10 décembre 2010

Decadent evil dead of the rising sun in your fucking pocket

Posté par Paul dans la catégorie : Delirium tremens; les histoires d'Oncle Paul .

Et ton cousin en mobylette à l’assaut de l’Annapurna… Conte de Noël romantique.

Il lui fallut une quinzaine d’heures de recherche à la Bibliothèque Nationale, à Vienne, avant qu’il ne réussisse à dénicher le fameux « de debilitas libris » dans lequel le professeur Svatopluk, un éminent géographe magyar du XVIIIème siècle, racontait le périple qu’il avait accompli parmi les peuplades sauvages du Bantoustan. Tout ce temps là pour rien en fait, puisqu’il s’aperçut très vite que les cartes topograhiques détaillées qu’avait dessinées le professeur avaient été soigneusement découpées au canif par un visiteur peu scrupuleux… L’arme du crime trainait d’ailleurs sur place, au fond du rayonnage… Sans doute quelqu’un qui, comme lui, cherchait un itinéraire bis pour arriver au Nirvana par voies détournées ; sauf que lui, en plus, avait une noble mission à accomplir… Rien à faire : il n’y avait rien, aucune information sérieuse, dans le délire verbal qui accompagnait les dernières gravures existantes ; rien qui eût pu servir à ne tracer ne serait-ce qu’une ébauche de parcours. S’il n’avait pas pénétré dans les lieux en pleine nuit, clandestinement, grâce au moulage de l’une des clés de la salle, il se serait bien lâché pour se détendre les nerfs. Il aurait alors hurlé l’un de ses jurons favoris, quitte à faire tomber en poussière quelques uns des précieux manuscrits en sanscrit qui reposaient dans l’une des vitrines voisines. « Fucking your mother » se contenta-t-il de susurrer dans le dialecte anglo-hollywoodien qui était le sien en période de colère intense. Comme chaque fois qu’il échouait dans l’une de ses quêtes, il décida de noyer son chagrin dans l’alcool. Il ne lui restait plus, à cette heure-là, qu’à finir la bouteille de liqueur de piment que lui avait donnée sa femme de ménage hongroise pour le remercier de lui avoir acheté une serpillère neuve. Avant de quitter les lieux, par pur amour de la symbolique, il enflamma un traité d’algèbre indien du XVème siècle. Ça leur ferait une bonne leçon, à ces cons-là, se dit-il en son fort intérieur : la propagation de l’usage du zéro dans le monde civilisé ne devait pas rester impunie.

Le lendemain matin, dès l’aube, il se rendit à l’aéroport et embarqua, sans coup férir, dans un gros porteur d’Air Lituanie à destination d’Umtata, la capitale du Bantoustan. C’est au moment de l’atterrissage qu’il s’aperçut qu’il s’était lamentablement planté et que ses chances d’escalader l’Annapurna en partant de ce coin paumé d’Afrique du Sud étaient des plus réduites. Il songea un temps à détourner l’avion, mais il ne disposait que du canif récupéré à la bibliothèque de Vienne et, en ces temps de méfiance diplomatique, il n’était pas dit que l’arme serait d’un gabarit suffisant pour impressionner l’hôtesse de l’air slovaque. Celle-ci, à force de vouloir lui faire ingérer de force du taboulé en accompagnant ses gestes suggestifs de propos racistes du genre « y’a bon pour toi banania », commençait à lui taper sur le système. Mais on ne peut pas forcément châtier tous les blancs qui vous exaspèrent. Il laissa donc l’avion se poser tranquillement, puis se rendit au consulat canadien afin de prendre contact avec l’une des ONG qui sévissaient dans la région. Il avait de très bonnes relations avec le Président de  « Rising Sun », une ONG inuit qui militait pour la résolution des problèmes d’eau potable au Bantoustan. Cette organisation faisait un travail impressionnant :  elle organisait le transport, par avion cargo, d’énormes glaçons prélevés dans les stocks inutiles d’icebergs du Groënland. Samuel Lompéké était l’un de ses meilleurs amis. Ils se connaissaient depuis qu’ils avaient fait leurs études ensemble à l’école des jeunes garçons de la légion d’honneur à Paris. Les tractations avec le consul – un crétin borné illuminé par l’esprit divin lors d’une de ses rencontres avec les témoins de Mahomet – furent des plus rapides : en deux temps, trois mouvements, il obtint le statut de réfugié climatique et fut transféré, en hydravion, au Bangladesh. Un seul appel téléphonique au siège de « Rising Sun » suffit pour qu’il soit échangé contre deux immigrés de ce pays, désireux de passer quelques années en plein désert, histoire de changer un peu de décor et de faire une cure thermale contre le paludisme. La traversée fut trop longue pour le petit De Havilland Beaver que le consul utilisait pour la chasse aux crocodiles, et il fallut prévoir plusieurs ravitaillements en vol grâce à des Boeing 747 spécialement équipés. Six mois après son départ de Vienne, notre héros arriva enfin à Rangpur, un bled paumé au Nord du Bangladesh. Entre-temps, son cerveau avait fonctionné et il avait compris pourquoi il n’avait pas trouvé les voies mystérieuses d’accès à l’Annapurna dans un grimoire débile sur le Bantoustan.

