25 février 2010

Dans la malle aux livres de ce mois

Posté par Paul dans la catégorie : l'alambic culturel; mes lectures .

les_deux_ames Les deux âmes de l’écologie – une critique du développement durable – par Romain Felli (éditions L’Harmattan – 100 p – 11 €)

Il y a des ouvrages qui aident à avancer dans une réflexion sur la transformation possible de notre société, non parce qu’ils proposent des idées vraiment inédites, mais parce qu’ils offrent une étude bien construite des concepts déjà existants. Ces livres, plutôt rares en réalité, permettent de progresser en s’appuyant sur des bases très claires plutôt que sur un fatras idéologique ou des slogans. Le livre de Romain Felli, « Les deux âmes de l’écologie » fait partie de ces travaux précieux. Je l’ai lu attentivement ;  je dois même dire je l’ai dévoré : d’une part il répond à un certain nombre de questions que je me posais auparavant ; d’autre part, il a  le mérite d’être court et plutôt facile à lire. La lecture terminée, j’ai choisi mon camp : je me croyais écologiste social ou écologiste libertaire, selon les moments ; en fait, selon les critères choisis par Felli, je suis un « écologiste par en bas ». C’est un peu moins fringant comme étiquetage, mais il faut faire avec son temps. Trêve de plaisanterie, je vais vous expliquer en quoi ce livre m’a séduit. L’auteur propose une analyse à la fois idéologique et historique du concept de développement durable. Celui-ci est apparu dans les années 90 et on nous le sert actuellement à toutes les sauces, le but de la manœuvre étant généralement de nous faire avaler des couleuvres. L’entreprise qui ne s’intéresse pas au « durable » en 2010, au moins au niveau du discours, est vraiment dirigée par des arriérés et guidée par une agence de com préhistorique…
Comment se fait-il que l’écologie, qui était globalement une remise en cause révolutionnaire de la société dans les années 70 et qui avait, à ce titre, séduit nombre de militants gauchistes ou libertaires, ait pu produire une telle bouillabaisse réformiste et consensuelle trente années plus tard (il suffit de regarder par exemple les gens que l’on voit rassemblés côte à côte dans les listes « Europe-écologie ») ? Le terreau qui a permis la naissance de cette fiction selon laquelle le capitalisme va réussir à se refaire une virginité grâce à la peinture verte, existait-il déjà à l’origine, et ne s’agit-il pas tout simplement de l’expression d’une idéologie qui était déjà influente dès les origines de l’écologie ? Comment se fait-il que ce courant, sans doute minoritaire au départ, ait réussi à s’imposer aujourd’hui, au détriment de la tendance sociale et libertaire du mouvement ? Que recouvrent sur le plan idéologique ces deux grandes écoles (et leur palette de nuances subtiles) que l’auteur qualifie d’écologie par en bas et d’écologie par en haut ? Les uns se battent pour une transformation profonde de la société et considèrent que seul ce changement dans l’organisation des rapports économiques et sociaux provoquera une évolution des mentalités. Il permettra du même coup une transformation réelle des rapports de l’homme avec son environnement. Les autres se battent pour les générations futures, et veulent lutter pour une conquête progressive et une réorientation des institutions existantes : imposer de nouvelles lois permettant de mieux protéger la nature, élargir considérablement la place réservée aux experts dans les processus de décision, imposer, éventuellement par la contrainte, des décisions impopulaires mais conformes à une certaine vision de l’équilibre planétaire… Ces deux cheminements idéologiques sont en grande partie opposés et ne sont pas prêts à se réconcilier. Romain Felli présente ces deux grands courants de pensée. Il explique en détail et illustre son propos par de nombreuses citations. Il ne s’agit point là d’une étude prétendument objective puisque l’auteur ne manque pas d’indiquer, dès le sous-titre de l’ouvrage (« une critique du développement durable ») dans quelle direction vont ses sympathies, mais l’exposé est suffisamment clair pour que le lecteur puisse faire ses propres choix.

misere_du-present Misères du présent – Richesse du possible – par André Gorz – Editions Galilée (230 p – 25 €)

