24 novembre 2014

Les fleurs immortelles de Marianne North

Posté par Paul dans la catégorie : aventures et voyages au féminin; les histoires d'Oncle Paul .

Marianne_North Au fil des siècles passés, les milieux du naturalisme et de l’exploration sont restés largement masculins : de Darwin à Humboldt en passant par Banks, Linné ou Buffon, les femmes ont eu grand peine à se frayer une place sous les tropiques ou au-delà de l’équateur. Il y a quelques exceptions à cette règle, surtout au XIXème siècle, et nous avons déjà évoqué, dans ces colonnes, les portraits de quelques célèbres aventurières. Mais ces dames ne sont point des expertes en botanique, ou alors leurs travaux sont restés dans l’ombre des savants qu’elles accompagnaient dans leur périple. C’est le cas par exemple de Jeanne Barret, qui s’est embarquée, en catimini, avec Philibert Commerson pour faire le tour du monde. On se demande aujourd’hui si sa participation aux travaux du « maître » n’a pas été plus conséquente que ce que l’on pensait. Quelques exploratrices donc, mais peu de naturalistes. Cette situation rend la destinée de Marianne North d’autant plus singulière.  Voyageuse intrépide certes, mais ce sont ses passions conjointes pour les fleurs et pour la nature qui l’ont poussée sur les chemins. Ses tableaux ont rendu immortelles les fleurs qu’elle a croisées sur sa route. Les cercles plutôt élitistes de la botanique du XIXème siècle lui ont rendu honneur en donnant son nom à cinq plantes différentes. C’est la moindre des choses quand on pense aux centaines de portraits floraux qu’elle a réalisés. Les plus spectaculaires de ses œuvres sont exposées dans une galerie personnalisée, au Kew Garden, le jardin botanique royal de Londres. L’histoire de cette femme est plutôt originale.

Nepenthes_northiana_by_Marianne_North Comme beaucoup d’autres voyageuses et voyageurs britanniques du XIXème siècle, Marianne North est née dans une famille fortunée de la bourgeoisie ou de l’aristocratie. Son père est un riche propriétaire terrien et sa mère, Lady Jane est une aristocrate. Marianne naît en 1830 à Hastings. Jusqu’à l’âge de quarante ans, son existence ne présente guère d’épisodes bien enthousiasmants à raconter. Elle est conforme à toutes celles des jeunes filles de bonne famille de la société victorienne : seul le fait de développer ses talents artistiques est jugé convenable. Les cours de danse, de chant, de piano… occupent une bonne partie de son temps. Son père s’intéresse aux plantes exotiques et a fait construire plusieurs serres sur le domaine. Cela permet à Lady Marianne de s’initier aux travaux de jardinage et de développer ses connaissances en botanique. A partir de 1850, elle suit des cours de peinture florale avec deux grandes artistes dans ce domaine : Magdalen Von Fowinkel et Valentine Bartholomew. En 1855, sa mère décède et la famille s’installe à Londres. Marianne, renonçant à se marier, fait le vœu de consacrer les années qui viennent à s’occuper de son père. Elle l’accompagne dans ses nombreux voyages, tient sa maison et bénéficie d’un large réseau de relations sociales dans les milieux scientifiques et artistiques, en particulier dans le petit monde de la botanique. Elle est en contact régulier avec Sir William Hooker, directeur du jardin botanique royal, George Bentham, un botaniste distingué, ou Edward Lear, réputé pour ses dons d’illustrateur. En 1837, suite aux leçons qu’elle prend avec le peintre australien Dowling, elle abandonne l’aquarelle et se perfectionne dans les techniques de la peinture à l’huile. Chaque voyage qu’elle fait sur le continent est l’occasion, pour elle, de réaliser de nombreuses observations et de rapporter un grand nombre de croquis et d’esquisses. En 1869, le décès de son père, ce qui l’affecte profondément, et va entrainer un profond bouleversement dans sa vie.

