6 octobre 2014

Allemagne, Espagne, France… le long combat pour la liberté d’Etta Federn

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs .

portrait On trouve des articles et des ouvrages, en allemand, en espagnol, en anglais… mais rien en langue française au sujet de Marietta ( » Etta « ) Federn, écrivaine, éducatrice, militante féministe et anarchiste, résistante. Mais notre pays a parfois la mémoire courte et l’a rangée dans le classeur des « oubliés », bien que l’un de ses fils, Hans, soit « mort pour la France » comme on dit, en combattant dans les rangs de la Résistance. On pourrait dire, pour se consoler, qu’elle a bien eu de la chance de ne pas se retrouver dans un camp d’internement en 1939, comme bon nombre de réfugiés politiques de langue allemande, juifs ou communistes ou parfois (quelle horreur !) les deux à la fois. Un certain nombre de ces internés ont été livrés directement aux Nazis, grâce aux bons soins du gouvernement de Vichy. A la libération, en 1945, la mort de son fils au champ d’honneur (comme on disait alors quand les maquisards sont passés du statut de terroriste à celui de héros), lui a permis d’obtenir la nationalité française ainsi qu’une modeste pension pour survivre. Je voudrais réparer une partie de cet oubli et vous conter l’histoire de cette militante dont on ne peut qu’admirer le courage et l’opiniâtreté.

FAUD syndicat libre allemand Etta Federn est née en 1883 à Vienne dans une famille juive bien intégrée de la bourgeoisie de la capitale autrichienne. Sa mère, Ernestine, militait, entre autres, pour le droit de vote pour les femmes. Son père était médecin. Elle avait quatre frères et une sœur : Paul fut célèbre dans le milieu de la psychanalyse ; Karl devint homme de loi ; Walter se lança dans le journalisme. Etta reçut la même éducation que ses frères et s’orienta vers la littérature et les langues étrangères. Très indépendante d’esprit, elle s’éloigna de son milieu familial et émigra à Berlin. Elle compléta ses études en rédigeant une thèse sur Faust. Elle gagnait sa vie en donnant des cours et surtout en effectuant des traductions d’ouvrages. Elle maitrisait alors le Yddish, l’Anglais, le Français, le Danois, le Russe et, bien entendu, l’Allemand. A cette époque elle fournissait un travail considérable. Ses talents littéraires reconnus, elle fut embauchée comme critique littéraire par le journal « Berliner Tageblatt ». Elle est à l’origine de traductions très diverses : Aleksandra Kollontai, Hans Christian Andersen, William Shakespeare… Au cours de ces années, elle entra en contact avec le mouvement anarchiste allemand et se lia d’amitié avec de nombreux activistes. Elle s’inscrivit et milita à part entière au syndicat F.A.U.D. (Union des Travailleurs Libres d’Allemagne, anarcho-syndicaliste). Elle rencontra aussi d’autres personnalités du mouvement anarchiste, notamment Emma Goldman, Max Nettlau, le couple Mollie Steimer et Senya Flechin. Elle devint l’amie de Rudolf Rocker et de sa compagne, Milly Witcop. Ce fut un passage particulièrement heureux dans sa vie. Etta se maria à deux reprises, une première fois à Vienne en 1916, la seconde à Berlin, mais se sépara rapidement des partenaires qu’elle avait choisis. De son premier mariage, avec Max Bruno Krimsee, thérapeute et pédagogue, elle eut un premier fils, prénommé Hans, né en 1918. De son second mariage avec Pierre Paul Kohlhaas naquit un second garçon, Michael. Ses deux enfants la suivirent dans la plupart de ses pérégrinations et partagèrent une bonne part de ses mésaventures.

portrait3 Sa situation se détériora avec la montée du Nazisme. En 1927, elle rédigea et fit publier une brochure sur le ministre libéral Walter Rathenau de la République de Weimar pour dénoncer son assassinat par l’extrême-droite. A la suite de ce travail, elle reçut de nombreuses menaces de mort et les Nazis firent pression sur les journaux pour lesquels elle travaillait pour qu’ils se séparent de cette collaboratrice « juive » et « communiste » de surcroit. La capacité d’intimidation du parti nazi était suffisante pour que de nombreuses portes se ferment et elle eut de plus en plus de difficultés à vivre de son travail. Pratiquement sans revenus, elle quitta Berlin en novembre 1932, moins d’une année avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Elle s’installa à Barcelone avec ses deux enfants, Hans et Michael. Honneur tragique : le 10 mai 1933, ses livres furent jetés sur les bûchers allumés par les Nazis et son nom figura en bonne place sur la liste des personnalités indésirables sur le territoire du futur grand Reich. Elle avait alors 49 ans. Dans un premier temps, elle bénéficia, pour s’installer, de l’aide financière des compagnons libertaires encore présents à Berlin. Lorsque sa position dans la capitale de la Catalogne fut enfin consolidée, elle put fournir à son tour une aide aux militants qui fuyaient la répression du régime nazi. Nombreux furent les émigrés politiques allemands qui s’installèrent en Espagne comme en France dans ces années-là. Une partie de sa famille avait émigré aux Etats-Unis et l’aidait aussi à vivre, avec ses enfants, en lui versant régulièrement une petite pension. Etta Federn apprit le Castillan, puis le Catalan et commença à collaborer à la presse locale. Elle rentra en contact avec le mouvement libertaire espagnol, mais ses activités militantes restèrent relativement discrètes jusqu’au déclenchement de la révolution de juillet 1936. En Espagne aussi, les anarchistes n’étaient guère en odeur de sainteté, surtout après les troubles dans les Asturies en 1934. Son appartement servait néanmoins de point de ralliement à tous les exilés allemands présents en ville. Elle faisait partie du  » 11club « , cercle de discussion libre auxquels participaient de nombreux artistes et intellectuels catalans.

