5 février 2008

« Orient Express », direction Constantinople, embarquez !

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; La grande époque des chemins de fer; les histoires d'Oncle Paul .

orientexpress1.jpg Place au rêve pendant quelques minutes !

Nous sommes le 4 octobre 1883. Journaliste au « Temps », l’un des quotidiens les plus lus de la capitale, vous vous rendez à la Gare de l’Est, afin d’honorer l’invitation qui vous a été faite de participer au voyage inaugural de l’un des premiers grands trains de luxe transeuropéen « l’Orient Express ». Depuis quelques mois, vous suivez de très près, pour les besoins de votre métier, l’évolution de ce projet excentrique qui vous fascine. L’heure est venue de « passer à l’acte ». Lorsque vous arrivez à la gare de l’Est, celle-ci resplendit de mille lumières qui ont été placées sous les verrières afin de marquer le côté exceptionnel de l’événement auquel tout le « gratin mondain » parisien est invité. Votre montre à gousset indique bien 18 h 30 : vous n’êtes pas en retard ! Il y a du monde sur les quais de la gare, mais il n’y aura que peu d’élus, suffisamment chanceux, pour parcourir 3200 km, jusqu’au bout du continent européen en un peu plus de 80 h. Rien que le nom de la destination, Constantinople, évoque pour vous l’Orient, l’exotisme et le dépaysement total.

Le train est bien là : une locomotive type 120 projetant de la vapeur par tous ses orifices, cinq jolies petites voitures de voyageurs en teck ciré. L’aspect extérieur du convoi évoque déjà le luxe dans lequel vous allez vous complaire. On dirait un train jouet tellement la rame est courte : un fourgon de tête, deux voitures lits, une voiture restaurant et un fourgon de queue. Il faut dire que la locomotive n’est pas bien grosse et qu’on ne peut pas lui demander de remorquer trop de voitures, d’autant que celles-ci sont plutôt lourdes. Vous vous installez sur l’une des banquettes du wagon restaurant, après avoir confié votre valise à l’un des nombreux employés de la CIWL (Compagnie Internationale des Wagons Lits) qui seront à votre service pendant le trajet et après avoir aussi visité votre chambrette personnelle. L’intérieur des voitures est très luxueux : on se croirait dans le salon d’un appartement des beaux quartiers. Outre les bois précieux, le cristal participe largement à la décoration. Les voitures sont chauffées à la vapeur, éclairées par un grand nombre de lampes à gaz, et très bien suspendues. Pour le confort de ces dames, un petit salon a été aménagé en dehors du restaurant, cependant que ces messieurs peuvent se détendre dans un fumoir bien aéré, en échangeant quelques considérations sur les difficultés à se procurer d’aussi bons cigares que ceux qu’on leur propose en ce lieu magique. Sur les tables en marquetterie, se dresse déjà le couvert pour le dîner : couverts et plats en argent et en vermeil, verres en cristal, serviettes brodées… La Compagnie a visiblement soigné le moindre détail.

orientexpress2.jpg Le voyage va être long : le « train express d’Orient », comme il s’appelle dans un premier temps, va contourner les Alpes par le Nord, puis longer le Danube. Quelques haltes prestigieuses sont prévues : Vienne, Budapest, Bucarest… En réalité, on vous a déjà prévenu que ce premier voyage ne se fera pas entièrement dans le même train, et qu’il vous faudra emprunter deux bateaux pour arriver à destination. A partir de Bucarest, en effet, le trajet se complique un peu. Vous franchirez le Danube à Giurgewo, en Roumanie, en empruntant un bac à vapeur, puis après une nouvelle étape en train jusqu’à Varna, au bord de la mer Noire, vous monterez à bord d’un paquebot qui vous déposera à Constantinople après une traversée de quinze heures. Ayant suivi le projet de près, vous savez qu’il faudra encore plusieurs années et pas mal de travaux pour que le trajet se fasse sans changer de véhicule.

