19 novembre 2020

Poivre, cabane et confinouilleries diverses

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour... .

 Dauphinois de souche, je suis, sans doute magnaud comme on dit par ici. Plus exactement anarcho rural dauphinois apatride, ça me convient mieux. Cheu nous dans la province profonde, c’est le pays du gratin, de la pétafine et… des noix. Autrefois, dans nos humbles masures campagnardes, les anciens passaient la saison d’automne et le début de celle d’hiver à trier des noix… C’était long, plutôt rasoir mais ça aidait les conversations et ça permettait de meubler les longues soirées à l’époque bénie où l’on ne pouvait pas se gaver d’idioties à la télé. De nos jours, avec la mode de diversifier les cultures dans les jardins d’agrément, et surtout d’accorder une place de plus en plus importante aux plantes nourricières y compris exotiques, v’la que de nouveaux travaux remplissent les plannings de veillées. Nous on a trouvé un truc terrible pour s’occuper les mains, c’est le poivre du Sichuan. J’avais écrit à propos de la plantation de cet arbre dans notre parc, à une époque où je n’avais pas encore réalisé qu’un jour il deviendrait productif et qu’il faudrait cueillir les baies de cet arbre redoutable et surtout faire un tri délicat pour la consommation. Si mes aïeux avaient connu ça ils auraient maudit la mondialisation des cultures, et se seraient repliés avec joie sur leur passe-temps traditionnel. Le poivrier du Sichuan produit abondance de petites baies rouges qu’il faut attraper avec adresse en évitant les piquants qui les entourent. Il faut ensuite patienter quelques jours, le temps que les fruits sèchent et que l’enveloppe s’ouvre en libérant (partiellement) la graine. Ensuite, il ne reste plus qu’à faire l’activité la plus distrayante et la plus propice à raconter des histoires de « Toto » : éliminer les petites graines noires pour ne conserver que l’enveloppe qui les entoure. Rendement estimé à 50 g par heure de travail. Notez bien que ça vaut le coup quand même car le « poivre du Sichuan » se vend dans les deux cent euros le kilo minimum dans les épiceries de luxe ! Je pense qu’on en a bien récolté de quoi faire un kilo cette année, mais je préfère donner des graines non triées aux copains que je ne souhaite plus revoir, plutôt que de leur offrir de mignons petits sachets enrubannés de poivre prêt à l’emploi sous le sapin. Maudits Chinois ! Et si on se lançait dans l’élevage des pangolins ?

Donc on occupe une fraction de temps de ce confinement en s’empoivrant gaiement ce qui vaut toujours mieux que de s’empoigner ou de s’emplâtrer la gueule. Seule la République ayant le droit d’être en marche, on devrait sagement rester dans un rayon d’un kilomètre autour de chez nous pour faire de « l’exercice physique ». Il est bien connu que les chemins forestiers sont un axe essentiel de la propagation des virus. Voilà au moins l’une des mesures débiles de ce confinement que l’on ne respecte pas. On profite du fait que notre commune n’a pas encore installé des caméras de vidéo surveillance de partout et que les drones de Macron sont encore dans leurs cartons. Trêve de plaisanterie, on est bien conscients du fait qu’il faut prendre des mesures pour éviter que cette pandémie ne fasse les mêmes ravages que la grippe espagnole, mais on regrette que les leviers de commande soient confiés à une bande d’énergumènes robotisés incapables de reconnaître leur incurie et de faire appel à l’intelligence collective et au bon sens populaire. Du temps où je bossais encore à éduquer nos chères « têtes blondes » j’ai toujours expliqué aux parents que finir à l’ENA était l’une des pires choses qui puisse advenir à leurs rejetons et qu’ils ne s’appuient pas sur des arguments de ce genre pour demander « un passage anticipé » de leur surdoué congénital.

 Rarement on ne vit autant de mesures incohérentes mises en œuvre, au point que décrivant le « confinement à la française » certains journaux allemands en sont venus à qualifier notre bon vieux pays d’ « Absurdistan ». Bien envoyé. La politique du « un pas en avant, un pas en arrière » et du « oubliez ce que je vous ai dit hier mais croyez à ce que je vous dis aujourd’hui » ne mène pas bien loin. Je comprends que les libraires aient du mal à admettre que l’on se contamine en manipulant des livres mais que tout va bien s’il s’agit de rouleaux de PQ. Je conçois que certains professionnels aient du mal à faire le distingo entre restaurant et cantine ou entre métro et salle de sport. Quant au cycliste, il peine, le malheureux, à admettre que la chasse soit une activité de première nécessité, mais que le fait d’aller faire un tour en vélo puisse être facteur de propagation d’un virus. Le problème avec toutes ces âneries, c’est que plus la confiance populaire dans les mesures de soi-disant « intérêt collectif » baisse, plus les théories farfelues trouvent de la place pour s’épandre. Les goujons d’extrême-droite frétillent d’impatience dans ce bain sociétal saumâtre. Revenons à la bonne vieille époque où l’on accusait les Juifs d’empoisonner les puits, où l’on brûlait les sorcières et où l’on résolvait les problèmes sociaux en organisant des croisades contre les Teutons. Vive le créationnisme !