escuela_cenu1 Juillet 1936 à Barcelone… Après l’échec du coup d’état fasciste dans la capitale de la Catalogne, la situation changea du tout au tout et Etta fut emportée dans la vague d’enthousiasme qui souleva les milieux populaires et les militants révolutionnaires. Elle adhéra sans tarder au mouvement « Mujeres Libres » qui regroupait les anarchistes féministes espagnoles. Elle rédigea de nombreux articles dans le bulletin de l’organisation. S’inspirant des méthodes préconisées par le pédagogue Francisco Ferrer, elle s’investit largement dans l’éducation des femmes et donna de nombreux cours à la Maison des femmes travailleuses, centre culturel créé par Mujeres Libres dans un quartier populaire de Barcelone. Ce lieu, hautement symbolique, permit l’alphabétisation de 600 à 800 femmes. En 1937, elle participa, avec d’autres militantes, à la création de quatre écoles libertaires dans la petite ville de Blanes. Elle en devint directrice et adhéra à la Fédération locale de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat de tendance anarchiste). Ces écoles se chargeaient de l’éducation des enfants mais aussi de la formation de nouveaux professeurs pour les écoles laïques qu’il fallait créer un peu partout ; une pépinière en quelque sorte ! Il faut dire que le défi était de taille : 52% d’analphabètes dans la population, 60% d’enfants non scolarisés. L’œuvre réalisée par le CENU (Conseil de l’Ecole Nouvelle Unifiée) est admirable. Un premier bilan fut dressé en juillet 1937. Malgré l’effort de guerre, près de 5000 professeurs avaient été nommés dans les écoles, et près de 80 000 enfants avaient été inscrits, plus du double que l’année précédente. La qualité de l’enseignement délivré avait beaucoup progressé aussi. Là aussi, la tâche était immense pour libérer le peuple de la tutelle des écoles confessionnelles. Certaines mesures importantes furent appliquées telle la fermeture des orphelinats où les enfants étaient particulièrement maltraités. Ces enfants étaient maintenant mélangés avec leurs camarades dans les écoles de village nouvellement créées. Beaucoup suivaient les principes de l’école moderne du pédagogue libertaire Francisco Ferrer. Etta Federn a eu sa part obscure dans ce travail et elle l’a accomplie avec détermination, sur le terrain, sans trainer dans les couloirs des ministères, dans les antichambres de la célébrité.

mujereslibres Fin 1937, elle quitte à regrets son poste à Blanes. L’influence des militants communistes est croissante et elle ne supporte pas la surveillance dont elle fait l’objet ainsi que les autres militants de la CNT.  Elle revient à Barcelone, où elle se sent moins isolée et plus en sécurité, afin de poursuivre ses activités éducatives et militantes. Son fils aîné Hans est au front ; il combat contre les fascistes, au côté des Républicains. Il est lieutenant. En 1938, Etta rédige un livre, intitulé  » Mujeres de las Revoluciones « , qui est édité par Mujeres Libres. Il s’agit de la biographie d’une douzaine de femmes militantes révolutionnaires (Emma Goldman, Inga Nalbandian, Madame Roland, Lily Braun, Mrs. Pankhurst, Angelica Balabanoff, Rosa Luxemburg, Charlotte Corday, Ellen Key, Vera Figner, Isadora Duncan et Alexandra Kollantai). Ce livre est réédité en Allemagne en 1997 sous le titre  » Revolutionär auf ihre Art « .

