14 juillet 2010

Le tour du monde en 72 jours de Nellie Bly

Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire .

l’histoire étonnante de l’une des premières journalistes d’investigation

Le 22 novembre 1889, une journaliste américaine de 25 ans rencontre l’écrivain Jules Verne à Amiens. Ce rendez-vous est programmé depuis plusieurs semaines déjà. La jeune femme a embarqué le 14 novembre à New York, à bord du paquebot Augusta Victoria, s’est arrêtée à Londres puis a débarqué à Calais. Son départ des Etats-Unis  s’est fait en tambour et trompette. Il faut dire qu’elle s’est fixé un objectif ambitieux pour l’époque : elle a lancé le pari qu’elle ferait mieux que Phileas Fogg, le héros de l’écrivain français, et réaliserait un tour du monde en moins de 80 jours, ce qui serait une première dans l’histoire. L’entrevue entre Nellie Bly et Jules Verne est très cordiale. La jeune femme lui fait part de ses espoirs, de ses projets. L’écrivain lui montre l’abondante documentation qu’il a rassemblée pour écrire son roman, et il est très ému de rencontrer celle qui va donner corps à son héros imaginaire. La seule déception du Français vient du fait que la jeune Américaine refuse de goûter à l’excellente bouteille qu’il a choisie dans sa cave à cette occasion. Miss Bly n’aime pas l’alcool ! Cela ne l’empêche pas de prodiguer de nombreux encouragements à la jeune aventurière lors de son départ, le lendemain. Cette rencontre marque l’écrivain au point qu’il décide que les héros de son prochain roman seront américains, et il se lance dans la rédaction de « Mistress Branigan », l’épopée d’une femme qui part à la recherche de son mari, disparu en mer… Jules Verne est informé par des dépêches que lui adresse le journal new-yorkais, des progrès du tour du monde de Nellie Bly.
Le voyage de la jeune journaliste se poursuit sans encombre et un mois après son départ, elle se trouve sur l’île de Ceylan, dans la ville de Colombo, attendant avec impatience le bateau qui doit la conduire à Hong Kong, puis à Tokyo…. A chacune de ses escales dans des grandes villes, elle câble à son journal, le « New York World » un récit pittoresque de ses dernières aventures. Les lecteurs attendent chaque nouvel épisode avec une impatience comparable à celle qui touche les amateurs de feuilletons à suspens, et, au fil des jours, sa célébrité grandit aux Etats-Unis. Lorsqu’elle arrive enfin à New York, le 25 janvier 1890, elle a parcouru 40 070 kilomètres et largement remporté son pari puisqu’il ne lui a fallu « que » 72 jours, six heures et 11 minutes. Elle est accueillie triomphalement et cette notoriété singulièrement acquise va lui permettre de réaliser son rêve : écrire et surtout faire publier des reportages sur ses thèmes de prédilection. Nellie Bly est en effet une journaliste qui s’intéresse au « social », aux conditions de vie des plus humbles, et n’hésite pas à payer de sa personne pour rédiger ses reportages.

Au moment où son exploit l’amène sous la lumière des projecteurs, Nellie Bly a réussi quelques coups spectaculaires qui lui valent déjà une solide réputation parmi ses confrères. Le premier article qu’elle doit écrire pour le « New York World », journal appartenant à Joseph Pulitzer, a pour thème « la vie quotidienne dans un asile de fous réservé aux femmes ». Histoire de recueillir des informations directement à la source et non dans les bibliothèques comme le font nombre de ses confrères, la jeune journaliste décide de simuler une maladie mentale. Elle est internée pendant quelques temps au Blackwells Island Hospital, et peut ainsi témoigner, avec beaucoup de sincérité, des conditions de vie épouvantable des femmes qui sont enfermées dans ce lieu maudit. Son article provoque pas mal de remous et a sans doute comme conséquence directe le fait d’entrainer une sérieuse rénovation de l’institution et de ses pratiques cruelles. Elle aura recours à plusieurs reprises à ce procédé d’immersion pour rédiger ses reportages et cette façon de procéder, mise en valeur par un « talent de plume » indéniable va contribuer à faire d’elle une journaliste renommée. Sa destinée va être brillante, ce qui ne l’empêchera pas de continuer à s’intéresser au sort réservé aux plus humbles, plus particulièrement aux femmes qui luttent pour obtenir l’égalité des droits avec les hommes. La célébrité et la richesse ne l’empêchent pas de conserver une vision profondément sociale du monde. Ce qu’elle croyait à ses débuts, elle n’y a pas renoncé et va rester toute sa vie sur la même trajectoire idéologique, fait suffisamment rare pour être mentionné, la notoriété ayant tendance parfois à faire tourner la tête en direction des nuages.

