13 décembre 2013

Quand les sorcières planaient, à cheval sur leur balai

Posté par Paul dans la catégorie : Incursions dans le monde des plantes .

Petite histoire d’une plante hallucinogène, le Datura.

 « Herbe aux fous, herbe du diable, trompette des anges, trompette de la mort, pomme épineuse, endormeuse…», voilà une plante, le Datura, qui ne manque pas de noms populaires évocateurs. Il s’agit d’une plante hallucinogène dangereuse, souvent associée à la magie noire, et l’article qui suit n’a pas pour objet de vous inciter à faire des expériences risquées. Je ne souhaite pas voir augmenter le taux de mortalité parmi mes lec·teurs·trices. Même si le titre de la chronique est aguichant, sachez que le balai est aussi difficile à piloter qu’un Airbus privé d’informatique et que l’on ne confie pas un engin aussi dangereux à un novice inexpérimenté. « Velolib », « Autolib », existent déjà « balailib » avec distributeur de Datura, c’est pas pour demain ! Si c’est la partie « piloter  un balai » qui vous intéresse, je vous recommande vivement l’excellent film « Kiki la petite sorcière » de Miyazaki. Si c’est la partie botanique et ethno-botanique qui vous attire, alors vous pouvez continuer à lire cette chronique.

Le Datura est une plante très répandue à la surface de la planète et les sorcières de nos contrées n’étaient pas les seules à connaître les caractéristiques singulières de cette plante. Il est fait mention aussi de l’utilisation de cette substance hallucinogène dans les rituels vaudous, chez les Indiens Algonquins, entre autres… Les Celtes se servaient d’une préparation à base de Datura pour empoisonner leurs flèches avant un combat ; je vais revenir sur toutes ces festivités, mais je voudrais, au préalable, donner quelques précisions botaniques sur cette plante sulfureuse.

 Le genre Datura appartient à la famille des Solanacées (comme la tomate, la pomme de terre, les piments ou les pétunias). Il comprend une dizaine d’espèces, la plus célèbre et la plus répandue dans nos contrées étant la Stramoine. D’autres espèces, tout aussi toxiques, poussent en d’autres lieux. L’une des plus célèbres est le métel qui pousse en Amérique centrale, en Amérique du Nord, sur le pourtour du bassin méditerranéen et au Moyen-Orient. L’aire de distribution originelle des différentes espèces de Datura fait encore débat parmi les botanistes. La répartition envisagée à l’origine, assez simple, a été très vite remise en cause. On croyait que la Stramoine était originaire de l’Eurasie jusqu’à ce qu’on en découvre des spécimens en Amérique tropicale. La théorie admise actuellement, de façon majoritaire, c’est que l’espèce complète serait originaire d’Amérique centrale, mais que la dissémination sur les autres continents se serait faite avant l’invasion par les Espagnols. Les textes légendaires qui font allusion à cette plante sont si nombreux autour du bassin méditerranéen, et ce dès l’Antiquité, qu’il est pas possible d’envisager une propagation seulement à partir du XVIème siècle. Néanmoins certains botanistes font remarquer que l’étymologie du nom Datura est à rechercher du côté de l’Inde. Il viendrait du mot sanscrit dhattūra et serait arrivé en Europe par l’intermédiaire du portugais. Le nom commun et le nom scientifique sont identiques : « Datura ». Dans la suite de cette chronique, je m’intéresse principalement à l’espèce Datura stramonium, la plus répandue dans nos contrées.