Ce livre est paru en 1998 et il ne s’agit donc pas d’une nouveauté. Plus le temps passe cependant, plus la pensée de Gorz revient sur le devant de la scène, et il devient difficile de ne pas en tenir compte. Un ouvrage récent paru à son sujet (André Gorz est mort en 2007) s’intitule d’ailleurs : « André Gorz : un penseur pour le XXIème siècle » (ouvrage collectif). D’une formation marxiste plutôt orthodoxe, Gorz s’est tourné rapidement vers l’écologie, et, pour faire le lien avec le paragraphe précédent, ne se situe aucunement dans le camp des partisans du développement durable, c’est à dire celui des « écologistes par le haut » ! Je ne sais pas quelle place exacte l’avenir accordera à son œuvre, mais, à la suite de cette première approche, je considère qu’il s’agit d’un auteur assez difficile à aborder. La lecture du volume dont je vais vous parler nécessite donc quelques efforts intellectuels !  D’une manière générale, j’aime que les idées soient exprimées avec un vocabulaire simple (ce qui ne veut pas dire simpliste) et formulées de façon relativement limpide ; ce n’est pas toujours le cas dans le domaine de la politique ou de la philosophie.  Le problème c’est que les universitaires, quel que soit leur domaine, sont habitués à côtoyer un langage technique souvent complexe qui leur est familier mais ne l’est pas forcément pour le grand public. Rassurez-vous, celui qui boit à grandes lampées le « Diplo » tous les matins au réveil n’est pas concerné par mon discours. Quant au lecteur lambda, comme moi, eh bien, comme disait mon prof de philo il y a longtemps de cela, il est parfois des découvertes qui méritent un petit effort ! C’est le cas pour André Gorz…

La société dans laquelle nous évoluons est mourante. Nous n’assistons pas à une énième crise nécessitant quelques mesures d’urgence et autres plans de sauvetage, mais à une transformation en profondeur. L’espoir de l’humanité repose sur une mort rapide de l’ancien monde et sur l’émergence d’une société reposant sur des valeurs nouvelles. Vous me direz qu’il n’y a pas grand chose de nouveau dans cet énoncé, et pourtant si, car l’auteur se livre à une étude détaillée des valeurs anciennes qui vont disparaître pendant ce processus d’agonie. Le travail, tel que nous l’avons conçu jusqu’à présent, en fait partie. « Il faut oser vouloir nous réapproprier le travail. » Le capitalisme a complétement dénaturé cette notion, il nous faut la percevoir sous un jour nouveau, et les éléments permettant cette nouvelle perception existent autour de nous. C’est dans les décombres du monde qui nous entoure que figurent, en germe, les valeurs qui seront à la base du renouveau social. André Gortz passe au crible les différents problèmes auxquels nous sommes confrontés, de la protection sociale à la crise alimentaire, du chômage à l’âge de la retraite, en proposant à chaque fois une analyse lucide et des remèdes souvent hors du champ commun d’investigation. Il dénonce le discours lénifiant des dirigeants, relayé par les médias aux ordres, et dénonce vigoureusement le recours à la mondialisation comme argument pour justifier les pires mesures sociales. La véritable dictature, celle que l’on ne perçoit pas toujours, c’est celle des marchés financiers. Les processus de production ne jouent plus qu’un rôle secondaire dans les profits des entreprises, et les délocalisations ne sont que des prétextes. Une société comme Siemens par exemple, tire plus de profits de ses spéculations sur les marchés financiers que d’une baisse de ses coûts de production. Les fonds de pension et les fonds communs de placement se livrent à un véritable racket sur le dos des entreprises, et ce sont eux qui dictent l’ensemble de la politique économique. Un exemple, tout à fait d’actualité, concernant les systèmes de protection sociale (santé, retraites…) : « S’ils ne sont plus finançables, ce n’est pas parce que les ressources manquent ou qu’elles doivent être affectées en priorité à l’investissement de productivité. S’ils ne sont plus finançables, c’est parce qu’une part croissante du PIB est affectée à rémunérer le capital et que la part distribuée pour rémunérer le travail ne cesse de diminuer. Or c’est sur celle-ci principalement que le financement de la protection sociale est assis. »

