24 août 2014

Si tu ne viens pas au livre, le livre viendra à toi…

Posté par Paul dans la catégorie : Des livres et moi; l'alambic culturel .

La magie des bibliothèques ambulantes

des-livres-et-des-nuages_81770533_1 C’est un superbe documentaire vu sur ARTE, « des livres et des nuages » qui m’a donné envie d’écrire ce billet… Le thème m’a séduit ; la réalisation ne m’a pas déçu… Conscientes de l’importance qu’il faut apporter à la lecture, des communautés rurales de la zone andine, au Pérou, se sont organisées pour mettre en place des bibliothèques de village tenues par des bénévoles. Pour renouveler le choix des livres proposé à l’appétit dévorant de nombreux lecteurs, les villageois ont organisé également un tour de rôle pour transporter – à dos d’homme – des séries d’ouvrages d’un endroit à un autre. Le réseau ainsi constitué a une grande influence sur la vie des communautés. La démarche dépasse largement le cadre relativement étroit qui est le sien à l’origine. Le personnage central de l’histoire, une jeune écolière amérindienne, est particulièrement touchant. Les « anciens » sont étroitement associés à ce réseau culturel et mis à contribution par les animateurs. A partir des récits oraux des uns et des autres, de nouveaux livres sont édités, permettant aux autochtones de conserver la mémoire de leurs traditions et de leurs coutumes. Renait ainsi une fierté qui a été bien maltraitée pendant des siècles d’occupation et de supériorité proclamée de la civilisation des conquérants. Le rythme du film est lent, mais cette lenteur correspond bien à la démarche de ces hommes et de ces femmes, qui arpentent les hautes vallées andines le dos lourdement chargé d’un gros baluchon de livres !

livres-tristounets Tout cela me rappelle en premier lieu le passage du bibliobus dans l’école de mon enfance. Nous possédions une bibliothèque scolaire. Elle contenait une quantité importante d’ouvrages mais l’ensemble était fort peu attrayant quand on le compare à l’offre que l’on trouve dans les centres de prêts actuels (médiathèques et autres centres documentaires). Les livres, recouverts de façon uniforme avec du papier kraft aussi brun que poussiéreux, s’alignaient sur des étagères d’armoires soigneusement closes. La seule indication que l’on pouvait percevoir c’était un numéro écrit à l’encre violette sur des étiquettes scolaires collées au dos des volumes. Il me semble que cette collection de livres, soigneusement choisis pour leur haute valeur éducative et morale, ne se renouvelait jamais. L’intérêt que l’on portait à la livraison (trimestrielle ou semestrielle, je n’en sais trop rien) d’un lot de nouveautés mis à disposition par la Bibliothèque Centrale de Prêt de l’Isère, était d’autant plus grand pour ceux qui – comme moi – étaient déjà des passionnés de lecture. Mes souvenirs d’école primaire sont assez vagues. J’ai dans un coin de ma mémoire l’image de lourdes caisses de livres en bois brut, des contenants semblables à ceux que l’on voit dans les films ou dans les manuels scolaires pour ranger les armes livrées aux Résistants. Le contenu de ces malles au trésor étaient sans doute présenté dans une armoire spéciale, sur divers rayons, en fonction de l’âge auquel nos professeurs estimaient qu’ils s’adressaient. Ce qui me perturbe un peu c’est que j’ai du mal à dater précisément ces événements et que je me demande, en écrivant, si je ne confonds pas avec ce qui se passait dans les premières écoles où j’ai été affecté en tant qu’enseignant… Il existait, dans les années 60, peu d’ouvrages  vraiment rédigés pour la jeunesse, et l’offre destinée aux jeunes adolescents et adolescentes se limitait aux grands classiques maintes fois réédités. Quand je vois la richesse des catalogues des éditeurs contemporains, je suis impressionné et sans doute un peu jaloux ! Que j’aurais aimé à l’époque dévorer les romans de Jean-Claude Mourlevat, Cathy Ytak ou Anne Pierjean. Heureusement que l’offre étriquée de la bibliothèque scolaire était complétée à la maison par les albums ou les petits livres de la Bibliothèque Rose que m’offrait ma sœur pratiquement chaque dimanche ! Comme j’avais la chance (?) d’habiter à l’école, je me souviens aussi des expéditions plus ou moins clandestines que j’organisais pour aller farfouiller dans les placards, « hors des heures d’ouverture », ce qui me donnait le privilège d’accéder à des rayons qui n’étaient pas forcément ceux auxquels j’avais accès aux heures légales… Mais ceci est une autre histoire !