Cette fois, il était proche du but et le Bhoutan n’était plus qu’à un saut de kangourou de son point d’atterrissage. A Rangpur, il demanda à un conducteur de rickshaw de le véhiculer jusqu’à son but.  Il dut soudoyer grassement le conducteur tout aussi véreux que vérolé et lui expliquer qu’il désirait marcher sur les traces du prophète Padmasambhava. Puissamment motivé par cet argument mystique, ‘homme accepta de pédaler avec une ardeur un peu plus grande que celle de vieux matelot fatigué qu’il avait adoptée. Le passage de la frontière Bhoutantrainaise fut délicat car le royaume était gouverné par un écologiste convaincu n’acceptant les dollars des touristes étrangers que s’ils étaient imprimés sur du papier recyclable issu de plantations finlandaises durables. Le fait d’arriver en vélo lui permit de bénéficier d’un avis favorable de la commission d’immigration locale dirigée par un réfugié français bourré de préjugés racistes (un type qui avait été ministre de je ne sais plus trop quoi dans son pays d’origine). Après quelques tergiversations et un coup de fil adroit à l’ONG « Rising Sun », il obtint le visa biodégradable tant attendu, moyennant l’engagement, qu’au retour, le rickshaw ne voyagerait pas à vide mais profiterait de l’aubaine pour rapporter un chargement de neige éternelle de l’Himalaya. L’organisation humanitaire se chargerait de convoyer ensuite la précieuse marchandise jusqu’au Sahel, un autre site à problèmes où les Inuits avaient décidé d’intervenir. La traversée du Bhoutan prit un temps infini, car le relief du pays avait des hauts et des bas. Par ailleurs, de nombreux gardes armés extrêmement pointilleux surveillaient les accès des nombreux parcs nationaux créés par le gouvernement. Pour un oui ou pour un non, l’expédition était arrêtée et le rickshaw fouillé de fond en comble. Les membres de la garde verte royale avaient beau avoir été recrutés sur place, ce n’étaient pas des Bouthantrains. Un jour, notre héros eut la joie et l’honneur de croiser le roi du Bhoutan, le souverain le plus jeune de la planète, un certain Jigme Khesar Namgyel Wangchuck. L’homme était aussi cultivé qu’affable, et, pendant que le conducteur du rickshaw procédait à divers réglage de carburation sur le pédalier de la machine, notre voyageur convia sa majesté à cesser d’herboriser et à partager un demi en deux quarts à la buvette du coin. Leur discussion dura 48 h. Je reconnais que c’est assez long, mais il fallut décongeler un interprète dont les capacités étaient adaptées à cet échange complexe entre deux hommes, certes polyglottes, mais aux capacités glottesques trop restreintes.

