15 janvier 2008

Le puits

Posté par Paul dans la catégorie : Le chat noir; les histoires d'Oncle Paul .

Cela faisait plusieurs nuits que Cécile faisait le même rêve. Elle s’éveillait en sursaut, le front moite et le cœur battant la chamade. Elle ne se rappelait jamais comment l’histoire commençait, mais la fin était toujours la même : elle se dirigeait vers un vieux puits dans un parc, attirée par un bruit métallique, le grincement de la chaîne ou le choc du seau contre la paroi. Elle s’approchait à quelques mètres : le seau était immobile, suspendu à son crochet, tout était silencieux, comme si le bruit n’avait servi que d’appât pour l’attirer en ce lieu. Elle s’arrêtait et observait la scène. Au bout d’un bref instant, un long tentacule noir, semblable à un serpent, se glissait sur la margelle, se faufilait sur le sol et avançait dans sa direction. La créature à laquelle appartenait cet appendice devait être d’une taille monstrueuse mais ne se montrait jamais. Chaque soir, le cauchemar se terminait de la même façon : lorsque le tentacule froid et gluant atteignait sa jambe, Cécile tombait à la renverse et s’évanouissait.

le-puits.jpg Comme les nuits précédentes, la jeune fille prit son courage à deux mains et se leva. Elle s’approcha de la fenêtre, puis après avoir hésité pendant quelques secondes, elle souleva le rideau et observa la cour. Le puits était bien là : sur ce point-là son rêve se rapprochait quelque peu de la réalité. Simplement il y avait longtemps qu’il n’y avait plus ni chaîne, ni seau – elle-même n’en avait jamais vu depuis qu’elle habitait la Roncelierre – et un lourd couvercle de pierre obstruait son ouverture. Le parc n’était qu’une modeste cour de ferme ombragée par un platane centenaire… Comme à chacun de ses réveils précédents, la seule créature vivante dans ce tableau étrange, était un chat noir, assis sur son derrière, au beau milieu de la dalle du puits. Comme chaque nuit, il regardait tranquillement dans sa direction, comme s’il savait d’avance qu’à cette heure, une main allait soulever la tenture et observer la cour et ses habitants.
Cécile resta un moment, plantée devant la fenêtre, laissant son regard errer du puits vers la forêt, de la cour jusqu’au ciel, de la silhouette du chat à la lune jouant à cache-cache avec la cheminée de la ferme voisine. Comme les nuits précédentes, elle se recoucha, l’esprit apaisé, et dormit d’une traite jusqu’au petit matin.
Le réveil la tira d’un sommeil profond et elle entama le processus quasiment automatisé qui la faisait passer de l’état comateux dans lequel elle s’éveillait, à celui de jeune attachée commerciale dynamique prête à donner ses premiers appels téléphoniques, état dans lequel elle serait bientôt, d’ici une demi-heure environ, le temps de… Contrairement à son habitude, elle traîna un peu et jeta un nouveau coup d’œil par la fenêtre, tout en prenant garde de ne pas exposer aux regards malveillant des éventuels visiteurs, la tenue quelque peu légère dans laquelle elle se trouvait. Le chat noir était toujours là : il n’avait pas quitté son puits. Il n’était plus assis sur son derrière, mais allongé de tout son long, dans la position de détente extrême qu’adoptent les matous lorsqu’ils voyagent dans leur monde peuplé de souris grasses et pataudes.