bibliobus moderne Comme indiqué précédemment, j’ai eu l’occasion plus tard, arrivé à l’âge adulte, de croiser à nouveau la route du gros bus de la BCP de l’Isère. Dans les premiers temps c’était encore nous, les enseignants, qui sélectionnions les livres pour nos élèves. Je pense que mes propres critères de choix étaient simplement un peu plus évolués ou ouverts que ceux de la génération précédente de Hussards de la République, et que j’ai donné l’occasion aux enfants que j’avais en classe de découvrir des auteurs un peu moins classiques mais un peu plus attrayants. Très vite, sous l’impulsion des échanges qui se faisaient au sein du Groupe Freinet de l’Isère et de quelques collègues pionniers en la matière, j’ai aussi abandonné les tristes manuels de lecture de l’édition scolaire, pour partager avec les enfants, le plaisir de découvrir ensemble un « vrai » roman susceptible de leur donner vraiment le goût de feuilleter les pages. Du côté du « bibliobus », la prestation s’est démocratisée aussi. Dans la petite école trois classes où je travaillais dans les années 80, nous avions la possibilité de faire monter les enfants en petits groupes dans le gros camion. Chacun choisissait deux titres, puis je complétais la pile en y rajoutant quelques volumes intéressants auxquels les lecteurs en herbe n’avaient pas fait attention. C’était très enrichissant d’observer la tactique de chaque « client » pour opérer sa sélection. Pour certains c’était rapide : les couvertures les plus chatoyantes dissimulaient sans doute les récits les plus palpitants ; pour d’autres le choix était cornélien… il fallait abandonner à la sortie du camion 7 ou 8 livres parmi la dizaine que l’on avait dans les mains. C’est souvent parmi ces « rejets » de dernière minute que je prenais le choix complémentaire pour la classe. Dans la dernière école où j’ai travaillé, de taille beaucoup plus importante, nous avons pu installer un centre documentaire conséquent, après nous être longuement battus avec la mairie pour obtenir un crédit annuel suffisant pour assurer le renouvellement du stock et le remplacement des publications détériorées. C’était Byzance. Mais, pour une raison que j’ignore, nous n’avons plus eu droit aux visites du bibliobus. Je pense que compte tenu de la réduction des offres à caractère social des dernières décennies, les baisses de crédit ont imposé à la BCP de ne plus travailler qu’avec les petites écoles moins favorisées. En tout cas ceux qui claironnent dans les journaux que les enfants n’aiment plus lire auraient dû venir faire un tour dans notre bibliothèque ; ils auraient probablement révisé certaines de leurs idées toutes faites et évité d’alimenter les marronniers.

tournee automne Les souvenirs qu’évoque la transhumance des livres entre les villages de la Cordillère ne se limitent pas à l’école. A peine visionnée la dernière image du documentaire, le très beau récit de l’écrivain québecois Jacques Poulin, intitulé « La tournée d’automne » s’est imposé à ma mémoire. Parmi l’ensemble de l’œuvre de cet auteur que j’apprécie beaucoup, je crois que le récit de cette « tournée » d’un bibliothécaire de la ville de Québec, parcourant la rive Nord du Saint-Laurent, la région de Charlevoix, avec un bus chargé de livres, fait partie du trio de tête de mes préférés. Le camion du héros de cette histoire est tout à la fois : lieu de vie, lieu de rencontres humaines, lieu d’échanges littéraires… et je trouve cela fascinant. Les chemins de deux personnages singuliers vont se croiser au fil des pages : le récitant, « le chauffeur », amoureux des livres, dont les espérances déclinent et qui pense qu’une fois sa tournée terminée l’existence ne vaudra plus la peine d’être vécue… Marie, une femme embarquée dans la tournée au Québec d’une troupe de saltimbanques, une singulière fanfare française qui organise des spectacles de rue et tente de mettre du baume au cœur des villageois isolés.  Comme dans la plupart des ouvrages de Jacques Poulin, les livres et les chats sont omniprésents. Les rencontres et les incidents qu’ils provoquent viennent très souvent apporter une note de gaîté à certains passages teintés de nostalgie. Les moyens sont plus évolués que ceux dont disposent les paysans des Andes, mais le passage du bus tisse un lien social tout aussi important, même s’il semble plus futile. Il ne s’agit sans doute plus de sauver une culture – l’ambition est plus modeste ! – mais simplement d’offrir quelques instants de bonheur à des êtres isolés ou en butte aux misères provoquées par les aléas de la vie. Un très bel ouvrage…

