18 mars 2010

Mon pote, le micocoulier

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres .

micocouliervilleneuvesurlot Vous ne trouvez pas qu’il a un joli nom mon pote ? Il faut dire que dans le monde végétal on en trouve tout un tas, de noms rigolos. Il y a bien sûr le liquidambar, commun, mais qui fait toujours sourire. Il y a aussi l’aliboufier, la pimprenelle ou le pohutukawa (comment, vous ne connaissez pas le pohutukawa !), sans oublier le potamogeton ou l’asphodèle… D’ici l’an 2030, peut-être que toutes ces curiosités végétales donneront lieu à un petit article dans la « feuille charbinoise », l’encyclopédie fourre-tout. Pour l’heure, je vais vous conter l’aventure de mon pote, le micocoulier… Est-il aussi l’ami du gitan, je n’en sais rien. L’avenir nous le dira ! En tout cas, malgré la concurrence du platane, il est indubitablement le compagnon des joueurs de boules sur les places ombragées du midi de la France. Il a subi pendant près d’un siècle la concurrence de cet aventurier importé au XVI siècle (cf article sur le platane d’Orient dans ces colonnes), mais depuis quelques décennies il retrouve peu à peu sa place. Son colocataire ayant quelques ennuis de santé, il en profite pour revenir en force sur le marché des arbres d’avenues et de squares. Lui, la pollution ne le dérange pas trop, et puis le terroir méditerranéen il le connait bien puisqu’il s’y est implanté depuis la nuit des temps, notamment dans les aires sauvages, les coteaux secs et rocailleux qu’il affectionne tout particulièrement. Sa présence non loin des habitats ou au cœur du village est due, comme il se doit, à l’intervention humaine. Il faut dire que l’arbre, outre son charme certain, présente quelques intérêts domestiques que nous allons détailler.

micocoulier-planche-botanique Première chose à régler sans doute, il me faut dresser le portrait de cet arbre méconnu du grand public (au même titre que le cormier ou le charme). Histoire de vous gâter un peu, je vous propose en tête de cet article, la photo d’un superbe micocoulier, extraite de la collection grandiose d’arbres vénérables de l’ami Krapo arboricole (que je remercie au passage pour son coup de pouce). Le sujet ainsi mis en valeur pousse à Villeneuve sur Lot. Ce document vous permettra tout de suite de réaliser que le micocoulier, malgré son petit nom tout mignon, peut prendre des allures de « gros balaise « à qui on ne la conte pas, et n’a rien d’un roseau pliant au moindre souffle du zéphyr. Dans une niche écologique bien douillette et convenant à son tempérament, notre micocoulier peut se dresser fièrement à 25 m de hauteur. Son écorce est lisse, un peu grisâtre, et rappelle celle du hêtre ou du charme. Il possède une silhouette particulière : même lorsqu’il est de grande taille, son tronc reste plutôt court, et ses branches majestueuses s’élancent vers le ciel en lui donnant une forme générale plus arrondie que fuselée. Ses feuilles, caduques, ont la forme d’une pointe de lance très pointue, un bord dentelé et une légère dissymétrie à la base. Elles sont plus ou moins bicolores : une belle couleur vert foncé sur le dessus, et un vert grisâtre sur le dessous. Les fleurs apparaissent en même temps que les feuilles et elles restent particulièrement discrètes. Le fruit a la taille d’un pois chiche, et il est d’une couleur brun rouge tirant sur le noir. Il est plutôt fadasse, et même s’il est comestible, le fait qu’il soit peu charnu décourage les éventuels cueilleurs. Le noyau pressé produit une huile dont la saveur rappelle celle de l’amande douce, mais elle n’est plus commercialisée. Le micocoulier appartient à la famille des ulmacées (comme l’orme) et porte l’appellation botanique officielle de Celtis australis. Son gentil petit nom « micocoulier » est provençal, mais son origine n’est pas vraiment connue.

