21 octobre 2014

Ce qui se joue à Kobanê, dans le Kurdistan syrien…

Posté par Paul dans la catégorie : Humeur du jour; Luttes actuelles .

Petit rappel géopolitique

CARTE KURDISTAN_0 Malgré les promesses des pays occidentaux, après la première guerre mondiale, la création d’un Etat Kurde n’a jamais abouti… sans doute parce que, à part les vingt à quarante millions de personnes concernées par cette décision, cette unité ne présentait que peu d’intérêt pour les « grands » de ce monde et que les Etats visés par un nouveau traçage des frontières y étaient particulièrement opposés. La présence de champs pétrolifères importants n’est sans doute pas étrangère à la décision de répartition d’un peuple possédant une histoire et une culture communes sur au moins quatre pays voisins. On trouve en effet une forte population kurde en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie. Les provinces majoritairement peuplées par les Kurdes dans ces quatre Etats sont voisines, et une unité géographique pourrait être constituée assez facilement. Deux autres communautés kurdes existent en Arménie, et, totalement à l’écart des précédentes, en Afghanistan. La situation des Kurdes n’est pas la même selon les pays où ils vivent. A des degrés différents ils ont été victimes de répression sévère et leurs velléités d’indépendance ont été durement contrées, notamment en Turquie. La décennie 1970-1980 a été particulièrement difficile pour le peuple kurde et selon une étude d’Anne Bernas publiée sur le site de RFI, cette période de l’histoire aurait pu être fatale à l’identité kurde, si une forte diaspora, dans de nombreux pays du monde, n’avait aidé à sa survie. Malmenés par le régime de Saddam Hussein, les Kurdes d’Irak ont pu bénéficier d’une certaine autonomie vis à vis du pouvoir central après la Guerre du Golfe. Le Kurdistan irakien a largement profité de cette situation pour se développer sur le plan économique et profiter des richesses de son sous-sol que convoitent maintenant les Islamistes intégristes de Daesh.

En Iran, il n’y a pas d’opposition armée comme en Turquie, mais la répression du pouvoir de Téhéran n’en est pas moins féroce. A la différence de l’Irak, les régions kurdes d’Iran sont parmi les plus sous-développées du pays. Une fatwa a été lancée en 1979 par les Mollah contre les Kurdes et depuis, tous les motifs sont bons pour éliminer les militants autonomistes les plus en vue, que ce soit dans le pays ou à l’étranger. Les droits élémentaires, civils et politiques, sont constamment violés. Le chômage, la passivité, la toxicomanie font des ravages dans la frange la plus jeune de la population. Côté turc, après un long conflit entre l’Etat et les militants du PKK, la situation semblait s’être un peu améliorée, mais les prises de position récentes d’Erdogan, ont rallumé la mèche d’un conflit qui n’est toujours pas réglé.
Le contexte syrien ressemble un peu à ce qui se passe en Irak. Depuis le début de la tentative de renversement du gouvernement despotique d’Assad par une large fraction de la population civile, les provinces kurdes bénéficient d’une certaine autonomie également.  Il semble qu’Assad ait manœuvré ainsi pour obtenir une neutralité partielle des Kurdes dans le conflit intérieur qui l’oppose à l’ASL (Armée Syrienne Libre) d’un côté et aux Islamistes intégristes regroupés au sein de Daesh de l’autre. Cette situation a permis de mettre en place d’importantes réformes sociales dans la province de la Rojava. Cet élément joue un rôle important dans le conflit en cours à Kobanê et permet de mieux comprendre le jeu des différentes puissances qui en sont partie prenante.

Une révolution en cours dans la Rojava.

