2 novembre 2020

Hommage posthume (et tardif !) à Ursula Kroeber Le Guin

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour...; l'alambic culturel; mes lectures .

Depuis longtemps, les œuvres d’Ursula K. Le Guin occupent une place de choix dans ma bibliothèque, du cycle de « Terremer » aux romans du cycle de l’Oekumen comme « les dépossédés » ou « la main gauche de la nuit ». Puis je me suis mis à guetter les publications de cette grande dame de la Science Fiction américaine que nos éditeurs bien de chez nous traduisent au compte goutte, surtout depuis quelques années. J’ai fait l’effort de suivre son blog, en Anglais (malgré les difficultés que j’éprouve avec cette langue qui n’est pas vraiment la mienne) ; j’ai guetté les écrits nouveaux qu’elle proposait à ses lecteurs anglo-saxons, jusqu’au jour où j’ai appris que cette femme extraordinaire n’était plus, et qu’elle ne nous offrirait plus de nouvelles histoires pour fertiliser notre esprit. En guise de consolation, comme cadeau pour l’un de mes anniversaires, je me suis offert la réédition en un seul volume de « Books of Earthsee », bel ouvrage qui tient compagnie aux 5 ou 6 volumes de l’édition française. Au cours de sa carrière, Ursula K. Le Guin a touché à bien des domaines d’écriture. L’un de ses principaux champs d’intervention est la Science Fiction, indubitablement, mais ses essais sur le féminisme, l’écriture, la nature, sont également passionnants. J’aime beaucoup le qualificatif « d’anthropologie humanitaire » qui a été attribué parfois à l’ensemble de son œuvre. Cette appellation correspond par exemple de façon adéquate à l’une de ses œuvres peu connue en France « La vallée de l’éternel retour ».

Ces derniers jours, histoire d’alimenter ma nostalgie, je viens de lire attentivement l’un de ses derniers livres traduits, « Danser au bord du monde ». Il ne s’agit pas d’un roman, ou d’un recueil de nouvelles, mais d’une compilation d’essais, de conférences, d’introductions d’ouvrages qu’elle a rédigés au cours de sa carrière littéraire. Ce livre m’a successivement charmé, puis déçu, avant que je n’adhère définitivement à l’intelligence de son propos, souvent très proche de ma propre façon de percevoir le monde, même si je n’ai ni la culture, ni la sagesse profonde de cette écrivaine hors du commun. Je crois que dans mon esprit, des œuvres comme celles d’Ursula Le Guin, Elisée Reclus, Pierre Clastres, Emma Goldmann, Célestin Freinet, Vandana Shiva (j’en oublie sans doute beaucoup !) sont les pierres de taille sur lesquelles s’est construit mon mode de pensée, mon éthique pour apprivoiser ce monde que j’ai parfois bien du mal à comprendre.

 Dans ce recueil, « danser au bord du monde », on trouve vraiment de beaux textes, dans lesquels sont exprimées des pensées profondes, souvent très clairement énoncées, comme j’aime les appréhender. A travers quelques phrases simples, elle ouvre parfois d’une chiquenaude des brèches dans des cloisons de papier, mais elle enfonce aussi de véritables murs en pierre de taille qui nous emprisonnent dans notre quotidien. Bien qu’elle ne soit étiquetée ni philosophe, ni sociologue, ni ethnologue (comme sa mère, la célèbre ethnologue Theodora Kroeber), mais rangée dans la catégorie des « simples auteurs » de littérature, qui plus est dans le sous-tiroir de la Science-Fiction (genre méprisé s’il en est dans ces salons littéraires où l’on essaie de régenter les modes de pensée), pour moi, Ursula Kroeber Le Guin se situe dans la cour des grands, celle des penseurs dont l’apport intellectuel fait progresser l’humanité d’un grand pas en avant.
Dans le même ouvrage, on trouve également quelques textes que j’ai trouvés de moindre intérêt (ou bien trop hermétiques parce que faisant référence à des codes que je ne possède pas). J’avais éprouvé la même sensation en lisant un autre recueil, « le langage de la nuit », à l’intérieur duquel on peut trouver aussi quelques pépites philosophiques. Si je veux dépeindre un état des lieux un tant soit peu honnête de mes relations avec l’œuvre de cette auteure, je dois dire aussi qu’il y a quelques rares titres auxquels j’ai eu un peu de mal à accrocher. Cela n’est guère surprenant lorsque l’on connait le nombre élevé d’ouvrages qu’elle a écrit, y compris dans le domaine de la littérature jeunesse (la fameuse série des « chats »).

