir, chronique larmoyante d’une famille méritante… En fait, cela a été une belle surprise que ce livre. La beauté du style et la richesse des descriptions ethnologiques rendent sa lecture passionnante. Dès les premières pages on comprend que l’auteur est partie prenante dans son récit et qu’il connait, non seulement par sa réflexion mais aussi par le « toucher » de ses mains, le sujet qu’il traite en profondeur. Il s’agit d’un véritable témoignage sur la vie paysanne au XIXème siècle et les mutations qu’elle va connaître. Emile Guillaumin s’est impliqué dans la naissance du syndicalisme paysan, mais son ouvrage n’a rien d’un cahier de doléances ou de revendications. Il n’a que peu d’estime pour les politiques et quelques descriptions pittoresques témoignent de cette indifférence proche du mépris. Les notables socialisants ne sont pas épargnés. Proche d’un certain nombre d’idées exprimées par les Libertaires, l’auteur, ami de Griffuelhes, de Mirbeau ou de Poulaille, ne s’est jamais impliqué dans un quelconque mouvement. Sa dure vie de paysan-écrivain a mobilisé toute son énergie. Un bon demi-siècle s’écoule entre le début et la fin de « la vie d’un simple » (mi XIXème siècle – début XXème). Une période de changements lents mais réguliers dans le mode de vie. Au fil des pages de ce récit vibrant d’humanité, on se rend compte des aléas multiples auxquels tenait la survie de ces laboureurs, mais on prend aussi conscience de la cupidité de la majorité des propriétaires. Dans l’esprit de certains de ces bourgeois aisés, la place sociale de celui à qui ils louaient leurs terres n’était pas très éloignée de celle du serf au Moyen-Âge. Le héros de l’histoire dénonce toutes les injustices dont il est témoin avec une certaine modération. Il est souvent au bord de la révolte, mais le bon sens paysan domine et limite les propos outranciers. Sans être vraiment ni « partageux » ni socialiste, on sent, tout au long des pages, l’espérance de l’auteur en une évolution de la condition paysanne vers plus d’égalité et de justice. Une belle lecture.

Guère de points communs entre mon premier et mon second choix, si ce n’est qu’il s’agit encore une fois d’un récit empreint d’une profonde humanité. J’ai découvert, un peu par hasard (mais avec aussi un coup de pouce de la bibliothèque en ligne « Babelio », seul « réseau social » doit je sois membre) « La jeune fille et le fleuve » de Bernard Housseau, aux éditions Passiflore. J’ai tiré grand plaisir de cette lecture et je voudrais vous inciter à faire une découverte que les chroniqueurs de la énième rentrée littéraire n’ont, semble-t-il, pas faite pour l’instant…
Trois acteurs principaux dans cette histoire : deux êtres humains, un vieil homme dont la vie n’a plus guère de sens (pour une raison qui apparaît assez tard dans le récit), une jeune fille qui erre dans le brouillard et peine à trouver sa voie, et un fleuve, la Garonne, dont les humeurs imprévisibles ne sont pas sans influence sur la vie des riverains. Les deux créatures vont raconter, à tour de rôle, leur rencontre surprenante ; la Garonne est présente, en toile de fond et donne au récit, non seulement son décor, mais également son rythme. C’est un livre qui m’a très vite captivé et que j’ai eu bien du mal à poser. La dernière page tournée, j’ai eu envie de revenir au début, en me disant que ma lecture, trop rapide, m’avait sûrement fait passer à côté de détails précieux (J’ai eu le même sentiment en lisant « Dans la forêt » de Jean Hegland). « La jeune fille et le Fleuve », ce n’est pas un conte de fées, mais une tranche de vie singulière ; certains détails, tristement réalistes, sont là pour rappeler que la vie n’épargne personne et encore moins celles et ceux qui sont issus de quartiers abandonnés et discriminés. C’est toutefois un récit profondément optimiste qui met en valeur le fait qu’un peu de chaleur humaine, un effort de communication, peuvent permettre un rapprochement entre deux êtres que tout semble séparer : non seulement le mode de vie, les préoccupations, mais aussi la barrière qui trop souvent s’impose entre les générations. Il ne s’agit là que d’un roman, certes, pas d’un traité de philosophie, mais il en émane quelques graines de sagesse que l’on peut recueillir et faire pousser avec bonheur dans son jardin intime. Celui qui est différent mérite d’être connu et non repoussé d’un geste méprisant. C’est parfois en se tournant vers « l’autre », que l’on peut espérer résoudre certains problèmes apparemment insolubles. J’ai retrouvé, à travers les dialogues des personnages, des situations que nous avons parfois effleurées lorsque nous discutons avec les « voyageurs » plus ou moins jeunes que nous hébergeons à la belle saison. Leur présence apporte un gain de vitalité ; nos points de vue, appuyés sur une expérience de vie un peu plus longue, les aident à certaines occasions à avancer dans leur propre réflexion. Ce facteur a sans doute joué son rôle dans mon approche du livre ; je dois dire aussi que le style de l’auteur, très plaisant, ainsi que notre amour commun pour le bois, ont eu leur influence !

