20 mars 2009

Militant, combattant, résistant… La tragique destinée d’un Républicain espagnol (parmi d’autres)

Posté par Paul dans la catégorie : Espagne révolutionnaire 1936-39; Histoire locale, nationale, internationale : pages de mémoire; Portraits d'artistes, de militantes et militants libertaires d'ici et d'ailleurs .

livre-groupe-ponzan Le réseau d’évasion du groupe Ponzan

Je vous ai signalé l’autre jour que je venais de terminer la lecture d’un document, « le réseau d’évasion du groupe Ponzan », rédigé par Antonio Téllez Solà, aux éditions « Le Coquelicot ». Ce livre retrace l’histoire d’un homme, Francisco Ponzan, pendant la révolution espagnole de 1936 à 1939, puis pendant la Résistance contre l’occupation allemande de la France. Le sous-titre choisi par l’auteur, « Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme », évoque assez clairement le contenu de l’ouvrage. Cela fait de nombreuses années que je m’intéresse à ce sujet, mais je dois dire que ma curiosité a été « réactivée » ces derniers mois par la découverte de l’existence d’un camp d’internement à quelques kilomètres de notre domicile. J’avais rédigé une chronique à ce sujet (“D’une recherche dans un domaine… à une découverte dans un autre ! ”) et j’ai, depuis, découvert pas mal de nouveaux éléments. La lecture de cette biographie de Francisco Ponzan m’a fortement impressionné : l’obstination, le courage et la destinée tragique de cet homme, éliminé de façon particulièrement barbare à la veille de sa libération, m’ont largement interpelé. Certes, la situation actuelle n’a plus rien à voir avec celle de l’époque, et l’on ne sait jamais d’avance comment on réagira face à l’adversité, mais je reconnais très honnêtement que je ne me vois pas endosser une destinée pareille. Etre incapable de s’identifier ne veut pas dire être indifférent et j’aimerais vous faire partager mon intérêt pour cette lecture, d’autant que l’éditeur du livre n’est pas une grosse société et que le thème choisi ne bénéficiera certainement pas d’une grosse couverture médiatique.

ponzan1 Lorsque se déclenche le coup d’état militaire franquiste en juillet 1936, Francisco Ponzan, âgé de 25 ans, a déjà derrière lui plusieurs années d’expérience militante au sein de la Confédération Nationale du Travail. Ses idées révolutionnaires lui ont déjà valu plusieurs mois d’emprisonnement. La répression, surtout en Espagne à cette époque là, n’attend pas le nombre des années… Son père, cheminot et militant syndical lui aussi, lui a déjà montré la voie à suivre mais l’homme qui a eu le plus d’influence sur le jeune Francisco est certainement l’un de ses professeurs Ramón Acín, un personnage vraiment remarquable, fondateur entre autres du journal anarcho-syndicaliste « Floreal ». Acín paiera de sa vie son engagement politique. Il fera partie des premières victimes de la guerre civile, fusillé par les Franquistes en août 36 à Huesca. Dès le début du conflit, Ponzan s’engage dans la lutte armée pour la défense de la République. Toute son action sera guidée par deux principes absolus : la lutte contre l’injustice et la défense de la liberté. La ville de Huesca et sa région tombent très vite dans les mains des insurgés et les antifascistes qui ne sont pas capturés et éliminés doivent rapidement prendre la fuite. Heureusement, l’action énergique des hommes et des femmes de la CNT auxquels se sont joints des militants d’autres forces antifascistes et des militaires restés loyaux, a permis de faire échouer le soulèvement dans un certain nombre de provinces, notamment la Catalogne, la Nouvelle Castille, l’Aragon, une grande partie de l’Andalousie… Madrid, Barcelone, Valence… restent loyales au gouvernement républicain. Fransisco Ponzan va d’abord rejoindre la 127ème brigade et participera en son sein à de nombreux combats contre l’ennemi. La marge de manœuvre des anarchistes qui veulent à la fois défendre la Révolution en cours (de nombreuses terres agricoles et entreprises sont collectivisées) et lutter contre les fascistes, est étroite, d’autant qu’ils doivent également faire face aux provocations multiples de l’état-major du Parti Communiste. Cette dernière organisation, insignifiante en début de conflit, du fait de son absence de base populaire, bénéficie de l’appui du gouvernement soviétique, et prend peu à peu le contrôle de l’armée républicaine, en faisant notamment pression grâce à sa mainmise totale sur le matériel militaire livré par Moscou.