 C’est l’importance de cette œuvre qui m’amène à placer Ursula K. Le Guin, sur une marche plus élevée que d’autres écrivaines anglo-saxonnes dont j’ai apprécié également les écrits. Je pense à des personnes comme Vonda Mac Intyre, Elisabeth Vonarburg ou Marion Zimmer Bradley. Les mauvaises langues parmi les connaisseurs des ouvrages de Mme Le Guin, diront sans doute que – parmi tous ces noms cités – mon auteure préférée est la seule à faire référence, à plusieurs reprises, à l’anarchisme, outre l’écologie et le féminisme… Je reconnais que l’identification aux idées de certains penseurs libertaires rejoint l’un de mes chevaux de bataille et n’est pas pour me déplaire. Rares sont les auteures, surtout dans le domaine de la littérature romanesque, à faire état d’une culture politique aussi solide que celle de Mme Le Guin, et à l’absence totale de pudeur à faire référence à des idées qui ne sont pas toujours en odeur de sainteté dans nos sociétés où il est convenu et apprécié de rester dans le « politiquement correct ». Je me fais le plaisir de vous signaler, au passage, que la trilogie « dons », « voix », « pouvoirs » qu’elle a rédigée, propose une réflexion tout en douceur sur le thème de la fascination des foules pour un quelconque leadership, et la manière dont l’image du héros prend une place prépondérante dans l’imaginaire populaire. Il s’agit à la fois d’une manipulation des médias au service de l’élite, mais aussi d’une aspiration du commun des mortels à trouver une idée à laquelle adhérer, un homme ou une femme providentielles à suivre aveuglément… Thèmes tout à fait d’actualité quand on voit les gesticulations des sites d’informations pour essayer de promouvoir d’hypothétiques « porte-parole » responsables (mais non choisis par ceux qu’ils sont censés représentés), après des phénomènes de société comme « Nuit debout », « Occupy Wall Street », ou la protestation au long cours du mouvement social des « Gilets Jaunes ».

 Beaucoup d’entre nous sont encore convaincus•ues que nous ne sortirons de la crise actuelle que lorsque nous aurons un leader charismatique… Un jour Guevara, un jour Tsipras, Moralès, Mélanchon, ou tout autre vedette à l’éloquence proverbiale. Peu sont conscients du fait qu’une fois ces personnalités installées dans le fauteuil du pouvoir il est fort difficile de les en déloger tant elles-mêmes sont convaincues de l’importance de leur rôle ! Ce phénomène est compréhensible lorsque l’on sait que toute notre éducation a consisté en un formatage à ce mode de pensée. Je m’éloigne de cette bonne vieille Ursula, mais pas tant que ça quand même. Il serait d’ailleurs regrettable d’assimiler cette grande dame à une vulgaire propagandiste pour une idée quelconque. Son œuvre est traversée par différents courants de pensée et ne témoigne d’unité que dans le sens de la permanence de ses interrogations. Le portrait qu’elle dresse d’une société « libertaire », à travers l’étude du mode de vie des habitants de la planète Anarres (roman « Les dépossédés ») n’est guère indulgente à l’encontre des idées de ces libertaires qu’elle affectionne pourtant au fil de ses réflexions.