J’ai trouvé la quatrième partie du livre « sortir de la société salariale » particulièrement intéressante parce qu’elle met le doigt sur ce qui sera, à mon avis, une problématique centrale dans les années à venir. Le capitalisme établit un lien très fort entre le besoin d’un revenu stable et suffisant et celui « d’agir, d’œuvrer, de se mesurer aux autres, d’être apprécié par eux ». Au sein du système capitaliste, ces deux aspects du travail sont systématiquement attachés l’un à l’autre. « Pas de revenu suffisant qui ne soit la rémunération d’un travail » et de façon complémentaire « pas d’activité qui ne soit un travail commandé et payé par qui le commande ». Or les processus de production demandent de moins en moins de main d’œuvre car ils sont de plus en plus automatisés. La difficulté augmente donc considérablement si l’on veut se procurer un revenu suffisant par le biais d’un travail rémunéré. Quand on fait croire à celui qui cherche un emploi que la crise est passagère et que le retour au plein emploi se fera progressivement, on lui fait miroiter un paradis imaginaire qui n’adviendra jamais. Le discours de l’idéologie dominante ne change pas : il faut travailler plus et plus longtemps. La réalité des faits lui est totalement opposée : il y a de moins en moins de travail au sens traditionnel du terme. Le débat doit être lancé sur le fait de déconnecter totalement travail productif et revenu minimum vital décent. Tout individu a le droit de vivre dans des conditions correctes : droit au logement, à la nourriture, à l’éducation, à la santé… Le travail doit retrouver sa fonction sociale : sa rentabilité (en terme d’accroissement du capital) n’est plus son but premier. André Gorz détaille ensuite les modalités rendant possible cette évolution sociale fondamentale… Il n’est pas dans mon propos d’analyser l’ensemble des propositions qu’il formule, mais j’espère vous avoir donné envie de vous plonger dans son texte…

Verre froid – Piergiorgio Di Cara – roman policier – Editions Métailié Noir (220 p – 11 €)

verre_froid Il s’agit du troisième volet des enquêtes de l’inspecteur Salvo Riccobono. Après s’être frotté d’un peu trop près à « Cosa Nostra », la mafia sicilienne, au point de s’être fait blesser gravement, le jeune enquêteur est transféré dans une petite ville de Calabre, par mesure de protection. Il n’est pas au bout de ses ennuis. En Calabre, règne la sinitre N’drangheta, cousine de Cosa Nostra, et, pour les tueurs de cette organisation, la vie humaine ne pèse pas bien lourd. L’inspecteur se retrouve plongé très rapidement dans une histoire de trafic de drogue aux multiples ramifications, et, dès le début de l’enquête, va comprendre qu’il se heurte à nouveau à un ennemi tout puissant. De la surveillance du dealer de coin de rue, à la recherche des responsables hauts placés, le cheminement de l’enquête est très bien raconté. Il faut dire que l’auteur, commissaire à la brigade antimafia de Palerme, est bien placé pour connaître son sujet. Le récit est rédigé à la première personne et le portrait psychologique de Riccobono est dressé avec soin. Les passages concernant le déroulement de l’histoire alternent avec ceux dans lesquels le personnage principal expose ses états d’âme et révèle les forces et les faiblesses de sa personnalité. Ce genre de polar, très psychologique, me fait penser aux enquêtes du commissaire Beck, rédigée par le couple d’auteurs suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö. La publication de cette série a été interrompue par le décès de l’un des deux écrivains. On ne peut, bien entendu, faire le parallèle complet entre ces deux ouvrages (Beck n’est pas confronté à la Mafia), mais les personnages centraux sont présentés, à mon avis, un peu de la même manière. La découverte de ce troisième volume des enquêtes de Salvo Riccobono me donne en tout cas envie de connaître les deux premières histoires.

