11 octobre 2008

Ça vous chatouille ?… ou ça vous gratouille ?…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Questions de santé .

On ne peut pas sans arrêt taper sur les journalistes de la télé, les patrons ou les politicards de droite comme de gauche, il est souhaitable de diversifier un peu. Il faudra sans tarder que je « dégoise » quelques propos malséants sur… disons, au hasard… les militaires, les chasseurs, les papes… Pour aujourd’hui je vais me contenter de secouer le cocotier sur lequel sont perchés un certain nombre de médecins ; ce cocotier, abondamment arrosé par les laboratoires pharmaceutiques, a tendance à croître de façon vertigineuse ! Pour documenter mon propos, cela tombe bien, je viens justement de terminer la lecture d’un ouvrage impertinent et bien argumenté, intitulé « les inventeurs de maladies » et rédigé par un certain Jörg Blech. Ce livre n’est pas édité par une quelconque association de défenseurs de la médecine incantatoire et des pratiques vaudou mais par une maison d’édition bien de chez nous, Actes Sud, collection Babel. La sélection de titres opérée par cette société est d’un bon niveau, et Actes Sud n’a pas la réputation de sombrer dans le « conspirationisme » ou le « sensationalisme ».

Le propos du livre est somme toute assez simple : la recherche médicale coûte cher ; les actionnaires réclament des profits élevés ; si l’on s’en tient à des normes trop strictes, il devient difficile de rentabiliser les nouvelles molécules découvertes, ou de redorer le blason de produits anciens moins utilisés. La tentation est donc forte, soit de trouver de nouvelles applications à une molécule donnée pour élargir un champ d’application trop restreint à l’origine, soit d’abaisser les seuils de mesures faciles à effectuer (analyses sanguines, tension artérielle…) en dessus desquels ont peut considérer qu’une personne est malade. En résumé, trouver de nouveaux malades ou de nouvelles maladies, c’est à dire considérer comme pathologiques des résultats qui ne l’étaient pas auparavant. Cela permet, au nom d’une médecine préventive de masse, en prenant pour prétexte le bien commun et des économies bien illusoires (quand on voit le coût de tels traitements), d’ordonner à un grand nombre de « clients » des médicaments dont la prescription n’est pas vraiment indispensable. Si tout cela n’était qu’une affaire de gros sous, ça serait déjà largement discutable. Le problème c’est que certains de ces traitements inutiles ne sont pas des placebos et ont des effets secondaires non négligeables. Ce mécanisme de recours systématique aux traitements médicamenteux peut parfois entraîner l’apparition de nouvelles pathologies n’ayant rien de virtuel. Certaines idées totalement erronées finissent également par s’inscrire dans l’inconscient collectif : « un taux de cholestérol le plus bas possible est garant de bonne santé », par exemple, assertion inepte dénoncée par nombre de chercheurs.

Je ne sous entends pas (et l’auteur du livre non plus) que les médecins sont des escrocs incompétents mais simplement qu’ils sont parfois fortement influençables, qu’ils cherchent systématiquement à couvrir leurs arrières et qu’ils sont mal informés : les visiteurs médicaux sont là pour leur vendre des produits et leur offrir des cadeaux en remerciement de leur « loyauté », et nombre de séminaires de formation sont directement sponsorisés par l’industrie pharmaceutique. L’information qu’ils reçoivent s’apparente donc plus à de la publicité qu’à une véritable expertise. Cette démarche commerciale coûte d’ailleurs fort cher à la Sécurité Sociale car elle est bien entendue intégrée au prix de vente des médicaments (de nombreuses études ont été réalisées à ce sujet). Pour faire des comparaisons avec un domaine que je connais bien, c’est un peu comme si Hachette ou Hatier étaient responsables de la rédaction des programmes scolaires, et que la formation continue des enseignants était assurée par les agents commerciaux de ces éditeurs ; on y viendra je pense, mais ce n’est pas encore le cas. Au fil des années, pour doper la vente de certaines substances, les seuils acceptables pour le cholestérol ou le sucre ont été abaissés et le nombre de malades a, du coup, singulièrement augmenté (démonstration dans le livre de Jörg Blech, avec preuves chiffrées et témoignages à l’appui). La malbouffe a certainement joué un rôle dans l’augmentation du nombre de patients « à risque » mais il n’y a pas qu’elle ! Dès que votre tension artérielle frémit un peu, allez hop, on soigne, et trop peu de médecins prennent en compte « l’effet blouse blanche » qui est loin d’être négligeable pour beaucoup de patients.