L’information la plus importante qu’obtint notre héros à la fin de la quarante huitième heure et du cent quatre vingt douzième quart, c’était la direction dans laquelle il fallait pédaler pour arriver au camp de base de Lachenal et Herzog. Devant son air ahuri, Jigme Khesar précisa que les deux alpinistes français n’étaient plus là depuis belle lurette. Le roi était étonné de l’itinéraire choisi par le jeune explorateur dynamique : en fait, il n’était pas dans le bon pays ! Katmandou eut été un meilleur choix pour atterrir avec son hydravion plutôt que Rangpur. Le jeune roi déroula une carte imprimée sur peau de Yack et lui fit un petit cours de géographie sur la région. Il fallait qu’il rejoigne Biratnagar au Nepal, puis qu’il continue jusqu’à Pokhara. Son altesse, particulièrement flattée d’être promue guide touristique, lui signala, pour finir, que, sauf si son esclave était fatigué de pédaler, mieux valait ne pas s’arrêter à Katmandou : la banlieue de la ville était couverte de papiers gras et de militants maoïstes, survivance d’un lointain passé où l’on exécutait les princes pour un oui ou pour un non, et ne présentait qu’un intérêt limité. La direction générale était facile à trouver : c’était la première route à gauche en quittant le parc national, ensuite tout droit vers l’Ouest, vers le « setting sun ». Le roi prit congé en lui expliquant qu’il fallait qu’il retourne à sa capitale : toute cette histoire lui avait pris un Thimfou. Notre héros musclé eut alors une mauvaise surprise en quittant la buvette : le conducteur du rickshaw s’était barré, en lui laissant un mot d’excuse aussi fallacieux que succinct sur un papier gras ayant servi à emballer un fromage de yack. Une fois traduite, la prose du Bangladeshi exprimait en gros ces deux idées : « sale noir exploiteur, tu pédaleras sans moi et sans vélo dans le Sikkim ; je n’aime les tigres que sous forme de descente de lit ».

Les vallées encaissées de l’Ouest du Bhoutan mirent un temps fou à renvoyer l’écho des paroles de notre aventurier favori, tant elles étaient grossières. Avant d’être répercuté, son « fuck ton cousin en mobylette » fut soumis à l’approbation de l’académie des Belles Lettres du Bhoutan. Ce n’est qu’au rising sun du lendemain matin qu’il fut réveillé par ses éructations vulgaires. Le yack restait la seule solution disponible sur le plan local s’il voulait arriver au sommet de l’Annapurna avant Noël. Si l’animal se dégonflait pendant la grimpette, il pourrait toujours finir à dos de sherpa. Depuis qu’il était tout petit, il rêvait de grimper sur le toit du monde pour voir s’il y avait une cheminée. Ce n’était pas la défection d’un tricycle qui allait le décourager. Heureusement l’abruti congénital ne lui avait pas pris le flacon de parfum qu’il conservait bien à l’abri dans une pochette tour de cou. Il acheta trois yacks d’occasion au concessionnaire du coin puis reprit son chemin. Il franchit le Sikkim en chantant, traversa le Sapta Koshi à la nage et régénéra ses facultés intellectuelles en faisant un stage de yoga à l’université de Biratnagar. Pour finir, il échangea les crottes de ses yacks contre un stock de pain elfique et quitta la riante capitale de l’Est du Népal… Les Maoïstes étaient occupés ailleurs et nul commissaire du peuple ne songea à l’importuner sur le fait que son expédition comportait plus de pattes animales que de jambes humaines. Le 21 décembre au soir, il arrosa le solstice d’hiver dans une boîte de nuit au pied de l’Annapurna I. Grâce à une connexion internet obtenue au prix de mille efforts et du sacrifice rituel de ses trois yacks, il put s’acheter une paire de sherpas neufs sur Ebay. Il était fin prêt pour l’exploit final. L’ascension dura trois jours et deux nuits. Chaque soir, l’un des deux sherpas devait redescendre au comptoir général du camp de base pour acheter une bouteille d’oxygène. Depuis que les guérilleros avaient pris le contrôle de l’établissement, l’oxygène était rationné pour ceux qui n’avaient pas la carte du parti.

