29 mars 2015

Stig Dagerman, étoile filante de la littérature suédoise

Posté par Paul dans la catégorie : Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs .

Où l’on parle, un peu plus longuement, d’un écrivain suédois prématurément disparu, dont le nom est apparu dans l’article sur Marietta Federn…

« L’écrivain anarchiste peut pour l’instant s’attribuer le rôle modeste du ver de terre dans l’humus culturel… Être le politicien de l’impossible dans un monde où ceux du possible ne sont que trop nombreux, est malgré tout un rôle qui me satisfait à la fois comme être social, comme individu et comme auteur du Serpent »

portrait 1 Cette brève citation aurait pu figurer sur la tombe de Stig Dagerman, militant anarcho-syndicaliste suédois devenu écrivain reconnu, mort à l’âge de 31 ans, en 1954, à la suite d’une tentative de suicide réussie. J’en profite pour poursuivre mon tour d’horizon de quelques personnalités singulières du XXème siècle ! Il y a peu de chances que vous ayez lu un ouvrage de Dagerman. Autant il est connu en Suède qu’il est ignoré en France, même si ses écrits les plus marquants ont été réédités assez régulièrement. J’ai découvert trois de ses livres que j’ai lus pendant l’hiver : « la dictature du chagrin », « automne allemand », « printemps français » et plus récemment, « l’enfant brûlé »… Le dernier est celui que j’ai trouvé le plus difficile et auquel j’ai le moins accroché. Un autre titre attend sagement dans la pile d’attente… Il s’agit du roman « Le serpent », paru en 1945 et à l’origine de la célébrité de cet auteur dans son pays natal.

Stig Dagerman n’est pas devenu anarchiste « par hasard ». Son enfance et son adolescence expliquent pas mal de choses. Il nait le 5 octobre 1923, à Älvkarleby, en Suède, dans une famille ouvrière. Son père et sa mère ne s’entendent pas et se séparent dès la naissance de l’enfant. Le jeune Stig reste seul avec son père et surtout avec ses grands-parents qui vont assurer son éducation. Son père travaille pour les chemins de fer : il pose des rails, creuse des tunnels et mène une vie itinérante qui ne lui permet guère de s’occuper d’un enfant. Quant à sa mère, télégraphiste, le seul souvenir qu’il en conserve est le nom de famille qui lui est attribué. De cette enfance singulière il ne conserve que d’heureux souvenirs tant il chérit profondément ses grands-parents. Lorsqu’il a 11 ans, son père, sans doute pris de remords devant cet abandon, décide de s’en occuper et de l’emmener avec lui à Stockholm. Le jeune adolescent assume péniblement cette mutation : une famille nouvelle (son père, entretemps, a choisi une nouvelle compagne) et surtout un décor urbain, triste à ses yeux après les joyeuses années à la campagne. Il poursuit de brillantes études, mais considère le lycée comme une prison. Sa vie est « hors les murs » : il se passionne pour le cinéma. Pour financer ses études, Stig Dagerman travaille très jeune comme marchand de journaux dans les bateaux qui assurent le trafic dans l’archipel de Stockholm. A l’âge de 17 ans une nouvelle vient bouleverser son existence quotidienne relativement tranquille : il apprend la mort de son grand-père, assassiné par un déficient mental, suivi de celui de sa grand-mère, victime d’une hémorragie cérébrale. Deux années plus tard il est confronté au décès de son meilleur ami. Ces événements jouent sans doute un rôle déterminant dans son orientation professionnelle et sa décision de devenir journaliste. C’est aussi l’époque à laquelle il se tourne vers l’anarcho-syndicalisme et adhère au puissant syndicat anarchiste suédois : la S.A.C.  Il se lance avec passion dans le militantisme et devient rédacteur régulier du quotidien « Arbetaren » (le travailleur), publié par la S.A.C.

arbetaren-1950_imagelarge C’est dans les locaux de ce journal qu’il fait la connaissance d’Annemarie Götze, fille de réfugiés anarchistes allemands qui viennent de quitter l’Espagne après avoir fui l’Allemagne hitlérienne. Nous sommes en l’an 1940 et la Suède, pays neutre, sert de refuge à de nombreux émigrés politiques. Cette période agitée est aussi un moment privilégié de la vie de Stig Dagerman. Comme on pourrait le prévoir, il épouse Annemarie… et la cause des antifascistes… G. Ueberschlag qui a rédigé une biographie détaillée de Dagerman qualifie cette période de « Belle aventure » dans la vie de l’auteur suédois.