bus2 Bibliobus donc… Au fait, savez-vous de quand date cette idée et qui en fut le concepteur ? Selon Wikipedia, Le système a été inventé par l’association des bibliothécaires français (cocorico !) et présenté lors de l’exposition coloniale de 1931. L’idée obtient un certain succès. En 1938, Henri Vendel, bibliothécaire à Châlons en Champagne, inaugure la première tournée de la « bibliothèque circulante » de la Marne. Plus de 350 communes sont ainsi desservies. Après la deuxième guerre mondiale, le dispositif sera adopté par de nombreuses bibliothèques départementales. Le système du bibliobus à la française s’appuie sur l’existence d’une bibliothèque centrale installée dans un bâtiment ouvert au public ; sa mission est d’élargir la zone d’action de la bibliothèque mère et de faciliter l’accès aux livres à ceux qui sont éloignés de la ville. Il ne se substitue en aucun cas à la bibliothèque fixe comme c’est le cas dans de nombreux autres pays. Si l’on accepte une définition plus large du concept de bibliothèque itinérante, on pourrait en attribuer la paternité aux colporteurs qui vendaient dans les villages les petits volumes de la « bibliothèque bleue » au XVIIème et XVIIIème siècles. Mais si l’on retrouve la notion du livre itinérant, on s’écarte de l’idée de base de la bibliothèque qui est celle de prêt gratuit ou à faible coût…
Maintenant, des bibliothèques itinérantes, on en trouve sous toutes les latitudes, sur tous les continents. Conscients des difficultés que présentait l’accès à la culture écrite dans de nombreuses régions défavorisées, des associations, des services gouvernementaux, ont en effet poussé à la création de bibliothèques itinérantes un peu partout sur la planète, ce système présentant l’avantage de nécessiter un investissement moindre que l’établissement de multiples bibliothèques fixes.

Dashdondog Jamba  Les réseaux de distribution, les modalités de fonctionnement de ces organismes nomades sont si nombreux qu’il est à la fois difficile et d’un intérêt limité de chercher à en dresser un catalogue. Quelques recherches sur la Toile m’ont cependant permis de faire de belles découvertes. Je vous invite par exemple à lire l’histoire contée par Dashdondog Jamba, auteur de livres pour enfants en Mongolie. Il raconte son expérience autour d’une bibliothèque itinérante qu’il a mise en place pour inciter les jeunes à la lecture. Les chiffres à eux seuls sont impressionnants : vingt-trois tournées effectuées – les premières à l’aide d’une charrette à cheval – une centaine de milliers de kilomètres parcourus, soit plus de deux fois le tour de la terre. L’aventure a commencé il y a longtemps déjà et certains de ses lecteurs ont maintenant quarante ans. Chaque étape du voyage est une nouvelle aventure : cent kilomètres parfois séparent deux camps de yourtes ; l’état du réseau routier et le climat ne sont pas toujours favorables à ces expéditions. La chaleur de l’accueil réservé au bus permet d’oublier bien des malheurs. La bibliothèque itinérante reste quelques jours dans la communauté. Pour inciter les enfants à se détourner de l’écran du téléviseur, l’auteur-bibliothécaire utilise différentes techniques d’animation. Il a ainsi composé un poème singulier qui décrit le bruit des mots… Parfois ce sont les marionnettes qui sont mises à contribution. Tout cela est bien plaisant à découvrir. Pour conclure cette chronique un peu désordonnée, je vous livre ces quelques lignes empruntées à l’auteur. Ce sont les derniers mots qu’il adresse aux enfants en quittant le campement :
« Si vous lisez des livres, vous deviendrez intelligent,
Si vous devenez intelligent, vous saurez vous servir de vos mains,
Si vous savez vous servir de vos mains, vous trouverez toujours de quoi vous nourrir. »
Merci à la BNF d’offrir de l’espace à d’aussi jolies histoires…

Source des illustrations – image 1 : extrait de « des livres et des nuages » réalisé par Pier Paolo Giarolo – image 3 « le guide du chemin de l’île » média citoyen du chemin de l’île,  bibliobus de la ville de Nanterre – Image 5 : site Orphée de la Bibliothèque des Bouches du Rhône, un bibliobus dans les années 60 – Image 6 : site BNF « Takam Tikou »

9 Comments so far...

François Says:

25 août 2014 at 08:19.