Elisabeth Jane Cochran (Nellie Bly est le pseudonyme qu’elle utilisera pour signer ses articles) est née en Pennsylvanie le 5 mai 1864.  Peu d’informations sont connues sur le début de sa vie. On sait par contre comment a débuté sa carrière de journaliste, puisqu’il s’agit d’un épisode plutôt original. Le journal local, le « Pittsburgh Dispatch » publie une chronique dont elle estime le contenu violemment sexiste. La jeune femme réagit vigoureusement à cet article en envoyant une lettre incendiaire au rédacteur en chef. Celui-ci apprécie le ton qu’emploie la jeune femme et surtout la haute tenue littéraire de sa missive. Il lui propose donc de collaborer régulièrement au journal, et lui offre ainsi une occasion de faire valoir son point de vue sur différents sujets d’actualité. Les articles de la nouvelle rédactrice (qui signe Nellie Bly, en faisant allusion à l’héroïne d’une chanson populaire du moment), ne laissent personne indifférent. La façon dont elle décrit les conditions de vie des ouvrières et des ouvriers de la région, l’ardeur de ses convictions féministes et surtout ses prises de positions enflammées lors des conflits sociaux, provoquent la colère des industriels locaux. Face à la levée de boucliers, et surtout au retrait des annonces payantes qui menacent la survie même du journal, le rédacteur en chef du « Pittsburgh Dispatch » propose à Nellie Bly de traiter de sujets plus consensuels, et, en fait, plus féminins. Voilà notre journaliste « sociale », reléguée aux pages maisons, cuisine et mode… ce qui ne lui convient guère ! Elle démissionne rapidement et part pour le Mexique, dans l’intention d’écrire des reportages sur la pauvreté des habitants et sur la corruption qui règne à tous les niveaux de l’administration. Cette fois-ci, c’est le gouvernement mexicain qui n’apprécie pas la teneur de ses textes et il lui est très vite signifié qu’elle est « persona non grata » dans le pays. Il n’est pas question pour elle de quémander quoi que ce soit en retournant à Pittsburgh. L’ambition ne lui manque pas, ni la détermination, et elle décide de s’installer à New York et de devenir journaliste au « New York World », dont elle apprécie le ton et l’indépendance relative des articles. Sa réussite est loin d’être assurée car le milieu journalistique est alors essentiellement masculin et il n’est pas évident pour une femme de percer dans la profession. Le reportage qu’elle écrit à ce moment là sur l’asile pour les femmes lui ouvre les portes du journal.

Le fait d’être devenue, quelques années plus tard, la « Phileas Fog » féminine, va influer sur le cours de sa vie, mais non sur ses idées, ainsi que je l’ai indiqué auparavant. En 1895 elle fait la connaissance d’un riche industriel, Robert Seaman, et devient son épouse. Elle renonce temporairement au journalisme pour se consacrer à sa nouvelle vie. Le mariage ne dure que neuf ans et, suite au décès de son compagnon, en 1904, elle se retrouve à la tête de son entreprise métallurgique et de sa fortune. Elle fait alors des choix de gestion plutôt singuliers pour la veuve d’un capitaine d’industrie, mais guère surprenants lorsque l’on sait à quel personnage on a affaire précisément. Nellie Bly décide de réformer fondamentalement le fonctionnement de son usine de fabrication de tôles. Elle supprime la rémunération à la pièce et introduit un salaire journalier indépendant de la productivité, et elle dépense une bonne part de ses capitaux pour réaliser des investissements sociaux dans l’entreprise : centre de loisirs, bibliothèque, club de pêche… Toutes ces « loufoqueries » sociales ne sont guère appréciées par ses pairs. La nouvelle patronne n’est pas une très bonne gestionnaire et la situation financière de l’usine devient catastrophique. Pour échapper aux pressions de ses créanciers, Nellie Bly quitte les Etats-Unis et se réfugie en Grande Bretagne. Elle décide de se consacrer à ce qui l’a fait vivre avant son mariage et qui est sa véritable passion : le journalisme. Nous sommes en 1914 et le monde est sur le point de basculer dans le chaos. Lorsque le conflit éclate, Nellie Bly devient correspondante de guerre. Jusqu’en 1919, elle se rend sur de nombreux fronts et publie une longue série de reportages sur la vie des soldats et l’évolution du conflit. La première guerre mondiale terminée, elle décide de tourner la page et de rentrer à New York. Elle devient collaboratrice au « New York Evening Journal » et consacre la quasi totalité de ses chroniques aux enfants abandonnés de la grande métropole. Elle meurt le 27 janvier 1922 des suites d’une pneumonie.

Figure marquante du féminisme américain, Nellie Bly est considérée, de nos jours, comme l’une des pionnières du journalisme d’investigation, n’hésitant pas à s’immerger dans la réalité sociale pour mieux en témoigner, ne reculant devant aucune prise de risque. Elle incarne une certaine image de la déontologie professionnelle que bien de ses confrères ou consœurs actuelles se devraient d’imiter quelque peu. Bien qu’elle n’ait jamais milité pour une idéologie politique particulière et n’ait jamais été membre d’aucun parti ou d’aucune organisation ouvrière, Nellie Bly a su montrer, tout au long de sa carrière, qu’elle était attachée à un idéal de justice et d’égalité, et qu’elle ne supportait pas la morgue des riches possédants et des hommes de pouvoir à leur solde. Elle a combattu l’oppression des femmes et des pauvres gens dans leur ensemble, avec les armes qui étaient les siennes : la plume, l’amour de la vérité et un courage indéniable dont elle a fait montre à de nombreuses occasions. A une époque où l’on voit certains journalistes de la presse écrite ou télévisée devenir de simples courroies de transmission du pouvoir, se contentant de recopier et/ou de répéter à n’en plus finir le contenu des dépêches d’agence, son histoire méritait d’être contée.

3 Comments so far...

Voyage New York Says:

15 juillet 2010 at 10:07.

Excellent article bravo

Pourquoi Pas ? Says:

18 juillet 2010 at 07:34.

Commentaire un peu décalé, certes, suite à un article des plus intéressants, mais ça fait deux fois qu’en faisant défiler la page, j’ai l’impression de voir une copie d’écran du finder 7.5 avec une barre de menu en haut !

Paul Says:

19 juillet 2010 at 13:40.

@ Pourquoi Pas – Je ne vois pas le problème et ne comprends pas…

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