 Ce n’est pas sans raison que l’on considère le Datura comme une plante ornementale et qu’elle figure dans de nombreux parcs floraux et massifs décoratifs. Les jardiniers en ont développé de nombreux cultivars en jouant notamment sur la couleur des fleurs. Dans des conditions favorables, cette plante peut atteindre deux mètres de hauteur. Son port est magnifique, mais ce sont surtout ses fleurs, de grandes cloches tubulaires, de 8 à 12 cm de long, qui attirent le regard. Le fruit apparait à la fin de l’été : il a la taille d’une noix avec ou sans épines selon les variétés. Lorsqu’il est mûr, il éclate en quartiers et laisse apparaître des graines noires mesurant 3 à 4 mm. A l’état sauvage, le Datura pousse dans les friches, les bords des cours d’eau, les talus… Il s’adapte à différents types de sols mais il apprécie quand même beaucoup l’humidité. Les composants toxiques sont répartis de façon assez uniforme dans les différentes parties de la plante : tige, feuille, racines, graines. Ces substances sont suffisamment virulentes pour qu’il soit souhaitable de porter des gants lorsque l’on est amené à manipuler la plante (repiquage, désherbage). Pendant longtemps l’usage médicinal du Datura a été très empirique, mais l’on connait maintenant fort bien ses composés chimiques : il renferme de nombreux alcaloïdes différents, dont neuf en quantité plus importante que les autres, les plus actifs étant la scopolamine, l’hyosciamine et l’atropine. L’ingestion de la première de ces trois substances provoque un véritable délire hallucinatoire, des pertes de mémoire et parfois même des pertes de conscience. Les accidents ne sont pas rares… Se tenir à côté d’un feu dans lequel on brûle des plants de stramoine en quantité importante peut suffire à provoquer des troubles sérieux. Mais les cas les plus fréquents d’intoxication sont liés au fait de consommer, volontairement ou non, un fragment de tige, de feuille ou quelques graines. Parmi les victimes célèbres figurerait Nicolas de Condorcet, mathématicien et député Girondin : il est retrouvé mort dans sa cellule, peu de temps après son arrestation en mars 1794. Parmi les hypothèses retenues pour expliquer sa mort figure un empoisonnement à l’aide de Stramoine… Pour vous donner une idée de la toxicité, sachez que l’ingestion de 5 g de feuille suffit à tuer un enfant.

 La Stramoine, tout comme le Métel, est préconisée en médecine traditionnelle, dans de nombreux pays, pour combattre les maladies respiratoires, notamment l’asthme, la bronchite chronique ou la tuberculose. Dans ce cas, ce sont les feuilles et les fleurs séchées qui sont utilisées, sous forme de cigarette. L’effet étant jugé trop violent (les hallucinations peuvent être déclenchées par la consommation de deux cigarettes successives), cet usage est interdit en France depuis 1992, en raison des abus commis par certains clients faisant appel à cette pharmacopée pour des raisons tout autres que médicales. Si vous avez le goût pour les expériences tordues, sachez – avant d’ingérer des graines – que certains jardiniers les utilisent comme raticide. Planté aux quatre coins d’un champ de pommes de terre, le Datura stramoine présente aussi l’intérêt d’empoisonner les doryphores. Cet insecte un peu stupide a la particularité d’apprécier les feuilles tendres de la Stramoine et d’en faire des gabegies mortelles ; le suicide alimentaire parfait. Bref, vous comprendrez en lisant cette brève évocation des vertus du Datura, qu’il vaut sans doute mieux se battre pour obtenir la légalisation de la culture du « chichon », comme en Uruguay que celle d’une plante aussi peu sympathique. Contentons-nous d’admirer les belles fleurs blanches ou légèrement violacées !

  Et nos sorcières dans tout cela ? Eh bien il est probable qu’elles ne connaissaient pas les vertus du Cannabis ou tout au moins qu’elles n’en avaient pas sous la main. Elles auraient aussi trouvé les effets de cette plante un peu « mollassons ». Le décollage sur un balai nécessitait plus sérieux qu’un simple joint ! Pour obtenir l’effet souhaité, elles utilisaient un onguent qu’elles préparaient amoureusement en pilant ensemble diverses plantes dont la plupart ont des effets particulièrement percutants. Outre le Datura, leur pommade contenait en effet de la jusquiame, de la mandragore, de la belladone… le tout aggloméré avec du saindoux. Selon les récits populaires, elles enduisaient avec cet onguent certaines parties du corps aux muqueuses particulièrement sensibles… Le mythe du balai serait lié au fait que l’une de ces zones réceptives se trouvait entre leurs cuisses. Selon quelques auteurs, la stramoine était aussi consommée lors des sabbats ; elle permettait de voir le diable, mais pas de l’attraper par la queue. Tous les délires étant permis lorsque l’on parle de magie noire,  je compte bien sur votre imagination fertile pour en élaborer quelques uns. Ce qui est sûr c’est que les histoires de sorcières, de sabbat et de magie noire ont toujours fait fantasmer les esprits crédules !