Le micocoulier n’occupe pas une place bien importante dans l’imaginaire populaire : peu de légendes ou de coutumes ont trait à cet arbre. Feuilles, fleurs ou écorces n’ont pas d’usage vraiment important dans la pharmacopée traditionnelle non plus. Le plus apprécié dans cet arbre, à part la qualité de son ombrage, c’était son bois, dont les emplois traditionnels étaient nombreux. Il faut dire que le bois du micocoulier possède des qualités indéniables : il est à la fois lourd, homogène, durable et présente une certaine souplesse. Sa veine, blanche, parfois un peu grise, rappelle celle du frêne, et la confusion est tout à fait possible. Si j’emploie l’imparfait pour parler de l’utilisation du bois, c’est qu’il a, de nos jours, perdu une bonne partie de ses emplois traditionnels. On s’en servait, par exemple, pour fabriquer les manches des fouets utilisés par les cochers, le célèbre « perpignan » ; il est plutôt rare ces derniers années de croiser des calèches dans les artères de nos villes. On l’employait également pour fabriquer les avirons, les baguettes de fusil, les gaules, certaines pièces appréciées par les charpentiers de marine… Dans les régions méridionales, il remplaçait avantageusement le frêne ou l’orme et avait un peu les mêmes usages. Les charrons l’estimaient beaucoup et fabriquaient avec, essieux, moyeux, brancards, ou bâtons de chaises à porteur. Ce qui est singulier, c’est que ce sont les jeunes perches de taillis qui étaient recherchées, largement autant que le bois provenant de billes importantes. Plutôt que de le scier, on préférait le modeler et profiter de sa robustesse et de sa souplesse pour lui imposer des formes parfois complexes. Il n’empêche que les troncs de belles dimensions étaient utilisés également en ébénisterie et en sculpture. Les Anglais fabriquaient même des clarinettes ou des hautbois dont la sonorité ne manquait pas d’éclat. Bref un bois noble, à tout faire, mais pas du « tout-venant » ; comme disent certains vieux menuisiers, ce n’était pas un « bois à cageots ». Il n’en reste pas moins que beaucoup de domaines dans lesquels il était employé appartiennent à l’ancien temps. Pour qu’il revienne sur le devant de la scène, il faudrait qu’il soit planté à nouveau de façon importante et que l’on trouve de nouvelles pistes d’exploitation correspondant à ses qualités. Il est dommage que ce bois soit délaissé.

micocoulier-fourchu

taillis-de-micocoulier-a-fourches

rejets-de-micocoulier J’ai gardé pour la fin l’un des usages du micocoulier que je trouve le plus pittoresque : la fabrication des fourches traditionnelles à trois dents. Cette pratique existe toujours, mais ses débouchés sont maintenant plus touristiques qu’utilitaires. Avant de vous en parler plus longuement, je voudrais remercier, non plus Krapo, mais la « Mère Castor » qui habite l’un des foyers les plus actifs de la fabrication de ces fourches, le village de Sauve, dans le Gard. C’est elle qui a servi de « reporter sur le terrain » pour « La Feuille », et je lui dois, notamment, les clichés qui illustrent ce champ particulier d’activité micocoulienne. Sauve possède la singularité d’être l’un des rares villages de France où l’on fasse massivement pousser des fourches dans les champs des alentours. Le premier phénomène qui attire l’œil du visiteur, c’est l’aspect bizarre des petits arbres qui se serrent les uns contre les autres. L’arboriculture nous a habitués aux formes originales, mais rarement à des arbres ne possédant que trois branches situées dans le même plan (cf photo) sauf lorsqu’il s’agit de fruitiers palissés le long d’un mur… La première étape de cette fabrication d’outils agricoles à la chaîne consiste donc à sélectionner un certain nombre de jeunes arbres ou de rejets de taillis, à surveiller leur croissance puis à leur donner, grâce à la taille, la forme appropriée. Le mode opératoire n’a sans doute pas changé depuis l’origine de cette fabrication que certains auteurs font remonter jusqu’au XIIème siècle. Pour quelle raison les habitants de Sauve ont-ils choisi le micocoulier et pas un autre arbre ? D’une part pour les qualités de son bois, énumérées dans le paragraphe précédent, d’autre part parce qu’il possède une particularité botanique intéressante : à l’aisselle de chaque feuille se développent trois bourgeons. Lorsque le rameau a atteint la taille requise pour faire une bonne fourche (il faut environ trois ans), on le coupe, au mois de juin, juste en dessus des trois bourgeons qui paraissent les plus vigoureux, et on élimine toutes les autres pousses qui pourraient se former sur le tronçon droit. La sève montante a donc tendance à nourrir en priorité les trois petites branches sélectionnées. Le travail n’est pas terminé ! Il faut ensuite que la croissance de ces trois pousses soit équilibrée. La fourche en formation nécessite donc une surveillance constante : il faut freiner la pointe la plus dynamique, en lui ôtant des feuilles par exemple pour équilibrer l’apport de sève. Une fois cette taille importante effectuée, il faut être patient et attendre entre 6 et 9 ans pour que le diamètre et la résistance du bois soit suffisants. L’heure de la coupe sonne alors, généralement au mois de mars. C’est le moment important de la « cueillette des fourches ».