Effectivement très beau et très inspirant. Merci pour ce beau partage.

Lavande Says:

26 août 2014 at 19:57.

Le bibliobus n’est pas mort! Ni réservé à la campagne.
A Grenoble il tourne depuis…1956!
Malgré de très nombreuses bibliothèques fixes (14), très fréquentées, « aujourd’hui encore et chaque jour le bibliobus se déplace dans Grenoble vers des crèches, écoles, lycées, résidences sociales, entreprises… pour mettre à disposition des collections de 3 000 livres et CD pour tous âges.
Raconter une histoire sur une place publique, porter des livres à la prison, sillonner la ville en bibliobus, présenter des livres dans des classes, lire à la crèche, chanter à la résidence de personnes âgées, développer un atelier écriture dans un lieu accueil … ou comment les bibliothèques vivent aussi hors les murs.
Mené par la Bibliothèque des Relais Lecture dans les multiples lieux d’accueil (accueil de jour des sdf, centre d’hébergement d’urgence, lieux associatifs divers) des livres sont prêtés, lus, écoutés, discutés, partagés … La relation aux mots et aux images génère des temps d’échange et d’expression, écriture, dessin, chanson. Parfois des projets plus construits se développent tels que rencontres avec des écrivains, soirées contes, ateliers d’écriture. Le livre participe à l’accompagnement et à la reconstruction des personnes. La lecture devient un enjeu commun avec les acteurs des structures d’accueil.  »
(extrait du site des bibliothèques municipales de Grenoble:
http://www.bm-grenoble.fr/610-hors-les-murs.htm).

Tant qu’y a de la lecture, y a de l’espoir!

Paul Says:

27 août 2014 at 07:43.

@ Lavande – Je pense bien que le bibliobus n’est pas mort. En fait ce n’est pas l’idée que je suggérais dans mon billet. Je disais simplement que dans la dernière (grosse) école où j’ai travaillé, nous n’étions plus en relation avec. Peut-être parce que la commune n’était pas adhérente au réseau. Je n’ai jamais creusé la question. C’est vrai aussi que je n’ai pas évoqué les services rendus en milieu urbain et c’est une bonne chose de les rappeler…

Lavande Says:

28 août 2014 at 09:10.

(suite)
C’est pas pour chanter systématiquement les louanges de Grenoble (quoique…) mais:

Paris 2 200 000 habitants –> une soixantaine de bibliothèques
Grenoble 160 000 habitants –> 14 bibliothèques
…3 fois plus!

Yvanne Says:

1 septembre 2014 at 02:02.

Merci pour cette belle chronique. Je me rappelle avoir vu l’annonce du documentaire dans le programme télé, mais je l’ai raté. Des bises.

Paul Says:

1 septembre 2014 at 08:45.

@ Yvanne – Merci pour ta visite. Ce documentaire n’est plus sur ARTE+7, mais je pense qu’il sera reprogrammé, Arte ayant la spécialité de diffuser et rediffuser certains documentaires un nombre impressionnant de fois. Je pense qu’on peut le visionner également en VOD ou le télécharger dans la plus parfaite illégalité…

la Mère Castor Says:

1 septembre 2014 at 09:13.

Merci pour cette défense du livre, tant qu’il y aura des lecteurs… Cet été nous avons recyclé une (petite) partie des livres de feu ma maman, quelques uns à la bibliothèque, d’autres chez un bouquiniste. J’ai toujours du mal à jeter des livres, j’ai échangé quatre gros sacs contre un livre que je cherchais depuis longtemps et je suis ravie de l’échange !

Paul Says:

1 septembre 2014 at 13:30.

@ Mère Castor – Content de voir que Mère Castor a repris le collier ! Hier il y avait « jardin des livres » à Morestel et nous avons retrouvé notre bouquiniste favori, et son voisin de comptoir que nous aimons bien aussi. Les deux compères ont bien réussi leur prestation et nous sommes repartis avec un panier de livres bien rempli. Dans les trésors (gentiment offerts) un traité de jardinage de 1797 : passionnant… C’est vrai que c’est difficile de se séparer des livres, mais moi aussi je fais un peu de tri dans les ouvrages récupérés de la génération précédente qui font juste du remplissage dans les rayons. Or il y a crise du logement nous dit-on !

Cathy Ytak Says:

18 septembre 2014 at 17:27.

Oh… Je suis très fière d’apparaître dans ce bel article ! Merci, merci !

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