26 septembre 2012

Le mûrier à papier, un arbre voyageur, utile mais facétieux

Posté par Paul dans la catégorie : voyages sur la terre des arbres .

Une chronique dans laquelle on fait connaissance avec un botaniste méconnu et où l’on parle (entre autres) de vers à soie, de Girondins et de chèvre angora…

Quatre feuilles de même taille, de même couleur mais découpées différemment… sur le même arbre. Un nom latin aux consonances étranges : broussonetia. Un arbre qui donne naissance, chaque année, à des dizaines de rejets qui se dressent vers le ciel tout le long de ses racines traçantes ; bref un arbre qui devient forêt pendant que vous avez le dos tourné. Ajoutez à cela une écorce avec laquelle on fabriquait du papier autrefois en Asie, et des baies orangées consommables (à condition qu’il y ait un papa mûrier dans le secteur – l’arbre isolé est stérile). C’est ce cocktail de particularités qui me donne envie de qualifier cet arbre de « facétieux ». Bien qu’originaire d’Asie du Sud-Est, il n’a pas les yeux bridés, et il ne vous fait pas de grimaces particulières lorsque vous tournez le dos. Il ne parle pas non plus. Il ne faut pas trop lui en demander, ce n’est quand même pas un Ent… Mais observez bien la photo : elle n’est pas touchante la feuille de droite ? Moi elle me fait irrésistiblement penser au petit fantôme de Ghostbusters…

 Trêve de plaisanterie : on n’est pas là pour parler fantômes ou cinéma mais pour améliorer notre connaissance du monde des arbres. De la botanique, ou plutôt de l’ethnobotanique si l’on peut dire, la relation entre l’homme et les plantes m’intéressant toujours beaucoup plus que les classifications subtiles des flores et des herbiers.
L’apparition du mûrier à papier, également nommé Broussonetia papyrifera, en France remonte à la seconde moitié du XVIIIème siècle. Les premiers arbres ont été découverts en Chine en 1751 ; les premiers exemplaires importés en France s’acclimatent assez mal et sont surtout stériles. Ils dépérissent pratiquement tous sans que l’on puisse récolter de graines pour renouveler les semis. En fait, il s’agit d’une plante dioïque, mais les botanistes ne s’en aperçoivent pas immédiatement. Ce terme savant signifie qu’il est nécessaire qu’existent, dans un voisinage proche, un arbre mâle et un arbre femelle pour que les fleurs soient fécondes et que l’on puisse récolter des graines. C’est seulement en 1786 qu’un naturaliste français, Pierre Marie Auguste Broussonet (on notera sur la photo qu’il n’a pas du tout une tête de chasseur de fantômes !) se procure un mûrier à papier porteur de fleurs femelles. Détail amusant, le savant ne découvre pas ses spécimens en Chine (il n’y est jamais allé), mais en Ecosse, dans un jardin ; ils ont sans doute été plantés là par quelque explorateur des pays lointains, mais ils n’ont pas été véritablement identifiés. La trouvaille de Broussonet permet de faire un pas en avant dans la connaissance de cette plante. L’arbre est alors dénommé  « broussonetia » en hommage au savant. Peut-être n’avez vous jamais entendu parler de ce naturaliste. Il faut dire qu’il est relativement peu connu (sauf dans sa ville natale de Montpellier qui a baptisé une rue en son honneur), malgré l’intérêt indéniable de ses travaux. Soucieux (comme toujours) d’améliorer votre culture générale, je trouverais injuste de ne pas vous donner quelques informations supplémentaires à son sujet.