Certaines maladies font la fortune des laboratoires car leur symptômes sont difficiles à cerner et peuvent être interprétés de diverses façons. La migraine dont se plaignent énormément de personnes (15 % environ de la clientèle des cabinets médicaux) peut relever de causes très diverses, aussi bien digestives que psychologiques, et peut ne dépendre parfois que d’une simple inadaptation des lunettes de vue. Ce genre de maladie est une véritable aubaine pour les laboratoires qui ont toujours une spécialité à proposer, ou pour les spécialistes qui se livrent avec ardeur à des multitudes d’examens sophistiqués et parfois totalement inutiles. Je vous ai déjà touché un mot de mes relations difficiles avec les ophtalmologistes (« le vieux qui râlait dans sa chaumière »). La situation est loin de s’améliorer et j’ai de plus en plus l’impression d’être un cobaye sur lequel on multiplie tests et examens en tous genres en profitant du fait que mon problème (qui n’en est peut-être pas un) est difficile à diagnostiquer. Inutile de préciser que l’addition s’alourdit également !

Quant aux maladies créées de toutes pièces, l’auteur en dresse une liste, genre hit-parade, plutôt humoristique. Selon votre humeur (et surtout celle de votre médecin) on pourra ainsi vous proposer un traitement médical pour la vieillesse, l’ennui, la calvitie, l’allergie au XXIème siècle, les taches de rousseur ou l’irascibilité au volant… Beaucoup de problèmes qui relèvent du champ relationnel ou du domaine de la psychologie sont ainsi médicalisés. Faute de pouvoir agir à la source d’un stress lié à la dégradation des conditions de travail, par exemple, le médecin en est réduit à prescrire un anxiolitique qui, à terme, génèrera un autre type de problèmes. Le « malade » a sa responsabilité aussi dans ce comportement. Il vient voir « un spécialiste » et attend un diagnostic précis et un remède adapté. Une étude a montré qu’après une consultation « positive », c’est à dire une consultation au cours de laquelle le médecin énonce un diagnostic et prédit une guérison relativement rapide, 64 % des patients se sentent mieux. Ce pourcentage tombe à 39 % après une consultation « négative », lorsque le médecin a reconnu ne pas pouvoir formuler de diagnostic certain… Pour ceux qui émettraient des doutes sur ce concept de « maladie virtuelle », rappelons que, pendant des années, l’homosexualité a été considérée comme une pathologie que l’on pouvait soigner : « il fallut attendre 1974 pour que les membres de l’American Psychiatric Association décident par un vote que l’homosexualité ne constituait plus dorénavant une maladie. Des millions d’individus furent ainsi ‘guéris’ du jour au lendemain. »

Le seul reproche que je ferais peut-être à Jörg Blech est d’avoir un peu trop étayé son discours et d’avoir multiplié exemples et citations. En réalité, quand on connaît la puissance de lobbying des laboratoires pharmaceutiques, entreprises multinationales au poids financier considérable, on comprend que l’auteur ait cherché à se « couvrir » en documentant au maximum ses assertions. La moindre brêche ouverte permet en effet aux laboratoires de s’engouffrer et leurs services de conseils juridiques sont prêts à réagir au quart de tour. Le journaliste Martin Winckler, qui signe la postface ce cet ouvrage, en sait quelque chose. La chronique qu’il tenait sur France Inter le matin a disparu des ondes radiophoniques avant qu’il ait eu le temps de dire ouf. Ses critiques à l’égard du comportement des géants pharmaceutiques commençaient à devenir insupportables à certaines oreilles et on ne touche pas impunément au pactole des laboratoires. Depuis qu’il a été « remercié » par notre chaîne nationale, Martin Winckler poursuit son travail sur le web grâce à des publications régulières sur un site fort intéressant.

« Tout bien portant est un malade qui s’ignore… » déclare le Dr Knock dans la célèbre pièce de Jules Romains. Cette maxime pourrait se compléter par « …et un client potentiel intéressant pour les usines à médicaments ». « En France, on trouve dans les officines, nous dit Martin Wrinckler, plusieurs dizaines de milliers de marques de médicaments. A l’opposé, sur la liste des médicaments essentiels, indispensables au traitement des affections qui frappent les habitants des pays pauvres, établie par l’OMS, on en compte… trois cent vingt-cinq. Sommes-nous mieux soignés grâce à ce plus grand nombre de médicaments ? Evidemment non. » Alors soyons méfiants, bien entendu, à l’égard de ces toubibs qui veulent donner une petite pilule rose pour chaque bobo qu’on leur décrit ; mais n’ayons pas non plus ce comportement, assez répandu, consistant à considérer comme un « mauvais médecin », le généraliste qui ne fera que des ordonnances courtes et s’accordera un temps de réflexion avant d’engager des thérapies à long terme. Repartir de chez le médecin en aussi bonne santé que lorsque l’on y est entré n’est pas forcément une mauvaise chose ! Bon week-end ! Il doit faire beau et vous n’aurez pas besoin de votre petite gélule rose.

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