Lors du premier confinement, les « journaux de bord » en ligne ont fleuri, chacun tenant à raconter dans quelles conditions il vivait cette épreuve. Certains étaient intéressants, d’autres simplement anecdotiques, mais ils témoignaient d’une certaine réactivité de l’esprit humain face aux agressions. Il était déjà bien clair que le parcours était plus ou moins combattant suivant les origines sociales et les conditions de vie. Mais de nombreuses formes de solidarité, d’entraide et de réjouissances collectives ont vu le jour. Cette fois c’est la débandade et le refoulement d’un esprit de révolte de plus en plus muselé. J’ai découvert, ces deux dernières années (depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes en particulier), l’emploi de plus en plus fréquent du terme « sidération » dans les compte-rendus militants ou journalistiques. Pour une fois, ce terme me paraît tout à fait adapté à la description de ce qui se passe en nous et autour de nous. Sidération face à l’accumulation de mensonges, de politiques répressives, de destructions sociales, de difficultés à gérer le quotidien… On aurait pu aussi utiliser le terme hébétude, mais sidération me semble tout à fait réaliste. Il y a un stade où face aux menaces arrivant de toutes parts à la fois, notre physique et notre mental éprouvent le besoin d’un repli sur soi illusoirement protecteur. Illusoirement protecteur car ceux qui ont bien l’intention de nous mettre au pas profitent de cet état non pour nous accorder quelques répits mais en rajouter une couche en matière de répression. Une petite couche de pandémie, une petite couche de terrorisme (la méthode du chiffon rouge agité face au taureau fonctionne à merveille) et l’on en profite pour essayer de mettre en place des mesures de plus en plus liberticides, tout en dénonçant le même genre de pratiques chez les « apprentis tyrans d’ailleurs ».

Face à cela, l’ajout de nouvelles craintes aux peurs ambiantes ne peut être qu’une catastrophe et il est plus que jamais nécessaire de mettre en avant les luttes, les gestes de révolte, les solutions concrètes au quotidien. Un petit rayon de lumière derrière l’obscurité envahissante. François Ruffin explique bien ce phénomène dans l’un de ses derniers bulletins vidéo : nos gouvernants s’appuient sur deux armes redoutables : l’amnésie et la peur. Oublier ce qui s’est passé avant (et qui était porteur d’espoir comme le mouvement des Gilets Jaunes) et avoir peur pour l’avenir (peur du terrorisme, des catastrophes naturelles, des virus, des autres êtres humains dans leur ensemble)… Quand par hasard on « commémore » un événement, c’est pour l’enfermer dans le poussiéreux placard aux souvenirs après l’avoir consciencieusement édulcoré. Chacun pour soi et tous pour le nouveau guide suprême qui nous emmène au Valhalla par des chemins connus de lui seul. Remarque au passage pour rassurer une fraction de mon lectorat : parler de Ruffin, ne signifie en aucun cas que j’ai le portrait de Mélenchon au dessus de mon lit !

 Ces réflexions me sont venues à l’esprit en mettant la dernière main à une réalisation à laquelle je tenais beaucoup. Dans un coin du jardin, nous avons construit une cabane et je viens d’en terminer l’aménagement avec quelques proches. L’extérieur était terminé depuis deux ans, mais il manquait un peu d’isolation et un aménagement intérieur. C’est chose faite et cela réjouit mon âme (encore) enfantine… Peut-être ce travail me permet-il aussi de jouer au philosophe retranché dans les bois, comme D.H. Thoreau l’a fait pendant une année dans la forêt de Walden… Je n’ai pas trop le tempérament à méditer et quelques heures de séjour comblent largement mes fantasmes ! J’ai baptisé pompeusement ce lieu nouveau « cabane des écrivains », mais, pour l’instant, j’ai passé plus de temps à m’y installer pour lire que pour écrire. La petite bâtisse s’est avérée aussi idéale pour faire des pique-niques avec la famille et les copains. Grâce à l’opacité du toit, les drones darmaniens ne savent pas encore ce qu’il y a dans nos assiettes et dans nos verres. Donc me voilà en plein trip cabane : dommage que mes mémoires se limitent à deux pages de calepin. Je m’y installerai pour raconter des histoires d’arbres ; il y a longtemps que je n’en ai pas publié dans ce blog.

Il n’est interdit à personne de rêver et, de surcroit, j’ai toujours aimé le jeu de rôle même si je ne m’y consacre plus guère. Cette année, le temps et l’argent attribués aux voyages ont été investis dans des travaux d’amélioration de notre confort quotidien (confort rustique, mais confort quand même à la mesure de nos ambitions). Je suis bien conscient des conditions privilégiées dans lesquelles nous traversons cette période de remous, mais les échanges verbaux avec les salades sont assez limités et ne remplacent en aucun cas notre besoin de rencontre sociale et d’évolution en liberté. Heureusement, nous avons des amis proches, très proches même sur le plan géographique. Mais comme les enfants, ce sont toujours les choses que l’on ne peut pas avoir qui nous manquent le plus.

NDLR : Merci à « La Belette » pour l’illustration numéro 2. Mille excuses pour l’auteur du dessin n°3. Je ne sais plus qui c’est, mais j’aime bien. Merci à ma compagne et à moi pour les photos d’ici (1, 4 et 5).

2 Comments so far...

Zoë Lucider Says:

20 novembre 2020 at 00:36.

Très jolie cette cabane, inspirante! Je suis bien d’accord, les inepties nous ravagent l’entendement et le sentiment d’impuissance nous met la rage. Je trouve de plus en plus que nous glissons sur une pente détestable. Bien à vous cher Paul

Paul Says:

20 novembre 2020 at 08:51.

Besoin de meubler ma ligne d’horizon avec de jolis artifices comme cette cabane ou avec de véritables baumes comme l’amitié et l’amour de mes proches. On fonce à marche forcée vers une techno dictature des plus insupportables et notre avenir s’obscurcit. Aura-t-on la force et le courage collectif de dire non une fois pour toute, j’en doute ! L’extrême droite est à l’affût ; les robots En Marche lui offrent un tapis de velours. Les ennemis publics numéros 1 ne sont pas ceux qui risquent d’arriver au pouvoir un jour, mais ceux qui l’occupent déjà et creusent le fossé de nos libertés. Merci Zoë d’alimenter régulièrement ce débat essentiel.

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