« Pour la première – et la seule – fois de sa vie, tout lui sourit. Il se sent appartenir à une collectivité solidaire, il aime d’amour, il construit sa destinée et il avance d’un pas sûr vers la littérature. C’est le temps où il apprend beaucoup des auteurs, de Faulkner, de Kafka, de Steinbeck, mais aussi des grands écrivains suédois que sont Vennberg, Lo-Johansson, Kjellgren ou Moberg. Car Dagerman n’a pas de l’anarchisme une vision restrictive – c’est d’ailleurs pourquoi il l’est pleinement –, mais large, ouverte, multiple. S’il lui arrive de prôner, dans ses articles d’Arbetaren, l’action directe ou la grève générale, il sait que l’anarchisme est aussi un pessimisme transcendé et que la psychologie humaine contredit les plus belles idées. »

le serpent En 1945, année de la victoire contre le Nazisme, il écrit plus de deux cent articles et de nombreux textes en vers. C’est aussi l’année où il publie « Le serpent ». Ce premier roman est accueilli chaleureusement par la critique. Il conte l’histoire d’un groupe de jeunes gens confrontés à la guerre, leurs peurs, leurs inquiétudes, et leurs tentatives pour essayer de les surmonter. Ce succès va encourager Stig Dagerman à poursuivre dans cette voie littéraire dans laquelle il se sent très à l’aise. La personnalité de l’auteur est complexe et se révèle à travers la lecture de ses écrits dont le contenu est d’un pessimisme souvent déprimant. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les deux recueils d’articles « automne allemand » et « printemps français ». Ces textes sont des compte-rendus de voyage en Allemagne et en France que l’auteur effectue en tant que correspondant pour la presse suédoise. Dans le premier volume, publié en 1947, l’auteur marche à contre-courant et exprime pitié et empathie pour les réfugiés allemands qu’il rencontre dans les ruines des villes dévastées. Non qu’il ressente une quelconque sympathie pour l’idéologie que beaucoup ont soutenue, mais parce qu’il ressent profondément la misère de ces gens qui – en premier lieu – cherchent à survivre dans des conditions terribles de privation. Le succès de sa publication incite son éditeur suédois à lui demander d’effectuer la même démarche en France, l’année suivante, mais là, chez les vainqueurs (souvent dans le malheur eux aussi) le lien affectif peine à s’établir. Dagerman qualifie les Français « d’égoïstes et suffisants ». Pendant l’hiver 1948, à Paris, où il s’est établi avec Annemarie, il connait pour la première fois l’angoisse de la page blanche et se sent incapable d’établir un lien affectif aussi fort que celui qu’il a fait ressentir à ses lecteurs dans « Automne allemand ». Il abandonne son projet en cours de route et c’est une version inachevée de « Printemps français » qui a été rééditée ces dernières années. Pourtant, à l’occasion de ce séjour, il fait de belles rencontres et se lie d’amitié avec des personnages comme Marietta Federn, pour lesquels il éprouve la plus grande estime. Comment se fait-il alors qu’il ait tant de mal à parler de notre pays ? La mentalité de certains de nos concitoyens en est certainement responsable. En Allemagne, la situation est assez claire : beaucoup d’Allemands ont soutenu la cause des Nazis et sont en quelque sorte responsables de leur malheur – ce qui n’empêche pas celui-ci d’être terrible. Côté France, le jeu est plus trouble ; comme le fait remarquer Emilie Carles dans « la soupe aux herbes sauvages », certains de nos compatriotes se sont contentés de remplacer le portrait de Pétain par celui de De Gaulle, même si d’autres ont fait preuve de courage dans leur Résistance déterminée à l’occupation.

enfant brule Stig Dagerman laisse de côté son « printemps français » pour rédiger une autre de ses œuvres majeures : « l’enfant brûlé ». Dans ce roman ressortent les idées noires et parfois contradictoires qui l’habitent. Sa vision de l’être humain, des forces obscures qui hantent son esprit, n’a rien  de vraiment confortable… « L’enfant brûlé » est une chronique familiale. L’histoire débute par le décès de la mère, laissant seuls un père et un garçon de vingt ans. Au fil du récit, la place prise par le personnage disparu augmente peu à peu. Plus la mère s’éloigne, plus elle est présente et bouleverse les relations entre le père, le fils, et les personnages qui gravitent autour d’eux… La mort marque le récit par sa présence constante. Difficile de ne pas faire le rapprochement entre cette histoire et la propre biographie de l’auteur, sa relation avec son père et sa demi sœur… J’avoue avoir eu un peu de mal avec ce dernier livre. On ne lit pas Dagerman pour se détendre ! Les sentiments qu’il exprime sont complexes et guère réjouissants. Faut-il voir aussi dans ces pages le décalage entre les idées politiques auxquelles il adhère et une réalité sociale à mille lieux de ses aspirations. Je ne sais pas, mais j’aime la manière dont Freddy Gomez (dans la revue « A contre temps » n°12) dépeint la relation de l’écrivain avec l’idée anarchiste pour laquelle il s’est tant battu :