 Les fans de Thoreau vont se régaler avec « Ma vie dans les Appalaches » de Thomas Rain Crowe. La filiation entre cet ouvrage et « Walden ou la vie dans les bois » est évidente et revendiquée par l’auteur. Son idée de départ, avant de se lancer dans l’expérience qu’il décrit dans son livre, est de faire comme son mentor – vivre dans une cabane en autarcie partielle – mais de prolonger son expérience pendant plusieurs années plutôt que de la limiter à une douzaine de mois. J’ai beaucoup aimé ce livre ; certains chapitres m’ont un peu moins accroché que d’autres mais j’ai apprécié la dernière partie malgré la nostalgie dont elle est pétrie. Au bout du compte, je me demande même si je n’ai pas préféré ce récit-là au Walden de Thoreau. Je craignais un peu au début que l’ouvrage soit écrit dans un esprit « guiness book », genre « il a tenu deux ans, moi je tiendrai quatre »… Dès le début du livre on comprend que ce n’est pas cet état d’esprit qui guide notre nouvel ermite. De plus, le temps qui sépare les deux expériences est suffisant pour que les données sociétales et environnementales ne soient plus les mêmes. Déjà entre les années 70 où se situe l’histoire et la décennie que nous parcourons à grandes enjambées, bien des éléments ont à nouveau changé et pas dans le bon sens. Bref, nous voilà face à un journal, pas vraiment chronologique, mais plutôt thématique. Les récits de vie quotidienne sont entrecoupés de réflexions intéressantes sur l’écologie, la place de l’argent dans notre monde, ou le peu de cas que nous faisons des savoirs ancestraux. Certaines idées prêtent à débat – probablement – mais il y a dans cet ouvrage matière à une réflexion sur des thèmes très concrets, abordés de manière non pontifiante. Par contre, si vous êtes amateurs d’intrigues et de péripéties rocambolesques, mieux vaut chercher ailleurs ! Personnellement, la vie d’ermite ne me conviendrait guère : les solutions communautaires, les réseaux, le partage… me paraissent plus adaptés… mais à travers le récit de Thomas Rain Crowe, de vraies questions sont posées et méritent que l’on cherche une ou des réponses possibles.