foliage-and-fruit-of-sterculia-parviflora-1870.jpg!Blog Ce ne sont pas les soucis d’argent qui la préoccupent puisqu’elle est dans la situation privilégiée d’une riche héritière, mais simplement la question de savoir ce qu’elle va faire maintenant qu’elle est libérée de sa principale charge. A l’époque victorienne, une femme de bonne éducation se doit d’œuvrer pour le bien public et non de se laisser porter par l’oisiveté, mère de tous les vices ! Quel va être son avenir ? Infirmière ou religieuse… elle n’y songe guère. Le mariage ? Il est un peu tard pour faire ce choix et, surtout, l’institution lui inspire la plus grande méfiance. Selon ses propos, la femme mariée n’est rien de mieux qu’une domestique de haut rang… Elle n’ignore pas que ses compétences sont limitées, mais ce qu’elle sait faire, elle le maitrise parfaitement… Ses états d’âme ne durent guère, car elle est d’une nature plutôt énergique. Une année se passe, puis les événements se bousculent. Elle a un don pour la peinture ? Eh bien, elle va l’exploiter ! Elle s’intéresse au monde végétal et possède quelques connaissances en botanique… pourquoi ne pas chercher sa voie dans ce domaine ?
Son départ pour les Etats-Unis, en 1871, suite à l’invitation d’une amie à l’accompagner en ces terres lointaines, va marquer le début d’une liste impressionnante de voyages. Si elle n’est pas la plus téméraire des exploratrices, à son époque, elle est sans doute celle qui a parcouru la plus grande distance autour du globe. Ses biographes estiment qu’elle a sans doute bouclé l’équivalent de deux tours du monde, en mettant bout à bout tous les trajets qu’elle a effectués. Elle pose son chevalet en Amérique du Nord, au Brésil, au Japon, à Singapour, en Inde, à Ceylan, en Australie, en Afrique du Sud… Impressionnant quand on connait la lenteur des moyens de transport de l’époque… Il serait plus rapide de dresser l’inventaire des zones du globe où elle n’a jamais posé le pied ; il se limite sans doute aux extrêmes, Nord et Sud, et aux immensités russes et chinoises qu’elle n’a jamais parcourues. L’Afrique du Nord, le Moyen-Orient… elle s’y est rendue avec son père.

Marianne-North-02 De chacun de ses voyages elle rapporte des dizaines de peinture représentant la faune et la flore qu’elle a observées et – plus rarement – les paysages. Ses explorations botaniques lui permettent également de découvrir et de décrire cinq plantes nouvelles, non encore identifiées, dont la fameuse Nepenthes northiana, cueillie à Bornéo (photo n°2). Son travail de peintre occupe l’essentiel de son temps. Ses voyages durent parfois plus longtemps que ce qu’elle avait prévu et témoignent de la liberté de mouvements qu’elle s’est accordée. Fin 1872, elle s’embarque ainsi au Brésil pour un voyage de quelques mois et n’en revient qu’à la fin de l’année 1874. Elle supporte de plus en plus mal le climat de Londres, l’hiver, et les soirées mondaines lui déplaisent profondément. Elle repart donc sans tarder… En 1875, elle effectue l’un de ses plus longs périples : elle débarque à Québec, traverse l’Amérique jusqu’à la côte Pacifique, embarque à nouveau pour le Japon, Singapour, Ceylan… Rien ne semble l’arrêter dans son élan, malgré les douleurs chroniques dont elle souffre de plus en plus.