   L’église catholique, par l’intermédiaire de ses tribunaux d’inquisition a permis d’enrichir grandement la mythologie qui entoure toutes ces histoires de sorcellerie. Pour échapper à la torture et aux souffrances inimaginables que leur infligeaient les bourreaux, les victimes étaient prêtes à raconter n’importe quoi et laissaient leurs cerveaux divaguer à l’infini pour nourrir la curiosité malsaine de ceux qui les interrogeaient. C’est cette même église catholique qui a rendu « officiel » l’usage du balai par les sorcières. De la dénonciation de la sorcellerie à celle des hérésies il n’y a qu’un pas et bien des pratiques reprochées aux Vaudois ou aux Cathares par exemple sont directement inspirées par les aveux des femmes brûlées sur les bûchers. Même notre grandissime Jeanne d’Arc fut incinérée, avant l’heure, pour sorcellerie, bien qu’on n’ait jamais retrouvé son balai. Trêve de plaisanteries… L’objet de cette chronique étant de vous parler principalement de botanique, je ne m’étendrai pas plus sur la question de la sorcellerie et en particulier sur le fait que la majorité des personnes pourchassées à ce titre étaient de sexe féminin. Les lec·teurs·trices intéress·és·ées pourront se reporter à une chronique plus ancienne publiée sur ce blog et qui fait (modestement) le point sur la question.

 L’usage médicinal et chamanique du Datura est répandu sur d’autres continents. Comme je vous l’ai dit en introduction, cette plante singulière était également prisé dans les rituels vaudous, à Haïti. Dans ce cas, il ne s’agissait plus de voler mais de réanimer les morts et d’amuser la galerie avec des zombis. Il est évident que pour que la cérémonie fonctionne, il fallait que les esprits des participants soient suffisamment « frappés ». On ne sait trop quel moyen était utilisé pour faciliter ce processus. En effet c’est surtout le zombi qui était concerné par la consommation du Datura. Un mélange de produits toxiques provoquait une perte de conscience brutale. On pouvait alors préparer la victime pour l’inhumation. Dans un second temps, le sorcier faisait une brillante démonstration de ses pouvoirs : l’ingestion d’une dose importante de la plante permettait à la victime de reprendre conscience dans un état proche de la folie. On ne se posait pas trop de questions sur les séquelles, souvent catastrophiques, de cette cérémonie, le fait important étant que le sorcier puisse, par cette affirmation de sa puissance, conserver son contrôle sur la tribu. Grâce au travail des ethnologues et des médecins, les différentes substances utilisées au cours de la cérémonie sont à peu près clairement identifiées. Le cinéma a longuement brodé sur ce thème. Je vous rassure tout de suite : le processus est cependant de trop courte durée pour que le sorcier puisse envisager de devenir maître du monde et qu’il envoie ses zombis à la conquête de nos centres commerciaux. Si cela fonctionnait aussi bien, il y a longtemps que les Etats-majors auraient zombifié leurs armées.

 Ajoutons pour compléter ce panorama des rituels qu’une tribu d’Amérique du Nord, les Algonquins utilisaient le Datura dans le cadre d’une cérémonie, appelée wysoccan, qui marquait le passage de l’enfance à l’âge adulte pour les jeunes garçons. La plante n’était pas utilisée pure mais figurait dans un mélange que nos experts en voyages virtuels estiment cent fois plus violent que le LSD… Tout cela mérite réflexion ! Il est d’autres façons de voyager tout aussi passionnantes et nettement moins désagréables. Comme c’est d’actualité, il serait bon de savoir ce qu’ingèrent nos Pères Noëls avant de partir se balader en traineau de cheminée en cheminée, mais ceci est une autre histoire !