 Broussonet est né en 1761. Il est admis très jeune à l’académie des sciences suite à la publication de divers mémoires que ses confrères estiment brillants. Son premier titre de gloire est d’avoir transposé à la zoologie la méthode descriptive et la nomenclature préconisées par Linnée pour les plantes. Dès le début de sa carrière, il témoigne d’un grand intérêt pour la vie dans les campagnes et les perfectionnements de l’agriculture. A de multiples reprises il va chercher des applications pratiques aux nouvelles idées auxquelles ses confrères et lui-même sont confrontés.  Il préconise, sans grand résultat, la culture du murier à papier, non pour nourrir les vers à soie qui ne s’y intéressent pas, mais pour fournir un complément de fourrage pour le bétail. Il introduit en France l’élevage de la chèvre angora et du mouton mérinos. Il démontre l’intérêt de fabriquer de la toile en se servant de la fibre du genêt d’Espagne qui pousse à profusion sur certains biotopes… Les événements politiques vont se charger de donner une nouvelle orientation à sa vie. Lorsque éclate la Révolution, en juillet 1789, il fait partie du corps électoral parisien et siège à différents postes de responsabilité. Il commet simplement l’erreur, lorsque l’évolution des événements s’accélère, de se situer dans le « mauvais camp » celui des Girondins. Pour échapper à la répression conduite par Robespierre et ses amis il prend la fuite et rejoint l’Espagne. Ce statut d’émigré lui vaut la confiscation de tous ses biens par l’administration. A Madrid il doit s’enfuir à nouveau car il est persécuté non plus par les Républicains cette fois mais par les Royalistes qui ne veulent pas de lui. Il embarque dans un bateau anglais faisant route pour les Indes mais se retrouve débarqué à Lisbonne, suite à une tempête. Le périple continue et notre fugitif s’arrête temporairement au Maroc. Employé comme médecin du représentant américain, il attend que les événements se calment en métropole pour rentrer et retrouver une chaire à la faculté de médecine à Montpellier où il termine son existence. Au cours des dernières années de sa vie, il réalise une étude importante sur la fièvre jaune et ses conséquences. Bref, sans être un personnage de premier plan, sans avoir l’envergure des rédacteurs de l’Encyclopédie, il fait partie de ces personnalités qui ont contribué largement à l’évolution de la société française au XVIIIème siècle, en s’intéressant à divers aspects de la vie quotidienne de ses concitoyens.

Voici réglée la question de la désignation « broussonetia ». Il me reste à vous expliquer le qualificatif « papyrifera ». Le motif du choix des botanistes est simple : l’écorce de l’arbre peut être utilisée pour fabriquer des feuilles de papier, avec une technique relativement simple. Cette particularité n’a pas été utilisée en Europe, à ma connaissance, mais elle était largement employée, depuis des temps très anciens, dans les pays d’Asie dont il est originaire. Un exemple… En Indonésie, le papier tiré du Mûrier s’appelait « dluwang ». Sa fabrication nécessitait une procédure relativement complexe. On coupait les troncs en rondins lorsque l’arbre atteignait une vingtaine de centimètres de circonférence, puis on « pelait » l’écorce jusqu’au niveau de l’aubier. On faisait ensuite tremper cette enveloppe de l’arbre dans de l’eau, puis l’on séparait l’écorce superficielle du « liber » (sous-écorce). C’est cette dernière partie qui était utilisée pour fabriquer le papier. Il fallait ensuite la marteler avec un outil particulier, un marteau en cuivre comportant de fines lamelles, afin de l’amincir, puis d’obtenir de fines bandelettes que l’on agrégeait ensuite les unes aux autres, toujours par martelage. En Indonésie, cette technique était très ancienne. Il est difficile d’en dater l’origine mais le plus ancien manuscrit que l’on connaisse écrit en langue malaise, daterait du XIVème siècle et il est rédigé sur du dluwang cf photo). Il s’agit d’un recueil de lois d’une trentaine de pages, provenant de la cour royale du Dharmasraya (Sumatra occidental)… J’espère que vous avez noté au passage que le mot latin « liber » utilisé pour qualifier la « deuxième peau » d’un arbre, est aussi le mot qui désigne un livre. Même phénomène en grec puisque « biblos » désigne à la fois livre et écorce… Rares sont les pays où l’on n’a pas utilisé de fines pellicules de bois ou d’autres végétaux (papyrus) comme support pour l’écriture.