Vérité et feuilles de thé – Alexander McCall Smith – 10/18 Grands Détectives (258 p)

verite-et-feuilles-de-the Je ne crois pas vous avoir encore dit tout le bien que je pensais de la série d’Alexander McCall Smith intitulée « les enquêtes de Mma Ramotswe », directrice de l’agence n°1 des Dames Détectives au Botswana… Je vous préviens tout de suite : si vous êtes un adepte du roman policier « classique » ou du « thriller » angoissant et chargé d’hémoglobine, autant laisser tomber tout de suite… Personnellement, je trouve que de « roman policier », la série de McCall Smith, ne mérite pas vraiment l’appellation contrôlée. Il s’agit plutôt du récit d’une double tranche de vie : celle d’une femme haute en couleurs, Mma Ramotswe, et celle d’un pays, le Botswana, que l’auteur porte visiblement très haut dans son cœur. L’intrigue policière n’est qu’un prétexte au déroulement du récit. Dans ce dixième volume, notre grande dame est censée découvrir pour quelles raisons l’équipe de foot numéro un du pays s’est brusquement mise à perdre tous les matches auxquelles elle participe… Avec l’aide de son assistante, Mma Makutsi, elle va donc être contrainte de s’intéresser à ce sport qu’elle n’aime guère, et va devoir interroger un par un tous les acteurs de ce drame national. Ce n’est pourtant pas ce qui inquiète le plus notre détective professionnelle. Son esprit est ailleurs : elle est profondément perturbée par le fait que sa petite fourgonnette, à laquelle elle est sentimentalement très attachée, est sur le point de rendre l’âme malgré les efforts de son dévoué mari, le garagiste J.L.B. Matekoni… Le moteur émet des bruits incongrus, les amortisseurs supportent mal la charge déséquilibrée de sa « constitution traditionnelle »… Le style dans lequel tous ces livres sont écrits, mélange d’humour et de considérations philosophiques sur l’évolution malencontreuse de la société, est très attrayant. La seule chose qui peut vous surprendre (compte-tenu de « l’emballage ») c’est qu’à la page 255 vous n’aurez toujours pas trouvé le cadavre, l’arme du crime ou l’assassin. Mais il est fort probable que vous aurez passé un bon moment en compagnie de Mma Ramotswe et de sa sagesse légendaire.

« Mma Ramotswe appréciait de voir les gens se reconnaître, et si ces relations remontaient à plus d’une génération, c’était encore mieux. Ainsi en avait-il toujours été au Botswana, où les liens entre personnes, ces connexions viscérales de sang et de lignées, se répandaient dans le paysage humain, unissant les individus les uns aux autres dans une atmosphère de confiance, de sécurité et de profonde familiarité. A une certaine époque, il n’y avait même personne d’étranger au Botswana. Chacun s’insérait dans le paysage d’une manière ou d’une autre, même si ce n’était que de façon ténue ou marginale… »

4 Comments so far...

Cathy Says:

25 février 2010 at 23:54.

Tsss… Et les traducteurs alors ? Il ne faut pas les oublier ! Ce sont grâce à eux que nous pouvons découvrir ces livres en français. Le premier livre, publié chez Métailié, a été traduit par Serge Quadruppani, le second, publié chez 10/18, par Elizabeth Kern.

Paul Says:

26 février 2010 at 08:39.

Merci d’avoir rectifié cette omission Cathy… D’autant que je suis entièrement d’accord avec toi : le rôle du traducteur ou de la traductrice est essentiel. Mauvais travail, et le livre original est massacré. Histoire de me faire pardonner, je précise donc que les deux traducteurs mentionnés ont fait de l’excellent ouvrage…

la Mère Castor Says:

27 février 2010 at 17:01.

merci pour ces pistes, j’ai enfin réussi à aller jusqu’au champ de fourches, (c’est bientôt la « cueillette ») quelques photos chez moi.

François Says:

28 février 2010 at 21:30.

Il y a effectivement bien des choses à critiquer dans le développement durable tel qu’il a été perverti par les multinationales – en particulier – depuis son baptême au Somme de la Terre de Rio. J’avais déjà entendu parler du livre de Felli, il faut que je m’y plonge.

J’ai découvert André Gorz récemment, via une biographique parue dans la Revue Durable. Là encore, une lecture à faire.

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