version allemande Mais la situation s’aggrave. Les Républicains perdent du terrain. Barcelone est bombardée quotidiennement et cela devient de plus en plus difficile d’y résider. Il faut fuir à nouveau le fascisme. En avril 1938, Etta Federn se réfugie à Paris, mais le répit n’y sera que de courte durée. Par chance, en septembre 1939, la famille échappe aux convocations qui entrainent l’internement par le police de tous les ressortissants étrangers, quel que soit le motif pour lequel ils ont demandé l’asile politique à la France. Deux années à peine depuis la fuite de Barcelone et le bruit des bottes nazies se fait entendre sur les Champs Elysées. Nouveau déménagement, à Lyon cette fois, en zone non-occupée, mais elle doit se cacher dans un couvent proche de la ville où elle restera basée jusqu’en 1945. Malgré son courage et sa combattivité, Etta est au bout de ses forces, épuisée par l’énergie qu’il lui faut dépenser pour assurer sa survie. Elle trouve cependant la force de rentrer dans la Résistance qu’elle aide par divers travaux de traduction, de rédaction, de distribution et de liaison entre les petits groupes de militants éparpillés. Elle va payer un lourd tribut à la guerre. Elle y laisse le peu de santé qu’il lui reste et elle perd son fils aîné Hans. Celui-ci s’est engagé dans le maquis du Vercors et meurt, lors de combats à Charavines, en août 1944. L’écrivain suédois Stig Dagerman écrit un texte en mémoire de cette disparition :  » à la mémoire du capitaine Jean « . Cet hommage est publié en suédois, puis en français dans un recueil d’œuvres de Dagerman intitulé « Printemps français ».

L’ autre fils d’Etta, Michael, combat au côté des partisans dans les Pyrénées et survit à la guerre. Les éléments biographiques dont on dispose sur Michael sont encore plus réduits que ceux concernant Hans !
Etta Federn, à bout de souffle, revient à Paris. Elle traverse ses dernières années dans la plus extrême pauvreté. Le sacrifice de son aîné lui a valu d’obtenir la nationalité française, ainsi qu’une pension symbolique. Elle meurt en 1951. Les sources divergent quant à la date exacte de sa disparition : 9 mai ou 29 septembre. C’est dire l’état d’isolement dans lequel elle se trouve. Elle laisse, dans ses archives, une traduction inédite des balades tziganes de Garcia Lorca, l’un de ses auteurs préférés. Sa vie exemplaire est la source d’inspiration du personnage de deux romans suédois : l’un de son ami Stig Dagerman, l’autre de Arne Fosberg. Je suis admiratif devant le parcours accompli par cette femme et la constance remarquable par rapport à ses idées et à ses principes dont elle a fait preuve au cours de son existence. Ils sont nombreux, ces femmes et ces hommes, qui ont traversé la première moitié du vingtième siècle, victimes directes ou indirectes du Nazisme, du Fascisme ou du Stalinisme. J’ai déjà évoqué le destin de quelques uns et de quelques unes d’entre eux et je compte bien poursuivre cet inventaire parfois difficile. A ce propos, et en guise de conclusion, je vous invite à aller lire la chronique que mon amie internaute Zoë a consacré à Elizabeth Eidenbenz et à la maternité d’Elne dans les Pyrénées en 1939…

NDA – Cette chronique doit beaucoup (mais pas seulement !) à l’article paru en anglais sur Libcom.org, rédigé par Nick Heath. Parmi les sources utilisées en complément pour ma recherche, mujeres sin fontera, en espagnol, et anarco ephemerides, en catalan. Ces divers sites m’ont fourni une partie des illustrations utilisées. A cette liste il faut ajouter également Anarquista ER-FL, dictionnaire de militantes et de militants centré surtout sur les photos, les dessins et les articles de presse. Toutes les adresses utiles figurent dans la liste permanente que vous pouvez consulter dans l’index du blog. J’aurais souhaité développer certains points de cette trop courte biographie, et ajouter des précisions quant à l’action du « capitaine Jean » dans le maquis du Vercors et les conditions de sa mort à Charavines, en Isère, mais je n’ai trouvé aucune information solide sur ces questions. Si quelqu’un a la possibilité de me fournir des indications complémentaires, je les accepterai avec plaisir !

stig dagerman Post Scriptum (7 octobre) – Je viens de terminer la lecture de l’hommage de Stig Dagerman « au capitaine Jean ». Cela m’amène à procéder à quelques rectifications dans le texte ci-dessus concernant Hans Federn. Hans a combattu au sein de l’armée républicaine jusqu’aux derniers jours de la Résistance et a été enfermé pendant quelques temps dans les camps de concentration obligeamment offerts aux réfugiés espagnols. Pour échapper à l’enfermement, il a accepté de rejoindre la légion étrangère en Afrique du Nord. Il est ensuite rentré en France (date inconnue) et a rejoint les rangs de la Résistance, à Lyon, non loin du lieu où résidait sa mère. Il est devenu chef d’un réseau de Résistants sous le pseudonyme de Capitaine Jean, puis de Jean Portal. C’est au cours d’une mission pour ce réseau qu’il a été abattu par les Allemands, sans doute à Charavines. Dagerman ne mentionne pas son passage dans le maquis du Vercors, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas été. Un court extrait du texte magnifique de l’écrivain suédois : « … une stèle a été élevée à l’endroit où il est tombé et, maires, sous-préfets et curés en tête, toute la région est venue lui rendre hommage sous les traits de celui que, dans une certaine mesure, il avait décidé d’être : le loyal défenseur d’une liberté évidente. Mais on lui rendait surtout hommage sous les traits de quelqu’un qu’il ne voulait pas être : l’un des nombreux héros de son pays, tombés au combat. Mort pour la patrie. »

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