manif soutien 2 Aucune raison stratégique majeure n’explique l’acharnement des intégristes contre l’enclave résistante de Kobanê. La ville et sa région proche ne possèdent aucune richesse monnayable et n’occupent pas une position militairement intéressante pour Daesh. Il semble pourtant que les Islamistes intégristes aient regroupé dans le secteur une large fraction de leur force militaire. La conquête de la ville devait, dans leur esprit, durer une semaine. Cela fait plus d’un mois et demi qu’une bataille acharnée se déroule dans les faubourgs et dans les rues mêmes de la ville. Les assaillants disposent de véhicules blindés et d’artillerie en quantité importante face à leurs adversaires sous-équipés. La frontière turque est proche et, ainsi que le montrent à longueur de temps les reportages dans les médias, l’armée turque assiste à la bataille depuis les hauteurs, sans intervenir le moins du monde. Cela c’est la version officielle. Dans les faits, il est clair que les préférences du gouvernement turc vont à Daesh. Pendant de longs mois, les insurgés de l’Etat Islamique ont bénéficié d’une généreuse porosité de la frontière. Ils ont pu ainsi faire transiter par la Turquie, sans aucun souci, des volontaires pour le Jihad, du matériel militaire et des blessés qui ont été secourus dans les établissements hospitaliers turcs. Bien que le gouvernement d’Erdogan ait officiellement rejoint la « croisade » américaine contre les Intégristes, les milices kurdes ne bénéficient pas des mêmes largesses. Les volontaires kurdes de Turquie, parmi lesquels de nombreux militants du PKK, ne peuvent rejoindre leurs camarades assiégés. Les armes, les munitions, le matériel hospitalier, indispensables aux défenseuses et défenseurs de Kobanê ne passent pas. De nombreuses émeutes ont eu lieu à ce sujet dans les villes turques où habite un fort contingent de Kurdes, pour dénoncer l’hypocrisie du gouvernement d’Ankara.

affiche solidarite Comment se fait-il que les Kurdes de Syrie soient aussi mobilisés pour défendre leur région ? La raison en est relativement simple : outre leur droit à l’autonomie, qui rejoint la revendication de l’ensemble des Kurdes des quatre pays, les habitants de la région de Kobanê, la Rojava, défendent également une révolution sociale à laquelle ils sont attachés. Cette révolution a débuté en juillet 2012 dans la ville même de Kobanê, qui joue, de ce fait, le rôle d’un lieu symbolique du changement. Les avancées ont en effet été considérables en matière de réforme économique, de vie démocratique, d’égalité des droits entre hommes et femmes… Tout un ensemble de valeurs qui déplaisent souverainement aux Jihadistes de Daesh. Ceux-ci sont bien décidés à remettre au pas une société qu’ils estiment largement déviante de leur système de valeurs pour une bonne part moyenâgeuses. Il a fallu que se déclenche leur offensive pour que l’on commence à examiner à la loupe les changements en cours au Kurdistan syrien. Le PYD (Parti d’Union Démocratique), homologue syrien du PKK turc, a initié et soutenu un certain nombre de réformes importantes. L’organisation de la province autonome s’est construite sur des bases fédéralistes. Des assemblées regroupant les habitants d’un même village, d’un même quartier, sans tenir compte d’un quelconque clivage religieux ou ethnique, ont été constituées, de façon à ce que les citoyens soient largement impliqués dans les décisions de gestion. Une large priorité a été accordée à des sujets tels l’égalité des droits entre hommes et femmes, le développement des services d’hygiène, de santé et d’éducation. De nombreux réfugiés, fuyant les zones de combat, ont trouvé refuge au Kurdistan. Il a fallu mettre en œuvre toute une dynamique pour contrer les préjugés de tel ou tel groupe et assurer une large participation de tous aux assemblées. Face à la menace représentée par les bandes armées de Daesh, le PYD a créé deux unités combattantes : les YPG, milice de défense du peuple et les YPJ, milices de défense spécifiquement féminines. Comme au temps de la Révolution espagnole, en juillet 1936, les femmes occupent en effet les mêmes places au combat que les hommes (En Espagne républicaine, cette situation a duré jusqu’à la prise en main par les Communistes et à la militarisation des milices). L’image de ces combattantes d’élite, « martyres de la cause », est largement mise en avant par la propagande kurde, les médias occidentaux étant « friands » de ce genre de situation.