camp-du-vernet En août 1937, Ponzan prend la direction du groupe Libertador, un noyau dur de militants qui effectue diverses sortes de missions en territoire contrôlé par les fascistes : renseignement, sabotage, coups de main et libération de détenus qu’ils font passer en zone républicaine. Ce groupe dépend du SIEP, Service d’Information de l’Armée. A partir de ce moment là, Ponzan va devenir familier de la vie en clandestinité : fausses identités, caches multiples, réseau de contacts laborieusement construit…  L’action du groupe Libertador, jusqu’aux derniers jours avant la défaite, sera remarquable, et stupéfiante si l’on tient compte du petit nombre de militants qui en font partie ; mais ces « guérilléros » disposent de larges appuis dans la population et bénéficient de tout l’ancien réseau d’action de la CNT. Malgré des vagues impressionnantes d’arrestations et d’exécutions sommaires, les sbires de Franco n’ont pas réussi à mettre la structure syndicale complètement à genoux. Ce réseau solide va permettre à Ponzan de continuer son action à partir du moment où le mauvais sort va le contraindre à se réfugier en France.  Dans un premier temps, les survivants du groupe Libertador sont enfermés dans le camp de concentration du Vernet en Ariège. Les conditions de détention sont épouvantables : en quelques mois, les épidémies font leur apparition et les tombes s’alignent dans le cimetière du camp. L’hiver 39/40 est particulièrement difficile pour ces hommes et ces femmes qui ont fui leur pays et se retrouvent traités comme des parias dans le beau royaume de France.

collectivised-cnt-tram La résistance antifranquiste s’organise très vite, dès que la zone républicaine est tombée. La tâche n’est pas facile, mais, heureusement pour les Espagnols, un certains nombre de citoyens français s’engagent à leurs côtés et leur fournissent hébergement, moyens de transport, soutien militant et emplois « de couverture ». Il faut en effet « montrer patte blanche » pour échapper à la détention dans les camps. Pour ceux qui sont restés prisonniers en Espagne c’est l’enfer : arrestations, interrogatoires, tortures, exécutions sommaires. Il ne fait pas bon tomber entre les mains des services de la police franquiste. Des dizaines de milliers de camarades de la CNT sont aux mains des fascistes et l’une des premières taches de Ponzan et de ses compagnons va être d’organiser des réseaux d’évasion. Sur place, il faut aider les compagnons à sortir de leurs lieux d’enfermement, puis les faire passer en France, en utilisant les « chemins de contrebandiers » à travers les montagnes des Pyrénées. Très vite, ces filières de passage s’avèreront utiles dans les deux sens. la défaite, puis l’occupation d’une partie de la France par l’armée allemande, va obliger un certain nombre de gens à s’enfuir au plus vite. Dans un premier temps ce seront des « personnalités » recherchées par l’occupant : intellectuels juifs, militants politiques, volontaires pour rejoindre les Forces Françaises Libres… L’objectif de Ponzan est bien entendu la libération de sa patrie, l’Espagne. Il veut que les libertaires soient la première force politique à se réorganiser. En occupant le terrain de la lutte, la Confédération Nationale du Travail et ses militants anarchistes pourront retrouver – il en est convaincu – le rôle clé qu’ils jouaient au début de la Révolution. De nouvelles instances se mettent en place pour diriger la Confédération en exil, mais très vite les oppositions de personnes, les divergences d’opinion, vont compliquer la réorganisation de la centrale.