  Intéressons-nous maintenant à l’arbre lui-même… Il y a donc des mûriers à papier mâles et des mûriers à papier femelles. Ce sont les fleurs qui permettent de les distinguer aisément. Elles apparaissent au printemps (mars ou avril selon le climat). Les fleurs mâles sont des chatons cylindriques. Elles n’ont point de corolle. Les fleurs femelles ont la forme de petits globes et ressemblent à celle du platane. La culture du murier à papier est facile. On peut le laisser pousser sous forme de buisson, appelée aussi multicaule (tiges multiples) ou au contraire le tailler de façon à lui faire prendre une forme arborée. Dans ce dernier cas il peut atteindre, assez rapidement, une hauteur d’une dizaine de mètres, voire même quinze si les conditions sont favorables. On ne connait pas de spécimen véritablement « remarquable » car ce mûrier a une durée de vie relativement courte.  Dans son ouvrage « arbres d’Europe occidentale », Jacques Brosse signale quand même un bel exemplaire visible à Paris dans le square Paul Painlevé, face à l’entrée de la Sorbonne.

 Le broussonetia est peu exigeant au niveau des sols ; il est plutôt spartiate et semble se contenter d’une terre pauvre et d’une relative sècheresse estivale. La couleur vert olive de ses feuilles ainsi que la variété de leur forme lui donnent une certaine originalité. Le défaut principal du mûrier c’est sa tendance à se disséminer un peu trop rapidement dans le voisinage. Si vous n’y prenez pas garde, un buisson discret planté dans un coin de votre jardin deviendra rapidement un fourré dense. La tondeuse à gazon suffit largement pour remédier à ce problème. Pour ceux qui voudraient un motif autre que décoratif pour orner leur environnement de quelques plants de broussonetia, sachez que les fruits sont comestibles, comme ceux du mûrier blanc, même s’ils n’ont pas une saveur exceptionnelle et sont assez difficiles à récolter. Ils sont d’une belle couleur rouge-orangé et s’ils ne soulèvent pas votre enthousiasme, sachez que les oiseaux sont beaucoup moins chichiteux que votre palais ! Les porcs aussi en font leur régal. Vous pouvez toujours les utiliser pour faire de la confiture, seuls ou bien en mélange ou vous contenter de profiter du spectacle qu’ils offrent … L’un de mes maîtres à penser (en botanique !) Pierre Lieutaghi, les décrit ainsi : “des fruits de pur corail enchâssés sur des boules de velours »…

Il est un dernier caractère facétieux du mûrier à papier que les personnes concernées apprécieront peut-être beaucoup moins… son pollen, au printemps, peut provoquer de fortes allergies… Le problème n’atteint cependant pas l’ampleur connue avec d’autres végétaux… Il suffit peut-être de l’admirer de trop près lorsqu’il est en pleine floraison. Contentez-vous, si vous craignez les pollens, de collectionner ses plus jolies feuilles ou d’admirer les nuances subtiles de son écorce pendant l’hiver. Inutile de l’abattre sauvagement : à part le papier, et dans certains pays le textile, son bois n’a pas de qualités particulières. Il faut dire que l’on ne trouve jamais de grumes d’une taille suffisante pour justifier le sciage. Quant aux tourneurs : à ma connaissance ils ignorent l’existence de cet arbre.

Illustrations de l’article : la photo numéro 4 montre le manuscrit en langue malaise rédigé sur du papier de mûrier. Origine du cliché : site internet du professeur  Ulrich Kozok.

2 Comments so far...

Fred Says:

1 octobre 2012 at 11:03.

le mûrier à papier n’a donc pas à craindre une reconduite à la frontière !

Guichard Says:

6 novembre 2017 at 05:49.

Bonjour. Un tout grand merci pour cet article passionnant, enrichissant et qui ne se prend pas au sérieux ! Super. Christophe

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