Marianne_North01 Au cours de ce voyage, elle séjourne longuement sur l’île de Java qu’elle apprécie particulièrement. Elle effectue de nombreux déplacements dans l’île, la plupart du temps à cheval, bien qu’elle charrie avec elle tout un attirail impressionnant pour ses travaux de peinture. Dans la plupart des lieux où elle séjourne, elle préfère la solitude à la compagnie des riches colons britanniques qui l’exaspèrent. Ce qu’elle veut c’est voyager, découvrir des merveilles et les fixer sur ses toiles avec le plus d’application et de fidélité possibles. A Ceylan, par exemple, elle élit domicile, non point dans le palais du gouverneur, mais dans un pavillon au cœur même du jardin botanique de l’île. De nouvelles expéditions se succèdent avec de brèves escales à Londres où elle rapporte ses travaux, entretient des contacts avec les sociétés botaniques, et organise de brillantes expositions. Après le tour du monde initié en 1875, elle repart à nouveau pour l’Inde. Dans ce pays, elle mène une existence à son gré, loin de la noble société qui éprouve un certain mépris à l’égard de son indépendance d’esprit et de son manque de respect pour les convenances. Son rang social lui permet de voyager avec de multiples lettres de recommandations auprès des gouverneurs, des ambassadeurs, des autorités coloniales dans chaque pays, mais elle préfère sa liberté aux contraintes de la vie mondaine. Elle séjourne quinze mois, se déplace sans cesse et rapporte plus de deux cent peintures de cette expédition. De retour à Londres, elle propose au directeur des jardins de Kew, Sir Joseph Hooker (le fils du précédent) de faire une donation de ses tableaux et de faire construire une galerie, à ses frais, pour les y exposer. Les travaux débutent rapidement. Elle rencontre Charles Darwin, un autre ami de feu son père, pour lequel elle a la plus grande admiration. Suivant les conseils enthousiastes du savant, elle décide de s’intéresser à la flore australienne. Aussitôt dit, aussitôt fait.

640px-Marianne_North_Gallery_821 L’inauguration de sa galerie, à Kew Gardens, la ramène à Londres en juin 1982. Elle n’y séjourne que trois mois avant de se rendre en Afrique du Sud puis aux Seychelles. Ses problèmes de santé la fatiguent de plus en plus. Son voyage au Chili, en 1884, sera sa dernière expédition lointaine. Elle se rend dans la Cordillère des Andes afin de découvrir une forêt d’Araucaria araucana qu’elle représente avec talent. La chevauchée qu’elle réalise à cette occasion marque aussi la limite de ses forces. Son retour en Angleterre, à la fin de l’année 1884, va être définitif. Elle s’installe à la campagne, à Alderley, dans la région des Cotswolds et dirige l’aménagement d’un vaste jardin privé qu’elle remplit de plantes locales et exotiques… Les primevères, les jacinthes sauvages, côtoient les kniphofias et les rhododendrons. Elle consacre aussi beaucoup de temps à la rédaction de ses mémoires et reçoit ses nombreux amis. Elle meurt le 30 août 1890. Elle n’a pas tout à fait soixante ans, mais sa vie a été bien remplie ! Ses mémoires sont publiées par sa sœur en 1892. Elles témoignent de la passion de cette femme pour les voyages et pour l’observation de la nature. Elles s’intitulent « mémoires d’une vie heureuse », ce qui résume bien son existence. La galerie Marianne North existe toujours au jardin botanique royal de Londres. Elle a même été restaurée récemment. Les murs sont couverts de tableaux : 832 toiles sont exposées. Elles ne représentent pas la totalité de l’œuvre de la peintre qui est impressionnante. Ce qui rend sa peinture particulièrement précieuse c’est qu’elle s’est toujours efforcée de représenter les plantes auxquelles elle s’intéressait dans leur milieu naturel, en faisant figurer sur ses toiles des éléments du décor : autres végétaux, faune locale ou représentations du terrain environnant. Grâce à cette démarche, à cette recherche de l’authenticité, elle a nettement marqué la différence avec d’autres artistes contemporains qui travaillaient dans leur atelier, et s’appliquaient à dresser le portrait de la plante de leur choix sur un fond neutre. Le fait qu’elle ait choisi la peinture à l’huile plutôt que l’aquarelle pour la majorité de ses tableaux a aussi permis une très bonne tenue des couleurs originales qu’elle choisissait avec le plus grand soin.

sources documentaires : revue « La Garance Voyageuse » n° 101 du printemps 2013 – « Elles ont conquis le monde – Les grandes aventurières », ouvrage d’Alexandra Lapierre et Christel Mouchard –

source des illustrations : photo n°1, n°2, n°4, n°5 : commons wikimedia – photo n°3 – Wikiart, domaine public.

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Duarah Nath – Kumaon (état d’Uttarakhand) India. 23d August 1878

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