blinde-espagnol-paris Francisco Ponzan vise l’efficacité à tout prix, effaré qu’il est par le travail à accomplir : passages frontaliers quasi hebdomadaires de réfugiés, armes et argent à livrer aux militants restés libres dans le pays occupé. Il faut à tout prix vaincre le fascisme et que cette victoire ait lieu le plus vite possible si l’on veut reprendre l’œuvre révolutionnaire là où elle a été interrompue en Catalogne, en Aragon et dans les autres provinces. Ponzan va alors adopter une attitude et faire certains choix stratégiques qui le couperont pour un temps d’une partie du mouvement anarchiste espagnol en exil. L’un de ses premiers « pêchers capitaux » est de rentrer en contact avec les réseaux de l’Intelligence Service anglais. Il va travailler « avec eux » et non « pour eux » car, même s’il accepte cette « association », il est bien conscient des divergences idéologiques existant avec ses alliés d’un jour. Une fois les Anglais repartis chez eux au moment de l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain, il va garder un contact étroit avec des éléments des services de renseignements français qui mènent en quelque sorte « double jeu » avec le gouvernement de Vichy. Ce jeu subtil et ces alliances particulières vont permettre au réseau Ponzan d’accomplir un travail absolument faramineux pendant les années 40 à 44 : il est difficile de connaître le nombre exact de pilotes anglais ou américains qui ont pu rejoindre Gibraltar et retrouver la liberté en passant par le chemin clandestin sans cesse changeant, et les contacts sans arrêt renouvelés (pour cause d’arrestation ou de trahison) de militants. Contrairement à d’autres « anciens » de la guerre d’Espagne qui vont se joindre à l’action directe des maquis, ou s’engager dans l’armée de la France Libre, c’est ce travail de « passeur » dans lequel Ponzan et ses camarades vont s’investir. Rappelons que les premiers engins blindés de la division Leclerc qui sont entrés dans Paris libéré, portaient le nom de batailles célèbres de la guerre civile espagnole, et que ceux qui les conduisaient étaient des combattants qui affrontaient les fascistes depuis 1936. Un espoir immense les guidait dans leur lutte interminable : une fois le régime nazi allemand tombé, c’est sur Madrid que les armées alliées se dirigeraient.

francisco_ponzan Francisco Ponzan ne va pas connaître la désillusion terrible qui va frapper certains de ses compagnons. Sa fin va être tragique. En 1943, la Gestapo le traque et le « serre » de plus en plus près. La police allemande est consciente du rôle clé que joue ce militant et veut absolument démanteler une filière d’évasion qui est bien trop efficace à son goût. Dans un premier temps, c’est la police française qui l’arrête, presque accidentellement, lors d’un passage de frontière : il n’a pas de papiers règlementaires et possède des cartes d’alimentation trafiquées. Grâce à la « couverture » toute relative dont il bénéficie au sein des services de renseignement français, les hauts responsables vichyssois, et surtout la Gestapo, ne sont pas informés immédiatement de la « pêche » de ce « gros poisson ». Il est simplement condamné à six mois de prison pour un délit somme toute mineur. Malheureusement, cette protection ne durera pas longtemps et, quelques mois plus tard, au moment de sa libération prévisible, il est transféré aux autorités allemandes, grâce à l’action d’un fonctionnaire zélé. En août 1944, peu de temps avant la libération de la ville, il est enfermé avec un certain nombre d’autres prisonniers politiques dans la prison St Michel. La veille de leur départ, les soldats allemands font sortir un groupe de 50 personnes de la prison. Ces détenus sont emmenés en camion jusqu’à Buzet, puis ils sont exécutés et leurs corps sont entièrement calcinés. Fransisco faisait partie de ce convoi funèbre. Sa sœur, Pilar, ne pourra jamais retrouver le moindre souvenir de lui. Cette « boucherie de Buzet » a donné lieu à la construction d’un monument commémoratif. Ponzan a obtenu quelques médailles dorées, à titre de remerciement pour son action, de la part d’un gouvernement français bien peu généreux. Heureusement qu’il a été décoré « à titre posthume » : de son vivant, il avait ce genre de distinction en horreur.

