13 mars 2019

Portrait de Patrick Geddes, géographe, biologiste, écologiste, urbaniste et anarchiste…

Posté par Paul dans la catégorie : Philosophes, trublions, agitateurs et agitatrices du bon vieux temps .

 Contrairement à ce qu’enseigne trop souvent l’histoire officielle, à la fin du XIXème siècle, tous les anarchistes ne sont pas occupés à poser des bombes ou à assassiner des chefs d’état… Il en est certains qui s’adonnent à des activités plus calmes, mais tout aussi révolutionnaires dans leur domaine. Prenons par l’exemple la liste des géographes qui se revendiquent du drapeau noir ; ils sont assez nombreux… Je pense à Elisée Reclus, Pierre Kropotkine, Patrick Geddes, Charles Perron, Léon Metchnikoff, Mikhail Dragomanov… et j’en oublie sans doute. Les deux premiers sont connus, le second surtout pour ses écrits politiques… J’ai déjà eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pense d’Elisée Reclus dont les travaux ont été largement remis à l’honneur depuis quelques dizaines d’années. Il en est un autre, personnage pittoresque lui aussi, dont j’aimerais vous parler aujourd’hui : il s’agit de Patrick Geddes, un géographe d’origine écossaise, connu dans un petit milieu de spécialistes, mais en partie oublié du public, notamment dans notre pays. Les sources documentaires en anglais sont abondantes mais ce n’est pas le cas en français, bien que Geddes ait fréquemment séjourné en France. Ses travaux touchent à divers domaines puisqu’il fut à la fois biologiste, sociologue, géographe et urbaniste. Comme Reclus, lui aussi a de nouveau droit de cité dans les travaux de chercheurs contemporains (il faudra un jour que l’on s’interroge sur ce phénomène, qui n’a rien de comparable à une « mode » !). Dans leurs divers écrits, par exemple, Kenneth White, fondateur de la géopoétique, José Cornuault, essayiste, ou Frederico Ferretti, enseignant chercheur en géographie, font souvent référence à son œuvre.

 Patrick Geddes a soulevé, de son vivant, des problèmes, comme celui de l’indépendance de son pays natal, l’Ecosse, ou celui de l’aménagement des grandes cités, qui sont tout à fait d’actualité. Je pense entre autres au référendum qui a eu lieu en 2014… Le « oui » n’était pas loin de l’emporter car nombreux sont les Ecossais qui souhaitent se séparer de la Grande Bretagne. Cet homme à l’imagination fertile fut également un collaborateur occasionnel d’Elisée Reclus, notamment lorsque ce dernier voulut se lancer dans la construction d’un globe terrestre de dimension colossale pour permettre à ses concitoyens d’avoir une meilleure approche de la dimension des continents et surtout du relief montagneux. Anarchiste, Patrick Geddes l’a été pendant de longues années, même s’il s’est éloigné de ses orientations politiques à la fin de sa vie. « Sur la route de la liberté, nous trouvons le drapeau rouge du Socialisme et le drapeau noir de l’Anarchisme, symboles des tendances contrastées qui existent en nous. Et en miroir de ces symboles, le développement de l’immense richesse, mais aussi de la grande pauvreté ». Il partage avec Reclus une conviction profonde sur l’importance de l’éducation, notamment pour les adultes, et une méfiance, justifiée à mes yeux, sur la spécialisation outrancière des recherches scientifiques. Ces positions « ouvertes » le conduisent à s’opposer à nombre de ses collègues universitaires. « C’est en faisant que l’on apprend » considère-t-il et ce principe explique sans doute le grand nombre de domaines auxquels il va s’intéresser, et la vie aventureuse qui va être la sienne.