fourchesforme S’engage alors la phase artisanale du processus de fabrication : on commence par chauffer le bois dans un four (sans le faire brûler, car ce serait bien dommage de faire autant de travaux pour faire du bois de chauffage !) ; il devient alors très souple et il est possible de donner aux trois dents la forme souhaitée. Ce travail se fait de différentes manières, la plus simple étant l’utilisation d’un moule en bois en forme de grille à trois traverses que l’on appelle « l’escaletto ». Un nouveau passage à la chaleur va permettre de durcir le bois et de conserver la forme obtenue de façon définitive. Il ne reste plus qu’à polir et épointer les trois dents, puis à trouver un client… Ces derniers ont bien changé et ce sont principalement les touristes qui visitent le musée et veulent rapporter un souvenir typique pour décorer, de façon éminemment rustique, les murs de leur salle à manger. Autrefois, l’outil était largement employé dans les fermes et dans les haras. Il était très apprécié des éleveurs car, contrairement aux fourches métalliques, il ne blessait pas les animaux lors de la distribution du foin dans les mangeoires. Je n’ai fait que résumer l’abondante documentation disponible sur la fourche de Sauve. Si vous souhaitez approfondir la question et devenir un expert incollable sur ce sujet, je vous propose deux liens incontournables. Le premier, bien entendu, c’est le conservatoire de la fourche (basé à Sauve comme il se doit) ; le second c’est un documentaire historique, la fourche de Sauve en 1927, que l’on peut consulter sur le site régional Nimausensis. Au cas où mon article vous aurait donné envie de planter un micocoulier provençal, sachez que l’on trouve des plants chez de nombreux pépiniéristes, mais qu’il ne faut pas être pressé. La croissance de cet arbre précieux est lente, et il est fort probable que seuls vos enfants et petits enfants bénéficieront de son ombrage. Bien que méridional (australis est à interpréter de cette façon), le micocoulier résiste aux grandes froidures. Il aime le soleil et ne dédaigne pas les terres riches, profondes, dans lesquelles sa racine pivot peut pénétrer facilement et lui assurer une résistance sans égale aux grandes rafales de vent. Si par une nuit de pleine lune vous croisez le diable, demandez lui donc où il s’est procuré sa fourche… M’est avis qu’elle arrive droit de Sauve… Qu’en pense Mère Castor ?

Nota Bene (Post Scriptum ou addenda) : à propos de fourche et de diable… Le diable dans la fourche c’est aussi le nom d’un groupe de musique traditionnelle québecois. Il y a quelques jolies ritournelles à écouter sur leur site, mais rassurez-vous ce n’est pas trop sulfureux.

14 Comments so far...

JEA Says:

18 mars 2010 at 17:40.

en fin d’enfance (enfin, officielle); j’ai été fasciné par le :
– Ginkgo biloba, famille des ginkgoacées,
et lui suis resté d’une fidélité sans faille…

Paul Says:

18 mars 2010 at 18:28.

Très joli aussi le Ginkgo ; l’arbre, son nom et son surnom, arbre aux quarante écus. Le mien a eu des misères en 2009 et il est passé de vie à trépas six années après sa plantation. Causes du décès : inconnues selon l’expertise médicale. Etant persévérant, j’en ai replanté un autre au début de la semaine. Je lui ai fait un discours de bienvenue, plein de mots gentils et j’espère que cela lui suffira pour s’acclimater chez nous ! Quand on sait qu’il s’agit d’une des plus vieilles espèces d’arbre sur terre…

JEA Says:

18 mars 2010 at 20:45.

Si vous pouviez lui offrir un coup (de rouge par exemple) et de ma part…

la Mère Castor Says:

19 mars 2010 at 17:06.

La Mère Castor est bien d’accord, puisqu’il se murmurait autrefois que le Diable vit à Sauve.
Pour l’étymologie, voir aussi ici : http://racamg.perso.sfr.fr/M.html
Merci pour ce bel article.

la Mère Castor Says:

19 mars 2010 at 17:10.

oups, le lien sur la fourche en 1927 ne marche pas.

Paul Says:

19 mars 2010 at 18:37.

Si c’est du lien qui est dans l’article, il n’y a pas de problème, il fonctionne. Quant à celui que vous avez envoyé, Mère Castor, non seulement il fonctionne aussi mais en plus il est très intéressant. Donc pas de problème ici… A moins que le diable, à Sauve, ne brouille certaines liaisons ?

Grhum Says:

20 mars 2010 at 09:13.

