29 octobre 2008

Faute d’avoir du poil au pied…

Posté par Paul dans la catégorie : au jour le jour... .

Je me contente de porter des pantoufles. Des pantoufles ? Oui, mais pas n’importe lesquelles ! Des charentaises bien douillettes ! Au départ, je voulais intituler ce billet « éloge de la pantoufle », puis je me suis dit que les lecteurs allaient croire que j’avais cédé ma place à Philippe Delerm. Je me suis aperçu hier, en faisant un tour en librairie, que cet auteur avait quelque peu le don d’exploiter les filons… Depuis « la première gorgée de bière », ouvrage ayant eu un succès retentissant (je reconnais l’avoir beaucoup apprécié car certains textes ont eu pour moi un fort pouvoir évocateur), les recueils de nouvelles « minimalistes » se sont renouvelés… J’ai donc décidé de vous causer « pantoufles » sans mettre le mot « éloge » dans le titre, et sans parler de la première paire que j’ai enfilée, cet événement étant caché dans un recoin éloigné de ma passoire… Comment s’appelle d’ailleurs cette maladie qui affecte les passoires vieillissantes ? J’ai un trou plus gros que les autres, je m’en aperçois soudain.

Je prends des risques en traitant d’un tel sujet, car les pantoufles, que l’on nomme aussi chaussons (terme affectueux) ou savates (terme méprisant), n’ont pas très bonne réputation dans les cercles vertueux où l’on devise allègrement de la future grande révolution à venir (pour peu qu’on s’en donne la peine). Prenez déjà cette citation célèbre : « de nos jours, il faut moins craindre le bruit des bottes que le silence des pantoufles » ; vous avez une idée de la température… Les pantoufles, les chaussons, les charentaises… sont un symbole du triomphe de la petite bourgeoisie ; le genre « ma pipe, ma femme et mon chien ; dehors les négros ; à mort les fonctionnaires ». Quand je pense que j’avais été « viré », dans le temps, d’un « groupominuscule » libertairisant pour avoir osé faire des crêpes flambées plutôt que d’aller me faire tabasser à la manif… A vingt ans déjà, je tournais mal… Pourtant je ne portais pas souvent de chaussons ! Quelques décennies plus tard, j’ai enfilé définitivement mes pantoufles. Je ne les quitte que pour mettre des chaussures de marche ou des bottes nikées de jardinier. Mais cela ne m’empêche pas :
– de vociférer ; voire même de dire du mal ; pire de ne pas réussir à la boucler au bon moment ;
– d’avoir une haine bien franche pour les souliers cloutés, les cranes rasés et les uniformes de toute nature ;
– de penser qu’il y a certainement des idées à gratter du côté des « libertairisants » (mais qu’il faut se méfier des étiquettes, car, aux Etats-Unis, le « libertarisme » n’a vraiment rien de recommandable) ;
– de préférer les balades en forêt aux meetings de Lutte Ouvrière ;
– d’estimer que le bruit des bottes constitue toujours une menace bien réelle…
Bref, je me considère comme un subversif en savates, un iconoclaste en charentaises, un anar en chaussons, un gentilhomme indigné en pantoufles ou un hobbit en attente d’une greffe de fourrure.

Ce qui est drôle d’ailleurs c’est que l’on associe maintenant ces chausses bien confortables à un comportement bourgeois. Un petit coup d’œil sur l’histoire montre que cette symbolique ne correspond pas à grand chose. Les premières charentaises, par exemple, ont été fabriquées avec des déchets de feutres pour habiller l’intérieur peu confortable des sabots. Ce n’est que plus tard qu’est venue l’idée de leur mettre une semelle en caoutchouc. Le port des pantoufles était vivement recommandé aux valets et aux femmes de chambre afin qu’il se déplacent sans faire de bruit dans les chambres de leurs maîtres et maîtresses. Quoi de plus déplaisant pour Madame la Baronne que d’être réveillée, le jour à peine éclos, par le claquement des sabots de la petite Jeannette sur le parquet… Simples à fabriquer, peu coûteuses à l’achat, les charentaises étaient avant tout des chaussures d’intérieur réservées aux petites gens. Ce n’est qu’au XXème siècle que les pantoufles ont été marquées d’une image négative. Le « porteur de pantoufle », retraité, épargnant radin, petit bourgeois sans ambition, est alors devenu le contraire de l’aventurier, du héros, du militant prêt à mourir pour la cause… Je reconnais que les chaussons pour escalader une barricade ou pour explorer la haute vallée du Nil ce n’est peut-être pas l’équipement idéal !

L’idée de vous causer « pantoufles » m’est venue à Saint Gall (en Suisse, comme par hasard) en visitant la bibliothèque abbatiale. Le port de chaussons est obligatoire pour les visiteurs, afin de ne pas endommager les parquets anciens. J’ai découvert ce jour là qu’il existait des pantoufles de grande taille que l’on pouvait enfiler par dessus ses chaussures de ville. Pas des bêtes patins, non, mais de vraies charentaises (enfin pas tout à fait conformes puisqu’elles ne sont pas fermées à l’arrière). L’image figurant en tête de ce paragraphe, c’est une carte postale qui nous a plu énormément car elle illustre parfaitement ce qu’aurait pu voir, le jour de notre visite, un lecteur du blog couché sous l’une des vitrines… Deux hobbits dans une bibliothèque, traînant savate, en s’extasiant sur un manuscrit du XVème siècle. Le bonheur aurait été total si l’on avait pu, ce jour là, trouver une édition originale du Gargantua de Rabelais ; nous aurions alors rapporté une carte postale sonore et vous auriez entendu le texte suivant en cliquant sur l’image : « il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand, la personne beuvant, le liege de ses pantoufles enfloit en hault d’un demy pied ». Mais il est vrai que l’ambition de Gargantua est assez « terre à terre » !

Pour terminer cette chronique en restant de plain pied dans le sujet et dans les citations, je donne la parole à un écrivain américain, Thornton Wilder, qui a énoncé cette idée très juste : «C’est lorsque vous avez chaussé vos pantoufles que vous rêvez d’aventure. En pleine aventure, vous avez la nostalgie de vos pantoufles.» Je vous laisse en paix devant votre écran ; j’aurais bien aimé parler aussi de « mocassins » mais je crois que, vu le temps, je vais en rester là et pantoufler le reste de la journée. La neige est tombée sur les sommets voisins, à Innimont ; « il ne fait pas bon enfiler des chaussures trop froides lorsqu’on a les pieds au chaud ; c’est un coup à s’enrhumer.. » aurait certainement dit ma mémé, cette femme pleine de sagesse…

One Comment so far...

fred Says:

29 octobre 2008 at 14:54.

Ô grand ZIHOU, tu continueras à avoir toute mon estime tant que tu ne te lançeras pas dans l’éloge du mocassin à glands ! Et tant que tu t’obstineras à flamber des crêpes plutôt que des voitures !

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