Pour finir, un petit mot sur l’auteur de cet ouvrage passionnant : il se nomme Antonio Téllez Solá ; il était lui-même un ancien de la « révolution espagnole » et partageait l’idéal de Ponzan. Plus jeune que lui, il avait rejoint la France en février 1939, étant âgé seulement de dix-huit ans. Il s’était ensuite battu avec les maquisards et avait participé à la libération de Rodez. Il est décédé en mars 2005 à Perpignan après avoir consacré les dernières années de sa vie à réhabiliter l’histoire des différents réseaux de résistance antifranquiste et en particulier celle des Groupes d’Action. Vous pouvez obtenir d’autres infos sur l’ouvrage et le commander en passant par le site internet de l’éditeur : éditions du Coquelicot

5 Comments so far...

MONTAIGNEACHEVAL Says:

21 mars 2009 at 12:15.

Un texte passionnant, qui renforce un peu plus l’idée que le rôle des Républicains espagnols dans la Résistance Française fut très , très important.

Ah, un truc: Pétain était maréchal (malheureusement!) et pas général.

bàv

Paul Says:

22 mars 2009 at 08:32.

Merci pour cet encouragement. S’il est un point au moins sur lequel Gaullistes et Communistes ont réussi à se mettre d’accord, et sans concertation, c’est pour escamoter l’action des Républicains espagnols et surtout celle des militants libertaires pendant la Résistance, alors que ceux-ci ont été à la pointe du combat, notamment dans les maquis du Sud-Ouest. Maintenant que la « mainmise » sur l’histoire des Staliniens sur l’histoire s’est un peu relâchée, une autre vision des faits que celle qui a été donnée par les « camarades » du PC de l’époque, commence à atteindre, sinon le grand public, du moins un public un peu plus large.
Quant à Pétain, oups ! Je corrige cette bourde dans le texte lui-même. Etourderie, bien évidemment ! Certes je ne suis pas une flèche en matière de hiérarchie militaire, mais pour Pétain, je n’ignore pas que ses « prouesses » de la guerre de 14 lui ont valu le titre de « Maréchal ». D’ailleurs « Général nous voilà » ça sonne beaucoup moins bien…

julio Says:

24 mars 2009 at 22:29.

Très beau reportage ! Les républicains espagnols ; l’histoire ne leur a pas encore rendu pleinement justice !

Castor Says:

7 janvier 2010 at 21:26.

Ponzan a été très courageux, il a risqué sa peau, il a donné sa vie pour la Liberté.
Mais je ne comprends pas que vous continuiez à appeler « guerre civile » la guerre d’Espagne ! Cela est décourageant. Mon père n’a pas oublié que les avions qui le bombardaient étaient allemands et italiens, c’était des fascistes un point c’est tout. Je vous en prie, n’utilisez plus ce qualificatif « civile » qui a été donné par les franquistes eux-mêmes pour faire croire à un conflit interne à l’Espagne alors que c’est le FASCISME que les républicains combattaient.

Paul Says:

8 janvier 2010 at 08:35.

Entièrement d’accord avec vous. Dans tous les articles que j’ai écrits concernant l’Espagne pendant cette période (qui sont d’ailleurs rangés dans la catégorie « Espagne révolutionnaire » et non « guerre civile », j’ai fait attention à ne pas commettre cette erreur. Je pense que vous avez trouvé l’une des rares occasions où je me suis fait « avoir » par un conditionnement méthodique que les historiens ont su mettre en place, et pas seulement les fascistes. L’erreur étant commise et votre mise au point étant là, je ne corrigerai rien dans le texte original mais il est certain que mes propres idées sont très claires à ce sujet. Merci pour votre intervention !

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