« Chez lui, on retient, au contraire, un permanent attachement à l’anarchisme, une conviction – et pour le coup c’en était une – que seule cette école de pensée permettait, à ses yeux, la jonction du solitaire et du solidaire, de l’individuel et du collectif, d’un pessimisme existentiel et d’un optimisme historique. Tout porte à croire que Dagerman ne pouvait qu’être anarchiste et qu’il le fut pleinement, c’est-à-dire avec ses doutes et sans trop croire que ce monde pouvait être changé, mais persuadé qu’il le devait, libre, en somme, de cette superbe liberté qui ignore les convenances et les certitudes. »

portrait 2 Stig Dagerman assume difficilement le statut « d’écrivain à succès » auquel il est parvenu dans son pays. Cette gloire, assortie de multiples contraintes, lui pèse indubitablement sur la conscience. Dagerman, contrairement à d’autres, ne renie aucunement ses idées et va garder contact avec le journal de la SAC « Arbetaren », jusqu’à la fin de sa courte vie. Les derniers temps, il ne fait d’ailleurs plus que rédiger des chroniques pour le « journal du peuple ». A l’un des autres rédacteurs de ce quotidien qui le remercie d’écrire bénévolement pour le « plus pauvre des journaux », il répond « qu’il n’y a plus qu’ici qu’il puisse écrire ». Rien ne va plus en effet dans la vie professionnelle et dans la vie sentimentale de l’écrivain. A la demande d’Annemarie qui ne supporte plus guère l’isolement mental dans lequel son compagnon s’enferme de plus en plus, le couple se sépare. La source de « romans à succès » se tarit également. L’auteur n’écrit plus que des ébauches de nouvelles qu’il détruit à chaque fois. Son mariage avec la célébrité du cinéma suédois Anita Björk ne suffira pas à relancer le processus de création. Stig Dagerman est de plus en plus silencieux, même s’il évoque sans cesse de nouveaux projets lors des interviews que le couple « célèbre » donne à la presse à sensations. En mars 1952 il rédige, pour une revue de la presse féminine, un texte singulier : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Cet écrit sera perçu, a posteriori, comme une sorte de testament de l’auteur. On peut y lire ce paragraphe sinistre :

« La dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de l’existence humaine. »

litterature conscience Le 3 novembre 1954, il s’enferme dans son garage dont il a soigneusement colmaté toutes les ouvertures, met en marche le moteur de sa voiture, et meurt, intoxiqué par les gaz d’échappement. C’en est fini d’une vie qui n’aura duré que 31 années, et d’une carrière littéraire aussi brève que fulgurante : moins de dix ans. L’œuvre qu’il laisse derrière lui est marquante. Le contexte dans lequel il écrit n’est plus vraiment d’actualité, mais les idées auxquelles il se confronte, les passions qu’il évoque, les contradictions au sein desquelles il évolue, n’ont pas pris une ride soixante années plus tard. Actes Sud, Gallimard, Agone et d’autres maisons d’édition publient régulièrement ses textes. Les écrits de Stig Dagerman méritent un détour lorsque vous aurez des envies de nomadisme littéraire ! Cet auteur singulier trouve un nouveau public en France ces dernières années.. Au théâtre, plusieurs compagnies ont mis en scène quelques uns de ses textes. C’est le cas récemment, au mois de janvier, de « L’écrivain et la conscience » qui a été présenté à Marseille par le Collectif Manifeste Rien. Même les chanteurs s’intéressent à lui : les « Têtes Raides » ont mis en musique « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Si vous supportez la pub, vous pouvez en écouter une version sur « Dailymotion ».

Notes concernant les sources d’inspiration de cet article.
Comme je l’ai indiqué à plusieurs reprises, c’est l’étude de la biographie de Marietta Federn (chronique publiée fin 2014 sur « La Feuille ») qui m’a fait découvrir Dagerman. Ce billet s’appuie comme toujours sur différentes sources. L’une des plus importantes est l’article de Freddy Gomez dans la revue « A Contre Temps ». Je me suis appuyé aussi sur des extraits de la biographie de Dagerman écrite par G. Ueberschlag et sur diverses études publiées sur Internet, notamment un article sur libcom.org.

 

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