Super cet article, que je trouve particulièrement bien calibré, avec un beau travail de synthèse pour donner le maximum d’information sans pour autant noyer le lecteur dans le détail. Le tout bien rédigé, comme toujours. Du beau travail (j’ai failli écrire bouleau ! ;-)).
Etonnante la partie sur la fabrication des fourches, je suis surpris qu’une telle activité existe toujours à l’ère du plastique. Merci également à la mère Castor pour sa contribution documentaire.
Quel arbre au menu du prochain article ?
Idefix

Paul Says:

20 mars 2010 at 17:03.

Les commentaires élogieux font toujours chaud au cœur ; c’est le cas pour le tien Jérôme. Quel sera le prochain arbre dont je parlerai ? Mystère, mystère… J’attends l’inspiration au détour d’un sentier ou d’une photo croisée lors d’une pérégrination livresque. JEA m’a remis le Ginkgo en mémoire, mais il y a aussi la grande famille des saules qui me titille, à moins que ce ne soit le pin cembro que l’on sculpte dans le Queyras.
Ma prochaine chronique, sera, je pense la quatre centième du blog. Je tourne autour du pot ; j’hésite ; je tape ; je détape ; je copie colle ; je décopie décolle… Je farfouille parmi la dizaine d’ébauches de textes qui frétillent pour se faire remarquer et avoir l’honneur (gratuit) de porter ce numéro tout rond. Le printemps qui joue à cache cache avec les nuages ce week-end va peut-être me donner le coup de pouce final.
En tout cas, trois cent quatre-vingt dix-neuf fois merci !

fred Says:

22 mars 2010 at 08:53.

le Gingko ? ce n’est pas cet arbre qui a survécu à Hiroshima ?

Paul Says:

22 mars 2010 at 09:15.

@ Fred – Effectivement… Sur la toile, on trouve cette info-là :
« Le 6 août 1945, les américains lachèrent leur bombe atomique Hiroshima. Toute la végétation présente autour de la zone de l’épicentre fut examinée en septembre 1945. Un Ginkgo, situé devant un temple à environ un kilomètre de l’épicentre, semble avoir été le premier arbre à bourgeonner lors du printemps 1946 ( le temple lui-même ayant été détruit ). Ce Ginkgo, symbole de vie et de renouveau, fut intégré dans l’escalier d’accès lors de la reconstruction du temple ( l’escalier se présente sous forme d’un U, protégeant le Ginkgo ). Depuis, de nombreuses études ont montré que le Ginkgo présente une grande résistance aux agents mutagènes, comme les radiations. »
Si ça continue, cette chronique sur le micocoulier va devenir une chronique sur le Ginkgo ! Merci en tout cas !

la Mère Castor Says:

23 mars 2010 at 15:58.

Dernière branchette, j’ai trouvé ça : http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-6308-Sauve_Gard_France.htm
On y voit Manu qui parle de la fabrication des fourches, et puis le village, aussi.

Paul Says:

23 mars 2010 at 18:58.

Bravo Mère Castor et quatre cents mercis, le docu est vraiment intéressant. Sa seule lacune importante : ne pas parler de Mère Castor et de son blog ! A part ça rien que des images qui donnent envie d’aller faire un tour dans le coin… Un fabricant de flûtes en bambou, de nombreux artistes, que diantre ! Tant pis pour le diable, on y passera un jour.
J’invite en tout cas les lecteurs de ce blog à aller donner un coup d’œil à la vidéo !

Martine Says:

8 avril 2010 at 12:57.

Merci pour le Micocoulier et les Fourches de Sauve toujours fabriquées dans les ateliers du Conservatoire de la Fourche . Une visite s’impose, dans ce lieu complètement authentique qui perpétue ce savoir faire depuis le XIIem siècle dans cette citée médiévale de Sauve.
La production d’une fourche en Micocoulier représente un travail en osmose complète avec la nature, et nous pouvons dire que, aujourd’hui , cet artisanat est à la pointe de la modernité car:
quoi de plus écologique qu’une fourche en bois? fabriquée dans des ateliers qui manient parfaitement tout l’art du recyclage, a voir absolument!!!!!!!
Pour information: les fouets et les cravaches pour chevaux en Micocoulier sont toujours fabriqués selon le même procédé à Sorrède petite bourgade des PO ( pas loin de Perpignan)
Merci

Paul Says:

8 avril 2010 at 20:04.

J’apprécie beaucoup le fait que les commentaires viennent enrichir l’article comme c’est le cas. Merci à vous pour ce complément et au plaisir de vous relire !

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