 Des péripéties, le livre « La naufragée du lac des dents blanches » de Patrice Gain aux éditions « Le mot et le reste » n’en manque pas. J’ai découvert ce livre un peu par hasard ; l’originalité du titre, le résumé de la quatrième de couverture et la confiance assez large que j’accorde à cette petite société d’édition marseillaise ont fait le reste. Je n’ai pas été déçu : l’auteur surfe avec habileté entre les passages mélodramatiques, l’humour de certains dialogues et la poésie des descriptions… Deux pêcheurs, pour se remettre d’un naufrage au large de l’île d’Ouessant, séjournent quelques temps dans le chalet d’un de leurs amis, en Haute-Savoie. Lors d’une randonnée, tout là-haut, dans l’éternité blanche, au bord d’un lac curieusement nommé, ils rencontrent une jeune femme noire épuisée. Elle se nomme Saamyia ; elle a fui son pays, la Somalie, où règne la terreur policière ; elle cherche désespérément les traces de sa fille Sahra dont elle a été séparée au cours de son périple. Nos deux héros et leur hôte se prennent de sympathie pour elle et décident de lui prêter assistance pour la suite de son enquête. Elle a besoin d’aide pour rejoindre la Suisse toute proche et prendre contact avec une institution charitable qui aurait pris son enfant en charge… Il n’en faut pas plus pour que nos quatre « zozos » ne se lancent à l’aventure… Débute alors une série d’aventures rocambolesques, une sorte de road movie en bateau, à pied, en motoneige… Plus nos enquêteurs avancent, plus leur objectif recule ; les raisons de désespérer sont nombreuses mais personne n’abandonne. Les trois hommes ont une attitude qui me rappelle parfois les personnages foutraques de la BD « les vieux fourneaux »… Le mélange des genres est pourtant une réussite : aucune maladresse, beaucoup d’humanité et de tendresse dans les relations au sein de ce quatuor improbable d’aventuriers… Difficile d’inscrire dans une catégorie quelconque ce livre qui a en tout cas le mérite d’évoquer de manière originale un thème tout à fait d’actualité à propos duquel la majorité de nos concitoyens ne brille pas par ses opinions et ses comportements.

 Dernier livre de cette deuxième sélection (attention il ne s’agit pas d’un classement !), « Deux sur deux« , roman écrit par un auteur italien, Andrea de Carlo, traduit et publié chez HC éditions. L’un de mes livres préférés de cet automne, mais comme je n’ai rien publié à cette période et qu’il s’agit d’un petit bijou dans le genre, il rejoint cette liste à la dernière minute. De quoi s’agit-il alors ? De façon tout à fait banale, d’une tranche de vie. On fait la connaissance des deux personnages principaux alors qu’ils sont encore au lycée. Ils suivent le même parcours politique et rejettent une société dont ils dénoncent les valeurs et à laquelle ils refusent de s’intégrer. Par la suite, la vie les sépare et tous deux suivent un parcours très différent, intégration ou marginalité… avant qu’ils ne se retrouvent et que les hasards de l’existence les amènent à confronter l’évolution de leur philosophie et surtout de leur comportement social. Dès le début, je me suis intéressé à ces personnages : j’ai eu l’impression de visionner à nouveau le film « le péril jeune » de Cédric Klapisch, qui fait partie de mes bobines préférées. Cette perception s’est ensuite estompée car le cheminement des personnages centraux d’Andréa de Carlo diverge vers des contrées que Klapisch (qui se limite aux années lycée) n’a pas explorées. L’auteur raconte la confrontation de ses deux personnages avec une société dont ils continuent à rejeter les valeurs mais à laquelle il semble que l’on soit contraint et forcé de s’adapter. Ce cheminement chaotique (surtout pour le plus « flamboyant » des deux garçons) est décrit avec subtilité et humanisme. le style de l’auteur est agréable à lire, et beaucoup de portraits ou de descriptions sonnent fort juste à mes yeux. J’aime beaucoup aussi le rôle joué par leur compagne, loin d’être secondaire.
Chaque fois que j’apprécie le début d’une histoire, j’ai la même inquiétude : je me demande de quelle façon l’auteur va terminer son récit, avec l’angoisse constante que la fin me déçoive ; chance… la fin de cette histoire ne m’a pas déçu  ; je dirai même qu’elle a été à la hauteur de mes espérances !
L’auteur ne se limite pas à décrire le bien-être (ou le mal-être) psychologique des deux amis, mais dépeint également leurs expériences professionnelles et leurs idées sur le rapport qu’ils peuvent avoir avec le monde. Est-ce possible de développer un ilot de paix dans un univers aussi conflictuel ? Peut-on échapper aux lois du système marchand libéral et au règne de l’argent roi ? Ces questions reviennent comme un leitmotiv au fil des pages. J’ai trouvé là un livre que j’ai eu bien de la peine à poser, même s’il ne s’y déroule aucune intrigue fracassante. Il ne s’agit, somme toute, que du récit d’une tranche de vie assez banale, mais dans lequel j’ai découvert de nombreuses résonances avec mes propres interrogations !

A la revoyure comme disait mon pote le bateleur.

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