Patrick Geddes et ses étudiants à Bombay

Patrick Geddes naît le 2 octobre 1854 à Balater dans le comté d’Aberdeen en Ecosse. Dès l’enfance, il témoigne d’un grand intérêt pour tout ce qui touche à la nature : « j’ai grandi dans un jardin » dira-t-il plus tard. L’éducation qu’il reçoit encourage son goût pour l’aventure. Il est scolarisé au sein de la « Free Church of Scotland » – une institution qui professe des idées plutôt libérales. Il fait de brillantes études secondaires et universitaires, même s’il formule très rapidement des critiques acerbes à l’égard des différents systèmes éducatifs qu’il côtoie par la suite. Il a pour professeurs quelques célébrités de l’époque dont Charles Darwin et Thomas Huxley. Il soutient brillamment sa thèse en zoologie à l’université de la Sorbonne à Paris. C’est à cette époque qu’il sympathise avec les idées libertaires, après avoir lu, entre autres, les écrits de Pierre Kropotkine. De retour en Ecosse, il débute une carrière d’enseignant à l’université d’Edimbourg, de 1880 à 1888 et se marie avec Anna Morton. Il crée une université d’été ouverte à des étudiants provenant de divers horizons et invite les savants avec lesquels il est en relation à venir y donner des cours (Elisée Reclus, entre autres, répondra à cette invitation). Sa carrière se poursuit à Dundee, où il occupe une chaire de botanique cette fois, jusqu’en 1919. Finalement il part pour Bombay en Inde où il occupe un poste d’enseignant dans le domaine de la sociologie. Mais ce parcours atypique est loin d’occuper tout son temps et ses centres d’intérêt personnels le conduisent à entretenir des rapports d’amitiés avec de nombreuses personnalités et à se lancer dans de multiples projets. Son réseau de relation est étendu, de ses professeurs tout d’abord à d’autres personnages importants de l’époque : Lewis Mumford, John Dewey, Albert Einstein, Pierre Kropotkine, Mahatma Gandhi, Rabindranath Tragore, Henri Bergson, Elisée et Paul Reclus…

 Lors de son séjour prolongé à Dundee il développe et met en pratique ses idées sur l’urbanisme ; l’une de ses convictions, novatrice pour l’époque, étant qu’il faut associer le plus possible les utilisateurs, les citoyens, à la gestion, à l’entretien et à l’administration de leur cadre de vie. Le développement urbain doit être accompagné d’un souci constant de respect de la nature. Il préconise le maintien d’espaces verts importants lors de la construction, et valorise la présence de jardins botaniques et potagers urbains. Ces réalisations doivent favoriser le maintien et l’observation de la biodiversité, ainsi que permettre d’approcher de l’autosuffisance alimentaire pour les nouveaux citadins… Tout cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? On peut facilement établir des liens entre les travaux anciens de Geddes et les écrits contemporains de Murray Bookchin sur le municipalisme libertaire, même si la dimension politique est beaucoup plus approfondie chez Bookchin. Ce travail sur l’urbanisme deviendra l’une de ses préoccupations principales à la fin de sa vie et il sera à l’origine de travaux d’aménagement à Edimbourg puis à Jérusalem et à Tel Aviv en Palestine plus tard dans sa vie.

 Patrick Geddes va également œuvrer pour une reconnaissance de la culture et de la nation écossaises et s’impliquer dans la rédaction de plusieurs revues. Parallèlement à son travail à Dundee il assure également des cours à l’University College de Dublin, et il est très impressionné par la vigueur du nationalisme irlandais et de la culture celte. Il souhaite enclencher le même dynamisme en Ecosse et pense que pour que ce phénomène dure, il est essentiel de mettre en avant la culture de son pays natal. On peut s’étonner de cette cohabitation entre l’idée nationaliste et le rejet de l’état et des frontières chez les anarchistes. Mais, aux yeux des géographes libertaires, l’Etat et la Nation ne représentent pas la même chose. Le signifiant du mot « Nation » n’est guère comparable à sa définition classique… « Les géographes anarchistes ne reconnaissaient pas l’État, mais ils considéraient la nation, dans le sens à la fois culturel et géographique, comme un objet sur lequel ils pouvaient travailler à « plusieurs échelles ». (citation extraite d’un texte de Frederico Ferretti au sujet de Geddes). « Le savoir national était présenté ici, non pas comme un enjeu chauviniste ou économico-fiscal (du genre « gardons notre argent pour nous »), mais plutôt comme une amélioration collective et publique de la communauté nationale, insérée pacifiquement dans une plus vaste communauté universelle qu’elle se doit de connaître à travers la géographie. » (idem)