chat-mort.jpg Elle passa à la salle de bains, s’habilla, déjeuna puis elle sortit dans la cour. Le chat était toujours dans la même position et cela l’intrigua. Au lieu de se diriger d’un pas assuré vers sa voiture, comme elle le faisait chaque matin, elle fit un crochet par le puits. Quelques mouches tournaient autour de la tête du chat. Un filet de bave sanglant suintait de sa bouche. Vu de près, il n’avait vraiment plus rien d’un félin plongé dans une rêverie béate. Sa raideur cadavérique ne laissait aucun doute. Cécile surmonta son dégoût pour les charognes et, tirant l’animal par la queue, elle le fit tomber sur le sol, juste devant ses pieds. Le spectacle qui s’offrit à ses yeux lui donna instantanément la nausée et elle dut s’en détourner pour ne pas rendre son petit déjeuner sur le champ. L’animal portait une longue balafre sanguinolente sur le flanc. Dans la chute, une partie de ses intestins s’étaient étalés hors de la cavité abdominale. Sur les côtés de la plaie, les poils étaient totalement arrachés, comme si quelque chose s’était collé à son pelage pour mieux l’immobiliser.
Le sacro saint travail ne pouvait pas attendre et Cécile reprit la direction de sa voiture en se disant que Nouchka, sa femme de ménage, verrait elle aussi le corps et qu’elle le ferait disparaître. Après tout, ce chat, elle ne le connaissait pas. Ce n’était pas son matou. Cela faisait plus d’un an qu’elle avait perdu le sien. Et puis, des chats écrasés, ça ne manquait pas… Ce n’était ni le premier, ni le dernier qu’elle verrait sur le bord des routes, victime de quelque chauffard sans doute très fier de son tableau de chasse. Sauf que, jusqu’à preuve du contraire, les chats ne se faisaient pas écraser dans les cours des maisons, et qu’un animal heurté par une voiture ne portait pas de cicatrice comme celle qu’elle avait eu le temps d’apercevoir. Pendant tout le trajet jusqu’à son bureau, cela la laissa songeuse. Puis… la journée lui apporta bien d’autres tracas et préoccupations et, jusqu’à l’heure où elle franchit à nouveau le portail de sa propriété, elle oublia complètement le puits et son malheureux pensionnaire. Elle ferma sa voiture à clé et se dirigea vers la porte d’entrée de la maison. Un coup d’œil lui prouva qu’elle avait raison d’avoir confiance dans l’efficacité de Nouchka. Le corps du chat avait disparu et les abords du puits étaient nettoyés.
Elle passa la veillée seule. Pour s’occuper, elle regarda un moment la télévision, vérifia ses rendez-vous du lendemain sur son agenda électronique, puis entama le processus inverse de celui du matin, de façon à passer de l’état de jeune femme fatiguée par une journée de travail harassante, à celui de future dormeuse, regrettant, à l’orée de ses rêves, de n’avoir pas de bras dans lesquels se blottir chaleureusement. Cela faisait presque un mois que ce n’était plus arrivé, en fait, depuis qu’elle avait envoyé promener son dernier prétendant, qu’elle trouvait, au bout du compte, aussi sot que prétentieux. Le comprimé de « bondodo » fit effet au bout d’une dizaine de minutes et elle s’endormit. Le cauchemar habituel la réveilla, en plein milieu de la nuit. Il lui sembla simplement que le « film » allait un peu plus loin avant qu’elle ne s’évanouisse. Le tentacule s’enroulait autour de sa jambe, l’attirait vers le puits, et elle sombrait dans un trou noir profond. Un cri lancinant lui vrillait les oreilles ; son corps n’était que douleur, puis, comme toujours, elle perdait conscience.
Comme les autres nuits, elle se leva, se dirigea vers la fenêtre et regarda. Le puits était toujours là, mais la dalle était tombée à côté de la margelle et le chat avait disparu. Sans réfléchir plus longtemps, elle s’habilla sommairement, descendit l’escalier en courant, déverrouilla la porte et se précipita sans plus attendre vers le puits.

Nouchka découvrit le corps sans vie de sa patronne le lendemain matin, vers neuf heures, en venant faire le ménage. Cécile était allongée à plat ventre sur la dalle fermant le puits, la tête pendant sur le côté de la margelle. Elle se précipita pour appeler « police secours ». Nouchka n’avait pas osé toucher le corps et ce sont les policiers, en le déplaçant pour l’installer sur le brancard, qui découvrirent la longue blessure que Cécile portait sous sa robe de chambre fermée. Une plaie béante entaillait son abdomen de haut en bas. De chaque côté de cette plaie, de petits ronds rouges, de la taille d’une pièce de monnaie, étaient dessinés sur la peau. Il n’y avait aucune tache de sang sur la pierre.
L’enquête dura des mois…. Puis le dossier fut clos, temporairement du moins, et rejoignit le placard des crimes et mystères non élucidés.

NDLR : pour les amateurs de « jeu de rôle », cette nouvelle peut constituer une bonne accroche pour un scénario de « l’appel de Cthulhu ».

2 Comments so far...

Jack C Says:

15 janvier 2008 at 19:05.

Je ne te connaissais pas ces temps de conteur, mon cher Paul. Bravo en tout cas , c’est tres bien ecrit mais ça se finit mal (ça j aime moins…)

fred Says:

16 janvier 2008 at 08:42.

Quelle idée aussi de s’installer à côté d’un puit pour faire du « sport-elec » !
Mais si ! ces engins qui permettent de se muscler sans faire d’efforts grâce à l’electricité !
(ce qui explique les fameux petits ronds rouges ..)

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