miliciennes YPJ Le gouvernement turc refuse obstinément de fournir une assistance militaire aux milices kurdes, en raison de la proximité idéologique qui existe entre le PYD et le PKK. Le double jeu du gouvernement d’Ankara est évident : ne pas déplaire aux Américains et feindre de s’impliquer dans la « croisade » contre Daesh ; laisser les Islamistes Intégristes faire le sale boulot à la place de l’armée turque ; en résumé, un Kurde en moins c’est un problème en moins à résoudre en Turquie. Il ne faudrait pas que la société en cours de développement constitue un modèle trop attirant pour les Kurdes de Turquie, et que les idées municipalistes et fédéralistes fassent trop de chemin dans les mentalités. Selon certains camarades turcs en exil, l’idéologie même du PKK serait en train d’évoluer. Renonçant au Stalinisme à la sauce maoïste des origines, le parti s’intéresserait de plus près à des idées moins directives et moins centralistes. Un certain nombre de militants et de cadres du PKK et du PYD auraient lu, entre autres, les ouvrages du théoricien libertaire américain Murray Bookchin. Tout en restant prudent dans cette analyse, certaines pratiques auxquelles recourt le PYD en tout cas, montreraient une nette influence des idées libertaires. Même si les situations n’ont rien de comparable, un autre parallèle peut être établi avec l’Espagne républicaine de 1936, le combat semble mené à la fois pour sauver l’indépendance et la transformation sociale en cours. Cela tranche avec ce qui est la position « classique » : battons-nous d’abord, on verra pour quels objectifs ensuite. Je suis convaincu que cette confusion des objectifs, à la fois militaire et social, est l’une des raisons qui explique la résistance des Républicains espagnols et leur adhésion plutôt large aux idées anarcho-syndicalistes soutenues à l’époque par le syndicat majoritaire CNT.

En Syrie, le clivage entre l’Armée Syrienne Libre, l ‘ASL, bénéficiant d’une large sympathie auprès des gouvernements (et donc des médias) occidentaux, et les Kurdes est important. Certains dirigeants de l’ASL ont même accusé les Kurdes de jouer le jeu du pouvoir et de soutenir Assad en sous-main. La réalité est tout autre : les Kurdes ne veulent plus du régime dictatorial des Assad, mais ne veulent pas plus la constitution d’une République Arabe de Syrie, ce qui constitue l’objectif de l’ASL. Le terme « arabe » est en trop. L’alliance aurait sans doute été possible en vue de constituer une République Syrienne, de type fédéral, au sein de laquelle les particularités de chaque peuple auraient été respectées. Le fait qu’Assad n’ait pas voulu déclencher un affrontement avec les Kurdes, mais ait au contraire cherché à les caresser « dans le sens du poil » montre simplement l’habileté tactique du dirigeant de Damas. Cette absence totale de finalité commune entre les diverses composantes de l’opposition au gouvernement de Damas explique en grande partie l’échec du « printemps arabe » en Syrie.

Perspectives pour les Kurdes

manif soutien Il est encore trop tôt pour parler de l’évolution de la situation militaire sur le terrain. Après avoir été ignorés longtemps par les gouvernements occidentaux, les milices du PYD sont enfin largement prises en compte. Les interventions aériennes de la coalition dirigée par les Etats-Unis ont un effet positif sur le terrain, surtout depuis que les objectifs de ces bombardements sont fixés en coordination avec l’état-major de la Résistance. Mais il ne faut pas oublier, comme nos braves journalistes bien pensants ont tendance à e faire, que c’est  avant tout le courage des miliciennes et miliciens qui a permis, sur le terrain, de ne pas perdre la ville de Kobanê. Cette issue du conflit aurait d’ailleurs des conséquences particulièrement catastrophiques pour les civils kurdes, pris en étau entre deux armées qui ne leur veulent pas du bien ! Le rapport de forces semble s’améliorer pour les combattants kurdes ; malgré l’inertie d’Ankara, un certain nombre de livraisons d’armes et de munitions ont eu lieu. Les opérations aériennes de l’US Air Force se font en liaison avec le QG des milices, au sol, et leur efficacité en a été améliorée. Les Kurdes ne veulent surtout pas d’une intervention de l’armée turque car ils savent d’avance quelles en seraient les conséquences. Ankara pourrait occuper la zone afin de constituer une zone tampon « neutre », bloquant toute communication entre les différentes populations kurdes. La Turquie souhaite une frontière plus imperméable de façon à ce que, si la trêve nationale venait à être rompue,  les combattants éventuels du PKK ne bénéficient plus de refuge en Syrie ou en Irak comme cela a été le cas lors de la longue guerre précédente. Une seule chose intéresse la Turquie : que toute perspective d’un quelconque état kurde soit mise définitivement à l’écart.