Le 25 décembre à onze heures, l’expédition planta son fanion à côté des 969 autres à 8091 mètres d’altitude. Il ne trouva pas de cheminée sur le toit du monde et ne put donc verser le contenu de son flacon sacré comme il avait promis à sa vieille mère mourante de le faire. Il trouva heureusement une solution de rechange. Un illuminé avait construit une étable sur une vaste plateforme métallique et l’endroit semblait habité, puisqu’il entendait les hurlements d’un bébé. Une voix féminine tendre et veloutée comme un potage aux champignons héla l’inconnu du fond de son logis primitif. Le héros poussa la porte et entra. La jeune mère, un peu surprise au premier abord par la couleur de peau de l’inconnu, finit par s’exclamer : « ah c’est vous Balthazar ! Approchez ! » Elle se redressa sur sa couche et, sans plus de retenue,  l’embrassa sur la bouche. Elle lui dit ensuite, d’une voix langoureuse  : « Balthazar vous êtes vraiment le meilleur des hommes… mais je pensais que vous seriez venu avec quelques potes. Faire tout ce trajet pour vous occuper d’une pauvre mère célibataire abandonnée… » Après un examen approfondi de l’étrange aspect de son visiteur, elle crut bon d’ajouter : « Pour un homme de couleur, vous ne vous êtes pas mal débrouillé ! » Balthazar, qui ne se sentait pas très en forme, décida de lui refourguer son flacon de parfum. On ne sait jamais… Si l’odeur de la myrrhe pouvait calmer le petit braillard… Avant d’asperger son mioche, la femme déboucha le flacon et huma son odeur : « Vous auriez pu acheter votre myrrhe ailleurs qu’à Zdiscount ! Vous vous êtes fait avoir Balthazar : elle est coupée avec de l’eau de Cologne ! » C’en était trop sur le plan émotionnel… Balthazar se rendit compte qu’il allait perdre connaissance : le mal des sommets sans doute, l’oxygène parcimonieusement rationné et surtout cette infâme odeur d’encens et de bouse de yack congelée. Son cœur cessa de battre et son corps s’effondra tel un château de cartes. « Encore raté ! » se dit la jeune femme… Elle appela les deux sherpas et ils balancèrent le corps de Balthazar dans le ravin. Ils ne redescendirent que son âme dans la vallée, après l’avoir calée dans le flacon de myrrhe avec un peu de glace et quelques brins de paille. Il faut les comprendre : c’était moins lourd de cette façon-là…
Ainsi se termine la belle histoire de Balthazar, l’homme qui espérait trouver le toit du monde au Bantoustan. Il ne vécut malheureusement pas assez longtemps pour adopter le prophète à succès qui venait de naître. Quant aux sherpas, gloire leur soit rendue : on leur doit l’invention de la première boule à neige… Je possède d’ailleurs cette précieuse relique dans ma collection…

4 Comments so far...

François Says:

10 décembre 2010 at 13:37.

Eh ben, quel délire! Les courgettes étaient dopées en THC cette année?

En tout cas, merci beaucoup pour ce bon moment de secouage de neurones.

Grhum Says:

14 décembre 2010 at 22:14.

Je me demande si cette chronique n’aurait pas été sous-traitée à un bouthantrain ?
Sinon je me demande où peut-on se procurer de la liqueur de piment ?

Le meilleur conte de Noël que j’ai lu depuis longtemps !

Paul Says:

15 décembre 2010 at 08:33.

@ Grhum – La liqueur de piment est vendue couramment en Hongrie. Elle semble posséder de solides vertus curatives… Curatives de quoi, je n’en sais rien, mais curatives quand même… Quant à prendre une bonne cuite avec, je laisse la responsabilité d’une telle idée à l’auteur de cette chronique. Oncle Paul me parait avoir singulièrement évolué depuis le bon vieux temps du journal de Spirou…

Grhum Says:

19 décembre 2010 at 23:07.

Bon sang ça existe vraiment la liqueur de piment?
Je crois que je vais me contenter de rhum arrangé…

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