La mise en place de ce projet n’a pas été évidente. Il a fallu batailler pendant des mois, sur le terrain diplomatique, pour obtenir les autorisations des différents gouvernements concernés. Il a fallu également solliciter l’accord de 7 administrations ferroviaires différentes. La fin du XIXème siècle est marquée par la montée des nationalismes, le repli des pays européens sur leurs frontières, et différents conflits internes dans les grands empires centraux. C’est en grande partie la volonté d’un homme, Georges Nagelmackers, fondateur de la Compagnie Internationale des Wagons Lits en décembre 1876 à Bruxelles, qui va permettre l’aboutissement du projet. Ce jeune ingénieur a été frappé, lors d’un voyage aux Etats-Unis, par la taille du réseau ferroviaire américain, mais surtout par le confort et l’opulence des wagons Pullman, déjà en service dans ce pays sur les grandes distances. Il rêve alors de créer en Europe des trains qui parcourront le continent d’une extrémité à l’autre, en se moquant des frontières et en éblouissant les populations par leur luxe et leur confort.

Le projet de Nagelmakers se concrétise donc en octobre 1883, et vous allez faire partie des premiers bénéficiaires de cette entreprise hors du commun. Vous ne savez pourtant pas que vous vivez le début d’une véritable légende. En moins d’une décennie, l’Orient Express va devenir la forme de transport à la fois la plus luxueuse et la plus rapide du monde. De nombreuses gares modernes ainsi que des hôtels de grand luxe seront construits dans toutes les villes étapes, le long de son trajet. On ne compte pas le nombre de têtes couronnées, de chefs de gouvernement, d’hommes d’affaires fortunés ou de mondaines qui l’utiliseront. Il faut malheureusement payer des sommes formidables pour profiter d’un confort que les ouvriers parisiens ne connaîtront jamais dans les voitures bringuebalantes de classe III ou IV remorquées par les locomotives poussives des trains de banlieue. L’Orient Express est un jouet pour les riches… et une source d’inspiration pour les artistes et les écrivains.

orientexpress4.jpg On raconte par exemple que le nouveau train fascine le roi Ferdinand de Bulgarie. Le souverain galope à cheval le long de la voie ferrée, exige l’arrêt de la locomotive, monte à bord et prend non seulement l’uniforme mais aussi la place du conducteur, au grand dam des passagers, plutôt inquiets ! Les plaintes sont nombreuses auprès de la Compagnie, et il faut plusieurs interventions diplomatiques pour que le Prince comprenne que le train n’est pas vraiment son jouet personnel. Autres temps, autres lieux : 1917, la révolution d’Octobre voit le triomphe des bolchéviques et l’arrêt des hostilités avec l’Allemagne. Depuis 1914, l’Orient Express a arrêté ses trajets, et ses wagons luxueux ont connu des destinées variées : certains sont transformés en « bordels », d’autres utilisés pour le transport des troupes. Le nouveau gouvernement bolchévique souhaite utiliser les voitures de l’Orient Express pour le transport des membres de « l’élite » du parti… Les archives de la Compagnie conservent un courrier à ce sujet, émanant d’un jeune cadre nommé Joseph Staline… Quelques années plus tard, Hercule Poirot, lui aussi…

Le train recommencera à circuler en 1919, puis s’arrêtera un temps à cause de la deuxième guerre mondiale. Après cette période, les modifications de trajet, les interruptions de service, la « popularisation » des rames marqueront progressivement la décadence de « l’Orient Express » des origines. En 1970, il ne reste plus que quelques voitures éparpillées en Europe, sur les 2268 que possédait la Compagnie en 1931… Mais ce n’est point là l’objet de notre propos… Il est 19 h 30. On entend divers coups de sifflets, la vapeur s’élève en panache au dessus de la cheminée de la locomotive, remplissant d’une sorte de brouillard le hall de la gare de l’Est ; le drapeau du chef de gare s’abaisse et le train s’ébranle. Des centaines de mains s’agitent sur le quai, des bras se tendent par les vitres abaissées, la vitesse augmente. Peut-être aurez-vous le temps, pendant le trajet, entre deux coupes de champagne, de lier connaissance avec votre voisin immédiat : il se nomme Edmond About et travaille à la rédaction de son dernier roman. Bon voyage !

NDLR : quand on vous dit que c’est un « blog » qui « surménage » ! Vous noterez la finesse des enchaînements, avec la chronique d’hier sur le commerce équitable par exemple !

2 Comments so far...

fred Says:

5 février 2008 at 10:02.

Châlons en Champagne, Châlons en Champagne ! 3 minutes d’arrêt !
Je sais … c’est ballot de s’arrêter si tôt !

Lavande Says:

6 février 2008 at 11:00.

Dans la foulée de Fred, une blague suisse. Arrêt en gare de Lausanne. A un bout du train un employé crie: « ICI LAUSAAAAANNE ! » et à l’autre bout du train, un autre employé: « ICI AUSSI ! »

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