Si l’on souhaite que les changements sociaux mis en œuvre dans la Rojava perdurent, il est essentiel que la libération de cette province soit accomplie par les femmes et les hommes des milices kurdes. Pour obtenir ce résultat il faut bien entendu que les volontaires kurdes de Turquie, d’Iran, d’Irak ou d’ailleurs puissent les rejoindre librement, et que ces forces armées populaires soient correctement équipées. Discours bien militariste pour le pacifiste que je suis, mais, compte-tenu du contexte actuel, je ne vois guère d’autres débouchés pour sortir de la crise. Le problème principal c’est que toute victoire militaire est en général lourde de conséquences dans les régions concernées. Les milices présentent un intérêt (parmi d’autres) dans une telle situation ; issues du peuple, pour lui permettre de se défendre, elles ne doivent avoir aucun caractère de permanence et se dissoudre quand elles n’ont plus de raison d’être. Il n’existe pas d’Armée garante d’une quelconque Démocratie. Les rapports de force en Turquie, en Egypte, au Myanmar ou ailleurs illustrent bien cette vision des choses… Il ne s’agit pas de remplacer une quelconque idole par une autre et d’idéaliser une situation qui ne doit être qu’une simple phase de lutte. Pour finir je dirai aussi qu’il faut souhaiter que le PKK et le PYD poursuivent leur évolution idéologique. Si le changement est bien réel, il faudra alors prêter attention non plus aux sigles et aux dirigeants mais au travail réel du peuple sur le terrain pour se prendre en main et améliorer son quotidien.

L’engagement de tous ces hommes et femmes déborde largement le cadre d’une lutte de libération nationale et mérite d’être connu et soutenu.

Postambule :

Cet article d’actualité est inspiré notamment par un texte publié sur « Alternative Libertaire » et un autre publié sur le site « ideas and action’s blog » repris sur Libcom. La documentation a ensuite été complétée en consultant divers articles sur le site « anarchistes solidaires du Rojava » et sur « Réseau d’information Libre de la Mésopotamie », notamment le texte d’André Métayer, « La lutte du Kurdistana Rojava (Kurdistan occidental) ». Les illustrations proviennent de ces diverses références.

Mise à jour 23/12/2014 :

Une carte très intéressante à consulter sur la situation en Syrie, Irak et Kurdistan. Elle a été établie par le collectif  « Marseille – Rojava » et elle est publiée sur le site de Mille Babords.

 

3 Comments so far...

Patrick MIGNARD Says:

22 octobre 2014 at 11:34.

Excellent article,… à diffuser !

Rem* Says:

23 octobre 2014 at 12:58.

Oui, excellent : j’y ai beaucoup appris, en clarté, dans cet imbroglio de conflits dont les racines sont vastes et lointaines, cependant que les interventions impérialistes (US, etc. mais aussi la Turquie, les émirats, etc.) sont aussi brutales que pressés d’aboutir, en semant le chaos, déjà si grand, provoqué par la dictature Syrienne…
La lutte des Kurdes en analogie avec l’Espagne de 1936 : oui, le parallèle est éclairant… et lourd : la victoire de Franco fut prolongée en toute logique par l’offensive de ses souteneurs, Hitler et Mussolini… ce fut la 2° guerre mondiale.
Si le PYD devait succomber et l’amorce de révolution sociale en cours à Kobanê avec… il est certain qu’il y aura suite, pire. Que ce soit victoire de Assad, de la Turquie et bien sûr du pire de l’islamisme… ainsi que des intérêts pétroliers impérialistes : chaos après chaos, jusqu’à quel pire ?

Il est dur d’en être réduit à « croiser les doigts » pour les défenseurs – défenseuses de Kobanê… avec la mince consolation d’y voir plus clair.

J’ajoute que j’apprécie beaucoup ta réserve : « Discours bien militariste pour le pacifiste que je suis »…

Rem* Says:

24 octobre 2014 at 20:16.

L’AUTRE GUERRE en Syrie: j’ai reçu cela d’un ami, c’est un complément d’info qui me semble indispensable à ton article !

http://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/syrie-durant-les-frappes-de-la-coalition-bachar-attaque-alep-un-bastion-des-rebelles.html#more-24312

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