 

7 Comments so far...

la Mère Castor Says:

13 décembre 2013 at 18:58.

on en trouve sur les berges de Vidourle…

Paul Says:

13 décembre 2013 at 20:22.

@ Mère Castor – Cela permettait aux sorcières de traverser facilement la rivière en cas de crue importante… Mais sur quelle rive avaient lieu les sabbats ? Rive gauche ou rive droite ? Se servait-on aussi du micocoulier pour fabriquer les manches à balai ? Que de questions importantes sans réponse ! Merci en tout cas…

Patrick MIGNARD Says:

14 décembre 2013 at 20:52.

Comme tu dis Paul,… tout cela mérite réflexion ! ! ! ! !

Karen Says:

22 décembre 2013 at 20:55.

Bon, 1er message disparu.. ça commence bien !
J’ai fait la connaissance de cette plante le printemps dernier, dans mon nouveau jardin. Une superbe plante aux corolles blanches puis lorsque j’ai vu apparaitre ses « bogues » vertes j’ai souhaité en savoir un peu plus, surtout son nom… Et qu’elle surprise de découvrir que cette datura stramoine était en fait très toxique et que ses propriétés hallucinogènes étaient bien connues des sorcières qui avaient l’impression de voler. Bref, j’ai préféré l’arracher (en prenant des précautions) car avec des animaux et des enfants pas envie de jouer à l’apprentie sorcière (en plus pas besoin de ça pour planer naturellement 😉 ) Mais cependant je m’intéresse aux plantes bénéfiques ou maléfiques qui étaient bien connues au Moyen age : d’ailleurs j’ai des carrés potagers en treillis dans le même esprit…Je trouve cela fascinant… J’ai entendu parler des plantes sorcières, un livre édité par plume de carotte… Votre article est vraiment bien complet et très intéressant… Pour l’instant je n’ai plus de blog mais je vous garde dans mes contacts…Bises à vous et bonnes fêtes de fin d’années…Attention aux herbes de perlinpinpin !!

Paul Says:

23 décembre 2013 at 08:16.

@ Karen – Merci pour votre intervention ! Les plantes c’est un sujet passionnant même quand elles sont inoffensives. Si vous vous intéressez aux relations entre l’homme et le monde végétal, il y a une excellente revue d’ethno-botanique à découvrir qui s’appelle « La Garance Voyageuse ». Chaque numéro publié (c’est un trimestriel) contient des articles passionnants et de belles illustrations. Je vous recommande de donner un coup d’œil sur leur site internet et de commander un ou deux numéros pour voir. Désolé pour votre premier commentaire : en ce moment, ma version de wordpress est assez caractérielle. Certains commentaires partent directement dans la corbeille, d’autres sont approuvés sans que j’intervienne alors que normalement il y a approbation du modérateur pour une première publication ; certains se retrouvent aussi parmi les indésirables. Là c’est plus galère car « la Feuille » est passablement spammée : jusqu’à cent indésirables par jour et là j’avoue que je bazarde à la louche !

Claire Says:

25 août 2015 at 18:06.

bonjour
comment éradique cette plante elle a envahi mon jardin.
si vous avait une solution

Paul Says:

25 août 2015 at 21:36.

@ Claire – A part un arrachage méthodique, je ne vois pas !

Leave a Reply

 

Parcourir

Calendrier

septembre 2018
L M M J V S D
« Juin    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930

Catégories :

Liens

Droits de reproduction :

La reproduction de certaines chroniques ainsi que d'une partie des photos publiées sur ce blog est en principe permise sous réserve d'en demander l'autorisation préalable à (ou aux) auteur(s). Vous respecterez ainsi non seulement le code de la propriété intellectuelle (loi n° 57-298 du 11 mars 1957) mais également le travail de documentation et de rédaction effectué pour mettre au point chaque article.

Vous pouvez contacter la rédaction en écrivant à