 Geddes entretient une correspondance suivie avec Reclus et s’enthousiasme pour le projet de globe que le géographe souhaite construire à l’occasion de l’exposition universelle de Paris en 1900. En résonance avec ce projet, il rachète et il fait aménager à Edimbourg une tour observatoire (l’Outlook tower) qui se veut à la fois Musée, lieu d’expositions géographiques, laboratoire de sociologie. L’édifice est inauguré en 1892. Geddes espère permettre à ses concitoyens de mieux connaître, grâce à l’observation, la ville et sa région. Il souhaite également promouvoir la géographie et amener les personnalités du monde entier à s’intéresser à l’Ecosse. Dans son ouvrage intitulé « cities in evolution » voici comment l’universitaire parle de sa tour : « Ses six étages superposés représentent dans leur empilement comme une série de cercles concentriques dont les destinations vont en se rétrécissant, depuis le rez-de-chaussée, consacré au monde entier, ou le premier étage, attribué à l’Europe, jusqu’au cinquième étage, réservé à la cité même, surmonté d’une terrasse et d’une chambre obscure qui projette sur un écran tabulaire la perspective animée de ce centre régional de l’étude mondiale. » Lorsque les visiteurs sont guidés par le concepteur en personne, la découverte du lieu est passionnante ; lorsqu’il est absent, il semble que le lieu perde une bonne partie de son intérêt ! Voici ce que déclarent les premiers visiteurs. On se rend compte à quel point ce projet est fortement imprégné des idées de son concepteur. Le problème c’est que la vie agitée de Geddes l’amène à se déplacer en de nombreux autres lieux ! Données assez peu connues, Geddes va construire deux autres « outlook tower » en France. L’une au collège des Ecosssais à Montpellier en 1924 ; la seconde à Domme en Dordogne sera achevée par le neveu d’Elisée Reclus, Paul, après le décès de son ami. Quant au projet de globe, il sera abandonné en cours de route faute du financement nécessaire. Si vous souhaitez approfondir cette histoire de l’Outlook tower, je vous invite à lire une interview de Patrick Geddes publiée à l’origine dans la revue politique et parlementaire en avril 1910 et reproduite sur le blog « la vie quotidienne à Roscoff ».

Un autre projet conçu par Patrick Geddes pour Edimbourg. Celui-ci ne sortira jamais des cartons.

 L’évocation, certes rapide, de la vie de ce singulier chercheur, ne serait pas complète si l’on n’évoque pas le combat qu’il a mené pour l’égalité des droits entre femme et homme ainsi que ses convictions pacifistes.
« Pour Geddes, les femmes ont un rôle primordial dans la transmission des idéaux culturels, et des traditions dont elles sont en quelque sorte les gardiennes. Cette conception est radicale en ce sens qu’elle reconnaît enfin la femme comme l’égale de l’homme, mais conservatrice parce qu’elle accepte le rôle traditionnel de la femme dans la famille. » (citation extraite d’un texte de Tom Steele – autre source documentaire importante utilisée pour rédiger ce billet). Le combat des suffragettes ne présente par contre guère d’intérêt à ses yeux. Les raisons « biologiques » qu’il avance pour expliquer son désintérêt paraissent plutôt désuètes en ce début de XXIème siècle. Mais il fait preuve par contre d’une certaine lucidité quant à la possible transition vers le socialisme par le biais du vote. Il n’est pas le seul à réclamer pour les femmes des droits d’une toute autre importance que le fait de déléguer son pouvoir en mettant périodiquement un bulletin dans une urne. Ce combat est aussi celui de militantes anarcha-féministes comme Voltairine de Cleyre ou Emma Goldman. Précisons que le public sera très choqué par le livre qu’il consacre à cette question : « The evolution of Sex ». N’oublions pas que nous sommes en pleine période victorienne, en Grande Bretagne, lorsqu’il le publie… !

Collège des Ecossais à Montpellier

Patrick Geddes meurt le 17 avril 1932, à Montpellier. Les Français l’ont oublié mais il reste présent dans la mémoire collective de nombreux autres pays. Ses liens avec le mouvement sioniste, dans la dernière période de sa vie, lui ont valu quelques détracteurs. Mais il n’était pas homme à s’arrêter à de telles considérations… Le fait qu’il ait été l’un des urbanistes concepteur de la ville de Tel Aviv, ne signifie nullement qu’il aurait accepté le comportement impérialiste et colonisateur de l’Etat d’Israël après la seconde guerre mondiale. Il s’agit là d’un chercheur dont les travaux ont une importance exceptionnelle, tant ses idées étaient innovantes. Espérons qu’une attention croissante lui sera consacrée par ceux qui s’intéressent à l’urbanisme et à l’écologie (entre autres sujets !).
Pour finir, je vous propose de méditer sur ces belles paroles :

 « C’est par les feuilles que nous vivons. Certains ont l’idée étrange que ce serait la monnaie qui les fait vivre. Ils croient que l’énergie est générée par la circulation de l’argent. Alors que le monde est essentiellement une gigantesque colonie de feuillage, se développant et formant non seulement une masse minérale mais une véritable terre de feuilles. Ce n’est pas le tintement des pièces qui nous fait vivre mais bel et bien la plénitude de nos moissons. »

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