 Ursula Le Guin est également influencée par la philosophie taoïste, et marquée par un pessimisme profond à l’encontre de l’attitude de notre société face à la crise écologique. Mais elle jouit avant tout du privilège de l’écrivain qui est celui de pouvoir jouer à l’apprenti sorcier et de manipuler des idées comme on effectue des mélanges improbables dans des éprouvettes. Un exemple pour conclure ce billet : sur l’un des mondes imaginaires qu’elles dépeint dans son roman « La main gauche de la nuit », les individus n’ont pas d’identité sexuelle marquée pendant la plus grande partie du temps. Ils deviennent « mâle » ou « femelle » avec un développement temporaire des organes nécessaires à la fonction de reproduction que pendant une brève période, le « Kemmer », à intervalle régulier. Cette période particulièrement animée terminée, chacun retourne à un état androgyne, sauf en cas de grossesse par exemple. Dans ce cas, les individus restent « femme » le temps de voir grandir le bébé et d’assurer le début de leur alimentation. Privilège de l’écrivain, mais privilège intéressant car il ouvre la porte à une réflexion passionnante sur le thème de l’identité sexuelle. Dans son recueil « Danser au bord du monde » Ursula K. Le Guin se livre à une autocritique plutôt amusante de son expérience. Le mouvement féministe a progressé depuis la publication de son roman, dans les années 60, et certaines de ses idées ont été soumises à un feu roulant de critiques !

Ursula Kroeber Le Guin nous a quittés le 22 janvier 2018 à l’âge de 88 ans. Elle a sans doute rejoint Ged l’épervier sur l’une des îles de l’archipel de Terremer. Nous continuerons l’exploration d’autres univers imaginaires sans elle malheureusement. Sa perception du monde témoignait d’une réflexion particulièrement riche ainsi qu’en atteste la citation que j’ajoute à cette chronique et qui me parait bien s’appliquer à notre fuite en avant de ces dernières décennies. Elle nous manquera encore plus pour cela.

  Nous savons où est l’avenir : devant nous. N’est-ce pas ? Il s’ouvre devant nous – nous avons un grand avenir – nous y entrons d’un pas assuré à chaque début d’année universitaire ou électorale. Nous savons aussi où est le passé : derrière nous, n’est-ce pas ? Si bien que pour le voir, nous devons nous retourner ; comme cela interrompt notre continuelle progression vers l’avenir, notre continuel progrès, c’est une chose que nous n’aimons pas beaucoup faire.
Il semble que les peuples des Andes de langue quechua, aient de tout cela une perception très différente. Pour eux, le passé est ce qu’on connait déjà, il est donc devant, sous notre nez. C’est un monde de perception, plus que d’action, une intuition plus qu’une progression. Comme ils sont tout aussi logiques que nous, ils disent que l’avenir est derrière – derrière votre dos, par dessus votre épaule, car l’avenir est ce qu’on ne peut pas voir, à moins de se retourner, le temps d’un coup d’œil en quelque sorte. Parfois, vous le regrettez, parce que vous avez vu ce qui était sur le point de vous sauter dessus… Aussi, tandis que nous entrainons les peuples andains dans notre monde de progrès, de pollution, de soap operas et de satellites, eux reviennent vers l’arrière – ils regardent par dessus leur épaule pour voir où ils vont.
Il me semble que c’est une attitude intelligente et pertinente. Elle a au moins le mérite de nous rappeler que la formule « aller de l’avant » pour parler de l’avenir est une métaphore, un élément de pensée mythique interprété au pied de la lettre, voire un bluff fondé sur une crainte mâle d’être inactifs, réceptifs, ouverts, tranquilles, immobiles. Nos horloges intranquilles nous font croire que nous fabriquons le temps, que nous le maîtrisons…
(extrait de « danser au bord du monde » p 171).

Crédit photos : 1/ site biography.com – 6/ © Ursula K. Le Guin Literary Trust

Des liens passionnants :
https://fantasy.bnf.fr/fr/comprendre/ursula-k-le-guin-une-femme-au-sommet-de-la-fantasy/

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